Le vide et la liberté


« Kénose granitique »©Philippe Quéau 2019

L’idée d’un Dieu éminemment « plastique » a été mise en scène chez les Grecs et les Latins. Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes, humaines, animales, végétales, ou même aquatiques (les Métamorphoses d’Ovide et celles d’Apulée les décrivent avec verve).

Le christianisme a repris cette idée et l’a menée aussi loin que possible. Il a transformé l’idée même de métamorphose. Il a fait de la mort du Dieu, de son absence, de son évidement (c’est-à-dire de sa « kénose »), la preuve paradoxale de sa Vie, de sa Présence, et de sa Gloire.

La « kénose » du Dieu, comme plastique du vide et de l’absence, s’initie par son « incarnation » et se conclut par son « sacrifice ».

Il y a deux mille ans, l’idée de la kénose divine fut d’emblée vue comme « folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs », selon la formule de Paul.

Pour les Grecs comme pour les Juifs, Dieu ne pouvait se concevoir que dans toute sa gloire, qu’elle soit l’apothéose olympienne, ou la révélation messianique.

Quelle folie, en effet, qu’un Homme se disant ‘fils de Dieu’, paraisse un court instant sur cette Terre, pour y témoigner brièvement de son essence indicible devant quelques disciples, — dans l’indifférence des foules, les railleries des puissants, et la haine des zélotes. Quel scandale qu’une telle figure autoproclamée de la Présence finisse par être mise à mort sous les crachats et les cris de haine.

Quelle folie, quel scandale, pour la Raison et pour la Tradition, qu’un Dieu infini, éternel, soit réduit à l’état de loque pantelante, agonisant sur le bois, au milieu de criminels et de cadavres putréfiés. Les esprits forts, sûrs de leur suffisance, s’esclaffent, et les esprits religieux, conscients de leur Loi, se détournent, méprisants.

Paul, pour exprimer l’essence de ce scandale, de cette folie, a choisi le mot « kénose », du grec kenoein (vider), afin d’évoquer l’idée d’un Dieu entièrement « vidé » de lui-même.

La kénose est un acte de libre effacement de la divinité, en faveur des hommes. Dieu se vide, s’absente, se retire. Il laisse les hommes seuls, face à leurs responsabilités. 

Mais pourquoi cet acte, ce retrait, ce vide, cette absence? Pourquoi cette dépossession du Soi divin?

D’un point de vue philosophique, l’idée même d’une kénose divine témoigne de la possibilité d’un espace et d’un temps d’absolue vacuité, – une vacuité infinie, transcendantale. Dieu s’absente entièrement de sa présence au monde.

Or la kénose n’est pas seulement réservée au divin. Elle peut s’appliquer à l’homme lui-même. On conçoit en théorie que l’homme puisse lui aussi se vider absolument de lui-même. Le ‘soi’ n’est pas a priori une substance immuable; le ‘moi’ peut disparaître plus ou moins, et même entièrement, en tant que « sujet ».

Un philosophe allemand (Hegel) a d’ailleurs multiplié les figures rhétoriques de l’évidement et de la sortie du sujet (humain) hors de soi. La langue allemande est riche de telles métaphores : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’auto-négation, d’auto-anéantissement et d’auto-aliénation, prennent d’autant plus leur force et leur puissance quand on considère qu’elles ont été initiées par le Dieu même qui a créé et empli le monde, le Dieu qui l’a enveloppé de sa pensée et de sa parole.

En recyclant philosophiquement un concept si éminemment théologique, Hegel, si l’on en croit C. Malabou, a voulu souligner l’essence « kénotique » de la subjectivité moderne. 

Cependant, deux siècles après Hegel, on ne voit plus très bien ce que le sujet moderne (et occidental), de plus en plus déchristianisé, mais toujours fort plein de lui-même, peut encore avoir en lui de potentiel « kénotique », et de puissance d’évidement.

Une autre hypothèse me semble préférable . On pourrait arguer que le sujet moderne est, quant à l’esprit, déjà « vide », ou en voie avancée d’évidement.

Si cela était, il faudrait se résoudre cependant à concéder que des hommes à l’âme déjà évidée, baignant dans une humanité passive, elle-même en voie d’évidement, ne peuvent se comparer avec un divin décidément, volontairement et transcendantalement évidé, un divin par essence caché, « kénotique ». 

L’évidement humain (s’il existe) ne serait qu’une pâle image de la kénose divine, christique, laquelle représente (selon Hegel) la «vérité absolue ».

Quand le Christ vit ses derniers instants, quand une angoisse infinie l’étreint à l’approche de la mort, quand il doute même radicalement de qui il est, Hegel pense qu’alors « il représente la négativité de Dieu se rapportant à elle-même ».

Le cri du Christ agonisant en témoigne. « Pourquoi m’as-tu abandonné? »… Faut-il croire que c’est à cet instant précis que s’exprime « la négativité de Dieu se rapportant à elle-même » ?…

L’épreuve de l’abandon final, l’expérience du Néant absolu, le Christ cloué sur la croix, ce n’est donc que cela! Du négatif se rapportant à du négatif?

Dieu doutant de lui-même, se niant lui-même, et niant dans le même temps sa propre négation: voici une série de figures « plastiques » par excellence.

Une question se pose. Comment l’Esprit absolu (divin) a-t-il pu se vider entièrement de Lui-même?

Pour tenter d’avancer en cette matière, et faute d’autre élément de comparaison, peut-être faut-il en revenir à l’Homme.

L’esprit de l’Homme, que les Grecs appelaient le νοὖς (noûs), peut certes « prendre » toutes les formes. Il peut prendre la mesure de toutes choses, pour les « comprendre ». Mais cet esprit peut-il prendre la forme d’une totale absence de formes? Peut-il prendre la forme du vide absolu?

« L’esprit, en puissance, est tout » affirme Hegel, dans sa Philosophie de l’esprit.

Mais ce « tout » peut-il être aussi le « rien »?

La plasticité biologique fournit peut-être une indication. L’épigenèse du cerveau du fœtus, dont la formation de la glande pinéale témoigne, se poursuit longtemps après la naissance, et peut-être jusqu’à la mort (et même au-delà selon certaines traditions tibétaines…).

Si le cerveau est fondamentalement, épigénétiquement, « plastique », alors les « idées » et les « concepts » qu’il peut élaborer doivent être eux-mêmes fondamentalement « plastiques », en quelque manière. Et l’esprit, qui se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à les concevoir, doit être lui aussi éminemment « plastique ».

On peut en inférer que l’esprit étend cette capacité plastique à sa propre « forme », à son essence, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par le développement de l’épigenèse, ou par le travail de la conscience.

La pensée, par nature, peut se prendre elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », que les Grecs appelaient « noesis noêseos« , cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale.

La pensée peut donc se comparer à un être vivant; elle représente une sorte d’être indépendant de celui qui la pense. Dans sa vie propre, elle se prend elle-même comme la matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).

Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Qui décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement, et pour en faire quoi ?

Autrement dit, et pour pousser l’idée plus loin encore, qu’est-ce qui pourrait être engendré par l’esprit qui se libère, et qui s’ouvre à l’infini de sa liberté absolue ?

L’expérience absolue du néant, du rien absolu, est, peut-on conjecturer, l’occasion d’un moment de pure liberté. Elle ouvre la voie vers un lieu sans lien avec rien.

Ce sentiment de néant, ce moment où domine absolument le rien, est l’occasion d’une nouvelle « genèse », où s’initient de nouvelles chaînes causales. A partir de cet unique moment, sans comment ni pourquoi, apparaissent désormais sans fin, d’infinis instants de liberté absolue.

La kénose a été le prix à payer pour que soient désormais possibles d’infinies libertés.

La conscience, la glu et l’oiseau


« G.W.F. Hegel »

Pour décrire le cheminement de la conscience à travers les étapes de son développement, Hegel emploie des métaphores qui l’assimile à une sorte de chasse. Quelle chasse? Celle d’un savoir ‘absolu’ — un savoir ‘absolu’ sur soi, et par là-même, un savoir absolu sur l’Absolu.i

Dans cette longue course au savoir et à l’absolu, la ‘connaissance’ n’est plus guère qu’un moyen, une « ruse », pour « s’emparer de l’essence absolue », pour la capturer « comme un oiseau pris à la glu ».

Mais pourquoi l’absolu, cet oiseau que l’on peut imaginer libre, sauvage, se laisserait-il prendre facilement au piège? Pourquoi ne volerait-il pas très haut, bien loin des ruses de la raison et des rets de la connaissance ?

La connaissance vue comme une technique de chasse à la « glu » est-elle d’ailleurs pertinente quand on constate à quel point elle semble défectueuse pour mettre la main sur l’absolu?

Toute connaissance en effet est un « instrument » qui transforme et altère ce à quoi il s’applique, et donc, dans la chasse à l’absolu, ne risque-t-elle pas de ne rapporter qu’un gibier relatif ?

Vouloir capturer l’absolu par des connaissances essentiellement relatives semble a priori contradictoire.

« Gagner à la conscience ce qui est en soi par la médiation de la connaissance est un contre-sens »ii.

Toute connaissance ‘gagnée’ sur l’absolu ne peut être, au mieux, que partiellement vraie. Plus exactement, sans parvenir jamais au vrai absolu, la connaissance ne peut contenir qu’une « autre vérité », et non la vérité absolue. Toute connaissance de l’absolu ne peut être que relative, car « l’absolu seul est vrai ou le vrai seul est absolu »iii.

Toute acquisition de connaissance par la conscience semble limitée à l’acquisition d’un savoir phénoménal, un savoir sur les phénomènes, un savoir relatif donc, et non un savoir absolu.

La conscience naturelle suit son impulsion, elle se lance dans la recherche de ces savoirs relatifs, arpentant le long chemin dont on peut penser qu’il la conduit vers le vrai savoir.

Ce cheminement peut être comparé à celui de l’âme qui, elle aussi, parcourt « la série de ses formations comme les stations qui lui sont prescrites par sa propre nature » et qui, ainsi, « s’élève à l’esprit et, à travers la complète expérience d’elle-même, parvient à la connaissance de ce qu’elle est en soi-même »iv.

La conscience naturelle se pense naturellement capable d’un savoir réel. Mais sur ce chemin, elle se révèle en fait n’être capable que de ‘savoirs non-réels’ ou seulement d’un « concept du savoir »v.

En avançant sur le chemin de la ‘connaissance’, la conscience commence à se perdre. Elle est prise d’un doute croissant, pouvant aller même au désespoir. Elle commence à perdre sa propre vérité. Elle avance certes, mais ce faisant elle pénètre dans la conscience de la non-vérité du savoir phénoménal.

Et finalement, la ‘suprême réalité’ elle-même ne lui apparaît plus que comme ‘un concept non-réalisé’vi.

Saisir ce concept (non encore réalisé) c’est cela toute la ‘science’ que la conscience veut enfin acquérir.

Le cheminement de la conscience, quoique constellé de doutes, finit par atteindre son but: la prise de conscience de la nécessité pour elle de cette ‘science’.

« La série des figures que la conscience parcourt sur ce chemin est plutôt l’histoire détaillée de la formation de la conscience elle-même à la science »vii.

Mais quelle est cette ‘science’ ?

Cette ‘science’ est le cheminement lui-même de la conscience ; cette ‘science’ est la science du savoir de la conscience, elle résulte du « développement effectivement réel » de la conscience, dont chacun des moments de développement, chacune des étapes du chemin, n’est qu’une figure passagère.

Mais toutes ces figures passagères doivent être ‘expérimentées’ et ‘dépassées’.

La conscience ne doit pas cesser de se dépasser dans le savoir qu’elle a d’elle-même. La conscience est fondamentalement l’acte de s’outrepasser soi-même.

« La conscience est pour soi-même son propre concept, elle est donc immédiatement l’acte d’outrepasser le limité, et, quand ce limité lui appartient, l’acte de s’outrepasser soi-même. »viii (« Das Bewußtsein aber ist für sich selbst sein Begriff, dadurch unmittelbar das Hinausgehen über das Beschränkte und, da ihm dies Beschränkte angehört, über sich selbst. »)ix

Pour la conscience qui se dépasse, il n’y a plus ni objet ni sujet à examiner, ni divers moments de conscience à comparer. La conscience s’outrepasse, parce qu’elle a conscience que le vrai se situe toujours au-delà de ce dont elle a conscience.

« Quand la conscience s’examine elle-même, il ne nous reste que le pur acte de voir ce qui se passe. Car la conscience est d’un côté conscience de l’objet, d’un autre côté conscience de soi-même ; elle est conscience de ce qui lui est le vrai et conscience de son savoir de cette vérité. »x

La conscience se dédouble. Elle prend conscience de ce qu’elle sait, de ce qu’elle prend pour vrai, puis elle en mesure la relativité, et alors, d’elle-même, elle veut dépasser ce savoir relativisé, et par là veut aussi se dépasser elle-même.xi

A chaque moment de la conscience, le savoir qu’elle acquiert sur de nouveaux objets change, et la change. De l’en-soi présumé de tel objet, elle tire un savoir de ce que cet objet est ‘en-soi’, et elle intègre en elle ce savoir comme un savoir ‘en-soi pour elle’, savoir qu’elle considère comme étant « le vrai », comme étant l’essence même de l’objet. Cette essence « vraie » est aussi ce dont la conscience fait « l’expérience », face à l’objet.

L’essence de l’objet vient à être ‘sue’, connue comme objet d’une ‘expérience’ de la conscience, mais seulement au prix d’une « conversion de la conscience » (« ümkehrung des Bewußtseins ») elle-mêmexii.

Elle se ‘convertit’, ou plutôt se métamorphose, de par la nouvelle appréhension et l’assimilation qu’elle fait de l’en-soi d’un objet nouveau. Cette assimilation constitue, en elle et pour elle, une nouvelle ‘expérience’.

Le processus de ‘conversion de la conscience’ est continuellement à l’œuvre. Il peuple la conscience de naissances nouvelles, qui sont autant d’essences encore inconnues en elle.

Récapitulons.

Un nouvel objet paraît devant la conscience. Elle le transforme en un certain savoir de ce qu’il paraît être ‘en soi’, puis cet ‘en soi’, le savoir de cet ‘en soi’ devient lui-même partie vivante, autonome, de la conscience, un être-pour-la-conscience de cet en-soi (« Das Ansich zu einem Für-das-Bewußtsein-Sein des Ansich wird »)xiii. Alors, de par l’apparition de ce nouvel être-pour-la-conscience, surgit une nouvelle ‘figure de la conscience’ (« eine neue Gestalt des Bewußtseins auftritt »)xiv. Cette figure a une essence différente de toutes les autres figures qui l’ont précédée. À ce moment, la conscience saisit cette nouvelle ‘figure’ et la situe dans « la succession entière des figures » qu’elle porte en elle.

La naissance du nouvel objet dans la conscience se présente « sans qu’elle sache comment il lui vient ». Car, étant plongée dans le monde, comment pourrait-elle prévoir tout ce qui lui advient ? Cette naissance est ce qui « pour nous, se passe pour ainsi dire derrière son dos »xv (« die Entstehung (…) ist es, was für uns gleichsam hinter seinem Rücken »xvi), du moins pour ‘nous’ qui savons qu’elle a eu lieu.

La conscience est en quelque sorte relativement inconsciente du fait même que cette nouvelle naissance a eu lieu. Le « moment » de la naissance n’est pas présent pour la conscience, qui reste « enfoncée dans l’expérience ». Le contenu de ce que ‘nous’ voyons naître (l’en-soi de l’objet pour la conscience) est bien acquis par la conscience. Mais pas son concept, ni son essence.

‘Nous’ ne concevons pas encore pas ce contenu qui est en train de naître ; ‘nous’ le voyons naître mais ‘nous’ ne concevons pas ce qui naît, ‘nous’ ne concevons que son pur mouvement de naîtrexvii (« wir nur begreifen das Formelle desselben oder sein reines Entstehen »)xviii.

« Pour elle [pour la conscience] ce qui est né est seulement comme objet, pour nous il est en même temps comme mouvement et comme devenirxix » (« für es ist dies Entstandene nur als Gegenstand, für uns zugleich als Bewegung und Werden »)xx.

À ce moment, il y a donc une différenciation claire entre ‘nous’ (« uns ») et la ‘conscience’ (« Bewußtsein »).xxi

Quel est en nous ce ‘nous’ qui se distingue de la ‘conscience’, et qui se met en position de l’observer en train de se ‘mouvoir’ et de ‘devenir’ ?

Hegel n’en dit rien.

‘Nous’ sommes sans doute faits de la somme totale de tous les moments de ‘conscience’, passés et à venir. Nous ‘nous’ constituons par la succession entière des figures nées dans la conscience.

Il ‘nous’ appartient de rassembler tous ces moments, toutes ces ‘figures’, et de les agréger progressivement en savoirs, pour enfin les subsumer sous un savoir absolu, ou, peut-être même, sous un savoir de l’absolu.

‘Nous’ observons la conscience faisant naître en soi de nouveaux ‘objets’ et de nouvelles ‘figures’, et ‘nous’ sommes conscients du devenir continu de la ‘conscience’.

‘Nous’ incarnons en quelque sorte une conscience de niveau supérieur : la conscience que la ‘conscience’ est essentiellement en mouvement, en devenir, et qu’il lui faut garder la mémoire de ce devenir, dans sa progression vers l’absolu.

La ‘conscience’ fait, à chaque ‘moment’, l’expérience d’objets nouveaux, et il ‘nous’ revient de transformer ces expériences en ‘science’, — la ‘science de l’expérience de la conscience’ (« Wissenschaft der Erfahrung des Bewußtseins »).

Il ‘nous’ revient de confronter les moments successifs de la conscience à l’ensemble de tous les autres moments déjà vécus, d’ajouter chaque expérience à l’ensemble de toutes les expériences que la conscience a déjà faites, pour ‘nous’ acheminer vers le « royaume de la vérité de l’esprit ».

« L’expérience que la conscience fait de soi ne peut, selon le concept de l’expérience même, comprendre rien de moins en elle que le système total de la conscience ou le royaume total de la vérité de l’esprit. »xxii

La chasse de la conscience a commencé ; elle va, au cours d’un long cheminement, chercher à s’emparer de cette essence qui lui est propre, et c’est alors seulement qu’elle pourra « désigner la nature du savoir absolu lui-même ».xxiii

Désigner la nature du savoir absolu ? La pointer du doigt ? La croquer d’un trait rapide ? Ou seulement l’apercevoir de loin, suivre un instant sa silhouette envolée, comme celle de l’oiseau divin, décidément subtil, qui a décidé de ne pas se laisser prendre à notre glu ?

