‘Trasumanar’, transhumanité et transhumance

Il y a des métaphores qui, d’un coup d’aile, transportent, élèvent, inspirent. Par la vertu d’un mot, la magie d’une image, elles résument une vision, elles condensent un regard, elle initient des mondes.
L’œuvre de Dante est truffée de ce type de métaphores étincelantes. Mais l’une d’entre elles les dépasse toutes, c’est le cas de le dire. Il s’agit d’un néologisme, ‘trasumanar’, apparaissant pour la première fois au chant I du Paradis.

Trasumanar significar per verba
non si poria; però l’essemplo basti
a cui esperienza grazia serba. i

Comment traduire trasumanar sinon par un autre néologisme ?
« Qui pourrait exprimer, par des paroles, cette faculté de transhumaner !
Que cet exemple encourage celui à qui la grâce permettra de connaître,
par l’expérience, une si haute félicité ! »ii

Une autre traduction préfère une expression composée :
« Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots ;
Que l’exemple suffise à ceux à qui la grâce réserve l’expérience. »iii

De quelle expérience s’agit-il ? De quel « outrepassement » est-il ici question ? Et jusqu’où va-t-il ?
Dante vient juste d’évoquer la vision dans laquelle il était plongé en compagnie de Béatrice, contemplation si profonde par les effets qu’elle opère en lui que Dante se compare à Glaucus, « quand il goûta l’herbe, qui le fit dans la mer parent des dieux. »
Il n’est pas sans intérêt de rapporter ce qu’Ovide, dans ses Métamorphoses, raconte à propos de Glaucus. Il y est question d’une herbe très spéciale, dont le suc entraîne une métamorphose divine :
« Il est un rivage que d’un côté borne l’onde amère et de l’autre une riante prairie. Ni la génisse, ni la brebis, ni la chèvre au long poil, n’offensèrent jamais de leurs dents son herbe verdoyante (…) Le premier de tous les mortels je m’assis sur ce gazon. Tandis que je fais sécher mes filets, et que je m’occupe à ranger, à compter sur l’herbe les poissons que le hasard a conduits dans mes rets, et ceux que leur crédulité a fait mordre à l’appât trompeur, ô prodige inouï, qu’on prendrait pour une fable ! Mais que me servirait de l’inventer ! À peine mes poissons ont touché l’herbe de la prairie, ils commencent à se mouvoir, à sauter sur le gazon comme s’ils nageaient dans l’élément liquide; et, tandis que je regarde et que j’admire, ils abandonnent tous le rivage et leur nouveau maître, et s’élancent dans la mer.
« Ma surprise est extrême, et je cherche longtemps à expliquer ce prodige. Quel en est l’auteur ? Est-ce un dieu, ou le suc de cette herbe ? « Mais cependant, disais-je, quelle herbe eut jamais une telle vertu ? » et ma main cueille quelques plantes de la prairie. Mais à peine en ai-je exprimé sous ma dent les sucs inconnus, je sens dans mon sein une agitation extraordinaire. Je suis entraîné par le désir et l’instinct d’une forme nouvelle. Je ne puis rester plus longtemps sur le gazon : « Adieu, m’écriai-je, terre que j’abandonne pour toujours ! » Et je m’élance dans là profonde mer.
« Les Dieux qui l’habitent me reçoivent et m’associent à leurs honneurs. Ils prient le vieil Océan et Téthys de me dépouiller de tout ce que j’ai de mortel. Je suis purifié par ces deux divinités. Neuf fois elles prononcent des mots sacrés, pour effacer en moi toute souillure humaine. Elles ordonnent que mon corps soit lavé par les eaux de cent fleuves, et soudain cent fleuves roulent leurs flots sur ma tête. Voilà ce que je puis te raconter de cet événement, ce dont je me souviens encore : tout ce qui suivit m’est inconnu. »iv

En se comparant si nettement à Glaucus, Dante affirme-t-il, – ne serait-ce que par allusion –, être l’objet lui-même d’une sorte de métamorphose divine ? Probablement, puisqu’il précise immédiatement :
« Si je n’étais qu’âme, plus récemment créée,
Amour qui gouverne le ciel, tu le sais,
toi qui m’élevas par ta lumière. »v

