« Axe du mal » et « communs mondiaux »


« New York. 11 septembre 2001 »

Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué la mort de 2 977 personnes. En réaction, les États-Unis ont déclenché plusieurs guerres faisant des centaines de milliers de victimes et de considérables dégâts collatéraux.

Le Covid fait actuellement aux États-Unis plus de 4000 morts par jour. Quelle a été la réaction du gouvernement américain ? Une guerre contre la pandémie ? Certes non. Plutôt: déni, laxisme, fake news et émeutes de petits blancs suprématistes, financées par des poches profondes, et conçues par des réseaux complotistes.

Il a fallu attendre Biden, pour que des mesures de bon sens soient prises, le premier jour de son accession à la présidence, et cela plus d´une année après le début de la pandémie.

Le mensonge général, le marécage idéologique, la dénégation de la réalité et l´hypocrisie foncière prévalant au sein du parti Républicain ont façonné une ´réalité virtuelle ´ dont les Américains sont loin d´être sortis.

Il y a 20 ans, moins de 3000 morts en une seule et unique journée, suivie de 20 ans de guerres et de souffrances au Moyen-Orient, contre un supposé « axe du mal ».

Aujourd’hui: plus de 4000 morts par jour aux États-Unis, depuis des semaines, pour un total provisoire dépassant les 400.000 morts, du fait de l’incompétence et des choix idéologiques d’un gouvernement factieux, fuyant toutes ses responsabilités sanitaires, et contribuant à aggraver la pandémie et son taux de mortalité. Le « mal » (au sens propre) et la mort rodent de par le pays qui s’auto-proclame le « plus puissant du monde ».

Mais, fait gênant, il n´y a maintenant aucun pays-bouc-émissaire (sauf peut-être l´Iran? ou la Chine?) où pouvoir, par manière de diversion, déclencher une guerre punitive, et déployer comme en une sorte d’exutoire une ire guerrière, sanguinaire, et fort rentable, puisque les véritables responsables étaient jusqu’il y a peu au sommet même de l’Etat américain…

Désormais, la perspective d’une nouvelle guerre civile, américano-américaine, est plus qu’envisageable. Elle est déjà en cours. Elle sera longue, cruelle. La victoire, au rasoir, de Biden, quoique porteuse d’espoir, ne préjuge en rien de l’avenir. Elle semble d’ailleurs fragile et provisoire. Rendez-vous aux prochaines élections en 2023, à mi-mandat (midterm elections).

Un peu moins de la moitié des électeurs américains ont voté Trump en novembre 2020. La majorité démocrate au Sénat a été obtenue à l’arraché, d’extrême justesse.

Mais le plus grave et le plus inquiétant pour l’avenir, c’est que 70% des électeurs républicains sont absolument persuadés que le résultat des élections présidentielles a été truqué.

Que tout cela soit aujourd’hui possible dans le pays censé incarner la démocratie est glaçant.

La démocratie est partout en danger. En Europe aussi. Les ingrédients explosifs et les tensions s’accumulent, contribuant à un effondrement progressif du consensus démocratique et à la montée corrélative d’un néo-fascisme et d’un bio-fascisme, d’autant plus terrifiants qu’ils feront un usage démultiplié du contrôle social « total », par le moyen du Big Data, désormais secondé par le Big Pharma, le Big Oil et le Big Agro Biz.

Le contrôle social « total » montre encore patte blanche, — mais combien de temps encore, avant qu’il sorte les griffes, et les crocs, et la haine ?

On devra bientôt peut-être être en possession d’un bio-passeport intérieur, comme dans la Russie des Tsars pour pouvoir circuler.

Il y a 20 ans la guerre contre « l’axe du mal » était proclamée, avec les résultats que l’on sait.

Aujourd’hui, c’est la « guerre » contre le Covid qui a été mondialement proclamée. Le « Mal » et la « mort » rodent dans nos rues et dans nos campagnes.

Mais c’est une guerre sélective. On a oublié de partir en guerre contre le Big Agro Biz qui tue nos abeilles, et anéantit la bio-diversité mondiale.