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iDans son Introduction à la Phénoménologie de l’esprit.

iiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.65

iiiIbid. p.67

ivIbid. p.69

vIbid. p.69

viIbid. p.69

viiIbid. p.70

viiiIbid. p.71

ixG.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.55

x« Puisque tous les deux sont pour elle, elle est elle-même leur comparaison : C’est pour elle que son savoir de l’objet correspond à cet objet ou n’y correspond pas. L’objet paraît, à vrai dire, être seulement pour elle comme elle le sait, elle paraît incapable d’aller pour ainsi dire par derrière pour voir l’objet comme il n’est pas pour elle, et donc comme il est en soi. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.74

xi« La conscience sait quelque chose, cet objet est l’essence ou l’en-soi ; mais il est aussi l’en-soi pour la conscience ; avec cela entre en jeu l’ambiguïté de ce vrai. Nous voyons que la conscience a maintenant deux objets, l’un, le premier-en-soi, le second, l’être-pour-elle de cet en-soi. Ce dernier paraît être seulement d’abord la réflexion de la conscience en soi-même, une représentation non d’un objet, mais seulement de son savoir du premier objet.» G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.75

xiiCf. G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.76

xiiiIbid.

xiv« Quand l’en-soi devient un être-pour-la-conscience de l’en-soi, c’est là alors le nouvel objet par le moyen duquel surgit encore une nouvelle figure de la conscience ; et cette figure a une essence différente de l’essence de la figure précédente ». Ibid. p.76

xvIbid. p.77

xviG.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60

xviiIbid. p.77

xviiiG.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60

xixIbid. p.77

xxG.W.F. Hegel. Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60

xxiJean Hyppolite note à ce propos : « Dans la Phénoménologie il y aura donc deux dialectiques, l’une est celle de la conscience qui est plongée dans l’expérience, l’autre, qui est seulement pour nous, est le développement nécessaire de toutes les figures de la conscience. Le philosophe voit naître ce qui se présente seulement à la conscience comme un contenu ‘trouvé’. » Ibid. p.77, Note 27.

xxiiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Trad. Jean Hyppolite. Aubier. 1941, p.77. « Die Erfahrung, welche das Bewußtsein über sich macht. kann ihrem Begriffe nach nichts weniger in sich begreifen als das ganze System desselben, oder das ganze Reich der Wahrheit des Geistes, » Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.60-61

xxiii« Und endlich, indem es selbst dies sein Wesen erfaßt, wird es die Natur des absoluten Wissens selbst bezeichnen. » Phänomenologie des Geistes. Leipzig, 1907, p.61

Quanta et quinte essence


« Cicéron » – Jean Antoine-France Houdon (Louvre)

Est-ce que la conscience est essentiellement « continue » ou bien « discontinue »?

J’entends poser cette question en la plaçant dans le contexte de l’existence de deux types fondamentaux de représentation du monde, deux univers métaphoriques en quelque sorte, celui de la conception classique, où la « nature ne fait pas de saut » (Leibniz, Newton)i, et celui de la conception de la physique quantique, dans laquelle le mot quanta porte en lui l’idée d’une radicale discontinuité, « quantique », surgissant du sein même de la nature, et constituant son essence même.

Pourquoi la question de la continuité ou de la discontinuité de la conscience a-t-elle aujourd’hui un intérêt spécial?

Parce qu’une réponse dans un sens ou dans un autre, ou même le constat d’une certaine impossibilité de répondre, donneraient une indication précieuse pour l’avancement de la réflexion à propos d’une autre question encore, beaucoup plus ample, et plus profonde.

Cette autre question est celle de l’adéquation de la conscience au monde dans lequel elle est plongée, par l’intermédiaire du corps dont elle « émerge », et qu’elle anime (par ses représentations et sa volonté).

L’adéquation de la conscience au monde est-elle parfaite, ou relative? Provisoire ou absolue? Transitoire et mobile, ou statique et finie?

N’est-elle qu’une étape fugace dans une série de métamorphoses, d’épigenèses, qui pourraient la conduire vers des plans supérieurs de conscience, dont elle n’a pas conscience, mais dont elle pourrait avoir la prescience, à certaines conditions? Ou bien, la faible chandelle qu’elle figure, vacillant dans la nuit d’un immense univers constellé de matière obscure, a-t-elle pour unique vocation de se voir souffler par le vent subit de la mort, engloutie sans retour dans un néant vide de sens, et essentiellement absurde?

Est-ce que la conscience est tissée d’une substance « adaptée » à l’univers matériel qui semble la contenir? La substance intime de la conscience est-elle fondamentalement compatible, conciliable avec la matière dont le corps est fait, ainsi qu’avec la substance du cosmos? Ou la dépasse-t-elle en nature et en puissance ?

Est-ce que la conscience ressortit à l’univers « classique » (obéissant au principe de continuité de la philosophie naturelle) ou bien plutôt à l’univers « quantique » (avec son cadre théorique et les implications pratiques qui en découlent)?

Est-ce que la conscience est d’une essence « immatérielle », et dans ce cas, peut-elle subir encore de quelque manière les lois physiques liées à la nature de l’univers matériel?

Par exemple, doit-elle nécessairement arborer des caractéristiques de continuité (si l’univers est fondamentalement « continu »), ou bien au contraire présenter des caractéristiques de discontinuité intrinsèque (si l’univers est fondamentalement « quantique ») ?

Quant à cette question du rapport entre la conscience et le monde matériel, trois possibles voies de recherche, trois hypothèses, paraissent envisageables.

Première hypothèse: la conscience est un phénomène d’essence « matérielle », comme les théoriciens des neurosciences contemporaines aiment à le suggérer a priori. Alors, selon toute vraisemblance, elle doit pouvoir refléter dans ses comportements intimes, lorsqu’on en pousse l’analyse aux limites ultimes, des caractéristiques congruentes avec les grandes lois de l’univers. En l’occurrence, la conscience pourrait dès lors avoir à la fois des caractères « continus », tels que formulés par la philosophie naturelle, et des aspects « discontinus », tels que décrits par la physique quantique.

Deuxième hypothèse: la conscience est un phénomène d’essence immatérielle, – étant par exemple assimilable à quelque substance « divine », ou extra-mondaine. Dans ce cas, ni cette essence ni les phénomènes qui la caractérisent ne peuvent être compris par le biais des métaphores, des modèles ou des paradigmes qui sont opérationnels dans les descriptions de la nature, vue comme « matérielle ».

Troisième hypothèse: la conscience est d’une double nature, à la fois matérielle et immatérielle.

Elle possède un substrat matériel (puisqu’elle est une conscience associée à un « corps »), ce qui la rend éligible pour l’emploi de certaines métaphores matérielles (comme la continuité ou la discontinuité) qui sont valides dans la nature.

Elle possède aussi une essence sur-naturelle, échappant aux lois de la nature, et par là, elle est libre de se passer des métaphores et des modèles qui y sont opératoires, ou de les dépasser et les transcender allègrement.

A propos de la première hypothèse.

Il serait fort étonnant que la conscience soit essentiellement et seulement « continue », alors que la substance de l’univers est fondamentalement « quantique ». Il serait aussi fort étonnant que la conscience ait seulement une nature « quantique », compte tenu du sentiment de continuité et de stabilité du moi, qui est la raison profonde pour laquelle la conscience a pu se constituer en « conscience de soi », avec tous les avantages que cet accomplissement spécial représentent en termes de réflexivité, et donc d’évolution épigénétique.

Il est possible également d’envisager une double nature, à la fois continue et discontinue, de la conscience, comme on reconnaît la double nature, corpusculaire et ondulatoire de la lumière.

A propos de la deuxième hypothèse.

Si la conscience n’a aucun lien consubstantiel avec la matière, si elle est essentiellement immatérielle, alors les métaphores de la « continuité » et de la « discontinuité » n’ont pas vraiment de pertinence, puisque ces termes renvoient à des phénomènes matériels et naturels.

Cependant, si l’on observe dans la conscience certains caractères de continuité (comme le sentiment de permanence du moi), ou des phénomènes de discontinuité radicale (illumination subite, révélation, ravissement, …) ou encore des phénomènes de synchronicité se révélant comme des croisements soudains de chaînes causales a priori indépendantes, alors on pourrait les considérer comme des symptômes d’une xéno-phénoménologie (comme il existe déjà une xénobiologie), dont il ne serait pas impossible d’étudier quelques lois (comme Platon inaugura en son temps la réflexion philosophique sur la « théologie », — mot qu’il forgea alors).

A propos de la troisième hypothèse.

Celle-ci est peut-être la plus féconde, car elle n’exclut rien, et ouvre un infini champ de pensées possibles.

Elle ouvre la voie à l’hypothèse d’une corrélation ou d’une communication entre deux ordres de la réalité, matériel et immatériel, selon des modalités qui impliqueraient de multiples combinaisons, entrelacements ou intrications, de nature « intermédiaire » (au sens du metaxu platonicien), c’est-à-dire un troisième ordre de réalité qui ne serait ni « matériel » ni « immatériel », mais essentiellement « relationnel ».

Lorsque la conscience s’élève au-dessus de ce qui l’entoure immédiatement, elle s’ouvre au supra-sensible, c’est-à-dire à ce qui est au-dessus des sens, et aussi à ce qui est au-dessus du sens (commun). Qu’y découvre-t-elle?

Elle se découvre elle-même accédant à un autre état, qui est précisément « intermédiaire » ou relationnel. Elle se découvre apte à incarner simultanément en elle-même deux états de conscience coprésents, alternativement actifs et passifs.

Un de ces états de conscience incarne la jonction possible, ouverte, la liaison potentielle avec le monde immatériel des idées, des intuitions, des entités transcendantes, bref l’univers infini de tout ce qui a été pensé, de tout ce qui se pense, et tout de ce qui pourra être pensé dans l’infinité des temps à venir.

Il y a aussi un état de conscience dominé par la scission nécessaire, inévitable, du « moi », qui reste pour lui essentiellement le « même », et qui se voit par ailleurs confronté à de l’absolument autre que lui-même. Le moi, en tant que « moi-même » se voit contraint d’envisager et de dévisager la figure du « tout autre ». Il ne le saisit pas réellement, cependant. Il n’en peut percevoir aucun phénomène qui puisse légitimement le représenter, et il n’en conçoit pas non plus l’essence. Mais il en perçoit pourtant la présence (cachée, latente, immanente), et il conçoit au moins l’éventualité, la possibilité même de son altérité absolue, et, partant, réellement inconcevable.

Les deux états de conscience sus-nommés, celui de l’intuition transcendante du monde infini des idées, et celui de l’intuition immanente d’une l’altérité radicale, tapie en elle, forment comme un duopole.

Ce duopole, alternatif (pour prendre une métaphore électrique), systolique et diastolique (métaphore cardiologique), peut aussi être décrit comme une « superposition d’états » (métaphore quantique).

Il y a là deux états dans une superposition « quantique », en ce sens qu’ils ne sont pas séparables. S’ils devaient être séparés, alors, pour suivre la métaphore quantique, il s’agirait d’une « réduction du paquet d’onde » (si l’on pouvait qualifier la conscience de « paquet d’ondes »…).

La physique quantique prévoit que sous l’effet d’une mesure, opérée par un « observateur », le paquet d’onde est « réduit », et subit un collapsus. La mesure est prise, l’observation est faite, séparant ce qui en réalité constitue un continuum.

Les deux états de conscience superposés peuvent aussi s’interpréter comme un état correspondant au « soi intérieur », l’autre état représentant la conscience considérant ce « soi intérieur », non comme « intérieur », mais comme une porte vers un « extérieur », comme une voie d’évasion, comme un moyen dépasser la conscience « intérieure » par une conscience « autre », laquelle pourrait aussi être une sorte d’image ou de symbole d’un absolu « Autre ».

Ces deux états de conscience peuvent sembler coïncider, s’unir, — et, dans le même temps ils peuvent paraître se séparer, se désunir. Et le passage de l’une à l’autre phase de ce duopole en mouvement, de cette oscillation entre l’intuition de la transcendance et la plongée dans l’immanence singulière, — ce passage continu, vibrant, constitue la base, le fond de la conscience du Soi.

La conscience semble donc être à la fois continue et discontinue.

Continue en tant qu’elle est une, ou plutôt unifiée.

Discontinue en tant qu’elle oscillante, vibrante, toujours entre systole et diastole, toujours en elle-même superposée à elle-même.

D’une part la conscience se « distingue » d’elle-même, en tant qu’elle se regarde elle-même en tant qu’elle est une, en tant qu’un moi s’unissant à son Soi, à son « Intérieur ».

D’autre part, il y a, présente en elle, l’intuition d’une non-distinction des termes de cette oscillation entre l’intuition intérieure du Soi, et l’intuition de ce qui en soi est autre, ou l’Autre.

A ce point, il me faut revenir sur une formule de Hegel, citée dans un article précédant, et qui lui servit à introduire l’idée de conscience de soi dans sa Phénoménologie de l’esprit.

« Il est clair que derrière le rideau, comme on dit, qui doit recouvrir l’Intérieur, il n’y a rien à voir, à moins que nous ne pénétrions nous-mêmes derrière lui, tant pour qu’il y ait quelque chose pour voir, que pour qu’il y ait quelque chose à voir ».ii

A la différence de Hegel, je pense qu’il faut pénétrer derrière le rideau, non pas parce qu’il n’y a rien à y voir, mais parce que le rideau cache la présence d’une absence, présence bien réelle pourtant, et qui constitue en tant que telle comme un passage (ou un intermédiaire?) vers un autre niveau de réalité.

Pour donner quelque idée de ce passage vers un ailleurs, vers un niveau impensable de la réalité, je pense aussi qu’il n’y a pas de meilleure métaphore que la mort. Rien de plus « autre » en effet que la mort par rapport à la vie, et, dans le même temps, rien de plus « même » que la vie, en puissance, quelles que soient les interprétations, d’ailleurs, que l’on donne à la nature de la mort. Car la vie et la mort, dans tous les cas de figure, celui du néant essentiel ou de l’être absolu, sont aussi essentiellement « mêmes ».

Vivre c’est mourir, et mourir c’est vivre.

Héraclite:

ἀθάνατοι θνητοί, θνητοὶ ἀθάνατοι, ζῶντες τὸν ἐκείνων θάνατον, τὸν δὲ ἐκείνων βίον τεθνεῶτες. »

Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres » iii

Antique leçon.

Cicéron, dans le 1er Livre des Tusculanes, défend l’idée que la mort n’est pas un mal, mais en réalité un bien. Il y rappelle les opinions, fort diverses, des Anciens à ce sujet.iv

« Voyons ce que c’est que la mort,  qui paraît une chose si connue. II y en a qui pensent que c’est la séparation de l’âme avec le corps. D’autres,  qu’il ne se fait point de séparation,  mais que l’âme et le corps périssent en même temps,  et que l’âme s’éteint dans le corps. Parmi ceux qui tiennent que l’âme se sépare,  les uns croient qu’elle se dissipe incontinent : d’autres,  qu’elle subsiste encore longtemps après : et d’autres,  qu’elle subsiste toujours. Mais cette âme,  qu’est-ce que c’est? Où se tient-elle? Quelle est son origine? Autant de questions,  sur quoi l’on est peu d’accord. Selon quelques-uns,  l’âme n’est autre chose que le cœur même. Empédocle voulait que ce fût le sang répandu dans le cœur. D’autres prétendent que c’est une certaine partie du cerveau. D’autres,  que ni le cœur ni le cerveau ne sont l’âme elle-même,  mais seulement le siège de l’âme. D’autres,  que l’âme c’est de l’air. Zénon le stoïcien,  que c’est du feu. (…)

Aristoxène,  musicien et philosophe tout ensemble,  dit que comme dans le chant,  et dans les instruments,  la proportion des accords fait l’harmonie: de même toutes les parties du corps sont tellement disposées,  que du rapport qu’elles ont les unes avec les autres,  l’âme en résulte. Il a pris cette idée de l’art qu’il professait. Mais elle ne vient pourtant pas de lui ; car Platon en avait parlé longtemps auparavant,  et fort au long.

Xénocrate,  selon les anciens principes de Pythagore qui attribuait aux nombres une prodigieuse vertu,  a soutenu que l’âme n’avait point de figure,  que ce n’était pas une espèce de corps,  mais que c’était seulement un nombre. Platon,  son maître,  divise l’âme en trois parties,  dont la principale,  savoir la raison,  se tient dans la tête,  comme dans un lieu éminent; d’où elle doit commander aux deux autres,  qui sont la colère et la concupiscence,  toutes deux logées à part; la colère dans la poitrine,  la concupiscence au-dessous.

On a de Dicéarque un dialogue en trois livres, (…) où il tient ce discours : Que l’âme n’est absolument rien : que c’est un mot vide de sens : qu’il n’y a d’âme,  ni dans l’homme,  ni dans la bête : – que le principe qui nous fait agir,  qui nous fait sentir,  est répandu également dans tous les corps vivants. – que l’âme n’étant rien,  elle ne saurait donc être séparée du corps : et qu’enfin il n’y a d’existant que la matière,  qui est une,  simple,  et dont les parties sont naturellement arrangées de telle sorte qu’elle a vie et sentiment.

Aristote,  qui,  du côté de l’esprit,  et par les recherches qu’il a faites,  est infiniment au-dessus de tous les autres philosophes (j’excepte toujours Platon),  ayant d’abord posé pour principe de toutes choses les quatre éléments que tout le monde connaît,  il en imagine un cinquième,  d’où l’âme tire son origine. Il ne croit pas que penser,  que prévoir,  apprendre,  enseigner,  inventer,  se souvenir,  aimer,  haïr,  désirer,  craindre,  s’affliger,  se réjouir,  et autres opérations semblables,  puissent être l’effet des quatre éléments ordinaires. Il a donc recours à un cinquième principe,  qui n’a pas de nom; et il donne à l’âme un nom particulier,  endéléchéia, qui signifie à peu près mouvement sans discontinuation et sans fin. »v

Selon Cicéron, donc, Aristote a enseigné dans ses écrits exotériques que l’âme est « endéléchie » (ἐνδελέχεια), c’est-à-dire en mouvement perpétuel. Il nous apprend aussi que sa substance provient d’un cinquième élément (qui deviendra plus tard la « quinte essence » des alchimistes…).

Il faut bien lire ici endéléchie et non entéléchie. Aristote a en effet employé tour à tour les deux mots dans son œuvre pour qualifier l’âme: endéléchie dans ses écrits exotériques, aujourd’hui perdus, et entéléchie dans ses écrits ésotériques, les seuls qui nous soient parvenus.

Le mot endéléchie signifie, littéralement « ce qui a en soi la longueur, i.e. l’éternité », dénotant le mouvement perpétuel de l’âme.

Le mot entéléchie signifie, mot-à-mot, « ce qui a en soi sa propre fin », dénotant ainsi la « perfection » de la nature de l’âme.

Toute une querelle savante, concernant les erreurs des copistes des manuscrits et les corrections indues des éditeurs, s’est élevée pendant des siècles à propos de l’emploi de ces deux mots par Aristote, et sur la supposée erreur de Cicéron citant soi-disant à tort dans les Tusculanes le mot endéléchie plutôt que le mot entéléchie.

Je n’entrerai pas ici dans les finesses de ce débat complexe et passionnant.vi

J’évoquerai seulement ce commentaire du R.P. Festugière : « ἐνδελέχεια est la leçon de tous les manuscrits et doit être conservé. Le substantif est rare et poétique, mais l’adjectif ἐνδελεχής, dont il dérive, et l’adverbe ἐνδελεχῶς sont beaucoup plus communs. L’idée est celle de continuité, de perpétuité: comme le note M. Moreau, la définition du terme ἐνδελέχεια dans les Tusculanes ‘traduit exactement la formule aristotélicienne qui exprime l’étymologie du mot éther (ἀπὸ τοῦ θεῖν ἀει)’. »vii

Il y a toujours un besoin latent de néologismes, ne serait-ce que pour désigner ce que nous ne comprenons pas encore. C’est le cas pour l’âme. Et Aristote lui-même dut, on l’a vu, en forger deux.

C’est une leçon dont nous devrons tirer parti. Il n’y aura pas de théorie complète de la conscience, me semble-t-il, sans qu’apparaissent, inventés par le génie des hommes ou inspirés par quelque divin esprit, des « mots nouveaux », capables de nous faire respirer des effluves subtils, indicibles autrement.