C’est là faire allusion à l’extase qui saisit S. Paul et au doute qui s’ensuivit :
« Je connais un homme dans le Christ qui, il y a quatorze ans, fut ravi jusqu’au troisième ciel ; si ce fut dans son corps, je ne sais, si ce fut hors de son corps, je en sais, Dieu seul le sait. »vi

Glaucus devient un Dieu marin. Paul est ravi au troisième ciel. Dante n’est pas moins comblé. Il voit une « grande lumière » mais Béatrice ne lui donne que des indications fort préliminaires. Nous sommes encore au seuil…

Le mot choisi par Dante, trasumanar, contenait en germe l’idée d’un au-delà de la nature et de la conscience humaine, et peut-être même l’idée de leur possible métamorphose. Sept siècles plus tard, le mot reparaît avec toute sa puissance métaphorique. Mais le ‘transhumanisme’ qui l’a adopté, et s’en est couvert comme d’une bannière, qu’a-t-il de commun avec la vision de Dante ?

Sans doute, dans quelques milliers d’années, le ‘transhumanisme’ du 21ème siècle paraîtra bien désuet ou bien naïf. Mais il est fort probable qu’alors, l’humanité sera encore en mesure de désirer se dépasser elle-même, et de s’appliquer à des défis toujours plus hauts, dont aujourd’hui, naturellement, nous n’avons aucune idée.

Résumons. La métaphore contenue dans le verbe ‘trasumanar’ est indémodable. Elle traversera les millénaires, dans toutes les langues de la terre. Mais son contenu, lui, va changer sans cesse.
Trasumanar est le symptôme d’un inconscient mondial, actif, virulent, travaillant les fondements de l’âme. Le désir humain de dépassement, d’outrepassement, est infini. Il est si fort que toujours il élèvera la barre. Toujours, l’homme cherchera à se dépasser, et ensuite à outrepasser ce dépassement même.

Il y a un siècle environ, Teilhard de Chardin, brancardier dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, contemplant l’horreur des tueries, voyait dans cette purulence émerger, inattendue, la « Noosphère ».
Métaphore encore ! Déplacement de l’intuition. Vision des lointains.
La Noosphère représente une nouvelle nappe de conscience et de vie.
La « transhumanité » est en perpétuelle transhumance. Elle a vocation à atteindre, un jour peut-être, des mondes inouïs. Tout ne fait que commencer. Ce monde est effroyablement peu développé, encore, misérablement « éduqué ».

Il ne faut pas confondre le «trasumanar» dantesque, le « transhumanisme » moderne et les futures « transhumances » qui attendent sans doute l’humanité dans l’avenir. Le « transhumanisme », idéologie matérialiste, n’a rien à voir avec la métaphore métaphysique de la Divine Comédie.
Dans le transhumanisme, on trouve l’idée que l’évolution technique et scientifique favorisera, suppose-t-on, l’apparition d’une « singularité », d’un point de basculement vers une humanité intellectuellement et physiquement « augmentée ». Vernor Vinge, Ray Kurzweil en sont les prophètes.

Ce « transhumanisme » est platement réducteur. La science et la technique sont porteuses d’ouvertures considérables, mais il est naïf de croire qu’elles détermineront à elles seules les conditions de la transformation de l’humanité, la possibilité de son passage vers une ‘transhumanité’. Il est même probable qu’elles soient plus des freins que des moteurs de la nécessaire métamorphose du désir de l’âme. C’est dans l’âme, non dans le corps ou ses prothèses, que dort, inconscient encore, l’embryon transhumain.

Pour le comprendre, revenons quelque peu en arrière. Il y a plus de quarante mille ans, de nombreuses grottes du Paléolithique étaient des sanctuaires cachés, profonds, difficiles d’accès. Elles étaient fréquentées par ce qu’on peut appeler les premiers ‘chamanes’, des maîtres de la ‘vision’ et de la sortie de l’âme hors du corps. Certains d’entre eux étaient aussi des artistes incomparables.
Une compréhension réelle de la religion paléolithique, dont les peintures pariétales témoignent, échappe aujourd’hui aux analyses les mieux informées, dont celles d’Alain Testart, pourtant fort éclairantes.
Mais l’on peut dire au moins que l’ensemble de ces peintures, dont la réalisation s’étale sans discontinuité sur une période de plus de trente mille ans, témoigne d’une conscience active, au Paléolithique, de la transcendance, et d’un éveil assumé de l’Homme à un Mystère qui le dépasse entièrement. L’Homme de Cro-Magnon, qui était déjà un Homo Sapiens, était plus sage peut-être que l’homme moderne, plus sage peut-être d’une sagesse dont le monde aujourd’hui n’a aucune idée.