Résultat de cette « guerre »: en quelque mois seulement, des profits inimaginables pour le Big Data (les GAFA et les quelques multi-milliardaires qui les contrôlent) et pour le Big Pharma. Plus, cerise sur le gâteau, un conditionnement général de la population à l’embrigadement massif, et une médiatisation mondiale du Bio-Politique.

Cela ne peut se laisser faire sans qu’une résistance s’organise.

Une résistance au data-fascisme, une résistance au bio-fascisme.

Premier axe de réflexion à nourrir d’urgence: la proclamation d’un « commun mondial » des Data, d’un « commun mondial » de la Santé humaine et animale, et d’un « commun mondial » de la Biodiversité.

Une première action concrète: définir d’urgence un impôt mondial sur les GAFA, sur le Big Oil, sur le Big Agro Biz et sur le Big Pharma, dont les produits financiers seront répartis mondialement par un Comité des sages (régi par l’ONU ?), pour lutter contre les inégalités mondiales dans toutes leurs dimensions (économiques, sociales, politiques, techniques, …).

Deuxième action: fonder un « Mouvement Mondial », rassemblant toutes les forces locales, nationales et supra-nationales, capable de défendre le bon usage des « communs mondiaux » , de les protéger et de concevoir la politique et la philosophie de leur gestion durable dans l’intérêt supérieur de la planète tout entière.

Utopisme naïf?

Que non! Réalisme absolu, nécessaire, urgentissime!…

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P.S. Je suis ouvert à toutes les suggestions constructives …

Ontologie quantique et pensée de l’impensé


Le corps humain est constitué d’organes, eux-mêmes composés de molécules et d’atomes, et en dernière analyse, de particules, lesquelles sont régies par les lois universelles de la mécanique quantique.

Le comportement dûment observé des particules quantiques offre d’intéressantes (et paradoxales) perspectives de réflexion philosophique. Ainsi le principe d’incertitude de Heisenberg impose des limites fondamentales à la mesure et à l’observation, comme lors de la saisie et de la détermination de la position et de la vitesse d’une particule. Plus mystérieuse encore, est la non-séparabilité de deux particules ayant interagi, et restant désormais « intriquées » quelle que soit la distance qui les sépare.

Mais l’une des thèses les plus audacieuses quant à ce qu’on pourrait appeler l’« ontologie » des particules quantiques, a été de poser qu’elles ont une forme de « proto-conscience ».

Selon David Bohm, les particules ont en effet une forme inhérente ou immanente de conscience («mentality »), qui provient de leurs interactions avec un champ de « potentiel quantique » (« quantum potential »).

« By virtue of their indivisible union with quantum fields, particles have an inherent (if primitive) form of mentality »i. [« Par la vertu de leur union indivisible avec les champs quantiques, les particules ont une forme inhérente (quoique primitive) de mentalité »].

Tout se passe comme si la particule était en quelque sorte « informée » de son environnement global par l’intermédiaire de son champ de potentiel quantique, qui lui donne ainsi une « perspective », à laquelle la particule peut répondre, d’une façon déterminée par l’équation de Schrödinger. La métaphore du champ d’« information » dans laquelle baigne la particule invite à une métaphore plus générale, celle d’une « proto-conscience » au sein de chaque particule, baignant dans son potentiel quantique.

L’ensemble des particules du cerveau humain forme donc un mélange (hautement complexe), une « superposition » d’états quantiques représentant un nombre vertigineux de particules en constante interaction, et pouvant par voie de conséquence être elles-mêmes intriquées avec d’autres particules potentiellement « localisées » (si l’on peut ainsi dire) dans l’univers entier.

Le cerveau forme donc une sorte de puissante « antenne », potentiellement en mesure de recevoir des « informations » provenant des innombrables champs de potentiel quantique de toutes les particules qui le composent, en tant qu’elles sont possiblement intriquées avec d’autres particules de l’univers.

Certaines de ces intrications de particules peuvent remonter à l’origine de l’univers, lors du Big Bang. D’autres peuvent dater de la dernière seconde du temps présent, quand notre regard a effleuré la lumière d’une étoile, ou lorsque notre joue a caressé l’aile du vent.