Dans la leçon d’Aristote, il y a deux choses à retenir. D’abord, l’idée que l’âme est tissée d’une « quinte essence » tend faire penser qu’elle n’est décidément pas faite d’une substance tirée de ce monde-ci, lequel est composé (selon lui) des assemblages divers des seuls quatre éléments fondamentaux.

L’âme n’est pas faite de ce monde-ci, et pourtant elle est dans ce monde-ci.

Il y a ensuite l’emploi de ce néologisme, forgé pour les besoins de la cause. L’endéléchie, c’est ce qui par essence est « continu », « perpétuel » et donc « sans fin ».

Ce néologisme s’oppose en quelque sorte à l’entéléchie, qui met pour sa part l’accent sur l’idée d’une fin (telos) en l’âme. Certes, il y une amphibologie dans le mot « fin », qui peut exprimer l’idée d’une finitude ou l’idée d’un but à accomplir. En l’occurrence, ces deux sens attachés à l’idée de fin telle qu’incarnée par l’entéléchie, s’opposent cependant à l’idée d’infini portée par l’endéléchie.

Si l’on revient aux trois hypothèses que je formulais plus haut, on voit que la première (la nature matérielle de la conscience) est écartée par Aristote, puisque l’idée de « quinte essence » ressortit à la substance non matérielle de l’âme, laquelle rejaillit sans doute sur celle de la conscience.

Quant aux deux autres hypothèses (l’essence purement immatérielle de la conscience, ou son essence « intermédiaire », à la fois matérielle et immatérielle), le beau et poétique mot d’ἐνδελέχεια, à lui seul, ne permet pas de trancher.

L’emphase mise par ἐνδελέχεια sur l’idée fondamentale de « longueur », qui comprend l’idée de « perpétuité », donne à penser qu’il faudrait y voir un principe immatériel, puisque l’infini ne peut être qu’immatériel.

D’autre part, l’idée de « longueur » porte aussi en elle l’idée associée de « continuité ». Car comment une longueur infinie pourrait être « non continue »?

Implicitement, donc, nous sommes induits à penser avec Aristote que la conscience, tout comme l’âme, sont immatérielles, perpétuelles, et d’une certaine manière « continues ».

Le point n’est pas entièrement tranché, pourtant.

Aux néologismes aristotéliciens, on peut toujours en ajouter de plus « modernes », comme ce mot ancien employé dans un sens nouveau, « quantum », au pluriel « quanta ».

On peut supputer qu’il vient s’ajouter, sans contradiction nécessaire, aux épithètes qui définissent l’âme, ou la conscience.

Nous pourrions alors faire une nouvelle hypothèse.

Il se peut que la conscience soit à la fois « continue », persévérant dans son « être-en-longueur », mais aussi « discontinue », bondissante, pétillante, vivant d’une myriades de sauts « quantiques », infiniment brefs, mais aussi infiniment intriqués, superposés, liés à leur essence « longue », unis à leur « quinte essence ».

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iNatura non facit saltum.

iiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.140-141

iiiFragment 62

ivCicéron, Tusculanes, I, 9,18

vCicéron, Tusculanes, I, 10

viPour ceux que cela intéresse, voir l’excellent article « La définition aristotélicienne de l’âme

dans quelques textes latins : endelecheia ou entelecheia » de Béatrice Bakhouche, http://ars-scribendi.ens-lyon.fr/article.php3?id_article=45&var_affichage=vf

viiA.J. Festugière. La révélation d’Hermès Trismégiste, II. Le Dieu cosmique. Edit. J. Gabalda. Paris, 1949, p. 248

La pourpre et l’écarlate. Ou: Derrière le rideau de la conscience


« Le Parokhêt vu du Qodech« 

Il fut un temps, il y a longtemps, où, dans le sanctuaire de l’Être, un rideau devait séparer ce à quoi l’accès était permis, et ce qui devait demeurer caché.

« Tu introduiras là, derrière le rideau, l’arche du Témoignage. Et le rideau séparera pour vous le sanctuaire d’avec le Saint des saints. » (Ex 26, 33 )

Mais un autre temps, plus proche, vint aussi, où l’on émit alors des doutes, sur la nature même de ce qu’un rideau pouvait voiler.

« Il est clair que derrière le rideau, comme on dit, qui doit recouvrir l’Intérieur, il n’y a rien à voir, à moins que nous ne pénétrions nous-mêmes derrière lui, tant pour qu’il y ait quelque chose pour voir, que pour qu’il y ait quelque chose à voir ».i

Le Temple est peut-être aujourd’hui devenu une métaphore, que l’on pourrait appliquer à la conscience, et cela pour deux raisons. D’abord, l’existence et l’unité même de celle-ci ont quelque chose de numineux pour quiconque se saisit de son mystère, se pénètre de son essence, et ensuite parce qu’elle est aussi, en son intérieur, comme séparée d’elle-même par une sorte de « rideau ».

Que trouve-t-on derrière le rideau dont la conscience se pare, et se sépare, elle-même, d’elle-même?

L’Intérieur de la conscience est, pour la conscience, sans doute, un puits sans fond, ou un pur au-delà, puisqu’elle ne peut s’y retrouver, dans cette nuit, cet abysse, cet infini. L’Intérieur lui paraît vide de tout ce dont elle a l’habitude de s’entourer, il est vide de tout phénomène, et de tout concept, il est a priori vide de sens, et de ressenti. Il est absolument inconnaissable parce qu’il est en-deçà et au-delà de tout ce que la conscience vit, voit, ou conçoit.

On pourrait dire qu’elle est comme aveugle, ou d’une certaine cécité, cherchant à contempler des trésors sans nombre, mais dont elle ne peut voir en elle ni l’éclat ni le miroitement.

On pourrait aussi dire qu’elle a malgré tout quelque sens de la vue, et des yeux vivants, mais que l’obscurité de l’Intérieur est si profonde, sa nuit si noire, son abysse si privé de lueur, que des yeux d’aigle mêmes ne pourraient en percer l’épaisseur.

On pourrait aussi, à l’inverse, imaginer qu’au plus profond de son Intérieur, la lumière vivante est si pure, si intense, si aveuglante que des milliards de milliards de soleils assemblés en un seul point ne seraient encore qu’une ombre pâle auprès d’elle, et que certes, en ce point, quelques yeux que ce soient seraient comme morts.

Tout cela équivaut à dire que les yeux de la conscience, à l’image de ceux du corps d’ailleurs, ne voient en réalité goutte, ni dans l’extrême lumière, ni dans l’obscurité absolue.

Mais de ce constat on ne peut rien inférer quant à la présence effective ou à l’absence de quelque essence dans l’Intérieur, une présence ou une absence qui soit au moins à concevoir, à défaut d’être à voir.

Une présence ou une absence qui soit à concevoir, à imaginer, ou à rêver: tout plutôt que la nuit sans fond et sans fin…

« Pour que dans ce vide intégral qu’on nomme aussi le sacré il y ait au moins quelque chose, il resterait à le remplir avec des songes, phénomènes que la conscience s’engendre elle-même. Il devrait bien se contenter d’être aussi mal traité, n’étant pas digne d’un traitement meilleur, puisque même des songes valent encore mieux que sa vacuité. »ii

C’est dans l’Intérieur, privé de toute perception et de toute conception, que la conscience fait connaissance avec le supra-sensible, en tant que phénomène à l’état pur. Il n’y a rien à y voir avons-nous dit, et il n’y a aussi rien à concevoir, sauf une chose, que l’on nommera l’absence même, la nuit parfaite, ou le silence de la raison. Ce qu’il y a encore à voir, c’est l’obscur en tant qu’obscur, et ce qu’il y a à concevoir c’est l’idée d’un possible ‘dépassement’ de toute conception.

Autrement dit, cette obscurité, ou cette trop grande lumière, ne sont jamais que des voiles, dont l’idée de les déchirer, ou de les écarter, peut surgir comme étant possible, envisageable en puissance.

Dans la nuit même, absolue, à l’état pur, sans étoile aucune, sans le moindre photon, on peut au moins imaginer qu’un jour l’aube poindra, de quelque orient encore invisible.

La nuit ne s’oppose pas au jour, qu’elle l’ignore ou qu’elle le nie. Elle est seulement sans aucune sorte de lumière qui la contredirait dans sa certitude nocturne. Elle n’a rien à opposer à elle-même, puisqu’elle est un non total au oui, un voile couvrant son propre mystère.

L’infini de la nuit, l’abyssal du gouffre, sont d’essence simple.

Il n’ y a rien à en dire, rien à en penser, sauf qu’ils pourraient avoir une fin, ou un commencement. Ou une porte dérobée.

Chacune des nuits sans fin qui comblent le plus profond de l’âme des vivants n’est pas différente des autres nuits. Elles ne sont pas contraires les unes aux autres, ni les mêmes, évidemment. Elles sont uniques, et aussi universelles.

La conscience plongée dans sa propre nuit la considère calmement, elle la voit un moment comme son propre contraire, comme le contraire de sa propre lumière, de sa lucidité, de sa chaleur même. Ainsi chaque conscience porte en elle son propre et infini contraire, dont elle perçoit l’inaccessible, l’inconcevable.

Mais le moment d’après, la même conscience, dépitée de ce rien intangible, inerte, inamovible, se voit à nouveau comme elle est, dans sa lumière, sa lucidité, sa chaleur.

Saut. Bond bref, de l’un à l’autre, de l’abysse sans temps et sans lieu au que sont son ici et son maintenant, son hic et nunc.

Passage de la nuit absolue à la lumière du jour, et à la conscience claire.

Joyeuse de sentir son apparence identique, pleine de son habituelle plénitude, bien emplie de son soi, entièrement entourée de sa pensée, gravide de ses sens assemblés, la conscience se retrouve à nouveau égale à elle-même.

Réellement?

Non, pas réellement. Elle garde en elle, au fond de sa mémoire, cet abîme sans fond dont, un bref moment, elle a vu avec effroi qu’elle ne pouvait rien en voir.

Et cette expérience-là peut se répéter. Comme un interrupteur qui fait alterner les flots de lumens, ou le désert de leur absence.

D’un côté la conscience claire, une, pleine et entière, et de l’autre la fissure en elle, et la nuit sans fin qui l’emplit de vide.

C’est donc qu’elle n’est pas seulement « une », mais qu’elle est à la fois « une et autre ».

Imaginons quelque particule élémentaire, par exemple un électron. La physique quantique enseigne qu’elle (ou ce que son paquet d’ondes est censé incarner) peut se trouver ici ou là avec une certaine probabilité, mais l’instant d’après, elle aura quelque autre probabilité de se trouver ailleurs, en n’importe quel autre point de l’espace.

Dans l’espace de toutes les pensées possibles, et par analogie, on pourrait dire que la conscience peut s’incarner ici ou là, et à l’occasion, sans transition, immédiatement, elle peut se fixer ailleurs. La conscience a quelque chose de fondamentalement « quantique », elle n’est pas asservie à une mécanique du continu, une mécanique classique et déterministe.

La conscience peut sans crier gare sortir d’elle-même, ou se concentrer sur son Intérieur, dont on a vu qu’il était un abîme, un néant, une nuit aux dimensions cosmiques. Elle peut se sentir « une », et puis en un instant se voir comme « autre », dans une telle altérité que rien de ce qui fondait son unité l’instant d’avant n’est plus en mesure de la ramener à quelque certitude ontique.

La conscience est à la fois toujours, « une » et « divisée ». Elle est « une », dans sa lumière, et « divisée » quand la clarté de son jour diminue, tombe ou disparaît. Elle est à la fois « elle-même » et « elle-autre », et le passage de l’un à l’autre de ces états peut se faire instantanément, selon des lois dont nous n’avons pas idée.

La conscience est toujours déjà divisée, y compris quand elle a le sentiment de son unité. Car la division fait partie du processus même de la conscience, à savoir cette capacité de se dédoubler pour prendre conscience d’elle-même, en se faisant à la fois le sujet de son observation d’elle-même et son objet même.

Unie dans le plus profond de son sein propre, la conscience doit encore se dédoubler quand elle prend conscience de quelque objet que ce soi. Elle doit admettre que son « unité » est par nature confrontée à l’immense monde des objets qui ne sont pas elle. Même non divisée, elle doit admettre que la division sujet/objet est consubstantielle à sa position dans le monde. En se posant dans le monde, elle se met à part du monde, tout en en faisant partie. Elle est à la fois dans le monde et à l’écart de celui-ci, et comme en surplomb. C’est dans la nature de la conscience d’être intimement unie à elle-même, et scindée par son désir de découvrir hors d’elle ce qui n’est pas elle-même, mais ce qui est de l’altérité, sous quelque forme que ce soit.

Les divers moments de la dissociation de la conscience, de la prise de conscience par la conscience qu’elle n’est pas simplement « une », mais qu’elle porte le ferment actif de la division, de la scission en elle, sont:

-la prise en compte de l’objet, inévitablement autre par rapport au sujet de l’observation;

-la réalisation que toute conscience est plongée dans le monde général des étants, et qu’elle n’est une unité solitaire dans un univers d’altérités;

-et enfin que dans son propre fond gît un abîme infini de « nuit » qui la rend « autre » à sa prétention d’être diurne, d’être lumière, d’être clarté à elle-même.

De ces trois modes de confrontation de la conscience prétendument « une » à sa propre altérité, à sa nature scindée, séparée, sectionnée, la conscience qui en a conscience peut tirer deux leçons provisoires.

Elle est, en devra-t-elle dès lors être consciente, fondamentalement duelle, duale, double, à la fois « une » et « autre ».

Elle devra aussi apprendre à « dépasser » cette dualité, cette scission, cette division, qui en un sens n’est qu’artificielle, parce qu’elle est bien en réalité « une », quoique, de toute évidence, elle soit aussi « autre ».

Et il lui faudra aussi « dépasser » ce sentiment trop restreint, trop provincial, qu’elle se possède comme unité, alors que de toutes parts, elle est confrontée à l’aspiration d’une double infinité, l’infini des objets qui dans le monde, dans le cosmos, ne sont pas d’ « elle », mais de « l’autre », et l’infini qui dort, dans le profond de sa subjectivité, dans sa nuit compacte, cet infini de l’inconscient sans bornes, qui est à la fois son fond, sa source et sa substance.iii

L’unité est un moment de la scission. On pourrait, bien entendu, dire aussi: la scission est un moment de l’unité. Ou encore: l’unité et la scission sont deux moments d’un mouvement plus ample, aux visées plus lointaines, celui du dépassement.

Le dépassement de quoi? Le dépassement de l’unité et de la scission, et de leur différence, et de leur intrinsèque ressemblance.

Quelle intrinsèque ressemblance?

Tant l’unité que la scission se ressemblent par leur puissance continue, elles tirent l’une et l’autre leur substance profonde d’un certain mode de persévérance dans leur être, et cette volonté de persévérance est une volonté continuelle de continuité.

En effet, l’unité se tient serrée en elle-même contre toute tentation d’ouverture à ce tout qui n’est pas elle, tout ce qui ne lui est pas propre. Elle veut être continuellement « une » et craint toujours de ne plus l’être, à l’occasion de quelque diversion, ou d’une sortie intempestive hors d’elle-même.

D’autre part, la scission est elle aussi d’une certaine manière continue, car elle ne peut apparaître comme division que par rapport au tissu continu de l’unité en laquelle elle opère son tranchant. Et si elle veut effectivement se réaliser comme « scission » il faut qu’elle divise, qu’elle scinde avec une certaine continuité pour que la coupure enfin apparaisse discernable.

L’unité et la scission dont donc en réalité deux figures, certes opposées, mais complémentaires du continu.

Par opposition radicale à cet univers du continu, la métaphore du « saut quantique » contredit totalement le principe classique, énoncé par Leibniz et Newton: Natura non facit saltus, « la Nature ne fait pas de saut ». Dans le monde de la physique quantique les « sauts » et autres discontinuités instantanées sont possibles, et font l’objet d’observations expérimentales. Les métaphores de l' »effondrement » ou de la « réduction » du paquet d’ondes peuvent survenir à tout instant, quand l’observateur se met à « observer », changeant l’état quantique du système observé.

Quelle pertinence ont a priori les métaphores quantiques dans le contexte de la conscience?

Elles ont le mérite d’offrir, justement a priori, des images plausibles, parce qu’avérées dans l’expérience, et des symboles du pur « discontinu », du discontinu « en soi ».

Ce sont des images absolument « autres », mais tout aussi réelles dans leur altérité, que les représentations habituellement associées au pur « continu ».

Le fait est qu’il existe certains types de phénomènes réels, propres à la physique quantique, qui n’ont rien de comparable avec ce que l’on observe dans le monde courant, le monde régi par la physique classique.

Dans le monde quantique, peuvent se succéder instantanément des « états » totalement différents.

Des particules sont émises de façon absolument imprévisible, selon des lois que personne ne peut conjecturer, sauf peut-être statistiquement, et cela pendant toute la durée de vie des corps radio-actifs, qui peut être fort longue.

Des particules élémentaires, comme des électrons, peuvent se trouver en un point de l’univers, par exemple près d’un noyau atomique, et l’instant d’après, se trouver en un autre région arbitrairement éloignée.

De telles représentations, possibles dans la physique quantique, et comportant une part de réalité expérimentale, avalisent le fait de les utiliser aussi comme des métaphores potentielles dans d’autres domaines de la réalité, surtout si ceux-ci peuvent être a priori soupçonnés d’entretenir des liens avec l’univers quantique.

Et l’on est en droit de supputer que la conscience, dans son essence imprévisible, non déterminée, pourrait avoir en elle quelque chose de « quantique ».

La conscience est « quantique » au sens où dans son pur auto-mouvement, elle peut à tout moment se scinder elle-même, c’est-à-dire supprimer ce qui en elle paraissait « un », mais qui en réalité était déjà en puissance scindé, et à tout autre moment, elle peut se scinder à nouveau, et se séparer de cette scission même, supprimer cet « être scindé », c’est-à-dire supprimer ce qui en elle était séparé d’elle-même, pour à nouveau se donner comme « une ».

Dans cette aléatoire succession d’états, la conscience éprouve successivement les uns, étant alors persuadée de leur unité interne, quoique étant aussi consciente qu’ils sont des porteurs implicites d’une possible désunion, et puis les autres, à l’évidence saisie par le constat de leur division, de leur désunion, mais par là-même à nouveau capable de se séparer de cette disjonction et d’opter pour un retour au bercail de son harmonie interne.

La conscience, dans ses constants allers et retours, dans cette sempiternelle fluctuation entre son unité profonde et son altérité non moins abyssale, peut conjecturer la présence d’une vie infinie, qui est à l’œuvre, de façon sous-jacente, ou subjective. Cette vie est la vie de l’âme, et peut-être même l’image de son Soi.

Alors on pourrait dire, que dans cette conscience, « la conscience est désormais conscience de soi »iv.

Dans ses oscillations, ces écarts, ces changements de perspectives, la conscience est avec elle-même en perpétuel face-à-face, elle est en persistante confrontation avec la non-persistance de son soi.

Elle se sent soi, mais en tant qu’elle se sait aussi autre. Elle se sent aussi autre en tant qu’elle ne cesse d’être soi. Elle est inquiète, ou même angoissée, de la présence en elle de cet abysse d’incertitude, de ce gouffre d’être autre que soi, dont elle perçoit les premières et fraîches effluves, mais elle est aussi capable de revenir au sentiment, quelque peu frelaté, d’une assurance de soi, déjà ébranlée dans son fondement.

Elle est pleinement consciente d’avoir affaire avec elle-même, et rien qu’avec elle-même, et dans le même temps elle sait bien qu’elle a aussi affaire avec quelque chose d’autre, qui est tout autant en elle, mais qui n’a pas de nom, ou qui a un nom, mais ne le dit pas.

