Le potentiel de la conscience


–Maître Eckhart–

Pour quiconque s’intéresse sérieusement à l’anthropologie de la conscience, à l’amplitude et à la diversité de ses incarnations, il y a une question essentielle, c’est sa raison d’être, et sa capacité de s’étonner de sa propre présence, la questionnant dans un monde qui semble être parfaitement indifférent…

L’homme pressent qu’il n’est rien, il croit savoir qu’il n’est que fumée ou néant, c’est là une chose entendue, dans notre époque matérialiste, positiviste et nominaliste.

Et pourtant cet abîme de rien, cette pure fumée, ce gouffre de néant, trouve, selon quelques prophètes et certains mystiques, une valeur essentielle aux yeux du Créateur omnipotent. Pourquoi?

La question a été ainsi formulée, fort simplement et très directement, par le Psalmiste:

Mahénoch ki-tizkrênnou?

מָה-אֱנוֹשׁ כִּי-תִזְכְּרֶנּוּ

« Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui? »i

Qu’est ce que l’homme pour que Dieu « veille » sur lui?ii

La réponse d’Eckhart est nette, percutante. Elle tient à la nature même de l’âme.

L’âme de l’homme est faite non pas seulement d’après une « image », mais d’après Dieu lui-même; elle a été faite selon ce que Dieu est lui-même, en lui-même, selon ce qu’il est dans son être, ce qu’il est dans son fond le plus profond, ce qu’il est en essence.

« Dieu a fait toutes choses d’après l’image de toutes choses qu’il a en lui, et non d’après lui-même. Il en a fait particulièrement selon ce qui flue de lui, comme la bonté, la sagesse et ce qu’on dit de Dieu; mais il a fait l’âme, non seulement d’après l’image qui est en lui, ni d’après ce qui flue de lui et ce que l’on dit de lui; davantage: il l’a faite d’après lui-même, oui, d’après tout ce qu’il est, d’après sa nature, d’après son être, d’après son opération fluant de lui et demeurant en lui, et d’après le fond où il demeure en lui-même (…); c’est d’après cette opération qui flue de lui et demeure en lui que Dieu a créé l’âme. »iii

Eckhart affirme donc qu’il existe une très grande similitude entre Dieu et l’âme.

L’âme ressemble à Dieu en ceci qu’elle ne ressemble à rien de connu. Elle n’est « ni ceci ni cela ».

Dieu a créé l’âme humaine directement à partir de lui-même et non pas seulement d’après une « image ».

« Il est dans l’âme une chose où Dieu est dans sa nudité, et les maîtres disent que c’est innommé et n’a pas de nom particulier. Cela est et n’a cependant pas d’être propre, car ce n’est ni ceci ni cela, ni ici ni là, car c’est ce que c’est en un autre, et cela en ceci, car ce que c’est, ce l’est en cela, et cela en ceci, car cela flue en ceci, et ceci en cela ».iv

La question n’est donc pas de savoir ce qu’est l’âme, puisqu’elle n’a pas d’être propre et qu’elle « flue » sans cesse. La question est plutôt: comment doit-elle se disposer à être elle-même, intérieurement, pour « fluer » en un « autre », en « ceci » ou en « cela ».

Quel est ce « ceci »? Cette « nudité de Dieu » c’est le « ceci » qui « flue » sans cesse à la fois en cet un, et en ce qui (lui) est autre…

Grand mystère! Et belle perspective de réflexion!

« Je dis que Dieu, éternellement et sans cesse, a été présent en ceci et qu’en ceci l’homme est un avec Dieu; point n’est besoin ici de grâce, car la grâce est créée, et rien de créé n’a affaire ici, car dans le fond de l’être divin, où les trois Personnes sont un seul être, l’âme est une selon ce fond. C’est pourquoi, si tu le veux, toutes choses et Dieu sont à toi. C’est-à-dire, détache-toi de toi-même et de toutes choses, et de tout ce que tu es en toi-même, et saisis-toi selon ce que tu es en Dieu. »v

J’ai beaucoup insisté, dans des articles antérieurs, sur la particularité, l’individuation, la singularité pour définir l’essence de la conscience.

Eckhart invite au contraire à rejeter ce qui en l’homme est particulier, à s’en détacher, afin de rejoindre quelque chose de plus universel.

Le détachement permet à l’âme d’abandonner toutes choses et de s’abandonner à Dieu.

« Détache-toi de ce qui est homme en toi et de ce que tu es, et assume-toi seulement selon la nature humaine, ainsi tu seras dans le Verbe éternel ce que la nature humaine est en lui. Car ta nature humaine et la sienne n’ont pas de différence, elle est une. »vi

A mesure que l’on déconstruit son propre ego, que l’on s’en détache, on atteint son être propre, et au fond de cet être on rencontre… qui? ou quoi? La « nature humaine »? L’ensemble de l’humanité? La totalité de ce qui vit dans le cosmos? Et même la totalité de tout ce qui vivra dans tous les mondes que Dieu n’a pas encore créés?

Libéré de l’ego, on rencontre face à face la « plénitude du temps »vii.

Quelle est cette plénitude? Elle a pour nom « éternité ».

« Alors le temps a complètement pris fin: car là il n’y a ni avant ni après. Alors tout est actuel et nouveau, et tu as dans une contemplation actuelle tout ce qui fut et qui sera jamais. Il n’y a là ni avant ni après, tout est actuel, et dans cette contemplation actuelle, j’ai possédé toutes choses. »viii

Voilà un joli plan de carrière, pour toute conscience actuelle, effectivement consciente de son potentiel.

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iPs 8,5

iiPs 8,5

iiiMaître Eckhart. Sermons, Traités, Poème. Les écrits allemands. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Mangin. Seuil, 2015, p. 55

ivMaître Eckhart. Sermons, Traités, Poème. Les écrits allemands. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Mangin. Seuil, 2015, p. 56

vMaître Eckhart. Sermons, Traités, Poème. Les écrits allemands. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Mangin. Seuil, 2015, p. 56-57

viMaître Eckhart. Sermons, Traités, Poème. Les écrits allemands. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Mangin. Seuil, 2015, p. 57

vii« Dans la plénitude du temps, le Fils fut envoyé. » (Ga 4,4)

viiiMaître Eckhart. Sermons, Traités, Poème. Les écrits allemands. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache et Eric Mangin. Seuil, 2015, p. 57

Étoile, pierre, huile: une théodicée suisse du sacrifice


–Nicolas de Flue–

Marie-Louise von Franz, héritière spirituelle de C.G. Jung, a consacré un livre fort curieux aux « visions » de Nicolas de Flue, un mystique suisse du XVe siècle, « l’unique saint par la grâce de Dieu que la Suisse ait connu »i.

Von Franz commence son livre par le récit des visions prénatales de Nicolas de Flue, visions qu’il a donc eues dans le sein de sa mère, avant même d’être né, et qui ont été rapportées dans un texte étonnant:

Henry am Grund, ami et confident de Nicolas de Flue, a raconté comment frère Claus [le nom par lequel Nicolas de Flue était connu en Suisse] avait eu « une vision dans le sein de sa mère, avant même d’être né. » Il « avait vu dans le ciel briller une étoile qui éclairait le monde entier ; (…) aussi expliquait-il que cela signifiait que tout un chacun pouvait dire de lui qu’il brillait ainsi dans le monde. En outre, frère Claus lui avait dit avoir vu, avant sa naissance, dans le sein de sa mère, une grosse pierre qui représentait la fermeté et la constance de son être, dans lesquelles il devait persister afin de ne pas abandonner son entreprise (ou sa noblesse). Qu’il avait, dans la même occasion et toujours dans le sein de sa mère, vu le saint chrême ; puis, après être né et avoir vu le jour, il avait reconnu sa mère ainsi que ma sage-femme ; il avait également vu comment on le portait par la vallée du Ranft en direction de Kerns pour aller le baptiser, le tout avec une netteté telle qu’il ne l’avait plus jamais oublié et il en avait gardé une image aussi claire que lorsque la vision s’était produite. Dans les mêmes circonstances, il avait également vu un vieil homme se tenir à côté des fonts baptismaux, mais il ne le connaissait pas, alors qu’il reconnaissait fort bien le prêtre qui le baptisait »ii.

D’emblée, un dilemme se pose pour le lecteur contemporain. Ce texte doit-il être pris au sérieux, ou bien ne constitue-t-il pas plutôt un fatras de fallaces et de fantasmes sans objet?

Comment un fœtus pourrait-il avoir des « visions »?

« Ce récit de frère Claus est déconcertant au plus haut point et il nous place en face d’un problème des plus difficiles, car de deux choses l’une : ou il s’agit d’un miracle unique, inouï, où un fœtus ou un nouveau-né aurait eu des perceptions dont il aurait par la suite gardé le souvenir conscient, ou il faut conclure à la nature fallacieuse du récit »iii.

Quoi qu’il en soit, m’apparaît formidable l’intérêt psychique de ces visions (réelles ou fantasmées?) du seul saint suisse, mort en 1487 « en odeur de sainteté », célèbre et vénéré pour avoir évité à la Suisse une guerre fratricide. Il fut canonisé par l’Église catholique à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale.

Je voudrais partir du commentaire que Marie-Louise von Franz développe à propos des quatre « symboles » et « archétypes » qui apparaissent dans le récit de Claus : l’étoile, la pierre, l’huile sacrée (désignée dans la vision de Nicolas comme « saint chrême ») et le vieil homme inconnu.

« Nous avons pour commencer l’étoile qui est l’image du Soi et de ‘la lumière intérieure’ projetée dans les régions de l’univers les plus lointaines. Vient ensuite la pierre qui représente l’étoile descendue sur terre, désormais devenue tangible, palpable, pour ainsi dire ; et, pour finir, nous sommes en présence de l’huile qui est d’une certaine manière ‘l’âme cachée de la pierre’, ou encore, dans le langage de l’Église, la substance dans laquelle le Saint-Esprit se manifeste. En foi de quoi l’on peut constater que l’huile est le symbole du sens qui oriente l’homme vers la présence numineuse de la divinité, sens qui se détache sur la toile de fond des phénomènes de synchronicité. »iv

L’interprétation de Von Franz est entièrement dans la ligne de Jung. Elle est même pimentée d’une référence allusive aux phénomènes de synchronicité, dont on sait qu’ils ont été l’objet d’une attention passionnée et partagée de la part de C.G. Jung et Wolfgang Pauli.v

Tentons à notre tour, et à leur suite, de faire briller l’étoile, de moudre la pierre, de nous oindre de son huile, et de humer les essences et les effluves qui s’en dégagent.

1. L’étoile.

Que l’étoile puisse servir d’image au Soi ne peut tout à fait nous surprendre, quand on se rappelle qu’en sumérien, le symbole cunéiforme de l’idée abstraite de « Dieu » se présente sous la forme d’une étoile à huit branches: 𒀭 (se lisant AN ou DINGIR en sumérien).

D’un point de vue graphique, le Soi pourrait être symbolisé par le centre de ce cunéiforme. Il peut alors être vu comme un ‘point’ d’intersection ou de convergence de quatre traits, ou bien au contraire comme la ‘source’ de huit rayonnements allant dans toutes les directions cardinales.

Il me semble que l’on peut aussi déceler dans ce dualisme graphique, porté par la figure de l’étoile à huit branches, une sorte de métaphore visuelle d’un autre dualisme, celui du dualisme quantique corpuscule/onde. Le point central symbolise le « corpuscule », et les huit rayons symbolisent l’idée des « ondes » qui en sont l’équivalent.

D’un point de vue plus psychologique, le centre de l’étoile symbolise le « Soi », et ses rayonnements figurent sa relation avec le monde extérieur, et notamment avec « l’autre », avec tel « toi » ou tel « tu ».

L’idée pourrait alors émerger que dans le Soi, le « moi » et le « toi » sont intriqués psychiquement, comme sont intriquées ondes et particules quantiques.

2. La pierre.

L’étoile est une « pierre » qui descend (ou qui choit?) sur terre dans l’interprétation que Von Franz fait de la vision du frère Claus. Cette image de descente ou de chute fait-elle penser à morceau d’étoile ou une météorite venant percuter la terre? Ou bien, dans un tout autre registre, fait-elle allusion à une « incarnation », à la venue d’une âme dans un corps ?

Cette pierre est-elle une pierre de fondation (אָבֶן , aven), « bien assise »vi, ou bien une pierre « rejetée par les bâtisseurs » mais devenue la « pierre de faîte »vii? Est-elle une pierre d’angleviii ou une pierre d’achoppementix, une pierre « obscure et sombre »x ou une pierre « vivante »xi ?

La pierre symbolise le moi, qui se fonde à partir du et dans le Soi. Parce qu’elle vient d’ailleurs, des lointains confins du cosmos, elle est aussi le symbole des obscures profondeurs de l’inconnu.

3. L’huile.

On trouve employée l’image de « l’huile de la pierre dure » dans le 5ème livre de la Torah, le Deutéronome. Dans le « Cantique de Moïse », YHVH fait goûter à son peuple « le miel du rocher et l’huile de la pierre dure » (Dt 32,13).

De cela on peut sans doute inférer que cette huile, douce, onctueuse, et sanctifiée, est métaphoriquement ‘l’âme cachée’ de la pierre.

Mais, peut-on se demander, y a-t-il vraiment de l’huile douce dans les pierres dures?

Ou bien cette huile n’apparaît-elle que parce qu’elle est exprimée par le moyen de la pierre ou de la meule?

La pierre broie l’olive et ou le raisin de la vigne et en exprime l’huile ou le vin.

Dans le Véda, ce livre sacré d’une tout autre culture, mais qui précède l’hébraïque de deux millénaires au moins, la pierre broie aussi la plante du soma, pour en extraire ce qui va devenir le précieux Soma du sacrifice védique, consommé par le prêtre lors du rite rendu au Créateur unique et suprême de toutes les créatures.

Qui ne voit là la permanence d’un paradigme, — mieux, une immanence?

Sous tous les cieux, la meule de pierre broie et transforme en liquide enivrant, en coulée gluante, ou en farine fine, ce qui fut un, le raisin mur et rubescent, la chair noire et nue de l’olive ou le grain dur et doré du blé.

Dans le rêve, ou le songe de Nicolas de Flue, si l’étoile symbolise le Soi, et la pierre le moi incarné, l’huile figure le moi transmué, transcendé.

Le moi stable, compact, résistant, se liquéfie. Malgré tout, malgré ce broyage, issu de la multiplicité récoltée, il reste un. Il est devenu une huile une.

4. Le quatrième élément qui complète ce quaternion de symboles est le « vieil homme inconnu », dont Jung écrit qu’il est l’archétype du vieux sage, c’est-à-dire de l’Esprit. Il correspond à « l’Ancien des jours », et dans la Kabbale au « Très Saint Vieillard » surnommé « Tête blanche ».xii

Jung suggère également que, dans le cas de Nicolas de Flue, ce personnage représente « la personnification du ‘grain de sel’ que reçoit le nouveau-né au cours du baptême, à savoir la Sapientia Dei, la Sagesse de Dieu, au sein de laquelle Dieu est Lui-même présent. »xiii

Ce Très Saint Vieillard, cette « Sagesse », devait revenir jouer un rôle tout au long de la vie du frère Claus, sous la forme de fréquentes apparitions, dans lesquelles il révéla d’autres aspects de son essence divine.

L’étoile, la pierre, l’huile et le « vieil homme inconnu » sont apparus dans le cerveau de l’enfant Nicolas, dès le moment où sa conscience s’éveilla. On peut considérer, avec Jung et Von Franz, que ces symboles témoignent du destin exceptionnel de frère Claus.

Aux yeux d’un rationaliste ou positiviste moderne, toute cette histoire de visions prénatales, et d’intuitions mystiques, est parfaitement irrecevable.

Et pourtant Nicolas de Flue est l’homme qui fut aussi, religieusement et politiquement, « prophète en son pays », et qui sauva par ses conseils avisés en 1481 la jeune Suisse qui allait se jeter dans une guerre fratricide.

Il y a des visions qui font de ceux qui les voient des agents de la paix dans le monde.

Mais toute vraie vision témoigne aussi d’un ordre plus profond, immanent. Il n’y a pas de raison que les visions de Nicolas de Flue ne contiennent une part subtile de cet ordre caché, pour nous précieuse à découvrir, — quelles que soient les interprétations qu’un siècle matérialiste, positiviste et sceptique puissent en faire.

En l’occurrence la séquence étoile-pierre-huile symbolise à l’évidence un processus de transformation, de transmutation, de métamorphose de la lumière (de la conscience?), en trois étapes, à partir de son origine (cosmique, ou divine?), puis sa matérialisation (ou son incarnation?) et enfin son dépassement ou sa sublimation, par son broyage (ou par son « sacrifice »?), qui en fait une huile sainte, un chrême consacré (du grec χρῖσμα / khrĩsma, « onguent, parfum »), comme celui dont les Hébreux oignaient leurs « oints », leurs prophètes et leurs rois.

Tout ce processus rêvé finit par être confirmé dans la réalité, après la naissance de l’enfant, par la présence silencieuse d’une figure divine, auprès du baptistère, et par le baptême dans l’eau.

L’étoile est, on l’a dit, la lumière intérieure du Soi, ou le symbole de la lumière divine qui a une vocation universelle à éclairer le cosmos tout entier et les consciences de tous les êtres doués d’une âme singulière.

La pierre représente le Soi devenu tangible, palpable, un « moi » incarné dans une chair vivante.

L’huile symbolise l’âme cachée de ce « moi », mais enfin révélée à elle-même, en tant qu’unité fluide, en tant que métamorphose d’un être solide, compact, en onguent, en parfum, en chrême faiseur de prêtres, de prophètes et de rois, et permettant à tout homme de trouver le chemin de son dépassement, de sa transcendance.

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iSelon une formule de C.G. Jung, citée par Jacqueline Blumer dans sa préface au livre de Marie-Louise von Franz. Les visions de saint Nicolas de Flue. Traduction de l’allemand par Jacqueline Blumer. Éditions La Fontaine de Pierre-Dervvy-Livres, Paris, 1988, p.7

iiR. Durrer, Bruder Klaus. Die ältesten Quellen über den seligen Niklaus von Flüe, sein Leben und sein Einsfluss. Sarnen, 1917-1921, pp. 465-466, cité par Marie-Louise von Franz. Les visions de saint Nicolas de Flue. Éditions La Fontaine de Pierre-Dervvy-Livres, Paris, 1988, pp.29-30

iiiMarie-Louise von Franz. Les visions de saint Nicolas de Flue. Traduction de l’allemand par Jacqueline Blumer. Éditions La Fontaine de Pierre-Dervvy-Livres, Paris, 1988, p.30

ivMarie-Louise von Franz. Les visions de saint Nicolas de Flue. Traduction de l’allemand par Jacqueline Blumer. Éditions La Fontaine de Pierre-Dervvy-Livres, Paris, 1988, p.39

vCf. mon article Conscience et Coïncidences, https://metaxu.org/2021/02/19/conscience-et-coincidences/

viIs 28,16; Mt 16,18

viiMt 21, 42; Mc 12,10; Lc 20,17;

viiiJér 51,26; Ac 4,11; Eph 2,20

ix« YHVH Sabaoth sera un rocher qui fait tomber, une pierre d’achoppement pour les deux maisons d’Israël » (Is 8,14); « Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement » (Rom 9,33)

xJob 28,3

xi1 Pi 2,4; 1 Pi 2,5

xiiC.G. Jung , lettre du 18 mars 1946 à Blanke, cité par F. Blanke, Brüder Klaus von Flüe, p.118

xiiiMarie-Louise von Franz. Les visions de saint Nicolas de Flue. Éditions La Fontaine de Pierre-Dervvy-Livres, Paris, 1988, p.40

Volonté, représentation, conscience


–Schopenhauer–

Les définitions de la conscience, évoquées dans mon dernier article, Les soleils froids de la conscience, et la chaleur de ses abysses, ne permettent pas d’éclairer l’origine de la conscience, sa singularité, sa raison d’être. Elles s’efforcent de décrire la conscience comme phénomène, mais elles ne tentent pas de définir son essence, de saisir la nature de la lumière singulière qui illumine chaque être humain en particulier. L’existence de la conscience individuelle, cet étant singulier, reste inexpliquée en tant qu’elle est unique.

Une bonne définition de la conscience devrait avoir aussi une fonction heuristique, ouvrir des horizons à la recherche. Car la conscience n’est pas un phénomène statique. La recherche philosophique s’en saisit et s’en ressaisira sans cesse, mais d’autres lignes de recherches sont à l’œuvre, par exemple dans le cadre des neurosciences, en affrontant sous divers angles les questions de l’origine, de la spécificité et de la raison d’être des diverses sortes de consciences qui prolifèrent de par le monde, en toutes sortes d’étants. Mais, véritable défi pour ceux qui pensent qu’il n’y a de science que du général, la question fondamentale est de s’interroger sur l’essence à chaque fois irréductiblement singulière de la conscience de chaque étant.

La conscience est en effet un phénomène absolument universel, mais chaque conscience est, pour elle-même, un étant indicible, unique.

Cette alliance de l’universel et du singulier est en soi un mystère.

Une approche positiviste ou matérialiste est bien incapable de seulement percevoir l’existence même de ce mystère, dont la science moderne se détourne sans vergogne.

Il faut ouvrir la réflexion sur ce caractère à la fois universel et singulier de la conscience et tenter d’en saisir l’essence, ou du moins tracer quelques axes de recherche allant dans le sens de cette saisie.

Idéalement roborative et heuristique, une définition réellement programmatique de la conscience devrait pouvoir servir de point de départ à une réflexion anthropologique, philosophique et métaphysique quant à l’existence des innombrables formes de conscience, humaines et non-humaines, pénétrant tous les règnes.

Je propose de définir le phénomène de la conscience, du point de vue le plus général possible, comme la présence de la « chose en soi » pour elle-même. La « chose en soi » ne serait pas une « chose » en « soi », si elle n’était pas en quelque sorte « présente » à elle-même. La perception intime de cette « présence » à soi est déjà une « représentation », et cette première représentation constitue l’amorce de toute conscience ultérieure de la « chose en soi » pour elle-même.

C’est cette représentation de la présence à elle-même de la « chose en soi », que je définis comme « conscience ». Cette représentation n’est jamais statique. Comme représentation elle doit s’écarter de la chose en soi en tant que telle, et par cet écart même, elle augmente (et dépasse) cette présence à soi de la « chose en soi ».

On peut donc considérer cette représentation initiale, cette conscience inchoative, primale, comme un premier « dépassement » de la « chose en soi ».

Pour ramasser ce qui vient d’être dit en une formule: la conscience est ce qui « dépasse » le soi de ce qu’on appelle la « chose en soi ».

Toute chose en soi est « une », mais sa réalité concrète ne peut se révéler pleinement qu’à la toute fin (des temps?). Elle est « une », mais dans cette unité elle est aussi en devenir, et dès lors qu’elle se « dépasse » dans un incessant devenir, elle possède, ne serait-ce qu’inconsciemment, une certaine conscience de ce dépassement.

De la même manière que l’on peut affirmer avec Jung que l’inconscient est un facteur de la psyché qui « transcende » la conscience (et donc la « dépasse »)i, de même on peut affirmer que la conscience représente à sa façon, elle aussi, un « dépassement » de la « chose en soi ».

De même que la conscience « dépasse » le soi, l’inconscient « transcende » la conscience.

Bien avant Jung, Saint Augustin, on l’a dit, avait employé ce verbe pour l’appliquer à la conscience humaine:

« Transcende teipsum. Sed memento cum te transcendis, ratiocinantem animam te transcendere. »

« Va au-delà de toi-même, mais en te dépassant, souviens-toi que tu dépasses ton âme qui réfléchit… »ii

Transcender peut de nos jours sembler avoir une connotation surtout philosophique ou même métaphysique, mais le verbe latin transcendere signifie simplement « dépasser », dans un sens physique.

À l’évidence, cette notion de dépassement n’est pas seulement réservé à l’homme, c’est un phénomène général, universel.

Isaac Newton a fameusement établi la loi de l’attraction universelle qui régit tous les corps.

De même, on pourrait postuler l’existence d’une loi de « dépassement » universel, qui agit au cœur de tout étant, et qui pousse le soi à se mouvoir, à se dépasser proportionnellement à la nécessité de son devenir essentiel.

Toujours, et universellement, tout étant se dépasse, ne serait-ce qu’en continuant à être soi-même, à être cet étant-là qui est ce « soi ».

Toute chose en soi « est », et elle s’efforce d’être. Dans cet « effort », elle « dépasse » son propre étant, en assumant d' »être » dans la durée, en continuant à « être » l’étant que son essence la détermine à être, avec la persévérance et l’énergie que cela implique.

Tout étant « est » en acte, mais aussi en puissance. Tout étant « est », et par là il se projette dans l’avenir, il devient en puissance son propre « dépassement », il dépasse son étanticietmaintenant.

Tout étant, quel qu’il soit, persévère dans son soi, et en cela il transcende l’essence de ce soi, en lui donnant une existence, en continuant d’exister (ex-sistere).

La loi du « dépassement » universel s’applique universellement à tout étant: le dépassement est ce qui donne continuellement son existence à l’essence du soi.

La conscience, dans tous ses états, dans tous ses modes, est donc, le plus généralement possible, ce qui pousse tout étant à « dépasser » son propre soi. L’essence de la conscience se trouve dans ce « dépassement » du soi.

En se « dépassant », toute conscience singulière fait de la « chose en soi » une « chose pour soi ». Elle transforme la « chose en soi » en chose en mouvement, en volonté à l’œuvre, en volonté en acte. Chez l’homme, cette chose en mouvement, cette chose pour soi, cette volonté en acte, c’est l’âme, l’anima.

Intuitivement, on peut admettre assez aisément que l’idée du dépassement s’applique à la conscience de l’homme, mais quid des formes de consciences non-humaines?

Nous reviendrons dans un instant sur ce point, qui est lié à la nature même de la « chose en soi », que cette chose soit une âme, un animal, un arbre, une moisissure, un gène, une protéine, un photon ou un quark.

Analysons pour le moment le rapport entre la conscience humaine et l’idée générale et universelle de dépassement.

En l’homme, la conscience incarne la pulsion d’un continuel « dépassement » du soi sur plusieurs plans : ontologique (lors de la conception et de l’embryogenèse), cognitif (par sa capacité de représentation et de critique), métaphysique (dans son pouvoir de dépasser « l’âme qui réfléchit », et de se concevoir détachée même de sa nature originelle pour atteindre à une sorte de surnature).

On le pressent, la cause initiale et matérielleiii de la conscience humaine est sa présence germinale, dès la conception, dans un « corps » biologique, embryonnaire. Ce germe incarne d’emblée un principe de croissance et de dépassement épigénétique.

Ce principe représente aussi une « volonté » unique, dédiée à son propre « être-en-dépassement ».

D’où vient cette puissance germinative initiale, cette volonté d’être?

Elle vient simplement du fait d’être, après n’avoir si longtemps rien été.

La cause formelle de la conscience est un incessant effort pour être son propre « soi » de façon toujours plus consciente. La conscience « veut » toujours être, et elle veut être « toujours plus consciente » d’elle-même, aller toujours au-delà de ce qu’elle sait ou de ce qu’elle connaît déjà d’elle-même, quel que soit le point de conscience antérieurement atteint. C’est un processus sans fin, et même la mort ne peut s’aborder sans qu’une curiosité ou une attente pointe quant à une autre forme possible de conscience dans l’au-delà.

La cause finale de la conscience est qu’elle cherche son essence en dehors de son soi : c’est une volonté métaphysique de dépasser le soi, de dépasser en puissance tout état du soi déjà atteint. Cette volonté de dépassement continu du soi vise même, dans sa forme absolue, sa propre pulsion de dépassement.

La place ainsi donnée à la volonté dans ces caractérisations de la conscience peut faire penser à la philosophie de Schopenhauer.

Mais dans son livre principal, Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer considère la « volonté » comme étant l’essence de la « chose en soi », — et non pas comme étant l’essence de la conscience.

Pour Schopenhauer, la conscience « connaît » mais elle ne « veut » pas, elle n’est en soi qu’une « représentation », qui dérive seulement de la « volonté », laquelle est censée être le fond et l’essence de toutes choses, le véritable principe de l’existence, et l’essence de la « chose en soi ».iv 

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Schopenhauer généralise cette idée (que la volonté est l’essence de la chose en soi) à l’ensemble des entités existantes, animaux, végétaux, minéraux, et il va jusqu’à trouver une volonté agissante au sein de la matière brute.

« La volonté est l’essence des phénomènes de la matière brute comme de la matière vivante (…) Tous les phénomènes, si divers, ont une seule et même essence, la volonté. C’est la force qui fait croître et végéter la plante et cristalliser le minéral ; qui dirige l’aiguille aimantée vers le nord ; dans la commotion qu’il éprouve au contact de deux métaux hétérogènes ; il la retrouvera dans les affinités électives des corps, se montrant sous forme d’attraction ou de répulsion, de combinaison ou de décomposition ; et jusque dans la gravité qui agit avec tant de puissance dans toute matière et attire la pierre vers la terre, comme la terre vers le soleil. C’est en réfléchissant à tous ces faits que, dépassant le phénomène, nous arrivons à la chose en soi. ‘Phénomène’ signifie représentation, et rien de plus ; et toute représentation, tout objet est phénomène. La chose en soi, c’est la volonté uniquement. »v 

Partout, chez l’homme, dans les animaux, dans le règne végétal, et même dans la matière, on trouve une volonté « en soi » qui est à l’œuvre.

Les manifestations de cette volonté, qui présente au sein des « choses en soi », diffèrent sensiblement suivant leur nature propre.

Chez l’homme et les animaux, les phénomènes de la volonté sont accompagnés de conscience, et ils sont déterminés par des motifs, alors que les phénomènes de la volonté sont inconscients chez les êtres végétatifs, en lesquels ils proviennent de séries d’excitations. Il y a également, peut-on supputer, des phénomènes de volonté dans la matière, qui résultent alors de causes. Mais ces différences de qualification (motifs, excitations, causes) « n’empêchent pas la volonté d’être la même en tous, également libre en soi et déterminée dans ses manifestations partout. »vi 

Les phénomènes de la nature se développent suivant des lois déterminées. Mais l’existence de ces lois ne doit pas nous empêcher de reconnaître aussi dans les choses une volonté en soi, un volonté qui peut être « aveugle », inconsciente, immanente, sans aucune connaissance claire ni d’elle-même ni du monde qui l’entoure.vii

Chez l’homme aussi, « la volonté est aveugle dans toutes les fonctions du corps, dans tous ses processus vitaux ou végétatifs, dans la digestion, la sécrétion, la croissance, la reproduction. Ce ne sont pas seulement les actions du corps, c’est le corps entier lui-même qui est, nous l’avons vu, l’expression phénoménale de la volonté, la volonté objectivée, la volonté devenue concrète : tout ce qui se passe en lui doit donc sortir de la volonté ; ici, toutefois, cette volonté n’est plus guidée par la conscience, elle n’est plus réglée par des motifs : elle agit aveuglément et d’après des causes qu’à ce point de vue nous appelons excitations. »viii

Schopenhauer ne voit qu’un différence de degré, non de nature, quant à la présence de la « volonté » dans l’essence intime de toutes choses, y compris dans la matière inorganique, dans les cristaux, dans les métaux, dans les solides et les liquides, dans les corps célestes, soumis à des lois universelles, comme celle de l’attraction, et en fin de compte, partout où des étants « s’efforcent » d’être ce qu’ils sont.ix

Une volonté est à l’œuvre au fond de tous les phénomènes.

Le fond de tous les phénomènes, pourrait-on aussi ajouter en manière de paradoxe, c’est d’être capable de faire paraître phénoménalement, par quelque aspect, l’essence de la chose existante. Mais cette essence reste en soi parfaitement inexplicable. On ne peut expliquer que tel étant est précisément ce qu’il est, et qu’il n’est pas tel autre étant de même essence, et donc a priori indistinguable.

 » — Car il y a dans tous les objets de la nature un élément inexplicable, dont il est inutile de chercher la cause : c’est le mode spécifique de leur activité, c’est-à-dire le mode de leur existence, leur essence même. (…) Quand l’objet serait dépourvu de toute autre propriété, quand ce serait un grain de poussière, il manifesterait encore, par sa pesanteur et son impénétrabilité, ce quelque chose d’inexplicable, et ce quelque chose est à l’objet ce que la volonté est à l’homme ; comme elle, il n’est soumis à aucune sorte d’explication, et cela par son essence même : bref, il lui est identique. »x

La volonté constitue notre être en soi. Elle est d’une nature simple, mais essentielle : elle est seulement « vouloir ». Par contraste, nous avons aussi dans notre être, un sujet de la conscience et de la connaissance, mais le sujet de la conscience semble un phénomène secondaire. Il naît de la volonté. Il est le centre de la sensibilité du système nerveux et comme l’ego, il occupe le centre de la conscience. Le sujet réside dans la conscience, puisque c’est lui seul qui est capable de « connaître ». Il accompagne le développement du cerveau, et semble lié aux capacités mentales de celui-ci; il doit donc disparaître avec le cerveau, après la mort.

Le sujet de la conscience peut connaître, mais ce n’est pas lui qui « veut ». La volonté, — la volonté d’être et de continuer à être –, est plus originaire que la conscience elle-même ou que toute connaissance que le sujet peut avoir de lui-même.

« Le sujet est placé vis-à-vis de la volonté, comme le spectateur qui l’observe. Quoique né d’elle, il ne la connaît que comme une chose différente de lui-même et qui lui est étrangère. (…) Par là s’explique que notre être propre soit pour nous, c’est-à-dire justement pour notre intellect, une énigme véritable, et que l’individu se regarde comme né depuis peu et périssable, quoique son essence véritable soit indépendante du temps et par là éternelle. Or, si la volonté ne connaît pas, inversement l’intellect, ou sujet de la connaissance, seule et unique partie connaissante de nous, est à jamais incapable de vouloir. »xi

Pour employer une autre métaphore, la volonté et la conscience sont comme l’envers et l’endroit de la même médaille.

« La volonté est la chose en soi proprement dite. Chacun a conscience qu’il est lui-même cette volonté, volonté constitutive de l’être intime du monde ; chacun aussi, a conscience qu’il est lui-même le sujet connaissant, dont le monde entier est la représentation ; ce monde n’a donc d’existence que par rapport à la conscience, qui est son support nécessaire. Ainsi, sous ce double rapport, chacun est lui-même le monde entier, le microcosme ; chacun trouve les deux faces du monde pleines et entières en lui. Et ce que chacun reconnaît comme sa propre essence épuise aussi l’essence du monde entier, du microcosme : ainsi, le monde est comme l’individu, partout volonté, partout représentation, et, en dehors de ces deux éléments, il ne reste aucun résidu. »xii

La « volonté » est la « chose en soi », dit Schopenhauer. Toute chose « veut » être soi, elle veut continuer à être soi. Mais cette volonté, d’où vient-elle? Comment apparaît-elle, et pourquoi?

Est-elle immanente au soi? Est-elle une entité qui anime continuellement la chose en soi, et l’incite à « persévérer » dans son être, à « persévérer » dans sa volonté d’être?

Mais alors quid des « volontés » singulières qui surgissent dans toute leur nouveauté, dans leur spontanéité, chez l’homme ou l’animal?

D’où vient telle ou telle « volonté » qui soudain apparaît dans le soi ? Ce surgissement apparemment spontané se présente comme une discontinuité dans la continuité de l’en soi qui veut seulement et continûment être soi, et rien d’autre que soi.

Qu’est-ce qui explique l’apparition de cette discontinuité dans la continuité de l’en soi?

Quand Schopenhauer définit l’essence de la chose en soi comme « volonté », il reprend une idée de Spinoza, émise quelque deux siècles auparavant, mais sous un autre vocable, l’ « effort »:

« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » xiii

« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose. »xiv

Schopenhauer utilise aussi, pour son compte, le mot « effort »:

« Ainsi, nous avons vu, au degré le plus bas, la volonté nous apparaître, comme une poussée aveugle, comme un effort mystérieux et sourd, éloigné de toute conscience immédiate. C’est l’espèce la plus simple et la plus faible de ses objectivations. En tant que poussée aveugle et effort inconscient, elle se manifeste dans toute la nature inorganique, dans toutes les forces premières ».xv

Selon Spinoza, l’être de tout être est de « persévérer dans son être ». Tout être « veut » être, et il veut continuer à être cet être-là, qui est le sien propre.

Il nomme conatus (« effort » en latin) cette puissance propre et singulière de tout étant à persévérer dans cet effort pour conserver son être et même augmenter sa capacité à être. Cet effort s’étend universellement à tout étant, vivant ou non.

L’être se définit essentiellement comme cet effort immanent de continuer à être, cette volonté de persévérer dans son être.

Quel est le rôle de la conscience dans cet effort, dans cette persévérance à être?

À la différence de la « chose en soi », qui ne cesse justement jamais d' »être en soi », la conscience n’est pas continuellement elle-même. Son « être pour soi » est discontinu dans le temps. La conscience n’est pas stable, immobile. Elle peut être brouillée, divisée, ou même chaotique dans son vécu. Elle se révèle à elle-même différente de ce qu’elle était il y a quelques instants. Elle sombre dans le sommeil toutes les nuits, et à la fin de ses jours elle disparaît dans la mort. Elle veut toujours continuer à être, comme toute « chose en soi », mais elle n’y parvient pas réellement, et elle connaît sa situation éphémère.

De plus, la conscience ne veut pas être une conscience au repos, statique. Elle veut connaître, grandir, évoluer, et pourquoi pas, se métamorphoser.

Elle espère continuer à devenir de plus en plus consciente, elle veut continuer de se « dépasser »….

La conscience n’est donc pas seulement « représentation », comme l’affirme Schopenhauer, elle est aussi une « volonté » de se dépasser.

Elle est représentation et volonté. Elle décide à chaque instant de n’être plus seulement la « représentation » d’une volonté qui lui serait étrangère, imposée du dehors. Elle se représente dans un mouvement de dépassement, ou de surpassement, ne serait-ce que pour continuer d’être et de vivre. Pour opérer continuellement ce dépassement, elle doit le vouloir intimement, elle doit l’avoir intériorisé « en soi ».

Il nous faut donc « dépasser » Schopenhauer en reliant et en intriquant la « volonté » (qu’il voyait seulement à l’œuvre dans la chose en soi) et la « représentation » dont la conscience est le sujet …

Contrairement à la manière dont Schopenhauer les hiérarchise et les oppose, représentation et volonté peuvent et doivent être intimement liées, nouées, intriquées, — à l’exemple de saint Augustin qui liait en un nœud serré la volonté, la mémoire et l’intelligencexvi.

La volonté et la représentation sont « liées » parce que la volonté est ce qui « dépasse » toute représentation actuelle que la conscience se fait d’elle-même ou du monde, pour en proposer une autre, tournée vers l’avenir.

Et réciproquement, la représentation « dépasse » aussi la volonté, en ce qu’elle est à la fois mémoire et intelligence en acte.

La conscience qui se « représente », c’est-à-dire la conscience qui comprend, qui connaît ou qui se souvient, est par là-même capable de se « représenter » et de « juger » la volonté. Elle considère les bases qui fondent la volonté, examinent ses moyens, et ses fins, et elle juge si ces fins sont bonnes, s’il faut s’en contenter, si elles sont atteintes ou s’il faut aller plus loin encore, beaucoup plus loin, toujours plus loin.

La volonté telle que Schopenhauer la met en scène n’est donc pas suffisante « en soi ». Elle ne peut se satisfaire d’elle-même, elle ne peut pas se passer de la capacité d’analyse de la conscience, et de sa capacité de jugement, en dernier ressort.

Car si la volonté est de l’ordre de l’ « en soi », du continu de l’ « être en soi », la conscience est de l’ordre du « pour soi », — du discontinu, du saut que rend possible l’ « être pour soi », l’être conscient.

Comme l’indique la suite des jours et des nuits, des éveils et des sommeils, la conscience est pour partie continue et pour partie discontinue, elle est rythmée par des cycles propres qui oscillent alternativement entre des moments de continuité consciente et des moments de discontinuité absolus.

On peut en inférer que la représentation et la volonté sont, elles aussi, dans la conscience, à la fois liées et déliées, de manière cyclique. Elles sont continûment en état de fusion et d’intrication, et en même temps, dans un autre registre, elles sont rythmiquement séparées, détachées, coupées l’une de l’autre, chacune à leur tour reprenant provisoirement son autonomie, son souffle propre.

La volonté ne se « connaît » ou ne se « représente » que comme volonté pure.

La conscience se « représente » elle aussi cette volonté qui semble surgir du soi. Elle se la « représente » comme volonté, mais pas à la façon dont la volonté pure se connaît seulement comme volonté, c’est-à-dire assez confusément. La volonté « pure » est en réalité une volonté plongée dans une sorte d’inconscience du pourquoi ou du comment de ses raisons et de ses fins.

Par contraste, la conscience se « représente » comme une volonté clairement consciente de ce qu’elle veut. Elle se voit vouloir; elle se « voit » et elle se « veut », dans une « représentation » consciente de sa propre volonté et de ses fins.

De fait, on ne peut séparer volonté et représentation. Ce sont les deux faces, interne et externe, de la conscience.

Dans un autre registre de métaphores encore, la « volonté » (la chose en soi) peut être assimilée à l’Esprit, dans sa force et sa puissance. La « représentation » renvoie à l’Intelligence, doublée de la Connaissance et de la Mémoire; elle est une incarnation de l’Esprit, — tout comme le Logos est en acte, et non pas seulement en puissance.

iC.G. Jung note que le Soi est une chose qui se transforme, indépendamment des « défaillances » du moi et de sa volonté, et il met en évidence « la transformation de l’inconscient aussi bien que de la conscience, effet qu’éprouve celui qui affronte méthodiquement son inconscient. Il y a deux buts, qui sont les deux transformations citées mais le salut est un (una salus), de même que la chose est une (una res): c’est la même chose au début et à la fin, une chose qui était là depuis toujours et qui n’apparaît pourtant qu’à la fin: c’est la réalité concrète du Soi, de cette indescriptible totalité de l’homme qui, si elle défie toute représentation, n’en est pas moins nécessaire comme idée intuitive. Sur le plan empirique, on peut seulement constater que le moi est entouré de tous côtés par un facteur inconscient. La preuve en est fournie par toute expérience d’association en ce qu’elle place sous les yeux les défaillances fréquentes du moi et de sa volonté. La psyché est une équation que l’on ne peut résoudre sans le facteur « inconscient », et qui représente une totalité embrassant d’une part le moi empirique, et d’autre part ses fondements transcendants par rapport à la conscience. » C.G. Jung. Mysterium Conjuctionis. Traduite de l’allemand par Etienne Perrot.Albin Michel. 1980, Tome I, p.203.

iiSaint Augustin, De vera religione, XXXIX, 72, Bibliothèque augustinienne, t. 8, p. 131.

iiiJe reprends ici les quatre sortes de « causes », initiale, matérielle, formelle et finale, définies par Aristote (Éthique à Nicomaque, I,1).

ivChacun sait, dit Schopenhauer, que sa propre volonté est « l’objet le plus immédiat de sa conscience, [et] constitue l’essence intime de son propre phénomène, se manifestant comme représentation aussi bien par ses actions que par leur substratum permanent, le corps ». Arthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 21. Traduction en français de A. Burdeau.

vArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 21.

viArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 23.

vii« Jusqu’ici, on n’a considéré comme manifestation de la volonté que les modifications qui ont pour cause un motif, c’est-à-dire une représentation ; c’est pourquoi on n’attribuait la volonté qu’à l’homme et, à la rigueur, aux animaux (…) Mais nous ne voyons que trop, par l’instinct et le caractère industrieux de certains animaux, que la volonté agit encore là où elle n’est pas guidée par la connaissance. (…) Leur activité n’est pas réglée par un mobile, elle n’est pas accompagnée de représentation, et nous prouve clairement que la volonté peut agir sans aucune espèce de connaissance. La larve du cerf-volant creuse dans le bois le trou où doit s’accomplir sa métamorphose, deux fois plus grand s’il doit en résulter un mâle que si c’est une femelle, afin de ménager une place pour les cornes, dont la larve n’a évidemment aucune représentation. Dans cet acte particulier de ces animaux, l’activité se manifeste aussi clairement que dans tous les autres ; seulement c’est une activité aveugle, qui est accompagnée de connaissance, mais non dirigée par elle. » Arthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 23.

viiiArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 23.

ix« Nous allons employer cette notion de l’essence intime des choses, que pouvait seule nous donner la connaissance immédiate de notre propre essence, à pénétrer ces phénomènes du monde inorganique, si éloignés de nous. — Si nous regardons d’un œil attentif, si nous voyons la poussée puissante, irrésistible, avec laquelle les eaux se précipitent vers les profondeurs, la ténacité avec laquelle l’aimant tourne toujours vers le pôle nord, l’attraction qu’il exerce sur le fer, la violence dont les deux pôles électriques tendent l’un vers l’autre, violence qui s’accroît avec les obstacles, comme les désirs humains ; si nous considérons la rapidité avec laquelle s’opère la cristallisation, la régularité des cristaux, qui résulte uniquement d’un mouvement dans diverses directions brusquement arrêté, et soumis, dans sa solidification, à des lois rigoureuses ; si nous observons le choix avec lequel les corps soustraits aux liens de la solidité et mis en liberté à l’état fluide se cherchent ou se fuient, s’unissent ou se séparent ; si enfin nous remarquons comment un fardeau dont notre corps arrête l’attraction vers le centre de la terre presse et pèse continuellement sur ce corps, conformément à la loi d’attraction, — nous n’aurons pas de grands efforts d’imagination à faire pour reconnaître là encore, — quoique à une grande distance, — notre propre essence, l’essence de cet être qui, chez nous, atteint son but, éclairé par la connaissance, mais qui ici, dans les plus faibles de ses manifestations, s’efforce obscurément, toujours dans le même sens, et qui cependant, parce qu’il est partout et toujours identique à lui-même, — de même que l’aube et le plein midi sont le rayonnement du même soleil, — mérite, ici comme là, le nom de volonté, par où je désigne l’essence de toutes choses, le fond de tous les phénomènes. »Arthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 23. J’ai souligné dans ce texte le mot « s’efforce » pour une raison qui va paraître dans un instant.

xArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 24

xiArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 24

xiiArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 25

xiii Spinoza, Éthique III, proposition VI

xivSpinoza, Éthique III, proposition VII

xvArthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. § 25

xviCf. Saint Augustin. De la Trinité. Livre 14

Les soleils froids de la conscience, et la chaleur de ses abysses


–Saint Augustin–

La conscience et l’inconscient sont des notions relatives, entremêlées. Il y a des états de conscience qui sont en réalité dominés par l’inconscient, et d’autres où la conscience l’emporte sur lui. On ne peut jamais être certain d’appréhender la véritable nature des contenus de la conscience, leur sens le plus profond, leurs implications possibles, et le réseau de leurs relations avec les autres contenus de l’inconscient. Des contenus se présentent à la conscience assurément, mais ils ne se dévoilent pas entièrement, et ils s’échappent bientôt, ils s’évaporent, ils s’enfuient, ils disparaissent sans retour, ou parfois reviennent à l’improviste, sous d’autres apparences.