La métaphore du cerveau « antenne » évoque des images de puissantes stations d’observation astrophysique, fonctionnant dans diverses gammes d’ondes (visible, infra-rouge, ultra-violet, rayons X, gamma, etc.), et elle a un parfum (assez rétro) des années 50, quand le radar et la télévision ont commencé de façonner un nouveau rapport à l’espace.

Mais en réalité, la métaphore de l’intrication quantique des particules du cerveau (et des autres organes du corps humain) avec des myriades de particules de l’univers, est bien plus puissante que la métaphore de l’antenne. L’intrication quantique fait du corps humain tout entier un point d’intrication permanent, instantané, avec l’ensemble de l’univers.

Généralisons maintenant cette métaphore de l’intrication quantique en passant à une étape supérieure d’intrication, celle de la pensée et de la conscience.

Les processus de pensée (tous ceux, innombrables, qui restent inconscients ainsi que ceux, moins nombreux, qui aboutissent à la formation de la « conscience ») sont comparables au mélange de « superpositions d’états quantiques » auquel je faisais référence plus haut, dans l’analyse des états du cerveau et du corps quantiques.

Ce mélange, toujours singulier et toujours différent, en constante évolution, se renouvelle à chaque instant, et connecte ce vaste continent qu’est l’inconscient (individuel) avec l’inconscient (collectif) mais aussi, ipso facto, avec l’ensemble des particules (proto-conscientes) de l’univers…

L’analogie entre l’intrication « quantique » des particules du corps humain et l’intrication « symbolique » des pensées (inconscientes et conscientes) est profonde. Ce sont ces mélanges (de particules dans un cas, et d’idées ou de symboles dans l’autre) qui font la pensée et la conscience, qui les rendent possibles et qui les orientent vers ce qu’elles ne soupçonnent pas encore de pouvoir engendrer.

Je voudrais maintenant proposer d’établir un lien entre ces questions d’ontologie quantique et la manière dont l’ancienne philosophie pré-socratique aborde la question de la pensée et de la conscience. Cela nous amènera à affronter un autre ordre de complexité et de profondeur que celui couvert par la mécanique quantique.

Aristote, dans sa Métaphysique, cite un fragment d’un philosophe pré-socratique, le célèbre Parménide, par ailleurs réputé pour être parfaitement obscur, – une obscurité que la traduction suivante de la Bibliothèque de la Pléiade met en particulièrement en valeur:

Ὡς γὰρ ἕκαστος ἔχει κρᾶσιν
μελέων πολυπλάγκτων,
τὼς νόος ἀνθρώποισι
παρίσταται· τὸ γὰρ αὐτό
ἔστιν ὅπερ φρονέει μελέων
φύσις ἀνθρώποισιν
καὶ πᾶσιν καὶ παντί· τὸ γὰρ
πλέον ἐστι νόημα.

« Car tout, comme chacun, a son propre mélange,

Donnant leur qualité aux membres qui se meuvent,

De même l’intellect se rencontre chez l’homme.

Car la chose consciente et la substance

Dont nos membres sont faits, sont une même chose.

En chacun comme en tout : l’en-plus est la pensée. »ii

Quel jargon ! Que veut dire, par exemple, « l’en-plus est la pensée » ?

La traduction de ce même fragment par Jean Tricotiii est un peu plus limpide :

« Car, de même que, en tout temps, le mélange forme les membres souples [ou : errants]iv,

Ainsi se présente la pensée chez les hommes ; car c’est la même chose,

Que l’intelligence et que la nature des membres des hommes,

En tous les hommes et pour tout homme, car ce qui prédomine dans le corps fait la pensée. »v

Pour compléter l’arc des sens possibles, voici encore une autre traduction du même fragment, celle de Jean Bollack, parfois considérée comme une traduction de référence :

« Car tel le mélange que chacun possède de membres partout errants, tel le penser que les hommes ont à leur portée ; car c’est la même chose que pense la nature des membres chez les hommes, en tous et en chacun ; car c’est le plein qui est la pensée »vi.