D’un côté la conscience se tient à elle-même une sorte de discours, qui s’unifie et aussi l’unifie, par un lien continu; elle soliloque, en somme. De l’autre, elle se met à distance de ce lien dont elle sent la fragilité et la finesse, et elle s’imagine l’infini de l’abîme au-dessous ou au-dessus d’elle, si elle s’y lâchait, ou si elle s’y dévidait, s’y libérait, ne serait-ce qu’un instant, d’un lien désormais sans objet.

Quantique, dirons-nous, est ce moment de la conscience qui erre et « saute », sans détermination, entre son unité constituante, et la scission qui la dépasse et la transcende.

La conscience devient consciente de son infinité propre, et de cet infini en puissance elle tisse une nouvelle conscience, comme l’araignée se croit libre de tisser sa propre toile, et ne fait que préparer la prise de ce qui vole, dont elle pressent le suc et la force.

La conscience, déjà devenue « autre » en prenant conscience que son Soi était en elle essentiellement « autre », devient plus consciente encore que la « conscience de soi » doit être, elle aussi, dépassée. Elle doit être dépassée comme étant « tout autre », et non pas seulement « autre ».

Dans ce « tout autre », libre à nous d’y lire ou non la présence d’un « Tout autre », si la capitalisation orthographique pouvait réellement servir à témoigner d’un concept différent, dans ce contexte. Quoi qu’il en soit, le « tout autre » et le « Tout autre » sont en réalité « le même », dans l’immanence comme dans la transcendance de l’essentiellement « autre ».

Ce qui importe ici c’est l’oscillation ou la vibration, que nous avons déjà qualifié de « quantique », entre deux états à la fois unis et opposés.

L’un des états de la conscience se caractérise par son sens de l’unité, et de la continuité. L’autre état se définit comme altérité, différence, séparation, et infinité.

Lorsque la conscience se conçoit dans l’unité de son soi, elle doit aussi se concevoir dans la scission de ce soi, se concevoir comme plongée dans un Soi qui la dépasse entièrement, — mais pour mieux la contenir.

La conscience est, pour elle-même, capable de distinguer ce qui, en elle-même, n’est pas scindé, distinct, mais qui est uni, plein, clos, et aussi capable de distinguer ce qui, en elle-même ou hors d’elle-même?, — je ne sais –, est parfaitement séparé, et pourtant l’appelle à se dépasser pour s’y unir davantage.

La conscience se dit alors: « Moi, je me distingue moi-même de moi-même, et dans ce mouvement je vois que ce que je distingue ainsi, ce que je sépare ainsi, et qui me sépare de moi-même, est en réalité ce qui m’unit le plus à moi-même ».

La conscience se dit encore: « Je distingue hors de moi cet Un, qui est séparé, qui est le Soi, et je distingue que ce Soi n’est pas séparé de moi, bien que je voie qu’il en est séparé, distinct, distant. Ce Soi est distingué par mon moi, mais non de façon distincte. »

C’est donc, répondrons-nous à la conscience, qu’elle est « myope », qu’elle voit « flou », sans doute, mais qu’elle n’est pas frappée à son sujet de cécité finale. C’est là un point important, auquel on peut s’amarrer, dans le rocher, pour la suite de la montée.

La conscience d’un Autre exige nécessairement une conscience de soi, et une conscience que cet Autre peut être réfléchi dans ce soi, qui n’est pas le Soi, mais qui en est l’image floue.

Il y a conscience de soi dans la conscience en soi de cet être-autre de l’Autre.

Mais alors, y aurait-il aussi, par manière de réfléchissement, de miroitement, une conscience de l’Autre, dans l’Autre, qui soit aussi conscience de mon être-moi?

Est-ce que le Soi de l’Autre est (ou a) aussi une conscience « floue » de mon moi?

La conscience de soi est devenue potentiellement conscience de l’Autre, et donc conscience-autre, conscience d’une unité-autre.

Est-il possible, maintenant, que la conscience de soi et la conscience de l’Autre forment une unité qui dépassent à la fois le soi, le Soi et l’Autre?

Lorsqu’elle s’élève au-dessus de la perception immédiate de ce qui l’entoure, la conscience se donne une ouverture au supra-sensible, c’est-à-dire précisément à ce qui est au-dessus des sens, et qui est aussi au-dessus du sens. Qu’y découvre-t-elle?

Elle se découvre elle-même dans un autre état, celui d’incarner une conscience simultanée de sa jonction possible, et alors transcendante, et de sa scission probable, toujours immanente, avec quelque chose d’autre, qui est « tout autre », et dont elle ne voit ni le phénomène, ni l’essence, mais dont elle perçoit la présence, et dont elle conçoit l’altérité.

Il y a là deux états, dont on a dit métaphoriquement qu’ils étaient « quantiques », en ce sens qu’ils n’étaient pas déterminables, séparables. S’ils l’étaient, alors, pour suivre la métaphore quantique, il s’agirait d’une « réduction du paquet d’onde » (si l’on pouvait appeler le soi un « paquet d’ondes »), sous l’effet d’une « observation » qui se fixerait sur l’un des aspects seulement de ce qui en réalité constitue un continuum.

Ces deux états sont celui de la conscience comme « soi intérieur » et celui de la conscience regardant cet intérieur comme une porte, une voie, un moyen de se dépasser dans une conscience autre, qui est possiblement aussi l’image ou le symbole d’un « Autre ».

Or ces deux états peuvent simultanément coïncider, s’unir, — et se séparer, se désunir. Et le passage de l’une à l’autre phase de cette dualité n’a pas besoin d’être déterminé précisément, d’une part parce que la logique quantique (fût-elle métaphorique) ne s’y prête pas, d’autre part parce que si l’on pouvait en effet la déterminer, ce serait l’essence même de la conscience qui en serait affectée.

L’Intérieur de la conscience est « distinct » en quelque sorte de celle-ci, et il se regarde lui-même, dans son soi, comme « Intérieur ». Cependant, il y a aussi présente en lui l’intuition d’une non-distinction des deux termes de l’oscillation (entre l’Intérieur de la conscience et la conscience qui le regarde). Cette intuition s’appelle la conscience de soi.

A ce point, le phénoménologue que se veut être Hegel affiche sa propre certitude, qui n’est rien moins que cohérente:

« Il est clair que derrière le rideau, comme on dit, qui doit recouvrir l’Intérieur, il n’y a rien à voir, à moins que nous ne pénétrions nous-mêmes derrière lui, tant pour qu’il y ait quelque chose pour voir, que pour qu’il y ait quelque chose à voir ».v

Un commentateur a pu écrire à ce propos: « Le dedans des choses est une construction de l’esprit. Si nous essayons de soulever le voile qui recouvre le réel, nous n’y trouverons que nous-mêmes, l’activité universalisatrice de l’esprit que nous appelons entendement. »vi

Nous ne nous satisfaisons ni de l’assertion sans fondement de Hegel, selon laquelle dans l’Intérieur il n’y a rien à voir, sinon nous-même, ni de l’interprétation de son commentateur, selon laquelle tout n’y est que « construction de l’esprit. »

On lit dans l’Exode: « Tu feras un rideau de pourpre violette et écarlate »vii.

Pourquoi de pourpre et d’écarlate?

Ces deux couleurs pourraient très bien, à mon sens, symboliser la conscience et ce qui est au-delà de la conscience. L’intimement proche, et l’infiniment éloigné. Tel un regard qui depuis l’entrée du sanctuaire serait arrêté par le tissu du rideau ou du voile, et se perdrait dans ses deux couleurs, mais qui voudrait continuer, aller derrière, au-delà du voile, et se ferait par la pensée infiniment ‘main’ pour le dépasser.

Plus prosaïquement, si j’ose dire, ces deux couleurs pourraient encore symboliser ce qu’il fallait « porter derrière le voile », — le feu et le parfum.

« Il prendra un brasier plein de charbons ardents ôtés de dessus l’autel devant YHVH, et de deux poignées d’encens odoriférant en poudre, il portera ces choses au-delà du voile. Il mettra le parfum sur le feu devant YHVH. »viii

La question devient maintenant: que symbolisent « au-delà du voile », et « devant YHVH », « le parfum » (הַקְּטֹרֶת , ha-qtorêth) et « le feu » (הָאֵשׁ , ha-ich)?

Le « feu » est la conscience qui brûle de s’élever, et le « parfum » est ce qui en elle, en effet, s’élève sans fin.

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iG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.140-141

iiG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.121

iiiCf. « L’unité, à laquelle on pense ordinairement quand on dit que d’elle la différence ne peut sortir, est elle-même en fait l’abstraction de la simplicité qui se trouve en face de la différence, elle est en fait un moment de la scission. » G.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.137

ivG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.138

vG.W.F. Hegel. La Phénoménologie de l’esprit. Traduit par Jean Hyppolite. Aubier. 1941, Tome I, p.140-141

viCh. Andler. Le fondement du savoir dans « la Phénoménologie de l’esprit » de Hegel, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, Juillet-septembre 1931, p.317, cité in op.cit. p.141

viiEx 26,31

viiiLv 16,12

L’Homo erectus et l’avenir de la conscience


« Charles Sanders Peirce »

Il y a plus de deux millions d’années, – bien avant Homo sapiens donc –, les hominidés appartenant aux espèces Homo abilis, puis Homo erectus, considéraient déjà, attentivement, le monde dangereux et changeant dans lequel ils étaient plongés, et n’agissaient pas impunément sans quelque réflexion préalable, ni sans chercher à tirer avantage, avant toute initiative, des leçons des expériences passées. Ces examens attentifs, constants, ces pensées nourries de perceptions aiguës, d’émotions fortes ou mêlées, et corsées d’anticipations nécessaires, représentaient pour eux un effort conscient d’organiser le monde, et de s’y placer favorablement, afin d’agir le mieux possible, du point de vue de la survie de l’individu et de la tribu.

Les plus doués parmi eux, – certains jeunes à l’esprit particulièrement délié, ou quelques vieillards à la longue expérience –, notèrent sans doute, jour après jour, des régularités, des répétitions, des associations et des enchaînements d’événements successifs, ou concomitants.

Ces corrélations, certaines évidentes, d’autres plus cachées, n’étaient peut-être pas encore pour eux interprétables comme ce qu’on appela bien plus tard des ‘causes’ et des ‘effets’, mais elles finirent par leur faire une impression durable, et les induisirent à transformer leurs pratiques, leurs habitudes, et peut-être même à donner des perspectives neuves à ce qui leur tenait de ‘vision du monde’.

Ils percevaient, plus ou moins confusément, mais assez clairement cependant pour faire la différence avec les espèces concurrentes, des ensembles de faits et d’observations. Ils les mémorisaient, instruits par le succès ou l’échec, et ils tentaient peut-être de les ordonner ou de les classer, suivant les principaux genres de préoccupations qui les animaient alors, – la nourriture, le danger, la vie de la tribu, et même l’espoir d’un meilleur futur, dans un monde immense et ouvert.

Dans une expérience de pensée analogue à celle que je viens de brosser à grands traits, mais seulement réduite à une simple formule, « l’aube première de la cognition » (the first dawn of cognition), émise lors d’une conférence à l’automne 1872, Charles S. Peircei proposa une hypothèse particulièrement stimulante.

Stimulante certainement, – et aussi susceptible d’une éventuelle généralisation et application à notre propre époque, qualifiée si improprement de « moderne », et dont on ne sait encore si elle est l’aube de quelque ère radieuse, ou le crépuscule d’un âge à l’agonie.

Cette hypothèse est que la conscience a un jour pris ‘conscience’ qu’elle constituait un « résidu », inexplicable et inentamable par la pensée même.

Nul doute que, dans la multitude chaotique des expériences et des événements vécus par eux, les hominidés connurent à leur manière les prémisses d’une « aube première de la cognition ». Celle-ci leur permit de commencer à ordonner et à classer cette multitude chaotique, – selon des catégories sans doute beaucoup plus simples que celles dont Aristote se servit, quelques vingt mille siècles plus tard.

Lorsque tout ce qui était à ordonner et à classer le fut en effet, alors il resta encore, planant dans la conscience de Homo abilis ou de Homo erectus, ce que Peirce appela un « résidu » (residuum) , – qui n’entrait dans aucune des classifications ou des catégories à la mode dans ces époques fort reculées.

Ce « résidu », inclassable par la pensée, était la pensée elle-même.

Après que la pensée d’Homo abilis, ou d’Homo erectus, eut considéré toutes choses pertinentes et accessibles selon leurs points de vue respectifs, elle s’accorda un peu de loisir, et se mit à penser à vide.

Alors, il resta sans doute à ces Homo pré-sapiens encore un peu de force mentale et de disponibilité psychique pour réfléchir au phénomène de la pensée elle-même, ou si l’on préfère, au mystère patent de leur propre conscience, en tant qu’elle pouvait se révéler à la fois en éveil, consciente, perplexe et inoccupée.

Car, de la conscience, ils n’en manquaient certes pas. Comment auraient-ils pu survivre sans une conscience alerte, vigilante, informée et adaptée à la réalité les cernant de toute part ?

Et comment ne pas croire que ces Homo, possédant déjà des formes opérationnelles de conscience, ou tout au moins de proto-conscience, n’ont pas commencé, après quelques millénaires, à avoir aussi conscience de l’existence même de leur propre (proto-)conscience ?

Faisons une hypothèse.

Quand un Homo commença à penser à sa propre pensée, dans un temps d’inoccupation pratique, il était déjà presque cartésien. En tout cas il était déjà philosophe, ne serait-ce qu’en entr’apercevant la nature double de sa pensée réfléchissant sur elle-même.

Il découvrit que sa propre pensée pouvait être, dès lors, à la fois le moyen de la réflexion et son objet même, l’outil de la recherche et la finalité de cette recherche même.

L’on dira : Un Homo erectus précartésien ? Quel anachronisme !

Je ne crois pas que cela soit un anachronisme. A partir du moment où quelque forme de conscience dispose précisément de la capacité d’être consciente de quelque chose, elle est en mesure, par nature, d’être aussi consciente d’elle-même, fût-ce de façon subliminale.

Il me semble que le point essentiel à souligner dans le phénomène, sans cesse émergent de la conscience, à travers les âges, et parmi d’innombrables espèces, c’est son infinie variété phénoménale, cependant marquée du même sceau, et concentrée dans le même paradigme : un sujet conscient commence toujours par être conscient de quelque chose.

Ce dont il est conscient peut ensuite s’élargir, s’approfondir, s’affiner, autant que l’on voudra. Mais ce qui reste absolument constant, c’est que cette puissance de la conscience d’être consciente de quelque chose doit pouvoir aussi s’appliquer à elle-même.

Tout forme de conscience, aussi émergente soit-elle, a pour horizon certain, d’être, en puissance, consciente de sa propre capacité de conscience.

En quoi cette affirmation, dont les sceptiques douteront qu’elle puisse s’appliquer à la conscience d’Homo erectus, peut-elle servir de leçon aux « modernes », comme je le suggérais un peu plus haut ?

Il me faut, là encore, citer Charles Peirce, qui m’ouvrit tout un champ prometteur par le moyen d’une seule formule, frappante, et résolument anti-hégélienne: « Il n’y a pas d’accomplissement concevable de quelque vie rationnelle, sinon un progrès vers un accomplissement ultérieur. » (‘There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment’.)ii Cette phrase vient en conclusion d’une attaque éclair contre le système d’Hegeliii, que C.S. Peirce jugea fondamentalement « anti-évolutionnaire » et « anti-progressiste » parce qu’il représente la pensée comme pouvant atteindre un ‘accomplissement parfait’. Si la pensée peut ‘s’accomplir parfaitement’, c’est qu’elle n’est plus alors un ‘penser’, – en tant qu’elle ne pense désormais plus, prétendant avoir pensé tout le pensable. A toutes les époques, on est tenté, me semble-t-il, de reproduire l’erreur d’Hegel, et de croire que tout ce qui est pensable peut se laisser prendre aux filets des raisonnements du moment.

Il faut maintenant être un peu prophète, et certainement assez poète, pour humer l’odeur capiteuse mais lointaine des possibles.

Tout bien réfléchi, la pensée, rationnelle ou poétique, intellectuelle ou prophétique, ne vaut en fin de compte que par sa seule puissance d’ouverture au futuriv, son saut (impensé) de l’ange, l’esquisse de son bond de mille lieux vers d’innommables génies restant à venir, et qui sauront, eux, découvrir en nos balbutiements, un signe sincère, à eux adressés, pour qu’ils s’en saisissent, et qu’ils continuent, relais eux-mêmes, bien plus loin encore, la course à la lettre infinie de l’Esprit. Comme quelque éclat d’os d’un unique Homo ergaster ou la dent rare d’un Homo georgicus ouvrent au paléontologue des perspectives inouïes vers le passé lointain du genre Homo, il faut rêver, encore et encore, que nos pensers courts, nos raisons molles, nos rêves étroits, porteront, sans doute bien malgré nous, vers l’avenir indécelable, quelque semence précieuse à la cosmique panspermie, et que la chaleur infime de nos âmes sans flamme réchauffera un peu les doigts gourds des dieux…

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iCharles S. Peirce. Third Lecture [How can Thought Think of Itself?].MS 192 (Robin 395): Writings 3, 10-11,Summer-Fall 1872. Un passage m’a particulièrement inspiré , et m’a donné le moyen d’introduire cet article: « At the first dawn of cognition we began to compare and consider the objects about us. Our thought first assigned to things their right places and reduced the wild chaos of sensuous impressions to a luminous order. But after thought had classified everything a residuum was left over, which had no place in the classification. This was thought itself. What is this which is left over? After thought has considered everything, it is obliged next to think of itself. Here it is at once means and end. The question is, what is thought,—and the question can only be answered by means of thought. » Je remercie particulièrement Nathalie Van Bockstaële (Cambridge, MA) d’avoir attiré récemment mon attention sur les travaux de Charles S. Pierce, et sur leurs liens possibles avec mes propres préoccupations sur la question de la nature de la conscience et les conditions de son émergence.

ii Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

iii« Where Hegel went wrong – [Hegel’s] system, not in its deeper and truer spirit, but as it is worked out, and notwithstanding a sop tossed in one of the closing sections, is anti-evolutionary, anti-progressive, because it represents thought as attaining perfect fulfillment. There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment. » Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

ivCf. C.S. Peirce. «That The Significance Of Thought Lies In Its Reference To The Future ».« It appears then that the intellectual significance of all thought ultimately, lies in its effect upon our actions. Now in what does the intellectual character of conduct consist? Clearly in its harmony to the eye of reason; that is in the fact that the mind in contemplating it shall find a harmony of purposes in it. In other words it must be capable of rational interpretation to a future thought. Thus thought is rational only so far as it recommends itself to a possible future thought. Or in other words the rationality of thought lies in its reference to a possible future. » MS 239 (Robin 392, 371): Writings 3, 107-108, Summer 1873.

Hearing the Murmur


« Elijah »

Hegel puts science far above religion in the final chapter of Phenomenology of the Mind.

Why? Because only science is capable of true knowledge.

What is true knowledge ? It is the knowledge that the mind has of itself.

« As long as the spirit has not been fulfilled in itself, fulfilled as a spirit of the world (Weltgeist), it cannot reach its perfection as a self-conscious spirit. Thus in time, the content of religion expresses earlier than science what the spirit is, but science alone is the true knowledge that the spirit has of itself ». i

Today, we are nearing the end of the Hegelian « system ». We are at the end of the book. But there are still a few crucial steps to be taken…

First of all, the spirit must be « self-fulfilling », that is to say, it must be « fulfilled as the spirit of the world ». After this accomplishment, we could say that it has reached its perfection.