On ne peut de ce fait espérer acquérir une conscience claire et totale de tout ce qui vit dans les profondeurs. Il n’y a pas de maîtrise possible de l’ensemble des contenus de la conscience, ni de chacun d’eux, tant ils sont liés aux abysses de l’inconscient.

« Il n’y a pas de contenu conscient dont on puisse affirmer avec certitude qu’on en a une conscience totale, car il faudrait pour cela une totalité de conscience impensable. »i

On peut interpréter cette observation de Jung de deux manières. D’une part, on ne peut jamais avoir une conscience « totale » de quelque contenu de la conscience que ce soit. D’autre part, l’idée même de « totalité de la conscience » ne se laisse pas saisir. Il est effectivement impensable que la conscience puisse être « totalisée ».

La conscience n’est jamais totale, elle ne peut se saisir comme un tout. Elle n’est jamais consciente par exemple de toutes ses puissances possibles, de tous ses devenirs en germe, ni de tout ce qu’elle a été, dont elle a perdu le souvenir, parfois provisoirement, et parfois sans retour et à jamais. La conscience la plus aiguë est encore dans une grande mesure inconsciente de ce qu’elle est vraiment, et de ce qu’elle pourrait être amenée à devenir. Aucune « lumière » de la conscience n’émerge sans révéler toujours davantage la profondeur de ses parts d’ombre.

Mais de ce constat plutôt négatif, de cette impuissance à pénétrer la nuit de ce qu’il y a d’inconscient dans la conscience, on peut tirer une conclusion stimulante. S’il n’y a pas de conscience qui ne soit baignée d’inconscience, on peut en inférer aussi qu’il n’y a pas d’inconscient qui ne soit en partie conscient.

« Nous en arrivons à la conclusion paradoxale qu’il n’y a pas de contenu de la conscience qui ne soit inconscient à un autre point de vue. Peut-être n’y a-t-il pas non plus de psychisme inconscient qui ne soit en même temps conscientii. »iii

Cette symétrie, ou cette intrication, entre psychisme conscient et psychisme inconscient n’est ici qu’hypothétique, mais elle ouvre d’immenses perspectives, en laissant entrevoir non seulement de multiples états « intermédiaires » entre la conscience et l’inconscient, mais aussi des états de « consciences approximatives ».iv

Ces idées de consciences « intermédiaires » ou « approximatives » incitent à aller plus loin encore. On pourrait supputer a priori l’existence de consciences d’une tout autre nature – par exemple des consciences sans moi, des consciences sans contenu, des consciences sans représentation ou sans volonté, ou des consciences sans « lumière ».

Un tel élargissement du champ des types de consciences est-il légitime?

C’est là une question clé. On peut en effet choisir de restreindre a priori la notion de conscience en la considérant seulement du point de vue humain.

C’est le choix fait par l’Académie française. Pour elle, la conscience est la « perception que nous avons de notre existence, des états et des actes de notre esprit, de ce qui se passe en nous, et de l’effet produit en nous par ce qui se passe hors de nous. »

Cette définition ne s’applique qu’à la conscience de l’homme, pris génériquement (comme le révèle l’emploi du pronom « nous »). Elle ne s’embarrasse pas de la difficulté d’identifier de possibles formes de conscience chez les autres êtres animés du règne animal, mais aussi dans le règne végétal.

Le Centre National de Ressources Textuelles et Littérales (CNRTL) prend plus de risques. Dans le spectre des définitions proposées, une allusion oblique est faite à la possible conscience des animaux ou des végétaux, en introduisant cette idée par le biais de quelques citations, sans toutefois en proposer de définition directe:

« Radicale aussi, (…) est la différence entre la conscience de l’animal, (…) et la conscience humaine. Car la conscience correspond exactement à la puissance de choix dont l’être vivant dispose; elle est coextensive à la frange d’action possible qui entoure l’action réelle : conscience est synonyme d’invention et de liberté. Or, chez l’animal, l’invention n’est jamais qu’une variation sur le thème de la routine. »
(Henri Bergson, L’Évolution créatrice, 1907, p. 264.)

Plus généralement, d’autres auteurs envisagent que la Nature ou même l’Univers tout entier possèdent aussi une forme de conscience:

« Dans toute la Nature, il [l’artiste] soupçonne une grande conscience semblable à la sienne. » (Auguste Rodin, L’Art, 1911, pp. 218-219)

« Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route;
Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute;
Que tout a conscience en la création… »
(Victor Hugo, Les Contemplations, t. 3, La Bouche d’ombre, 1856, p. 435.)

Ces intuitions poétiques, animistes, ou pan-psychiques, font rêver bien sûr. On ne peut les écarter. Elles serviront d’étoiles, pour notre navigation future.

Mais à ce stade une définition plus précise de la conscience humaine reste indispensable, pour fixer une base de départ à notre réflexion sur la nature de la conscience. Elle servira de référence pour rappeler, le moment venu, tout ce qui devra alors être adapté dans cette première définition, si l’on veut ouvrir des perspectives plus générales, et imaginer sur cette terre ou dans les profondeurs de l’univers, la possibilité d’autres types de consciences, non-humaines.

Le CNRTL définit la conscience de l’homme comme une « organisation de son psychisme qui, en lui permettant d’avoir connaissance de ses états, de ses actes et de leur valeur morale, lui permet de se sentir exister, d’être présent à lui-même »v.

L’essence de la conscience (humaine) serait donc de « se sentir exister », d' »être présent à soi-même ».

Mais le protozoaire ou l’olivier, êtres vivants eux aussi, ne sont-ils pas en conséquence nécessairement présents à eux-mêmes, ne serait-ce que confusément? Ne se sentent-ils pas obscurément exister? Ne disposent-ils pas, a minima, d’une sorte de « conscience inconsciente »?

Il nous faudrait caractériser davantage la nature essentielle de la conscience humaine, si l’on veut la différencier de la conscience de l’amibe ou du cèdre.

Trois philosophes seront convoqués ici pour donner leurs vues à ce sujet.

Pour Maurice Blondel, la conscience est une « synthèse originale », elle se définit comme un « dépassement », effectué lors du passage à l’acte de ce qu’elle contient en puissance.vi Dans ce « dépassement », la conscience est déterminée par des appétits, des instincts, des automatismes souterrains, des mécanismes sous-jacents, mais elle arbore aussi une « spontanéité », qui pointe dans la clarté du jour subjectif, quand les « germes inconscients de la conscience » se manifestent et s’épanouissent dans la lumière de la conscience.vii

La conscience est essentiellement un phénomène dynamique. Elle se révèle sans cesse par l’action de « stimulants internes » qui se présentent en partie, mais qui restent aussi en partie voilés. Les contenus qui lui apparaissent continuent de recouvrir d’autres contenus, qu’ils « dominent » précisément en les occultant.

La conscience résulte de cette « domination » dynamique et incessante de tous ses propres « germes inconscients ». Elle s’apparaît à elle-même comme une « clarté intérieure », une clarté formée de tous les « rayons » qu’elle concentre et fait jaillir au-dehors de ses profondeurs.

Par contraste, pour Jean-Paul Sartre, « la conscience est conscience de part en part »viii. Il n’y a donc pas dans la conscience de zone d’ombre, il n’y a pas en elle comme un « demi-inconscient » ou une « passivité » qui pourraient la dénaturer. Il n’y a en elle qu’une seule conscience, dont l’essence est son existence même. Il n’y a pas d’un côté ce que Sartre appelle une « conscience (de) soi », et d’un autre côté des moments ou des actes particuliers de conscience, qui en seraient comme des attributs, ou des états passagers. Tous les contenus qui traversent la conscience, par exemple l’intention, le plaisir ou la douleur, sont immédiatement conscients d’eux-mêmes, et ils forment de ce fait la substance de la conscience elle-même. Ces contenus sont la « conscience (de) soi » elle-même, et ils ne s’en distinguent pas.ix

Le « de » a été mis délibérément entre parenthèses par Sartre dans l’expression « conscience (de) soi »x. Sartre pense que la grammaire nous met sur une fausse piste. Il n’y a pas de conscience de soi, car la conscience ne se réfléchit pas elle-même, elle n’a pas et n’est pas une « connaissance » d’elle-même. La « conscience (de) soi » ne se réfléchit pas. Elle est une « conscience/soi ». La réflexion relève du domaine du cogito, non de la conscience. Mais c’est pourtant la conscience, non-réfléchissante, qui assure le fondement de la réflexion, et la matière de la cogitation.xi

La « conscience (de) soi » est parfaitement, absolument, intimement, consciente d’elle-même. Elle est consciente qu’elle est véritablement, qu’elle existe. Elle est son soi, elle est son existence même.

La conscience étant « conscience de part en part », cela signifie qu’elle est toujours en acte, et non en puissance. Si la conscience est consciente de l’existence en elle de virtualités, elle réalise en pleine conscience que ce sont là ses propres virtualités. Ces virtualités lui apparaissent en pleine lumière consciente, et non comme des virtualités possibles, latentes, ou cachées.

Toutes les virtualités de la conscience ne sont pas « en puissance », elles sont déjà en acte, elles sont des « consciences de virtualités ».xii

La conscience est essentiellement « indivisible », « indissoluble », parce qu’elle est toute entière une « existence de part en part ». Il n’y a jamais d’arrière-monde, de virtualités celées, dans cette évidence (pour la conscience) de sa propre existence. La conscience est totalement consciente que son existence est son être même.xiii

C’est en réalisant sa propre existence que la conscience sartrienne accède elle aussi à la « lumière », non pas une lumière générique, universelle, mais une lumière qui lui est propre, constitutive, intrinsèque, — la lumière qui est singulièrement attachée à cette existence, cette unique existence.

Tout le raisonnement sartrien débouche sur un renversement complet de l’ontologie classique. Ce n’est pas une essence abstraite (platonicienne, métaphysique) qui précède l’existence de la conscience, c’est l’inverse. C’est l’existence même de la conscience qui constitue son essence. C’est sa « motivation » propre qui fait que la conscience est ce qu’elle est, et non pas telle autre conscience.

La conscience est entièrement pleine d’elle-même. Son caractère premier est qu’elle se détermine elle-même seulement par elle-même. « La conscience existe par soi ».xiv

Sartre précise qu’il faut éviter de dire que la conscience est « cause de soi », cette expression laissant entendre que la conscience serait à la fois sa propre cause et l’effet de cette cause. La conscience n’est pas le fondement de son être, car rien n’est cause de la conscience. L’être de la conscience est entièrement contingent, et la conscience n’est seulement « cause que de sa propre manière d’être »xv.

L’absolu, dit Sartre, se définit par le primat de l’existence sur l’essence. L’absolu n’est ni une essence, ni une substance, il n’est que le phénomène de son existence, — absolue. De même la conscience est « absolue », en tant que c’est son existence qui prime sur son essence.

Mais si elle n’a pas d’abord une essence, si elle n’est que son existence, elle n’a donc rien de substantiel non plus, elle est un pur phénomène, une pure ‘apparence’, en ce sens qu’elle n’existe pas « en soi », mais seulement « pour soi ». Elle n’existe que dans la mesure où elle s’apparaît à elle-même.

Comme « pure apparence », la conscience est donc un « vide total » (puisque le monde entier est en dehors d’elle), et, conclusion magistrale, sartrienne, « c’est à cause de cette identité en elle de l’apparence et de l’existence qu’elle peut être considérée comme l’absolu. »xvi

Cette conclusion, il faut le dire, est absolument paradoxale, une fois effacée la magie des formules sartriennes, et que nous revient la nécessité de l’analyse, l’effort de la critique.

Comment concevoir « l’absolu » comme un « vide total », sinon en le représentant en fait comme un « vide absolu »?

Et quel sens donner à un « absolu » qui serait essentiellement un « vide absolu », sinon le non-sens d’un absolue absence de sens, d’un non-sens absolument absurde?

Décidément la grammaire aime jouer ses propres tours, dans la langue scintillante de Sartre. Le substantif (l’absolu sartrien) s’y transforme impunément en un adjectif, dont il qualifie l’absolu de son propre vide.

Maurice Merleau-Ponty aura-t-il plus une vision moins absolument absurde, moins essentiellement vide (quoique existentiellement pleine) de la conscience ? Il semble que oui. Il associe à la conscience les idées de sa « construction », de sa « constitution », de sa « synthèse ».

Pour lui l’unité de la conscience n’est pas donnée d’emblée, mais elle se « construit » toujours, de proche en proche, par des synthèses successives, qu’il appelle des « synthèses de transition ». La conscience est un « miracle », dit-il, un miracle qui fait apparaître des phénomènes, en synthétisant leur diversité, leur multiplicité, leurs éclatements et leurs brisures, et elle se sert de ces synthèses pour rétablir toujours à nouveau l’unité de son objet (d’attention).xvii

La conscience, lorsqu’elle prête « attention », constitue activement ses objets, les explicite et les thématise, elle les ressaisit et les pose devant elle, elle les place enfin sous sa dépendance.

L’acte de l’attention n’est pas une simple association d’images, ni la reprise d’une pensée entièrement maîtresse d’elle-même et de ses objets. L’acte de l’attention est fondé sur la vie propre de la conscience, laquelle, à chaque instant, fait paraître des sens nouveaux, s’en nourrissant tout en les élaborant, suite continue de sens qui constituent le cours de la pensée même.

La conscience doit sans cesse chercher à se mettre en « présence » de sa propre vie, vie qui peut être en partie irréfléchie, ensommeillée, et qu’il s’agit toujours à nouveau de réveiller, de sortir de son propre oubli de soi.xviii

L’effort incessant de la conscience de sortir de son oubli tacite, de son sommeil latent, est sa manière propre d’exister, non comme une « essence », mais comme une « réflexion », et une critique de toutes les pseudo-évidences.

Je peux me croire être dans mon corps, et croire ce corps pris dans ce monde. Ma conscience semble alors « entourée par mon corps », mais si j’ai conscience de cette prise, de cet embrassement, de cette enceinte, c’est que précisément j’en suis déjà sorti, je suis déjà détaché de son « inhérence ». Par la seule force de ma conscience je me suis échappé de mon corps au moment même où je me le représente comme me détenant, me retenant. C’est parce que je me sens provisoirement assigné à ce monde, que je m’en suis déjà délivré. Si je me représente comme une « chose pensante », c’est que je ne suis plus seulement une « chose », mais je suis avant tout « pensée pensante », et donc « conscience », — la conscience unique d’un être singulier, inouï, et qui n’est jamais, nulle part, irrévocablement arraisonné. Je suis un moi qui à sa guise peut naviguer dans tous les espaces de sens, quels qu’ils soient, jouer de toutes les miroitantes métaphores, louvoyer dans tous les rêves, et laisser exploser les désirs.xix

Le moi découvre une « pensée infinie » qui n’est pas immanente à la perception, aux nourritures terrestres dont elle se gave. Elle s’en libère, en s’en augmentant.

Mais cette pensée d’où vient-elle? Dénote-t-elle son origine d’une essence abstraite de la conscience, qui l’exsuderait comme les racines la sève (brute)? Ou ne représente-t-elle pas plutôt « une forme d’inconscience », dont il reviendrait à la conscience de la faire monter en son plus haut point de clarté, en passant du « voir » au « savoir », de la multiplicité à l’unité ?

Pour chercher l’origine de la conscience, on ne se satisfera pas de mots ou de définitions. Il faut pouvoir atteindre cette présence du moi au moi, si singulière, si unique, qu’elle est tout entière l’essence de notre propre mystère.

Le monde des phénomènes fonde a priori l’être de notre conscience et il en constitue la matière première, mais il n’en révèle pas la nature, l’essence ou la forme, dont il faut placer l’origine ailleurs, sans doute.

La conscience seule est capable de se donner à elle-même le sens dont elle a besoin pour ses propres fins. Mais ce sens ne paraît que sur un fond d’obscurité, un abîme de mystères, le mystère des origines, le mystère du monde, le mystère de la pensée, et le mystère du moi, unique et singulier.xx

Les philosophes que l’on vient d’évoquer emploient tous les trois des métaphores liées à la lumière, mais avec des divergences considérables de sens.

Pour Blondel, la conscience s’apparaît à elle-même comme une « clarté intérieure », illuminée par tous les « rayons » qu’elle concentre et fait jaillir.

Pour Sartre, en revanche, la conscience ne reçoit pas ses contenus conscients « comme un faisceau de lumière ».xxi Car elle est tout entière « conscience de part en part ». Elle constitue « un être indivisible, indissoluble ». Toute autre « lumière », on l’imagine alors, serait une sorte d’intruse qui troublerait la pureté de son soi « absolu ».

Quant à Merleau-Ponty, il emploie certes les métaphores de l’éclaircissementxxii, de la clarté et de la lumièrexxiii, mais selon lui la clarté de l’acte d’attention n’apporte rien de nouveau, et sa lumière n’éclaire pas la diversité ni la nature des intentions de la conscience.

La métaphore de la lumière et ses formes dérivées ne suscitent pas, on le voit, l’adhésion unanime de ces philosophes.

On le conçoit. Sporadiques ou continues, obscures ou illuminées, divisibles ou indivisibles, toutes les formes de conscience ne peuvent être décrites seulement par des images associées à la lumière, et à ses représentations dans le monde visible.

Il faut chercher autre chose que la lumière pour nous éclairer en cette matière.

Si la conscience était réellement une sorte de lumière, elle pourrait avoir de nombreux degrés de clarté, et différentes qualités de luminosités. Or toutes les lumières ne se ressemblent pas, il y a des lumières noires, d’autres infra-rouges, des lumières scintillantes, à éclats ou à occultations, pour rester dans les métaphores optiques.

Mais il est aussi vraisemblable que l’ombre et l’abîme font partie de l’essence de la conscience, ou de son existence. La lumière a ses propres limites, à commencer par sa vitesse, finie.

Il faudrait en toute hypothèse conjecturer l’existence de formes de conscience, qui iraient bien au-delà ou bien en-deçà du domaine métaphorique de la lumière physique qui baigne tant le règne végétal que le règne animal, mais pas forcément le monde psychique, et ce qu’il y a d’inconscient dans toute conscience.

Au stade infantile de la conscience humaine règne une conscience diffuse, fragmentée, dissociée, une conscience en forme d’ « île » ou d’ « archipel ».xxiv Il n’existe pas encore de véritable unité du moi. Le moi se fait sentir, comme par éclats fugaces, par brusques irruptions, lorsque des surprises, des chocs, des ébranlements le sortent de sa torpeur. La conscience n’est pas encore pour elle-même une totalité pleine, stable, intégrée. Elle est en mouvement, en épigenèse, elle semble pouvoir grandir, s’élargir et s’approfondir toujours davantage. Pourquoi s’arrêterait-elle en si bon chemin? D’île solitaire, elle se voit devenir bientôt un immense continent émergé. Mais alors, pourquoi ne rêverait-elle pas d’autres Amériques encore? Et combien de nébuleuses inimaginables n’attendent-elle pas encore d’être découvertes?

Malgré tout, la métaphore de la lumière est souvent prisée pour dénoter certains états de conscience. Des petits éclats de lumière correspondent à de petits phénomènes de conscience. De grands soleils aveuglants donnent l’idée d’une conscience dépassée par un afflux de lumière tel que la conscience tout entière en est submergée.

Ces soleils-là seraient-ils la limite supérieure de la conscience humaine, poussée dans son exaltation suprême? Mais ne peut-on imaginer des consciences bien plus hautes encore, qui se seraient affranchies de toute « lumière », et pour lesquelles la métaphore du soleil ne figurerait plus que la lumière d’une chandelle?

La question mérite examen. L’hypothèse semble à nos yeux, vite aveuglés par des lumières optiques, quasi fantastique. Pourtant, elle ouvre une piste prometteuse. La conscience n’est pas simplement une « lumière », asservie à des gammes d’éclairements qui vont du lumignon au grand éclat solaire. Des nébuleuses lointaines, invisibles attendent. Et le « trou noir », horizon indépassable de tous les « événements » de lumière, contient peut-être une métaphore plus éclairante que toute lumière.

Il faut imaginer des consciences illuminées autrement que par la lumière, quelle qu’elle soit.

La lumière peut être froide ou chaude, mais elle n’est pas chaleur. Elle éclaire, illumine, mais elle n’embrase pas.

Et ce que la conscience désire le plus au fond de son abîme, c’est peut-être d’abord de la chaleur.

Apollon Pythien enjoint de se connaître soi-même. Et cette connaissance est une sorte de lumière encore. Peut-être faut-il non seulement se connaître soi-même, mais aussi se résoudre à s’aimer d’abord, et ce serait là une sorte de chaleur, plus nécessaire encore que toute connaissance.

Husserl préfère une autre formule, plus pudique peut-être, en tout cas plus transcendantale.

« L’oracle delphique ‘Connais-toi toi-même’ a acquis un sens nouveau (…) Il faut d’abord perdre le monde par l’épochê pour le retrouver ensuite dans une prise de conscience universelle de soi-même. Noli foras ire, dit saint Augustin, in te redi, in interiore homine habitat veritas« .xxv

Pierre Hadot offre ce commentaire: « Cette phrase d’Augustin: « Ne t’égare pas au dehors, rentre en toi-même, c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité » fournit à Husserl une formule commode pour exprimer et résumer sa propre conception de la prise de conscience. Il est vrai que Husserl donne à cette phrase un sens nouveau. L’ « homme intérieur » d’Augustin devient, pour Husserl, l’ « ego transcendantal » en tant que sujet de connaissance qui retrouve le monde « dans une conscience de soi universelle ». »xxvi

Selon certains commentateurs, l’expression d’Augustin « in interiore homine habitat veritas«  est aussi une allusion à un passage de la Lettre aux Éphésiensxxvii, qui contient en effet ces mots, à l’exception du mot veritas, remplacé par Christus, et ces mots sont assemblés d’une manière un peu différente xxviii.

Il vaut surtout la peine de compléter la très courte citation que fait Husserl du texte d’Augustin. On y trouve de quoi nous inciter à comprendre que si l’essence de la conscience est de viser la vérité, elle est aussi de se dépasser toujours, pour enfin transcender tout ce qui seulement en elle pense et réfléchit…

Peut-être Husserl aurait-il dû lire Augustin jusqu’au bout, s’il avait rêvé de transcender l’ego même, fût-il transcendantal….

« Noli foras ire, in teipsum redi ; in interiore homine habitat veritas ; et si tuam naturam mutabilem inveneris, transcende et teipsum. Sed memento cum te transcendis, ratiocinantem animam te transcendere. »xxix.

« Au lieu d’aller dehors, rentre en toi-même; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité. Et, si tu ne trouves que ta nature, sujette au changement, va au-delà de toi-même, mais en te dépassant, souviens-toi que tu dépasses ton âme qui réfléchit… »

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iC.G. Jung, Les Racines de la conscience, Trad. Yves Le Lay, Buchet/Chastel, Paris, 1971, p.581-582

iiNote de Jung : « L’inconscient psychoïde est expressément excepté, puisqu’il comprend en lui ce qui n’est pas susceptible de conscience et qui est seulement analogue à l’âme. » Ibid. Note 61, p.582

iiiC.G. Jung, Les racines de la réalité, Trad. Yves Le Lay, Buchet/Chastel, Paris, 1971, p.582

ivC.G. Jung, Les racines de la réalité, Trad. Yves Le Lay, Buchet/Chastel, Paris, 1971, p.583

vhttps://www.cnrtl.fr/definition/conscience

vi« La conscience puise ses aliments dans l’immense milieu qu’elle résume en soi; mais elle ne le résume et ne le contient qu’en le dépassant, qu’en formant une synthèse originale, qu’en devenant l’acte de toutes ces conditions et de ces puissances subalternes. »Maurice Blondel. L’Action. 1893, p. 103

vii« Dès que [la conscience] apparaît sous la forme de l’appétit ou du besoin instinctif, [il y a] spontanéité victorieuse du déterminisme mécanique, automatisme déjà tout psychologique. Sans doute ces stimulants internes dépendent de causes plus profondes et pour ainsi dire souterraines comme des germes inconscients de la conscience ; mais dès l’instant où ils s’élèvent et s’épanouissent dans la vie subjective, ils dominent par ce qu’ils manifestent, tout ce qu’ils recèlent. Ainsi le principe même de tout phénomène conscient est un dynamisme ; et plus cette clarté intérieure se lève, mieux elle concentre les forces et les rayons de la nature. »Maurice Blondel. L’Action. 1893, p. 103

viii« Il est impossible d’assigner à une conscience une autre motivation qu’elle-même. Sinon il faudrait concevoir que la conscience, dans la mesure où elle est un effet, est non consciente (de) soi. Il faudrait que, par quelque côté, elle fût sans être conscience (d’) être. Nous tomberions dans cette illusion trop fréquente qui fait de la conscience un demi-inconscient ou une passivité. Mais la conscience est conscience de part en part. Elle ne saurait donc être limitée que par elle-même. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.22

ix« Cette conscience (de) soi, nous ne devons pas la considérer comme une nouvelle conscience, mais comme le seul mode d’existence qui soit possible pour une conscience de quelque chose. De même qu’un objet étendu est contraint d’exister selon les trois dimensions, de même une intention, un plaisir, une douleur ne sauraient exister que comme conscience immédiate (d’) eux-mêmes. L’être de l’intention ne peut être que conscience, sinon l’intention serait chose dans la conscience. »Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.20

x« C’est la nature même de la conscience d’exister ‘en cercle’. C’est ce qui peut s’exprimer en ces termes: toute existence consciente existe comme conscience d’exister. Nous comprenons à présent pourquoi la conscience première de conscience n’est pas positionnelle: c’est qu’elle ne fait qu’un avec la conscience dont elle est conscience. D’un seul coup elle se détermine comme conscience de perception et comme perception. Ces nécessités de la syntaxe nous ont obligé jusqu’ici à parler de la ‘conscience non positionnelle de soi’. Mais nous ne pouvons user plus longtemps de cette expression où le ‘de soi‘ éveille encore l’idée de connaissance. (Nous mettrons désormais le ‘de‘ entre parenthèses, pour indiquer qu’il ne répond qu’à une contrainte grammaticale.) » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.20

xi« C’est la conscience non-réflexive qui rend la réflexion possible: il y a un cogito préréflexif qui est la condition du cogito cartésien. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.20

xii« Le plaisir ne peut exister ‘avant’ la conscience de plaisir — même sous la forme de virtualité, de puissance. Un plaisir en puissance ne saurait exister que comme conscience (d’)être en puissance, il n’y a de virtualités de conscience que comme conscience de virtualité. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.21

xiii« [Le plaisir] n’est pas plus une qualité de la conscience (de) soi que la conscience (de) soi n’est une qualité du plaisir. Il n’y a pas plus d’abord une conscience qui recevrait ensuite l’affection ‘plaisir’, comme une eau qu’on colore, qu’il n’y a d’abord un plaisir (inconscient ou psychologique) qui recevrait ensuite la qualité de conscient, comme un faisceau de lumière. Il y a un être indivisible, indissoluble — non point une substance soutenant ses qualités comme de moindres êtres, mais un être qui est existence de part en part. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.21

xiv« Cela signifie que la conscience n’est pas produite comme exemplaire singulier d’une possibilité abstraite, mais qu’en surgissant au sein de l’être elle crée et soutient son essence, c’est-à-dire l’agencement synthétique de ses possibilités. Cela veut dire aussi que le type d’être de la conscience est à l’inverse de celui que nous révèle la preuve ontologique: comme la conscience n’est pas possible avant d’être, mais que son être est la source et la condition de toute possibilité, c’est son existence qui implique son essence. (…) La conscience est un plein d’existence et cette détermination de soi par soi est une caractéristique essentielle. Il sera même prudent de ne pas abuser de l’expression ’cause de soi’, qui laisse supposer une progression, un rapport de soi-cause à soi-effet.. Il serait plus juste de dire, tout simplement: la conscience existe par soi. Et par là il ne faut pas entendre qu’elle se ‘tire du néant’. Il ne saurait y avoir de ‘néant de conscience’ avant la conscience. ‘Avant’ la conscience, on ne peut concevoir qu’un plein d’être dont aucun élément ne peut renvoyer à une conscience absente. Pour qu’il y ait néant de conscience, il faut une conscience qui a été et qui n’est plus et une conscience témoin qui pose le néant de la première conscience pour une synthèse de récognition. La conscience est antérieure au néant et ‘se tire’ de l’être. (…) En effet, d’où ‘viendrait’ la conscience, si elle pouvait venir de quelque chose? Des limbes de l’inconscient ou du physiologique. Mais si l’on se demande comment ces limbes, à leur tour, peuvent exister et d’où elles tirent leur existence, nous nous trouvons ramenés au concept d’existence passive, c’est-à-dire que nous ne pouvons absolument plus comprendre comment ces données non-conscientes, qui ne tirent pas leur existence d’elles-mêmes, peuvent cependant la perpétuer et trouver encore la force de produire une conscience. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.22-23

xv« Cela ne signifie nullement que la conscience est le fondement de son être. Mais au contraire, comme nous le verrons plus loin, il y a une contingence plénière de l’être de la conscience. Nous voulons seulement indiquer: 1° Que rien n’est cause de la conscience; 2° Qu’elle est cause de sa propre manière d’être. » Ibid. note 1, p.22

xviJean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.23

xvii« L’unité de la conscience se construit ainsi de proche en proche par une « synthèse de transition ». Le miracle de la conscience est de faire apparaître par l’attention des phénomènes qui rétablissent l’unité de l’objet dans une dimension nouvelle au moment où ils la brisent.  » Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, 1945, p. 39.

xviii« Il faut mettre la conscience en présence de sa vie irréfléchie dans les choses et l’éveiller à sa propre histoire qu’elle oubliait, c’est là le vrai rôle de la réflexion philosophique et c’est ainsi qu’on arrive à une vraie théorie de l’attention. » Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, 1945, p. 40

xix« C’est un fait que je me crois d’abord entouré par mon corps, pris dans le monde, situé ici et maintenant. Mais chacun de ces mots quand j’y réfléchis est dépourvu de sens et ne pose donc aucun problème: m’apercevrais-je «entouré par mon corps» si je n’étais en lui aussi bien qu’en moi, si je ne pensais moi-même ce rapport spatial et n’échappais ainsi à l’inhérence au moment même où je me la représente? Saurais-je que je suis pris dans le monde et que j’y suis situé, si j’y étais vraiment pris et situé? Je me bornerais alors à être où je suis comme une chose, et puisque je sais où je suis et me vois moi-même au milieu des choses, c’est que je suis une conscience, un être singulier qui ne réside nulle part et peut se rendre présent partout en intention. Tout ce qui existe existe comme chose ou comme conscience, et il n’y a pas de milieu. La chose est en un lieu, mais la perception n’est nulle part, car si elle était située elle ne pourrait faire exister pour elle-même les autres choses, puisqu’elle reposerait en soi à la manière des choses. » Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, 1945, p. 47

xx« Le monde phénoménologique n’est pas l’explicitation d’un être préalable, mais la fondation de l’être, la philosophie n’est pas le reflet d’une vérité préalable, mais comme l’art la réalisation d’une vérité. On demandera comment cette réalisation est possible et si elle ne rejoint pas dans les choses une Raison préexistante. Mais le seul Logos qui préexiste est le monde même, et la philosophie qui le fait passer à l’existence manifeste ne commence pas par être possible : elle est actuelle ou réelle, comme le monde, dont elle fait partie, et aucune hypothèse explicative n’est plus claire que l’acte même par lequel nous reprenons ce monde inachevé pour essayer de le totaliser et de le penser. La rationalité n’est pas un problème, il n’y a pas derrière elle une inconnue que nous ayons à déterminer déductivement ou à prouver inductivement à partir d’elle: nous assistons à chaque instant à ce prodige de la connexion des expériences, et personne ne sait mieux que nous comment il se fait puisque nous sommes ce nœud de relations. Le monde et la raison ne font pas problème; disons, si l’on veut, qu’ils sont mystérieux, mais ce mystère les définit, il ne saurait être question de le dissiper par quelque « solution », il est en deçà des solutions. »Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, Gallimard, Collection TEL, 2005, Avant-propos, p.xv-xvi

xxi« Il n’y a pas plus d’abord une conscience qui recevrait ensuite l’affection ‘plaisir’, comme une eau qu’on colore, qu’il n’y a d’abord un plaisir (inconscient ou psychologique) qui recevrait ensuite la qualité de conscient, comme un faisceau de lumière. » Jean-Paul Sartre. L’Être et le Néant. 1943. p.21

xxii« Puisque j’éprouve dans l’attention un éclaircissement de l’objet, il faut que l’objet perçu renferme déjà la structure intelligible qu’elle dégage ». Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, Gallimard, Collection TEL, 2005, p.5

xxiii« La conscience n’est pas moins intimement liée aux objets dont elle se distrait qu’à ceux auxquels elle s’intéresse, et le surplus de clarté de l’acte d’attention n’inaugure aucun rapport nouveau. Il redevient donc une lumière qui ne se diversifie pas avec les objets qu’elle éclaire et l’on remplace encore une fois par des actes vides de l’attention « les modes et les directions spécifiques de l’intention ». » Maurice Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception, Gallimard, Collection TEL, 2005, p.35

xxivC.G. Jung, Les racines de la réalité, Trad. Yves Le Lay, Buchet/Chastel, Paris, 1971, p.583

xxvE. Husserl. Méditations cartésiennes, Paris, Vrin, 1974, p.134, citant Augustin, De vera religione, 39, 72, citant à son tour Paul, Épître aux Ephésiens, 3, 16-17

xxviPierre Hadot. Éloge de la philosophie antique, p.52-53

xxviiEph. 3, 16-17

xxviii« …Qu’Il daigne vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance. » Eph. 3, 16-19

xxixLe texte d’Augustin continue ainsi: « Illuc ergo tende, unde ipsum lumen rationis accenditur. Quo enim pervenit omnis bonus ratiocinator, nisi ad veritatem? cum ad seipsam veritas non utique ratiocinando perveniat, sed quod ratiocinantes appetunt, ipsa sit. Vide ibi convenientiam qua superior esse non possit, et ipse conveni cum ea. Confitere te non esse quod ipsa est: siquidem se ipsa non quaerit; tu autem ad eam quaerendo venisti, non locorum spatio, sed mentis affectu, ut ipse interior homo cum suo inhabitatore, non infima et carnali, sed summa et spiritali voluptate conveniat. » Saint Augustin, De vera religione, XXXIX, 72, Bibliothèque augustinienne, t. 8, p. 131. Voir aussi le texte en ligne sur le site de l’Université de Zürich: http://mlat.uzh.ch/

La puissance du continu et les portes de la mort


-Charles S. Peirce-

Charles Sanders Peirce affirma en 1893 l’idée d’un principe fondamental de continuité, gouvernant le champ tout entier de la réalité expérimentale, et jusqu’à la moindre de ses parties.i

Une conséquence de ce principe, s’il venait à être confirmé, serait que toute assertion, toute proposition, quelle qu’elle soit, devrait être considérée comme relativement indéfinie, c’est-à-dire impossible à qualifier de façon absolue. Comme notre expérience ne peut jamais dépasser ici-bas une certaine limite, en soi intangible, que l’on peut appeler l’Absolu, elle ne peut donc pas être absolument définissable. On sait qu’une proposition qui n’a aucune relation avec l’expérience est en général dépourvue de toute significationii. De là on peut déduire qu’une proposition qui n’a qu’une relation partielle avec l’expérience totale (ou l’expérience de l’Absolu), ne peut être que relative, et donc indéfinie.

Pour marquer les esprits, Peirce forgea un néologisme, celui de « synechism » à partir du mot grec συνεχισμός, tiré de συνεχής, « continu ». De même que le matérialisme est la doctrine selon laquelle tout est « matière », que tout est « idée » pour l’idéalisme, ou tout peut être divisé en deux pour les tenants du dualisme, de même, selon le synékhisme tout peut être considéré comme « continu ».

Appliqué aux questions métaphysiques, le principe du synékhisme induit des conséquences curieuses, paradoxales et même franchement énigmatiques.

On connaît la célèbre phrase de Parménide, ἒστι γὰρ εἶναι μηδέν δ’οὐκ ἒστιν, « l’être est et le non-être n’est pas »iii.

C’est là une assertion qui semble plausible, mais le synékhisme en nie tout bonnement la validité, affirmant plutôt qu’il y a seulement plus ou moins d’être, et que, à la marge, l’être se fond donc insensiblement avec le non-être.

Quand nous disons qu’une chose est, c’est aussi dire que, dans la perspective d’un progrès intellectuel ad hoc, cette chose pourrait atteindre un statut permanent dans le royaume des idées.

Cependant, comme aucune question relevant de l’expérience actuelle ne peut être traitée avec une absolue certitude, selon le synékhisme, de même on ne peut jamais être certain qu’une idée particulière restera établie éternellement, ou au contraire sera un jour absolument réfutée.

Cela revient à dire que quelque objet ou quelque étant que ce soit n’a qu’une existence imparfaite, et que l’on ne peut porter sur lui qu’un jugement a priori relatif.

Si ce principe de continuité, le synékhisme, a bien une valeur universelle, et pour quelle raison ne l’aurait-il pas?, alors il ne s’applique pas seulement à la petite province que nous appelons la « matière », mais il s’applique aussi à l’immense empire des idées, et à celui de l' »esprit ».

Ce principe ne peut pas non plus s’appliquer seulement aux phénomènes apparents, mais il s’étend aussi à la substance qui leur est sous-jacente, et qui leur donne d’être.

Le synékhisme ne peut traiter, à l’évidence, de ce qui est par nature inconnaissable, mais en l’occurrence, quoiqu’il ne puisse prétendre traiter de la substance en soi, il n’admettra pas une séparation nette entre les phénomènes et la substance dont ils émanent. Car cette substance qui est sous-jacente au phénomène et qui le détermine est elle-même, dans une certaine mesure, un phénomène.

Le synékhisme, en tant que principe du « continu », ne peut se conformer aux philosophie dualistes. Mais il ne tient pas pour autant à exterminer la notion du « deux ». Car le deux, ou la dyade, Platon nous l’a montré, est une émanation de l' »un ».

On sait que le dualisme, pris dans son sens large, est une philosophie qui opère ses analyses à la hache, laissant après coup, comme éléments ultimes, des brisures d’être ou des morceaux d’étants, désormais non reliés entre eux; ce résultat sanglant est parfaitement étranger à la conception synékhiste.

En particulier, le synékhisme refuse de considérer que les phénomènes physiques et psychiques sont entièrement distincts, qu’ils relèvent de deux catégories différentes de substance, et qu’ils sont séparés par une sorte de mur ontologique.

Pour le synékhisme, tous les phénomènes possèdent la même essence, bien que certains apparaissent plus spontanés et « psychiques », et d’autres plus « matériels » et réguliers. De fait, tous les phénomènes présentent un mélange de liberté et de déterminisme, qui leur permet d’être, et surtout d’être orientés (vers une fin).

C’est pourquoi jamais un synékhiste ne dira: « Je suis seulement moi-même, et pas du tout vous. » Le synékhisme abjure cette métaphysique de la différence, qui induit une philosophie du mal.

Pour le synékhisme, le prochain est dans une certaine mesure nous-même. Réellement, le « soi » que l’on aime s’attribuer, est pour une part essentielle, la vulgaire illusion résultant de notre propre vanité.

Tous les êtres qui nous ressemblent, ou qui se trouvent être dans des circonstances analogues aux nôtres, sont aussi, d’une certaine façon, nous-même, quoique pas tout-à-fait de la même façon que notre prochain est aussi nous-même.

Est tout-à-fait dans l’esprit du synékhisme, l’hymne brahmanique qui commence par ces mots: « Je suis le Soi, pur et infini, je suis la béatitude, l’éternel, le manifeste, j’emplis tout, je suis la substance de tout ce qui a nom et forme ».iv

Il exprime sans fards le rabaissement nécessaire, l’humiliation consentie du pauvre Soi individuel, emporté par l’esprit de la prière, et s’unissant continûment au Soi.

Tout homme est capable de jouer un rôle dans le grand drame de la Création, et s’il se perd dans ce rôle, quelle que soit son humilité, alors il s’identifie avec son Créateur.

Le synékhisme, bien compris, fait voir que toute communication d’esprit à esprit ne se fait que grâce à la continuité synékhiste de l’être, et surtout qu’elle est effectivement possible grâce à elle.

Le synékhisme nie qu’il y ait des différences absolues entre les phénomènes quels qu’ils soient, de même qu’il nie qu’il y a une différence absolue entre le sommeil et l’éveil. « Je dors, mais mon cœur veille »v

Le synékhisme refuse de croire que la conscience charnelle disparaît aussitôt que la mort vient. Comment cela se peut-il? C’est difficile à dire, puisque nous manquons de données observées.

L’assurance synékhiste d’une vie après la mort peut sembler n’être qu’une sorte de proclamation oraculaire, aux fondements énigmatiques.

Shakespeare lui aussi l’a mise en scène, cette question, la seule question qui vaille d’être reposée sans cesse :

« …To die — to sleep —

To sleep! perchance to dream; – Ay, there’s the rub,

For in that sleep of death what dreams may come,

When we have shuffled off this mortal coil,

Must give us pause. »vi

Oui, il faut faire ici une pause, une petite minute de silence au moins, avant la grande éternité de la Nuit. Nous sommes si pusillanimes, devant le grand saut dans l’Inconnu, et celui-ci pourrait se révéler bien différent de tout ce qu’on imagine:

« …Who would fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death
The undiscover’d country, from whose bourn
No traveller returns, puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of? »vii

Le synékhisme reconnaît comme évident que la conscience charnelle n’est qu’une petite partie de ce qui constitue l’homme.

Il y a aussi la conscience sociale, par laquelle l’homme s’incarne dans les autres hommes. Cette conscience sociale continue de vivre et de respirer après la mort pendant bien plus longtemps que ce que des observateurs superficiels pourraient croire.viii

Enfin, il y a la conscience spirituelle de l’homme. C’est elle qui le constitue comme vérité éternelle, comme idée de lui-même, et qui a vocation, après la mort, à être désormais incarnée dans l’Univers pris dans son infinie totalité. L’homme spirituel devient l’archétype de lui-même, et cet archétype est immortel et indestructible, il vit dans le monde à venir, et il est destiné à bénéficier d’une nouvelle incarnation, spirituelle, singulière, unique. Peut-être même glorieuse, en tout cas lumineuse.

Lorsque notre conscience charnelle passera à travers les portes de la mort, nous percevrons alors que nous avions aussi en nous, pendant toute notre vie, une conscience spirituelle, qui vivait de sa vie propre, secrète, dont nous n’étions pas vraiment conscient, et dont nous confondions les signes et les appels, avec ceux de notre conscience charnelle et ses désirs.

Le synékhisme n’est pas une religion, je tiens à le dire, c’est une hypothèse philosophique, dotée d’un fort degré de probabilité.

____________________

iCharles S. Peirce. « Immortality in the Light of Synechism » (4 Mai 1893) in The Essential Peirce. Selected Philosophical Writings. Vol.2. The Peirce Edition Project. Indiana University Press, 1998, p.1

ii« Continuity governs the whole domain of experience in every element of it. Accordingly, every proposition, except so far as it relates to an unattainable limit of experience (which I call the Absolute), is to be taken with an indefinite qualification; for a proposition which has no relation whatever to experience is devoid of all meaning. » Ibid.

iiiParménide, fragment B VI, Les Présocratiques, traduction du grec par Jean-Paul Dumont, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p.260

ivThe Metaphysics of the Upanishads, or Vichar Sagar, by Niscaladasa, trad. Lala Sreeram, Calcutta, Heeralal Dhole, 1885. p.1

vCt 5,2. Cf. mon article, Les quatre états de la conscience, https://metaxu.org/2021/10/10/les-quatre-etats-de-la-conscience/

viSkakespeare. Hamlet. Acte III scène 1

viiSkakespeare. Hamlet. Acte III scène 1

viiiCf. Gustave Freytag. The Lost Manuscript. 1865, Préface à l’édition américaine: « A noble human life does not end on earth with death. It continues in the minds and the deeds of friends, as well as in the thoughts and the activity of the nation. » (Une noble vie humaine ne finit par sur terre avec la mort. Elle continue dans l’esprit et les actions des amis, et dans les pensées et les activités de la nation.)

Gustav Freytag a aussi écrit, dans son livre « Autobiographical Reminiscences »: « It is well that from us men usually remains concealed, what is inheritance from the remote past, and what the independent acquisition of our own existence; since our life would become full of anxiety and misery, if we, as continuations of the men of the past, had perpetually to reckon with the blessings and curses which former times leave hanging over the problems of our own existence. But it is indeed a joyous labor, at times, by a retrospective glance into the past, to bring into fullest consciousness the fact that many of our successes and achievements have only been made possible through the possessions that have come to us from the lives of our parents, and through that also which the previous ancestral life of our family has accomplished and produced for us. »

Ce passage a suscité le commentaire d’un préfacier, dont je donne l’extrait suivant parce qu’il propose une interprétation « sociale » de la transmigration des âmes, et forge de plus une intéressante métaphore « éditoriale » de la progression de la vie psychique:

« Is not this a revival of the old idea of the transmigration of souls? To be sure, the soul is not a material thing made of an invisible and airy substance, fluttering about after death and entering into another body. There are no material migrations of soul taking place, however tenuous the substance of the soul might be imagined to be. The memories of the present, our recollection of our past existence, depend on the fact that the living matter which is constantly replacing itself in us by other living matter, like the water in a wave rolling on the surface of the sea, always assumes the same form. It is the form that is constantly reproducing. In this sense, man (that is his soul) is the product of education. The soul of the future man stands in the same relation to our soul as the future edition of a book, revised and enlarged, stands to its present edition. One man impresses his modes of thought, his habits, his methods of action, his ideals upon his fellow men, and thus implants his very soul into their lives. In this sense a transmigration of souls is taking place constantly, and he who opens his eyes will see it. »

Les quatre états de la conscience


« Je dors mais mon cœur veille » (Ct 5,2).

Le Cantique des cantiques a fait couler beaucoup d’encre, et suscité de multiples interprétations.

Parmi elles, beaucoup me chaut (du verbe chaloir) la figure de la Sulamite comme métaphore de la conscience, face à son propre mystère, et face à son Créateur.

« Je dors mais mon cœur veille ». Ani yéchnah, vé libbi ‘er.i

Quand la conscience est assoupie, une autre forme de conscience, — dont nous n’avons pas clairement conscience –, semble veiller encore.

Comment, et pourquoi? Existe-t-il d’autres formes de ‘conscience’ encore, dont nous n’aurions pas conscience, et qui par exemple opéreraient lors du sommeil profond?