Pendant trente mille ans d’expériences chamaniques l’âme humaine a acquis une immense mémoire, non pas oubliée, mais bien à l’œuvre, secrètement, quelque part dans les fonds inconscients des peuples. Ces immenses traces ont été accumulées, millénaires après millénaires, lors de la vie d’êtres exceptionnels, conservées et transmises, par les traditions mais aussi par les ressources de l’épigenèse et de ses rétroactions sur le patrimoine génétique.
De même que nos cerveaux sont aujourd’hui encore sensibles à la puissance de substances hallucinogènes, par exemple le Cannabis sativa, apparues sur terre bien avant que des hommes aient jamais vu le jour, de même les gènes de l’humanité entière représentent un trésor insondable, encore inconcevable, et pourtant bien réel substantiel. Demain, ce trésor archéo-biologique sera en partie exhumé.
Mais ce n’est pas tout.
Le matérialisme génétique est bien incapable d’expliquer l’apparition de la conscience. Surtout il est incapable de comprendre la nature même de la sidération de cette ‘conscience’, plongée depuis l’Origine dans une clarté obscure, sans cesse renvoyée vers son propre mystère, et sans cesse confrontée, au surplus, au Mystère qui l’enveloppe, et la submerge absolument.

Je pense que c’est du souvenir de cette sidération, multipliée à travers les âges, sous toutes les formes, et de la puissance inchoative de mythes extrêmement anciens, comme celui du ‘Sacrifice’, que naîtront – après-demain – les conditions d’une nouvelle épigenèse, les conditions d’une nouvelle transhumance, embarquant l’humanité tout entière, et non, seulement, certains de ses sous-ensembles.

iDante Alighieri. La Divine Comédie. Paradis, Chant I, v. 70-72

iiDans la traduction d’Artaud de Montor. Ed. Garnier. Paris, 1879. Le traducteur note à propos de ‘transhumaner’ : « Cette expression, trasumanar, est très belle et très majestueuse. J’ai osé faire présent d’un mot à notre langue. »

iiiTraduction de Jacqueline Risset. Ed. Diane de Selliers, 1996

ivOvide, Métamorphoses, XIII, 917-956

vDante Alighieri. La Divine Comédie. Paradis, Chant I, v. 73-75

vi2 Cor. 12,2

Délires anciens et modernes

 

Les Bacchanales représentent, dans l’antique religion dionysiaque, un phénomène sauvage, extrême. Il s’agit de s’enivrer, de prendre part à l’orgie de la nature, et de se livrer entièrement au délire et à toutes ses conséquences.

 

Ivres, les Bacchantes se précipitent sur les victimes, les dépècent à mains nues, leur arrachent les membres, leur fouaillent les organes internes. Les mains gluantes de sang, elles décapitent l’infortuné tombé sous les coups de la folie sacrée.

C’est dans le délire que la métamorphose peut avoir lieu. Il y en a plusieurs sortes.

Celle d’Harmonie et de Cadmos est spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps. Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, puis le sexe se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Enfin tout le reste du corps est atteint de cette mutation monstrueuse.

La religion dionysiaque n’est pas de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais c’est cette métamorphose qui est le moment essentiel, après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

Philostrate l’Ancien en donne cette description : « Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. »i

 

L’amateur d’histoire des religions peut être incité à faire des rapprochements, du point de vue de l’anthropologie comparée.

Par exemple, peut-on voir voir dans les Bacchanales une analogie lointaine ou un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ?

Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire humaine quelques lointaines et ineffaçables souvenances des sacrifices anciens.

Le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église n’est pas une version évoluée, intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Mais il est cependant possible d’y voir des éléments d’analogie, une similitude anthropologique, ne serait-ce que dans la consommation de la « chair » et du « sang » du Christ par ses disciples, à l’acmé de la communion.