This perfection can be measured as follows: it has become a self-conscious mind.

But how can we be aware of this accomplishment as « spirit of the world », of this accomplishment of the mind as « self-awareness »?

How can we get some knowledge about the mind becoming self-aware?

By religion? No.

Religion does not yet express true knowledge about the spirit. Religion expresses what the spirit is, when it is finally fulfilled as « spirit of the world ». But this is not enough. What religion expresses (by its content) is not yet true knowledge.

So what is true knowledge about the self-conscious mind?

True knowledge is not what the mind is, but what the mind has, – true knowledge is the knowledge that the mind has of itself.

Religion, by its content, can give an idea of what the mind is, but it remains somehow outside the mind, it does not penetrate the essence of the mind.

In order to really know, we must now enter into the spirit itself, and not be satisfied with the content of religion, which gives only an external image of it.

To reach true knowledge, one can only rely on « science alone ».

How does this « science » work?

« Science alone » makes it possible to go beyond the content ofreligion and finally penetrate the mysteries of the mind.

By entering the mind itself, « science alone » accesses what the mind knows of itself, it accesses the knowledge that the mind has of itself, which alone is true knowledge.

That is the goal, the absolute knowledge: the mind knowing itself as mind.

Given the emphasis thus placed on « absolute knowledge » as the final goal, one might be tempted to describe the Hegelian approach as « Gnostic ».

Gnosis (from the Greek gnosis, knowledge) flourished in the first centuries of our era, but it undoubtedly had much more ancient roots. Gnosticism was intended to be the path to the absolute ‘knowledge’ of God, including the knowledge of the world and of history. Ernest Renan noted incidentally that the word ‘Gnostic’ (Gnosticos) has the same meaning as the word ‘Buddha’, « He who knows ».

Some specialists agree on Simon the Magician as being at the origin of Gnosticism among Judeo-Christians, as early as the first century AD. Who was Simon the Magician? Renan, with a definite sense of provocation, but armed with considerable references, speculates that Simon the Magician may well have been the apostle Paul himself. Adolf von Harnack, more cautious, also puts forward this hypothesis but does not settle the question.

Was Paul a « Gnostic »? Or at least, was his doctrine a Gnostic one, in some respects?

Perhaps. Thus, as Hegel will do later, long after him, Paul used a formula with Gnostic resonances : the « spirit of the world ».

But unlike Hegel, who identifies the « spirit of the world » (Weltgeist) with the « accomplished » spirit, the « self-conscious » spirit, Paul radically contrasts the « spirit of the world » (« pneuma tou kosmou ») with the spirit of God (« pneuma tou theou »).

« We have not received the spirit of the world, but the Spirit which comes from God, that we may know the good things which God has given us by his grace »ii.

Not only is the « spirit of the world » nothing like the « Spirit that comes from God, » but the « knowledge » we derive from it is never more than the « knowledge of the blessings » that God has given us. It is not, therefore, the intimate knowledge of the « self-conscious mind » that Hegel seeks to achieve.

One could infer that Hegel is in this respect much more Gnostic than Paul.

For Hegel, the « spirit of the world » is already a figure of the fulfillment of the « self-conscious mind, » that is, a prefiguration of the mind capable of attaining « absolute knowledge ». One could even add that « the spirit of the world » is for Hegel a hypostasis of Absolute Knowledge, that is, a hypostasis of God.

However, the idea of « absolute knowledge » as divine hypostasis does not correspond in any way to Paul’s profound feeling about the « knowledge » of God.

This feeling can be summarized as follows:

On the one hand, people can know the « idea » of God.

On the other hand, men can know the « spirit ».

Let’s look at these two points.

– On the one hand, people can know the « idea » of God.

« The idea of God is known to them [men], God has made it known to them. What He has had unseen since creation can be seen by the intellect through His works, His eternal power and divinity ». iii

Men cannot see God, but ‘His invisible things’ can be seen. « This vision of the invisible is the idea of God that men can ‘know’, the idea of his « invisibility ».

It is a beginning, but this knowledge through the idea is of no use to them, « since, having known God, they have not given him as to a God of glory or thanksgiving, but they have lost the sense in their reasoning and their unintelligent heart has become darkened: in their claim to wisdom they have gone mad and have changed the glory of the incorruptible God against a representation. » iv

The knowledge of the invisibility of God, and the knowledge of the incomprehensibility and insignificance of our lives, do not add up to a clear knowledge. In the best of cases, this knowledge is only one « light » among others, and these « lights » that are ours are certainly not the light of « Glory » that we could hope to « see » if we had really « seen » God.

It is as much to say then that these human « lights » are only « darkness », that our intelligence is « vain » and that our heart is « unintelligent ». We are limited on all sides. « Empty of meaning, left to his own resources, man faces the forces which, empty of meaning, reign over the world (…) Heartless, understanding without seeing, and therefore vain, such has become thought; and without thought, seeing without understanding, and therefore blind, such has become the heart. The soul is alien to the world and the world is without a soul when they do not meet in the knowledge of the unknown God, when man strives to avoid the true God, when he should lose himself and the world, in order to find himself and the world again in this God. » v

The only sure knowledge we have, therefore, is that we always walk in the night.

– On the other hand, men can have a knowledge of the mind.

Here, two things:

If the spirit has always been silent, if it is still silent, or if it has never just existed, then there is nothing to say about it. The only possible « way » then is silence. A silence of death. There is nothing to know about it.

But if the spirit means, if it speaks, however little, then this sign or word necessarily comes into us as from someone Other than ourselves.

This sign or word is born in us from a life that was certainly not in us until then, not in the least. And this life that was not in us could even die, before us, and like us.

Words, writings, acts, silences, absences, refusals, life, death, all of this always refers us back only to ourselves, to extensible « I’s » whose tour we make indefinitely, – a potentially cosmic tour (in theory), but really always the same (deep down).

Only the spirit has the vocation to burst in, to suddenly melt into us as the very Other, with its breath, its inspiration, its life, its fire, its knowledge.

Without this blatant breath, this inspiration, this living life, this fire of flame, this knowledge in birth, I would never be but me. I would not find, alone, helpless by myself, any clue whatsoever, from the path to the abyss, from the bridge over the worlds, from Jacob’s ladders to heaven.

It is certainly not the man who enters of himself into the knowledge of the Spirit « conscious of himself », on his way to « absolute knowledge ». It is rather the opposite, according to testimonies.

It is the Spirit, « conscious of itself », which enters, of itself, into the spirit of man to make itself known there. Man, if he is vigilant, then knows the Spirit, not as a « self-conscious » Spirit, but only as a « grace », – the grace of « knowing » that there is an « Other consciousness ».

Another name for the « Other » is « truth ». The Spirit is « Other » and it is « truth » (in this, Hegel is no different). But it is not we who can see the truth, who can consider it objectively. It is the opposite. It is the truth that sees us, from its own primal point of view. Our own point of view is always subjective, fragmented, pulverized.

But the true cannot be subjective, exploded, pulverized.

As for what the true is, one can only say (negatively) that it is hidden, unknown, foreign, unfathomable, beyond all knowledge.

The true is beyond life and death, beyond all life and death. If truth were not beyond life and death, it would not be « true ».

It would be life, and death, that would be « true » instead of the « true ».

We don’t know what the True is. We do not know what the Spirit is.

We can only hope to find out one day.

Hoping for what we don’t see is already a bit like knowing it.

And we are not necessarily alone in this expectation.

If the Spirit is not pure nothingness, it is not impossible to hope for a sign of it one day.

If it is « breath », some breeze can be expected (as the prophet Elijah testifies):

« And after the hurricane there was a hurricane, so strong and so violent that it split the mountains and broke the rocks, but the Lord was not in the hurricane; and after the hurricane there was an earthquake, but the Lord was not in the earthquake; and after the earthquake there was a fire, but the Lord was not in the fire, and after the fire there was the murmur of a gentle breeze. »vi

From the Spirit, we can always expect the « unexpressed »:

« The Spirit also comes to meet our weakness. For we do not know what we should be praying for as we should. But the Spirit himself, in his overpowering power, intercedes for us with unspoken sighs, and he who searches the hearts knows what the Spirit’s thought is (‘to phronèma tou pneumatos’), andthat his intercession for the saints corresponds to God’s views. » vii

Even prayer is useless in this waiting, in this hope. You never know how to pray.

Man does not know how to get out of himself, he does not know the way out of what he has always been.

He knows nothing of the encounter with the living God.

And even if he met Him, he knows nothing of what the Spirit thinks.

But that doesn’t mean that man can never get out of himself. He can – if the circumstances are right, or if he gets a little help.

We don’t even know that yet. We are only waiting without impatience.

We look into the distance. Or beyond. Or within. Or below.

There are in us two men, one from the earth, the other from heavenviii.

And it is the latter, the man from heaven in us, who can feel the light breath, and hear the murmur.

_______________

iHegel. Phenomenology of the mind, II. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.306

ii1 Co. 2.12

iiiRm 1, 19

ivRm 1, 21-23

vKarl Barth. The Epistle to the Romans . Ed. Labor and Fides. Geneva, 2016. p. 53

vi1 Kg 19, 11-12

viiRom 8, 26-27

viii1 Co 15.47

Über-utopia


The spirits of the people have each their own truth, said Hegel. Each people has its role to play, at a given moment in history, and precisely at that moment. After that, they experience decadence and fall, preparing « the passage of the spirit into a new principle, and of universal history into another people.”i.

Hegel distinguishes four epochs, which present various degrees of the incarnation of the spirit of the world, various states of its self-awarenessii.

The first period corresponds to the apogee of the Eastern Empire. The government is a theocracy, the ruler is a supreme priest or a God, legislation comes from religion, and « the individual personality disappears without rights. In this context, the spirit is known as « substance », as « identity », in which individualities are lost. Individuals have no justification as such.

The second epoch corresponds to the Greek Empire, where « a mysterious basis, repressed in a dark reminiscence, in the dark depth of tradition » and an individual spirituality coexist, which « arises in the light of knowledge, becomes measure and clarity through beauty and through free and cheerful morality ». The spirit acquires knowledge of itself, a positive content, which allows the birth of a moral, objective individuality.

The third moment is that of the Roman Empire, where « the separation of private personal consciousness from abstract universality” is accomplished to the point of tearing it apart. t is the moment of the cold and greedy violence of the aristocracy, the corruption of the plebs, the dissolution of society, the universal misfortune and the death of moral life.

Consciousness deepens to an abstract universality, and then contradicts the objectivity of the world deserted by the spirit.

The last epoch is that of the Germanic Empire, where the principle of the unity of the divine and human natures is realized. It is the Nordic principle of the Germanic peoples that has the task of achieving this unity. The contradiction between consciousness and objectivity is resolved. Consciousness is ready to « receive within itself its concrete truth », and to « reconcile itself with objectivity and settle into it ». The mind returns to its primary substance, it knows itself as truth, as thought and as legal reality.

The mission of the German Empire is to overthrow previous empires. It must bring the spirit out of the loss of self, out of the infinite suffering that results from it, « suffering to serve as a support to which the Israelite people were kept ready. »

With the hindsight of history, which judges it differently from philosophy, we can see that Hegel was mistaken about the mission of the « Germanic empire ». This empire did not put an end to the suffering of the universe, nor to that of the « Israelite people ».

We also know that other empires than the Germanic one have settled down today in history. The Soviet and American empires may have believed their time had come at different times in the 20th century. Ephemeral victories, in battles à la Pyrrhus.

What will the next empire be able to meet the Hegelian challenges?

What empire will tomorrow be able to unify the divine and human natures, to put an end to the loss of oneself, to put an end to infinite suffering?

Perhaps it is in fact Hegel’s moment that has passed? Perhaps the dream of uniting the divine and the human, or of putting an end to suffering, has no chance of coming true?

If we bet on Hegel’s prophetic genius, we can try to imagine a thousand-year-old über-empire that will be able to meet these challenges.

The über-empire will be globalized, decentralized, self-organized, self-regulated. Capable of imposing a global über-tax, a system of über-social protection and a guaranteed über-income for all, this new empire will allow freedom of movement and living anywhere on earth. No borders, no passports (replaced by facial recognition). End of all wars (guaranteed by a global security force with all the necessary means). Global labour regime, based on a principle of strict equality across the planet. A system of über-political elections at all levels (local, regional, global), which will elect the « wise men » responsible for guaranteeing the forms of self-regulation necessary in the long term.

The über-empire is undoubtedly a utopia, but not so much more than Hegel’s « German Empire ».

I would even say that it is much less utopian, because one day, as is obvious, in a hundred, a thousand or ten thousand years, it will make itself, in a shrunken planet, asphyxiated by the untenable egoisms of dysfunctional nations.

The European experience shows what does not work in dreams of federal integration. It also shows what needs to be corrected in the institutions. And one day über-Europe will extend to über-Eurasia, when Russia has been civilised and China decentralised … Then the other hemisphere will come around…

There will still be a long way to go before the union of the divine and human natures is achieved. But if we take even one single step to reduce the « infinite suffering » of the peoples of the world, will we not have made a giant leap toward an über-utopia?

iElements of the Philosophy of Right. § 347

iiElements of the Philosophy of Right § 347

Métaphysique du coronavirus


 

Tout virus transporte de l’ARN. En infectant un être vivant, il lui transmet un peu de cet ARN, par exemple sous forme de plasmides.

Ceci a deux effets majeurs, l’un horizontal, l’autre vertical.

L’effet horizontal, c’est qu’une pandémie mondiale, virale, infecte un énorme pourcentage de l’humanité entière, qui désormais partagera de nouveaux fragments de ‘patrimoine génétique’, ainsi mis en commun.

L’effet vertical, c’est que ces fragments de patrimoine génétique mis en commun initient une nouvelle phase dans la fort longue histoire de l’humanité, – laquelle n’est, somme toute, qu’un court instant dans la bien plus longue histoire du vivant.

Les conséquences à court terme en sont assez prévisibles. Les médias les ressassent.

Les conséquences à moyen et à long terme sont totalement au-dessus des capacités actuelles de compréhension humaine.

Sur un plan métaphorique, on peut comparer une pandémie mondiale à une phase supplémentaire de la plongée ‘au fond du gouffre’ (que chantait déjà Baudelaire). Serait-ce là l’occasion d’y ‘trouver du nouveau’ ? Je le pense.

Sur le plan métaphysique, on pourrait comparer la pandémie à une forme d’incarnation (étymologiquement, une ‘pénétration dans la chair’).

Une incarnation de quoi ? D’un peu de patrimoine génétique ? Oui, mais bien plus encore… Ce qui se passe sous nos yeux, c’est la preuve en temps réel que l’humanité tout entière peut rapidement ‘muter’, aujourd’hui seulement sous une forme fort limitée, quoique en l’occurrence assez dangereuse, puisque le taux de mortalité est loin d’être négligeable.

Ce ne sont pas les plasmides que nous pourrions hériter du virus 2019 n-CoV qui font question ici, mais plutôt la métaphore qu’ils ‘incarnent’, et tout ce qu’ils ouvrent en conséquence comme portes à la réflexion métaphysique.

En utilisant le mot ‘incarnation’, une phrase de C.G. Jung m’est revenue en mémoire.

« La vraie histoire du monde semble être celle de la progressive incarnation de la divinité »i.

Loin de moi l’idée de comparer le virus à la divinité.

En revanche, l’idée de comparer la marche de la divinité dans le monde à une forme d’infection (ou d’affection) lentement virale, me séduit assez.

Pourquoi ? Parce qu’elle relie en une une seule ligne métaphorique de l’inanimé-inconscient (le virus), de l’animé-conscient (l’humain), et de l’animé-inconscient (le divin).

Pourquoi Jung parle-t-il d’une incarnation ‘progressive’ ?

Parce qu’elle prend son propre temps, et qu’elle n’apparaît pas à tous, tout le temps. Pourquoi ces délais, ces absences, ces voilements, ces diversions ?

A chacun selon sa mesure, sans doute. Le nourrisson boit à la tendre mamelle, et non, d’une ferme cuillère, la soupe brûlante.

Il y a une autre explication, qui tient à la nature de la Divinité, à la nature de l’Humanité et à la nature de la ‘matière’. Malgré les promesses bien réelles de l’immanence, l’infini en acte, l’infini totalisé ne peut loger à l’aise dans le moustique, et l’Esprit absolu, à la Hegel, se sent un peu à l’étroit dans le virus. Le plérôme divin ne tiendrait pas en place dans un boson, et dans un cosmos même entièrement composés de photons, on verrait moins encore luire la lumière de la Sagesse, née avant le monde...

Pourquoi Jung parle-t-il d’‘incarnation’ ?

Parce que, sans doute, de toute éternité, la Divinité a dû se résoudre à sortir de Soi, à se livrer à la loi d’un Exode hors d’Elle-même.

Sacrifice divin ? C’est là l’hypothèse brillamment suivie par le Véda.

Ou bien, autre hypothèse, le ‘confinement’ du Divin ne Lui convenait-il plus ? Sa perfection ronde, absolue, compacte, totale, Lui sembla-t-elle encore inachevée, incomplète, dans son apparente complétude ? Il fallait en sortir, briser la tautologie de l’être-même, l’être-le-même, la répétition du sublime et la circularité du suprême.

Avant que le monde fut créé, que faisait donc la Divinité ? Elle baignait dans sa sainte, infinie, in-conscience. Car ce qu’on appelle ‘conscience’, et dont l’Homme est si fier, est vraiment un terme qui n’est (au fond) pas digne de la Divinité suprême.

La Divinité est si infinie qu’elle ne peut, reconnaissons-le, se connaître absolument et totalement elle-même, comme ‘conscience’. Car si Elle se connaissait, alors Elle serait en quelque sorte limitée par ce ‘savoir’ sur Elle-même, par cette ‘conscience’ de Soi. Ce qui ne se peut.

Pour le dire autrement, avant que le monde ou le temps ‘soient’, la Divinité ne connaissait pas alors Sa propre Sagesse, et moins encore le son de Sa Parole, qui n’avait jamais été prononcée (puisque longtemps, il n’y eut réellement aucune oreille pour entendre).

C’est ce qu’exprime l’image de la Sagesse se tenant ‘auprès’ de la Divinité. Il n’y a pas identité, mais écart. Clinamen.

Dans l’inconscience (de Sa propre Sagesse), la Divinité se tenait dans un état d’absolue intemporalité, de totale a-spatialité.

Divinité vivante, uniquement vivante, absolument vivante…

Donc, ignorant la mort.

Lumière aussi, lumière infiniment

Donc, ignorant la ténèbre.

Cette ignorance Lui cachait le visage (ou le mystère) de Son inconscience.

Et cette Lumière Lui cachait la nuit de Son inconscience.

Nous nous sommes provisoirement éloigné du virus. Revenons-y. Virus, mot latin, du genre neutre, n’a pas de pluriel. Ce mot signifie « suc des plantes » mais aussi « sperme », « humeur», « venin » (des animaux). Par suite : « poison » et « âcreté, amertume ». Le mot grec pour virus est ῑός, « venin, rouille ». L’étymologie de ces deux motsii remonte au sanskrit विष viṣa, qui signifie, au genre neutre : « poison, venin ». Mais la racine de ce mot sanskrit, viṣ-, n’a aucune connotation négative… La racine verbale viṣ- signifie fondamentalement « être actif, agir, faire, accomplir»iii.