Quand notre conscience active est apparemment « endormie », reste en éveil une conscience dans la nuit, qui semble résider dans le « cœur », et qui « veille » sur le sommeil de la conscience du jour. Cette conscience sise dans le « cœur » n’est pas de l’ordre du mental, puisqu’en l’occurrence le mental dort. Relève-t-elle alors de l’intuition, de la psyché, de l’âme, ou de quelque autre entité spirituelle?

Que signifie d’ailleurs le ‘cœur’ (levav, en hébreu, lev en chaldéen), particulièrement dans le contexte biblique?

Le dictionnaire offre une large gamme de sens.ii

A les examiner attentivement, il apparaît clairement que le cœur est lui-même bien plus profond et plus complexe qu’on ne saurait l’exprimer, et que son essence ne saurait être rendue par quelque acception que ce soit. Non seulement une formule singulière ne saurait le définir, mais toutes celles que l’on peut lui attribuer ouvrent incessamment de nouvelles pistes à la recherche.

Si le cœur veille sur la conscience qui sommeille, on peut en induire en principe la possible mise en parallèle de la conscience classique avec d’autres modalités plus cachées et plus diversifiées de conscience. D’autres formes de conscience, plus subtiles, peuvent habiter souterrainement le même moi…

Pour fixer les idées, et entamer le débat, je distinguerai ici cinq formes possibles de conscience.

Mais comme la conscience est un phénomène éminemment complexe, il pourrait y en avoir bien davantage. Des dizaines de niveaux de conscience pourraient être envisagés a priori.

On pourrait même postuler l’hypothèse d’une infinité de niveaux de conscience, si l’on se représente que la conscience divine est infiniment repliée sur elle-même, ou, ce qui revient au même, qu’elle se déplie infiniment elle-même dans l’infini de sa puissance. Dans ses plis, elle cache ce qu’elle fut (en puissance), et dans ses replis elle donne de la lumière à ce qu’elle est en train de devenir (en acte).

Les cinq formes possibles de conscience que j’énonce ici représentent diverses manières de conjuguer conscience et inconscient, ou au contraire de les séparer:

1.Il y a la conscience qui sent, pense, raisonne, cogite, veut, et qu’on appellera ‘conscience consciente’.

2.Il y a la conscience du ‘cœur’, pour reprendre l’image du Cantique des cantiques. Elle semble sub-consciente et elle ne se révèle que lorsque la ‘conscience consciente’ s’assoupit, montrant alors qu’elle veille, sur notre sommeil, nos rêves, et nos aspirations.

3.Il y a, comme l’enseignent Freud et Jung, chacun à sa manière, un inconscient (personnel) dont on a bien conscience qu’il existe en effet, sans avoir exactement conscience de la profondeur et de la nature de son contenu.

A propos de l’inconscient personnel, la ‘conscience consciente’ et la ‘conscience du cœur’ se forment une conscience sous-jacente, implicite, latente, et peu informée, en fait, de la réalité de l’inconscient cosmique.

4. Il y a dans cet ‘inconscient cosmique’, infini en soi, plusieurs niveaux de profondeurs et d’obscurité. On y trouve par exemple le ça, le Soi, et les archétypes de l’inconscient dit « collectif », auxquels on pourrait ajouter tous les archétypes du vivant non-humain, et même, pourquoi pas les archétypes du non-vivant animé (comme les virus, les prions, ou les particules élémentaires…).

Cet inconscient infini est pour partie ‘conscient’ du Soi. Cette conscience du Soi représente une quatrième forme de conscience.

5. Mais, et c’est là une hypothèse, il y a aussi une part infinie de l’inconscient cosmique qui reste ‘inconsciente’ du Soi.

Notons que ces cinq catégories hybrident de façon spécifique conscience et inconscient. Elles sont seulement indicatives, et elles seraient propres à de nouvelles hybridations, et dépassements, sur d’autres bases, restant à découvrir.

On pourrait d’ailleurs, comme on l’a dit, imaginer que Dieu Lui-même dispose d’une infinité de niveaux de conscience.

Pourquoi parler d’une infinité de niveaux et non pas d’une seule conscience (divine) puisque le Dieu unique est un Dieu Un?

Dans le contexte du judaïsme, pourtant peu suspect de renoncer facilement au principe du Dieu Un, la Cabale juive n’hésite pas à poser dix Sefirot, comme autant d’émanations du Dieu Un, susceptibles de le « représenter » dans le monde ici-bas, d’une manière plus singularisée.

Si le Dieu du monothéisme juif se fait représenter par dix Sefirot, et si la Torah enseigne que le Dieu unique est apparu à Abraham sous la forme de trois « hommes », on pourrait formuler l’idée que, après tout, certaines synthèses supérieures sont peut-être possibles entre monothéisme et polythéisme.

Les théologies de l’Un et du Multiple, de la transcendance ou de l’immanence, sont-elles irréconciliables? En apparence oui.

En réalité, il se pourrait que l’Un ne soit pas réellement « un », comme le disait déjà Damascios, citant Platon: « L’Un, s’Il est, n’est même pas un. »iii

L’Un, qu’il soit platonicien, plotinien ou hébraïque, dans sa pure transcendance, ne peut certes pas être limité par un attribut quantitatif, comme l’idée toute arithmétique de « l’un ». Et s’il n’est pas numériquement « un », c’est que le concept infiniment riche de « l’Un » inclut et intègre nécessairement le multiple dans son unitéiv.

Plutôt que d’employer la formule de « l’Un », Damascios préfère d’ailleurs l’expression grecque ‘panté aporêton, qui peut se traduire comme « l’absolument indicible ». Elle rend compte de l’idée de Platon selon laquelle l’Un est inconnaissable (agnostôn) et indicible (arrêton).v

Si la Divinité est « absolument indicible », peut-être n’est-Elle pas entièrement dicible pour Elle-même, et à Elle-même?

Elle serait donc en partie inconsciente d’Elle-même.

Certes il faudrait alors, provisoirement, renoncer au dogme de l’omniscience divine, et reporter la mise en acte de cette omniscience à quelque fin des Temps, éminemment reculée…

Mais ce dogme est fortement problématique, de toutes façons.

En effet si Dieu était effectivement absolument omniscient et omnipotent, Il aurait alors les moyens de prévenir dès avant la Création l’existence de tout Mal. Ce qu’Il n’a pas fait. C’est donc, soit qu’Il n’est pas Omniscient et Omnipotent, soit qu’Il n’est pas Bon.

Dans les deux cas, il y a place pour un Inconscient divin…

Autrement dit, et par contraste, il se pourrait que dans l’infinité en puissance de la Divinité, il y ait bien, latente, une infinité de niveaux de conscience et d’inconscient.

Mais revenons aux cinq niveaux de conscience que je décrivais un peu plus haut.

Dans la tradition védique, on trouve explicitement énoncés quatre niveaux de conscience, présentés comme les quatre états de l’Ātman, ou du Soi.

La Divinité, une et suprême, que les Upaniṣad appellent le brahman, se présente elle-même ainsi:

« Je suis le Voyant, pur, et par nature, Je ne change pas. Par nature, il n’y a pas d’objet pour Moi, étant l’Infini, complètement plein, de face, à travers, en haut, en bas et dans toutes les directions. Je suis non-né, et Je réside en Moi-même. »vi

Puis la Divinité décrit les trois niveaux de conscience des créatures rationnelles et humaines (éveil, rêve, sommeil profond) et indique qu’ils sont absolument incapables d’entrer en rapport avec Elle-même de manière signifiante.

Elle oppose en fait ces trois niveaux de la conscience humaine à un quatrième niveau de la conscience, qui correspond à la sienne propre, et qu’elle nomme elliptiquement « le Quatrième ».

« Que ce soit dans l’état de sommeil profond, d’éveil ou bien de rêve, aucune perception trompeuse n’apparaît dans ce monde-ci, qui puisse Me concerner. Comme ces trois états de conscience n’ont aucune existence, ni autonome ni dépendante, Je suis toujours le Quatrièmevii, le Voyant et le non-duel. »viii

Ces quatre états de la conscience sont finement explicités par la Māṇḍūkya-Upaniṣad.

« Car le brahman est ce Tout. Le brahman est ce Soi (ātman), et ce Soi a quatre quarts.

L’état de veille, connaissant ce qui est extérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du grossier, est Vaiśvānara « l’universel »ix — le premier quart.

L’état de rêve, connaissant ce qui est intérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du subtil, est Taijasa « le lumineux » — deuxième quart.

Lorsque, endormi, on ne désire aucun désir, on ne voit aucun rêve, c’est le sommeil profond. L’état de sommeil profond est un, il est un seul bloc de connaissance car, fait de félicité, il fait l’expérience de la félicité. Il est la bouche de la conscience, il est le connaissant (prājña) — troisième quart.

C’est lui le Seigneur de tout, lui le connaisseur de tout, lui le maître intérieur; il est la matrice de tout, car l’origine et la fin des êtres.

Ni connaissant ce qui est intérieur, ni connaissant ce qui est extérieur, ni connaissant l’un et l’autre ensemble, ni bloc de connaissance, ni connaissant ni non-connaissant, ni visible, ni lié à l’action, insaisissable, indéfinissable, impensable, innommable, essence de la connaissance du Soi unique, ce en quoi le monde se résorbe, tout de paix, bienveillant, non duel — on le considère comme le Quatrième. C’est lui, le Soi qu’il faut discerner. »x

Le « Quatrième » (état de conscience). En sanskrit: turīya. On voit qu’il ne se définit que par une série de négations, mais aussi deux affirmations positives: il est « tout de paix » et « bienveillant ».

Il est intéressant de s’arrêter un instant sur la racine du mot turīya (तुरीय): TṜ (तॄ) dont le sens est « traverser ». Louis Renouxi estime qu’elle révèle l’essence du mot « quatrième » (turīya), qu’il faut comprendre comme « ce qui traverse, ce qui est ou ce qui conduit au-delà ».

On ne peut résister au plaisir de rapprocher cette racine sanskrite TṜ (तॄ) de la racine hébraïque ‘abar (עבר) qui a le même sens: « passer, aller au travers, traverser; aller au-delà, franchir, dépasser », et qui est aussi la racine même du mot « hébreu »…

Comme on a vu, la Sulamite est consciente de deux états, celui de la veille et celui du sommeil, pendant lequel c’est le cœur qui veille.

Mais que se passe-t-il, pourrait-on demander, quand la Sulamite n’est même plus consciente que son cœur veille?

Que se passe-t-il pour elle quand elle entre dans le « sommeil profond »?

Un autre commentaire de Śaṅkara permet de cerner cette notion de sommeil profond, et ce qu’elle implique.

« Lorsque l’on pense: ‘Je n’ai rien vu du tout dans l’état de sommeil profond’, on ne dénie pas sa propre Vision, on nie seulement ses propres notions. »xii

Autrement dit, on ne nie pas sa capacité à voir, qui reste intacte dans le sommeil profond, on constate seulement qu’il n’y a alors rien à voir, du moins apparemment.

En effet on peut arguer qu’il reste à voir dans le sommeil profond qu’il n’y a rien à y voir, et aussi qu’il reste à observer la conscience en train de prendre conscience de sa singulière nature, qui est de continuer d’exister, alors qu’elle est censée n’être plus consciente d’elle-même, ce qui est un paradoxe, admettons-le, pour une « Pure Conscience »…

La Pure Conscience continue d’exister, bien qu’elle n’ait (momentanément) rien à considérer, mais comment prend-elle conscience de sa pure existence, sans avoir le moyen de l’exercer sur quelque réalité « visible »?

« Personne ne voit rien dans l’état de sommeil profond, mais ceci ne veut pas dire que dans le sommeil profond, la Pure Conscience cesse d’exister. C’est seulement parce qu’il n’y a aucun objet visible que rien n’est vu dans le sommeil profond, et non pas parce que la Pure Conscience cesse d’être. C’est grâce à la Pure Conscience que l’on peut dénier alors l’existence d’objets visibles. »xiii

Les Écritures (védiques) affirment « l’existence de la Conscience et son immuabilité, disant que telle personne atteint sa propre ‘illumination’xiv et que ‘il n’y a pas de disparition de la vision pour le voyant, à cause de son indestructibilité’xv, déclarant la périssabilité des notions. Ainsi les Écritures elles-mêmes séparent les notions de l’Éveil. »xvi

La tradition védique, on le voit, a longuement théorisé ces quatre états de la conscience: la veille, le rêve, le sommeil profond, et ce qu’elle appelle le « quatrième » [état], à savoir l’Éveil.

Il y a là une sorte d’échelle de Jacob de la conscience, avec quatre niveaux successifs.

Ceci n’épuise pas le tout du mystère.

On subodore que chacun de ces niveaux de conscience développe en lui-même des profondeurs propres.

Reprenant l’image de la conscience dont la Sulamite nous offre l’image inoubliable, on en vient à imaginer d’autres ordres de complexité encore.

Chaque niveau de conscience possède sa richesse propre, qui est développable horizontalement, en quelque sorte, et pas seulement verticalement, par intrication avec des niveaux supérieurs.

Pour aider à percevoir ces phénomènes d’intrication entre l’horizontal et le vertical, l’hébreu biblique peut fournir de précieuses indications, comme langue mémorielle, au moins autant que le sanskrit, langue sacrée, chacune avec son génie propre.

Partons du mot « veille »,עֵר, ‘er, employé par la Sulamite.

Ce mot vient du verbe hébreu עוּר, ‘iwer, « être éveillé, veiller, se réveiller ». Cette racine verbale possède un autre sens, particulièrement remarquable dans le contexte où nous nous situons: « aveugler, rendre aveugle ».

Tout se passe comme si « être éveillé » équivalait à une sorte de cécité.

Lorsque l’on cherche dans le texte biblique toutes les racines verbales associées d’une façon ou une autre à l’idée de ‘veille’, on en trouve principalement cinq:

עוּר (iwer) « être éveillé, se réveiller »

צפה (tsafah) « voir, regarder, surveiller, épier, observer, espérer »xvii

שָׁקֵד (chaqed) « veiller »xviii

נָצַר (natsar) « garder, veiller avec soin, observer avec fidélité, conserver (la Loi) »xix

שָׁמַר(chamar) »garder, surveiller, protéger ».xx

Ces cinq racines représentent une espèce de spectrographie de la gamme des sortes de conscience que le génie hébraïque porte en lui, et qui peuvent se caractériser selon les thèmes suivants:

S’ÉVEILLER – DORMIR (La conscience dort ou s’éveille).

VOIR – ESPÉRER (La conscience voit, ou bien elle pressent, et si elle ne voit pas, elle espère).

VEILLER – PRÉVENIR (La conscience veille toujours, et elle peut de ce fait annoncer l’avenir au bénéfice de ce qui en elle dort encore).

GARDER – CONSERVER (La conscience conserve la mémoire. On peut ajouter qu’elle « crée » aussi le présent, car « conserver » = « créer » selon la 3ème Méditation métaphysique de Descartesxxi).

SURVEILLER – PROTÉGER (La conscience garde du mal et elle protège).

Philosophiquement, on en déduit ces caractérisations:

La conscience est une figure de la naissance et de la mort.

La conscience est intuition — de la réalité, ou des possibles.

La conscience (prémonitoire) relie l’avenir au présent.

La conscience (inductrice) noue mémoire et création.

La conscience protège l’homme du monde et de lui-même.

Sans la conscience, donc:

Pas de différence entre la vie et la mort; entre la réalité et le possible.

Pas de liens entre l’avenir et le présent; entre la mémoire et l’invention.

Pas de séparation entre l’homme et le monde, l’homme et le mal.

Autrement dit: l’inconscient relie la vie et la mort; la réalité et le possible; il sépare l’avenir du présent; et la création de la mémoire. Il assimile l’homme au monde et au mal.

Plus profondément encore, on voit que dans la conscience, comme dans l’inconscient, il y a à la fois une forme de séparation entre ce qui relève de la ‘séparation’ et ce qui ressort du ‘lien’, et une forme de continuité entre ce qui relève de la ‘séparation’ et ce qui ressort de la ‘continuité’.

Ceci peut être subsumé par l’idée d’intrication, non pas quantique, mais métaphysique.

Autrement dit:

Toute forme de conscience possède une part d’inconscient, et réciproquement.

Ceci s’applique aussi à la conscience divine, et à l’inconscient cosmique.

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iCt 5,2 :אֲנִי יְשֵׁנָה, וְלִבִּי עֵר

ii On relève dans le Sander-Trenel les acceptions suivantes: a) Le cœur comme incarnant la vie elle-même. « Vos cœurs vivront dans l’éternité » (Ps. 22,27). b)Le cœur comme siège des sens et des passions (joie, tristesse, confiance, mépris, amertume, colère, dureté), et surtout de l’amour. « (Aime Dieu) de tout ton cœur. » (…be-kal levev-ḥa, Dt 6,5). c) Le cœur comme siège des sentiments moraux. Un cœur ‘pur’, ‘fidèle’, ‘droit’, ‘simple’, ‘profond’, ‘impénétrable’, ‘fier’, ou au ‘contraire’, ‘pervers’, ‘corrompu’, ‘hypocrite’, ‘double’. d) Le cœur comme siège de la volonté et du jugement.

iiiDamascius dit que selon Platon « l’Un s’il est, n’est même pas un; et s’il n’est pas, aucun discours ne lui conviendra, de sorte que de lui il n’y a même aucune négation (apophasis), ni aucun nom, de sorte que l’Un est incomplètement inconnaissable (agnostôn) et indicible (arrêton) ». Damascius Pr. t.1, p.9, 3-8 . Cf. Platon, Parménide 141 e 10-12 , 142 a

ivDe tout ceci on pourrait aussi tirer l’idée que Dieu est un infini en puissance, non un infini en acte (comme le pensait Descartes). Si Dieu était un infini en acte, alors il n’y aurait aucune place en Lui pour du fini (ou du non-infini) ou encore pour de l’être en puissance, puisque tout en Lui serait infini et en acte. La kénose consisterait alors pour Dieu à se vider de son actualité infinie, pour laisser en dehors de Lui une possibilité d’existence à des créatures finies, toujours en puissance de se transformer.

vPlaton, Parménide 141 e 10-12 , 142 a

vi« I am Seeing, pure and by nature changeless. There is by nature no object for me. Beeing the Infinite, completely filled in front, across, up, down, and in every direction, I am unborn, abiding in Myself. » Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 10, « Seeing », p.123 §2

viiLe commentaire de Śaṅkara explique ce terme de cette façon: « The ātman in the waking state is called vaiśvānara (Upad I, 17,65), that in the dreaming state taijasa (Upad I,15,24), and that in the state of deep sleep prājña(Upad I, 15,25).These three kinds of ātman are not the true Ātman. The true Ātman transcends all these three, and It is called Turīya (Upad I, 10,4). »

viii« Whether in the state of deep sleep or of waking or of dreaming, no delusive perception appears to pertain to Me in this world. As those [three states] have no existence, self-dependent or other-dependent, I am always the Fourth, the Seeing and the non-dual. » Ibid.§4

ixIl est Vaiśvānara « car il mène diversement tous les êtres (viśnara) à leur bonheur » (MaUB 3)

xMāṇḍūkya- Upaniṣad. 2-7. Trad. du sanskrit par Alyette Degrâces. Les Upaniṣad, Ed. Fayard, 2014, p. 506-508

xi L. Renou. »Sur la notion de Brahman ». in L’Inde fondamentale, 1978, p.86

xiiŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §97, p.182

xiiiŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. Introduction, p.45.

xiv« En vérité, cet Homme, le Puruṣa, a deux états: ce monde-ci et l’autre monde. L’état de rêve, un troisième, en est la jonction. Se tenant dans cet état de jonction, il voit les deux états, ce monde-ci et l’autre monde. Et quelle que soit l’approche par laquelle il advient dans l’autre monde, par cette approche il est entré et il voit l’un et l’autre, les maux et les joies. Quand il rêve, il reprend le matériel de ce monde en son entier, il le détruit par lui-même, il le crée par lui-même. Il rêve par son propre rayonnement, par sa propre lumière. En ce lieu, l’Homme devient sa propre lumière. » Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,9 (Trad. du sanskrit par Alette Degrâces)

xvBṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,23. Trad. du sanskrit par Alette Degrâces, in op.cit. p.288

xviŚaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §98, p.182. J’ai employé ici le mot « Éveil » pour traduire le mot anglais « Awareness » employé par S. Mayeda.

xvii« Les yeux sur les nations, il veille » Ps 66,7

xviii« Voici, je vais veiller sur eux pour leur malheur » Jr 44,27

« Alors le Seigneur a veillé sur ces malheurs » Bar 2,9

« Je répondis, je vois une branche de veilleur » Jr 1,11

« YHVH a veillé à la calamité, il l’a fait venir sur nous » וַיִּשְׁקֹד יְהוָה עַל-הָרָעָה Dan 9,14

« je veille et je suis comme un oiseau seul sur un toit » Ps 102,8

« le gardien veille en vain » Ps 127,1

« je veille contre eux (pour leur faire du mal) » Jr 44,27

 » tous ceux qui veillent pour commettre l’iniquité » Is 29,20

« Tu as bien vu que je veille sur ma parole pour l’accomplir » Jr 1,12

 שָׁקֵד signifie aussi « amandier » (un arbre qui fleurit tôt dans l’année et donc veille à la venue du printemps)

xix « Plus que toute chose veille sur ton cœur » Pr 4,23

« toi qui veilles sur les hommes (notzer ha-adamah) » Job 7,20

« Veille sur ton âme (v-notzer nafchekh) » Pr 24,12

xx« Garde avec soin ton âme (vou-chmor nafchekh méor) » Dt 4,9

« Prenez garde à vos âmes (tichamrou b-nafchoutéikhem) » Jr 17,21

« Veilleur où en est la nuit? veilleur où en est la nuit?

 שֹׁמֵר מַה-מִּלַּיְלָה chomer ma mi-laïlah ? שֹׁמֵר מַה-מִּלֵּיל chomer ma mi-leïl? » Is 21,11

« Tu veillais avec sollicitude sur mon souffle, ( שָׁמְרָה רוּחִי, chamrah rouḥi) » Job 10,12

« Ces jours où Dieu veillait sur moi, (אֱלוֹהַּ יִשְׁמְרֵנִי , Eloha yichmréni)« Job 29,2

xxi« Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu’un peu auparavant j’ai été, il ne s’ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n’est qu’en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire, derechef, c’est-à-dire me conserve. » Descartes. Méditations métaphysiques. 3ème Méditation. GF Flammarion, 2009, p.134-135

Le Premier, le Second, le Troisième … le Quatre… et l’ ℵ∞


— Georg Cantor —

Parmi les quelques principes logiques qui trouvent parfois une application fondamentale en philosophie ou en métaphysique, il y en a un qui me semble particulièrement puissant, et d’une portée extraordinaire.

Il se décrit avec une grande simplicité apparente, paraissant presque naïve, et peut se formuler sèchement, et logiquement, ainsi: « le Premier, le Second, le Troisième ».

On pourrait certes user d’une formule plus jargonnante, verbeuse, mais techniquement équivalente, comme: « Primauté, Secondarité, Tertiarité ».

Ou encore, pour user d’une métaphore agricole: « Prémisses, Moisson, Croissance », ou botanique: « Germination, Fruition, Efflorescence », — dans cet ordre même, au fondement logique, et non temporel.

Rien de plus général, de plus abstrait, de plus fondamental, que cette trinité « logique », ce triple empilement, cette successive augmentation de niveaux conceptuels, se nouant les uns aux autres en un nœud serré, systémique et évolutif.

Le « Premier » se conçoit comme tout ce qui est ou tout ce qui existe indépendamment de quoi que ce soit d’autre.

Le « Second » se conçoit comme tout ce qui est relatif à, ou dépend de quelque chose d’autre.

Le « Troisième » se conçoit comme tout ce par quoi une entité « première » et une entité « seconde » entrent en relation, c’est-à-dire tout ce qui remplit un rôle d’intermédiaire, tout ce qui agit en médiateur.

Illustrons notre dire par quelques exemples choisis, dans les champs de la cosmogonie, de la philosophie, de la psychologie, de la biologie, de l’anthropologie…

L’origine du monde, considérée en elle-même, contient évidemment l’idée « Première ».

La fin du monde, conjecturée dans sa probabilité inévitable, quoique lointaine, se dénote, en conséquence logique, comme étant une idée « Seconde ».

L’ensemble des processus intermédiaires qui se déroulent entre l’origine du monde et la fin de celui-ci se conçoivent (là aussi logiquement) comme des entités « Troisièmes ».

Une philosophie (ou une religion) qui met a priori l’accent sur l’idée de l’Un, est généralement (sans en être toujours consciente) d’essence dualiste.

L’idée de l’Un comme « unique » porte en effet en elle, bien malgré elle, mais inévitablement, une attention exagérée, une fixation obsessionnelle, à l’idée « Seconde », qu’elle s’efforce de nier et de refouler.

Car « l’Un », qui contient l’idée « Première », est nécessairement aussi déjà un « Autre », — l’Autre de la multiplicité qui, quant à elle, n’est certes pas « une ».

L’idée du « Multiple » est donc essentiellement et indirectement liée à l’idée « Première », parce que le divers, le multiple, le varié, sont en soi arbitraires, et que cet arbitraire est la négation même, l’antagoniste logique de l’idée « Seconde ».

Le Multiple fait son alliance avec l’Un, et donc avec l’idée « Première », tout en refoulant en quelque sorte l’idée « Seconde ». C’est-à-dire que le Multiple, en tant qu’il se rapporte à l’Un, renonce à son propre statut, essentiel, ontologique, qui est d’être une entité véritablement « relative », et ontologiquement « Seconde », entrant en relation « conséquente », logiquement et formellement, avec l’idée « Première ».

En psychologie, la Sensation est « Première ». Le Sentiment (le Sens ou la Conscience) est provoqué par la réaction à cette Sensation, et il est donc qualifié de « Second ». La Conception (ou l’Intellection) qui s’en dégage après coup est, quant à elle, « Troisième », en tant qu’elle représente la médiation ou le lien conçu a posteriori entre la Sensation et le Sentiment.

En biologie, l’idée de rencontres ou de copulations arbitraires et hasardeuses en vue de la reproduction est « Première ». L’hérédité qui en découle est « Seconde », et le processus par lequel des caractères accidentellement hérités finissent par se fixer génétiquement et durablement est « Troisième ».

On peut aussi reformuler le principe « le Premier, le Second, le Troisième » en termes plus anthropologiques:

Le Hasard est « Premier », la Loi est « Seconde », la Coutume (ou l’Habitus) est « Troisième ».

L’Esprit est « Premier », la Matière est « Seconde », l’Évolution est « Troisième ».

Ces diverses illustrations sont empruntées à Charles S. Peirce , qui a fait du principe « First, Second, Third » la base de sa propre représentation de l’état général de la connaissance au 19ème sièclei.

Il estimait que de cette conception pouvait émerger une nouvelle métaphysique, qu’il qualifiait de « Philosophie Cosmogonique » (Cosmogonic Philosophy).

Il fit l’hypothèse cosmogonique suivante: au Commencement, — un commencement se situant dans un temps infiniment éloigné de nous –, régnait un « chaos de sensation impersonnelle » (a chaos of unpersonalized feeling), qui « était », sans liens, sans interconnections, sans règles ni régularités, et donc qui n’ « existait » pas en tant qu’ensemble, en tant que « monde ».

Dans ce chaos de sensations, s’entrechoquant en tout arbitraire, est sans doute apparu le germe initial d’une tendance générale, d’une propension à s’orienter dans un certain sens. La multiple fugacité des chocs, des rencontres et des interactions a alors laissé progressivement la place à des formes d’agrégation, d’accrétion, d’habitudes, puis à des régularités et des croissances, d’où ont émergé enfin ce qu’on pourrait appeler des principes généraux d’évolution de l’univers tout entier.

Charles Peirce affirma que ce schéma, dans sa grande généralité, et dans son abstraction, peut rendre compte des principales caractéristiques de l’univers, comme le temps, l’espace, la matière, la gravitation, les forces électromagnétiques, etc. Il invita en conclusion les « étudiants » du futur à reprendre ce schéma interprétatif pour aller plus loin.

Répondant à cette généreuse invite, je soumets à l’attention du lecteur intéressé par ces spéculations à la fois gratuites et fondamentales, le prolongement possible que voici.

Après « le Premier, le Second, le Troisième », pourquoi ne pas considérer le « Quatre » ou le « Quaternion »?

Le Quaternion est d’ailleurs un terme employé par C.G. Jung dans son analyse des rapports entre les archétypes que les nombres naturels représentent et l’inconscient collectif.

Jung avait vu que les nombres naturels avaient une capacité immanente à ordonner le domaine de la psyché et à le relier à celui de la matière. Il avait décrit comment les nombres peuvent servir d’instrument à notre conscience pour rendre conscients de tels ordonnancements et de tels arrangements. Ces idées furent reprises et développées à sa demande par sa disciple, Marie-Louise von Franz. En ce qui concerne le Quatre, ou Quaternion, il fut particulièrement l’objet d’un chapitre de son livre Nombre et Temps, intitulé: « Le Quatre, modèle de totalité du continuum unitaire dans les structures relativement closes de la conscience humaine et du monde corporel. »ii

Dans son étude sur le symbole de la Trinitéiii, Jung avait donné une description des trois premiers degrés de la conscience (humaine):

« Au stade du un, l’être humain vit encore d’une façon inconsciente et dépourvue de critique au sein de son entourage, subissant les choses comme elles sont. Au stade du deux, on voit apparaître une image dualiste du monde et de Dieu, de la vie, de la nature et de soi-même. La condition du trois correspond à l’intelligence intérieure, la réalisation de la conscience, l’unité retrouvée à un niveau supérieur, bref, à la gnose, la connaissance. Toutefois le stade final n’est pas atteint pour autant: une dimension manque à la pensée trinitaire; celle-ci est plate, intellectuelle, et favorise par conséquent un penchant aux affirmations absolues et intolérantes. »iv

Mais pourquoi s’arrêter au trois, si l’on considère que l’aventure de la conscience (dans l’univers) est loin d’être terminée, et ne fait même que commencer?

Il faut envisager sérieusement le passage à une nouvelle étape de la conscience universelle, telle qu’incarnée en l’homme, et même à une nouvelle métaphysique, qui ne serait plus moniste, dualiste ou trinitaire, mais qui s’inscrirait sous les auspices du Quatre.

« L’attitude psychologique et spirituelle correspondant à ce problème du trois et du quatre est décrite par Jung comme le progrès de la conscience passant d’une image du monde seulement pensée à une autre image où l’observateur se sent impliqué en tant que pensant et vivant l’expérience. La pensée franchit ainsi le pas allant de la construction intellectuelle de théories à la ‘réalisation’ spirituelle. »v

Allons plus loin ! Projetons-nous vers le lointain futur de la pensée!

Comment ne pas imaginer qu’ultérieurement, dans un avenir plus apte à un déploiement d’abstractions plus formidables encore, l’on en viendra à étudier le rôle archétypique, mystérieux et insondable de l’infinie suite des autres nombres naturels, dans la constitution progressive, infiniment évolutive de la Conscience cosmique?

On le pressent aussi, il faudrait méditer sur le rôle cosmogonique et métaphysique de nombres irrationnels, tels que π, ou de nombres transcendants comme e, dans la constitution de l’essence même de la conscience, et de son évolution.

On a pu théoriser pendant des millénaires que la Divinité était essentiellement « une », ou encore « trinitaire ».

Pourquoi ne serait-elle pas également, et sans contradiction, π-tique, e-esque, ou mieux encore, ∞-taire?

Ne faudrait-il pas oser même la symboliser par un aleph à l’indice infini, ℵ, pour reprendre la notation de Georg Cantor en matière de nombres transfinis, tout en l’amplifiant jusqu’à un nombre ‘infiniment transfini’, laissant loin derrière lui, on le conçoit, les premiers niveaux d’abstraction (comme le 1, le 2 ou le 3) conquis par l’Humanité dans ses premiers âges ?

____________

iCharles S. Peirce. Chance, Love and Logic; Philosophical Essays. Harcourt, Brace and Co. New York 1923.

iiMarie-Louise von Franz, Nombre et Temps. Psychologie des profondeurs et physique moderne. Editions La Fontaine de Pierre, 2012. Chapitre VII, pp. 124-143

iiiC.G. Jung. Essais sur la symbolique de l’esprit, pp. 220-221

ivMarie-Louise von Franz, Nombre et Temps. Psychologie des profondeurs et physique moderne. Editions La Fontaine de Pierre, 2012. Chapitre VII, pp. 134-135

vMarie-Louise von Franz, Nombre et Temps. Psychologie des profondeurs et physique moderne. Editions La Fontaine de Pierre, 2012. Chapitre VII, pp. 137

L’Or de Verlaine, — métaphore de l’Unique


« Paul Verlaine »

De ses phrases courtes, dures, gorgées

de sang, de sève et de clichés,

dressées sans façon, sans trêve,

vers des cieux de rimes-rêves,

et de cris étranglés,

de pleurs d’orages,

fulgurent des idées,

spermes et glus dans la nuit,

et de l’or par millions, dans la fosse aux lions.

Voilà Verlaine en son tombeau.

Son couteau de mots le blessent vers son aine,

et son âme zèbre son rein beau.

S’envolent-ils d’Arthur vers Paul ou au-delà,

ces « millions d’oiseaux d’or »?

Cet or, cet Ô, prometteur de « futures vigueurs » ?

Le poète dit vrai,

qui donne sa vie pour ses visions,

et distribue à tous son or et ses raisons.

Ah ! La lumière d’or ! Pure de mots, elle arrose toutes choses.

Ah ! La terre et la mer et le ciel, purs encor

Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or i

On la trouve en Hellas, dans son ciel.

Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,

De Sparte la sévère à la rieuse Attique ii

Et dans la bouche des poètes combattants.

……..Et le Laërtiade

Dompta, parole d’or qui charme et persuade,

Les esprits et les cœurs, et les âmes toujours iii.

Car l’or c’est le style,

Je suis l’Empire à la fin de la décadence,

Qui regarde passer les grands Barbares blancs

En composant des acrostiches indolents

D’un style d’or où la langueur du soleil danse.iv

L’or enferme des parfums, des harems, et couvre de son toit tout désir.

Mon désir créait sous des toits en or,

Parmi les parfums, au son des musiques,

Des harems sans fin, paradis physiques ! v

Il y a de l’or dans un nom même,

Nevermore.

Mais cet or de son seul est-il vrai ?

Redresse et peins à neuf tous les arcs triomphaux :

Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ;vi

Ou seulement mordoré ?

Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;

Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.vii

L’or n’est vrai que s’il est en vie.

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :

« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant.viii

Ou caché dans la caresse du cheveu,

Ah ! les oarystis ! les premières maîtresses !

L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs ix

ou l’eau de la chevelure,

Et de toi j’aime toute chose

De la chevelure, fontaine

D’ébène ou d’or (et dis, ô pose-

Les sur mon cœur) aux pieds de reine.x

Car si le cheveu coule, il est aussi de feu.

Avec ses cheveux d’or épars comme du feu,

Assise, et ses grands yeux d’azur tristes un peu xi.

L’or est aussi dans les cils.

Et mon âme palpite au bout de tes cils d’or…

A propos, croyez-vous que Chloris m’aime encor ? xii

Ou lové dans les yeux aimés.

Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx

Purs de toutes ombres,

Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx

De tes cheveux sombres. xiii

Ou sonnant dans son cœur.

Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,

La fauve passion va sonnant l’oliphant !… xiv

Même si c’est un parfait cliché, le poète n’en a curexv.

Cœur d’or, comme l’on dit, âme de diamant xvi

Car il le sait, l’or luit dans l’oeil des vagabonds,

(les amoureux de l’éternel, des vieux morts, et des dieux).

Leurs jambes pour toutes montures,

Pour tout bien l’or de leurs regards. xvii

L’or, c’est sûr, aime les pauvres et les poètes.

Et l’or fou qui sied aux pauvres glorieux,

Aux poètes fiers comme les gueux d’Espagne xviii.

Mais pour le Pauvre l’or est vain.

La sale vanité de l’or qu’on a, l’envie

D’en avoir mais pas pour le Pauvre, cette vie xix.

On trouve de l’or partout.

Dans le ciel du sommeil,

L’or dilaté d’un ciel sans bornes

Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes ! xx

Et dans les cieux tout court.

Emportant son trophée à travers les cieux d’or!xxi

Ou encore dans la mer,

L’atmosphère est de perle et la mer d’or fané.xxii

Ou dans les nuages.

Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l’or blême

Des nuages à l’ouest réverbérant l’or dur xxiii

Et dans les étoiles.

Tournez, tournez ! Le ciel en velours

D’astres en or se vêt lentement.xxiv

Dans le soleil lui-même,

Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille xxv,

surtout lorsqu’il paraît,

Car voici le soleil d’or. — xxvi

Mais le soleil même peut être dépassé par l’aimée.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,

Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or. xxvii

Ou par le noir de son propre soir,

Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir

Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir. xxviii

quand il semble à l’agonie,

Et le soleil couchant, quand dans l’or il s’effondre,

Pleure du sang de n’ouïr plus, les soirs d’été,

Monter vers lui l’air sombre et gai répercuté.xxix

mais où il trouve enfin sa fin:

Le couchant d’or et d’améthyste

S’éteint et brunit par degré. xxx

Le plus bel or, c’est l’aurore.

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent

Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore

L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore ! xxxi

L’or illumine et voile le lit du (futur) mort.

Des rideaux de draps d’or roides comme des murs xxxii

Il est le compagnon de l’Inspiration, comme

L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond. xxxiii

L’or est partout. Il faut le dire.

L’or sur les humbles abîmes. xxxiv

Il est aussi là où il n’est pas.

Monsieur, vous raillez mieux encor

Que vous n’aimez, et parlez d’or;

Mais taisons-nous, si bon vous semble ? xxxv

Ou dans l’envol frivole d’un

papillon de pourpre et d’or. xxxvi

Ou parmi la moisson.

L’or des pailles s’effondre au vol siffleur des faux xxxvii

Ou dans le bruit clair d’un cuivre,

La note d’or que fait entendre

Un cor dans le lointain des bois xxxviii

ou le son tendre d’une voix.

Mon oreille avide d’entendre

Les notes d’or de sa voix tendre. xxxix

L’or et le tendre aiment bien se marier ensemble.

Et de noces d’or et du tendre xl

On trouve l’or aussi sous le sang de la cuirasse.

Voix de l’Orgueil ; un cri puissant, comme d’un cor.

Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or xli

L’or est souvent lié au sang,

Ton sang qui s’amasse

En une fleur d’or xlii,

à la myrrhe, à l’encens,

La myrrhe, l’or et l’encens

Sont des présents moins aimables

Que de plus humbles présents

Offerts aux Yeux adorables.xliii

et avec la soie

Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,

De beaux démons, des satans adolescents, xliv

Ainsi qu’avec l’ombre,

D’arbres au vent et de poussière d’ombre et d’or.xlv

avec le feu,

Avec de l’or, du bronze et du feu dans la voix xlvi

et la bataille,

C’est le contact, c’est le conflit

Dans le sens, pur alors, qu’on lit

Sur l’or lucide des batailles.

Fi des faciles compromis! xlvii

L’or est liquide.

L’or fond et coule à flots et le marbre éclate xlviii

Il coule dans le sexe,

Et tumultueuse et folle et sa bouche

Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises; xlix

— ici évasive allusion, mais là nommé vase:

À ton étreinte, bras très frais, souple et dur flanc,

Et l’or mystérieux du vase pour l’extase. l

L’or est doux.

Son âme en blanc linceul, par l’espace éclairci

D’une douce clarté d’or blond qui flue et vibre

Monte au plafond ouvert désormais à l’air libre

Et d’une ascension lente va vers les cieux. li

L’or, l’or, toujours l’or, et encore de l’or.

La Gueule parle: « L’or, et puis encore l’or,

Toujours l’or, et la viande, et les vins, et la viande,

Et l’or pour les vins fins et la viande, on demande

Un trou sans fond pour l’or toujours et l’or encor ! »

La Panse dit : « À moi la chute du trésor !

La viande, et les vins fins, et l’or, toute provende,

A moi ! Dégringolez dans l’outre toute grande

Ouverte du seigneur Nabuchodonosor ! lii

Qu’est-ce que l’or, enfin?

C’est le temps.

A ce mien passé d’or vanné représenté

Par un Génie en l’air, misère et liberté liii

C’est l’âme.

On fut jeune et on l’est encor,

Cœur de diamant, âme d’or

Pur et dur, un trésor à prendreliv

L’Or c’est l’Unique.

_______________________

iVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

iiVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

iiiVerlaine. Poèmes saturniens. Prologue

ivVerlaine. Jadis et naguère. Langueur

vVerlaine. Poèmes saturniens. Résignation

viVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

viiVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

viiiVerlaine. Poèmes saturniens. Nevermore

ixVerlaine. Poèmes saturniens. Voeu

xVerlaine, Chair, Chanson pour elle.

xiVerlaine. Cellulairement. Amoureuse du diable.

xiiVerlaine. Jadis et naguère. Les uns et les autres. Scène 8

xiiiVerlaine. Poèmes saturniens. Sérénade

xivVerlaine. Poèmes saturniens. Lassitude

xvVerlaine use à l’occasion de clichés, sans trop de modération, mais pour s’en détacher aussitôt, en une pirouette. Voici quelques exemples de clichés choisis (« franc comme l’or », « rouler sur l’or », « le veau d’or », « le silence d’or »), et de leurs envols ultérieurs:

 » (…) franche

Comme l’or, comme un bel oiseau sur une branche ».

Bonheur, Œuvres complètes, Tome II.

« Tu nageais dans l’argent et tu roulais sur l’or,

Et, pour te faire heureuse et belle mieux encor,

Une passion vraie et forte t’avait prise,

Qui t’exalta longtemps comme un bon vin qui grise. »

Élégies, Œuvres complètes, Tome III.

« Vous voulez tuer le veau gras

Et qu’un sonnet signe la trêve.

Très bien, le voici, mais mon rêve

Serait, pour sortir d’embarras

Et nous bien décharger les bras

De la manière la plus brève,

— Tel un lourd fardeau qu’on enlève—

Que ce veau fût d’or et très gras. »

Dédicaces, A Léon Vanier, Œuvres complètes, Tome III.

« Le bruit de ton aiguille et celui de ma plume

Sont le silence d’or dont on parla d’argent.

Ah ! cessons de nous plaindre, insensés que nous fûmes,

Et travaillons tranquillement au nez des gens ! »

Vers sans rimes, Œuvres complètes, Tome III.

xviVerlaine. Cellulairement. Amoureuse du diable.

xviiVerlaine. Poèmes saturniens. Grotesques

xviiiVerlaine. Jadis et naguère. Sonnets et autres vers

xixVerlaine. Amour. Angélus de midi

xxVerlaine. Poèmes saturniens. Sub urbe

xxiVerlaine. Poèmes saturniens. Epilogue

xxiiVerlaine. Amour. Bournemouth

xxiiiVerlaine. Sagesse. XIX

xxivVerlaine. Romances sans paroles. Bruxelles. Chevaux de bois.

xxvVerlaine. Poèmes saturniens. Monsieur Prudhomme

xxviVerlaine. La bonne chanson. Avant que tu ne t’en ailles

xxviiVerlaine. Romances sans paroles. Beams

xxviiiVerlaine. Poèmes saturniens. César Borgia

xxixVerlaine, Épigrammes, 11, Œuvres complètes, Tome III.

xxxVerlaine. Jadis et naguère. Les loups

xxxiVerlaine. Jadis et naguère. Les vaincus

xxxiiVerlaine. Poèmes saturniens. La mort de Philippe II

xxxiiiVerlaine. Poèmes saturniens. Epilogue

xxxivVerlaine. Romances sans paroles. Bruxelles. Simples fresques.

xxxvVerlaine. Fêtes galantes. Les indolents.

xxxviVerlaine. Fêtes galantes. L’amour par terre

xxxviiVerlaine. Sagesse. XX

xxxviiiVerlaine. La bonne chanson. VIII

xxxixVerlaine. La bonne chanson. XI

xlVerlaine. Sagesse. Ecoutez la chanson bien douce.

xliVerlaine. Sagesse. XIX

xliiVerlaine. Sagesse. Du fond du grabat

xliiiVerlaine. Liturgies intimes. Rois

xlivVerlaine. Jadis et naguère. Crimen amoris

xlvVerlaine. Sagesse. Parisien, mon frère à jamais étonné

xlviVerlaine. Amour. Bournemouth

xlviiVerlaine. Épigrammes, 10, Œuvres complètes, Tome III.

xlviiiVerlaine. Jadis et naguère. Les vaincus

xlixVerlaine. Parallèlement. Pensionnaires

lVerlaine. Prologue supprimé à un livre « d’invectives ».Œuvres complètes, Tome II.

liVerlaine. Jadis et naguère. La grâce

liiVerlaine. Amour. Sonnet héroïque

liiiVerlaine. Dédicaces. A Armand Sinval, Œuvres complètes, Tome III.

livVerlaine. Épigrammes, Œuvres complètes, Tome III, p.236.

L’Homo erectus et l’avenir de la conscience


« Charles Sanders Peirce »

Il y a plus de deux millions d’années, – bien avant Homo sapiens donc –, les hominidés appartenant aux espèces Homo abilis, puis Homo erectus, considéraient déjà, attentivement, le monde dangereux et changeant dans lequel ils étaient plongés, et n’agissaient pas impunément sans quelque réflexion préalable, ni sans chercher à tirer avantage, avant toute initiative, des leçons des expériences passées. Ces examens attentifs, constants, ces pensées nourries de perceptions aiguës, d’émotions fortes ou mêlées, et corsées d’anticipations nécessaires, représentaient pour eux un effort conscient d’organiser le monde, et de s’y placer favorablement, afin d’agir le mieux possible, du point de vue de la survie de l’individu et de la tribu.

Les plus doués parmi eux, – certains jeunes à l’esprit particulièrement délié, ou quelques vieillards à la longue expérience –, notèrent sans doute, jour après jour, des régularités, des répétitions, des associations et des enchaînements d’événements successifs, ou concomitants.

Ces corrélations, certaines évidentes, d’autres plus cachées, n’étaient peut-être pas encore pour eux interprétables comme ce qu’on appela bien plus tard des ‘causes’ et des ‘effets’, mais elles finirent par leur faire une impression durable, et les induisirent à transformer leurs pratiques, leurs habitudes, et peut-être même à donner des perspectives neuves à ce qui leur tenait de ‘vision du monde’.

Ils percevaient, plus ou moins confusément, mais assez clairement cependant pour faire la différence avec les espèces concurrentes, des ensembles de faits et d’observations. Ils les mémorisaient, instruits par le succès ou l’échec, et ils tentaient peut-être de les ordonner ou de les classer, suivant les principaux genres de préoccupations qui les animaient alors, – la nourriture, le danger, la vie de la tribu, et même l’espoir d’un meilleur futur, dans un monde immense et ouvert.