L’esprit humain, d’âge en âge, s’est montré capable de concevoir des paradigmes qui ouvrent des univers, qui se jouent de toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour garantir la possibilité de leurs métamorphoses.

La religion dionysiaque fut en son temps l’un de ces paradigmes, et continue de l’être, dans l’inconscient immarcescible des peuples. Il est permis de réfléchir à la manière dont les idées dionysiaques s’incarnent aujourd’hui dans les excès de l’humanité contemporaine, comment elles continuent leur vie secrète dans une « modernité » aveugle à leur sujet.

iPhilostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII

L’intelligence artificielle et la croyance en la résurrection

 

Au 2ème siècle de notre ère, l’Empire romain est à son apogée et domine une bonne partie du monde antique. Sur le plan religieux, l’époque est au syncrétisme. De son côté, le christianisme naissant commence à se diffuser autour de la Méditerranée et arrive à Carthage. Mais il a déjà fort à faire avec les sectes gnostiques et diverses hérésies.

Il valait mieux ne pas mélanger religion et politique. L’Empire ne tolérait ni les revendications d’autonomie, ni les religions qui pouvaient les encourager.

La seconde guerre judéo-romaine (132-135), déclenchée par Bar-Kokhba, se termina par l’expulsion des Juifs hors de Judée. Jérusalem fut rasée par Hadrien, et une ville nouvelle fut bâtie sur ses ruines, Ælia Capitolina.

La Judée fut débaptisée et appelée Palestine, du mot « Philistin » dénommant un des peuples autochtones, d’ailleurs cité par la Bible (Gen. 21, 32 ; Gen. 26, 8 ; Ex. 13, 17).

L’empereur Hadrien mourut trois ans après la chute de Jérusalem, en 138, et l’on inscrivit ces vers, dont il est l’auteur, sur sa tombe:

« Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos ».

Ce qui peut se traduire ainsi :

« Petite âme, un peu vague, toute câline,

hôtesse et compagne de mon corps,

toi qui t’en vas maintenant dans des lieux

livides, glacés, nus,

tu ne lanceras plus tes habituelles plaisanteries. »

A peu près à la même époque, Apulée, écrivain et citoyen romain d’origine berbère, né en 123 à Madauros, en Numidie (l’actuelle Algérie), vint parfaire ses études à Carthage. Apulée devait devenir un orateur et un romancier célèbre. Son néo-platonisme l’incitait à croire qu’un contact direct entre les dieux et les hommes était impossible, et qu’il fallait qu’il y eût des êtres « intermédiaires » pour permettre des échanges entre eux.

Pour mettre en scène la question du contact entre le divin et l’humain, Apulée a raconté de façon détaillée la relation amoureuse, directe et fusionnelle, du dieu Éros (l’amour divin) et de la princesse Psyché (l’âme humaine), dans un passage de ses célèbres Métamorphoses. Cette rencontre d’Éros et Psyché reçut un accueil extraordinaire et entra derechef dans le panthéon de la littérature mondiale. Elle a depuis été l’objet d’innombrables reprises par des artistes de tous les temps.

Mais les Métamorphoses sont aussi un roman à tiroirs, picaresque, érotique et métaphysique, avec une bonne couche de deuxième et de troisième degrés. Il y a plusieurs niveaux de lecture et de compréhension emmêlés, qui en assurent la modernité depuis presque deux millénaires.

La fin du roman est centrée sur le récit de l’initiation de Lucius aux mystères d’Isis, effectuée à sa demande (et à grands frais) par le grand prêtre Mithras. Lucius ne peut rien nous révéler des mystères de l’initiation, bien entendu.

Seule concession au désir de curiosité des  intelligences profanes, Apulée place dans sa bouche quelques vers un peu cryptiques, juste avant que le héros ne s’avance dans l’édifice sacré, vêtu de douze robes sacerdotales, afin d’être présenté à la foule comme « la statue du soleil ».

Lucius dit alors:

« J’ai touché aux confins de la mort, après avoir franchi le seuil de Proserpine, j’ai été porté à travers tous les éléments, et j’en suis revenu. »i

Et une descente aux Enfers, une.