Originairement, donc, pas de négativité attachée à la racine sanskrite  viṣ-, mais il y a une idée fondamentale d’action, d’efficacité, d’accomplissement. D’ailleurs, le mot विष viṣa, lorsqu’il est au genre masculin, signifie « serviteur » (sous-entendu ‘actif, zélé’).

Une leçon politique et une leçon métaphysique en découlent, me semble-t-il.

Ce nouveau virus, qui est en train de nous faire muter (génétiquement), nous oblige aussi à faire muter (politiquement) la race humaine vers un niveau d’efficacité (politique) supérieur à l’efficacité (génétique) du virus lui-même.

Mais ce virus, considéré comme révélant aussi un aspect (redoutable) de l’inconscient cosmique, nous incite, également, à viser un niveau d’accomplissement (métaphysique) dont nous commençons lentement d’apercevoir l’infinie portée…

iC.G. Jung. Le Divin dans l’homme. Albin Michel. 1999, p.134

iiCf. Alfred Ernout et Antoine Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine. Klincksieck, Paris, 2001, p.740, et cf.Pierre Chantraine. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Klincksieck, Paris, 1977, p.466

iiiGérard Huet. Dictionnaire sanskrit-français. 2013. p. 559

Our plastic essence


India’s characteristic is « evanescence, » wrote Hegel. This image may surprise us if we confront it with the contemporary Indian reality. But Hegel was aiming for something else: to capture the spirit of India’s ancient religion.

Between transience, brevity and immateriality, evanescence is a terminal transformation, a final metamorphosis. Within the world, at the heart of reality itself, the evanescent form becomes subliminal, gradually impalpable. It constantly dissolves until it disappears completely. In this way it is likely to serve as a visible metaphor for invisible transcendence. Hence the idea of India.

Evanescence challenges matter, its weight, its durability. It escapes any assimilation, any seizure. In short, it is the exact opposite of what happens in any vital process. In the life of nature as in the life of the spirit, the essential thing is assimilation, the transformation of what comes from the outside into something internal, the ingestion of the other into the same. What is evanescent cannot be ingested, assimilated, by life, since it is nothingness that primarily absorbs it, engulfs it.

Evanescence is intended to be total, complete. But for a long time, from the « vanished » thing, there is still a small remnant, which no longer offers enough material for assimilation, and which resists nothingness. The evanescent weakly signals that something has happened, that something has almost completely disappeared, and continues to wave, in the form of a shadow, echo, effluvium, or some imperceptible nuance affecting the background of the set.

By refusing to resist its disappearance, evanescence gives hope for reversibility. It retains a potential for regeneration, reactivation.

Under certain conditions, the evanescent can indeed regain form, return to the world, return to life.

Evanescence is an eminently plastic metaphor. Everything dissolves and everything takes on a new form.

This is why we may be tempted to compare it to another metaphor, that of « genetic plasticity », which often serves as an image for the fundamental plasticity of life.

The implementation of the genetic program is not a linear process. RNAi (i for « interfering ») has the property of « interfering » with protein coding. We must abandon the notion of a « genetic program » that is too mechanical, too determined.

Even more surprisingly, it is now necessary to recognize the possible reversibility associated with the program. Already adult cells can continue to be transformed, de-differentiated, deprogrammed and reprogrammed into new stem cells to obtain either totipotent cells (embryonic cells), multipotent cells (adult cells from the same tissue) or pluripotent cells (adult cells from other tissues).

Until recently, this plasticity of life was unsuspected. The consequences are staggering. We can awaken the sleeping potential of adult cells, reprogram them to behave like totipotent cells. Stem cells can be made by diverting olfactory bulb cells to fight Parkinson’s disease, in order to regenerate the areas of the brain affected by the disease.

The « plastic » possibilities of these genetic interference mechanisms are infinite.

Just over 25,000 genes in the human genome code for proteins. They represent only 2% of the genome. But there are also thousands of genetic sequences encoding RNAi whose function is to regulate the expression of these 25,000 genes encoding proteins. It can be assumed that these genetic sequences can themselves be regulated by similar mechanisms. And so on and so forth.

The genome is therefore not a « program », stable, determined in the cybernetic sense of the term. It is eminently mobile, plastic, metamorphic. It has all kinds of means to reprogram itself, and therefore to modify its coding action, means and ends, according to the conditions encountered. The metaphor of the « programme » is not suitable to account for this complexity, which escapes determinisms, and which never ceases to leave all their place to contingency, fortune, hazards, without however being durably dominated by them.

It is as if a higher intelligence or a deep instinct, apparently unconscious, constantly took full advantage of the chance thus systematically produced, and thereby constantly shaped the new means of survival, and perhaps even the new ends of life.

The metaphors of totipotency, pluripotency and multipotency refer to the concept of « intermediate » (in Greek: metaxu), in the sense given to it by Plato in the Banquet. The genome is a kind of metaxu, capable of all metamorphoses. It contains, hidden in the entangled regulatory cycles, a potential for variation that never ceases to apply to itself, varying the conditions of variation of the variation, transforming the conditions of transformation of the conditions of transformation, to infinity.

We can only describe from the outside, and very approximately, this phenomenal stacking, and seek to observe through experience some of its actual possibilities. But we are unable to grasp its deep essence.

Is it already a little better to try to grasp this essence than to call it a « mystery », for want of a better word?

A moment without how or why


“Synaptic plasticity” is one of the contemporary metaphors of the plasticity of nature and culture. In the past, deities were also plastic. Ovid or Apuleius poetically described their « metamorphoses ». Among the Greeks and Latins, Zeus or Jupiter could take all forms. The idea of the plasticity of God is therefore not new. But among Christians, this idea is pushed as far as possible, with the paradoxical form of « kenosis ».

Madness for the Greeks, scandal for the Jews: Christ is a man and he is also God.

He is not the God of the Hosts, but the God in his glory, the Lord on the right hand of the Lord, the Messiah of the end times.

Madness, scandal, is that this God in all his Glory is also a God ignored, humiliated, tortured, mocked, crucified as a stateless slave.

Madness, scandal, is an infinite God, eternal, creator of the worlds, reduced to the state of a human wreck, a pantelante, dying on the wood, in the midst of rotten corpses.

Kenosis, from the Greek kenoein (to empty), reflects this strange idea of the descent to earth of a God emptied of himself and his power.

Who can do more can do less. Hegel did not hesitate to use divine kenosis as a metaphor for a kind of philosophical kenosis. Without fear of any celestial lightning, Hegel put the former at the service of the latter.

Kenosis is a free erasure of divinity in favor of human freedom, and this erasure is part of the divine project. This paradoxical idea of kenosis can also illustrate, according to Hegel, the philosophical process of voluntary self-dispossession, the dispossession of subjectivity.

Divine kenosis signalled the possibility of a space and time of transcendental emptiness. Philosophical kenosis now applies to man himself. Man is no longer a fixed substance, he is a disappearing subject.

To make an image, Hegel multiplies the figures of God’s exit from oneself. The German language is rich in possibilities in this field: Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. These forms of exteriorization, and even alienation, are not to be taken lightly from a God who fills the world, or who envelops the world with his thoughts and his Word.

By philosophically recycling an eminently theological concept, Hegel wants to « bring to light the kenotic essence of modern subjectivity, » comments Malabou.

Hegel is ready to bend any wood, including cross wood, to support his speculation.

But in what way is « modern subjectivity » kenotic? How does it mimic the divine recess? By its own emptiness?

The emergence of the concept of kenosis on the philosophical level indicates that Christ first became a noetic representation. For Hegel, it represents, it embodies a speculative idea, that of « absolute truth ». « If Christ is to be only an excellent individual, even without sin, and only that, the representation of the speculative idea of absolute truth is denied.

The Christ who died on the cross, descended to the bottom of the abyss, represents « the negativity of God relating to himself ».

God denying himself represents the absolute truth of his own negation. Is this not the figure of a « plastic » God, par excellence?

« Plastic » refers to what can take on a shape, but then resist deformation to a certain extent. In the philosophical context, what is more « plastic » than the mind? νοὖς (noûs), in its passive reception state, is « the sleep of the spirit, which, in power, is everything » says Hegel in his Philosophy of the Mind. Plasticity contaminates everything. If the mind is originally plastic, as its epigenesis shows us, then the very concepts it can express must also be plastic in some way. The mind is characterized by its innate ability to receive forms, but also to give forms. He extends this property to his own form, which he can deform, reform, reform, transform, transform, by epigenesis, by work or by any other appropriate operation.

Thinking, by its very nature, takes itself as an object of thought. This « thought of thought », this noesis noêseos, this notic plasticity, is the philosophical translation of what was originally a primordial neurobiological property. Thinking is a kind of living being, a being independent of the one who thinks it, and who in this own life, takes itself for form and for future transformations. Thinking takes itself and expands itself freely. Hegel uses the word Aufhebung, which can be translated as « divestment ». Aufheben combines the senses of Befreien (to liberate) and Ablegen (to get rid of).

This withdrawal movement is reflexive. It can be applied to itself. There is always the possibility of a succession of the succession, a divestiture of the divestiture. But who is the subject of this second degree succession? Who decides to divest himself of his act of divestment, and to do what with it?

In other words, what can be generated by a moment of true freedom? What can we hope, at best? Another moment of pure freedom, with no connection to any of the above? The establishment of a new causal chain, imposing its own determination until another possible free moment “arrives”, a moment without how or why, and where, for reasons that are not reasons, would another moment of pure freedom follow?

In reality that is a mystery.

Métaphysique du Fragment et Théorie de la Survie


 

Pour penser les grandes totalités, pour se représenter les « hyper-objets »i, il ne faut plus chercher à élaborer des machines universelles à la Hegel.

Il vaut mieux, plus modestement, privilégier les indices, les traces, les fossiles, les déchets de toute nature, les rejets si révélateurs, comme les résidus radioactifs qui ont permis de dater géologiquement le commencement de l’Anthropocène, ou les micro-plastiques qui tapissent désormais le fond de la fosse des Mariannesii ou le gosier des goélands.

Pour tenter de penser le Tout (dont on a aucune idée) il faut commencer par collectionner ses fragments.

Les fragments sont peut-être les plus sincères manifestations d’une totalité qu’ils ne soupçonnent même pas, mais dont ils témoignent, en se présentant sans apparat, dans leur déréliction, leur nudité et leur vérité.

Le fragment fait court. Bref, il résume les totalités agonisantes.

L’idée même de pensées fragmentées, ou de fragments de conscience, me paraît être une bonne introduction à une vision du monde capable de représenter à la fois (de façon systémique) tout ce qui pénètre profondément les sillons de la terre, tout ce qui s’amalgame aux couches de coraux morts et de coquillages pulvérisés au fond des océans, tout ce qui s’élève en molles effluences vers les cumulo-nimbus auréolés de toxines, et même vers la couche géostationnaire, en passe d’être saturée de micro-fragments satellitaires.

L’idée du fragment est puissante, prometteuse, parce qu’elle s’applique bien à l’être de l’homme moderne, et même à son essence.

Si Dieu est « un » comme le martèlent avec opiniâtreté les religions dites monothéistes, c’est que l’Homme ne l’est pas, ni le monde d’ailleurs.

Si l’Homme n’est pas « un », c’est qu’il est divers, multiple, divisé, mélangé, indéfini, mixte, en un mot, « fragmenté ».

Mais alors, d’un point de vue théologico-politique, une nouvelle question se pose.

Ce n’est pas faire injure au judaïsme ou au christianisme, deux religions fondées l’une et l’autre sur la croyance au Messie (en sa venue prochaine pour celle-là, en son retour apocalyptique pour celle-ci), que de proposer cette expérience de pensée : si le Messie arrivait enfin (ou revenait) sur Terre, qu’est-ce qu’il pourrait « sauver » ?

Si Dieu est « un » – et si quelque « Messie », par Lui délégué, condescendait à venir un jour sauver ce qui est « sauvable » en l’Homme – qu’est-ce qui, dans cette masse indistincte, composant chaque homme, faite de myriades de fragments, pourrait être « sauvable »  ?

Les philosophes modernes sont parfaitement cois à ce sujet, bien entendu. Cela fait belle lurette qu’ils ont enterré la métaphysique et tout ce qui s’ensuit. Inutile donc de chercher des lumières dans leur obscurité décrétée, après les Lumières.

Il faut s’en remettre à nos propres, et faibles, forces.

Je vois trois principales pistes de réflexion pour tenter de réponde à la question de ce qui est potentiellement « sauvable » en l’Homme.

1. La piste diachronique.

La multiplicité de la personne peut se révéler dans des temps divers. Ce que nous étions fœtus, le serons-nous mourants ? Ce que nous révélions dans la fleur éclatante de la jeunesse, quelle trace en gardons nous encore dans les ombres de la vieillesse ? Si notre vie est un mille-feuilles, quelles en sont sont les meilleures miettes ?

2. La piste synchronique.

A tout instant de sa vie, la personne est faite de multiplicités entrelacées. Elle est tout en même temps mais à des degrés divers, cerveau et sexe, âme et pancréas, cœur et poumon, en interaction avec elle-même. Selon des plans infiniment variés, l’ulcère affecte la raison, l’hormone le désir, la montée des sangs accompagne la descente du sens, l’élévation de l’esprit suit l’ivresse des sons, l’obscurité implacable de la mémoire fraternise avec la vision élargie de l’espérance, la lueur du soleil bas semble en phase avec la lune montante de la conscience à venir…

De tout cela, que le Messie (putatif) retiendra-t-il ?

Si la mort coupe l’Homme de ses souvenirs, de ses passions, de ses rêves, de ses pluralités, qu’apporte-t-il à l’Un « sauveur » ? Il est possible que dans une vie entière, seuls quelques fragments, rares, uniques, bénis, dont nous n’avons peut-être même aucunement conscience, seront considérés dignes d’être « sauvés ».

Il y a d’autres métaphores pour le dire. Combien de pétales écrasés pour l’onguent précieux ? Combien de grappes foulées pour que naisse le nectar ? Et si l’Homme n’est pas seulement vigne ou nature profuse, mais fragment d’infini, le Messie grappillera d’une main sûre, dans le chaos des vies, un moment de lumière, un souffle sincère, une étincelle entière.

3. La piste dialogique

Il y a encore une possibilité ouverte. Celle de définir le « Je » par les « Tu » rencontrés. Toute personne se reflète dans les millions de fragments vivants qu’elle a donnés ou reçus en retour. On pourrait se représenter la vie d’un homme comme la somme de ses rencontres avec ce qu’il n’est pas, et de ses liaisons avec qui il n’est pas. Mais c’est ce qu’il n’est pas et tous ceux qui il n’est pas qui lui donnent la force et l’énergie de devenir ce qu’il n’aurait pas pu être, s’il n’avait pas, comme une montagne basaltique, senti couler sur sa peau l’immense coulée de lave lente qui émerge des profondeurs de la Terre.

Diachronique, synchronique, dialogique, l’Homme est tout cela et plus encore.

Il est essentiellement naissance et évanescence.

C’est seulement cela que la grande politique mondiale devrait prendre en considération, désormais, pour assurer la Survie.

iTimothy Morton. Hyperobjects : Philosophy and Ecology of the End of the World. Ed. University of Minnesota Press. 2013

L’esprit du monde et le fin soupir


Hegel met la science bien au-dessus de la religion, dans le chapitre final de la Phénoménologie de l’esprit.

Pourquoi ? Parce que seule la science est capable du vrai savoir, – qui est le savoir que l’esprit a de lui-même.

« Tant que l’esprit ne s’est pas accompli en soi, accompli comme esprit du monde (Weltgeist), il ne peut atteindre sa perfection comme esprit conscient de soi. Ainsi dans le temps, le contenu de la religion exprime plus tôt que la science ce que l’esprit est, mais la science seule est le vrai savoir que l’esprit a de lui-même.»i

On approche là du dénouement du « système » hégélien. Nous sommes à la fin du livre. Mais il faut franchir encore quelques étapes cruciales…

D’abord, il faut que l’esprit « s’accomplisse en soi », c’est-à-dire qu’il « s’accomplisse comme esprit du monde ». Après cet accomplissement, on peut dire qu’il a atteint sa perfection. Cette perfection se mesure ainsi : il est devenu esprit conscient de soi.

Mais cet accomplissement comme « esprit du monde », cet accomplissement de l’esprit comme « conscience de soi », comment pouvons-nous en avoir nous-mêmes conscience ?

Comment pouvons-nous obtenir quelque savoir sur l’esprit devenu conscient de soi ?

Par la religion ? Non.

La religion n’exprime pas encore le vrai savoir sur l’esprit. La religion exprime ce que l’esprit est, quand il s’est enfin accompli comme « esprit du monde ». Mais ceci n’est pas suffisant. Ce que la religion exprime (par son contenu) n’est pas encore le vrai savoir.

Alors, qu’est-ce que le vrai savoir sur l’esprit conscient de soi ?

Le vrai savoir n’est pas ce que l’esprit est, mais ce que l’esprit a, – le vrai savoir est le savoir que l’esprit a de lui-même.

La religion, par son contenu, peut donner une idée de ce que l’esprit est, mais elle reste en quelque sorte à l’extérieur de l’esprit, elle n’en pénètre pas l’essence.

Pour savoir vraiment, il faut maintenant entrer dans l’esprit même, et non pas se contenter du contenu de la religion qui n’en donne qu’une image extérieure.

Pour atteindre le vrai savoir, on ne peut que s’appuyer que sur « la science seule ».

Comment cette « science » opère-t-elle ?

La « science seule » permet d’aller au-delà du contenu de la religion et d’enfin pénétrer les arcanes de l’esprit.

En entrant dans l’esprit même, la « science seule » accède à ce que l’esprit sait de lui-même, elle accède au savoir que l’esprit a en lui-même, au savoir que l’esprit a de lui-même, et qui, seul, est le vrai savoir.

C’est cela le but, le savoir absolu : l’esprit se sachant lui-même comme esprit.

Vu l’accent mis ainsi sur le « savoir absolu » comme but final, on pourrait céder à la tentation de qualifier la démarche hégélienne de « gnostique ».

La Gnose (du grec gnosis, connaissance) a fleuri dans les premiers siècles de notre ère, mais elle avait sans doute des racines bien plus anciennes. Le gnosticisme se voulait la voie vers la ‘connaissance’ absolue de Dieu, englobant aussi celle du monde et de l’histoire. Ernest Renan remarque incidemment que le mot ‘gnostique’ (gnosticos) a le même sens que le mot ‘bouddha’, « celui qui sait ».

Quelques spécialistes s’accordent sur le nom de Simon le Magicien, comme étant à l’origine du gnosticisme parmi les judéo-chrétiens, dès le premier siècle de notre ère. Qui était Simon le Magicien? Renan, avec un sens certain de la provocation, mais armé de références considérables, suppute que Simon le Magicien pourrait bien être l’apôtre Paul lui-même. Adolf von Harnack, plus prudent, avance aussi cette hypothèse mais ne tranche pas la question.

Paul était-il « gnostique » ? Ou du moins, sa doctrine l’était-elle, par certains aspects ?

Peut-être. Ainsi, comme Hegel le fera plus tard, bien après lui, Paul emploie la formule aux résonances gnostiques de l’« esprit du monde ».

Mais, à la différence de Hegel qui identifie l’« esprit du monde » (Weltgeist) à l’esprit « accompli », à l’esprit « conscient de soi », Paul met en opposition radicale l’« esprit du monde » (« pneuma tou kosmou ») et l’esprit de Dieu (« pneuma tou theou »).

« Nous n’avons pas reçu l’esprit du monde mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin de connaître les bienfaits que Dieu nous a donnés par sa grâce »ii.