Dans une expérience de pensée analogue à celle que je viens de brosser à grands traits, mais seulement réduite à une simple formule, « l’aube première de la cognition » (the first dawn of cognition), émise lors d’une conférence à l’automne 1872, Charles S. Peircei proposa une hypothèse particulièrement stimulante.

Stimulante certainement, – et aussi susceptible d’une éventuelle généralisation et application à notre propre époque, qualifiée si improprement de « moderne », et dont on ne sait encore si elle est l’aube de quelque ère radieuse, ou le crépuscule d’un âge à l’agonie.

Cette hypothèse est que la conscience a un jour pris ‘conscience’ qu’elle constituait un « résidu », inexplicable et inentamable par la pensée même.

Nul doute que, dans la multitude chaotique des expériences et des événements vécus par eux, les hominidés connurent à leur manière les prémisses d’une « aube première de la cognition ». Celle-ci leur permit de commencer à ordonner et à classer cette multitude chaotique, – selon des catégories sans doute beaucoup plus simples que celles dont Aristote se servit, quelques vingt mille siècles plus tard.

Lorsque tout ce qui était à ordonner et à classer le fut en effet, alors il resta encore, planant dans la conscience de Homo abilis ou de Homo erectus, ce que Peirce appela un « résidu » (residuum) , – qui n’entrait dans aucune des classifications ou des catégories à la mode dans ces époques fort reculées.

Ce « résidu », inclassable par la pensée, était la pensée elle-même.

Après que la pensée d’Homo abilis, ou d’Homo erectus, eut considéré toutes choses pertinentes et accessibles selon leurs points de vue respectifs, elle s’accorda un peu de loisir, et se mit à penser à vide.

Alors, il resta sans doute à ces Homo pré-sapiens encore un peu de force mentale et de disponibilité psychique pour réfléchir au phénomène de la pensée elle-même, ou si l’on préfère, au mystère patent de leur propre conscience, en tant qu’elle pouvait se révéler à la fois en éveil, consciente, perplexe et inoccupée.

Car, de la conscience, ils n’en manquaient certes pas. Comment auraient-ils pu survivre sans une conscience alerte, vigilante, informée et adaptée à la réalité les cernant de toute part ?

Et comment ne pas croire que ces Homo, possédant déjà des formes opérationnelles de conscience, ou tout au moins de proto-conscience, n’ont pas commencé, après quelques millénaires, à avoir aussi conscience de l’existence même de leur propre (proto-)conscience ?

Faisons une hypothèse.

Quand un Homo commença à penser à sa propre pensée, dans un temps d’inoccupation pratique, il était déjà presque cartésien. En tout cas il était déjà philosophe, ne serait-ce qu’en entr’apercevant la nature double de sa pensée réfléchissant sur elle-même.

Il découvrit que sa propre pensée pouvait être, dès lors, à la fois le moyen de la réflexion et son objet même, l’outil de la recherche et la finalité de cette recherche même.

L’on dira : Un Homo erectus précartésien ? Quel anachronisme !

Je ne crois pas que cela soit un anachronisme. A partir du moment où quelque forme de conscience dispose précisément de la capacité d’être consciente de quelque chose, elle est en mesure, par nature, d’être aussi consciente d’elle-même, fût-ce de façon subliminale.

Il me semble que le point essentiel à souligner dans le phénomène, sans cesse émergent de la conscience, à travers les âges, et parmi d’innombrables espèces, c’est son infinie variété phénoménale, cependant marquée du même sceau, et concentrée dans le même paradigme : un sujet conscient commence toujours par être conscient de quelque chose.

Ce dont il est conscient peut ensuite s’élargir, s’approfondir, s’affiner, autant que l’on voudra. Mais ce qui reste absolument constant, c’est que cette puissance de la conscience d’être consciente de quelque chose doit pouvoir aussi s’appliquer à elle-même.

Tout forme de conscience, aussi émergente soit-elle, a pour horizon certain, d’être, en puissance, consciente de sa propre capacité de conscience.

En quoi cette affirmation, dont les sceptiques douteront qu’elle puisse s’appliquer à la conscience d’Homo erectus, peut-elle servir de leçon aux « modernes », comme je le suggérais un peu plus haut ?

Il me faut, là encore, citer Charles Peirce, qui m’ouvrit tout un champ prometteur par le moyen d’une seule formule, frappante, et résolument anti-hégélienne: « Il n’y a pas d’accomplissement concevable de quelque vie rationnelle, sinon un progrès vers un accomplissement ultérieur. » (‘There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment’.)ii Cette phrase vient en conclusion d’une attaque éclair contre le système d’Hegeliii, que C.S. Peirce jugea fondamentalement « anti-évolutionnaire » et « anti-progressiste » parce qu’il représente la pensée comme pouvant atteindre un ‘accomplissement parfait’. Si la pensée peut ‘s’accomplir parfaitement’, c’est qu’elle n’est plus alors un ‘penser’, – en tant qu’elle ne pense désormais plus, prétendant avoir pensé tout le pensable. A toutes les époques, on est tenté, me semble-t-il, de reproduire l’erreur d’Hegel, et de croire que tout ce qui est pensable peut se laisser prendre aux filets des raisonnements du moment.

Il faut maintenant être un peu prophète, et certainement assez poète, pour humer l’odeur capiteuse mais lointaine des possibles.

Tout bien réfléchi, la pensée, rationnelle ou poétique, intellectuelle ou prophétique, ne vaut en fin de compte que par sa seule puissance d’ouverture au futuriv, son saut (impensé) de l’ange, l’esquisse de son bond de mille lieux vers d’innommables génies restant à venir, et qui sauront, eux, découvrir en nos balbutiements, un signe sincère, à eux adressés, pour qu’ils s’en saisissent, et qu’ils continuent, relais eux-mêmes, bien plus loin encore, la course à la lettre infinie de l’Esprit. Comme quelque éclat d’os d’un unique Homo ergaster ou la dent rare d’un Homo georgicus ouvrent au paléontologue des perspectives inouïes vers le passé lointain du genre Homo, il faut rêver, encore et encore, que nos pensers courts, nos raisons molles, nos rêves étroits, porteront, sans doute bien malgré nous, vers l’avenir indécelable, quelque semence précieuse à la cosmique panspermie, et que la chaleur infime de nos âmes sans flamme réchauffera un peu les doigts gourds des dieux…

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iCharles S. Peirce. Third Lecture [How can Thought Think of Itself?].MS 192 (Robin 395): Writings 3, 10-11,Summer-Fall 1872. Un passage m’a particulièrement inspiré , et m’a donné le moyen d’introduire cet article: « At the first dawn of cognition we began to compare and consider the objects about us. Our thought first assigned to things their right places and reduced the wild chaos of sensuous impressions to a luminous order. But after thought had classified everything a residuum was left over, which had no place in the classification. This was thought itself. What is this which is left over? After thought has considered everything, it is obliged next to think of itself. Here it is at once means and end. The question is, what is thought,—and the question can only be answered by means of thought. » Je remercie particulièrement Nathalie Van Bockstaële (Cambridge, MA) d’avoir attiré récemment mon attention sur les travaux de Charles S. Pierce, et sur leurs liens possibles avec mes propres préoccupations sur la question de la nature de la conscience et les conditions de son émergence.

ii Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

iii« Where Hegel went wrong – [Hegel’s] system, not in its deeper and truer spirit, but as it is worked out, and notwithstanding a sop tossed in one of the closing sections, is anti-evolutionary, anti-progressive, because it represents thought as attaining perfect fulfillment. There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment. » Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

ivCf. C.S. Peirce. «That The Significance Of Thought Lies In Its Reference To The Future ».« It appears then that the intellectual significance of all thought ultimately, lies in its effect upon our actions. Now in what does the intellectual character of conduct consist? Clearly in its harmony to the eye of reason; that is in the fact that the mind in contemplating it shall find a harmony of purposes in it. In other words it must be capable of rational interpretation to a future thought. Thus thought is rational only so far as it recommends itself to a possible future thought. Or in other words the rationality of thought lies in its reference to a possible future. » MS 239 (Robin 392, 371): Writings 3, 107-108, Summer 1873.

La loi de l’attraction universelle des consciences


« Isaac Newton »

Dans un article précédent, Le paradis des rêveurs, nous invitions à méditer sur la double nature de la plante, qui s’enracine en-bas, ou dans l’estomac, pour les matérialistes, ou au contraire en-haut, dans la philosophie du Véda. Dans les deux cas, la plante et ses racines résument leurs visions respectives du monde.

Fort peu védique, mais intrinsèquement moderne, l’hylozoïsmei, pour sa part, voit la vie « sourdre » de la matière elle-même, ce qui est encore une métaphore. La « source » peut passer pour être, en quelque sorte, analogue à la « racine ». En tout, toujours et partout, la vie suppose la présence immanente d’un même principe interne et autonome d’engendrement, source ou racine, qui anime toutes choses.

Non moins moderne, et plutôt plus encore, le matérialisme, est par définition éminemment immanent. Il nie a priori toute idée d’âme en la vie, et il tue (dans l’œuf) toute idée d’esprit au sein de la matière. Sa fin vise à assimiler, à digérer dans l’estomac matériel toute idée de l’esprit, ou de son essence, ce qui revient au même.

Kant, quant à lui, n’est pas du tout moderne. Il affirme qu’un monde immatériel existe. Immensément vaste, ce monde comprend toutes les intelligences créées, les êtres raisonnables, mais aussi les consciences sensibles (de tous les animaux), et enfin tous les principes de vie, quels qu’ils puissent être, et qui se trouvent répandus partout dans la nature, par exemple dans les végétaux.

Parmi les « intelligences créées », quelques-unes sont liées à la matière. Nous le savons, car nous l’expérimentons en nous-mêmes, ce sont elles qui, par cette alliance si spéciale, forment les « personnes ».

D’autres « intelligences créées » ne sont pas liées à la matière. Elles peuvent rester isolées, ou bien se lier à d’autres esprits, ou s’associer plus ou moins étroitement à d’autres entités encore, ayant un statut intermédiaire entre la matière et l’esprit.

Toutes ces natures immatérielles (les intelligences, les consciences, les principes) exercent leur influence (immatérielle) dans le monde corporel, selon des voies et moyens qui restent incompris.

Parmi elles, il y a tous les êtres dits « raisonnables », qu’ils soient présents sur la terre ou gîtant, vraisemblablement, ailleurs dans l’univers. De par l’usage de leur raison, dont c’est la fin, ils n’ont pas vocation à rester séparés (de la matière). La raison est un autre nom pour désigner un principe immanent, ordonnateur et régulateur, dont les êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres en qui la raison est immanente) se servent pour animer l’étoffe (irrationnelle) de la matière, et la constituer comme entité « vivante ».

On peut supputer que les êtres dits raisonnables entretiennent avec les autres intelligences créées divers échanges ou communications, en accord avec leurs natures respectives.

Ces communications ne sont alors pas limitées par les corps, ni par les contraintes habituelles de la vie matérielle. Elles les transcendent. Elles ne s’affaiblissent pas non plus avec l’éloignement dans l’espace ou dans le temps, et elles ne disparaissent pas lorsque la mort survient.

Selon ces vues générales, l’âme humaine, qui est un cas particulier de ces natures immatérielles et raisonnables, devrait donc être regardée comme liée déjà, dans la vie présente, aux deux mondes, le monde immatériel et le monde corporel.

L’âme singulière est liée avec un corps particulier, ce qui en fait une personne absolument unique. Elle perçoit nettement l’influence matérielle du monde corporel. Comme elle fait aussi partie du monde des esprits, elle ressent également les influences des natures immatérielles, et peut percevoir, dans certains cas, leurs immatérielles effluves.

A la mort, aussitôt que la liaison corporelle a cessé, l’âme continue d’être en communauté impalpable avec les natures spirituelles.

Sans doute, elle devrait être alors, étant enfin séparée du corps, mieux en mesure de se faire une plus claire intuition de sa propre nature, et de la révéler, de façon appropriée, à sa conscience intérieure.ii

D’un autre côté, il est probable que les autres natures spirituelles, celles qui ne sont pas « incarnées », ne peuvent avoir immédiatement conscience d’aucune impression sensible du monde corporel, parce qu’elles ne sont liées d’aucune manière à la matière.

N’ayant pas de corps propre, elles ne peuvent avoir conscience de l’univers matériel ni le percevoir, manquant des organes nécessaires. Mais elles peuvent exercer une influence subtile sur les âmes des hommes, parce qu’elles ont une nature analogue à la leur.

Les unes et les autres peuvent même entretenir un commerce réciproque et bien réel, capable de progresser et de s’enrichir.

Cependant les images et les représentations formées par des esprits qui dépendent encore du monde corporel, ne peuvent pas être communiquées aux êtres qui sont purement spirituels.

Réciproquement, les conceptions et les notions de ces derniers, qui sont des représentations intuitives correspondant à l’univers immatériel, ne peuvent pas passer en tant que telles dans la claire conscience de l’homme.

Ajoutons que les idées et les représentations des êtres purement spirituels et des esprits humains ne sont sans doute pas de même espèce, et sont donc très difficilement transmissibles et partageables en tant que telles, sans avoir été digérées au préalable.iii

Au nombre des idées ou des représentations qui peuvent mettre l’esprit humain radicalement en mouvement, stimuler en lui un désir aigu de métamorphose, et entamer sa transformation en un « homme nouveau », les plus puissantes peuvent lui paraître tout à fait inouïes, inexplicables, parfaitement capables même de le « submerger » ou le « noyer ».

D’où viennent-elles ?

D’un monde immatériel, celui des Muses, ces inspiratrices réputées venir au secours des créateurs, et des esprits désarmés?

En tant que phénomènes, elles paraissent aussi pouvoir émerger spontanément du plus profond intérieur de l’homme lui-même.

Les plus élevées d’entre elles n’ont a priori aucun rapport avec l’utilité personnelle ou avec les besoins immédiats, pratiques, individuels, des hommes qui les reçoivent.

Mais peut-être ont-elles quelque utilité pour des besoins lointains, théoriques, universels, qui concernent l’univers entier ?

Elles sont d’ailleurs capables de se transporter à nouveau, sortant de la sphère de conscience assignée à une personne particulière, par une sorte de contagion, de contamination, s’étendant vers l’extérieur, bien loin au-delà de ce que l’on peut imaginer.

Elles vont loin, touchant au passage de leur puissance nouménale et numineuse d’autres êtres raisonnables qu’elles affectent à leur tour.

Il y a donc deux types de forces spirituelles, les unes, centripètes, où l’intérêt personnel domine absolument, et les autres, centrifuges, qui se révèlent lorsque l’âme est en quelque sorte poussée hors d’elle même et attirée vers autrui.iv

Les lignes de force et d’influence que nos esprits sont capables de recevoir ou de concevoir ne convergent donc pas simplement en chacun de nous, pour s’y cantonner.

Il y a aussi des forces qui peuvent se mouvoir puissamment hors de nous, hors de notre propre for intime, et parfois malgré nous, – pour atteindre d’autres personnes, d’autres esprits.

Et même caresser les confins.

De là, on déduit que des impulsions irrésistibles peuvent emporter l’homme fort loin de l’intérêt personnel, y compris jusqu’au sacrifice ultime.

La forte loi de la justice, et la loi un peu moins impérieuse de la générosité et de la bienfaisance, qui ne manquent de se montrer assez universellement dans la nature humaine, peuvent y porter l’une ou l’autre, suivant les circonstances, et selon la tessiture spécifique de tels ou tels esprits, conditionnés par leurs aspirations profondes, soudainement révélées.

C’est ainsi que dans les mobiles apparemment les plus intimes, nous nous trouvons dépendre en fait de lois universelles, dont nous n’avons pas même un peu conscience.

Mais il en résulte aussi, dans le monde de toutes les natures pensantes, la possibilité d’une unité et d’une communion générales obéissant à des lois toutes spirituelles, et par cet effet, préparant de nouveaux degrés de métamorphose.

Newton appela ‘gravitation’ la tendance de tous les corps matériels à se rapprocher. Il traita cette gravitation comme un véritable effet d’une activité universelle de la matière, à laquelle il donna le nom d’« attraction ».

On pourrait, de façon analogue, se représenter le phénomène des pensées et des idées s’immisçant dans les natures pensantes, puis se révélant partageables, communicables, comme la conséquence d’une force universelle, une forme d’« attraction » par laquelle les natures spirituelles s’influencent mutuellement.

On pourrait nommer cette puissance, la « loi de l’attraction universelle des consciences ».

Poussant la métaphore, la force du sentiment moral pourrait bien n’être dès lors que la dépendance ressentie par la volonté individuelle à l’égard de la volonté générale, et la conséquence des échanges d’actions et de réactions universelles, dont le monde immatériel se sert pour tendre à sa manière à l’unité.v

L’âme humaine, dans cette vie, occupe toute sa place parmi les substances spirituelles de l’univers, de même que, d’après les lois de l’attraction universelle, les matières répandues dans l’immensité de l’espace ne cessent de se lier par des liens d’attraction mutuelle, et que les particules élémentaires elles-mêmes, loin de rester confinées dans une étroite granularité, emplissent l’univers entier de leurs potentiels quantiques de champ.

Quand les liens de l’âme et du monde corporel sont rompus par la mort, on peut supputer qu’une autre vie dans un autre monde (spirituel) serait la conséquence naturelle des innombrables liaisons déjà entretenues dans cette vie.

Le présent et l’avenir seraient donc formés comme d’une seule pièce, et composeraient un tout continu, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de l’esprit.vi

S’il en est ainsi du monde spirituel et du rôle qu’y joue notre esprit, il n’est plus étonnant que la communion universelle des esprits soit un phénomène ordinaire, et bien plus répandu qu’on ne l’admet en général.

L’extraordinaire, en fait, réside bien plus dans l’absolue singularité des phénomènes psychiques touchant telle ou telle personne singulière, individuée, que dans leur existence même, qui semble fort répandue de par l’univers.

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i Doctrine philosophique qui soutient que la matière est douée de vie par elle-même.

iiCf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.21

iiiIbid. p.22

ivIbid. p.23

vIbid. p.23-24

viIbid. p.26

Le paradis des rêveurs


« Hermann Boerhaave »

Le royaume des ombres est le paradis des rêveurs. Ils y trouvent une terre illimitée, où ils peuvent établir des demeures à volonté. Des vapeurs hypocondriaques, des contes pour enfants, et des miracles monastiques leur fournissent d’abondants matériaux.’i

Kant

L’ombre n’est pas moderne. L’éclat des Lumières ne supporte pas la concurrence des ténèbres. La luminosité est désormais requise toujours davantage, dans tous les domaines, les arts et les sciences, et ceux liés à la tourbe, à la fange et à la nuit.

Faut-il décidément, avec dédain, abandonner les rêveurs nocturnes à leurs songes oiseux, à leurs recherches vaines, et vouer ses jours au clair et à l’utile ?

A cette question ancienne, Kant répondit par un curieux opuscule, Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique.ii

Un texte avec un tel titre est-il aujourd’hui seulement lisible ?

Un « homme qui rêve », passe encore. Mais un « homme qui voit des esprits » !

Et de la « métaphysique » !

Les modernes, on le sait assez, ne croient ni aux « esprits », ni à la « vision », ni à la « métaphysique ».

La plupart sont pragmatiques, et d’un matérialisme non modéré.

Mais quelques-uns, parmi les plus réalistes même, consentent encore, devant l’évidence factuelle, à concéder l’existence de phénomènes « immatériels », et attribuables, à la rigueur, à ce que l’on peut appeler l’« esprit », par quelque entraînement culturel, dû à la tradition.

L’esprit n’étant qu’une émanation de la matière, son « essence » n’est en rien « spirituelle ». Il présente seulement une phénoménologie spécifique, que la psychologie de la cognition se charge d’éclairer, et dont les imageries cérébrales commencent de cartographier les formes élémentaires.

L’esprit des modernes n’a pas d’essence, ni d’âme bien sûr, et n’est plus qu’un épiphénomène, une sorte d’exsudation neuro-synaptique, une vapeur matérielle.

Et que trouve-t-on dans cet épiphénomène, cette exsudation, cette vapeur ?

De la mémoire, de la volonté, et de la raison.

« Un esprit, disent [les sages modernes], c’est un être doué de raison. Rien donc d’étonnant si l’on voit des esprits ; qui voit un homme voit un être doué de raison. »iii

Le moderne voit dans l’esprit rien moins que l’âme, certes, – mais rien de moins que la raison…

Quand le sage moderne « voit des hommes », alors il « voit  des esprits », puisqu’il « voit des êtres raisonnables », selon l’acide remarque de Kant, non dénuée d’une certaine ironie métaphysique.

Le sage moderne a une bonne vue, il faut le reconnaître, et bien meilleure que celle de Kant, qui quant à lui, fait l’aveu sincère de sa réelle ignorance en la matière :

« Je ne sais pas s’il y a des esprits ; bien plus, je ne sais pas même ce que signifie le mot esprit. Cependant, comme je l’ai souvent employé moi-même, ou que j’ai entendu les autres s’en servir, il faut bien qu’on y attache quelque signification, que ce qu’on entend par là soit une chimère ou une réalité. »iv

L’esprit est-il un phénomène matériel, une chimère absconse ou une réalité immatérielle? Ou ce mot a-t-il une autre signification ?

Pour le moins, l’esprit dispose d’un lieu matériel, pour organiser son apparition, et son action, – le cerveau, où il siège, comme une araignée.

«  L’âme de l’homme a son siège dans le cerveau ; elle y a son siège en une place imperceptible. Elle s’y sent comme l’araignée au centre de sa toile. (…) J’avoue que je suis très porté à affirmer l’existence de natures immatérielles dans le monde, et à ranger mon âme même parmi ces êtres. Mais alors quel mystère que l’union de l’âme et du corps ? »v

Le mystère est moins dans l’âme immatérielle en tant que telle que dans ce qu’il faut se résigner à appeler « l’union » de l’immatériel et du corporel, union dont personne, aujourd’hui encore, ne conçoit comment elle s’opère, ni comment elle est même simplement possible.

Et pourtant elle est possible, puisqu’il suffit d’observer sa propre conscience pour avoir confirmation du phénomène.

Une telle « union » semble nier l’essence respective du « matériel » et de l’« immatériel » et annuler la distance nécessaire dans laquelle ils se cantonnent, par définition, l’un par rapport à l’autre. Cela pose un problème « difficile », non résolu à ce jour.

Et pourtant, même si on ne voit pas l’esprit, on voit bien que l’esprit meut ce qui manque d’esprit, précisément. Il le meut, mais comment ? Et en quel point précis, le levier de l’esprit se met-il à soulever l’immense inertie de la matière ?

Kant propose une explication, en plongeant le regard de son propre esprit au plus profond de l’intime de la matière :

« Il semble qu’un être spirituel soit intimement présent à la matière à laquelle il est uni, et qu’il agit non sur les forces des éléments avec lesquelles ces éléments sont en rapport entre eux, mais sur le principe interne de leur état ; car chaque substance, et même un élément simple de la matière, doit cependant avoir quelque activité interne comme principe de l’action externe, quoique je ne puisse pas dire en quoi consiste cette activité. »vi

L’idée de Kant est que l’esprit (immatériel) agit sur un certain « principe interne » (lui aussi immatériel), qui régit non la matière elle-même ou ses éléments, mais son état le plus profond, où se révèle une « activité interne », – et où réside son essence indécelable.

Ce « principe interne », en tant qu’il est un « principe », ne peut être matériel.

S’il l’était, ce ne serait plus un « principe ». Et si la matière était « sans principe », elle serait pur chaos, sans ordre ni raison.

Les matérialistes répliqueront bien sûr que la matière n’a pas besoin de « principe immatériel », puisqu’elle est , bien en évidence, dans sa réalité immanente, et qu’elle s’est très bien passé de tout principe pour « exister », simplement comme telle, éternellement, depuis un nombre respectable de milliards d’années.

On rétorquera que la matière n’en menait pourtant pas large, juste avant le Big Bang, ne sachant pas alors si elle allait être réduite à néant aussitôt née, du fait des conditions fort restrictive mises à son apparition réelle, en vertu justement de quelques considérations de « principe », dont la physique la plus moderne peine encore à expliquer le pourquoi, mais dont elle énumère avec sidération la précision des pré-requis, dont les « constantes universelles » donnent quelque idée.

Mais qu’est-ce qui fait que ces constantes existent ? Quelle est leur essence ?

Pour avancer, et dépasser ces querelles entre matérialistes et idéalistes, trop caricaturales, et qui ne mènent nulle part, il faudrait tester quelque autre voie, davantage en surplomb.

On pourrait supputer l’existence d’autres chemins, qui mèneraient, quant à eux, quelque part… même s’il fallait pour cela affronter les « ombres », le « vide » et la « non-existence », – tel Énée cherchant Anchise aux Enfers, avec la Sibylle.

« Ibant obscuri sola sub nocte per umbras,

Perque domos Ditis vacuas et inania regna. »vii

(Ils allaient, obscurs, dans la nuit solitaire, à travers les ombres,

les demeures vides du Richeviii, et les royaumes sans existence.)

Les Anciens, qui n’étaient pas modernes, cultivaient cette ‘philosophie secrète’ qui ouvre des voies et des chemins.

Le monde immatériel des esprits et des âmes était considéré comme un royaume cohérent, subsistant par lui-même, quoique n’existant pas selon les critères du monde matériel, dont ceux de l’apparence tangible ou visible.

Toutes ses parties étaient unies entre elles par des liaisons serrées, réciproques, et des échanges constants, sans qu’il fût besoin que des corps ou des matières leur servissent de support.

Platon expliquait qu’à la conception, des esprits spécifiques descendaient d’aventure en ce bas-monde, et se mettaient à entretenir un commerce étroit avec des corps particuliers, à eux alloués selon des procédures, les unes choisies, les autres ignoréesix.

Pendant le temps de la vie, ce temps de la liaison ad hoc des esprits et des corps, les esprits incarnés peuvent avoir, par ailleurs, d’autres relations directes, immatérielles, avec d’autres esprits (incarnés ou non).

C’est là une conjecture, mais elle est compatible avec la logique intrinsèque de l’immatériel.

Que des esprits immatériels aient le désir et la possibilité d’entretenir des relations avec d’autres esprits immatériels – d’une manière et pour des raisons qui échappent naturellement tant à la perception corporelle qu’à l’intelligence humaine, peut s’expliquer précisément par leur nature immatérielle, affranchie de toutes les contraintes de la matière, et possédant ses fins propres.

Dans une sorte de rêve idéal, dont Kant fut l’un des promoteurs, on pourrait imaginer que tous les êtres appartenant au monde immatériel, tous les membres de la série infinie, inconnaissable, des natures psychiques, contribuent plus ou moins effectivement au grand Tout de l’Immatériel, cette immense société des esprits, étroitement unie, constamment active, dans la chaleur et l’ardeur de leurs communions bouillonnantes, poursuivant leurs logiques propres, vers des fins dont on ignore tout, sauf leur réalité putative.

Quelques flammèches, parcimonieuses et beaucoup moins brûlantes, ici et là échappées de ce grand Tout, pourraient, virevoltantes, fugaces, s’envoler et descendre, comme en mission commandée, en sus de leur destinée première, pour venir animer et vivifier quelques corps précis, choisis dans le sein de la matière (matière sans cela inerte, inféconde et inanimée).

On peut concevoir que la vie, à la fois matérielle et immatérielle, s’étendant de règne en règne, changeant souplement de mondes, s’inclinant des hauteurs de l’esprit jusqu’aux profondeurs de la matière, ou à l’inverse, jaillissant des abysses vers les hauteurs, se perpétue et se différencie sans cesse, par le dualisme et la conjugaison que permet et que favorise l’existence de deux principes, un principe du ‘matériel’ et un principe de l’‘immatériel’.

Il reste à se demander jusques à quelles extrémités cette vie, au principe double, peut descendre ou bien monter, afin, dans les deux cas, de poursuivre son œuvre continue de métamorphose.

Jusques à quelles confins de la nature la vie s’étend-elle ? Quand le monde froid de la vraie non-vie commence-t-il ? Et quels plasmas brûlants, ultra-séraphiques, les esprits peuvent-ils affronter ?

Ce sont là des points qui ne pourront peut-être jamais être élucidés avec certitude.

Mais d’aucuns ont cru pouvoir identifier cette mythique frontière, du moins celle qui se profile vers le bas.

Hermann Boerhaave a dit fameusement que « l’animal est une plante qui a ses racines dans l’estomac »x.

C’est dans cet organe, certes essentiel, que se dessineraient les lignes du grand partage, entre la plante et l’animal d’une part, – et le spirituel, d’autre part, qui n’en serait que la fleur, ou l’arôme…

Il n’est pas d’exemple plus clair du contraste avec la vision de la Bhagavad Gîta. Celle-ci use aussi, pourtant, de la métaphore végétale, mais en change complètement le sens.

« Racines-en-haut et branches-en-bas,

impérissable on dit l’Açvattha [le Figuier].

Les Mètres [du Véda] sont ses feuilles,

et qui le connaît connaît le Savoir [le Véda]. »xi

Quel est cet Açvattha, ce « figuier » ? Que sont ces racines-en-haut ?

La Kaṭha-Upaniṣad reprend l’image, en en dévoilant la métaphysique :

« Racines-en-haut, branches-en-bas,

est ce figuier éternel,

c’est lui le resplendissant, lui le brahman,

lui qui est appelé immortel,

sur lui s’appuient tous les mondes,

nul ne passe par-delà lui. »xii

Le grand Śaṅkara commente :

« Les racines sont le séjour suprême de Viṣṇu. L’arbre, racines-en-haut, du monde empirique a pour commencement le non-manifesté et pour fin l’inanimé. Il est appelé ‘arbre’ (vṛkṣa) en raison de l’acte de couper (vraścana). Il est fait de nombreux maux ininterrompus, comme naissance, vieillesse, mort et peine, à chaque instant il est différent. Aussitôt que sa vraie nature est en vue, elle est détruite comme de la magie, comme de l’eau dans un mirage, une ville imaginaire dans le ciel… Sa véritable réalité est déterminée par ceux qui désirent discerner la réalité : son essence est dans les racines, c’est le brahman suprême.»xiii

Par sa ‘racine’ étymologique, la figure de l’arbre incarne l’idée de coupure. De plus, l’arbre ne cesse de se ramifier, tant dans ses racines que dans sa ramure, qui représentent autant de coupures dans la continuité de sa croissance, en haut comme en bas.

De même, le monde ne cesse de ramifier ses possibles, et de croître par le haut et par le bas.

Le commentaire de Śaṅkara ajoute une autre idée. La vérité ne peut être approchée sans engendrer plus d’illusions encore. Plus on tente de dissiper les ombres qui l’entourent, les illusions qui la voilent, plus la vérité se dérobe.

Il est cependant une voie pour ceux qui désirent aller plus loin, plus profond, pour tenter de déterminer cette vérité si insaisissable. Elle consiste à suivre les racines de l’arbre jusqu’à leur origine même. Mais en suivant le buisson racinaire, on est vite submergé par la multiplication des radicelles, et de leurs bifurcations. Et toutes, au bout du bout de leurs myriades d’hyphes, pointent sur le vide et l’ombre… là où se tient, en son lieu, le brahman suprême.

_________________

iKant. A Preface which promises very little for discussion. « Une Préface qui nourrit très peu la discussion. » Traduit par P. Quéau. In Dreams of a Spirit-Seer. Illustrated by Dreams of Metaphysics. Ed. Swan Sonnenschein. London, 1900, p.37

ii« Comme il n’y a pas moins de sot préjugé à ne rien croire sans raison de ce qui est raconté par un grand nombre avec quelque apparence de vérité, qu’à croire sans examen tout ce que débite la rumeur publique, l’auteur de cet écrit, pour échapper au premier de ces préjugés, s’est laissé en partie aller au second. Il confesse avec une sorte d’humilité qu’il a été assez bon pour rechercher la vérité de quelques récits de cette espèce. Il a trouvé….. comme il arrive d’ordinaire quand il n’y a rien à chercher….. qu’il n’a rien trouvé. (…) Il en est donc résulté le présent mémoire, qui, ainsi qu’on s’en flatte, doit pleinement satisfaire le lecteur sur la nature de la question, puisqu’il ne comprendra pas le principal, qu’il ne croira pas une autre partie, et qu’il se moquera du reste. » Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.6

iiiIbid. p.7

ivIbid.

vIbid. p.14-15

viIbid. p.16

viiVirgile, Enéide, VI, 268 – 272 

viiiPluton, dieu des Enfers, porte aussi le nom latin de Dis, contraction de ditis, « riche ». Pluton, dieu des morts, est le plus riche de tous les dieux car le nombre de ses sujets s’accroît sans arrêt. C’est pour évoquer le même symbole que les Grecs appelaient Pluton le dieu des morts (Ploutos, richesse).

ixCf. le mythe d’Er. Platon, La République, Livre X (614 b – 621 d)

xCité par Kant, in Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863,

xiBhagavad Gîta, 15, 1. Trad. René Daumal

xiiKaU 2.3.1. Traduction Alyette Degrâces. Les Upaniad. Fayard, Paris, 2014, p.388

xiiiKaUB 2.3.1 cité par A.Degrâces. Les Upaniad. Fayard, Paris, 2014, p.388, note 1637

La Mort de la Mort


« John Donne »

Dans ses Poèmes saturniens, Verlaine chante la mort de Philippe II avec des rimes dures, bistres, ironiques et sincères.

Voici le moment final:

« Puis le râle des morts hurla dans la poitrine

De l’auguste malade avec des sursauts fous:

Tel l’ouragan passe à travers une ruine.

Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous,

Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,

Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.

— Philippe Deux était à la droite du Père. »

____

Innombrables les Poètes ayant chatouillé la Mort de leurs plumes indiscrètes.

Parmi les mieux doués, Donne.

Railleur, Donne provoque la Mort. Il veut l’humilier, l’écraser, et enfin l’annihileri. Il renverse les rôles absolument. C’est lui qui tient la faux désormais. En quelques phrases drues, il fauche la mort et la guerre, le poison et la maladie. La mort n’est plus qu’une esclave soumise au destin et au hasard, au pouvoir et au désespoir ; elle est enchaînée, et il y aura désormais de bien meilleurs sommeils qu’elle, opiacés ou rêveurs.

Au moment où la mort, la « pauvre mort », croit avoir vaincu, un court sommeil seulement nous sépare de l’éternité. Pirouette métaphysique. Grand saut de l’ange au nez du néant.

Le dernier vers du Sonnet de Donne, « And death shall be no more ; death, thou shalt die. », fait penser au mot de Paul: « Ô Mort, où est ta victoire ? »ii.

La formule de Paul évoque elle-même celle du prophète Osée quand il prononça des imprécations contre Ephraïm et les idolâtres de Juda:

« Et je les libérerais du pouvoir du Shéol ? Et je les délivrerais de la mort ? O mort, où est ta peste? Shéol, où est ta destruction? »iii

Il y a quand même une nuance importante entre Paul et Osée. Osée appelait la mort et la puissance du Shéol sur des hommes coupables. Paul annonce l’anéantissement de la mort même.

En cela Paul n’innove pas. Il renvoie à Isaïe, qui fameusement dit:

« Yahvé a fait disparaître la mort à jamais. »iv

Isaïe, Paul, Donne, Verlaine, à travers les siècles, partagent l’idée. La mort doit mourir un jour. Ils en sont sûrs : la mort mourra.

Qui a mieux à dire en la matière que le prophète, l’apôtre, le poète?

Les neurosciences?

___________

i

Death be not proud, though some have called thee

Mighty and dreadfull ; for, thou art not soe,

For, those, whom thou think’st, thou dost overthrow,

Die not, poore death, nor yet canst thou kill mee.

From rest and sleepe, which but thy pictures bee,

Much pleasure, then from thee, much more must flow,

And soonest our best men with thee doe go,

Rest of their bones, and soules deliverie.

Thou art slave to Fate, Chance, kings, and desperate men,

And dost with poyson, warre, and sickness dwell,

And poppie, or charmes can make us sleep as well,

And better then thy stroake ; why swell’st thou then ?

One short sleepe past, wee wake eternally,

And death shall be no more ; death, thou shalt die.

(John Donne, Sonnet X)

ii 1 Cor. 15.55

iii Os. 13,14

iv Is. 25,8

The Incapable Socrates


« Socrates »

Socrates presents a figure difficult to surpass, that of an eternal hero of philosophical thought. But during his life, he nevertheless found his master, – or rather his mistress, by his own admission.

In the Symposium, Socrates reports that a « foreign », Dorian woman, Diotima, had made no secret of her doubts about Socrates’ limited abilities in truly higher matters.

Diotima had told him, without excessive oratory precaution, that he knew nothing about the ‘greatest mysteries’, and that he might not even be able to understand them…

Diotima had begun by inviting Socrates to « meditate on the strange state in which the love of fame puts one, as well as the desire to secure for the eternity of time an immortal glory.» i

Speaking of the « fruitful men according to the soul », such as poets or inventors, like Homer and Hesiod, who possess « the immortality of glory », or Lycurgus, « safeguard of Greece », she had emphasized their thirst for glory, and their desire for immortality. « It is so that their merit does not die, it is for such glorious fame, that all men do all that they do, and all the better they are. It is because immortality is the object of their love! » ii

Certainly, the love of immortality is something that Socrates is still able to understand. But there are much higher mysteries, and beyond that, the last, most sublime ‘revelation’…

« Now, the mysteries of love, Socrates, are those to which, no doubt, you could be initiated yourself. As for the last mysteries and the revelation, which, provided you follow the degrees of them correctly, are the goal of these last steps, I don’t know if you are capable of receiving them. I will nevertheless explain them to you, she said. As for me, I will spare nothing of my zeal; try, you, to follow me, if you are capable of it!» iii.

Diotima’s irony is obvious. No less ironic is the irony of Socrates about himself, since it is him who reports these demeaning words of Diotima.

Diotima keeps her word, and begins an explanation. For anyone who strives to reach ‘revelation’, one must begin by going beyond « the immense ocean of beauty » and even « the boundless love for wisdom ».

It is a question of going much higher still, to finally « perceive a certain unique knowledge, whose nature is to be the knowledge of this beauty of which I am now going to speak to you »iv.

And once again the irony becomes scathing.

« Try, she said, to give me your attention as much as you can. » v

So what is so hard to see, and what is this knowledge apparently beyond the reach of Socrates himself?

It is a question of discovering « the sudden vision of a beauty whose nature is marvelous », a « beauty whose existence is eternal, alien to generation as well as to corruption, to increase as well as to decrease; which, secondly, is not beautiful from this point of view and ugly to that other, not more so at this moment and not at that other, nor more beautiful in comparison with this, ugly in comparison with that (…) but rather she will show herself to him in herself and by herself, eternally united to herself in the uniqueness of her formal nature »vi.

With this « supernatural beauty » as a goal, one must « ascend continuously, as if by means of steps (…) to this sublime science, which is the science of nothing but this supernatural beauty alone, so that, in the end, we may know, in isolation, the very essence of Beauty. » vii

Diotima sums up this long quest as follows:

« It is at this point of existence, my dear Socrates, said the stranger from Mantinea, that, more than anywhere else, life for a man is worth living, when he contemplates Beauty in herself! May you one day see her! » viii

The ultimate goal then is: « succeeding in seeing Beauty in herself, in her integrity, in her purity, without mixture (…) and to see, in herself, the divine Beauty in the uniqueness of her formal nature »ix.

Moreover, it is not only a question of contemplating Beauty. It is still necessary to unite with her, in order to « give birth » and to become immortal oneself…

Diotima finally unveils her deepest idea:

« Do you really think that it would be a miserable life, that of the man whose gaze is turned towards this sublime goal; who, by means of what is necessaryx, contemplates this sublime object and unites with it? Don’t you think, she added, that by seeing Beauty by means of what she is visible by, it is only there that he will succeed in giving birth, not to simulacra of virtue, for it is not with a simulacrum that he is in contact, but with an authentic virtue, since this contact exists with the authentic real?

Now, to whom has given birth, to whom has nourished an authentic virtue, does it not belong to become dear to the Divinity? And does it not belong to him, more than to anyone else in the world, to make himself immortal? xi

To see Beauty herself, in herself, is the only sure way to make oneself immortal.

Is this what Socrates himself is « incapable of »?

Is then Socrates « incapable » of giving birth to virtue?

By his own admittance ?

________________

iPlato. Symposium. 208 c

iiPlato. Symposium208 d,e

iiiPlato. Symposium 209 e, 210 a

ivPlato. Symposium 210 d

vPlato. Symposium210 e

viPlato. Symposium 211 a,b

viiPlato. Symposium 211 c

viiiPlato. Symposium 211 d

ixPlato. Symposium 211 e

xIn order to do this, one must « use thought alone without resorting to sight or any other sensation, without dragging any of them along with reasoning » and « separate oneself from the totality of one’s body, since the body is what disturbs the soul and prevents it from acquiring truth and thought, and from touching reality. « Phédon 65 e-66a

« Within his soul each one possesses the power of knowledge (…) and is capable, directed towards reality, of supporting the contemplation of what is in the most luminous reality. And this is what we declare to be the Good » The Republic VII 518 c.  » The talent of thinking is probably part of something that is much more divine than anything else. « Ibid. 518 e

xiPlato. Symposium. 212 a

Separate Wisdom


« Heraclitus. Johannes Moreelsee, 1630 »

« Wisdom is separate from everything »i said Heraclitus in his concise style.

For a start, I adopt here the translation of G.S. Kirkii. But the quote in the original Greekiii ,’Sophon esti pantôn kekhorismenon’, preserved in Stobaeus’ Anthology, allows several very significant variations, depending on how one understands the word sophon, – which is, grammatically, an adjective, with the neutral meaning: ‘wise’.

Here are two representative examples of quite alternative translations:

« What is wise is separate from all things. »

« To be wise is to be separated from all things. »

Both these interpretations lose the abstract idea of ‘wisdom’, and personalize the word sophon, in a more concrete way, by attributing it to an entity (‘what is wise’), seen as ‘separated from everything’, and therefore outside this world. Another way to personalize is to attribute it to a (wise) ‘being’, which could possibly belong to this world, therefore not separated, – but whose ‘being wise’ would separate it, somehow virtually.

Clémence Ramnoux, for her part, proposes: « Wise things are separated from everything. »

The spectrum of the meanings of sophon is thus very broad:

Wisdom. That which is wise. The Wise Being. The Wise Thing.

The word sophon has no definite article in this fragment, but it has it in other Heraclite fragments. Then, if one adds the definite article to the adjective sophon, it acquires an abstract meaning, and leads to other interpretations, including the idea of ‘Transcendence’, and even the idea of the ‘One’:

« Let us put the article in front of something wise, by identifying it with the One-Thing-Wise, then the formula touches the goal of knowing… a Transcendence! Let it be heard only in the sense of human wisdom, then the formula says that: for men, the way to be wise consists in keeping oneself separate from all or everything. It would be wise to live away from the crowds and their madness. It would be wise to live apart from the vain science of many things. The two are surely not incompatible. Put together, they would reform the ideal meaning of a vita contemplativa: retreat and meditation of the One. « iv

To justify these interpretations, Clémence Ramnoux studies the other occurrences of the word sophon, in fragments 32, 50 and 41 of Heraclitus.

From these comparisons, she draws the assurance that with sophon, Heraclitus wanted to « designate the divine with the words of fragment 32 », and « if not the divine, even better, Something in dignity to refuse this very name. »v

Fragment 32 uses the expression to sophon (‘the Wise One’, or ‘the Wise Being’, which C. Ramnoux renders as ‘the Wise Thing’):

« The Wise Thing (to sophon) alone is one: it wants and does not want to be said with the name of Zeus. »vi

In Greek, one reads : ἓν τὸ σοφὸν μοῦνον λέγεσθαι οὐκ ἐθέλει καὶ ἐθέλει ὄνομα.

Hen to sophon mounon legesthai ouk ethelei kai ethelei Zènos onoma.

By translating word for word: « One, the Wise One, alone, be said: He does not want, and He wants the name of Zeus ».

Fragment 50 opens another perspective:

οὐκ ἐμοῦ, ἀλλὰ τοῦ λόγου ἀκούσαντας ἀκούσαντας σοφόν ἓν πάντα εἶναί

Ouk émou, alla tou logou akousantas homologein sophon estin hen panta einai.

Word for word: « Not me, but the Logos, listening, saying the same, wise is one, all, being. »

Five words follow each other here: sophon estin hen panta einai. Wise, is, one, all, being. There are many ways to link them.

The most direct way of translating would be, using capital letters for emphasis:

« Wise is One, All, Being ».

The German edition by W. Kranz and the English edition by G.S. Kirk translate :

« Listening, not to me, but to the Logos, it is wise (sophon estin) to agree (homologein)vii: everything is One (hen panta eïnaï). »

In another interpretation, that of H. Gomperz :

« Listening not to me, but to the Logos, it is fair to agree that The One-The Wise One knows everything. »

Clémence Ramnoux suggests yet another interpretation:

« Listening not to me, but to the Logos, agreeing to confess the same lesson (everything is one?) is the Wise Thing. « viii

However, she adds a question mark to the expression ‘everything is one’, which shows indeed that a certain doubt is at work here.

In spite of the significant differences of interpretation that we have just seen, what stands out is the idea that to sophon undeniably possesses a magnified status, and that it can be qualified as ‘unique’ and even, implicitly, ‘divine’.

Fragment 41 reinforces the hypothesis of associating the idea of unity with to sophon:

« The wise thing is one thing (hen to sophon): to possess the meaning (epistasthai gnômèn), by virtue of which everything is led through everything. »

By linking the semantic fields of the four fragments, 32, 41, 50, 108, Ramnoux draws two possible interpretations of the essential message that Heraclitus is supposed to transmit: « A simple meaning would be: Wise Thing is One, and she alone. Another meaning would be: Wise Thing is separate from everything. « ix

These fragments, put together, carry a vision, aiming to grasp the ‘Wise Thing’, from different angles.

« That one gathers the fragments thus, and one will believe to reconstitute a recitative on the topic of the Wise Thing. Here is what should be recited all together while learning the same lesson! »x

The real difficulty is to avoid reading Heraclitus with much later, anachronistic representations of the world, starting with those of Plato and Aristotle.