Le ‘penser’, ou le noos, est un mélange, de membres, d’éléments, de parties. Tous ces membres, toutes ces parties, pensent aussi – indépendamment de leur résultante générale, laquelle constitue ce que Parménide appelle le « penser ». Ils pensent tous à ‘ce qui est’, – ils pensent tous ‘ce qui est’.

De cela on déduit que tout ce qui ‘est’, est ‘un’. Et aussi que tout ce qu’on ‘pense’ est ‘un’.

Tout ce qui pense et tout ce qui est pensé sont ‘un’.

Qu’on parte des choses ou des hommes, on en revient toujours à cet ‘un’.

Les choses dispersées, ou réunies, les choses absentes ou présentes, forment toutes ensemble cet ‘un’, – l’un de l’être.

Chaque homme a sa propre conscience ; chacun pense à ce qui la constitue, à ce qui est son essence (à ce qui est le fonds de son être), à ce qui remplit tout et tous.

Ce qui remplit, les Grecs nomment le « Plein ».

Quel est ce « Plein » ? En grec, le « Plein » se dit : τὸ πλέον (to pléon).

Le jeu de mot s’entend dans le grec ancien :

C’est l’Être même (to éon) qui est le Plein (to pléon).

Les hommes restent en général dans leur propre monde, dans leur Moi, dans leur esprit propre.

Mais il y a aussi des hommes qui cherchent ce qui est, au-delà des noms et des mots qui le cachent (ce qui est). Ceux-là peuvent « faire l’expérience d’un être qui unit pensée et choses [τὸ έον et τὸ πλέον, to éon et to pléon], et devenir sensibles au reflet de l’Être. »vii

La pensée, à défaut de contempler l’essence de l’Être, ou d’en percevoir la nature profonde, peut du moins tenter de saisir l’unité de tout ce qui y participe, c’est-à-dire de tout ce qui est.

Je cite enfin, pour être complet, une autre traduction encore du même passage, celle de Clémence Ramnoux, se distinguant par l’emploi du mot ‘membrure’ (mot qui connote le démembrement, source d’errance mais aussi fondateur de l’unité pensante, – dépassée par sa partition et son démembrement ?):

« Car selon que chacun tient le mélange de sa membrure errante,

Ainsi se manifeste pour les hommes la Pensée. Pour les hommes en effet,

Pour tous et pour chacun, c’est la même chose que la qualité de sa membrure

Et ce qu’il réalise en pensée. »viii

Pourquoi fais-je ce rapprochement entre l’intrication quantique, la pensée symbolique et le ‘Plein’ (ou, selon les traductions, ‘l’en-plus’, le ‘reflet de l’être’, ‘tout ce qui est’, ou encore ce que l’on ‘réalise’ en pensée) ?

Tous ces noms pointent vers la même réalité unique, totale, pleine.

Le ‘Plein’ ne laisse aucun vide. Il est pleinement total et totalement plein.

Et pourtant, ô paradoxe, il laisse place à la nouveauté radicale, à la pensée de l’encore impensé.

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iAlexander Wendt. Quantum Mind and Social Science. Cambridge University Press, 2015, p. 88

iiParménide, fragment 16, cité par Aristote. Métaphysique, Γ, 5, 1009 b 21. Traduction Jean-Paul Dumont. Les Présocratiques. Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p.270

iiiAristote. La Métaphysique. Tome 1. Traduction de Jean Tricot. Librairie J. Vrin, 1981, p. 221

ivJean Tricot admet en note une autre traduction admissible : « membres errants », en remplaçant le mot πολυκάμπτον (« souples ») par le mot presque similaire πολυπλάγκτων (« errants », – comme du polyplancton), que l’on trouve dans la version fournie par Théophraste, (De Sens., 3, Doxograph., 499). Note 4, p. 221 in op. cit.

vAristote. La Métaphysique. Tome 1. Traduction de Jean Tricot. Librairie J. Vrin, 1981, p.221

viJean Bollack. Sur deux fragments de Parménide (4 et 16). In: Revue des Études Grecques, tome 70, fascicule 329-330, Janvier-juin 1957. pp. 56-71

viiJean Bollack, op. cit. p. 71

viiiClémence Ramnoux. Héraclite, ou l’homme entre les choses et les mots. Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1968, p. 137

Drops of Truth


« Maimonides »

Rav Shmuel ben Ali, Gaon of Baghdad, rightly pointed out that in Maimonides’ Guide of the Perplexed , there is not a single word on the question of the immortality of souls or that of the resurrection of the dead.