Non seulement, « l’esprit du monde » ne peut se comparer en rien à « l’Esprit qui vient de Dieu », mais la « connaissance » que l’on en tire n’est jamais que la « connaissance des bienfaits que Dieu nous a donnés ». Ce n’est donc pas la connaissance intime de « l’esprit conscient de soi » dont Hegel recherche l’accomplissement.

On pourrait en inférer que Hegel est à cet égard bien plus gnostique que Paul.

Pour Hegel, « l’esprit du monde » est déjà une figure de l’accomplissement de « l’esprit conscient de soi », c’est-à-dire une préfiguration de l’esprit capable d’atteindre le « savoir absolu ». On pourrait même ajouter que « l’esprit du monde » est pour Hegel une hypostase du Savoir absolu, c’est-à-dire une hypostase de Dieu.

Or l’idée du « savoir absolu » comme hypostase divine ne correspond en rien au sentiment profond de Paul quant à la « connaissance » de Dieu.

Ce sentiment peut se résumer ainsi :

-D’un côté, les hommes peuvent connaître « l’idée » de Dieu.

-De l’autre, les hommes peuvent connaître « l’esprit ».

Voyons ces deux points tour à tour.

D’un côté, les hommes peuvent connaître « l’idée » de Dieu.

« L’idée de Dieu est connue d’eux [des hommes], Dieu la leur a fait connaître. Ce qu’il a d’invisible depuis la création se laisse voir par l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité.»iii

Les hommes ne peuvent voir Dieu, mais « ce qu’il a d’invisible peut être vu. » Cette vision de l’invisible, c’est cela l’idée de Dieu que les hommes peuvent « connaître », l’idée de son « invisibilité ».

C’est un début, mais cette connaissance par l’idée ne leur sert à rien, « puisque, ayant connu Dieu, ils ne lui ont pas rendu comme à un Dieu gloire ou actions de grâces, mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré : dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous et ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une représentation. »iv

La connaissance de l’invisibilité de Dieu, et la connaissance de l’incompréhensibilité et de l’insignifiance de notre vie, ne s’additionnent pas pour nous faire parvenir à une connaissance claire. Dans le meilleur des cas, ces connaissances ne sont que des « lumières » parmi d’autres, et ces « lumières » qui nous sont propres ne sont certes pas la lumière de « Gloire » que nous pouvions espérer « voir » si réellement nous avions « vu » Dieu.

Autant dire alors que ces « lumières » humaines ne sont que des « ténèbres », que notre intelligence est « vaine » et que notre cœur est « inintelligent ». Nous sommes limités de toutes parts. « Vide de sens, livré à ses propres ressources, l’homme fait face aux forces qui, vides de sens, règnent sur le monde (…) Sans cœur, comprenant sans voir, et par conséquent vaine, telle est devenue la pensée ; et sans pensée, voyant sans comprendre, et par conséquent aveugle, tel est devenu le cœur. L’âme est étrangère au monde et le monde est sans âme quand ils ne se rencontrent pas dans la connaissance du Dieu inconnu, quand l’homme s’applique à éviter le vrai Dieu, alors qu’il devrait se perdre lui-même et perdre le monde, pour se retrouver et retrouver le monde en ce Dieu.»v

La seule connaissance sûre que nous ayons, donc, est de savoir que nous cheminons toujours dans la nuit.

D’un autre côté, les hommes peuvent avoir une connaissance de l’esprit.

Ici, de deux choses, l’une :

Si l’esprit s’est toujours tu, s’il se tait encore, ou s’il n’a jamais seulement existé, c’est qu’il n’y a rien à en dire. La seule « voie » possible alors est le silence. Un silence de mort. Il n’ y a rien à en connaître.

Mais si l’esprit signifie, s’il parle, si peu que ce soit, ce signe ou cette parole viennent alors nécessairement en nous comme d’un Autre que nous-même.

Ce signe ou cette parole naissent en nous d’une vie qui n’était jusqu’alors assurément pas en nous, pas le moins du monde. Et cette vie qui n’était pas en nous pourrait même mourir, avant nous, et comme nous.

Les paroles, les écrits, les actes, les silences, les absences, les refus, la vie, la mort, tout cela ne nous renvoie toujours qu’à nous-mêmes, à des « moi » extensibles dont nous faisons indéfiniment le tour, – tour potentiellement cosmique (en théorie), mais réellement toujours le même (au fond).

Seul l’esprit a vocation à faire irruption, à fondre soudain en nous comme le tout Autre, avec son souffle, son inspiration, sa vie, son feu, sa connaissance.

Sans ce souffle flagrant, cette inspiration in-sue, cette vie vivante, ce feu de flamme, cette connaissance en naissance, je ne serais jamais que seulement moi. Je ne trouverais pas, seul, impuissant par moi-même, quelque indice que ce soit, de la voie vers l’abîme, du pont au-dessus des mondes, des échelles de Jacob au ciel.

Ce n’est certes pas l’homme qui entre de lui-même dans la connaissance de l’Esprit « conscient de soi », en route vers le « savoir absolu ». C’est plutôt l’inverse, d’après les témoignages.

C’est l’Esprit, « conscient de soi », qui entre, de lui-même, dans l’esprit de l’homme pour s’y faire connaître. L’homme, s’il veille, le connaît alors, non pas en tant qu’Esprit « conscient de Soi », mais seulement en tant que « grâce », – la grâce de « savoir » qu’existe une « conscience Autre ».

Un autre nom pour l’« Autre », est « vérité ». L’Esprit est « Autre » et il est « vérité » (en cela Hegel ne diffère). Mais ce n’est pas nous qui pouvons voir la vérité, la considérer objectivement. C’est l’inverse. C’est la vérité qui nous voit, depuis son propre point de vue, primordial. Notre point de vue à nous n’est jamais que subjectif, éclaté, pulvérisé.

Or le vrai ne peut être subjectif, éclaté, pulvérisé.

Quant à ce que le vrai est, on peut seulement dire (négativement) qu’il est caché, inconnu, étranger, insondable, au-delà de toute connaissance.

Le vrai est au-delà de la vie, et de la mort, au-delà de toute vie, et de toute mort. Si le vrai n’était pas au-delà de la vie et de la mort, il ne serait pas le « vrai ».  Ce serait la vie, et la mort, qui seraient « vraies », à la place du vrai.

Nous ne savons pas ce qu’est le Vrai. Nous ne savons pas ce qu’est l’Esprit.

Il ne reste plus qu’à espérer le savoir, un jour.

Espérer ce que nous ne voyons pas, c’est déjà un peu le connaître.

Et nous ne sommes pas nécessairement seuls, dans cette attente.

Si l’Esprit n’est pas pur néant, il n’est pas impossible d’en espérer un signe, un jour.

S’il est « souffle », on peut en attendre quelque brise (comme le prophète Élie en témoigne):

« À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre; et après le tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu, et, après ce feu, le murmure d’une brise légère. » vi

De l’Esprit, on peut encore attendre de l’« inexprimé » :

« L’Esprit vient aussi au-devant de notre faiblesse. Car ce que nous devons prier comme il convient, nous l’ignorons. Mais l’Esprit lui-même, dans sa surpuissance, intercède pour nous par des soupirs inexprimés, et celui qui scrute les cœurs sait quelle est la pensée de l’Esprit (‘to phronèma tou pneumatos’), et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu.»vii

Même la prière ne sert à rien en cette attente, en cet espoir. On ne sait jamais comment prier.

L’homme ne sait pas comment sortir de lui-même, il ne connaît pas le chemin hors de ce qu’il a toujours été.

Il ne sait rien de la rencontre avec le Dieu vivant.

Et même s’il le rencontrait, il ne sait rien de ce que « pense l’Esprit » – contrairement à ce qu’en pense Hegel…

Mais cela ne veut pas dire que l’homme ne peut jamais sortir de lui-même. Il le peut – si les circonstances s’y prêtent, ou si on l’aide un tant soit peu. Qui « on » ?

Cela même, on ne le sait pas encore. On attend seulement cet « on » sans impatience.

On regarde au loin. Ou au-delà. Ou au dedans. Ou en deçà.

Il y a en nous deux hommes, l’un venu de la terre, l’autre venu du cielviii. Et c’est celui-ci, cet homme du ciel en nous, qui peut saisir le doux murmure, percevoir le léger souffle, sentir le fin soupir.

iHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome II. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.306

ii1 Co. 2,12

iiiRm 1, 19

ivRm 1, 21-23

vKarl Barth. L’Epître aux Romains . Ed. Labor et Fides. Genève, 2016. p. 53

vi1 Ro 19, 11-12

viiRm 8, 26-27

viii1 Co 15,47

Un vrai calvaire


 

Quoi de plus essentielle que la question du « Vrai » , pour quiconque se lance sur quelque voie philosophique qu’elle soit?

Pour Hegel, le Vrai est si essentiel qu’il en fait non seulement une « substance » mais surtout un « sujet », – et il en fait même le Sujet par excellence, c’est-à-dire Dieu, ou l’Esprit absolu.

« Selon ma façon de voir (…) tout dépend de ce point essentiel : saisir et exprimer le Vrai, non comme substance mais précisément aussi comme sujet. »i

Je me propose d’examiner ici quelques implications qu’une telle identité suppose, et j’envisage de visiter brièvement le « lieu » où elles nous mènent.

Notons d’abord que le Vrai, tel que Hegel l’envisage, semble (vraisemblablement) se distinguer de la « vérité » (l’alétheia , ἀλήθεια ), telle qu’employée dès l’origine de la philosophie (grecque), de façon abstraite et idéale, et notamment par Parménide.

Parménide oppose en effet la « vérité » aux « opinions des mortels dans lesquelles il n’est rien qui soit vrai » :

« Apprends donc toutes choses,

Et aussi bien le cœur exempt de tremblement

Propre à la vérité bellement circulaire,

Que les opinions des mortels, dans lesquelles

Il n’est rien qui soit vrai ni digne de crédit. »ii

La vérité de Parménide, idéalement et « bellement circulaire », est susceptible de n’être accueillie en propre que par un « cœur exempt de tremblement ».

Mais qu’est-elle en soi ?

Dans un autre fragment de Parménide, la vérité est présentée comme une sorte d’entité qui guide le chercheur engagé sur « la voie de la persuasion », ou en quête d’un « chemin digne de foi »:

« Viens, je vais t’indiquer – retiens bien les paroles

Que je vais prononcer – quelles sont donc les seules

Et concevables voies s’offrant à la recherche.

La première, à savoir qu’il est et qu’il ne peut

Non être, c’est la voie de la persuasion,

Chemin digne de foi qui suit la vérité.

La seconde, à savoir qu’il n’est pas, et qu’il est

Nécessaire au surplus qu’existe le non-être,

C’est là, je te l’assure, un sentier incertain

Et même inexplorable : en effet le non-être,

(Lui qui ne mène à rien) demeure inconnaissable

Et reste inexprimable ».iii

Une autre traduction de ces vers, due à Paul Tannery, propose :

« Allons, je vais te dire et tu vas entendre
quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence;
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;

l’autre, que l’être n’est pas: et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir

ni l’exprimer ». iv

Le texte de Parménide donne :

Εἰ δ’ ἄγ’ ἐγὼν ἐρέωκόμισαι δὲ σὺ μῦθον ἀκούσας,
αἵπερ ὁδοὶ μοῦναι διζήσιός εἰσι νοῆσαι·
 μὲν ὅπως ἔστιν τε καὶ ὡς οὐκ ἔστι μὴ εἶναι,
Πειθοῦς ἐστι κέλευθος – Ἀληθείῃ γὰρ ὀπηδεῖ – ,

 δ’ ὡς οὐκ ἔστιν τε καὶ ὡς χρεών ἐστι μὴ εἶναι,
τὴν δή τοι φράζω παναπευθέα ἔμμεν ἀταρπόν·
οὔτε γὰρ ἂν γνοίης τό γε μὴ ἐὸν – οὐ γὰρ ἀνυστόν –
οὔτε φράσαις.

Le mot Πειθώ a été traduit en français soit par « persuasion », soit par « certitude », pour donner les expressions « voie de la persuasion » ou encore « chemin de la certitude ». Mais Πειθώ (Peithô) est avant toute chose une Déesse, – la Déesse de la persuasion, fille d’Aphrodite. Et cette Déesse « accompagne » ou « suit » la vérité

La traduction de Πειθώ par « persuasion » ou « certitude » lui enlève son caractère divin et affadit le sens général, me semble-t-il.

C’est pourquoi je propose de redonner à Πειθώ son sens originel de Déesse.

L’on obtient alors, pour le cœur de ce texte:

« L’être est, le non-être n’est pas,

Chemin de Peithô, qui accompagne la vérité ».

On ne sait toujours pas ce qu’est ou qui est la « vérité » selon Parménide, mais on sait au moins qu’il faut emprunter, pour parvenir à la connaître, un seul chemin, celui de Peithô, la « Déesse de la persuasion ».

Ceci semble indiquer par conséquent que la vérité relève essentiellement du « divin », puisque seule une Déesse peut nous mener à elle, ou nous permettre de cheminer en sa compagnie, ou de marcher à sa suite.

Mais quel est ce « divin » dont la vérité semble être l’essence?

Parménide n’en dit rien.

C’est sans doute à ce déficit de connaissance que Hegel s’attaque.

Le Vrai est un « sujet » dit Hegel . Par contraste, la vérité n’est qu’un concept philosophique, une idée platonicienne, statique, une abstraction désincarnée, ou bien même, elle pourrait bien n’être qu’une chimère, un pur néant, si l’on en croit les nominalistes.

Mais si le Vrai est un « sujet », quel est ce « sujet »?

Pour y répondre, Hegel commence sa propre tentative de dévoilement de l’alétheia, – de dévoilement du dévoilement (on doit en effet à Heidegger de nous avoir dévoilé le sens premier de l’a-léthéia : le « dé-voilement »), de la manière suivante :

« Le Vrai est le devenir de soi-même, le cercle qui présuppose et a au commencement sa propre fin comme son but. »v

Curieusement, on retrouve ici l’image du « cercle » déjà utilisée par Parménide :

« Le cœur calme de la vérité bellement circulaire ».  Ἀληθείης εὐκυκλέος ἀτρεμὲς ἦτορ

Hegel aurait-il ici plagié le « cercle » idéal de Parménide ?

Sans doute, mais c’est pour la bonne cause. Il s’agit enfin d’avancer sur la voie du vrai, et donc de sortir du cercle.

Pour aller où ?

A lire Hegel, à vrai dire, le vrai semble être beaucoup de choses.

« Le vrai est le Tout. »vi

« Le vrai est le délire bachique dont il n’y a aucun membre qui ne soit ivre. »vii

« La nature du vrai est de percer quand son temps est venu, et il se manifeste seulement quand ce temps est venu. »viii

« L’absolu seul est vrai ou le vrai seul est absolu. »ix

Ces formules font mouche, mais elles ne sont encore qu’allusives.

Elles fournissent des attributs du Vrai, mais n’en disent pas l’essence.

C’est seulement en élargissant le champ de la citation, en sortant de son « cercle » fermé, que l’on peut saisir où Hegel veut en venir.

Reprenons et complétons :

« Le Vrai est le devenir de soi-même, le cercle qui présuppose et a au commencement sa propre fin comme son but, et qui est effectivement réel seulement moyennant son actualisation développée et moyennant sa fin.

La vie de Dieu et la connaissance divine peuvent donc bien, si l’on veut, être exprimées comme un jeu de l’amour avec soi-même ; mais cette idée s’abaisse jusqu’à l’édification et même jusqu’à la fadeur quand y manquent le sérieux, la douleur, la patience et le travail du négatif.»x

Le Vrai s’identifie ici, pour Hegel, à la « vie de Dieu », ou encore à la « connaissance divine », ou plus audacieusement encore à « un jeu de l’amour avec soi-même ».

Mais il faut immédiatement se déprendre de ces formules « édifiantes » sous peine de tomber dans la « fadeur », ou du moins les accepter seulement si on leur ajoute tout le fardeau de la « douleur », de la « patience » et du « travail du négatif ».

Le Vrai, donc, n’est pas seulement la « vie de Dieu », ou la « connaissance divine ».

Il faut se rappeler ici une autre formule, que Hegel ne cite pas, mais qu’en tant qu’ancien étudiant de la faculté de théologie de Tübingen, il devait sans doute avoir maintes fois médité :

« Je suis le chemin, la vérité, et la vie. »xi

Cette formule trace un « chemin » divin entre la « vérité », la « vie » et, conséquemment, la « mort » du Crucifié – « mort » que Hegel préfère nommer la « douleur », la « patience » et le « travail du négatif ».

L’idée est reprise par Hegel, lorsqu’il conclut la Phénoménologie de l’esprit en évoquant « le calvaire de l’esprit absolu » et « l’effectivité, la vérité et la certitude de son trône. » xii

La vie et le vrai doivent cheminer ensemble, et passer par le calvaire et la mort, pour atteindre le « trône » de la certitude.

 

 

 

iHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.17

iiParménide. De la nature. Les Présocratiques. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard. 1988, p.256

iiiParménide. De la nature. Les Présocratiques. Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard. 1988, p.257-258

ivTraduction française de Paul Tannery. Pour l’histoire de la science hellène, de Thalès à Empédocle (1887).

vHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.18

viHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.17

viiHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.40

viiiHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.61

ixHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.67

xHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome I. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.18

xiJn 14,6

xiiHegel. Phénoménologie de l’esprit. Tome II. Trad. J. Hyppolite. Aubier, 1941, p.313

Kénose et liberté


L’idée d’un Dieu éminemment « plastique » n’est pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes, assumer toutes les métamorphoses (Ovide et Apulée les détaillent avec verve).

Les chrétiens ont repris l’idée et l’ont menée aussi loin que possible, au point de la transformer (plastiquement?) elle-même en une sorte d’évidement total du divin. Ils ont donné à cette nouvelle sorte de plasticité — métaphysique — le nom de « kénose ».

La « kénose » de Dieu, cette plasticité ultime, se mesure à son « incarnation » et à son « sacrifice ».

Cette idée fut dès le départ, — Paul le rappelle, « Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs ».

Dieu ne peut se concevoir, c’est l’évidence disent ces derniers, que dans toute sa gloire, laquelle ne se révélera qu’à la fin des Temps, par la figure du Messie…

La folie, le scandale, c’est que, bien avant qu’advienne la « fin des temps », un Dieu suprême mais ignoré, humilié, torturé, raillé, vienne météoriquement dans l’Histoire, pour être mis en croix sous les crachats.

La folie, le scandale, c’est qu’un Dieu infini, éternel, créateur des mondes, soit réduit à l’état de loque humaine, pantelante, agonisant sur le bois, au milieu de cadavres putréfiés. Tout cela est absurde. Et tous les esprits forts, sûrs de leur suffisance, de s’esclaffer, extérieurement et intérieurement.

Le mot choisi par Paul pour traduire ce scandale, cette folie, est le mot « kénose », du grec kenoein (vider), censé évoquer l’idée  d’un Dieu « vidé » de lui-même.

La kénose est un acte de libre effacement de la divinité en faveur des hommes. Dieu se vide, s’absente. Il laisse les hommes confrontés à leurs responsabilités. 

Pourquoi? Il y a des réponses possibles, mais spéculatives. En gros c’est un mystère.

Pour sa part, bravant le mystère, Hegel a repris l’idée de kénose pour traduire le processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de la subjectivité.

La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose hégélienne ou philosophique s’applique à l’homme lui-même. Pour Hegel, l’homme n’est plus une substance immuable, c’est un sujet qui a vocation à disparaître en tant que « sujet ».