In spite of the pitfalls, it is necessary to try to reconstruct the spirit of the philosophical community in the pre-Socratic era, the nature of its research :

« It is permissible to conjecturalize the way of being: it would consist in separating and reuniting. To separate from whom? Probably: the crowd and its bad masters. To reunite with whom? Probably: the best and the master of the best lesson. Separate from what? The vain science of many things. To find what again? The right way of saying things. It’s a two-way street! The Heracletian ethos does not alienate man from the present thing: on the contrary, it makes him better present, and as in conversation or cohabitation with the thing. (…) A master of discourse puts into words the meaning of things (…) But the authentically archaic way of thinking was probably still different. For a good master, (…) it is appropriate that discourse shows itself with an ambiguous face, hidden meanings, and two-way effects. »xi

According to Ramnoux, Heraclitus’ fundamental intention is to teach man « to stand far and near at the same time: close enough to men and things so as not to alienate himself in the present, far enough so as not to be rolled and tossed around in traffic. With the word as a weapon to defend oneself against the fascination of things, and things as a reference to better feel the full of words. Like a being between two, aiming through the crack at something untraceable, whose quest guarantees, without his knowledge, his freedom! « xii

Ambiguity? Darkness ? Double meaning ? Hidden sense ?

No doubt, but for my part I would like to put the spotlight on the only unambiguous word in fragment 108: kekhorismenon, ‘separate’, applying to a mysterious entity, named « Wise », whose attributes are unity, being and totality.

How can one be ‘separated’ if one has ‘unity’, and ‘totality’?

What does the idea of ‘separation’ really imply in a thought that claims to be thinking about the ‘origins’?

It is with these questions in mind that I set out to search for occurrences of the word ‘separate’ in a very different corpus, that of the biblical text.

The idea of ‘being separate’ is rendered in Biblical Hebrew by three verbs with very different connotations: בָּדַל badal, חָלַק ḥalaq, and פָּרַד pharad.

בָּדַל badal is used in two verbal forms, niphal and hiphil.

The niphal form is used with a passive or reflexive nuance:

1° ‘to separate, to move away’: « Separate yourselves from the peoples of the land » (Esdr 10,11).

2° ‘to be separated, distinguished, chosen’: « Aaron was chosen » (1 Chr. 23:13); ‘to be excluded’: « He shall be excluded from the congregation of those who returned from captivity » ( Esdr. 10:8 ).

The hiphil form has a causative, active nuance:

1° ‘To separate, tear off’: « The veil will separate you » (Ex 26:33); « Let it serve as a separation between the waters and the waters » (Gen 1:6).

2° ‘To know, to distinguish, to discern’: « To be able to distinguish between what is impure and what is pure » (Lev 11:47).

3° ‘To separate, choose; exclude’: « I have separated you from the other peoples » (Lev 20:26); « The Lord has chosen the tribe of Levi. « (Deut 10:8); « The Lord has excluded me from his people » (Is 56:3).

In this sense, ‘to separate’ means ‘to choose’, ‘to distinguish’, ‘to discern’, ‘to elect’ (or ‘to exclude’).

חָלַק ḥalaq brings another range of meanings, around the notions of ‘sharing’ and ‘division’:

1° ‘To share, to give, to give’: « They divided the land » (Jos 14:5); ‘To be divided’: « Their hearts are divided, or have separated from God » (Hosea 10:2).

2° ‘To divide and distribute’: « And at even he divided the prey » (Gen 49:27); « And he distributed to all the people » (2 Sam 6:19); ‘To scatter’: « I will divide them in Jacob » (Gen 49:7), « The face of YHVH has scattered them » (Lam 4:16).

As for the verb פָּרַד pharad, it is used in an intensive or reflexive sense.

1° (Niphal) ‘To separate’: « Separate yourself, I pray you, from me » (Gen 13:9), « He who separates himself (from God) seeks his desires » (Prov 18:1).

2° ‘To spread, to be scattered’: « These spread throughout the islands » (Gen 10:5).

3° ‘To separate’ with intensive or causative nuances (piel): « They separated from their wives » (Hosea 4:14), « A people that remains separated among the nations » (East 3:8); (hiphil) « Jacob separated the lambs » (Gen 30:40); and (hithpael): « all my bones were separated » (Ps 22:15).

To sum up, the biblical meanings attached to the verbs whose sense is ‘to separate’ include the following nuances: ‘to distance, choose, exclude’ but also ‘to know, distinguish, discern’, or ‘to share, distribute’, and ‘to be scattered’ or ‘to spread’.

One can quite easily apply all these nuances to an entity that would be (divine) Wisdom.

Wisdom, in fact, distinguishes, discerns, knows; she can be shared, spread, distributed;

she can distance herself, elect or exclude.

But yet, what is the truly original meaning that applies to Wisdom?

In an attempt to answer, I have consulted all the Bible verses that contain the word ‘wisdom’ (ḥokhma). There are several hundred of them.

I have selected those that are most ‘open’ – containing an implicit invitation to further research – and grouped them into four categories:

Wisdom as ‘mystery’ and ‘secret’;

Wisdom as ‘companion of the Creator’;

Wisdom as ‘person to dialogue with’;

and Wisdom as ‘faculty of the mind’.

For example, here are some verses assimilating wisdom (or Wisdom, with a capital letter) to mystery or secrecy:

« If he would reveal to you the secrets of Wisdom » (Job 11:6).

« But Wisdom, where does she come from? « (Job 28,12)

Do not say, « We have found wisdom » (Job 32:13).

« Be silent and I will teach you wisdom » (Job 33:33).

« In secret you teach me wisdom » (Ps 51:8).

« Then I began to reflect on wisdom » (Qo 2:12).

There are also verses in which Wisdom seems to accompany the Creator in his task:

« He made the heavens with wisdom » (Ps 136:6).

« Spirit of wisdom and understanding » (Is 11:2)

« Establish the world by his wisdom » (Jer 10:12).

« It is that you abandoned the Source of Wisdom! « (Bar 3,12)

« YHVH by wisdom founded the earth » (Pr 3:19).

There are also verses where Wisdom is presented as a person, capable of interacting with men:

« Tell wisdom: you are my sister! « (Pr 7,4)

« Wisdom cries out through the streets » (Pr 1,20)

« Doesn’t Wisdom call? « (Pr 8,1)

Finally, there are the verses where wisdom is considered a faculty of the mind:

« Give me now wisdom and knowledge » (2 Chr 1:10).

« Who gives wisdom to the wise » (Dan 2:21).

« Intelligence and wisdom like the wisdom of the gods » (Dan 5:11).

For good measure I add here some verses from biblical texts, which are not recognized by the Masoretes as part of the Canon of the Scriptures of Judaism, but which belong to the texts recognized by Catholicism – in this case the Book of Wisdom and the text of Sirach (Ben Sirach):

« Wisdom is a spirit friendly to men » (Wis 1:6) [Person].

« What Wisdom is and how he was born, I will reveal it; I will not hide the mysteries from you, but I will follow his footsteps from the beginning of his origin, I will bring his knowledge to light, without departing from the truth. « (Wis 6:22) [Mystery, Secret].

« For more than any movement, wisdom is mobile » (Wis 7:24) [Mystery, Secret].

« With you is Wisdom who knows your works » (Wis 9:9) [Companion of the Creator].

« But first of all wisdom was created » (Sir 1:4) [Companion of the Creator].

« The root of wisdom to whom was it revealed? « (Sir 1:6) [Mystery, Secret].

« Wisdom brings up her children » (Sir 4:11) [Person].

« Hidden Wisdom and Invisible Treasure » (Sir 20,3) [Mystery, Secret].

And finally, here are some excerpts from the New Testament, – especially from Paul’s texts:

« And Wisdom was justified by all his children » (Luke 7:35) [Companion of the Creator].

« It is of a wisdom of God, mysterious, hidden » (1 Cor 2:7) [Mystery, Secret].

« To give you a spirit of wisdom and revelation » (Eph 1:17) [Faculty of the Spirit].

« All the treasures of wisdom and knowledge » (Col 2:3) [Faculty of Spirit].

« Filled with the Spirit and with wisdom » (Act 6:3) [Faculty of the Spirit].

If we return to the intuition of « separate wisdom » as imagined by Heraclitus, we see that it is perfectly compatible with the representations of Wisdom as belonging to the Mystery, as a Companion of the Creator and as a Person]

But where Judaism plays with the idea of a kind of doubling of the divine between the function of the Creator and the role of Wisdom (which is, let us recall, one of the Sefiroth of the Jewish Kabbalah), the metaphysical mysticism of Heraclitus sees only divine Unity and Totality.

It is not the least result of this research, to find in one of the most eminent Greek pre-Socratic thinkers, such an extreme intuition of the transcendence of Wisdom, and of its Unity with the Divine.

Wisdom is par excellence ‘separate’, and is also that which is most ‘one’.…

______________

i Fragment B 108

ii Quoted by Clémence Ramnoux. Heraclitus or the man between things and words. Ed. Les Belles Lettres. Paris, 1968, p.247

iii Ἡρακλείτου. ὁκόσων λόγους ἤκουσα, οὐδεὶς ἀφικνεῖται ἐς τοῦτο, ὥστε γινώσκειν ὅτι σοφόν πάντων κεχωρισμένον. (Joannes Stobaeus, Anthologie, III, 1, 174)

iv Clémence Ramnoux. Heraclitus or the man between things and words. Ed. Les Belles Lettres. Paris, 1968, p.247

vClémence Ramnoux. Heraclitus or the man between things and words. Ed. Les Belles Lettres. Paris, 1968, p.248

vi ἓν τὸ τὸ σοφὸν μοῦνον λέγεσθαι οὐκ ἐθέλει καὶ ἐθέλει ὄνομα.

vii Or, if we play with the word homologein: ‘to say with the same voice’, or ‘to say the same as the Logos‘.

viiiClémence Ramnoux. Heraclitus or the man between things and words. Ed. Les Belles Lettres. Paris, 1968, p.243

ixClémence Ramnoux. Heraclitus or the man between things and words. Ed. Les Belles Lettres. Paris, 1968, p.248

xIbid.

xiIbid.pp. 248-249

xiiIbid.p. 249

Le Grand Cairn et l’esprit éruptif


« Le Grand Cairn de Barnenez. Photo Philippe Quéau »

Le Grand Cairn de Barnenez domine la baie de Morlaix, dans le Finistère.

Composé de moellons de dolérite et de dalles de granite, il a été construit entre 4500 et 3900 ans avant J.-C., soit bien avant les premières Pyramides d’Égypte.

Il mesure 75m de long et 28m de large. C’est le plus grand mausolée d’Europe.

En son sein, onze chambres funéraires.

Certaines de leurs dalles sont gravées.

Des zigzags. Un signe en U. Un ‘arc’. Des triangles isocèles.

Et une figure rectangulaire, — dite ‘à la chevelure rayonnante’.

Cette métaphore, employée par les guides, et qui se veut accrocheuse, est-elle pertinente? Non, presque certainement pas.

Que signifiait donc ce symbole unique, gravé il y a plus de six millénaires?

Ces courbes arquées, dressées vers un ailleurs, les unes d’un côté, au nombre de huit, les autres d’un autre côté, au nombre de six, sortent en souple gerbe de l’arête d’un cadre vide.

Ce ne sont à l’évidence pas des cils, des poils, des cheveux, — ni des blés ou des branches.

Elles ont une beauté simplissime et archétypale, qui évoque pour moi le plein jaillissement de l’esprit, saisi par les puissances chamaniques.

Ce sont les lignes d’un champ d’énergie, neuro-magnétique, ou plutôt neuropsychique. Elles figurent quatorze lianes qui relient, comme par une éruption de sève, un flux de suc, le rectangle désormais vide du corps abandonné par la conscience, et l’infini mystère qui emplit le cairn et l’univers.

Être, Conscience, et Fichte.


« Johann Gottlieb Fichte »

Le moderne, ayant échoué à comprendre enfin l’origine et la nature de la conscience dans les neurones et les synapses, doit tenter d’autres voies, sans doute périlleuses, dans le contexte contemporain, dur aux idéaux.

Mais qui ne risque rien n’a rien.

Comme la modernité reste parfaitement coite quant à l’essence de la conscience, le chercheur doit peut-être, aujourd’hui encore, s’appuyer sur les millénaires de la tradition, et mobiliser les ressources de la pure intellection.

On suggère de prendre le problème par en-haut, et non plus par en-bas, prenant ainsi la suite de Thalès, Anaxagore, Parménide, Platon, Descartes, Kant, Hegel, et bien d’autres.

Ce sont des penseurs que les matérialistes qualifient d’« idéalistes ».

Mais si ces « idéalistes » s’approchent davantage du cœur du mystère (l’essence de la conscience), que ne le peuvent les matérialistes (puisque ces derniers en nient l’existence même), alors il vaudrait mieux les appeler « réalistes », ou du moins « relativement réalistes », – en attendant de voir.

Fichte, philosophe « idéaliste » s’il en fut, a été actif au début du 19ème siècle, alors même que, depuis les Lumières, le matérialisme emportait de plus en plus l’adhésion des esprits forts.

Tout uniment, Fichte voit dans la conscience une émanation du divin. Elle est le lieu même du lien qu’il y noue avec la conscience, la pensée, – et la ‘vie bienheureuse’i.

On le suppose, toute vie véritablement vivante exige une forme plus ou moins développée de conscience, même si elle n’est qu’extrêmement embryonnaire.

Les végétaux, les champignons, les bactéries, les amibes, les procaryotes, les organismes unicellulaires, sont vivants. Ont-ils donc une conscience ‘embryonnaire’?

On doit le penser, si l’on en croit Alfred Binetii et H.S. Jenningsiii, qui parlent même de la « vie psychique » des micro-organismes.

Comment concevoir, d’ailleurs, une vie sans quelque forme souterraine de conscience, ou si l’on préfère, sans quelque forme inconsciente de conscience ?

Comment imaginer possible une ‘vie’ totalement, absolument, inconsciente ? Serait-elle un pur mécanisme, un froid automatisme, plongée dans le néant de l’absence de toute représentation d’elle-même ?

Ou alors userait-elle d’un ensemble de réactions physico-chimiques, pour donner à l’observateur extérieur l’apparence d’une conscience à ce qui n’en serait que l’illusion – un simple phénomène comportemental, utile à la poursuite de processus purement mécaniques ?

Serait-ce une ‘vraie vie’ qu’une telle ‘vie’ absolument sans conscience, totalement automatique?

Laissons provisoirement les protozoaires et les hyphes à leurs consciences obscures.

Quant à l’homme lui-même, il ne semble se définir essentiellement que par son degré de conscience.

Son degré de conscience porte en lui quelque chose d’ordre qualitatif.

Car aucune conscience n’est seulement une conscience, une conscience vide, pure de tout affect, de tout percept et de tout concept. Toute conscience porte en elle une trace de son origine, de son passé, et déploie aussi, en puissance, les conditions de son avenir et de sa fin.

Ainsi, dans cette mémoire et dans cette puissance, toute conscience peut se représenter comme une conscience ‘heureuse’ d’être une conscience, une conscience ‘heureuse’ de vivre pleinement en tant que conscience. Mais elle peut aussi, c’est selon, se représenter au contraire comme une conscience ‘malheureuse’.

Mais jamais, notons-le bien, elle ne se représente comme une conscience ‘vide’, une conscience consciente de son absolu néant.

Il n’y a pas de vraie ‘vie’ et de vrai ‘bonheur’ (ou de « vie bienheureuse ») qui ne soient nécessairement associés à la conscience de soi, et à la capacité de penser et de rêver qui en émane.

Car que serait une « vie bienheureuse » sans conscience ?

Réciproquement, une conscience essentiellement ‘malheureuse’ pourrait-elle vivre d’une vie ‘vivable’?

On en déduit que l’idée de ‘vie bienheureuse’ est intimement liée à la conscience approfondie de soi-même, et à une intuition de l’éternité de son essence, et plus précisément à une intuition de son union substantielle avec la pensée de ce qui est éternel.

« Personne, en effet, ne peut être tenté d’attribuer sérieusement et dans la vraie signification du mot, la vie et le bonheur à un être qui n’aurait pas conscience de lui-même. Toute vie suppose la conscience de soi-même, et la conscience de soi-même peut seule saisir la vie et permettre d’en jouir. En outre, la vraie vie et le bonheur consistent dans l’union avec ce qui est invariable et éternel. Or, l’éternel ne peut être saisi que par la pensée, il ne nous est accessible que par cette seule voie ».iv

Pour le penseur idéaliste, l’essence divine, abstraite, et sa présence effective, réelle, priment en tout et partout. Cependant, il faut se rendre à l’évidence : l’une et l’autre restent presque toujours cachées, immanentes, inintelligibles, insaisissables. Rares sont les consciences humaines capables de les déceler, par l’intelligence ou l’intuition, ou aptes à les pressentir ne serait-ce qu’obscurément.

Quant cette présence (essentiellement insaisissable, fugace) se donne à voir, elle apparaît évidemment non dans l’univers matériel, mais seulement dans la conscience (qui l’accueille et l’incarne, en quelque manière), et par la conscience (seule équipée pour la ‘voir’ et la ‘contempler’, dans une certaine mesure), – si seulement elle se donne en effet à ‘voir’, ce qui n’est jamais sûr, et qui peut n’être jamais qu’une métaphore.

Car il est d’infinies multiplicités de consciences qui restent obstinément sourdes et aveugles à elles-mêmes, – à commencer par les consciences des penseurs matérialistes, dont l’idéologie leur ferme d’emblée toute ouverture, que d’aventure leur pensée ou leur cœur feraient éventuellement entrebâiller.

Et, d’un autre côté, il est aussi d’infinies formes du divin qui sont absolument inaccessibles aux consciences humaines, même les mieux disposées, car elles sont, pour partie, limitées par leur liaison à la matière et aux corps.

On en déduit que la conscience, dans toutes ses formes, dans tous ses états, dans tous ses degrés, dans l’infinie multiplicité de ses actualisations et de ses potentialités, émane probablement du mystère de la divinité.

Elle en émane – comme un fin zéphyr issu de l’orage –, mais sans pouvoir jamais le dévoiler, ni en saisir l’abîme, en mesurer la largeur, en toiser la hauteur.

Les formes tant les plus humbles que les plus élevées de la conscience témoignent seulement de l’existence putative du mystère, mais ne le dévoilent ni ne le résolvent.

Parmi les plus ‘élevées’ des consciences dont on peut se faire peut-être quelque idée, il y a la conscience abyssale du soi individuel, la conscience cosmique du Soi planant dans l’univers, du Soi lui-même conscient du mystère de l’Être et du mystère du ‘soi’ individuel et conscient jeté au monde, – dans un monde prétendu sans conscience.

De ces consciences ‘élevées’, on peut conjecturer qu’elles sont vivantes d’une vie vraiment vivante, – vivant d’une vie se pensant comme Vie, et pensant d’une pensée se vivant comme Pensée.

C’est dans ces vies et ces pensées que la conscience se lie et s’allie d’un lien indissoluble au divin. Elle trouve son bonheur dans la conscience de ce lien.

« Ainsi donc, la véritable vie et le bonheur existent dans la pensée, c’est-à-dire dans une certaine conception déterminée de nous-mêmes et du monde, considérés comme une émanation de l’essence intime et cachée de l’être divin ».v

On peut enfin affirmer, royalement:

En dehors de la véritable conscience, en dehors de la pensée vraie, qui fait vivre, et qui se fonde aussi sur la conscience, il n’y a rien de vraiment réel.

En dehors de la réalité, il y a certes l’entièreté de l’irréel. L’irréel n’est pas vrai, mais il n’est pas néant, il n’est pas non-existant. L’irréel existe d’une certaine façon. Il représente une forme intermédiaire de réalité. Il possède une forme d’existence que l’on peut qualifier d’ ‘intermédiaire’, dans la mesure où l’irréel se fonde en partie sur des existences réelles, sur des vies conscientes, pour développer sa capacité d’illusion…

De l’existence avérée de l’illusion, de cette présence latente et persistante de l’irréel dans le réel, on déduit qu’on peut vivre plus ou moins réellement, et penser plus ou moins véritablement.

Vivre réellement, c’est penser réellement, reconnaître vraiment la vérité, et ignorer l’illusion.

Mais de l’intime intrication de la conscience, véritable, réelle, avec l’inconscience attachée à l’illusion, on induit l’existence de toutes sortes de niveaux d’opacité, d’obscurité, d’obscuration, d’oblitération.

On cherche la clarté, on ne trouve que l’ombre qu’elle projette. Plus on est baigné de lumière, plus on est aveuglé par l’ombre de l’abîme. Cette lumière nous empêche d’en voir le fond. Le soleil cache la nuit de son plein jour.

« Je veux, ai-je dit, arriver à une intuition claire mais la clarté se trouve seulement au fond des choses; à la superficie il n’y a qu’obscurité et confusion. Celui donc qui vous invite à une connaissance claire, vous invite sans nul doute à descendre avec lui dans le fond des choses. »vi

La conscience et la pensée sont la seule voie carrossable vers la vérité et la réalité, la vie et le divin. Il n’en est pas d’autres.

Être et pensée sont une même chose disait déjà Parménide.

Maintenant on peut ajouter : le Dieu, quel qu’Il soit, et la pure pensée sont une et même manifestation de l’Esprit.

Fichte le formule ainsi :

« La pure pensée est la manifestation même de Dieu, et la manifestation divine dans son immédiateté n’est pas autre chose que la pure pensée. »vii

Qu’est-ce qu’une pure pensée ? C’est une pensée qu’illumine une claire conscience. Tautologie ? Pléonasme ? Non. L’éclair de l’illumination n’est pas latent, il zèbre sans fin la nuit et jaillit toujours à nouveau comme un million de soleils amoureux.

« Notre propre vie est seulement ce que nous saisissons dans la plénitude nécessaire de la vie avec une conscience claire; elle est ce que nous aimons, ce dont nous jouissons dans cette claire conscience. Où est l’amour, là est la vie individuelle, ai-je dit, et l’amour n’est que là où est la claire conscience. »viii

Car la conscience est à l’origine. Mieux, elle est l’origine, et non l’effet ou le produit de quelque mécanique réglée. Qu’est-ce qui le prouve ? Rien, sauf un pressentiment. On ne sent pas sa conscience, on sait seulement que c’est la conscience qui sent, sait et perçoit.ix

Tout ce qu’on perçoit, sait, sent et ressent, appartient seulement à la conscience.

Rien de ce qui n’est pas en elle ne peut être perception ou savoir, sensation, intuition ou sentiment.x

D’où la thèse fichtéenne, radicale: la racine de l’existence se trouve dans la conscience, et non l’inverse. Sans ma conscience, je ne suis plus seulement qu’un il ou un lui. Je ne suis plus un moi, mais seulement un mot.

« Je dis que l’existence de l‘être, immédiatement et dans la racine, est la conscience ou la représentation de l‘être. Appliquez le mot EST à un objet quelconque, à ce mur, par exemple, et vous me comprendrez clairement. Car que signifie ce mot dans la proposition ‘ce mur est’ ? Évidemment il n’est pas le mur lui-même, et il n’est pas identique avec lui. Aussi ne se donne-t-il pas pour tel, mais, par la troisième personne, il se sépare du mur comme d’un être existant indépendant. »xi

Il y a originairement l’être. Et par suite, advient à l’existence ce que l’être est, advient la manière dont l’être manifeste son existence, la façon dont l’être se présente : et tout cela constitue le fond de la conscience. Ce fond est abysse, – il voile ses profondeurs, ses largeurs et ses hauteurs. La conscience n’est donc pas une mais elle est, en puissance, myriade de myriades, infiniment partageable, chaque fois présentée dans une unique individuation.

« La conscience de l’être, le est par rapport à l’être, constitue, avons-nous dit, l’existence, en laissant encore supposer que la conscience serait seulement une forme, une espèce, un mode possible entre beaucoup d’autres de l’existence, et qu’il pourrait y en avoir d’autres à l’infini. »xii

L’être nu, seul, est donc sans véritable ‘existence’, on peut même dire qu’il est une sorte de néant, certes un néant non absolu, puisqu’il est l’être, mais il est un néant existentiel tant qu’il ne se manifeste pas en tant qu’existant, en tant que phénomène, en tant que réalité. Pour cela, il lui faut sortir de l’ombre de l’être pour se présenter dans la lumière de l’existence, en tant que conscience.

« La conscience de l’être est la seule forme, le seul mode possible de l’existence; elle est donc l’existence immédiate et absolue de l’être ».xiii

Mais l’existence (de l’être) ne peut se confondre avec son essence. L’être originaire, premier, unique, absolu, est absolument un, donc essentiellement seul. Du moins, c’est la leçon qu’enseignent les monothéismes historiques.

Son existence, quant à elle, n’est pas seule, mais est infiniment multiple, diverse. Cette existence se connaît elle-même dans sa multiplicité, dans sa diversité. Elle se saisit dans cette connaissance, qui est aussi sa conscience. L’existence est en soi conscience, ce qui la différencie de l’être un et seul, qui est par essence au-dessus de toute conscience, puisque c’est lui qui la rend possible, qui l’engendre et lui donne l’existence.

« L’être doit se manifester en tant qu’être, et sans cesser de demeurer l’être, sans abandonner en aucune façon son caractère absolu, sans se mêler et se confondre avec l’existence. Il doit donc se distinguer de son existence, et s’opposer à elle. Or, puisque en dehors de l’être absolu il n’existe absolument rien, si ce n’est son existence, c’est en elle que doit avoir lieu cette distinction et cette opposition, ou bien, pour parler plus clairement, l’existence doit se saisir elle même, se connaître et s’établir comme simple existence. »xiv

L’être se révèle enfin dans l’existence (qu’il ‘crée’) et dans la conscience (qui est la ‘vie’). Il ne se révèle pas en tant qu’être, ou dans son essence d’être, qui reste inaccessible. Il se révèle seulement en tant que manifestation, en tant qu’extériorisation de son essentielle intériorité.

D’un côté, il y a l’être et l’essence de l’être ; de l’autre, il y a l’existence de l’être et la conscience de son existence. Existence et conscience sont de même nature : ce sont des images, des représentations, des manifestations ou des ‘processions’ de l’être. Elles participent de l’être, en découlent, en procèdent et en témoignent, mais ne sont pas identiques à lui.

Comment le multiple, l’infini, le divers pourraient-ils en effet être égal à l’Un, au Singulier, à l’Unique, qui de plus est leur source, leur fond, leur abîme ?

La conscience connaît et comprend son lien et même son identité avec l’existence, mais elle ne comprend pas l’être de qui procède cette existence.

« Il doit donc être évident à quiconque a saisi tout ce raisonnement, que l’existence de l’être ne peut consister que dans la conscience d’elle-même, comme pure image de l’être absolu qui est en lui-même, et qu’elle ne peut absolument pas être autre chose.

Que le savoir et la conscience soient en effet l’existence absolue, ou, si vous aimez mieux, la révélation, l’expression de l’être dans la seule forme possible, c’est ce que le savoir peut parfaitement comprendre comme vous-mêmes, ainsi que je le suppose, vous l’avez tous compris. Mais il ne peut en aucune façon découvrir et saisir en lui-même comment il se produit lui-même, comment de l’essence intime et cachée de l‘être, peut découler une existence, une révélation, une expression de l’être. »xv

L’existence dépend de l’essence de l’être qui la précède, la rend possible et l’engendre. Elle ne vient pas d’elle-même, mais se fonde sur une essence dont elle ne saisit pas a priori la nature, ni la profondeur.

Mais, en tant qu’elle est une conscience, une conscience consciente de son rapport de dépendance à l’égard d’une essence qui lui échappe, mais à laquelle elle doit son existence, elle ne peut se détacher de la conscience de cette essence, qui la fonde, et se rendre indépendante d’elle. Essence, existence et conscience sont absolument entrelacées, intriquées.

« L‘existence ne peut avoir lieu sans se saisir, se savoir, se supposer à l‘avance; il est nécessairement de son essence de se saisir elle-même. En raison de ce caractère absolu de l’existence, en raison de la dépendance qui la lie à son essence, il y a pour elle impossibilité de sortir d’elle-même, d’aller au delà d’elle-même, et de se comprendre, de se déduire, indépendamment de cette conscience. Elle est pour elle-même et en elle-même, et voilà tout. »xvi

L’existence (de l’être) est la source de la conscience (de l’être). Existence et conscience sont indissolublement liées. Issue de l’être et de son essence, l’existence se suffit à elle-même. Elle incarne cependant, par l’intermédiaire de la conscience, une certaine idée de l’être, une image possible de son essence.

Une « idée de l’être », une « image de son essence »: les idées, les concepts, les notions que l’on peut se faire à propos de l’être se façonnent et s’appuient nécessairement sur quelques formes vivantes de l’existence, dont on a vu qu’elles pouvaient varier à l’infini. On peut produire consciemment des ‘savoirs’, à partir de l’observation et de la conceptualisation de ces formes vivantes.

Ces formes apparemment si variées, si multiples, n’épuisent cependant pas l’essence de l’être puisqu’elles n’en sont jamais que des figures passagères, fugaces, locales, partielles.

« [Le fait] que l’existence de l’être est la conscience, et tout ce qui s’en suit, résultent de l’idée seule de l’existence. Or cette existence s’appuie et se repose sur elle-même; elle est antérieurement à la notion d’elle-même, et elle est inexplicable par cette notion. »xvii

Les idées, les concepts, les notions, les savoirs sont seulement quelques-unes des représentations possibles, accessibles, de tout ce qui existe ; mais tout ce qui existe, bien que d’une richesse indénombrable, n’est jamais qu’une infime partie de tout ce que l’essence de l’être contient en puissance, en elle-même, par-delà les temps et tous les possibles.

Si l’on pose, pour fixer les idées, que l’être, dans son essence, peut être nommé ‘Dieu’, alors, l’existence et la conscience sont des émanations ‘divines’.

Les idées, les concepts et les savoirs, pour autant qu’ils intègrent ce lien consubstantiel entre l’être, l’essence, l’existence, la conscience, sont autant de visages latents, voilés, de la ‘divinité’, quelle qu’elle soit, et dont le nom n’est qu’un symbole.

« La vie réelle du savoir est donc dans sa racine l’être lui-même, et l’essence de l’absolu; elle n’est rien autre chose. Il n’y a entre Dieu et le savoir dans sa racine vitale la plus profonde aucune séparation; ils se confondent l’un avec l’autre. »xviii

La conscience peut ainsi se représenter comme ‘pensée’. Mais elle pourrait accéder à d’autres modes de représentation et d’existence ‘conscientes’, si elle en formulait en soi le désir.

Par exemple, elle pourrait vouloir s’incarner en de nouvelles formes symboliques contenant la part d’inconscience dont est lourde toute conscience, et exhibant la part de conscience que l’inconscient désire faire advenir au monde.

L’existence et la vie, la conscience et la pensée, sont seulement autant de formes possibles, parmi d’autres innombrables, d’une vie divine, cachée, celée.

Mais au moins, elles sont ainsi, ici et maintenant, exprimées, senties, conçues.

Quant à eux, les neurones, les synapses et les sillons cérébraux ne sont jamais, me semble-t-il, que des supports ‘matériels’, et non des puissances libres, divinement libres. Ils n’ont d’ailleurs jamais qu’un temps.

Autant dire que nous n’avons encore rien vu.

De l’infinité du temps, nous n’aurons pas assez probablement, — pour combler l’abîme de nos ignorances, et de nos désirs.

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iJohann Gottlieb Fichte. Méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Traduction de l’allemand par M. Bouillier. Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1845

iiAlfred Binet. La vie psychique des micro-organismes. Revue philosophique de la France et de l’étranger, n°XXIV, Juillet-Décembre 1887. Ed. Félix Alcan, Paris

iiiH.S. Jennings, Behavior of the Lower Organisms. The Columbia University Press, New York, 1906

ivJohann Gottlieb Fichte. Méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Traduction de l’allemand par M. Bouillier. Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1845, p.60

vIbid. p.61

viIbid. p.71

viiIbid. p.75

viiiIbid. p.98

ixIbid. p.101 : « Mais la conscience intérieure embrasse le sens extérieur, puisque nous avons conscience de l’action de voir, d’entendre, de sentir, tandis que nous n’entendons pas, nous ne voyons pas, nous ne sentons pas la conscience, et ainsi elle tient déjà la place la plus élevée dans le fait donné par l’observation. Si donc quelqu’un examine plus profondément les choses, il trouvera plus naturel de faire de la conscience la cause principale, et du sens extérieur l’effet et l’accident, d’expliquer, de contrôler, de confirmer le sens extérieur par la conscience, que de faire le contraire. »

xIbid. p.103 : « Toute perception sensible n’est possible que dans la pensée, que comme quelque chose de pensé, comme une détermination de la conscience générale, et non en tant que séparée de la conscience, en tant qu’existant par elle-même, il n’est pas vrai que nous entendons, que nous sentons tout simplement; nous ne faisons qu’avoir conscience de notre vision, de notre audition, de notre sensation. »

xiIbid. p.110

xiiIbid. p.111

xiiiIbid. p.112

xivIbid. p.112

xvIbid. p.113

xviIbid. p.114

xviiIbid. p.115

xviiiIbid. p.116

Thinking of Exodus


« The Thinker. Rodin »

The idealist thinker reasons in this way: « If we take the world as appearance, it demonstrates the existence of something that is not appearance. »i

But this is quite a questionable (and fragile) leap in reasoning. It is not clear why the existence of appearances would demonstrate « the existence of something that is not appearance ». It can suggest it, evoke it, assume it, but not demonstrate it. And if there is no demonstration, we are hardly advanced. We have only gained the idea that the concept of appearance highlights the theoretical and philosophical interest of the concept of truth (without establishing the existence of the latter, the existence of Truth).

It may also be that the very idea of truth actually turns against those who think that truth is what simply corresponds to their representation of the world, or to the appearance it has in their eyes.

It may be that the truth (assumed and in a way ‘predicted’) of the idealist is not the Truth, and that the true Truth is that there is no truth outside appearances.

Indeed, for his part, the materialist also sees the world as appearance. But it is an appearance which, when examined more closely, never covers other appearances, whose indefinite stacking forms ‘reality’, the only reality that is, since there is no other (apart from appearances). There is no other reality, a reality that is not appearance, since appearance is the only reality.

The materialist therefore has the advantage of being entirely faithful to his truth. There are only appearances, and therefore everything is appearance.

But then another problem emerges, an even more fundamental one.

The root of the problem (posed by materialism) is that man’s being or ‘essence’ has no assured foundation. Any ‘substance’ composing a being, if one thinks about it intensely enough, ends up revealing in turn its fundamental nature, which is to be only appearance.

In the last analysis, the essence of being is to be essentially appearance (on this point the idealist and the materialist get together in a way, but to draw different conclusions).

This being acquired, the question can then be asked differently. The thought moves on to another object, herself. She comes to attack the very essence of thought, the truth of the act of thinking. If everything is appearance, thought herself is only appearance, it is an appearance of thought, and the ‘partial’ or ‘absolute’ truths that she exhumes or produces are also only appearances of truths.

This conclusion (in spite of its internal logic) is generally difficult to accept for thinkers or philosophers who invest so much in the foundation of their logic, their thought, their philosophy, and make it a reason for living.

One must then ask oneself whether, in good faith, thought can accept, – in the name of her own (supposed) transparency to herself, to be only appearance.

If she goes down that road, thought will no longer have any certainty as to the validity of her own judgments, as to the order of her reasoning, as to the quality of her ‘intelligence’ of the world or even of herself.

This is a major disadvantage, for those who boast of thinking like others make pots, bread or children. For the pot, the bread or the child are, apparently and actually, much more ‘real’ than ‘thoughts’ about the essence of appearance…

Should we now think of thought as a simple artifact, whose very texture must be doubted, and whose status as a ‘judge’ (in the final analysis) of the state of things must be questioned?

Or, if we want to keep in mind her essential strength, her special genius, her unique power, which is to claim to possess within herself her own truth, shouldn’t we change the angle again?

Should we not now simply get out of these questions, get out of these mirror games (appearing/being), and get out of the very idea of a truth that would belong to this world?

Perhaps then, under the very pressure of thought herself, who does not want to die to herself, who does not want to dress in the moth-eaten clothes of appearances, perhaps we must resolve to consider that in her highest demands, in her highest desires, thought can never find in this world the dwelling that suits her.

She must therefore, again, resign herself to thinking of exile, to thinking of exodus.

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iKant. Opus Posthumum. 1920, p.44 quoted by H. Arendt. The life of the spirit. The thought. The will. Translation by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p. 43

La conscience duale de Kant


« Emmanuel Kant »

« Dieux, dont l’empire est celui des âmes, ombres silencieuses,

Et Chaos, et Phlégéton, se taisant dans la nuit et les lieux illimités,

Puissé-je avoir licence de dire ce que j’ai entendu,

Puissé-je, avec votre accord, révéler les secrets

enfouis dans les sombres profondeurs de la terre. »

Virgilei

La conscience est capable de saisir des idées immatérielles (par exemple le principe de non-contradiction ou l’idée de l’attraction universelle). Cela suffit-il à en induire qu’elle est elle-même immatérielle ?

Si la conscience n’est pas immatérielle, n’est-elle qu’une émanation matérielle de corps eux-mêmes matériels ?

Mais alors comment expliquer que ces entités matérielles soient capables de concevoir des abstractions pures, des ‘essences’, sans aucun lien avec le monde matériel ?

Et comment la conscience se lie-t-elle ou interagit-elle avec les diverses natures qui composent le monde, et avec les différents êtres qui l’environnent ?

Quelle est la nature de ses liaisons avec ces natures, avec ces êtres?

En particulier, comment la conscience interagit-elle avec d’autres consciences, d’autres esprits ? Peut-on concevoir qu’elle puisse se lier avec d’autres êtres ‘intelligibles’ existant en acte ou en puissance de par le monde?

Ces questions délicates ont été traitées par Kant dans un petit ouvrage, au style enlevé, Rêves d’un homme qui voit des esprits.ii

Il y affirme que la conscience (il l’appelle l’‘âme’) est immatérielle, – tout comme d’ailleurs est immatériel ce qu’il appelle le ‘monde intelligible’ (mundus intelligibilis), le monde des idées et des pensées.

Ce ‘monde intelligible’ est le ‘lieu’ propre du moi pensant, parce que celui-ci peut s’y rendre à volonté, en se détachant du monde matériel, sensible.

Il y affirme aussi que la conscience de l’homme, bien qu’immatérielle, peut être liée à un corps, le corps du moi, un corps dont elle reçoit les impressions et les sensations matérielles des organes qui le composent.

La conscience participe donc de deux mondes, le monde matériel (sensible) et le monde immatériel (intelligible), – le monde du visible et celui de l’invisible.

On peut décrire ainsi cette double appartenance, d’après Kant :

La représentation que la conscience a d’elle-même d’être un esprit (Geist), par une sorte d’intuition immatérielle, lorsqu’elle se considère dans ses rapports avec d’autres consciences, est toute différente de celle qui a lieu lorsque la conscience se représente elle-même comme attachée à un corps.

Dans les deux cas, c’est sans doute le même sujet qui appartient en même temps au monde sensible et au monde intelligible ; mais ce n’est pas la même personne, parce que les représentations du monde sensible n’ont rien de commun avec les représentations du monde intelligible.

Ce que je pense de moi, comme être vivant, sentant, humain, n’a rien à voir avec ma représentation comme (pure) conscience.

Du reste, les représentations que je peux tenir du monde intelligible, si claires et si intuitives qu’elles puissent être, ne suffisent pas pour me faire une représentation de ma conscience en tant qu’être humain.

D’un autre côté, la représentation de soi-même comme conscience, peut être acquise dans une certaine mesure par le raisonnement ou par induction, mais elle n’est pas naturellement une notion intuitive, et elle ne s’obtient pas par l’expérience.iii

La conscience appartient bien à un « sujet », à la fois participant au « monde sensible » et au « monde intelligible », mais elle n’est pas « la même » (entité), elle n’est pas « la même personne » quand elle se représente comme « pure conscience» ou quand elle se représente comme « attachée à un corps (humain) ».

Le fait qu’elle ne soit pas « la même » dans ces deux cas, implique une dualité inhérente, profonde, de la conscience.

Dans une note annexeiv, Kant introduit explicitement pour la première fois l’expression « dualité de la personne » (ou « dualité de l’âme par rapport au corps »).

Cette dualité peut être inférée de l’observation suivante.

Certains philosophes croient pouvoir se rapporter à l’état de profond sommeil quand ils veulent prouver la réalité de « représentations obscures » (ou inconscientes), quoiqu’on ne puisse rien affirmer à cet égard, sinon qu’au réveil nous ne nous rappelons aucune de ces représentations obscures que nous avons peut-être pu avoir dans le sommeil le plus profond.

Nous pouvons seulement observer qu’elles ne sont plus clairement représentées au réveil, mais non pas qu’elles fussent réellement « obscures » quand nous dormions.

Par exemple, nous pourrions volontiers penser qu’elles étaient plus claires et plus étendues que les représentations les plus claires mêmes que nous avons lors de l’état de veille.

C’est en effet ce que l’on pourrait attendre de la conscience, quand elle est parfaitement dans le repos, et séparée des sens extérieurs.

Hannah Arendt a qualifié cette note de « bizarre »v, sans expliciter ce jugement.

Pourquoi « bizarre » ?

Plusieurs conjectures sont possibles.

Peut-être est-il « bizarre » de présenter la conscience comme pensant de façon plus claire et plus étendue dans le sommeil profond, se révélant dans cet état plus ‘active’ qu’à l’état de veille ?

Ou bien peut-il sembler « bizarre » à Arendt de présenter la conscience non comme ‘une’, mais comme ‘duelle’, cette dualité impliquant potentiellement une contradiction dans l’idée que la conscience se fait de sa propre nature ?

D’un côté, en effet, la conscience sent l’unité intrinsèque qu’elle possède comme ‘sujet’, et de l’autre elle se ressent en tant que ‘personne’, dotée d’une double perspective, l’une sensible et l’autre intelligible. Il pourrait paraître « bizarre » que l’âme se pense à la fois une et duelle, – ‘une’ (comme sujet) et ‘duelle’ (comme personne).

Cette dualité intrinsèque introduit une distance de la conscience par devers elle, un écart intérieur dans la conscience même, – une béance entre l’état de ‘veille’ (où se révèle la dualité) et l’état de ‘sommeil profond’ (où le sentiment de la dualité s’évapore, mais révèle alors, peut-être, la véritable nature de la conscience)  ?

Hannah Arendt a proposé cette paraphrase de la note de Kant :

« Kant compare l’état du moi pensant à un sommeil profond où les sens sont au repos complet. Il lui semble que, pendant le sommeil les idées ‘ont pu être plus claires et plus étendues que les plus claires de l’état de veille’, justement parce que ‘la sensation du corps de l’homme n’y a pas été englobée’. Et au réveil, il ne nous reste rien de ces idées. »vi

Ce qui lui semble « bizarre », comprend-on alors, c’est qu’après avoir été exposée à des idées « claires et étendues », rien de tout cela ne reste, et que le réveil efface toutes traces de l’activité de la conscience (ou de l’ ‘âme’) dans le sommeil profond du corps.

Mais s’il ne reste rien, il reste au moins le souvenir d’une activité immatérielle, qui, à la différence des activités dans le monde matériel, ne se heurte à aucune résistance, à aucune inertie. Il reste aussi le souvenir obscur de ce qui fut alors clair et intense… Il reste le souvenir d’avoir éprouvé un sentiment de liberté totale de la pensée, délivrée de toutes contingences.

Tout cela ne s’oublie pas, même si les idées, elles, semblent nous échapper.

Il est possible aussi que l’accumulation de ce genre de souvenirs, de ces sortes d’expériences, finisse par renforcer l’idée même de l’existence d’une conscience indépendante (du corps). Par extension, et par analogie, tout cela constitue une expérience de ‘spiritualité’ en tant que telle, et renforce l’idée d’un monde des esprits, d’un monde « intelligible », séparé du monde matériel.

La conscience (ou l’esprit) qui prend conscience de son pouvoir de penser ‘clairement’ (pendant le sommeil obscur du corps) commence aussi à se penser comme pouvant se mettre à distance du monde qui l’entoure, et de la matière qui le constitue. Mais son pouvoir de penser ‘clairement’ ne lui permet pas cependant de sortir de ce monde, ni de le transcender (puisque toujours le réveil advient, – et avec lui l’oubli des pensées ‘claires’).

Qu’apporte à la conscience son sentiment de distance vis-à-vis du monde ?

La conscience voit bien que la réalité est tissée d’apparences (et d’illusions). Malgré la profusion même de ces apparences (et de ces ‘illusions’), la réalité reste paradoxalement stable, elle se prolonge sans cesse, elle dure en tout cas assez longtemps pour que nous soyons amenés à la reconnaître non comme une illusion totale, mais comme un objet, et même l’objet par excellence, offert à notre regard de sujets conscients.

Si l’on ne se sent pas en mesure de considérer la réalité comme objet, on peut du moins être inclinés à la considérer comme un état, durable, imposant son évidence, à la différence de l’autre monde, le ‘monde intelligible’, dont l’existence même est toujours nimbée de doute, d’improbabilité (puisque son royaume ne s’atteint que dans la nuit du sommeil profond).

Et, comme sujets, nous exigeons en face de nous de véritables objets, non des chimères, ou des conjectures, – d’où l’insigne avantage donné au monde sensible.

La phénoménologie en effet, enseigne que l’existence d’un sujet implique nécessairement celle d’un objet. Les deux sont liés. L’objet est ce dans quoi s’incarne l’intention, la volonté et la conscience du sujet.

L’objet (de l’intention) nourrit la conscience, plus que la conscience ne peut se nourrir elle-même, – l’objet constitue en fin de compte la subjectivité même du sujet, se présentant à son attention, et s’instituant même comme son intention consciente.

Sans conscience, il ne peut y avoir ni projet ni objet. Sans objet, il ne peut y avoir de conscience.

Tout sujet (toute conscience) porte des intentions qui se fixent sur des objets ; de même les objets (ou les ‘phénomènes’) qui apparaissent dans le monde révèlent, de ce fait, l’existence de sujets dotés d’intentionnalités, par et pour lesquels les objets prennent sens.

De cela on tire une conséquence profonde.

Nous sommes des sujets, et nous ‘apparaissons’, dès le commencement de notre vie, dans un monde de phénomènes. Certains de ces phénomènes se trouvent être aussi des sujets. Nous apprenons à distinguer les phénomènes qui ne sont que des phénomènes (exigeant des sujets pour apparaître), et les phénomènes qui finissent par se révéler à nous comme étant non pas seulement des phénomènes, dont nous serions les spectateurs, mais comme d’autres sujets, et même des sujets ‘autres’, des sujets dont la conscience peut être conjecturée comme ‘tout autre’.

La réalité du monde des phénomènes est donc liée à la subjectivité de multiples sujets, et d’innombrables formes de consciences, qui sont à la fois des phénomènes et des sujets.

Le monde total représente lui-même un ‘phénomène’ total, dont l’existence exige au moins un Sujet, ou une Conscience, qui ne soient pas eux-mêmes seulement des phénomènes.

Dit autrement, – si, par une expérience de pensée, l’on supposait l’absence de toute conscience, l’inexistence de tout sujet, lors de ce que furent les états originaires du monde, devrait-on nécessairement conclure alors à l’inexistence du monde ‘phénoménal’, en de telles circonstances, dans ces temps de ‘genèse’?