It is not that Maimonides was not interested in these delicate problems. In his great work, the Mishneh Torah, he asserted that the rational soul is immortal, and that she is conscious of her personal individuality, even in the world to comei.

Maimonides also said that the individual soul, which he also called the « intellect in act », joins after death the « agent intellect » that governs the sublunar sphere. At birth, the soul emanates from this sphere, and she comes to melt into it again at death.

The immortality of the soul does not take a personal form. Immersed in the bosom of the “agent intellect”, the soul possesses a kind of identity, without however having a separate existence.ii

Clearly, we are entering here into a highly speculative territory where the reference points are incomplete, even absent, and the indications of the rare daring ones who think they have some revelation to make on these subjects are scattered and contradictory.

The opportunities for getting lost are multiplying. No ‘guide’ seems to be able to lead us to a good port.

Perhaps that is why Maimonides did not see fit to include these ideas in his own Guide, despite the few insights he had into these matters.

Speculation about the afterlife, however fraught with pitfalls, offers an opportunity to dream of strange states of consciousness, to dream of unimaginable possibilities of being. There are more futile activities.

From the few elements provided by Maimonides, it is worth trying to freely imagine what the soul experiences after death, at the moment when she discovers herself, in a kind of subliminal awakening, plunged into another « world ». Arguably, she is fully conscious of herself, while feeling a kind of fusion with other sister souls, also immersed in the infinity of the « agent intellect ».

In this new « world », several levels of consciousness are superimposed and cross-fertilized, of which she hardly perceives the ultimate extensions or future implications.

The soul accessing the « sublunar sphere » is conscious of being (again) newly « born », but she is not completely devoid of reference points.

She has already experienced two previous « births », one at conception, the other at childbirth. She now knows confusedly that she has just experienced a kind of 3rd birth after death, opening a new phase of a life decidedly full of surprises, leaps, jumps.

Not long ago, on earth, she was a principle of life and consciousness, and now she swims in an ocean of life and intelligence, which absorbs her completely, without drowning her, nor blinding her, quite the contrary.

She was, a while ago, a “principle” (of life and consciousness, as I said) , and now she has become pure spiritual substance !

In this new state, she is probably waiting for an opportunity to manifest herself as a singular being, perhaps having taken a liking for it in her previous lives. Or, nourished by the thousand wounds of experience, she volunteers for yet other states of consciousness, or for yet other worlds, of a hopefully less cruel nature, and of which there is perhaps a profusion, beyond the sublunar sphere.

This kind of idea, I am well aware, seems perfectly inadmissible to an overwhelming majority of « modern » thinkers. Nihilists and other materialists give full meaning to « matter » and give nothing to the strength of the spirit, to its autonomy, to its capacity for survival, in an unsuspected way, after the vicissitudes of a life dominated by « matter ».

By contrast, Maimonides, in twelfth-century Spain, then a crossroads of thought, has attempted to unravel the mystery of what happens after death.

Maimonides was neither reactionary, nor an “illuminati”, nor a bigot, nor complacent. He flew high above innumerable dogmatic quarrels. There was in him an aspiration to pure reason, a nostalgia for the beyond of religious forms.

There was no question of renouncing the Law, however, or of abandoning memory of ancient cults. In his strange, aloof, ironic style, he says: « To ask for such a thing would have been as if a prophet in those times, exhorting the worship of God, came to us and said: ‘God forbids you to pray to Him, to fast, and to call on His help in times of trouble, but your worship will be a simple meditation, without any practice.”iii

This phrase that Maimonides put into the mouth of an imaginary prophet as if by play, can be taken today, a thousand years later, at face value. What seemed at the time a frank denial can now be interpreted as a rhetorical ruse, a posthumous warning from the man Maimonides, a master of double meaning.