La descente dans l’Hadès était l’aventure ultime de l’initié. Il y avait déjà eu dans la littérature quelques prestigieux prédécesseurs, comme Orphée, ou dans un autre ordre de référence, moins littéraire et certes moins connu dans le monde gréco-romain, comme la descente de Jésus aux Enfers.

L’époque était friande du voyage au pays des morts. A la même période, vers 170, sous Marc Aurèle, parut d’ailleurs un curieux texte, les Oracles Chaldaïques, se présentant comme un texte théurgique, avec une tonalité beaucoup plus sérieuse.

Il ne faut pas plaisanter avec la mort.

« Ne te penche pas en bas vers le monde aux sombres reflets ; le sous-tend un abîme éternel, informe, ténébreux, sordide, fantomatique, dénué d’Intellect, plein de précipices et de voies tortueuses, sans cesse à rouler une profondeur mutilée ».ii

Dix neuf siècles plus tard, où en sommes-nous ? Faut-il se pencher sur les profondeurs ou surtout ne pas en parler ?

Les religions principales du moment offrent une image confuse du problème, et semblent d’ailleurs peu capables de formuler une solution.

La culture populaire reste fascinée par la question. Dans Battlestar Galactica, les Humains sont en guerre totale contre les Cylons, des robots révoltés qui ont évolué rapidement, se reproduisant notamment sous forme de clones disposant d’un corps biologique, semblable en apparence à celui des êtres humains.

Les Humains sont adeptes d’une religion polythéiste. Ils prient « les dieux de Kobol » et errent dans l’espace à la recherche d’une planète mythique appelée Terre, dont personne ne sait exactement si elle existe ni où elle se trouve. Ils sont guidés par leur Présidente, qui a des visions, et qui sait déjà qu’elle mourra sans voir la Terre promise. Ils sont impitoyablement pourchassés par les Cylons qui ont déjà exterminé la quasi totalité de la race humaine.

Les robots Cylons professent quant à eux, avec une grande énergie, leur foi en un dieu unique, qu’ils appellent « Dieu ». Les Cylons sont fort intelligents. Ils n’ont pas peur de mourir, car ils disent (aux Humains qui les menacent), que si leur corps est détruit, alors leur esprit sera « téléchargé » en ce « Dieu ».

Il y a malgré tout un problème. Les communications intergalactiques peuvent être fort déficientes en cas de crise. Que devient l’esprit d’un Cylon en cours de téléchargement, errant dans l’espace sans avoir pu être capté par un relais de communication ?

Battlestar Galactica. Les Oracles chaldaïques. L’Évangile de Jésus. Les Métamorphoses d’Apulée. L’épitaphe d’Hadrien.

Il y a ceux qui errent sans fin dans la nuit glacée (Hadrien, l’Oracle chaldaïque). Et ceux qui, après être descendu aux Enfers, reviennent du royaume des morts (Orphée, Lucius, Jésus).

Entre ces deux options, les Cylons de Battlestar Galactica, ces robots très intelligents et très croyants, ont résolument choisi la plus prometteuse.

Le mouvement transhumaniste promeut des idées analogues. Le téléchargement de la mémoire et de la conscience est pour demain prétend Ray Kurzweil.

Faisons un peu de science fiction. Imaginons que des réseaux ubiquitaires et des silos mémoriels, assistés par des techniques futuristes d’intelligence artificielle, permettent un jour d’enregistrer et de traiter l’intégralité des pensées et des actions de la totalité des humains, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.

Alors les générations futures auraient à leur disposition une sorte de mémoire constamment évolutive de l’humanité dans son ensemble. Et de ce mémorial interactif, de cette mine humaine, elles pourraient extraire en permanence perles de sagesse, folies douces, rêves inaboutis et projets fantastiques.

Peut-être même qu’elles en viendraient à considérer cette mémoire vivante comme une espèce d’incarnation divine.

On plongerait en elle, comme jadis Lucius explorait les confins de la mort, afin de vivre une nouvelle vie.

 

i Apulée, Métamorphoses, 11, 23

iiOracles Chaldaïques. Fr. 163 (tr. fr. E. des Places, Belles Lettres, 1996, p. 106).