Le monde ‘phénoménal’ n’existerait pas alors, en tant que ‘phénomène,’ puisque aucun sujet, aucune conscience ne serait en mesure de l’observer.

Mais une autre hypothèse est encore possible.

Peut-être existerait-il des sujets (ou des consciences) faisant partie d’un autre monde, un monde non ‘phénoménal’, mais ‘nouménal’, le « monde intelligible », évoqué par Kant ?

Comme l’on ne peut douter que le monde et la réalité commencèrent d’exister bien avant que tout sujet humain n’apparaisse, il faut en conclure que d’autres sortes de consciences, d’autres genres de ‘sujets’ existaient aussi alors, pour qui le monde à l’état de phénomène inchoatif constituait déjà un ‘objet’ et une ‘intention’.

En ce cas, le monde a toujours déjà été un objet de subjectivité, d’‘intentionnalité’, de ‘désir’.

Il ne peut pas en être autrement. Il reste seulement à tenter d’imaginer pour quels sujets, pour quelles consciences, ce monde naissant pouvait se dévoiler comme objet, et comme phénomène.

On peut même faire l’hypothèse que cette subjectivité, cette intentionnalité, ce désir, cette pensée, ont pré-existé à l’apparition du monde des phénomènes, sous la forme d’une ‘aptitude à vouloir, à désirer, à penser’.

« Pour le philosophe, qui s’exprime sur l’expérience du moi pensant, l’homme est, tout naturellement, non seulement le verbe, mais la pensée faite chair ; l’incarnation toujours mystérieuse, jamais pleinement élucidée, de l’aptitude à penser. »vii

Pourquoi mystérieuse ?

Parce que personne ne sait d’où vient la conscience, ou la pensée, et encore moins ne devine seulement l’étendue de toutes les formes que la conscience, ou la pensée, a pris dans l’univers, depuis l’origine jusqu’à nos jours, et pourra prendre dans l’avenir.

Puisque nous n’avons d’autre guide dans toute cette recherche que la conscience elle-même, il faut y revenir encore.

Toute conscience est singulière parce qu’elle recrée (à sa façon) les conditions de la liberté originelle de l’esprit, avant même de ‘devenir chair’.

« Pendant qu’un homme se laisse aller à simplement penser, à n’importe quoi d’ailleurs, il vit totalement dans le singulier, c’est-à-dire dans une solitude complète, comme si la Terre était peuplée d’un Homme et non pas d’hommes. »viii

Le penseur solitaire recrée à sa façon la solitude absolue du premier Penseur.

Quel était ce premier Penseur, ce premier Homme ? L’Adam mythique ?

Ou bien était-il un Esprit qui pensa originellement, et par ce fait même, créa l’objet de Sa pensée ?

Parmi les ‘premiers Penseurs’ dont nous avons encore la trace, Parménide et Platon ont évoqué et mis au pinacle le petit nombre de ceux qui ont vécu de « la vie de l’intelligence et de la sagesse », qui ont vécu de cette vie que tous ne connaissent pas, mais que tous peuvent désirer vouloir connaître.

« La vie de l’intelligence et de la sagesse », c’est la vie de l’esprit (noos), la vie de la pensée même, dans sa plus haute liberté, dans son infinie puissance. Comme l’Intelligence, elle fut dès l’origine la « Reine du ciel et de la terre »ix

______________

iDi, quibus imperium est animarum, umbraeque silentes

et Chaos et Phlegethon, loca nocte tacentia late,

Sit mihi fas audita loqui, sit numine vestro,

pandere res alta terra et caligine mersas.

Enéide VI, 264-7

iiKant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863

iii Cf. Kant. Rêves d’un homme qui voit des esprits, – expliqués par des rêves de la métaphysique. (1766). Trad. J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.27

ivIbid.

vH. Arendt. La vie de l’esprit. La pensée. Le vouloir. Trad. Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.68-69

viIbid.

viiIbid. p.72

viiiIbid.

ixPlaton. Philèbe. 28c

Dual Consciousness


« Kant »

« Gods, whose empire is that of souls, silent shadows,

And Chaos, and Phlegeton, silent in the night and unlimited places,

May I be allowed to say what I heard,

May I, with your consent, reveal the secrets

Buried in the dark depths of the earth. »

Virgil i

Consciousness is capable of grasping immaterial ideas (e.g. the principle of non-contradiction or the idea of universal attraction). Is this enough to infer that she is herself immaterial?

If consciousness is not immaterial, is she only a material emanation of a body that is material?

But then how to explain that material entities are capable of conceiving supreme abstractions, pure essences, without any link with the material world?

And how do consciousness relate or interact with the various beings that make up the world, and that surround her?

What is the nature of her connections with these various beings?

In particular, how do consciousness interact with other consciousnesses, other spirits? Is it conceivable that consciousness can link with yet other kinds of ‘intelligible’ beings existing in act or in potency throughout the world ?

These delicate issues were addressed by Kant in a short, witty book, Dreams of a Man Who Sees Spirits.ii

Kant affirmed that consciousness (he called her ‘the soul’) is immaterial, – just as what he called the ‘intelligible world’ (mundus intelligibilis), the world of ideas and thoughts, immaterial.

This ‘intelligible world’ is the proper ‘place’ of the thinking self, because consciousness can go there at will, detaching herself from the material, sensitive world.

Kant also affirmed that consciousness, although immaterial, is necessary linked to a body, the body of the self, a body from which she receives impressions and material sensations from the organs that compose it.

Consciousness thus participates in two worlds, the material and sensitive world and the immaterial and intelligible world, – the world of the visible, and the world of the invisible.

The representation that consciousness has of herself, by an immaterial intuition, when she considers herself in her relations with other consciousnesses, or beings of the same nature as herself, is quite different from that which takes place when she represents herself as being attached to a body.

In both cases, it is undoubtedly the same subject who belongs at the same time to the sensitive world and the intelligible world; but it is not the same person, because the representations of the sensible world have nothing in common with the representations of the intelligible world.

What I think of myself, as a living human, has nothing to do with the representation of myself as a (pure) consciousness.

Moreover, the representations that I may have of the intelligible world, however clear and intuitive they may be for me, are not at all indicative of the representation I have of myself as a consciousness.

On the other hand, the representation of myself as a consciousness may be somewhat acquired through reasoning or induction, but it is not a naturally intuitive notioniii.

Consciousness belongs indeed to a « subject », and as such is both participating to the « sensitive world » and to the « intelligible world », but she is not the same when she represents herself as a pure consciousness or when she represents herself as attached to a human body.

Not being the same implies an inherent and profound duality of consciousness.

It is Kant who first introduced the expression « duality of the person » (or « duality of the soul in relation to the body »), in a small note supplementing Dreams of a Man who sees Spirits.iv

This duality was induced from the following observation.

Many philosophers often refer to the state of deep sleep when they want to prove the reality of obscure representations, although nothing can be affirmed in this respect, except that on waking we do not clearly remember any of those ‘obscure representations’ we may have had in the deepest sleep.

We can only observe that they are not clearly represented on waking, but not that they were really ‘obscure’ when we were asleep.

For instance, one could readily assume that these representations were much clearer and more extensive than even the clearest ones in the waking state, – because ‘clarity’ is what can be expected from consciousness, in the perfect rest of the outer senses.

Hannah Arendt abruptly qualified these remarks from Kant as « bizarre »v without making her judgment explicit.

Why « bizarre »?

Several conjectures are possible.

Perhaps she thought that it was « bizarre » to present the soul as thinking more clearly and extensively in deep sleep, and as revealing more of herself in this state than in the waking state?

Or did it seem « bizarre » to Arendt that Kant presented the soul not as ‘one’ but as ‘dual’, this duality implying a contradiction with Arendt’s own idea of her nature?

On the one hand, the soul may feel the intrinsic unity she possesses as a ‘subject’, and on the other hand, she may feel herself as a ‘person’, endowed with a double perspective. It might then seem « bizarre » that the soul thinks of herself as both one and dual, – ‘one’ (as a subject) and ‘dual’ (as a person).

This intrinsic duality introduces a distance of the soul to herself, an inner gap in the consciousness herself, – a gap between the state of ‘waking’ (where her duality is somehow revealed) and the state of ‘deep sleep’ (where the feeling of duality evaporates, revealing then (perhaps) the true nature of the soul (or the consciousness)?

Hannah Arendt made only a brief paraphrase of Kant’s note:

« Kant compares the state of the thinking self to a deep sleep where the senses are at complete rest. It seems to him that during sleep the ideas ‘may have been clearer and more extensive than in the waking state’, precisely because ‘the sensation of the human body has not been included’. And when we wake up, we have none of these ideas left. » vi

What seems « bizarre » then, one may conjecture, is that after being exposed to « clear and extended » ideas, none of this remains, and the awakening erases all traces of the activity of the soul in the deep sleep of the body.

But if there is nothing left, at least there remains the memory of an immaterial activity, which, unlike activities in the material world, does not encounter any resistance, any inertia. There also remains the obscure memory of what were then clear and intense ideas… There remains the memory of having experienced a feeling of total freedom of thought, freed from all contingencies.

All this cannot be forgotten, even if the ideas themselves seem to escape us.

It is also possible that the accumulation of these kinds of memories, these kinds of experiences, may end up reinforcing the very idea of the existence of an independent soul (a consciousness independent from the body). By extension, and by analogy, all this constitutes an experience of ‘pure consciousness’ as such, and reinforces the idea of a world of spirits, an ‘intelligible’ world, separate from the material world.

The soul (the consciousness) that becomes aware of her power to think ‘clearly’ (during the deep sleep of the body) begins to think at a distance from the world around her, and from the matter that constitutes it.

This power to think ‘clearly’ at a distance does not however allow her to go out of this world, nor to transcend it (since always the awakening occurs, – and with it the forgetting of what were then ‘clear’ thoughts).

What then does this distance from the world bring to the consciousness ?

The consciousness sees that reality is woven of appearances (woven of ‘illusions’). However, in spite of the profusion of these ‘illusions’, reality remains stable, it is unceasingly prolonged, it lasts in any case long enough for us to be led to recognize it not just as an illusion, but as an object, the object par excellence, offered to our gaze, and consideration, as long as we are conscious subjects.

If one does not feel able to consider reality as an object, one can at least be inclined to consider it as a state, lasting, imposing its obviousness, unlike the other world, the ‘intelligible world’, – whose existence always raises doubts, and suspicions of improbability (since its kingdom is only reached in the night of deep sleep).

And, as subjects, we demand real objects in front of us, not chimeras, or conjectures, – hence the great advantage given to the sensitive world.

Phenomenology, in fact, also teaches that the existence of a subject necessarily implies that of an object. The two are linked. The object is what embodies the subject’s intention, will and consciousness.

The object (of the intention) nourishes the consciousness, more than the consciousness alone can nourish herself, – the object constitutes in the end the very subjectivity of the consciousness, presenting itself to her attention, and instituting itself as her intention.

If there is no consciousness, then there can be no project and no object. If there is no object, then there can be no consciousness.

All subjects (i.e. all beings with a consciousness) carry intentions that are fixed on objects; similarly, objects (or ‘phenomena’) that appear in the world reveal the existence of subjects with intentions, by and for which the objects make sense.

From this we may draw a profound consequence.

We are subjects, and we ‘appear’, from the beginning of our lives, in a world of phenomena. Some of these phenomena also happen to be subjects. We learn to distinguish between phenomena that are only phenomena (i.e. requiring subjects to appear), and phenomena that end up revealing themselves to us as being not only phenomena, of which we would be the spectators, but as other subjects, other consciousnesses.

The reality of the world of phenomena is thus linked to the subjectivity of multiple subjects, and countless forms of consciousness, which are both at once phenomena and subjects.

The total world is itself a ‘phenomenon’, whose existence requires at least one Subject, which is not a phenomenon, but a pure Consciousness.

To put it another way, – if, as a thought experience, one could suppose the absolute absence of any consciousness, the inexistence of any subject, for instance during originary states of the world, should one then necessarily conclude, in such circumstances, to the inexistence of the ‘phenomenal’ world in those early times?

The ‘phenomenal’ world would not then exist as a phenomenon, since no subject would be able to observe it, no consciousness would be conscious of it.

But another hypothesis would still be possible.

Perhaps might there exist subjects who are part of another world, a world that is not phenomenal, but ‘noumenal’, a.k.a. the « intelligible world » evoked by Kant?

Since there can be no doubt that the world and reality began to exist long before any human subject appeared on earth, one must conclude that other kinds of consciousness, other kinds of ‘subjects’ really existed then, for whom the world in the state of an inchoate phenomenon already already constituted an ‘object’ and an ‘intention’.

Then, we may infer that the world, at all time, has always been an object of ‘subjectivity’, of ‘intentionality’, of ‘desire’, for some sorts of consciousness.

It cannot be otherwise. We just have to try to figure out for which subjects, for which consciousnesses, this then nascent world could have been revealed as an object, as a phenomenon.

One can hypothesize that a primal subjectivity, intentionality, desire, pre-existed the appearance of the world of phenomena, in the form of a potential ‘aptitude to want, to desire, to think’.

« For the philosopher, who expresses himself on the experience of the thinking self, man is, quite naturally, not only the verb, but the thought made flesh; the always mysterious, never fully elucidated incarnation of the ability to think.»vii

Why ‘always mysterious’?

Because no one knows where thought comes from, and even less may guess the extent of all the forms that thought has taken in this universe, – from the ancient days of its beginning, to date, — and may still take. in the future.

Since we have no other guide in all this research than our own consciousness, we must get back to her again.

Every thought is singular, because with each she recreates (in her own symbolic way) the conditions of the original freedom of the spirit, even before ‘thought was made flesh’.

« While a man lets himself go to simply think, to think about anything, he lives totally in the singular, that is to say in complete solitude, as if the Earth was populated by one Man and not by men. »viii

The lone thinker recreates the absolute solitude of the first Thinker.

Who was this first Thinker? The mythical Adam? A Spirit who originally thought, and by this very fact, created the object of His thought?

Among the ‘first thinkers’ of whom we still have a trace, Parmenides and Plato evoked and pinned to the pinnacle the small number of those who live ‘the life of intelligence and wisdom’.

« The life of intelligence and wisdom » is the life of the spirit (noos), the life of thought herself, in her highest freedom, in her infinite potency. Like Intelligence, she was from the outset the « queen of heaven and earth »ix.

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i Di, quibus imperium est animarum, umbraeque silentes

and Chaos and Phlegethon, loca nocte tacentia late,

Sit mihi fas audita loqui, sit numine vestro,

pandere res alta terra and caligine mersas.

Aeneid VI, 264-7

ii Kant. Dreams of a Man who sees Spirits, – Explained by Dreams of Metaphysics. (1766). Translated from German by J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863

iiiCf. Kant. Dreams of a Man who sees Spirits, – Explained by Dreams of Metaphysics. (1766). Translated from German by J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.27

ivCf. Kant. Dreams of a Man who sees Spirits, – Explained by Dreams of Metaphysics. (1766). Translated from German by J. Tissot. Ed. Ladrange, Paris, 1863, p.27

v H. Arendt. The Life of the Spirit. The Thought. The Will. Translation by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.68-69

vi H. Arendt. The Life of the Spirit. The Thought. The Will. Translated by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.68-69

vii H. Arendt. The Life of the Spirit. The Thought. The Will. Translated by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.72

viiiIbid.

ixPlato. Philebus. 28c

Des « crânes ouverts » au Collège de France


« Michel de Montaigne »

Pour Stanislas Dehaene le cerveau est un « administrateur central », un acteur de haut niveau décisionnel, mais il n’est composé que de mécanismes élémentaires. Il n’est pas un deus ex machina. Il n’est qu’une machina

Le cerveau peut-être, mais la conscience ?

« Le schéma simpliste d’un traitement réflexe, entrée-sortie, doit donc être bouleversé au profit d’un modèle où s’exerce un fort contrôle descendant : notre cerveau est un organe intentionnel, qui se fixe des buts et recherche activement les informations et les actions qui mènent à ces buts. Il y a en chacun de nous un administrateur central (comme au Collège de France !), dont le rôle est de contrôler les tâches, de gérer les conflits ou les erreurs ; mais cet opérateur mental, trop longtemps resté un homunculus ou un deus ex machina de la psychologie, doit lui-même s’analyser en mécanismes élémentaires. »i

Suivant la pente micro-analytique de la modernité matérialiste, positiviste, déterministe, S. Dehaene voit seulement à l’œuvre, dans les plus hauts mouvements de l’esprit et de la conscience, une série de « mécanismes élémentaires » appartenant à une « machine  étonnamment lente », et de plus contrainte par un « goulot d’étranglement central» par lequel passent toutes les prises de décision :

« Même s’il est constitué de multiples processeurs parallèles, au plus haut niveau cognitif, le cerveau humain se comporte comme une machine étonnamment lente et sérielle, qui ne peut faire qu’une opération à la fois. (…) Ni la perception des stimuli, ni l’exécution de la réponse motrice, ne sont différées pendant l’accomplissement simultané de deux tâches. Seule une étape dite ‘centrale’ semble subir un goulot d’étranglement où les opérations mentales s’exécutent en série et non en parallèle. (…) Seule la prise de décision stochastique semble responsable du goulot d’étranglement central. Nous pouvons reconnaître plusieurs objets ou effectuer plusieurs réponses en parallèle, mais pas prendre plusieurs décisions simultanément.»ii

Ce « goulot d’étranglement » ralentit les prises de décisions et il révèle ainsi l’existence d’une « supervision centrale » qui prend en quelque sorte son temps avant de trancher dans l’incertain et le probable, et qui peut être parfois dépassé par des conflits de priorité.

Le contrôle cognitif, dans les cerveaux de l’espèce humaine, est divisé en de multiples processus : orientation de l’attention, détection d’erreurs, branchement tactique vers d’autres opérations, mise en place d’une stratégie…

Parmi ces processus la perception subliminale joue un rôle important. Par définition elle est activée en l’absence de conscience.

Inversement, les opérations exigeant un contrôle cognitif poussé semblent ne pas pouvoir s’exécuter sans que nous en soyons conscients.

Il y a des perceptions subliminales, mais il n’y a pas de connaissance inconsciente.

Tout ce qui relève de l’inconscient échappe donc à la ‘connaissance’, du moins si l’on donne à ce mot le sens d’une cognition ‘claire’, et non le sens plus large d’intuitions plus ou moins obscures, telles qu’étudiées par la psychologie des profondeurs.

Pour la psychologie cognitive, la division hiérarchique de la cognition s’organise principalement suivant la distinction faite entre opérations conscientes et inconscientes, – ou plutôt non-conscientes, puisque l’inconscient n’est plus très à la mode chez les psychologues cognitifs.iii

Un stimulus non-conscient peut traverser une série d’étapes perceptives, conceptuelles et motrices, qui doivent être préparées puis intégrées au niveau d’une instance centrale, laquelle joue un rôle essentiel dans la prise de conscience.

D’où ce résultat, que Stanislas Dehaene présente comme un acquit nouveau: « La conscience apparaît associée à un système cérébral sériel, à capacité limitée, responsable du contrôle des autres opérations mentales. »iv

La conscience est ici réduite à ne pouvoir traiter qu’un objet de pensée à la fois, du fait de la contrainte imposée par la sérialité centrale. La conscience du monde extérieur est étroitement bornée. Dans les cas de « collision mentale » entre des stimuli divergents ou contradictoires, on peut montrer expérimentalement qu’un stimulus en conflit avec d’autres stimuli peut être « littéralement effacé de la conscience ».

C’est le phénomène de « clignement attentionnel » : le fait de prendre conscience d’une première information ferme temporairement l’accès à une autre information.

Prenant en compte toutes les observations sur ces effets de masquage, de clignement attentionnel, de cécité au changement, Dehaene en vient à reposer la question clé : « Qu’est ce que la conscience ? »

Sans y répondre, il remarque que l’on peut créer des conditions expérimentales dans lesquelles tous les sujets s’accordent sur le fait et sur la nature de leur expérience consciente. Ceci laisse supposer que l’on peut déterminer certaines bases cérébrales objectives de la conscience subjective.

Quelle que soit la complexité objective d’une expérience, le sujet la conçoit synthétiquement comme un unique état indivisible de sa propre conscience. Dehaene note qu’en 1921, le neurologue Leonardo Bianchi parlait des « champs des synthèses mentales », associés au lobe frontal. Plus tard, d’autres théoriciens (Bernard Baars, 1989) employèrent la métaphore de la scène de théâtre, où l’information consciente est rassemblée sur le devant de la scène pour être ensuite diffusée à une variété de processus mentaux, à l’arrière-plan ou dans les coulisses.

Or la neuro-anatomie et l’imagerie cérébrale donnent aujourd’hui une certaine consistance objective à ce qui n’était hier que des métaphores. Elles montrent que les aires préfrontales sont reliées à un réseau associatif distribué, dont l’entrée en activité est objectivement observable (par imagerie) lors de chaque accès d’une information à la conscience.

Dehaene emploie de nouveau la métaphore de la réverbération, à laquelle il tient particulièrementv, pour définir le phénomène-clé qu’il associe à la conscience :

« Les travaux de physiologistes tels que Victor Lamme ou Christoph Koch, et de psychologues tels que Vincent Di Lollo, convergent pour souligner le rôle essentiel de l’amplification neuronale à longue distance. Selon eux, l’information représentée par la décharge d’une population de neurones spécialisés accède à la conscience dès lors qu’elle entre en réverbération avec d’autres neurones distants, associés à des processus attentionnels, mnésiques ou exécutifs, et distribués dans les cortex temporaux, pariétaux et préfrontaux. »vi

Deux types d’activités, les unes correspondant à des opérations subliminales et les autres aux opérations conscientes, sont nettement observables. Elles sont séparées par un « seuil de conscience bien marqué », dont l’imagerie cérébrale rend compte.

Ces résultats épars permettent à S. Dehaene d’affirmer que l’on peut désormais « entrevoir un début de définition théorique de la conscience », grâce à la neuro-imagerie cognitive.

Les images, en effet, montrent que l’on peut observer une corrélation entre certains états d’activité du cerveau et le fait que certaines informations accèdent à la conscience.

Ainsi s’établit un lien causal (et visualisable par imagerie) entre l’attention, l’intégration centrale et la perception consciente.

Cependant S. Dehaene ne donne toujours pas de « définition théorique de la conscience », il ne fait qu’en « entrevoir » la possibilité, et il prône la prudence.

Le « problème difficile » de la conscience est loin d’être résolu…

« Reste ouvert ce que les philosophes Tom Nagel et Ned Block appellent un ‘gouffre explicatif’ entre le niveau matériel et celui du psychisme, qui a conduit certains philosophes, psychologues, et même physiologistes comme John Eccles, à l’impasse du dualisme. À l’avenir, la démonstration d’une relation de causalité, et in fine d’identité, entre états neuronaux et états mentaux conscients passera par l’utilisation de techniques d’interférence avec l’activité cérébrale. »vii

D’un côté, il y a un ‘gouffre explicatif’ entre le niveau matériel et le niveau psychique.

De l’autre, il y a l’affirmation (faite par Dehaene) que le dualisme est une ‘impasse’.

Il me semble que le ‘gouffre explicatif’ explique au moins la tentation du dualisme.

Et il me semble aussi que la thèse forte du matérialisme (dans sa vision en quelque sorte ‘moniste’ d’une intégration de tous les niveaux observés) rencontre un obstacle de taille avec ce ‘gouffre explicatif’ que rien ne vient combler, et qui ne cesse de béer.

Il y a encore un autre obstacle à l’établissement d’une théorie de la conscience.

« La conscience, nous dit William James, est un flux ininterrompu, un train permanent de pensées, le vol d’un oiseau qui sans cesse s’envole ou se pose. »viii

Cela invite à considérer que le cerveau fonctionne sur un mode anticipatoire, toujours actif, « ressassant le passé pour mieux anticiper le futur. »

Avec une réelle honnêteté intellectuelle, Dehaene critique ici les errements de son propre domaine de compétence: « La psychologie cognitive néglige souvent cet état interne du sujet conscient, se contentant de le bombarder de stimuli et de recueillir ses réponses. »ix

Or c’est dans l’observation et la compréhension profonde de cet état interne que sans doute se trouve la clé, si jamais on doit la trouver.

On peut considérer, comme le fait Dehaene, que l’activité « spontanée » et « distribuée » du cerveau est ce qui caractérise l’état de veille consciente. En effet on observe que celle-ci disparaît sous anesthésie, dans le sommeil profond, ou encore lors des états comateux ou végétatifs, mais qu’elle réapparaît dès que les sujets recouvrent leur conscience.

Conclusion, selon Dehaene : l’activité spontanée et distribuée du cerveau constitue bel et bien « un solide corrélat neuronal de l’état de vigilance consciente »x.

Mais n’est-ce pas là, une fois encore, une assertion tautologique ?

Loin de donner une définition de la conscience, capable de saisir son essence, Dehaene ne fait que constater des corrélations entre divers phénomènes qui prennent effectivement part à la conscience, mais qui ne la définissent pas dans son essence profonde.

Que nous apporte de poser que l’activité spontanée et distribuée du cerveau est le « corrélat neuronal » de l’état de vigilance consciente ?

Rien, sinon une reformulation quelque peu pléonastique…

De simples « constats », appuyés sur des imageries, mais aux allures de pléonasmes, ne nous font pas accéder à une compréhension de l’essence même de la conscience, et ne nous éclairent aucunement sur son origine, et encore moins sur sa fin.

Dehaene prend acte implicitement de cet échec et il conclut sa Leçon sur un constat mitigé, et critique :

« L’activité mentale autonome, trop souvent négligée, doit donc redevenir un objet d’étude pour la psychologie cognitive. Nos expériences brident souvent les participants dans des tâches cognitives très étroites. Si l’on espère comprendre le flux spontané de la conscience, de nouvelles méthodes expérimentales, qui laisseraient une bien plus grande liberté au sujet, devront être imaginées. »xi

La liberté du sujet ! En pleine époque matérialiste et déterministe !

Quelle hommage implicite à des millénaires de recherche philosophique et métaphysique, qui se voient ainsi à nouveau reconnus et admis dans le temple positiviste et scientiste qu’est devenu le Collège de France !

La pertinence de la notion de sujet et la reconnaissance de la liberté du moi sont à nouveau proclamées. Cependant, elles sont toujours fortement corsetées, et placées sous la férule de l’imagerie, – qui traque des données essentiellement subjectives (pour le sujet), les transforme en traces objectives (pour l’observateur), lesquelles sont ensuite modélisées sous la forme de conjectures sur l’architecture cérébrale (par le psychologue cognitif).

« Dans la psychologie d’aujourd’hui, les données subjectives de la conscience sont des objets d’étude légitimes, que la modélisation et l’imagerie mettent en relation directe avec les données objectives de l’architecture cérébrale. »xii

Dans sa péroraison finale, enthousiaste, Dehaene déborde d’une confiance éclatante, et veut dynamiser les troupes (les chercheurs qui trouvent) et le public (qui cherche à s’y retrouver).

« L’explication ultime des objets mentaux que sont les perceptions, les illusions, les décisions ou les émotions, doit se formuler en termes de lois dynamiques de transition dans les réseaux neuronaux. Nous devrons donc concevoir de nouvelles théories pour, comme le disait le physicien Jean Perrin, ‘substituer au visible compliqué de l’invisible simple’. Je mesure pleinement l’immense chance que nous avons de vivre un temps où les avancées conjointes de la psychologie et de la neuro-imagerie cognitives laissent entrevoir de rendre enfin visible, comme à crâne ouvert, l’invisible de la pensée. »

Cette dernière phrase, concluant la Leçon inaugurale du Professeur Dehaene, mérite de s’y attarder. Chaque mot compte.

« Les imageries cognitives laissent entrevoir de rendre enfin visible, comme à crâne ouvert, l’invisible de la pensée. »

Surprenant effet de mise en abyme, révélant un inconscient désir de pornographie cérébrale…

Ce qui est surtout rendu visible, c’est la pulsion dévoilée, mise à nu, du positivisme matérialiste.

Les essences ne sont plus désormais que des clichés, et les concepts seront compressés dans des fichiers JPEG.

Montaigne voulait des têtes bien faites, plutôt que bien pleines.

Dehaene veut des crânes bien ouverts pour les vider de toute essence.

______________________

i S. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France

iiIbid.

iiiCf. Les Neurosciences face à la Conscience, I. | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau. Dans son cours intitulé: L’inconscient cognitif et la profondeur des opérations subliminales, Stanislas Dehaene a commencé par régler un vieux compte avec Freud: « Le concept d’inconscient ne date pas de Freud et ses contemporains (Gauchet, 1992). De plus, de nombreux aspects de la théorie freudienne de l’inconscient ne trouvent pas d’échos dans la recherche contemporaine. Tel est le cas, par exemple, de l’hypothèse d’un inconscient pourvu d’intentions et de désirs qui lui sont propres, souvent d’origine infantile, et structuré par des mécanismes de refoulement et de censure. Pour éviter toute confusion avec les constructions théoriques freudiennes, la psychologie cognitive préfère donc souvent au terme d’inconscient les termes plus neutres de non-conscient ou d’inconscient cognitif. »

ivS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France.

vCf. Les Neurosciences face à la Conscience, I. | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau. Selon S. Dehaene, une opération mentale est consciente si « l’information est codée explicitement par le taux de décharge d’une population restreinte de neurones qui entrent en réverbération durable avec un espace de travail global, impliquant notamment le cortex préfrontal. » (Mot souligné par moi)

viS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France.

viiS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France.

viiiIbid.

ixIbid.

xIbid.

xiIbid.

xiiIbid.

Burning Hurqalyâ


« Henry Corbin »

In matters of religion, one of the common errors is to want to choose with whom one can talk, and to exclude from one’s field of vision extreme ideologues, stubborn minds, closed mentalities. This is human.

It is incomparably easier to begin detailed debates or circumstantial glosses if there is already an a priori agreement on the substance. This avoids infinite misunderstandings and deadlocked dead ends. Who thinks it possible, indeed, to ever agree, on any point whatsoever, with such and such an ultra tendency of such and such a monotheistic religion?

It’s human, and it’s easier, but, on the other hand, the ultras of all acabits, irreconcilably ‘other’, absolutely ‘foreign’ to any dialectic, remain in the landscape. They continue, and for a long time, to be part of the problem to be solved, even if they don’t seem to be part of the solution. Precisely because they have nothing in common with the proponents of the very idea of ‘dialogue’, they can be interesting to observe, and must be, in every respect, if one considers the long-term destiny of a small Humankind, standing on its dewclaws, on the surface of a drop of mud, lost in the cosmic night.

Nevertheless, it is infinitely easier to speak to ‘open’ minds when trying to cross cultural, traditional or religious barriers.

« The conditions of the Christian-Islamic dialogue change completely if the interlocutor is not legal Islam but spiritual Islam, whether it is Sufism or Shî’ite Gnosis. » i

Henry Corbin was an exceptional personality. But he admitted that he did not want to waste his time with the ‘legitarians’. This is understandable. And yet, they are basically the key lock. If world peace and universal understanding are to be achieved, ‘spiritualists’ and ‘legitarians’ must find, whatever the difficulties to be overcome, a common ground…

Dialogue with the ‘other’ begins with mastering the other’s language.

In theory, we should be able to understand all of them, or at least decipher them, particularly these chosen languages, chosen for conveying this or that sacred message.

Sanskrit, for example, should be part of the minimal baggage of any researcher interested in a comparative anthropology of the religious fact through time. It is the oldest and most complex language, which still testifies to the wonders of the human spirit, trying to approach mysteries that are seemingly beyond its reach.

I hasten to add (biblical) Hebrew, which is much simpler, grammatically speaking, but full of a subtle delicacy that can be seen in the play on words, the etymological shifts, the radical drifts, the subliminal evocations, and the breadth of the semantic fields, allowing for the most daring and creative interpretations.

Koranic Arabic is also a necessary acquisition. The Koran is a book with a very ‘literary’ and sophisticated writing that no translation can really render, as it requires immersion in the musicality of classical Arabic, now a dead language. Puns and alliterations abound, as in Hebrew, another Semitic language.

The famous Louis Massignon sought in good faith « how to bring back to a common base the textual study of the two cultures, Arabic and Greco-Latin »ii.

For our part, we would also like to be able to bring the study of Vedic, Egyptian, Sumerian, Assyrian, Zoroastrian and Avestic cultures, at least in theory if not in practice, to a « common base ».

And, still in theory, one should particularly have solid notions of Ancient Egyptian (very useful if one wants to understand the distant foundations of the ancient ‘mosaic’ religion), and Avesta (indispensable to get an idea of the progressive, ‘harmonic’, transitioniii in ancient Iran from Zoroastrianism and Mazdeism to Muslim Shî’ism).

In the absence of these indispensable add-ons, one can minimally rely on a few genius smugglers. Henry Corbin is an incomparable pedagogue of Shî’ite Islam. Who else but him could have allowed the discovery of a concept like the one of Ḥûrqalyâ?

Ḥûrqalyâ is the land of visions, the place where mind and body become one, explains Henry Corbin. « Each one of us, volens nolens, is the author of events in ‘Ḥûrqalyâ‘, whether they abort or bear fruit in its paradise or its hell. We believe we are contemplating the past and the unchanging, as we consume our own future. » iv

His explanation of Ḥûrqalyâ is rather short and somewhat obscure. We would like to know more.

Looking in the famous Kazimirsky dictionaryv, I discovered the meaning of the verbal root حرق (ḥaraqa): « To be burned, to burn. To set on fire, to ignite; to burn with great fire. To burn each other (or to sleep with a woman). To reduce to ashes. »

It is also the word used to designate migrants who ‘burn’ their identity papers.

With different vocalizations of the same verbal root, the semantic spectrum of the resulting nouns widens considerably:

ḥirq « the tallest branch of the male palm tree, which fertilizes the flowers of a female palm tree »;

ḥourq « avarice »;

ḥaraq « fire, flame, burn »;

ḥariq « which loses its hair; which produces violent lightning (cloud); « fire;

ḥourqa « burning heat in the intestines »;

al- ḥâriq « the tooth (of a ferocious beast) »;

ḥâriqa « burning (said to be a very sensual woman in the carnal trade) »;

ḥâroûqa « very sensual woman », or in the plural: »who cuts (swords) »;

ḥirâq « who destroys, who consumes »; « who burns the path, who runs very fast (horse) »;

ḥourrâq « burning firebrand »;

ḥârraqa « vessel to be set on fire ».

You get the idea…

But in the context that interests us here, it is the noun حَرْقً (ḥarq), used by mystics, that we must highlight. It means « the state of burning », that is, an intermediate state between برق (barq), which is only the « lightning of the manifestations of God », and الطمس فى الذات, al-tams fi-l-dhat, « annihilation in the ‘that’, in the divine essence »vi.

The etymology of the word ḥûrqalyâ, shows that it means a state that lies between the lightning flash and the ash or annihilation .

Let us return to the glossary proposed by Corbin.

« A whole region of Hûrqalyâ is populated, post mortem, byour imperatives and our vows, that is to say, by what makes the very meaning of our acts of understanding as well as our behaviors. As well as all the underlying metaphysics is that of an incessant recurrence of Creation (tajaddod), it is not a metaphysics of the Ens or the Esse, but of the Estovii, ofbe !’ in the imperative. But the event is put to the imperative only because it is itself the iterative form of the being for which it is promoted to the reality of event. » viii

We learn here that Creation is a continuous act, a continuous iteration, an imperative to be, a ‘be!’ infinitely repeated, implying a ‘become!’ no less perpetual.

Esto! Or the unceasing burning of the moment, that is to say of the presence (to oneself, or in oneself ?).

Perhaps we can read in these ever-changing, ever-challenging moments « the mystery of the primordial Theophany, of the revelation of the divine Being, who can only reveal himself to himself in another self, but can only recognize himself as other, and recognize this other as himself only because he is God in himself. » ix

Another image, often used in the Psalms, is that of clothing. It is necessary to reach this state where the body is no more than a ‘garment’ that one can freely undress or put on, because it is really the other in oneself that is the true garment of oneself.

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iHenry Corbin. Heavenly earth and resurrection body. From Mazdean Iran to Shî’ite Iran. Ed. The boat of the sun. Buchet/Chastel. 1960. p.12

ii Louis Massignon. Lettres d’humanité tome II, 1943, p.137

iiiAccording to the expression of H. Corbin. op.cit. p. 111

ivHenry Corbin. Heavenly earth and resurrection body. From Mazdean Iran to Shî’ite Iran. Ed. The boat of the sun. Buchet/Chastel. 1960. p.13

vA. de Biberstein Kazimirski. Arab-French dictionary. Volume I. Ed Al Bouraq. Beirut. 2004, pp. 411-412.

vi The mystical meaning of the word tams is precisely the annihilation of the individuality of man’s attributes in the attributes of God. The word dhat means « that » and, in context, the very essence of God.

viiIn Latin: ens = « being », esse = « to be », esto = « Be! »

viiiHenry Corbin. Heavenly earth and resurrection body. From Mazdean Iran to Shî’ite Iran. Ed. The boat of the sun. Buchet/Chastel. 1960. p.16

ixHenry Corbin. Heavenly earth and resurrection body. From Mazdean Iran to Shî’ite Iran. Ed. The boat of the sun. Buchet/Chastel. 1960. p.111

Les Neurosciences face à la Conscience, 2: Leur Aube et Rimbaud


« Rimbaud »

C’est par une citation de William James que le Professeur Stanislas Dehaene commença la Leçon inaugurale qu’il donna au Collège de France, le jeudi 27 avril 2006 :

« ‘La psychologie est la science de la vie mentale.’ Par ces quelques mots, dès 1890, William James, cernait le domaine de ce qui est devenu, aujourd’hui, la psychologie cognitive. »i

Puis il esquissa son propre et ambitieux programme de recherche : « Tenter d’énoncer des lois générales de la pensée », – sans négliger d’en reconnaître aussitôt les limites, quant au cœur même du problème:

« La psychologie cognitive laisse provisoirement de côté deux questions difficiles : le cerveau humain dispose-t-il de ressources suffisantes à sa propre description ? Cette entreprise d’auto-description des lois du cerveau par lui-même n’est-elle pas intrinsèquement limitée, voire contradictoire ou tautologique ? »ii

Selon Dehaene lui-même, la psychologie cognitive a eu tendance dans les dernières décennies à se focaliser sur les détails de quelques phénomènes plus que sur l’architecture générale de la cognition.

Pour corriger ce tropisme dommageable, fort peu prometteur pour l’avenir de la profession, Dehaene suggère de concentrer désormais les efforts sur les sources possibles des « lois générales de la cognition ».

Il y en a trois grandes classes à considérer.

D’abord, il y a les lois physiques, chimiques et biologiques. La pensée découle évidemment de la biologie du cerveau. Dans L’Homme neuronal, Jean-Pierre Changeux a défini le cerveau de l’homme comme « une formidable machine chimique où l’on retrouve les mêmes mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la mouche drosophile ou le poisson torpille »iii.

Il nous avait semblé être parti à la recherche de ce qui rend Homo sapiens unique parmi les espèces animales, et voilà qu’on compare sa conscience à celle de la mouche ou du poisson torpille (lequel dégage il est vrai de sacrées secousses électriques et ‘réverbérantes’ !)…

Ensuite, il y a les lois de la psychologie que l’on pourrait qualifier de lois ‘algorithmiques’. Il s’agit là d’une référence au champ entier des sciences de la computation inauguré par les travaux d’Alan Turing et de John von Neumann, puis de Noam Chomsky ou David Marr. Dehaene s’y réfère avec une sorte de gourmandise, et a cette formule, peut-être un peu trop réductrice : « Le cerveau humain, superbe exemple de système de traitement de l’information »…

Selon les théories de la ‘computation’, les ‘lois algorithmiques’ obéissent nécessairement à des contraintes universelles. Elles sont donc valables pour les ordinateurs, les mouches drosophiles et les cerveaux, humains ou non. La psychologie cognitive doit donc s’appuyer sur ce formalisme universel pour tenter d’inférer les algorithmes de la pensée.

Sans doute ‘conscient’ du risque d’une assimilation, peut-être trop rapide et inopportune, des cerveaux humains à de simples puces électroniques, fussent-elles particulièrement ‘performantes’, Dehaene fustige certains de ses collègues, les psychologues fonctionnalistes, qui ont « négligé l’architecture du cerveau. Tout indique que celle-ci ne ressemble en rien à celle d’un ordinateur classique. »iv

Et dans un élan, Dehaene, soudain lyrique, s’enthousiasme : «  C’est une étonnante machine comprenant de multiples niveaux d’architecture enchâssés et massivement parallèles. Avec cent mille millions de processeurs, un million de milliards de connections, cette structure reste sans équivalent en informatique, et ce serait une erreur profonde de penser que la métaphore de l’ordinateur puisse s’y appliquer sans modifications. »v

En conséquence, il faut refuser la « dichotomie réductrice » entre le « matériel » biologique, et le « logiciel » de la psychologie du cerveau, dichotomie que Dehaene juge « totalement inadéquate ».

En réalité, tout le corps est associé à l’acte de penser, et tout y ‘conspire’ : « Tous les niveaux d’organisation, depuis la molécule jusqu’aux interactions sociales, conspirent pour déterminer notre fonctionnement mental. Il n’y a donc pas de compartimentation étanche entre biologie et psychologie. »vi

Le fait que ces fort divers niveaux d’organisation soient si étroitement imbriqués chez Homo sapiens explique sans doute que le cerveau et le phénomène de la conscience atteignent des niveaux de complexité sans équivalent.

Mais c’est aussi cette complexité même qui peut inviter à prédire que le cerveau sera capable de se comprendre lui-même, un jour peut-être, quoique cela puisse d’emblée paraître (philosophiquement) paradoxal.

Citant la boutade de Lyall Watson : « Si notre cerveau était simple, nous serions encore trop simples pour le comprendre », Dehaene déclare avec optimisme : « C’est précisément parce que notre cerveau est assez complexe que nous avons une petite chance de le comprendre ! »

Mais, à mon humble avis, on est tout à fait en droit de partir d’une intuition contraire, et de postuler que la conscience est par essence, et par construction, abyssale : plus on tente de plonger en son mystère, plus on découvre son infinie profondeur.

L’avenir tranchera peut-être entre ces deux intuitions opposées.

Qu’il me soit permis cependant d’ouvrir encore une autre piste en évoquant la capacité de la conscience à toujours se dépasser elle-même. C’est peut-être là, précisément, son essence, – se dépasser toujours.

Mais une telle affirmation est de type métaphysique, et sort donc du champ de la psychologie cognitive…

Comme la psychologie cognitive est, à l’évidence, dans l’incapacité d’attaquer directement le problème métaphysique de l’existence de la conscience, et plus encore celui de l’essence de chacune des consciences singulières dont chaque être humain dispose en propre, elle préfère s’adonner à des recherches beaucoup plus étroites, plus ciblées.

Il semble par exemple plus facile aux psychologues de la cognition de se focaliser sur certains concepts, certes abstraits, mais qui se prêtent à des protocoles expérimentaux bien concrets, tels que celui de nombre.

Le nourrisson lui-même n’a-t-il pas vraisemblablement une sorte de proto-intuition du 1 (sa bouche s’unissant au sein), ou du 2 (les yeux de sa mère) ?

En tout état de cause, formuler des hypothèses sur la manière dont on prend conscience des premiers nombres naturels dès l’âge le plus tendre, semble a priori plus aisé que d’investiguer la présence effective ou putative d’archétypes universels, tant dans la conscience individuelle que dans l’inconscient dit ‘collectif’.

Il n’est sans doute pas très commode non plus pour le psychologue cognitif de se mettre dans son laboratoire en quête de consciences ‘altérées’ ou ‘magnifiées’ sous l’influence du numineux, lors de cérémonies sacrées, de transes chamaniques ou à la suite d’expériences mystiques, pouvant aller, si l’on en croit l’histoire des religions, jusqu’à la vision prophétique, ou même jusqu’à la métamorphose ultime de la conscience par sa fusion dans le sein de la divinité même…

Il semble plus facile de se concentrer sur un problème bien balisé, permettant des expériences ‘cognitives’ aisément duplicables, comme autour du concept de ‘nombre’.

D’autant que ce concept semble suffisamment universel pour être aussi accessible à la ‘conscience’ de nombreuses espèces animales, ce qui offre un intérêt pratique évidentvii.

De nombreuses d’expériences ont montré que l’estimation, la comparaison, et le calcul de quantités numériques sont à la portée, non seulement de primates non humains, mais également des rongeurs, des oiseaux, des dauphins, et de certains reptiles. S. Dehaene en tire une leçon de portée générale.

« Ainsi, l’intuition approximative du nombre, mais aussi des autres grandes catégories kantiennes que sont l’espace et le temps, est répandue dans le monde animal, sans doute parce qu’elle est essentielle à la survie – pas une espèce qui n’ait besoin d’évaluer les sources et les quantités de nourriture ou, dans le cas des espèces sociales, le nombre et la qualité de ses alliés ou de ses ennemis. »viii

Il va de soi de ramener la conscience du nombre chez l’homme au niveau de la conscience (supposée) du nombre chez l’animal, du primate ou du rongeur, au motif que ce concept de nombre est essentiel à sa survie.

Cette assimilation de la conscience humaine et de la conscience animale, ne serait-ce que partielle, soulève plusieurs objections.

Alors même que la psychologie cognitive n’a pas seulement commencé de pénétrer le mystère de la conscience humaine, qui pourtant nous est naturellement accessible, dans une certaine mesure, par introspection, comment pourrait-elle sérieusement envisager de pénétrer la conscience d’espèces animales différentes de l’Homme, comme celle du Gorille, du singe Paresseux ou du Rat des villes ?

D’un autre côté, l’existence (même hypothétique) d’archétypes collectifs, et d’idées universellement répandues à propos du numineux et du sacré, tend à faire penser que ces concepts de niveau élevé sont peut-être, d’une certaine façon, tout aussi « essentiels à la survie », darwinienne et à long terme, d’Homo Sapiens, quoique d’un autre point de vue.

La psychologie et l’anthropologie cognitives se targuent de pouvoir dégager, par-delà la variabilité des langues et des cultures, des structures mentales universelles. Parmi ces structures universelles, celles liées au nombre semblent en apparence plus immédiatement accessibles que, par exemple, celles liées au numineux ou au sentiment du sacré.

L’intérêt des psychologues cognitifs pour les expérimentations faites à partir des nombres naturels se justifie sans doute par la facilité avec laquelle on peut créer des protocoles expérimentaux riches de résultats (quantitatifs).

Mais, pour montrer aussi clairement que possible l’abîme conceptuel et méthodologique entre un psychologue cognitif comme S. Dehaene et un psychologue des profondeurs comme C.G. Jung, je voudrais résumer des résultats obtenus par ce dernier, qui indiquent avec force combien, précisément, les structures attachées aux nombres et certaines structures touchant au numineux se répondent et se rejoignent dans un monde ‘commun’, d’essence supérieure, que Jung appelle unus mundus.