The irony of the time fades away. The meaning is reversed, the intention is revealed.

His idea was radical. It is necessary to put an end to all cults, to idolatry, to hypocrisy, based on « prayers », « sacrifices », « fasts » and « invocations ».

Here comes the time for « simple » meditation!

I think that Maimonides was, very early on, one of the necessary prophets of new times, of those times which are always announced with delay, just as today these future times are late in coming, when ancient cults will no longer be respected for what they claim to embody, in their motionless repetitions.

In our times in parturition, naked meditation will surpass the practices of surface and appearance.

Is this idea subversive, scandalous?

Or is it a real vision, for the ultimate benefit of humankind?

Men have practiced, millennia after millennia, multiple sorts of religion. They have followed ordinances and laws, detailed or symbolic, or even freed themselves from them.

History is far from having said its last word.

There is no end to prophecy. There is no seal of the prophets.

Always, the search for a truer truth will animate the minds of men.

And in our wildest imagination, we are still very far from having tasted a small drop from this oceanic truth.

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iCf. Gérard Bensussan. Qu’est-ce que la philosophie juive ? 2003

iiIbid.

iiiMaïmonide. Guide des égarés. Traduction de l’arabe par Salomon Munk, Ed. Verdier, 1979, p.522

Bread and Wine


« Bread and Wine »

The « realist » philosophers analyze the world as it is, or at least how it looks, or what they believe it to be. But they have nothing to say about how being came to be, or about the genesis of reality. They are also very short about the ultimate ends, whether there are any or none.

They are in no way capable of conceptualizing the world in its full potency. They have no idea how the universe emerged from nothingness in indistinct times, when nothing and no one had yet attained being, when nothing was yet « in act ».

Nor do they have any representation of this world (the planet Earth) a few hundred million years from now, which is not a large space of time, from a cosmological point of view.

My point is: if one takes the full measure of the impotence and pusillanimity of the “realist” philosophy, then our mind is suddenly freed, – freed from all the past web of philosophical tatters studded with limited thoughts, turning short, local truths, fleeting views, closed syllogisms.

Our mind is freed from all inherited constraints. Everything is yet to be thought, and discovered.

We should then exercise the highest faculty, that of imagination, that of dreaming and vision.

It is an incentive to get out of reason itself, not to abandon it, but to observe it from an external, detached, non-rational point of view. “Pure reason” is ill-equipped to judge itself, no matter what Kant thinks.

What can we see, then?

Firstly, reason is truly unable to admit that it is closed on itself, let alone willing to admit that it necessarily has an outside, that there is something out there that is inconceivable to reason.

The purest, most penetrating reason is still quite blind to anything that is not reasonable.

Reason sees nothing of the oceanic immensity of non-reason which surrounds it, exceeds it infinitely, and in which however reason bathes, as an ignorant, fragile, ephemeral bubble.

Reason has always been in a strong relationship with language. But we know quite well that the language is a rudimentary tool, a kind of badly cut, flimsy flint, producing from time to time some rare sparks…

Let’s try to show this flimsiness with an example, based on a simple but foundational sentence, like « God is one ».

Grammatically, this sentence is a flimsy oxymoron. It oozes inconsistency. It links a subject (« God ») and a predicate (« one ») with the help of the copula (« is »). But in the same time it separates (grammatically) the subject and the predicate. In the same time, it separates them (semantically) and then reunites them (grammatically) by the sole virtue of a copulative verb (« is »), which, by the way, exists only in some human languages, but remains unknown to the majority of them…

If truly, I mean grammatically, ‘God is one’, then it should be impossible to really separate the words ‘God’, ‘is’, or ‘one’. They would be just the same reality.