Pour faire image, Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de soi. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation, ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe.

En recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, Hegel veut révéler « l’essence kénotique de la subjectivité moderne » commente C. Malabou.  Mais on ne voit pas bien ce que le sujet moderne, si « déchristianisé » et si « plein de lui-même », peut encore avoir de « christique » ou de « kénotique ».

A moins que l’on veuille seulement dire que le sujet moderne est « vide »?

Mais un sujet « vide », ou une humanité « vide », n’ont à l’évidence rien de comparable avec un divin « évidé », un Dieu kénotique. 

On a aussi du mal à comprendre pourquoi Hegel « use » si aisément du Christ comme d’une « représentation spéculative », même grandiose (à savoir la représentation de la «vérité absolue »). « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »*.

Quand le Christ vit ses derniers instants, quand il est au fond de l’abîme, quand une angoisse infinie l’étreint (ce qui revient à douter radicalement de ce qu’il est), Hegel pense qu’alors « il représente la négativité de Dieu se rapportant à elle-même ».

Le cri de l’agonisant: « Pourquoi m’as-tu abandonné? », c’est donc cela! La négativité de Dieu se rapportant à elle-même?

L’épreuve de l’abandon final, l’absence radicale de l’Amour, l’expérience du Néant absolu, ce n’est donc seulement que cela! Du négatif qui se rapporterait à du négatif?

Un jeu de langage? Dieu se niant lui-même, et se représentant sa propre négation: figure « plastique », par excellence.

Mais comment est-il possible que l’Esprit divin ait pu à ce moment-là douter à ce point de Lui-même?

Comment a-t-il pu se vider entièrement de Lui-même?

Peut-être, pour tenter de le comprendre, faut-il en revenir à l’Homme.

On le sait, l’esprit, le νοὖς (noûs), est en chaque homme (et en chaque femme) ce qui est susceptible de « prendre » la mesure de toute chose, pour la « comprendre » (c’est-à-dire lui assigner une « forme »). L’esprit peut prendre toutes les formes. Mais peut-il prendre la forme d’une totale absence de formes? Du vide absolu?

« L’esprit, en puissance, est tout » dit Hegel dans la Philosophie de l’esprit.

Mais ce tout peut-il être aussi le « rien »?

La plasticité biologique nous est peut-être une leçon. L’épigenèse du cerveau du fœtus, dont la formation de la glande pinéale témoigne, se poursuit longtemps après la naissance, et peut-être jusqu’à la mort (et même au-delà selon le Livre des Morts tibétain…)

Si le cerveau est épi-génétiquement « plastique », alors les « idées » et les « concepts » qu’il peut élaborer doivent certainement être également « plastiques », en quelque manière. Et « l’esprit », qui se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à les concevoir, doit lui aussi être éminemment « plastique ».

On peut aisément en inférer qu’il étend cette capacité à sa propre « forme », qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale.

La pensée peut se comparer à un être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).

Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Qui décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement, et pour en faire quoi ?

Autrement dit, et pour pousser l’idée au plus loin, qu’est-ce qui pourrait être engendré par l’esprit dans un moment de liberté absolue ? Que pourrait-on espérer, alors, dans le meilleur des cas?

L’expérience absolue du néant, du rien « total », est-elle aussi l’occasion d’un moment crucial de pure liberté, sans lien avec rien ?

Ce néant, ce rien, est-il l’occasion d’une nouvelle « genèse », d’une nouvelle chaîne causale, à partir d’un moment sans comment ni pourquoi, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succéderaient dès lors, sans fin, d’infinis autres instants de liberté pure, absolue?

La kénose serait-elle le prix de cette infinie liberté?

 

Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.

L’utopie d’un Über-monde


Les esprits des peuples ont chacun leur vérité, dit Hegel. Chaque peuple a son rôle à jouer, à un moment donné de l’Histoire, et précisément à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, préparant « le passage de l’esprit dans un principe nouveau, et de l’histoire universelle dans un autre peuple »i.

Hegel distingue quatre époques, qui présentent divers degrés de l’incarnation de l’esprit du monde, divers états de sa prise de conscience de soiii.

La première période correspond à l’apogée de l’empire d’Orient. Le gouvernement est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ». Dans ce contexte, l’esprit se connaît comme « substance », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent. Les individus n’ont pas de justification en tant que tels.

La seconde époque correspond à l’empire grec, où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure, dans la profondeur sombre de la tradition » et une spiritualité individuelle, qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ». L’esprit acquiert un savoir de lui-même, un contenu positif, qui permet la naissance d’une individualité morale, objective.

Le troisième moment est celui de l’empire romain, où s’accomplit jusqu’au déchirement « la séparation de la conscience personnelle privée et de l’universalité abstraite. » C’est le moment de la violence froide et cupide des aristocrates, de la corruption de la plèbe, de la dissolution de la société, du malheur universel et de la mort de la vie morale.

La conscience s’approfondit jusqu’à l’universalité abstraite, et entre alors en contradiction avec l’objectivité du monde déserté par l’esprit.

La dernière époque est celle de l’empire germanique, où se réalise le principe de l’unité des natures divine et humaine. C’est le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de réaliser cette unité. La contradiction entre la conscience et l’objectivité se résout. La conscience est prête à « recevoir en elle-même sa vérité concrète », et à « se réconcilier avec l’objectivité et s’y installer ». L’esprit revient à sa substance première, il se connaît comme vérité, comme pensée et comme réalité légale.

L’empire germanique a pour mission de renverser les empires précédents. Il doit sortir l’esprit de la perte de soi-même, sortir de la souffrance infinie qui en résulte, « souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Avec le recul de l’Histoire, qui en juge autrement que la philosophie, on voit que Hegel s’est trompé quant à la mission de « l’empire germanique ». Cet empire n’a pas mis un terme à la souffrance de l’univers, ni à celle du « peuple israélite ».

On sait aussi que d’autres empires que le germanique se sont installés aujourd’hui dans l’Histoire. L’empire soviétique et l’empire américain ont pu croire leur heure arrivée à différents moments du 20ème siècle. Victoires éphémères, dans des batailles à la Pyrrhus.

Quel sera le prochain empire capable de relever les défis hégéliens ?

Quel empire saura demain unifier les natures divine et humaine, en finir avec la perte de soi-même, mettre un terme à la souffrance infinie ?

Peut-être est-ce en fait le moment de Hegel qui est passé ? Peut-être que le rêve d’unir le divin et l’humain, ou de mettre fin à la souffrance n’ont aucune chance de se réaliser ?

Si l’on parie sur le génie prophétique de Hegel, on peut chercher à imaginer un über-empire de mille ans, qui saura relever ces défis.

L’über-empire sera mondialisé, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Capable d’imposer une über-fiscalité mondiale, un système d’über-protection sociale et un über-revenu garanti pour tous, cet empire nouveau permettra la liberté de circuler et de vivre en tout point de la terre. Pas de frontières, pas de passeports (remplacés par de la reconnaissance faciale). Fin de toutes les guerres (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires). Régime mondial du travail, basé sur un principe d’égalité rigoureuse à travers la planète. Un système d’über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), permettra d’élire les « sages » chargés de garantir les formes d’auto-régulation nécessaires à long terme.

L’über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l’empire germanique » de Hegel.

Je dirais même qu’il est bien moins utopique, parce qu’un jour, c’est l’évidence, dans cent, mille ou dix mille ans, il se fera de lui-même, dans une planète étrécie, asphyxiée par les égoïsmes intenables de nations dysfonctionnelles.

L’expérience européenne montre ce qui ne marche pas dans les rêves d’intégration fédérale. Elle indique aussi en creux ce qu’il faut corriger dans les institutions. Et un jour l’über-Europe s’étendra à l’über-Eurasie, lorsqu’on aura civilisé la Russie, et décentralisé la Chine… Puis le tour de l’autre hémisphère viendra…

Il y aura encore beaucoup de chemin à faire avant de réaliser l’union des natures divine et humaine. Mais si l’on ne fait ne serait-ce qu’un seul pas pour réduire la « souffrance infinie » des peuples du monde, n’aura-t-on pas ouvert la voie à l’über-utopie?

iPrincipes de la philosophie du droit. § 347

iiIbid. §353-358

Une nuit de silex


 

Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l’origine du monde, Jacob Boehme a eu une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s’en sont inspirés. On l’a surnommé Philosophus Teutonicus, le « philosophe teuton ».

Boehme avait un sentiment aigu de l’existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, par antithèses et antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l’esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C’était là un tour d’esprit qui peut faire penser à une influence gnostique. Mais Boehme n’était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait mystérieusement partie de la volonté de Dieu, mais il n’est pas Dieu.

« Le Mal n’est possible que parce qu’il existe en Dieu quelque chose qui n’est pas Dieu, parce qu’il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, à propos des idées de Boehme.

Boehme situe cette « volonté sombre » dans l’Ungrund, le « sans-fond », l’abîme, l’abysse.

C’est parce que cette « volonté sombre » existe dans le « sans-fond » que le Mal n’est pas déterminant, qu’il n’est pas tout-puissant.

C’est parce que cette volonté sombre est au-delà de tout « fond » que toujours la liberté est possible.

Croire en la liberté absolue était parfaitement contradictoire avec la culture luthérienne, dominante en Allemagne au début du 17ème siècle.

Luther avait écrit contre Érasme le célèbre Du serf-arbitre. Il prônait l’absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu.

Boehme rejeta entièrement l’idée de prédestination. Il était prêt à renoncer à l’omniscience et à l’omnipotence de Dieu à seule fin de rendre possible la liberté de l’homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Mais il n’en avait cure. Il avait « vu » l’Ungrund, le sans-fond.

Dans l’introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d’Angelus Silesius qui résume bien l’homme Boehme :

Le poisson vit dans l’eau, la plante dans la terre,

L’oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Le « Cœur de Dieu » est une métaphore extrême qui peut sembler hors de portée de quelque compréhension que ce soit. Mais les métaphores de l’Abîme, de l’Abysse, du Sans-Fond, ou de l’Ungrund, sont tout aussi excessives, rapportées à la finitude du cerveau humain.

Que visent-elles à exprimer ? Elles visent un mystère profond, sombre, insondable, indéfini et indéterminé, un état des origines, un état qui précède l’apparition même de l’être.

Elles visent à dire, – folie de l’espérance placée dans le langage –, ce qui est avant le temps, ce qui est avant l’avènement du monde – et avant le mal.

Elles visent à dire là où réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, – mais pas sans souffrance –, de la liberté.

La plongée de Boehme dans l’Abysse est un pari fou. Celui de comprendre l’idée de libre et infinie volonté de la Divinité. De comprendre une volonté qui n’est pas née de Quelque Chose. Une volonté qui vit par elle-même, que rien ne peut saisir.

Une volonté « sombre », – parce qu’elle est née dans un « chaos » originel, qui est sa source, la racine de sa nature.

La leçon de Boehme, bien qu’elle semble incroyable, mérite plus qu’un regard en passant. Elle se résume à ceci : l’être se fonde dans un abîme de liberté.

Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre. Le clinamen fait office d’absolu Indéterminé.

Mais le clinamen n’est pas une substance, il fait partie des causes et des structures du monde.

Boehme est le premier à voir la liberté comme substance primordiale, comme substance divine.

Il est aussi le premier à la voir à l’œuvre dans les Ténèbres, à la voir à l’œuvre dans le Néant dont elle est tissée.

Il est le premier à la voir dans les ténèbres, quand apparaît l’éclair. La lumière apparaît avant tout « libre », avant même que la majesté emplisse le monde.

Dans son Mysterium Magnum, Boehme explique ce qu’il entend par liberté :

« L’entendement dira : Si l’homme possède une volonté libre, Dieu n’est pas omnipotent sur lui, en sorte qu’il puisse faire de lui ce qu’il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n’est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l’amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s’engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l’on veut développer cette figure, d’A.o.vi, s’introduit en une envie de contemplation ; et l’envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence. »

Ce texte est dense et difficile. Il faut faire un effort. Poursuivons.

« Or, l’intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l’essence ; si l’envie (qui se détourne de lui) s’est introduite en une mauvaise essence, elle juge l’essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l’envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif.

L’indéterminé juge ce qui s’introduit dans un motif et sépare le bon qui s’est introduit dans un bon être en Bon, c’est-à-dire l’amour divin, et le Mauvais (qui s’est introduit en un être mauvais et s’est institué et formé à partir d’un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »ii

Dans la traduction anglaise, l’avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi:

« The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l’original allemand (Jacob Böhme, Mysterium Magnum oder Erklärung über das Erste Buch Mosis. Gebruckt den Liebhabern. Anno MDCXL 1640). (NB : J’ai retranscrit le texte tel que présenté dans cette édition, y compris les substantifs sans majuscules.):

« Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L’Un-Grund se traduit en anglais par un mot tiré du grec, « A-Bysse », avec l’a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond.

L’Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse » possible, de tout « fond » ultérieur, de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif.

Le Sans-Fond est la libre Cause de toutes les causes.

Dans cette liberté sans-fond, absolue, sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi, entre autres, la cause du Mal.

Mais pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

La volonté sombre est la condition de la liberté.

La liberté s’origine éternellement du choc chaotique de la volonté sombre et de l’éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue librement comme origine, comme substance abyssale.

Libre, elle s’érige, et s’élève librement contre la volonté sombre, comme un feu infini jaillit d’une nuit de silex.

iBoehme use de cette abréviation pour signifier le monogramme de « Jéhovah »

ii J. Boehme, Mysterium Magnum, ch. 26, § 53-55. Trad. N. Berdiaev. Paris, Aubier, 1945

L’über-empire mondial


Les esprits des peuples ont chacun leur vérité, a dit Hegel. Chaque peuple a son rôle à jouer, à un moment donné de l’Histoire, et précisément à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l’esprit dans un principe nouveau, et de l’histoire universelle dans un autre peuple »i.

Hegel distingue quatre époques, qui présentent divers degrés de « l’incarnation » de l’esprit du monde, divers états de sa prise de conscience de soiii.

Dans la première, l’esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l’apogée de « l’empire d’Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l’esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l’individualité morale objective. Cela correspond à « l’empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s’approfondit jusqu’à l’universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l’objectivité du monde déserté par l’esprit. C’est le moment de l’empire romain, où s’accomplit « jusqu’au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l’universalité abstraite. » C’est le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l’ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Pendant la dernière époque cette contradiction entre la conscience et l’objectivité se renverse. La conscience est prête à « recevoir en elle-même sa vérité concrète », et à « se réconcilier avec l’objectivité et s’y installer ». L’esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d’une réalité légale ». C’est le moment, dit Hegel, de l’empire germanique, où se réalise « le principe de l’unité des natures divine et humaine ». C’est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

L’empire germanique a reçu la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Avec le recul de l’Histoire qui en juge autrement que la philosophie, on voit que Hegel s’est sans doute trompé quant à la mission de « l’empire germanique ». Cet empire n’a pas mis un terme à la souffrance de l’univers, ni à celle du « peuple israélite ».

On sait aujourd’hui que d’autres empires que le germanique se sont installés à sa place dans l’Histoire. L’empire soviétique et l’empire américain ont pu croire voir leur heure arriver à différents moments du 20ème siècle. Mais ces empires ont surtout gagné beaucoup de bataille à la Pyrrhus.

Quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l’unification des nature divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie ?

L’empire chinois ? L’empire capitaliste ? On en doute.

Peut-être est-ce le moment de Hegel lui-même qui est passé ? Peut-être que le rêve de la fin de la souffrance n’a aucune chance de se réaliser ?

Ou alors, il pourrait bien émerger autre chose, une utopie complètement différente : l’über-empire. L’über-empire serait mondialisé, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Fiscalité et monnaie mondiale. Même système de protection sociale sur toute la terre. Liberté de circuler pour tous. Interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires). Régime mondial du travail, basé sur un principe d’égalité rigoureuse des personnes à travers la planète. Une carte d’identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d’über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d’auto-régulation nécessaires. Le système de taxation mondiale prélèverait les impôts à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions. Un über-revenu mondial serait garanti de la naissance à la mort à chacun.

L’über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l’empire germanique » de Hegel.

Je dirais même qu’il est en fait moins utopique. L’expérience européenne peut servir à faire voir ce qui ne marche pas dans les rêves d’intégration fédérale.

Il y a encore du chemin à faire avant de réaliser l’union des natures divine et humaine. Mais si l’on ne fait ne serait-ce qu’un seul pas pour réduire la « souffrance infinie » des peuples du monde, n’aura-t-on pas donné là la preuve de la possibilité d’une über-utopie?

iPrincipes de la philosophie du droit. § 347

iiIbid. §353-358

La kénose de l’avenir


3ème jour

La plasticité synaptique est une métaphore contemporaine de la plasticité de la nature, de la culture et même de la divinité (Ovide ou Apulée en ont poétiquement décrit les « métamorphoses », plastiques par excellence). L’idée de la plasticité de Dieu n’est pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes. Chez les chrétiens, cette idée va aussi loin que possible en tant que « kénose ». Le Christ, le Messie, est un Homme et il est Dieu. C’est un Dieu ignoré, humilié, torturé, raillé, puis mis en croix comme un esclave. La kénose, du grec kenoô (vider), traduit l’idée de la descente sur terre du Dieu infini, éternel, créateur des mondes, et réduit à l’état de loque humaine, pantelante et agonisante sur le bois de la croix.

Comme le fait remarquer C. Malabou dans L’avenir de Hegel, ce dernier compare la kénose divine et la kénose philosophique. Il n’hésite pas à mettre la première au service de la seconde. La kénose est un acte de libre effacement de la divinité au bénéfice du projet divin en faveur des hommes. Hegel reprend l’idée de kénose pour justifier un processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de sa subjectivité. La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose philosophique s’applique désormais à l’homme lui-même. L’homme n’est plus une substance fixe, c’est un sujet disparaissant. Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de lui. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe. Le but de Hegel, en recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, c’est de « mettre au jour l’essence kénotique de la subjectivité moderne ». On pourrait arguer que c’est là prendre de fort grands moyens pour traiter d’un sujet relativement petit. Mais Hegel est prêt à faire flèche de tout bois, y compris de celui de la croix, pour faire avancer sa propre spéculation. Le Christ est avant tout, sur le plan philosophique, une « représentation ». Il incarne la représentation de la «vérité absolue ». « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »1.

Quand le Christ meurt en croix, quand il est au fond de l’abîme, il « représente » la « négativité de Dieu se rapportant à elle-même ». Philosophie, quand tu nous tiens…

« Plastique » désigne ce qui peut prendre une forme, tout en résistant ensuite à la déformation, dans une certaine mesure. Dans le contexte philosophique, quoi de plus « plastique » que l’esprit ? Le νοὖς (noûs), dans son état de réception passive, est « le sommeil de l’esprit, qui, en puissance, est tout » dit Hegel dans la Philosophie de l’esprit. La plasticité contamine tout. Si l’esprit est originairement plastique, comme nous le montre son épigenèse, alors les concepts mêmes qu’il peut énoncer doivent l’être aussi. L’esprit se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à donner des formes. Il étend cette propriété à sa propre forme, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale. La pensée est une sorte d’être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par déprise, dessaisissement. Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de). Mais ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Qui décide de prendre alors la « relève », et pour en faire quoi ? Qu’est-ce qui succède à un moment de liberté ? Un autre moment de pure liberté, sans aucun lien avec le précédent ? Ou alors une nouvelle chaîne causale alignant son déterminisme, jusqu’au prochain moment de grâce, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succède un autre instant de pure liberté ? Mystère.

1Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.