Jung a formulé dans son ouvrage Explication de la nature et psyché, l’idée que l’exploration des archétypes des nombres naturels devrait permettre de pénétrer plus avant dans le domaine de cette réalité unitaire de la psyché et de la matière, dont il entrevoyait toute la complexité.

« J’ai le sentiment que le nombre est une clé du mystère, puisqu’il est autant découvert qu’inventé. Il est quantité aussi bien que signification ; sur ce dernier point, je citerai les quantités arithmétiques de l’archétype fondamental de ce qu’on nomme le ‘Soi’ (monade, microcosme, etc.) et ses variantes du quatre, le 3 + 1 et le 4 + 1, qui sont historiquement et empiriquement bien illustrés par des documents. »ix

Sa disciple, Marie-Louis von Franz, a continué les recherches de Jung dans ce domaine. Son livre Nombre et tempsx fournit une abondante source documentaire, anthropologique et ethnographique, et explore la profondeur immémoriale des liens entre le nombre et le sacré.

Elle s’appuie largement sur les travaux antérieurs de Jung, et apporte des notations fort intéressantes, par exemple sur les archétypes du 2 (dualité, opposition, séparation), du 3 (trinité) ou du 4 (quaternion, mandalas).

« Entendu comme dynamisme psychique, l’archétype de la dualité se tient à l’arrière-plan des opérations de répétition et de division. C’est pourquoi le mot signifiant ‘deux’ est apparenté, dans certaines langues primitives, à celui de ‘fendre’, et dans d’autres, à ceux de ‘suivre’ et d’ ‘accompagner’. »xi

Historiquement, c’est à Pythagore que l’on doit d’avoir égalé symboliquement le ‘deux’ à la matière, par opposition à l’esprit qui est représenté par l’‘un’.

Cela incite M.-L. Von Franz à rapprocher conceptuellement le Un et le Deux dans un processus d’engendrement de celui-ci par celui-là:

« Le double aspect de l’Un comme Totalité-Unité et unité de compte (MonotesHenotes) contient déjà virtuellement le deux. C’est pourquoi l’Un primordial était déjà, en ce qui concerne son contenu (par exemple dans la spéculation gnostique des nombres), caractérisé comme ‘Père-Mère, ‘Silence-Force’ divins. Cf. A Gnostic Coptic Treatise, édité par C.A. Baynes, Cambridge, 1933 (…) Le deux était rattaché à Eve, c’est pourquoi le diable la tenta la première. Il existe ainsi une parenté secrète entre la dualité, le diable et la femme, et le quatre, que l’on peut déduire du deux, a également reçu une valeur négative, en tant que ‘païen’. Le deux est même le diable en personne. Ce principe diabolique de dualité a tenté d’édifier une création opposée à Dieu, luttant contre l’ordre trinitaire du monde. (…) On peut voir une variante de la même idée archétypique dans la théorie cosmogonique de Pascual Jordan, d’après laquelle l’univers serait sorti d’une paire de neutrons. Cf. B. Bavink, Weltschöpfung in Mythos und Religion, Philosophie und Naturwissenschaft, Bâle 1951, pp. 80, 102. »xii

Comment alors la psychologie cognitive peut-elle sérieusement envisager de traiter du concept de nombre, fût-il simplement « naturel », sans prendre en compte également les concepts archétypiques d’une tout autre portée symbolique que sont les idées de l’Un, du dualisme, de la trinité ou des quaternions ?

Pour des psychologues dits ‘cognitifs’, faire l’impasse sur tout ce qui dépasse le plan immédiat de la connaissance claire, revient à ignorer a priori la présence sous-jacente dans la conscience de pensées inconscientes sans concept, et de pensées conscientes pouvant émerger à l’improviste de l’inconscient…

Un autre exemple fera peut-être voir, mieux encore, le fossé, l’abîme même, entre l’approche de la psychologie cognitive et celle de la psychologie des profondeurs.

La psychologie cognitive fait notoirement grand usage des lois de Weber et de Fechner.

Il est intéressant d’en mesurer toute la portée ‘quantitative’, du point de vue expérimental, dans l’observation des réponses à des stimuli sensoriels, mais aussi d’évoquer certaines de leurs implications ‘qualitatives’, si l’on était tenté de les généraliser à d’autres aspects de la conscience, moins sensoriels qu’intuitifs ou conceptuels.

Selon la loi de Weber, plus les grandeurs des stimuli sensoriels augmentent, plus les sensations qu’ils provoquent deviennent imprécises. Autrement dit, plus les nombres qui traduisent les stimulations sensorielles sont grands, plus leur estimation subjective (par la conscience) devient approximative.

Quant à la loi de Fechner, elle stipule que des stimuli d’intensité croissante produisent des effets ressentis qui croissent eux aussi, mais selon une courbe logarithmique, c’est-à-dire qu’ils croissent relativement de moins en moins. Autrement dit, les effets ressentis sont exponentiellement plus faibles que les stimuli, au fur et à mesure que ces derniers augmentent.

Ces lois ne tombent pas du ciel. Elles sont en quelque sorte câblées dans le système neuronal.

Étudier la psychologie cognitive des nombres permet de le prouver, selon S. Dehaene.

Il existerait des « neurones détecteurs de nombres », codant par exemple pour détecter quatre ou cinq objets en même temps. La modélisation explicite de leur fonctionnement montre que, plus les nombres sont grands, plus leur code neural est variable. Selon ce modèle, on peut estimer que le système neuronal alloue d’autant moins de neurones que les nombres augmentent. C’est là, inscrite dans l’architecture neuronale, une première approximation des lois de Weber-Fechner.

Ces lois s’appliquent en principe à des stimuli sensoriels, et à leurs effets psycho-physiologiques induits.

Mais on pourrait, me semble-t-il, concevoir de les appliquer aussi à des stimuli non sensoriels, qui relèveraient par exemple du sentiment, de la cognition, ou de l’intuition…

Pour que cette généralisation soit validée, il faudrait vérifier si des stimuli émotionnels, cognitifs, intuitifs, de plus en plus forts, provoquent des réponses croissantes, elles aussi, mais selon un rythme lui-même progressivement décroissant, par exemple selon les courbes logarithmiques prévues par Fechner.

Est-ce que des doses toujours croissantes de stimuli émotionnels, intellectuels, affectifs, cognitifs affecteraient la psyché, en suivant de telles courbes, de plus en plus aplaties ?

Est-ce que des ‘stimulations’ relatives à des symboles, à des archétypes, à des mythes, ou même à des idées morales, philosophiques, suivraient elles aussi les lois de Weber et de Fechner quant à leur impact sur la psyché individuelle?

Si les lois de Weber-Fechner étaient ainsi généralisables, et s’appliquaient non seulement aux stimuli sensoriels, mais aussi aux stimuli émotionnels, affectifs ou cognitifs, cela aurait d’innombrables et étonnantes conséquences… dont certaines parfaitement contre-intuitives.

Si des chocs émotionnels et affectifs successifs frappaient de façon croissante la conscience, celle-ci ne serait-elle pas de plus en plus émoussée, finissant par réagir proportionnellement de moins en moins ?

Si des idées ou des concepts étaient présentées à la conscience sous une forme de plus en plus ambitieuse, de plus en plus percutante, les lois (généralisées) de Weber et Fechner ne se traduiraient-elles par par des réactions de plus en dubitatives ou même « blasées » de consciences progressivement et logarithmiquement lassées ou même anesthésiées par trop de stimulations ou d’émotions successives ?

Si les lois de Weber et Fechner s’avéraient généralisables aux fonctions les plus hautes ou les plus subtiles de la conscience humaine, et tout indique que cela pourrait en effet être le cas, alors ce serait là une contrainte structurelle extrêmement forte imposée à la conscience humaine, quant à sa capacité de réagir adéquatement et proportionnellement aux idées les plus nouvelles, aux amours les plus violents, aux sentiments les plus élevés, aux intuitions les plus foudroyantes.

Cela expliquerait aussi une sorte de médiocrité générale de la conscience moyenne, progressivement inhibée par sa programmation structurelle, neuronale, synaptique, afin de ressentir de moins en moins des chocs émotionnels, affectifs ou intellectuels de plus en plus élevés.

Cela expliquerait aussi, incidemment, pourquoi les génies de la pensée, les grands amoureux, les mystiques capables des plus grandes révélations, sont si rares.

Plus une idée est grande, folle, immense, géniale, divine même, plus la loi de Fechner tend à la réduire, à la comprimer, à la formater, à la castrer, pour qu’elle reste dans le cadre de ce que la conscience ‘moyenne’ est capable d’encaisser.

Cela est sans doute normal. Les lois de Weber et Fechner sont, elles aussi, nécessaires à la survie de l’espèce. Elles fonctionnent comme une sorte de soupape de sécurité ou de coupe-circuit destiné précisément à empêcher des courts-circuits qui endommagerait le système synaptique et neuronal…

Mais est-ce que ces lois s’appliquent vraiment aux fonctions supérieures de la conscience ?

Et s’appliquent-elles à toutes les consciences, uniformément ?

N’y a-t-il pas d’exception ?

Certaines consciences, peut-être plus douées, ou mieux préparées, ne sont-elles pas justement d’autant plus capables de s’ouvrir à la nouveauté absolue, à la surprise radicale, à la brûlure intolérable, à la vision explosive, à l’intuition déchirante, à la révélation écrasante, que celles-ci sont d’autant plus absolues, radicales, intolérables, explosives, déchirantes, écrasantes ?

Un exemple célèbre de postulation a priori d’une découverte restant encore à faire, en physique, est celui de Wolfgang Pauli prédisant dès 1930 l’existence du neutrino, lequel ne sera détecté qu’en 1956.

De façon analogue, il y a beaucoup de pures vues de l’esprit, dans les domaines spirituels, artistiques ou philosophique, qui n’ont été confirmées que bien longtemps après avoir été conçues.

Nombreuses, dans l’histoire humaine, les voix qui parlent dans le désert, avant d’être un jour entendues…

J’évoquais plus haut les « neurones détecteurs de nombres ».

Existe-t-il des « neurones détecteurs de visions et d’illuminations », des « neurones de la révélation », des neurones détecteurs de l’inouï, du jamais vu ?

Si oui, plus la vision ou l’intuition est puissante (comme celle du prophète illuminé par la révélation), moins le nombre des neurones qui lui est alloué est grand, ou bien moindre est leur réaction relative, si la loi de Weber-Fechner s’applique.

Et si la loi de Weber-Fechner s’applique effectivement aux visions mystiques, que pourrait-on en déduire quant à la nature de celles-ci?

Je répondrai d’emblée que cela prouve seulement qu’on n’aurait encore rien « vu ».

Dans un cerveau à la Fechner, les plus grands génies humains, les prophètes inoubliables, les poètes éruptifs, les inventeurs de mondes, ne seraient jamais que des consciences vite éblouies, et vite aveuglées, par des éclats qui les clouent.

Mais ce genre de question n’intéresse sans doute pas S. Dehaene.

Sa description des neurones détecteurs, ceux qui expliquent la structure neuronale sous-jacente expliquant les lois de Weber et Fechner, m’a donné une idée inattendue.

« Toutes les tâches qui évoquent un sens de la quantité – addition, soustraction, comparaison, mais aussi simple vision d’un chiffre ou dénombrement d’un nuage de points – activent un réseau reproductible de régions, au premier rang desquelles figure le fond du sillon intrapariétal. Cette localisation s’accorde avec les connaissances des neurologues. Dès les années 1920, deux médecins allemands, Henschen et Gerstmann, sur la base de l’observation des nombreux blessés de la première guerre mondiale, avaient montré que les lésions pariétales gauches entraînent une acalculie : le patient ne parvient plus à réaliser des opérations aussi simples que sept moins deux ou trois plus cinq. »xiii

Méditant sur l’idée des liens profonds, subtils, entre le concept de nombre et les représentations du numineux, ainsi que sur le rôle du sillon intrapariétal dans la représentation des nombres, m’est venue en tête la question suivante :

– Le concept d’unité du divin, ou celui de ‘Trinité’ sont-ils ‘activés’ au fond du sillon intrapariétal ?

Les idées du monothéisme et de la structure trinitaire du Dieu Un ne sont-elles pas en effet liées à la conscience de nombres très particuliers, le 1 ou le 3 ?

Ces nombres ne sont-ils pas à la fois de simples nombres naturels, si j’ose dire, mais aussi les symboles numineux des plus haut dogmes religieux ?

Et de là, ma pensée s’est envolée vers les ‘millions d’oiseaux d’or’ qui palpitent au cœur d’un célèbre poème de Rimbaud.

Si le 1 et le 3 se trouvent au fond du sillon intrapariétal, où sont les ‘millions d’oiseaux d’or’ rimbaldiens ?

Élargissons la perspective.

Dans quelles régions du cerveau se trouve ce que le poète « voit »?

Et dans quelles régions se trouvent ce qu’il a « vu » ?

Dans sa lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny, Rimbaud a exposé son programme poétique en quelques phrases elliptiques: « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Ainsi, « il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ».

Oui Rimbaud voit, et surtout il a vu. Il en témoigne explicitement dans Le Bateau ivre :

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? —

***

Je ne peux m’empêcher, arrivé à ce point, de souligner que Jean-Pierre Changeux lui aussi a « vu », du moins s’il faut en croire Stanislas Dehaene.

Qu’est-ce que Changeux a vu, que Rimbaud n’a pas vu ?

« L’élucidation progressive des réseaux de la décision mentale donne ainsi corps à la vision de Jean-Pierre Changeux qui, dans sa leçon inaugurale, soulignait qu’‘une compatibilité totale de principe existe entre le déterminisme le plus absolu et l’apparente imprévisibilité d’un comportement’. ‘Toute Pensée émet un Coup de Dés’, disait déjà Mallarmé. Conformément au projet défini dans L’Homme neuronal, la variabilité et l’illusoire libre-arbitre des décisions humaines se rattachent à des mécanismes neuronaux simples dont la dynamique gouverne notre comportement. La psychologie naïve se demande comment nous prenons des décisions ; la nouvelle théorie indique comment des décisions se prennent en nous, par brisure de symétrie dans un réseau stochastique et métastable. Dans cette théorie, les lois psychologiques de la chronométrie mentale se déduisent de la physique statistique de réseaux neuronaux, et ceux-ci implémentent, en première approximation, l’algorithme de prise de décision de Turing. »xiv

Changeux, et Dehaene après lui, ont « vu » que « les décisions se prennent en nous, par brisure de symétrie dans un réseau stochastique et métastable »…

Ah ! On comprend beaucoup mieux Rimbaud, dès lors !

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Dans un soudain orage neuronal, la quille du poète a-t-elle éclaté par brisure de symétrie ?

Sa décision d’aller à la mer fût-elle programmée par un réseau stochastique et métastable ?

Tout est possible.

Mais je trouve les aubes ‘cognitives’ beaucoup plus navrantes que les poétiques…

________________

iS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France. cf. Vers une science de la vie mentale – Collège de France (openedition.org)

iiIbid.

iiiCité par S. Dehaene, ibid.

ivIbid.

vIbid.

viIbid.

viiCf. les travaux d’ Otto Koehler dans les années 1950.

viiiIbid.

ixC.G. Jung, Letters II, Londres, 1976, pp.399-400, cité par ML von Franz in op.cit.

xMarie-Louise von Franz. Nombre et Temps. La Fontaine de pierre. 2012

xiMarie-Louise von Franz. Nombre et Temps. La Fontaine de pierre. 2012, p.102

xiiMarie-Louise von Franz. Nombre et Temps. La Fontaine de pierre. 2012, p.103-104, note 18

xiiiS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France.

xivS. Dehaene. Vers une science de la vie mentale. Leçon inaugurale au Collège de France.

Quoting ‘In our Synagogue’


« Franz Kafka »

Miguel de Cervantes, Franz Kafka, Karl Kraus, Walter Benjamin and Gershom Scholem are linked by a strong, subtle and flexible taste for quotation.

They are not the only ones. This list of five authors could of course be extended indefinitely, and include even more famous names.

Cervantes has been said to probably be a « crypto-Marrano », and Kafka, Kraus, Benjamin and Scholem may be labelled as ‘German Jews’, in particular because they have in common the use (and a masterly command) of the German language.

I say that Cervantes was ‘probably’ a « crypto-Marrano » because we know in fact very little about himi, and I use the expression ‘German Jew’ because it is how Gershom Scholem wanted to define Walter Benjamin – rather than ‘Judeo-Germanii‘ , meaning that he had kept the distance of a foreigner, of an alien, of an exiled, vis-à-vis Germany. This distance was probably also shared by Kafka, Kraus and Scholem himself…

What are the links of these five characters with quotation ?

They all considered it as a process of sanctification.

We shall begin with a quotation from Gershom Scholem, himself quoting a short judgment of Walter Benjamin, which the latter made concerning Karl Kraus : « Walter Benjamin finds in the ‘Jewish certainty’ that language is ‘the theater of the sanctification of the name’.» iii

Scholem’s quotation is in reality rather truncated, and also probably wrong on one very important point: the absence of an initial capital N in the word ‘name’. It should in my opinion be spelled ‘Name’, we will see why in a moment.

It is interesting to compare this particular Scholem’s quotation with Rainer Rochlitz’s more faithful and complete version of Benjamin’s original text:

« For the cosmic to-and-fro by which Stefan George ‘divinizes the body and incarnates God’, language is nothing but Jacob’s ladder made of ten thousand rungs of words. In Kraus, on the contrary, language has got rid of all hieratic elements. It is neither a means of prophecy nor of domination. As a place of sacralization of the name, it is opposed, by this Jewish certainty, to the theurgy of the ‘verbal body’.»iv

Given the context, it seems to me that the ‘name’ in question here is actually ‘the Name’, which is the term used by pious Jews to designate God (ha-Chem).

In the original German, by the way, the word ‘name’ (Name) has always an initial capital, as all German nouns have.

Moreover, the capital letter should have remained in the English translation to reflect the subject matter, namely the question of the relationship between language, the ‘theurgy of the Word’ and the incarnation of God (through His ‘Name’).

The ‘theurgy of the Word’ is presented here as an antagonist to what is the object of ‘Jewish certainty’, namely the ‘sacralization’ or ‘sanctification’ of the Name, as the only possible ‘incarnation’ of God.

We see that we are entering directly into the heart of an immensely complex subject, — that of the role of language as an instrument more or less suitable for ensuring the preservation of (Jewish) certainties and affirming the inexpressibility of God, including through His Name (or Names).

Walter Benjamin’s main interest in Karl Kraus is not about the way Judaism deals with the names of God, but about the more general, difficult relationship between (human) language and (divine) justice.

« It has been said of Kraus that he had to ‘defeat Judaism in himself’, that he had ‘passed from Judaism to freedom’, and that in him, too, justice and language condition each other; this is the best refutation of these theses. Worshipping the image of divine justice as language – at the very heart of the German language – is the authentically Judaic somersault by means of which he tries to escape the grip of the devil. »v

Let me underline in this text of Benjamin the expression « the authentically Judaic somersault » and the use of the word « devil ». In a moment, we will find them again in two (essential) texts by Kafkavi. This is certainly not by chance.

But before addressing these points, let us return to Kraus, as interpreted and quoted by Benjamin.

« It is the substance of the law, not its effects, that Kraus indicts. He accuses the law of high treason in relation to justice. More precisely, he denounces the high betrayal of the concept with regard to the verb to which it owes its existence: homicide with premeditation on the imagination, because the imagination dies as soon as a single letter is missing; it is in its honor that he sang his most poignant lament, his Elegy for the death of a phoneme. For above the jurisdiction [Rechtsprechung] there is the spelling [Rechtschreibung], and woe to the former if the latter is damaged. » vii

Yes, spelling is of paramount, theological, and even metaphysical importance…! One might perhaps get an idea of this from the following sequence of rabbinic quotations about a verse from Isaiah whose interpretation of its spelling reveals something essential.

(Indeed essential : nothing less than the creation of this very world as well as that of the world to come may be due to the difference between two Hebrew letters , ה (He) and י (Yod).)

Here is the rabbinic quotation :

« To these words Rabbi Youdan the Nassi cried out: ‘Woe, they have left us [those who knew how to answer], we can no longer find them! I once asked Rabbi Eleazar, and it was not your answer that he gave me, but this one: ‘With YH (be-yah) YHVH shaped the world. (Is. 26:4): The Holy One blessed be He created His world with two letters [Yod (י ) and He (ה)]. Now we cannot know whether this world was created with the ה, and the world to come with the י , or whether this world was created with the י , and the world to come with the ה. From what Rabbi Abahou said in the name of Rabbi Yoḥanan – be-hibaram is be-Hé baram – we learn that this world was created with ה (…) The world to come was created with י : like the י which is bent, the fallen ones in the times to come will have their waists bent and their faces darkened, according to the words: ‘Man’s pride shall be brought down’ (Is. (Is. 2:17) and ‘all false gods will disappear’ (Is. 2:18). « viii

This text explains quite well why « above the jurisdiction [Rechtsprechung] there isthe spelling [Rechtschreibung], and woe to the former if the latter is harmed »….

It is a matter of finding and recognizing the « origin » under the spelling, the letter or the phoneme.

Walter Benjamin comments further on Kraus’ text: « ‘You came from the origin, the origin which is the goal’, these are the words that God addresses, as a comfort and a promise, to ‘the dying man’. This is what Kraus is referring to here. »ix

And he then explains: « The theater of this philosophical scene of recognition in Kraus’s work is lyric poetry, and its language is rhyme: ‘The word that never denies the origin’ and which, like beatitude has its origin at the end of time, has its origin at the end of the verse. The rhyme: two loves carrying the devil to earth. »x

For rhyme is love, love of the word for the word, and love of the verb for the Verb.

« No one has more perfectly dissociated the language from the mind, no one has linked it more closely to Eros, than Kraus did in his maxim: ‘The closer you look at a word, the further it looks at you.’ This is an example of platonic love of language. The only closeness the word cannot escape is rhyme. The primitive, erotic relationship between proximity and distance is expressed in Kraus’ language as rhyme and name. Rhyme – the language goes back to the world of the creature; name – it raises any creature up to it. » xi

Here we are back to the ‘name’. Or, rather, to the ‘Name’.

This ‘Name’ that only angels may ‘quote’.

« In the quotation that saves and punishes, language appears as the matrix of justice. The quotation calls the word by its name, tears it out of its context by destroying it, but in so doing also recalls it to its origin. The word is thus sounded, coherent, within the framework of a new text; it cannot be said that it does not rhyme with anything. As a rhyme, it gathers in its aura what is similar; as a name it is solitary and inexpressive. In front of language, the two domains – origin and destruction – are justified by the quotation. And conversely, language is only completed where they interpenetrate: in the quotation. In it is reflected the language of the angels, in which all words, taken from the idyllic context of meaning, are transformed into epigraphs of the Book of Creation. » xii

Can these lines be considered « philosophical »?

According to Scholem, certainly not…

He clearly states that Walter Benjamin chose the « exodus from philosophy ».

This striking formula is not without evoking some subliminal but foundational reminiscences, including the very Exodus of the Hebrew people out of Egypt .

But what would be an exodus from philosophy? And to go where? Poetry? Theology?

Scholem had in fact borrowed this formula from Margareth Susman, who saw it as an appropriate way to describe the shift from (philosophical) idealism to theology or existentialism in the first decades of the last century.

In Benjamin’s case, would the « Promised Land » be that of Theology?

Scholem gives as an example of Benjamin’s ‘exodus’ his text, ‘Origin of German Baroque Drama’, in which he set out to show how (German) aesthetic ideas were linked ‘most intimately’ xiii with theological categories.

Incidentally, it is noteworthy that Carl Schmitt, at the same time, but from a radically different point of view, it goes without saying, did the same thing in the political and legal fields, as summarized in his famous thesis: « All of the concepts that permeate modern state theory are secularized theological concepts »xiv.

Why did Benjamin want to go on an exodus? Did he want to follow Kafka’s example? Gershom Scholem thinks so. He states that Benjamin « knew that we possess in Kafka the Theologia negativa of a Judaism (…) He saw in the exegeses so frequent in Kafka a precipitate of the tradition of the Torah reflecting itself. Of Don Quixote’s twelve-line exegesis, [Benjamin] said that it was the most accomplished text we have of Kafka’s.» xv

In fact, rather than an exegesis of Don Quixote, this text by Kafka, which is indeed very short, is rather an exegesis of Sancho Pança. Entitled « The Truth about Sancho Pança », which denotes, admittedly, a radical change of point of view, we learn that this apparently secondary character, but in reality essential, « thanks to a host of stories of brigands and novels of chivalry (…), managed so well to distract his demon in him – to whom he later gave the name of Don Quixote – that he committed the craziest acts without restraint, acts which, however, due to the lack of a predetermined object that should precisely have been Sancho Pança, caused no harm to anyone. Motivated perhaps by a sense of responsibility, Sancho Pança, who was a free man, stoically followed Don Quixote in his divagations, which provided him until the end with an entertainment full of usefulness and grandeur. » xvi

Are really these twelve lines, « the most accomplished text we have of Kafka »?

Is Don Quixote, Sancho Pança’s inner ‘demon’?

Is Sancho Pança, a free man, stoically preserving the craziest divagations of his own ‘demon’?

Why not? Anything is possible!

However, Kafka’s works do not lack other ‘accomplished’ passages. If one had to choose one, one would be more embarrassed than Benjamin, no doubt.

I would personally choose « In Our Synagogue« .xvii It is a text of about four pages, which begins like this: « In our synagogue lives an animal about the size of a marten. Sometimes you can see it very well, because up to a distance of about two meters, it tolerates the approach of men. » xviii

It is a text of superior irony, with a slightly sarcastic tone, undeniably Kafkaesque, – but for a good cause.

Kafka wants to describe the color of the « animal » which is « light blue green », but in reality, « its actual color is unknown ». At most, however, he can say that « its visible color comes from the dust and mortar that has become entangled in its hair » and « which is reminiscent of the whitewash inside the synagogue, only it is a little lighter. » xix

He also takes care to describe its behavior: « Apart from its fearful character, it is an extraordinarily calm and sedentary animal; if we did not frighten it so often, it is hardly likely that it would change place, its preferred home is the grid of the women’s compartment. « xx

It frightens the women, but « the reason why they fear it is obscure ». It is true that « at first glance it looks terrifying, » but it is not long before « we realize that all this terror is harmless. « 

Above all, it stays away from people.

Then begins, if I may say so, the part that might be called exegesis.

« Its personal misfortune probably lies in the fact that this building is a synagogue, that is to say, a periodically very lively place. If we could get along with it, we could console it by telling it that the community of our small mountain town is diminishing year by year. xxi

Fortunately for it, « it is not impossible that in some time the synagogue will be transformed into a barn or something similar and that the animal will finally know the rest it so painfully misses. » xxii

Then the factual analysis of the « animal »’s behaviour becomes more precise, insistent, explicit.

« It is true that only women fear it, men have long been indifferent to it, one generation has shown it to the other, we have seen it continuously, and in the end we no longer look at it (…) Without women, we would hardly remember its existence. »xxiii

There is no doubt, in ly opinion, that this ‘animal’ is a metaphorical figure. It is not for me to reveal the exact being it probably represents, but it is enough to follow Kafka’s indications.

« It’s already a very old animal, it doesn’t hesitate to make the most daring leap, which, by the way, it never misses, it has turned in the void and here it is already continuing its way. » xxiv

What does this animal want? « No doubt it would rather live hidden, as it does at times when there are no services, probably in some wall hole that we have not yet discovered. » xxv

Kafka then gives more and more precise elements. « If it has a preference for heights, it is naturally because it feels safer there (…) but it is not always there, sometimes it goes a little lower towards the men; the curtain of the Ark of the Covenant is held by a shiny copper bar that seems to attract it, it is not uncommon for it to slip in there, but it always remains quiet. » xxvi

Criticism then is becoming more biting.

« Hasn’t it been living for many years completely on its own? Men don’t care about its presence (…) And of course, divine service with all its fuss can be very frightening for the animal, but it is always repeated. » xxvii

Perhaps the most astonishing thing is the fear that the animal seems to be permanently seized with.

« Is it the memory of long-gone times or the foreboding of times to come? »xxviii

Perhaps both at the same time, so much the animal seems to know its world.

Then comes the final stunt.

« Many years ago, they say, we would have really tried to evict the animal. »xxix

A very serious accusation, of course. It may be true, unfortunately, but it is even more likely to be a pure invention. What is known is that the case has been carefully studied by the rabbinic hierarchy.

« However, there is evidence that it was examined from the point of view of religious jurisdiction whether such an animal could be tolerated in the house of God. The opinion of various famous rabbis was sought, and opinions were divided, the majority being in favor of expulsion and re-consecration of the temple.»xxx

This opinion seems undoubtedly impeccable from a legal point of view, but materially inapplicable .

« In fact, it was impossible to seize the animal, therefore impossible to expel it. For only if one had been able to seize it and transport it away from there, could one have had the approximate certainty of being rid of it. » xxxi

What do we learn from this quotation ?

I will answer with yet another quote and a prophecy.

« The intellectual nature of man is a simple matrix of ideas, a receptivity limited by the life of his own activity, so that the spirit of man as well as the feminine nature is capable of giving birth to the truth, but needs to be fertilized in order to come to the act. Man, as a member of two regions, needs both to reach maturity. » xxxii

Just as the most important prophecies once were only quotations, I believe that a relevant quotation can be understood as a prophecy.

Every real prophecy is an attempt at fecundation. The deposit of a fecundating word, like a living germ coming to intrude into the matrix of the spirit, – or like a marten in a synagogue…

Be it in the matrix of a woman, in the spirit of a man or in a synagogue, what really matters is that there is somewhere, a place in the heights, where some intruding « animal » (in the literal sense, a « living » being) must be tamed, and whose fears must be calmed, in view of the times yet to come.

_____________________________

i Michel de Castillo writes about Cervantes: « He was suspected, he is still suspected, of having suspicious origins. He has even written specious books, full of cabalistic interpretations. Some of his words have been read in Hebrew, given biblical allusions, even though we are at least certain of one thing: if he is of Marrano origin, Cervantes did not know a word of Hebrew. « Dictionnaire amoureux de l‘Espagne, « Cervantes (Miguel de) », p. 163.

iiGershom Scholem. Benjamin and his angel. Trad. Philippe Ivernel. Ed. Rivages, Paris, 1995, p.15

iiiGershom Scholem. Benjamin and his angel. Trad. Philippe Ivernel. Ed. Rivages, Paris, 1995, p. 69.

ivWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, p. 262.

vWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, pp. 248-249.

viIn Kafka’s text ‘In Our Synagogue’, about an animal that serves as a metaphor for God, we find this very beautiful description of a divine somersault: « It is already a very old animal, it does not hesitate to make the most daring leap, which moreover it never misses, it has turned in the void and here it is already continuing its path. « Kafka. In our synagogue. Complete Works II. Ed. Gallimard. 1980, p.663.

As for the word ‘demon’, we find it in another text by Kafka: « Sancho Pança, thanks to a host of stories of brigands and novels of chivalry (…), managed so well to distract his demon – to whom he later gave the name Don Quixote – from him. « Kafka. The truth about Sancho Pança. Complete Works II. Ed. Gallimard. 1980, p.541.

viiWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, p. 249.

viiiMidrach Rabba, Volume I, Genesis Rabba. Ch. XII § 10, translated from Hebrew by Bernard Maruani and Albert Cohen-Arazi. Ed. Verdier, 1987, p. 155. See also On Some Secrets of the Tetragrammaton YHVH).

ixWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, p. 263.

xWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, p. 263.

xiWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, pp. 265-266.

xiiWalter Benjamin. Karl Kraus. Works II, Translated from German by Rainer Rochlitz. Gallimard, 2000, pp. 267-268.

xiiiGershom Scholem. Benjamin and his angel. Trad. Philippe Ivernel. Ed. Rivages, Paris, 1995, p. 49.

xivCarl Schmitt, Politische Theologie, ch. 3

xvGershom Scholem. Benjamin and his angel. Trad. Philippe Ivernel. Ed. Rivages, Paris, 1995, p. 72.

xviKafka. The truth about Sancho Pança. Complete Works II. Ed. Gallimard. 1980, p.541.

xviiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.662-665.

xviiiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.662.

xixKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.662.

xxKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.662.

xxiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.663.

xxiiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.663.

xxiiiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.663.

xxivKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.663.

xxvKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.664.

xxviKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.664.

xxviiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.664.

xxviiiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.665.

xxixKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.665.

xxxKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.665.

xxxiKafka. In our synagogue. Complete works II. Ed. Gallimard. 1980, p.665.

xxxiiFranz Joseph Molitor. Philosophy of tradition. Trad . Xavier Duris. Ed. Debécourt, Paris, 1837, p. vi-vij

Les Neurosciences face à la Conscience, I.


« Stanislas Dehaene »

Devant le ‘problème difficile’ que pose l’existence même de la conscience, un vaste spectre de positions s’est constitué au long des millénaires, s’organisant autour de deux pôles, l’idéalisme et le matérialisme.

Cette polarité, souvent jugée irréconciliable, semble perdurer à travers les époques et les âges.

Dans les deux derniers siècles, par exemple, on a vu s’exprimer de la manière la plus radicale, un idéalisme absolu, dont Fichte représente bien la thèse essentielle et ses conséquences, et des positions nettement matérialistes, venant de tous bords. Aujourd’hui, dans le cadre des neurosciences et de la psychologie cognitive, ces dernières revendiquent l’appui de techniques d’imagerie fonctionnelle, censées observer à loisir les réseaux neuronaux lors de diverses opérations mentales.

Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, incarne avec brio, notamment sur le plan médiatique, le rôle de promoteur idéologique de cette approche.

Mais du point de vue anthropologique, on est en droit de demander comment un tel écart, si radical, si antinomique, entre les thèses idéalistes et les thèses matérialistes, est encore aujourd’hui possible.

Si l’on part du principe que seul l’un des deux partis-pris cités doit, sinon exprimer la vérité ultime en cette ‘difficile’ question, mais du moins s’en approcher beaucoup plus que l’autre, on pourrait s’interroger sur la cécité du parti qui se trouverait depuis si longtemps dans l’erreur, mais aussi sur l’incapacité troublante du parti qui s’approcherait effectivement de la vérité à emporter désormais une conviction unanime, consensuelle.

Mais pour être complet, et ne rien laisser dans l’ombre, il est d’autres hypothèses à envisager.

Les deux partis pourraient aussi être l’un et l’autre dans l’erreur, ou encore ils pourraient atteindre, chacun pour sa part, seulement un aspect mineur, marginal, d’une solution plus complète, qui se révélerait en fait beaucoup plus complexe que ce que les cerveaux humains sont intrinsèquement capables de concevoir.

La modernité contemporaine, est-il besoin de le préciser, penche très majoritairement, pour l’explication matérialiste, particulièrement depuis les 19ème et 20ème siècles. Le progrès récent des neurosciences semblent apporter de l’eau au moulin matérialiste, fournissant des techniques de mise en image capables de mettre en évidence et d’étayer les thèses matérialistes de l’origine de la conscience.

Si les matérialistes modernes ont raison, alors la position idéaliste est dans l’erreur la plus totale.

Mais alors comment expliquer l’aveuglement idéaliste de certains des plus brillants penseurs de l’humanité sur ces questions, et cela depuis des millénaires?

Comment expliquer l’erreur de philosophes de la stature de Platon, Descartes, Kant, Hegel ? Comment expliquer aussi, si le matérialisme l’emporte, la fondamentale inanité, l’illusion des grandes religions que l’Humanité a engendrées en son sein, et l’irrécupérable obsolescence de toutes les formes de spiritualités qu’elle ne cesse d’exsuder ?

Si le matérialisme est dans le vrai, les philosophies idéalistes et toutes les formes de spiritualités ne seraient plus que des symptômes illusoires d’orages neurochimiques, dans certaines zones de cerveaux-machines destinés à la décomposition et au néant ?

Nanties de techniques ad hoc, un jour prochain, peut-être, les neurosciences sauront engendrer à volonté le sentiment mystique; elles pourront faire entendre dans des cerveaux subjugués chimiquement des voix apparemment ‘divines’, et par quelques stimulations intra-crâniennes, hormonales ou neurologiques, elles sauront mettre tout un chacun en état d’extase et feront ‘voir Dieu’, à l’instar des expérienceurs de NDE qui courent aujourd’hui les plateaux télé, et des chamanes médiatiques qui font de la transe à volonté un produit d’appel.

La messe de la conscience serait-elle dite ?

Je suis loin d’en être assuré.

Pour contribuer à établir une vision d’ensemble, je voudrais présenter trois manières d’approcher le phénomène de la conscience, celle d’un psychologue cognitif contemporain, Stanislas Dehaene, celle d’un poète, Arthur Rimbaud, et celle d’un philosophe, Johann Gottlieb Fichte.

Je n’espère pas, ce faisant, apporter une réponse à la question ‘difficile’ de la conscience.

Je souhaite seulement pointer l’attention du lecteur vers l’irréductible et contradictoire variété des options prises par ces trois personnes.

Dehaene, Rimbaud et Fichte sont si différents qu’ils semblent ne pas mobiliser le même type de sapience dont le genre Homo sapiens paraît en soi détenir le secret.

Mais cela en soi, est déjà un pas en avant.

***

Incapable sans doute de traiter frontalement la question ‘difficile’ de la conscience, les spécialistes des neurosciences et autre psychologues cognitifs préfèrent aujourd’hui s’attaquer prioritairement à la question du non-conscient et du subliminal.

Le cours de l’année 2009 du professeur Stanislas Dehaene au Collège de France était le premier d’une série dédiée à l’examen des mécanismes de l’accès à la conscience dans le cerveau humain. Il a été entièrement consacré à « la question de la profondeur du traitement non-conscient ». S. Dehaene s’est demandé si un stimulus appliqué au cerveau pouvait être traité de façon non-consciente sur le plan visuel ou sémantique, et influencer les décisions, modifier des comportements, sans jamais pour autant accéder à la conscience.

Dans ce cours intitulé: L’inconscient cognitif et la profondeur des opérations subliminales, il commence par régler un vieux compte avec Freud:

« Le concept d’inconscient ne date pas de Freud et ses contemporains (Gauchet, 1992). De plus, de nombreux aspects de la théorie freudienne de l’inconscient ne trouvent pas d’échos dans la recherche contemporaine. Tel est le cas, par exemple, de l’hypothèse d’un inconscient pourvu d’intentions et de désirs qui lui sont propres, souvent d’origine infantile, et structuré par des mécanismes de refoulement et de censure. Pour éviter toute confusion avec les constructions théoriques freudiennes, la psychologie cognitive préfère donc souvent au terme d’inconscient les termes plus neutres de non-conscient ou d’inconscient cognitif. »

Va pour le non-conscient, plutôt que l’inconscient

Cependant notons que le terme de non-conscient n’est pas neutre. Le non-conscient semble contenir seulement tout ce qui pourrait un jour advenir à la conscience, si des circonstances appropriées s’y prêtaient, par exemple si l’on disposait d’équipements adéquats pour faire passer le non-conscient (resté encore subconscient) à la conscience.

Exit donc, non seulement l’inconscient freudien, désormais invalidé, mais aussi la possibilité si bien éclairée par C.G. Jung d’un inconscient collectif qui dépasserait infiniment la conscience individuelle, cernée par les limites du cerveau d’un moi singulier.

En revanche, place nette est faite pour la recherche sur tous les états d’infra-conscience, de subconscience ou de conscience subliminale.

« Aux côtés de Charcot et avant Freud, Pierre Janet mène à la Salpêtrière et au Collège de France les premières études expérimentales du somnambulisme, de l’hypnose, de l’hystérie, de l’écriture automatique ou de la ‘possession’ mentale. Revendiquant la paternité du terme ‘subconscient’, il relève dans L’automatisme psychologique (1889) l’étendue des activités humaines qui relèvent d’automatismes soit totaux (s’étendant au sujet tout entier), soit partiels (une partie de la personnalité est exclue de la conscience et poursuit des objectifs qui lui sont propres). En sociologie enfin, Gabriel Tarde publie Les Lois de l’imitation (1890), livre dans lequel il développe l’idée qu’un mécanisme élaboré d’imitation non consciente gouverne la psychologie des foules et la formation des sociétés humaines. En bref, le concept d’opération non-consciente est déjà familier des psychologues dès la fin du dix-neuvième siècle. »i

Les neuropsychologues, au cours des 19ème et 20ème siècles n’ont guère avancé sur la question de la conscience, mais ils ont en revanche mis en évidence toutes sortes d’états de ‘non-consciences’. Sans d’ailleurs pouvoir expliquer l’essence de la ‘non-conscience’, ils se contentent de décrire les pathologies qui lui sont associées.

Elles se groupent en trois classes :

– L’amnésie rétrograde, ou l’impossibilité de se remémorer consciemment les événements vécus quelques heures ou quelques minutes auparavant.

– La vision aveugle: des lésions de l’aire visuelle primaire, qui abolissent toute vision consciente (cécité corticale), mais une vision des mouvements et une capacité résiduelle et inconsciente de les suivre des yeux est encore possible.

-L’ héminégligence spatiale, c’est-à-dire l’incapacité de percevoir des stimuli présentés dans la moitié gauche du champ visuel. La partie « négligée » de l’image active cependant les voies visuelles, et elle influence les décisions cognitives et motrices.

La conscience reste un mystère absolu, mais peu importe. Le paradigme dominant le positivisme et le matérialisme moderne est celui de la non-conscience, qui se trouve être commune (ce n’est pas un hasard) à l’homme, à l’animal et à la machine… Paradigme unificateur donc, par excellence…

D’ailleurs, dès les années 1950, l’information ‘sans conscience’ vint au devant de la scène avec la théorie de l’information (Shannon) et les mécanismes universels de computation (Wiener, Turing, von Neumann) qui influencèrent profondément la psychologie cognitive . La métaphore de l’ordinateur tombait à pic pour décrire l’algorithmique supposée des opérations mentales.

Le concept de traitement non-conscient de l’information par les ordinateurs permettait de légitimer la métaphore du cerveau-ordinateur.

Par une ironique inversion, « c’est l’existence même de la conscience qui devient l’objet de polémiques, au point que l’étude scientifique de la conscience restera en marge des sciences cognitives pendant plusieurs dizaines d’années. Elle ne reviendra au premier plan que dans les années 1980-1990, avec l’apparition de paradigmes expérimentaux savamment contrôlés pour présenter des informations de façon non-consciente. »ii

Pour le monde scientifique et technologique, et particulièrement depuis la fin du 20ème siècle, il semble que la non-conscience est la règle générale, et la conscience est devenue l’exception.

Le psychologue qui souhaite étudier les opérations non-conscientes n’avait que l’embarras du choix : « Nous n’avons pas conscience des causes de nos comportements, de l’architecture de notre système cognitif, des algorithmes que nous employons, de certains attributs perceptifs, voire de la présence même de certains stimuli subliminaux ou inattendus »iii.

S. Dehaene et ses collègues ont élaboré une taxonomie des opérations mentales non-conscientes, dont je vous épargne les détails.

Ce qui nous intéresse ici, c’est surtout la définition que donne S. Dehaene des processus mentaux impliquant un traitement conscient. Une opération mentale est consciente si « l’information est codée explicitement par le taux de décharge d’une population restreinte de neurones qui entrent en réverbération durable avec un espace de travail global, impliquant notamment le cortex préfrontal. »iv

C’est là une définition sèche, objective, quantitative, déterministe, matérialiste, dont les mots ‘information’, ‘code’, ‘taux’, ‘durable’ traduisent les préoccupations analytiques. On trouve aussi une allusion plus voilée à la nature d’un phénomène implicite, celui de ‘réverbération’, qui semble rendre compte d’une sorte de liaison entre le local (quelques neurones) et le global (l’espace de travail global du cerveau).

Autrement dit l’opération mentale de la conscience est définie par Dehaene à l’aide du mot ‘réverbération’, qui semble être une métaphore affaiblie, mais ‘physique’, du phénomène même qu’elle tente de saisir. Le mot ‘réverbération’ est un mot technique employé pour signifier la ‘réflexion’ des ondes sonores, de la lumière ou de la chaleur.

La conscience serait-elle donc une sorte de ‘réflexion’ ? Mais n’est-ce pas là une définition purement tautologique ?

Le Centre National des Ressources Textuelle et Lexicales (CNRTL) définit la ‘réverbération’ comme : « Action, fait de (se) réverbérer. Synonyme : réflexion ». Par métonymie, « Lumière réfléchie. Synonyme : reflet. » Par métaphore, il donne cet extrait de Sainte-Beuve: « Taine cerne, en quelque sorte, La Fontaine dans les mille circonstances du monde d’alors (…) et (…) il essaye de montrer le contre-coup, la réverbération − comment dirai-je? − les ricochets de cet état de choses dans ses fables » (Sainte-Beuve, Caus. lundi, t. 13, 1857, p. 256). Quant au verbe ‘réverbérer’, il est défini ainsi : « renvoyer la lumière ou la chaleur » ou encore « refléter ». Mais historiquement, réverbérer signifiait ‘frapper de nouveau’ à la fin du XIVe s., ‘réfléchir, renvoyer un son’ au XVe s.. Étymologiquement, il est emprunté au latin reverberare, « repousser, refouler ; rejaillir » venant de verberare « battre ; maltraiter, fustiger, rabrouer », mot qui vient lui-même de verbera, au neutre pluriel, qui signifie « baguette, fouet ; coup, choc »v.

On le voit, la réverbération décrit des phénomène physiques, sonores ou lumineux. Mais l’étymologie, dans sa profondeur, rappelle aussi l’idée de ‘coup’ et de ‘choc’ associée à chacun des ‘reflets’ et des ‘ricochets’, à chacune des ‘frappes’ qui accompagnent la réverbération tout au long.

Nous ne pouvons pas nous tenir pour satisfaits par une définition qui remplace simplement le mot ‘conscience’ par le mot ‘réverbération’. De plus, d’un point de vue métaphorique, le sens profond de la ‘réverbération’ est associé à l’idée de coups ou de frappes répétées, qui ne me semblent pas être en mesure de saisir l’essence même de la conscience, qui est capable de bien ‘autres ‘états’.

Avec l’emploi de ce mot, nous ne sommes renseignés ni sur la nature de ces coups, de ces frappes, ni sur la substance qui se propage aussi furieusement, ni sur la raison de cette mise en branle.

Remplacer un concept éminemment mystérieux, celui de ‘conscience’, par un mot particulièrement concret, ‘réverbération’, décrivant originellement une violence physique, puis plus tardivement de simples phénomènes sonores ou optiques, des ‘reflets’ ou des ‘ricochets’, me semble être un tour de passe-passe, dont le philosophe, l’anthropologue ou le poète en moi ne peut se satisfaire.