If grammatically ‘God is one’, there would only be a need for the word ‘God’, or if one prefers only for the word ‘one’, or only for the word ‘is’. Those words or ‘names’ imply just the same, unique reality. Moreover, after having stated this ‘unique reality’, one would remain (logically) short. What else could be added, without immediately contravening the ‘unitary’ dogma? If anything else could be added, it should be immediately engulfed into the “oneness” of the “being”. Or, if not, that would imply that something could “be” outside the “One and Unique Being”. Which is (grammatically) illogical.

If grammatically ‘God is one’, then one must already count three verbal instances of His nature: the ‘name’ (God), the ‘essence’ (Being), the ‘nature’ (Oneness).

Three instances are already a crowd, in the context of the Unique One…

And no reason to stop there. This is why there are at least ten names of God in the Torah, and 99 names of Allah in Islam….

If grammatically ‘God is one’, then how can language itself could dare to stand as overhanging, outside of the ‘oneness’ of God, outside of His essential ‘unity’?

If grammatically ‘God is one’, then shouldn’t the language itself necessarily be one with Him, and made of His pure substance?

Some theologians have seen this difficulty perfectly well. So they have proposed a slightly modified formula: « God is one, but not according to unity.”

This clever attempt doesn’t actually solve anything.

They are just words added to words. This proliferation, this multiplicity (of words) is not really a good omen of their supposed ability to capture the essence of the One… Language, definitely, has untimely bursts, uncontrolled (but revealing) inner contradictions… Language is a mystery that only really take flight, like the bird of Minerva (the Hegelian owl), at dusk, when all the weak, flashy and illusory lights of reason are put under the bushel.

Here is another example of reason overcome by the proper power of language.

The great and famous Maimonides, a specialist in halakha, and very little suspect of effrontery in regard to the Law, surprised more than one commentator by admitting that the reason for the use of wine in the liturgy, or the function of the breads on display in the Temple, were completely beyond his comprehension.

He underlined that he had tried for a long time to search for some « virtual reasons »i to use wine and bread for religious purpose, to no avail. This strange expression (« virtual reasons ») seems to vindicate that, for Maimonides, there are in the commandments of the Law « provisions of detail whose reason cannot be indicated », and « that he who thinks that these details can be motivated is as far from the truth as he who believes that the general precept is of no real use »ii.

Which leaves us with yet another bunch of mysteries to tackle with.

Maimonides, a renowned expert of halakha in the 11th century A.D., candidly admitted that he did not understand the reason for the presence of bread and wine in Jewish liturgy, and particularly their presence in the premises of the Temple of Jerusalem.

It is then perhaps up to the poet, or the dreamer, or the anthropologist, to try to guess by analogy, or by anagogy, some possible « virtual reasons » for this religious use of bread and wine?

Maybe the bread and wine do belong to the depths of the collective inconscious, and for that reason are loaded with numinous potency?

Or, maybe Maimonides just would not want to see the obvious link with what had happened, more that a millennium before his time, in Jerusalem, during the Last Supper?

Whatever the answer, the question remains: why bread and wine, if “God is One”?

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iMaimonides. Le Guide des égarés. Ed. Verdier. 1979. The translation from Arabic into French by Salomon Munk, p.609, gives here : « raisons virtuelles ».

iiMaimonides. Le Guide des égarés. Ed. Verdier. 1979. Translation from Arabic into French by Salomon Munk, p.609 sq.

Bouche délirante


« Lunes de Cumes »

La façon la plus ramassée dont les Modernes ont traduit l´antique idée selon laquelle « tout est plein de dieux » est d’affirmer l´intrication quantique de toutes les particules de l´univers, — depuis le Big Bang. Le constat, originellement fait par Thalès, philosophe, astronome et géomètre, « πάντα πλήρη θεῶν εἶναι », implique logiquement que les multitudes divines sont toutes unies, ou « intriquées », pour reprendre le jargon quantique.

Toutes ces myriades de dieux, d’anges ou d’ondes, sont liées, enlacées, embrassées, enchevêtrées. Un nœud numineux noue leur être en l´Un.

Mais à la différence des particules quantiques, les dieux infiniment innombrables restent subtilement « séparés » des choses et des corps, dont ils accompagnent pourtant, sans cesse, l´émergence.