La conscience ne peut pas être seulement une ‘réflexion’, et moins encore simplement un ‘reflet’ ou un ‘ricochet’.

Mais peut-être en effet pourrait-elle être définie (allégoriquement) comme une sorte de ‘frappe’, de ‘choc’, — à condition de garder présente à l’esprit la possibilité putative d’une origine méta-physique de cette ‘frappe’, de ce ‘choc’…

Si cette ‘frappe’, ce ‘choc’, peut s’observer à l’aide de phénomènes physiques ou physiologiques, il reste à prouver que la chaîne des causes et des effets est seulement et purement physique ou physiologique, donc strictement ‘matérielle’.

On doit encore, me semble-t-il, et par acquit de conscience, si j’ose dire, se demander légitimement si quelque esprit ‘frappeur’ ne se tient pas caché derrière le voile de la conscience, et commande, tel un roi en sa demeure, à ses légions de neurones, à ses armées de synapses, d’effectuer telle sortie guerrière, et de pousser telle reconnaissance en vue d’une prochaine ‘frappe’.

Autrement dit, la définition de Stanislas Dehaene ne nous éclaire pas. Ce n’est qu’une simple métaphore, qui offre d’ailleurs l’inconvénient de nous orienter insidieusement dans une direction a priori essentiellement matérialiste.

En un mot, cette définition ne nous donne aucune perspective sur la nature profonde, sur l’essence de la conscience.

Les neuroscientifiques ont à l’évidence un biais naturel : la volonté de l’objectivité. On ne peut le leur reprocher, c’est là le biais même de toute approche scientifique.

Ce que l’on peut leur reprocher, en revanche, c’est de ne pas être conscients de la présence de ce biais, de toutes les limitations qu’il impose à l’ensemble de leurs recherches et surtout, de l’étroitesse dans laquelle, par avance, il enferme leur théorie de la connaissance.

J’ajouterai encore ceci. Les neurosciences semblent d’autant plus incapables de définir la conscience qu’elles ne sont même pas capables de définir l’absence de conscience…

S. Dehaene en témoigne lui-même quand il se demande rhétoriquement: « Comment déterminer avec certitude si un stimulus est ou n’est pas conscient ? Cette question reste débattue (Persaud, McLeod & Cowey, 2007 ; Schurger & Sher, 2008). Les trente dernières années de recherche en psychologie cognitive ont été dominées par la recherche de critères objectifs de conscience, fondés sur la théorie de la détection du signal. »vi

Un stimulus est dit non-conscient ou subliminal (mot venant du latin sub limen, ‘en dessous du seuil’) lors d’une tâche de détection, seulement si les performances du sujet opérant cette tâche « restent au niveau du hasard ».

La non-conscience définit donc un état qui n’est dirigé par aucune règle, aucune régularité, et a fortiori, aucune volonté consciente a priori ou a posteriori.

S. Deahaene en conclut que « l’accès à la conscience est un événement cognitif et neural majeur, qui modifie massivement la disponibilité des informations pour toutes sortes de tâches cognitives, et qui peut donc être détecté par de nombreux critères convergents. Dijksterhuis et al. ont été jusqu’à proposer, sur la base d’expériences imparfaitement contrôlées, que nous prenons des décisions complexes objectivement mieux lorsque nous les laissons ‘mûrir’ non consciemment que lorsque nous leur consacrons toute notre attention – un point de vue qui rappelle le concept d’incubation non-consciente proposé par des mathématiciens tels que Poincaré ou Hadamard. »vii

Si la conscience est « un événement cognitif et neural majeur », il faut se résoudre à dépasser les limites du subliminal pour tenter d’atteindre ce que Dehaene appelle « le propre de la conscience ».

Le « propre de la conscience » commence à transparaître dans le fait qu’en général, les effets subliminaux ne s’obtiennent que dans des conditions expérimentales d’automatisation. S. Dehaene explique qu’ils diminuent à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie et la complexité des opérations cognitives, et ils finissent ensuite par s’évanouir rapidement sans affecter le comportement.

Si le subliminal finit par s’évanouir, est-il dès lors possible d’associer à la conscience certaines fonctions cognitives qui lui seraient « propres » ?

Pourrait-on d’ailleurs induire de cette caractéristique « propre » de la conscience l’explication de son apparition au cours de l’évolution des espèces, en tant qu’elle conférerait un avantage sélectif aux organismes tant soit peu « conscients » ?

Lionel Naccache et Stanislas Dehaene ont proposé plusieurs fonctions semblant être « propres » à la conscience : « la maintenance explicite et durable de l’information en mémoire de travail ; le comportement intentionnel et volontaire ; et la flexibilité cognitive dans le choix et l’exécution de combinaisons nouvelles d’opérations »viii.

Autrement dit, et plus brièvement, la conscience serait ‘proprement’ un assemblage de mémoire, de volonté et de cognition…

Je ne vois pas alors ce que Naccache et Dehaene apportent ici de nouveau, disons par rapport à S. Augustin qui avait déjà utilisé cette formule il y a plus de seize sièclesix, sinon l’hypothèse que ces fonctions « propres » pourraient un jour être mises en évidence par des techniques d’imagerie cérébrale, toujours plus ‘performantes’ comme on dit.

Mais ces techniques n’apportent pas par elles-mêmes de nouveaux concepts, ni n’offrent dans leurs imageries, la visualisation de l’essence de la conscience, qu’elle soit en acte, ou en puissance…

Dehaene ouvre quand même dans son cours une nouvelle piste, en posant que la conscience = introspection + méta-cognition.

La conscience, selon lui, serait ainsi essentiellement la capacité de « réguler » le mental.

Le mot ‘réguler’, on le notera, appartient à l’orbite de la théorie des systèmes, très en vogue depuis les années 1960.

Quant aux mots ‘introspection’ et ‘méta-cognition’, ils représentent une manière élégante de décrire les formes de savoir ou de non-savoir dont le moi conscient peut disposer sur son propre savoir ou sur son non-savoir.

S. Dehaene distingue une connaissance de niveau 1 qui peut être ‘présente et véridique’ (‘je sais’ avec certitude, ‘je connais’ assurément), ou bien ‘absente et erronée’ (‘je ne sais pas’, ‘j’ai oublié’), — et une méta-connaissance de niveau 2 (un ‘savoir’ sur le ‘savoir’), qui peut être elle-même ‘présente et véridique’ ou au contraire ‘absente et erronée’ : ‘je sais que je sais’, ‘je sais que je ne sais pas’, en étant parfaitement assuré, ou bien ‘je ne sais pas que je sais’ (conscience subliminale, connaissance implicite, subconsciente) et ‘je ne sais pas que je ne sais pas’ (faux souvenirs, justification fictive des comportements).

La conscience se résumerait ainsi à la capacité de passer d’un niveau 1 de savoir (ou de non-savoir) à un niveau 2 de savoir (ou de non-savoir)…

Il est extrêmement instructif de comparer cette distinction de deux niveaux de conscience chez S. Dehaene avec la bien plus subtile ‘gamme d’intensités de conscience’ que C.G. Jung parvient à distinguer :

« Il n’y a pas une conscience pure et simple, mais toute une gamme d’intensités de conscience. Entre ‘je fais’ et ‘j’ai conscience de ce que je fais’ il n’a pas seulement un abîme, mais parfois même une opposition marquée. Il y a donc un conscient dans lequel l’inconscience l’emporte, comme il y a un inconscient où c’est la conscience qui domine. Cette situation paradoxale est immédiatement compréhensible lorsqu’on se rend compte qu’il n’y a pas de contenu conscient dont on puisse affirmer avec certitude qu’on en a une conscience totale, car il faudrait pour cela une totalité de conscience impensable, et celle-ci présupposerait une plénitude ou une perfection de l’esprit humain qu’on ne peut se représenter davantage. Nous en arrivons à la conclusion paradoxale qu’il n’y a pas de contenu de la conscience qui ne soit inconscient à un autre point de vue. Peut-être n’y a-t-il pas non plus de psychisme inconscient qui ne soit en même temps conscient. » (C.G. Jung. Les racines de la conscience. Buchet/Chastel, 1971, pp.581-582)

Il paraît certain que seulement deux niveaux de conscience ne peuvent rendre compte de la richesse intrinsèque de la conscience en tant qu’elle est entremêlée à l’inconscient selon d’infinies modalités.

Qu’est-ce qui empêche, en conséquence, d’imaginer aussi des consciences de niveau 3 ou 4, ou même au-delà?

Paul, dans son extase, monta jusqu’à un « troisième ciel ». Thérèse d’Avila finit par atteindre la « septième demeure » du château de son âme.

Etaient-ils alors seulement dans une méta-cognition de niveau 2 ?

Ou faut-il se représenter que, décidément, la conscience ne se laisse par encore réellement réduire par la science du début du 21ème siècle ?

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ihttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

iihttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

iiihttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

ivhttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

vhttps://www.cnrtl.fr/definition/réverbérer

vihttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

viihttps://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2008-2009.htm

viiiIbid.

ixAugustin, De la Trinité, Livre XIV,Texte établi par Raulx, L. Guérin & Cie, 1868: « L’âme n’est pas accidentelle pour elle-même, comme si elle était telle par elle-même et qu’il lui vînt d’ailleurs une autre elle-même qu’elle n’était pas d’abord, ou du moins comme si, sans venir du dehors, il lui naissait dans elle-même qu’elle était, une autre elle-même qu’elle n’était pas, par exemple, comme la foi qui n’était pas dans l’âme, et naît dans l’âme qui était déjà âme auparavant ; ou comme quand, postérieurement à la connaissance qu’elle a d’elle-même, elle se voit, par le souvenir, établie en quelque sorte dans sa propre mémoire, comme si elle n’y eût pas été avant de s’y connaître, bien que certainement depuis qu’elle a commencé d’être, elle n’ait jamais cessé de se souvenir d’elle-même, de se comprendre et de s’aimer, ainsi que nous l’avons déjà fait voir. Par conséquent lorsqu’elle se tourne vers elle-même par la connaissance, il se forme une trinité où déjà on peut découvrir le verbe : car il est formé de la pensée, et la volonté les unit l’un à l’autre. C’est donc là surtout qu’il faut reconnaître l’image que nous cherchons. »

Swarming Souls


« Hannah Arendt »

God indeed is one, – but His forces and His powers (i.e. His elohim and His sefirot) are more than multiple, according to the Jewish Kabbalah.

This idea unites without contradiction monotheistic and polytheistic intuitions.

In contrast, one cannot say that man is really one, – nor the world or the cosmos for that matter. But neither can we say that their abundant multiplicities are a substitute for unity.

Men and worlds are certainly diverse, divided, mixed, undefined and indefinable.

But this diversity, this division, this mixing, this indefinition, are relative. They find their limits, if only in time and space. Men, like worlds, are indefinite, but certainly not infinite.

In the apparent profusion of innumerable beings and the even more abundant moments that compose them, forms of singularities emerge, for a time. Here and there appear strange quarks, galactic clusters, people and consciousnesses…

But are these singularities units? To put it another way, are these singularities as ‘one’ as God is said to be ‘one’?

Busy, unconscious and composite crowds swarm at all times in every and each one man. They are molecular, chromosomal, microbial, neuronal, synaptic, parasitic crowds, you name it.

What will remain of them at the end of time?

If man thinks he will ever be one, death always takes charge, in the end, of testing this dubious sense of unitive dream.

Conversely, if man is not one, if he is other than one, what is he in reality?

Several hypotheses are worth considering.

  1. Man is a diachronic being.

The immanent multiplicity is revealed, over long periods of time, by the accumulation of the diversity. What we were fetus, will we lose it as we die ?  Or will we not rather summarize it?

Does the flower of youth lose only its petals and its radiance in the shadows of maturity, or in the night of agony, or does it not rather reveal its subtle, invisible and irradiant perfumes?

Let’s change metaphors.

If man was a kind of vast library, which book would summarize him best? Or could we only pick out a few scattered ‘good excerpts’? Or, even, shouldn’t we be satisfied with a single chosen line, at the corner of a forgotten paragraph, or a hallucinated word, to finally express his supposed unity, his only essential meaning?

2. Man is a synchronic being.

Just as a (infinite) mathematical curve can be summarized at each of its points by the (itself infinite) set of its derivatives, so one could suppose that at any moment of his life, the being of man could contain the (apparently infinite) set of his virtualities in the making. Always still in epigenesis, man is neither his sex nor his brain, neither his spleen nor his pancreas, neither his heart nor his blood, neither his very soul nor his faulty memory, but all this simultaneously.

Reason is road, cunning and cog, and blood is place and sense. The soul animates, and elevates, she borders on drunkenness, but often sleeps in the darkness of memories. In the lymph bathes the light of hope. Saliva drowns the suns of taste, the breath tempers the twilights of consciousness.

3. Man is a distributed (or swarming) being.

A more fantastic hypothesis assumes a ‘self’ which doubts itself. It is equivalent to the idea that any ‘I’ could be defined by the sum of all the ‘you’ encountered throughout life, as well as by the sum of all the ‘us’ felt, and even the anonymous crowd of all the ‘them’ surrounding the ‘I’, be they effective or only conceived. The human ‘I’ is still alone, singular, but mainly made of indissoluble pluralities, external multitudes, and produced by entire societies, and immemorial histories.

Whether man is diachronic, synchronic, distributed, swarming, or all of them in turn, or all of them simultaneously, winds down to being the same. It is at the time of death that the ‘I’ gets to know what he really is: either ‘nothing’, just ‘nothing’, or some entity allowed to continue ‘being’ in an yet unknown, sublimated form.

There is no point in arguing about this sort of conjecture, nobody knows the end of the story, but we will all know that end, when the evening comes.

To conclude with an opening, I would like to quote a fragment from the pre-Socratic philosopher Gorgias :

« There is nothing obvious about being because it doesn’t appear [dokein]. To appear is weak, since it does not succeed in being. »i

To put it another way, perhaps more clearly, and to fit this ancient and lively thought into a long perspective :

« The way in which God has been thought of for centuries no longer convinces anyone; if something is already dead, it can only be the traditional way of thinking about God. What is really dead is the fundamental distinction between the sensory domain and the supra-sensory domain. »ii

Really dead ?

Then we need to follow up with an essential intuition of Nietzsche, which Martin Heidegger (quoted by Hannah Arendt) re-ormulated as follows:

« The destruction of the supra-sensible also suppresses the purely sensible, and thus the difference between the two.»iii

If the supra-sensible and the sensible are, in the final analysis, no different, then there is also no essential difference between transcendence and immanence.

And, consequently, there is no essential difference between the Creator (either immanent or transcendant) and the Creation…

_____________________________

iDie Fragmente des Vorsokratiker. Vol. II, B 26. Hermann Diels and Walther Kranz, 1959. Quoted by Hannah Arendt. The life of the spirit. Thought. The will. Translated by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.45

iiHannah Arendt. The life of the spirit. The thought. The will. Translation by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.28

iiiMartin Heidegger. Paths that lead nowhere. Trad. W. Brokmeier. Paris 1962, p.173. Quoted by Hannah Arendt. The life of the spirit. Thought. The will. Translated by Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.29

Elijah From the Stars


« Elijah »

Franz Rosenzweig is a prophet of the 20th century (there are not so many), whose name means ‘branch of roses’. Zebrased with inchoate intuitions, and seraphic brilliance, a short text of him astonishes me by its searing audacity:

« Redemption delivers God, the world and man from the forms and morphisms that Creation has imposed on them. Before and after, there is only the « beyond ». But the in-between, Revelation, is at the same time entirely beyond, for (thanks to it) I am myself, God is God, and the world is world, and absolutely beyond, for I am with God, God is with me, and where is the world? (« I do not desire the earth »). Revelation overcomes death, creates and institutes in its place the redeeming death. He who loves no longer believes in death and believes only in death.» i

The ambiguity of Revelation in relation to the Redemption, but also its invitations to openness, to invention, are staged here.

On the one hand, Revelation is addressed to the man of the earth, to the children of the clay, immersed in worldly immanence, immersed in the closed orbs of their minds.

On the other hand, it affirms the absolute transcendence of the Creator, opening worlds, flaring very backwards towards unheard-of beginnings, and accelerating very forwards towards an unthinkable afterlife.

Can we connect these two poles, seemingly opposite?

For Rosenzweig, Revelation is situated in time, that time which is the proper time of the world, between Creation and Redemption – the two figures, original and eschatological, the two ‘moments’ of the ‘beyond’ of time.

The unique role of Creation is inexplicable if we consider it only as a divine fiat. Why inexplicable? Because such a fiat displays neither its reason nor its why. It is more consistent with the anthropological structure of human experience (and probably with the very structure of the brain) to consider that even God does nothing for nothing.

An ancient answer to this riddle may be found in the Vedic idea of Creation.

In the Veda, Creation is thought as being a sacrifice of God.

Two thousand years later, this sacrifice will be called kenosis by Christians, and even later (in the Kabbalah of the Middle Age) Jews will call it tsimtsum.

The Vedic idea of God’s sacrifice – is incarnated in the sacrifice of Prajāpati, the supreme God, the Creator of the worlds, at the price of His own substance.

It is certainly difficult to conceive of God’s holocaust by (and for) Himself, willingly sacrificing His own glory, His power and His transcendence, – in order to transcend Himself in this very sacrifice.

How can a human brain understand God transcending Himself!

It is difficult, of course, but less difficult than understanding a Creation without origin and without reason, which refers by construction to the absolute impotence of all reason, and to its own absurdity.

With or without reason, with or without sacrifice, Creation obviously represents a ‘beyond’ of our capacity to understand.

But reason wants to reason and tries to understand.

In the hypothesis of God’s sacrifice, what would be the role of Creation in this divine surpassing?

Would God make a covenant with His Creation, ‘giving’ it, by this means, His breath, His life, His freedom, His spirit?

Would God give the responsibility for the World and Mankind to multiply and make this Breath, this Life, this Freedom, this Spirit bear fruit throughout time?

At least there is in this view a kind of logic, though opaque and dense.

The other pole of the cosmic drama – Redemption – is even more ‘beyond’ human intelligence. But let us have a try to understand it.

Redemption « frees God, the world and man from the forms imposed on them by Creation, » Rosenzweig suggests.

Does Redemption deliver God from God Himself? Does it deliver Him from His infinity, if not from His limit? from His transcendence, if not from His immanence? from His righteousness, if not from His goodness?

It is more intuitive to understand that it also liberates the world (i.e. the total universe, the integral Cosmos) from its own limits – its height, width and depth. But does it free it from its immanence?

It frees man, at last.

Does that mean Redemption frees man from his dust and clay?

And from his breath (nechma), which binds him to himself?

And from his shadow (tsel) and his ‘image’ (tselem), which binds him to the light?

And from his blood (dam) and his ‘likeness’ (demout), which structure and bind him (in his DNA itself)?

What does Rosenzweig mean when he says: « Redemption delivers God (…) from the forms that Creation has imposed »?

It is the role of Revelation to teach us that Creation has necessarily imposed certain structures. For example, it imposes the idea that the ‘heavens’ (chammayim) are in essence made of ‘astonishment’, and perhaps even ‘destruction’ (chamam).

But the truth is that we don’t know what ‘to redeem’ means, – apart from showing the existence of a link between Death, the Exodus from the world, and man.

We must try to hear and understand the voice of this new prophet, Rosenzweig.

He says that to believe in Redemption is to believe only in love, that is, to believe « only in death ».

For it has been said that « strong as death is love » (ki-‘azzah kham-mavêt ahabah), as the Song saysii.

Revelation is unique in that it is ‘one’ between two ‘moments’, two ‘beyond’.

It is unique, being ‘below’ between two ‘beyond’.

Being ‘below’ it is not inexpressible, – and being ‘revealed’ it is not as inexpressible as the ‘beyond’ of Creation and Redemption, which can only be grasped through what Revelation wants to say about it.

The Revelation is told, but not by a single oracular jet.

She is not given just at once. She is continuous. She spreads out in time. She is far from being closed, no doubt. No seal has been placed on her moving lips. No prophet can reasonably claim to have sealed her endless source foreveriii.

Time, time itself, constitutes all the space of Revelation, which we know has once begun. But we don’t know when Revelation will end. For now, Revelation is only ‘below’, and will always remain so, – as a voice preparing the way for a ‘beyond’ yet to come.

And besides, what is really known about what has already been ‘revealed’?

Can we be sure at what rate the Revelation is being revealed?

Can we read her deep lines, hear her hidden melodies?

Does she appear in the world only in one go or sporadically, intermittently? With or without breathing pauses?

Won’t her cannon thunder again?

And even if she were « sealed », aren’t the interpretations, the glosses, part of her open breath?

And what about tomorrow?

What will Revelation have to say in six hundred thousand years from now?

Or in six hundred million years?

Will not then a cosmic Moses, a total Abraham, a universal Elijah, chosen from the stars, come in their turn to bring some needed Good News?

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iFranz Rosenzweig. The Man and His Work. Collected writings 1. letters and diaries, 2 vol. 1918-1929. The Hague. M.Nijhoft, 1979, p.778, quoted by S. Mosès. Franz Rosenzweig. Sous l’étoile. Ed. Hermann. 2009, p. 91.

iiCt 8.6

iiiThe Torah itself, who can claim to have really read it?

« Although Thorah was quite widespread, the absence of vowel points made it a sealed book. To understand it, one had to follow certain mystical rules. One had to read a lot of words differently than they were written in the text; to attach a particular meaning to certain letters and words, depending on whether one raised or lowered one’s voice; to pause from time to time or link words together precisely where the outward meaning seemed to demand the opposite (…) What was especially difficult in the solemn reading of the Thorah was the form of recitative to be given to the biblical text, according to the modulation proper to each verse. The recitative, with this series of tones that rise and fall in turn, is the expression of the primitive word, full of emphasis and enthusiasm; it is the music of poetry, of that poetry that the ancients called an attribute of the divinity, and which consists in the intuition of the idea under its hypostatic envelope. Such was the native or paradisiacal state, of which only a few dark and momentary glimmers remain today. « J.-F. Molitor. Philosophy of tradition. Trad Xavier Duris. Ed. Debécourt. Paris, 1837. p.10-11

Angel’s Ink


« Michelangelo »

After a short life-walk, standing on some high ground, I did not discover any ‘Land’, in truth never promised, I just took a glimpse at perspectives, and at the assured prospect of continued exile.

Not an infinite exile, only bordered by death. But at least a never finished exodus, no matter what happens, so vast are the surrounding deserts.

Literature, and philosophy itself, as they appear, are like dry lakes, under the sun, when one is really dying for living water, and poetry even is a mule loaded with empty gourds, or a thirsty camel.

As for the arts, they no longer light up the days. The theater of sanctification does not call for applause. Divine names offer little certainty. The angels disappear as soon as they move. True theologies are negative. Exegeses are never meant to be completed.

I remember, rather disenchanted, the past soothsayers of the future. Some wide open doors, leading to tightly closed ways, were tentatively described by these unaccountable prophets, but for sure, they did not no propose any real way out, any effective exits, they were at best just supplying asymptotes.

New angels kept falling down, wave after wave.

The Kabbalah says that at every moment of our lives, multitudes of angels are created, only to disappear. Their role is brief as much as their songs.

They praise with lilac hallelujahs the serene lordship, the gray sound of the skies. And they then dilute themselves in thin air with no return.

My patience was waning under the short luminosity of nocturnal stars.

A somber angel then unexpectedly attacked me.

Her sharp wings barely shuddered. The air was shivering. I stepped aside.

The dodge, always the dodge.

I kissed her with my eyes. She advanced surreptitiously, leapt forward on the path of escape.

Was running away an option? But where?

Towards the future from which she seemed to have come, I did not see any encouragement.

I saw her gaze turned towards what she was already no longer, or was it towards what she already thought she could no longer be?

So I took this opportunity to pluck out one of her feathers, which I dipped incontinently in a transparent ink mixed with black tears.

Archéologie du Divin et Récits universels


« Le Sôma et le Féminin Sacré »

La religion naturelle de l’humanité est le chamanisme. Depuis des temps immémoriaux, et sur toute la surface de la Terre, en Sibérie, en Amazonie, en Afrique ou en Laponie, des chamanes de toutes ethnies, langues et cultures, ont mis en lumière la puissance latente du numineux dans la conscience d’Homo Sapiens.

Mais c’est au Ṛg Veda (en devanāgarī : ऋग्वेद) que revient d’incarner sous une forme hautement élaborée et conceptualisée une des traditions spirituelles les plus anciennes de l’humanité. Les livres (ou mandalas) du Ṛg Veda ont d’abord été fidèlement transmis par oral depuis le début du 2ème millénaire avant notre ère, dans la langue savante et raffinée du sanskrit, avant d’être enfin fixés par écrit.

Le passé est l’une des puissances de l’avenir. Par sa position ancienne, unique et originaire, dans la suite des spiritualités humaines, le Ṛg Veda éclaire en partie ce que furent les rêves de l’humanité, jadis, — songes qui continuent de hanter aujourd’hui les âmes non-mortes.

De l’étude attentive et comparative de ses versets, il me semble que l’on peut imaginer comment de nouveaux rêves, sans doute nécessaires, émaneront des braises passées, et brûleront d’incandescence l’âme des générations à venir.

Le Ṛg Veda portait déjà des idées métaphysiques de portée universelle, à travers les concepts de Parole, de Pensée, d’Infini, d’Amour, de Sacrifice, et d’Alliance (du Divin et de l’Humain), — et tout cela plusieurs millénaires avant que les monothéismes judaïque et chrétien ne leur donne des formes sinon équivalentes, du moins comparables.

La Parole.

Plus de trois mille ans avant que l’Évangile de Jean ne célèbre la divinité du Verbe (« Au commencement était le Verbe »), la Parole (vāc) était déjà au cœur du Ṛg Veda. Elle y possède une essence divine, et se présente comme une ‘Personne’, non pas celle d’un Messie christique, mais s’incarnant sous les espèces d’une ‘Femme’, aimante. « Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole. Plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, Elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours.»iv

La Pensée

Dans le Ṛg Veda, la Pensée (manas) est l’une des hautes métaphores du Divin. D’autres philosophies et religions célébrèrent aussi la Pensée divine, par exemple en tant qu »Intellect’, en tant que ‘Saint-Esprit’ ou encore sous le nom de ‘Binah’ (l’une des sefiroth des Kabbalistes). Mais dans le Ṛg Veda, l’intuition de la Pensée divine possède d’emblée une force originaire, une puissance de création propre au Divin même.

« Celle en qui reposent prières, mélodies et formules, comme les rais au moyeu du char, celle en qui est tissée toute la réflexion des créatures, la Pensée : puisse ce qu’Elle conçoit m’être propice ! »v

L’Infini

Le Ṛg Veda possède l’idée d’un Dieu infini, caché, sur qui l’univers tout entier repose. Ce Dieu a pour nom l’ « Ancien », — ce qui rappelle le nom donné à Dieu par la cabale juive trois mille ans plus tard: l’ « Ancien des jours ».

« Manifeste, il est caché. Antique est son nom. Vaste son concept. Tout cet univers est fondé sur lui. Sur lui repose ce qui se meut et respire. (…) L’Infini est étendu en directions multiples, l’Infini et le fini ont des frontières communes. Le Gardien de la Voûte céleste les parcourt en les séparant, lui qui sait ce qui est passé et ce qui est à venir. (…) Sans désir, sage, immortel, né de soi-même, se rassasiant de sève vitale,, ne souffrant d’aucun manque – il ne craint pas la mort celui qui a reconnu l’Ātman sage, sans vieillesse, toujours jeune. »vi

L’Amour

Dans la Bible hébraïque, le Cantique des Cantiques montre avec un éclat sans pareil que la célébration de l’amour humain peut s’interpréter comme une métaphore vivante et crue de l’amour entre l’âme et Dieu. Cette même idée se trouve déjà dans le Ṛg Veda, qui présente l’amour incandescent de la Divinité et de l’âme humaine.

« Comme la liane tient l’arbre embrassé de part en part, ainsi embrasse-moi, sois mon amante, et ne t’écarte pas de moi ! Comme l’aigle pour s’élancer frappe au sol de ses deux ailes, ainsi je frappe à ton âme, sois mon amante et ne t’écarte point de moi ! Comme le soleil un même jour entoure le ciel et la terre, ainsi j’entoure ton âme. Sois mon amante et ne t’écarte pas de moi ! Désire mon corps, mes pieds, désire mes cuisses ; que tes yeux, tes cheveux, amoureuse, se consument de passion pour moi ! »vii

Cela invite à considérer, me semble-t-il, une question d’ordre anthropologique. La célébration de l’amour comme image de la procession divine dans l’âme humaine, a pu jaillir dans les profondeurs de l’inconscient collectif, dans l’Inde védique, mais aussi dans l’Egypte ancienne, puis dans les Écritures juives et les Prophètes.

Pourquoi, depuis tant de millénaires, une telle convergence des spiritualités originaires?

Le Sacrifice

Dans les temps anciens, les nuits étaient claires. Ce qui frappait l’imagination des hommes, c’était d’abord l’immensité du voile étoilé, la profondeur du cosmos, au-dessus de leurs têtes, mais aussi la complexité des liens qui alliaient ces puissances lumineuses, démesurées et lointaines à leurs chétives et obscures existences.

Bien avant qu’Abraham consente au sacrifice du sang, celui de son fils, remplacé à l’ultime moment par le sang d’un animal innocent, les prêtres védiques sacrifiaient aussi à la divinité, — non par le sang du fils ou du bouc, mais par le lait de la vache.

Dans le sacrifice védique, le beurre fondu (ghṛita) représentait symboliquement le miracle cosmique. Il incarnait l’alliance du soleil, de la nature et de la vie. Le soleil est la source de toute vie dans la nature, il fait pousser l’herbe, laquelle nourrit la vache, qui exsude son suc, le lait, lequel devient ‘beurre’ par l’action de l’homme (qui le baratte). Le beurre, mêlé d’eau pure et de sucs végétaux, et fondant sous l’action de la chaleur, vient couler librement comme sôma sur l’autel du sacrifice. Il s’embrase par le feu sacré, sur la pierre appelée yoni. Cette vive flamme engendre la lumière, et répand une odeur capable de monter aux cieux, concluant symboliquement le cycle. Cérémonie simple et profonde, prenant son origine dans la nuit des temps, et possédant une vision sûre de l’universelle cohésion entre le divin, le cosmos et l’humain.

« De l’océan, la vague de miel a surgi, avec le sôma, elle a revêtu, la forme de l’ambroisie. Voilà le nom secret du Beurre, langue des Dieux, nombril de l’immortel. (…) Disposé en trois parts, les Dieux ont découvert dans la vache le Beurre que les Paṇi avaient caché. Indra engendra une de ces parts, le Soleil la seconde, la troisième on l’a extraite du sage, et préparée par le rite. (…) Elles jaillissent de l’océan de l’Esprit, ces coulées de Beurre cent fois encloses, invisibles à l’ennemi. Je les considère, la verge d’or est en leur milieu. (…) Elles sautent devant Agni, belles et souriantes comme des jeunes femmes au rendez-vous ; les coulées de Beurre caressent les bûches flambantes, le Feu les agrée, satisfait. »i

Il n’est pas inintéressant de noter ici que l’idée d’une sacralité condensée dans le ‘beurre’ a été reprise plus tard en Israël même.

Les Prêtres, les Prophètes et les Rois d’Israël n’ont pas craint de se faire oindre d’une huile sacrée, d’un chrême, concentrant le sens et la puissance. Dans l’huile sainte, l’huile d’onction, convergent aussi, magiquement, le produit du Cosmos, le travail des hommes, et la puissance vivifiante du Dieu.

L’Alliance

L’idée d’un lien entre l’homme et le divin vient d’au-delà des âges. Et parmi les métaphores que l’idée du ‘lien’ rendent désirables, il y a celle du ‘cheveu’. C’est d’ailleurs à la fois une métaphore et une métonymie. Les cheveux sont sur la tête, couvrant le cerveau de l’homme, voltigeant au-dessus de ses pensées. Comment ne pas penser qu’ils peuvent adéquatement figurer autant de liens avec la sphère divine?

Cheveux et poils poussent sans cesse, depuis la naissance, et jusque après la mort. Ils accompagnent la transformation en profondeur du corps, pour la vie, l’amour et la génération. La terre féconde, elle-même, se couvre d’une sorte de chevelure quand la moisson s’annonce. Le génie des anciens voyait dans cette image un ‘lien’ réel entre la nature, l’homme et le divin.

Un hymne du Ṛg Veda allie ces trois mondes dans une seule formule : « Fais pousser l’herbe sur ces trois surfaces, ô Indra, la tête du Père, et le champ que voilà, et mon ventre ! Ce Champ là-bas qui est le nôtre, et mon corps que voici, et la tête du Père, rends tout cela poilu ! »ii

Le cheveu, dans le Ṛg Veda, sert aussi à décrire l’action du divin. Il est l’une des métaphores qui permet de le qualifier indirectement. « Le Chevelu porte le Feu, le Chevelu porte le Sôma, le Chevelu porte les mondes. Le Chevelu porte tout ce qu’on voit du ciel. Le Chevelu s’appelle Lumière. »iii

Que conclure du fait qu’il y a plus de cinq millénaires, le Ṛg Veda incarnait déjà une spiritualité de la Parole, de la Pensée, de l’Infini, de l’Amour, du Sacrifice, de l’Alliance?

L’ancienneté de ces archétypes donne à penser qu’une anthropologie de l’esprit et de la conscience, par-delà les cultures et les âges, est plus que jamais nécessaire, et qu’elle ouvre des perspectives éblouissantes.

Une telle anthropologie de la conscience éclairerait d’une lumière spéciale l’essence même de l’âme humaine, sa puissance universelle, et esquisserait l’étendue putative de ses futures métamorphoses.

Dans notre époque étrécie, sans horizon, sans vision, quelle recherche pourrait être plus féconde?

S’appuyant sur une archéologie comparée du rêve humain, cette recherche future pourrait en particulier s’attacher à imaginer de nouveaux Récits, dont la modernité écrasée, blessée, souffre tant de l’absence.

De nouveaux Grands Récits, qui n’oblitéreraient pas les anciens mythes, mais s’attacheraient à mieux déployer leurs harmoniques impensées, inouïes, ouvriraient sans doute des avenues accélérées, et des chemins de traverse, dans le sens d’une Histoire universelle et sans fin, qui reste à accomplir.

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igVéda IV,58. Trad. Louis Renou. Hymnes et prières du Véda. 1938

iigVéda VIII,91. Trad. Louis Renou. Ibid.

iiigVéda X,136. Trad. Louis Renou. Ibid.

ivgVéda X,71. Trad. Louis Renou. Ibid.

vIbid.

viA.V. X,8. Ibid.

viiA.V. VI,8-9. Ibid.

Qu’est-ce que la vie ?


« Léon Tolstoï »

Dans ses carnets, sans doute pour affûter son bistouri social, Tolstoï collectionnait les types d’hommes dont il se sentait capable de ressentir la vie en lui : le « savant », l’« écrivain épris de gloire », « l’ambitieux », « l’homme cupide », le « conservateur croyant », le « fêtard », « le brigand dans des limites admises », « le brigand dans des limites non admises », le « véridique honnête, mais dans la supercherie », le « socialiste révolutionnaire », le « gaillard gai luron », le « chrétien parfait », le « lutteur »,…

Ces « types » sentent la poudre ou la vodka, la poussière ou le renfermé, l’encens orthodoxe ou l’encre sèche. Ce sont en un sens les « stéréo-types » de quelques idées toutes faites, ripolinées par les répétitions, mais évoquant immédiatement pour le lecteur certaines images de la vie, réelle ou supposée, dans la Russie d’alors.

De ce point de vue, les « types » ennuient et fatiguent d’avance les blasés du roman, ceux qui ont lu tous les livres. Ils les ont déjà trop vus.

Pour ma part, dans la fiction comme dans la théorie, je préfère l’atypique, la forme première, l’idée nue, en genèse.

Quand la plume du créateur dessine une image neuve, libre, sans attache, sans ficelle, sans lien matériel, psychologique ou historique avec le déjà-vu, la surprise l’émeut sans doute, mais l’embarras l’étreint peut-être.

Y a-t-il en elle réelle matière à roman, outil philosophique, ou métaphore théologique ? Une idée qui se tient toute seule, sans pareille, est-elle viable dans un monde avide de conformité, enivré d’« a priori » ?

Une image unique, palpitante, vagissante, risque de mourir-née, couchée dans son berceau de papier, faute de reconnaissance, de soins, et d’amour pour la vie qu’elle porte.

Qu’est-ce que la vie d’une image, la puissance d’une idée?

Qu’est-ce que la vie dans la pensée?

Surtout, qu’est-ce que la vie?

Un écrivain russe, barbu, comte et désabusé, décrit sa manière de voir, à ce propos:

« Je marche et je pense : Quelle est la fortune des enfants des Soukhotine, combien y a-t-il de pas en faisant le tour du parc, vais-je dès en rentrant prendre le café ? Et il m’est clair qu’aussi bien ma marche que toutes ces pensées – ne sont pas la vie. Qu’est-ce donc qui est la vie ? Et de réponse je n’en connais qu’une : La vie est la libération du principe spirituel – de l’âme, d’avec le corps qui la limite. Et c’est pourquoi il est manifeste que les conditions mêmes que nous considérons comme des calamités, des malheurs, dont nous disons : Ce n’est pas une vie, c’est cela même seulement qui est la vie, ou au moins sa possibilité. C’est seulement dans les situations que nous appelons calamités, et dans lesquelles commence la lutte de l’âme contre le corps, que se manifeste la possibilité de la vie, et la vie même, si nous luttons consciemment et si nous sommes vainqueurs, c’est-à-dire si l’âme est victorieuse du corps. »i

Le penchant idéaliste est évident.

Aujourd’hui, à la question : « Qu’est-ce qui est la vie ? », bien d’autres réponses sont données, dont la modernité, dans sa morosité, se délecte: matérialistes, déterministes, ou encore épigénétiques, électro-chimiques, neuro-synaptiques, …

Mais que valent ces réponses pour des hommes affrontant le malheur ou la calamité, faisant pourtant face à une vie qui n’est pas une vie ?

Quels que soient les mécanismes vivants, les engrenages déterminés ou déterminants, qui nous animent, convenons au moins de ceci : le vrai malheur, qu’il soit matériel, accidentel, spirituel ou ontologique, ne peut pas être une vie.

Si ce n’est pas une vie, alors: « Qu’est-ce qui est la vie ? »

Loin de l’agitation des neurones et des synapses, sourde aux réverbérations observées dans le fond du sillon intra-pariétal, insensible à la loi de Weber-Fechner, non détectable par imagerie IRM, la vie, la vraie vie, la seule vie, c’est celle que la conscience, sans cesse tisse, soie tendre, signe sûr, ciel en soi.

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i Tolstoï. Carnets et feuilles isolées. 16 août 1910, in Journaux et carnets III, p. 988

The Dangers of Christianity and the Dangers of Judaism


« Franz Rosenzweig »

Born in 1886 into an assimilated Jewish family, Franz Rosenzweig decided to convert to Christianity in the 1910s, after numerous discussions with his cousins, Hans and Rudolf Ehrenberg, who had already converted, and with his friend Eugen Rosenstock, also a converted Jew. But he renounced the conversion after attending the Yom Kippur service in a Berlin synagogue in 1913.

Shortly afterwards, he wrote in the trenches of the First World War his masterpiece, The Star of Redemption, which offers a kind of parallelism between Judaism and Christianity.

Parallels that do not meet, except perhaps at the end of Time.

I find Rosenzweig’s essay truly significant for a double distance, for a constitutive split, the outcome of which is difficult to see, unless there is a total change of paradigm – which would perhaps be the real issue, in some future.

Rosenzweig asserts that Christianity faces three « dangers » that it « will never overcome ». These « dangers » are essentially of a conceptual nature: « the spiritualization of the concept of God, the apotheosis granted to the concept of man, the panthetization of the concept of the world ». i

The Christian concept of God, the Christian concept of man, the Christian concept of the world, are wrong and dangerous, according to Rosenzweig, because they imply an attack on the absolute transcendence of God, to which, by contrast, Judaism is supposed to be fundamentally attached.

« Let the Spirit be the guide in all things, and not God; let the Son of Man, and not God, be the Truth; let God one day be in all things, and not above all; these are the dangers. »ii

Rosenzweig cannot accept that the absolutely transcendent God of Judaism can be represented by His « Spirit », even though this Spirit is « holy ».

Why not? Is God not His own Spirit?

No. God’s transcendence is probably so absolute that the use of the word « spirit » is still too anthropomorphic in this context. From the point of view of Judaism, as interpreted by Rosenzweig, to use the word « spirit » as an hypostasis of God is an attack on its absolute transcendence.

But, is not God called in the Torah the « God of spirits » (Num 16:22), because He is the Creator? Could the spirit, as created by God, then be a « substance » which God and man would then have in common? No. This is not acceptable. The very principle of the absolute transcendence of God excludes any idea of a community of substance between the divine and the human, even that of the « spirit ».

Nor can Rosenzweig accept that the absolutely transcendent God of Judaism could be represented here below by a « Son », or horresco referens, could lower Himself to humiliation by consenting to a human « incarnation », to whom He would further delegate, ipso facto, the care and privilege of revealing His Truth to men.

Finally, and a fortiori, Rosenzweig obviously cannot accept that the absolutely transcendent God can condescend to any immanence whatsoever, and in particular by coming into the « world » to dwell « in all ».

Judaism will not compromise.

The absolute transcendence of God, of His revelation, and of Redemption, are infinitely beyond the spirit, infinitely beyond the human, infinitely beyond the world.

Rosenzweig’s attack on Christianity focuses on its supposed « concepts ».

Concepts are positive attempts by the human mind to capture the essence of something.

The dogma of the absolute transcendence of God excludes from the outset any attempt whatsoever to « conceptualize » it, whether through names, attributes or manifestations.

The only acceptable conceptualization is the concept of the impossibility of any conceptualization. The only possible theology is an absolutely negative theology, rigorously and infinitely apophatic.

But then what about the revelation of His Name, made to Moses by God Himself?

What about the theophanies found in the Torah?

What about God’s dialogues with the Prophets?

Or in another vein, what about the granting of a Covenant between God and his People?

What about thewandering of the Shekhina in this world, and her « suffering »?

Or, on yet another level, how to understand the idea that heaven and earth are a « creation » of God, with all that this entails in terms of responsibility for the content of their future and the implications of their inherent potentialities?

Are these not notable exceptions, through word or spirit, to thevery idea of God’s absolute, radicaltranscendence? Are they not in fact so many links, so many consensual interactions between God Himself and all that is so infinitely below Him, – all that is so infinitely nothing?

These questions are not dealt with by Rosenzweig. What is important to him is to reproach Christianity for « exteriorizing itself in the Whole, » for « dispersing its rays » in the march through time, with the spiritualization [of the concept of God], the divinization [of the concept of man] and the mondanization [of transcendence].

But Rosenzweig’s reproaches do not stop there. For good measure, he also criticizes the « dangers » peculiar to Judaism.

Where Christianity sins by « dispersing », by « externalizing » the idea of God, Judaism sins on the contrary by « shrinking », by confinement in « the narrow », by refuge in « a narrow home »iii. To sum up: « The Creator has shrunk to the creator of the Jewish world, Revelation has only taken place in the Jewish heart.» iv

Franz Rosenzweig analyzes the « Jewish dangers » in this manner :

« Thus, in the depths of this Jewish feeling, any split, anything that encompasses Jewish life, has become very narrow and simple. Too simple and too narrow, that is what should be said, and in this narrowness, as many dangers should be fanned as in Christian dilatation. Here it is the concept of God that was in danger: in our midst, it is His World and His Man who seem to be in danger (…) Judaism, which is consumed within, runs the risk of gathering its heat in its own bosom, far from the pagan reality of the world. In Christianity, the dangers were named: spiritualization of God, humanization of God, mondanization of God; here [in Judaism] they are called denial of the world, contempt for the world, suffocation of the world.

Denial of the world, when the Jew, in the proximity of his God, anticipated the Redemption for his own benefit, forgetting that God was Creator and Redeemer, that, as Creator, He conserved the whole world and that in the Revelation He ultimately turned His face to mankind at large.

Contempt for the world, when the Jew felt himself to be a remnant, and thus to be the true man, originally created in the image of God and living in the expectation of the end within this original purity, thus withdrawing from man: yet it was precisely with his hardness, forgetting God, that the Revelation of God’s love had come about, and it was this man who now had to exercise this love in the unlimited work of Redemption.

Choking of the world, finally, when the Jew, in possession of the Law revealed to him and becoming flesh and blood in his spirit, now had the nerve to regulate the being there at every renewed moment and the silent growth of things, even to pretend to judge them.

These three dangers are all necessary consequences of the interiority that turned away from the world, just as the dangers of Christianity were due to the exteriorization of the self turned towards the world. » v

Not being able to resolve to elect a single champion, Rosenzweig concludes that Jews and Christians are in fact working at the same task, and that God cannot deprive Himself of either of them: « He has bound them together in the closest reciprocity. To us [Jews] He has given eternal life by lighting in our hearts the fire of the Star of His truth. He has placed Christians on the eternal path by making them follow the rays of the Star of His truth throughout the centuries to the eternal end.»vi

The life, the truth, the way. The Anointed One from Nazareth, the Christian Messiah, had already designated himself by these three words, identifying them with his own Person.

Shrinkage, narrowness, suffocation.

Dispersion, expansion, paganization.

Let the millennia flow, let the eons bloom.

What will the world be like in three hundred billion years? Will it be Jewish? Christian? Buddhist? Nihilist? Gnostic? Or will the world be All Other?

Will we one day see the birth of a non-Galilean Messiah or a non-Anointed Anointed One, far away in galaxies at the unimagined borders of the known universes, revealing in clear language a meta-Law as luminous as a thousand billion nebulae assembled in one single point?

Or is it the very message of the Scriptures that, by some miracle, will be repeated, word for word, letter for letter, breath for breath, in all the multiverse, crossing without damage the attraction and translation of multiple black holes and vertiginous wormholes?

The path before us is infinitely, obviously, open.

We only know that at the very end there will be life – not death.

What kind of life? We don’t know.

We know that with life, there will also be truth.

Truth and life are indissolubly linked, as are transcendence and immanence.

« What is truth? » asked Pilatus once, famously.

One could also ask : « What is life? »

Since transcendence is so infinitely above the human mind, how can one dare to ask even these kinds of questions?

That’s exactly the point.

Daring to ask these questions is already, in a way, beginning to answer them.

I have no doubt that in six hundred million years, or thirty-three billion years, some truth will still be there to be grasp, – if there are still, of course, eyes to see, or ears to hear.

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iFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.474.

iiFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.474.

iiiFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.478.

ivFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.476.

vFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil , 1882, p.479-480.

viFranz Rosenzweig. The Star of Redemption. Alexandre Derczanski and Jean-Louis Schlegel, Seuil, 1882, p. 490.