La nappe des « dieux », finement tissée, sans couture, enveloppe une souple base de matière et d´énergie.

Elle s´immisce dans ses interstices et ses vides.

Deux ordres de réalité se voisinent, sans se confondre, mais parfois s’intersectent, comme des plis, des angles, ou des croix.

Où trouve-t-on ces lieux de rencontre? Dans les hasards, les augures, les pythies, les temples et les invocations ? Peut-être.

Plus sûrement dans les cœurs, battants et clos.

Et sans doute aussi dans l’indicible silence, blotti entre les mots, caché dans l’absence.

Ou encore celés sous les symboles qui ne montrent, — signes cois.

Ou parfois dans le grand fond, l’abysse abaissé. Ou dans les nues lisses, hautes et fines.

Ou simplement dans une âme, mue d’épigenèse, embryon d’elle-même, sans sol ni ciel.

Âme capable d’approcher toute chose. De la connaître. Et de s’en détacher, légère.

Ce n’est pas l’éveil, mais le sommeil, qui lui révèle les rares mystères, dont elle est douée.

Pauvre en esprit, elle cache sa nature dans l’opulence des désirs. Éveillée, elle la couvre de conscience comme d’un voile.

En son sommeil, elle est exil, allée en des rêves indociles, elliptiques.

Abeille, elle butine, cherchant des sucs neufs, loin de la ruche connaisseuse.

Miel à son retour, vers la reine endormie, la connaissance assoupie.

Qui dira son vol nocturne ? La conscience est collée à l’aire et n’a pas d’ailes.

Double vie, double face de l’âme. L’une de lumière et de soleil, l’autre de lune et d’ombre.

Mais c’est la nuit qui est grosse, non le jour qui s’ignore.

C’est dans la nuit des sens, dans cette ténèbre du sens, qu’elle monte le plus haut, loin des steppes plates, des chotts et des ergs.

Alors elle explore, non une évidence, une révélation, mais l’exode.

Elle quête les passages, les chenaux, les détroits, les « trous de ver » (noirs ou blancs). Tout ce qui ouvre la fuite et l’impensé, l’angoisse de l’angustai

Toutes les nuits, elle voyage comme une colombe noachique, loin de l’arche immobile, échouée sur quelques hauts fonds, attendant la décrue. Rares alors les retours fructueux, mais non impossibles. Telle branche, telle olive en disent la trace.

C’est dans ces envols nocturnes, loin des rêves de glu, qu’elle s’approche des terres supérieures et des dieux occupés.

C’est alors qu’elle grappille des parcelles de génie, qu’elle découvre la gravité et la danse,

qu’elle sait la symphonie immense, qu’elle sent la puissance des sèmes,

qu’elle suce le sein nébuleux, le lait cosmique, la sève galactique.

Elle voit soudain l’idée, nue comme un buisson qui brûle, une sylve d’odeurs et d’épines…

Elle vole aux dieux mêmes leur vol et leur envol.

Cinglant larcin, à la Prométhée, payé du foie.

Rapt utile, pourtant, au retour célébré de caresses méritées.

Nimbée d’aura, constellée de cieux, l’âme à la fin retourne à la glèbe, fait verdir la boue, exhausse le lotus.

L’âme est double, et ce double s’enlace en elle, comme deux amants doux, deux courbes magnétiques.

Mais quand elle se dédouble, se désenlace, quand cesse l’union avec les lointains, elle se réalise, pénétrée de connaissance, gorgée de possession, se sachant libre.

Se sachant aussi possédée, absolument possédée, et pourtant à cet instant, plus libre que jamais, d’aller toujours plus haut.

Comme en la forge le fer en feu bout, fusionne, coule et s’évapore, sublimé, — atomes par atomes, fer encore, quoique quantique.

L’âme de fer fut un instant centre de l’âtre ultime.

Il lui faudra des jours et des ans pour guérir sa brûlure, penser sa plaie, combler de cicatrices sa conscience sauve et balafrée.

Ce n’est pas la pensée qui s’est mue, dans cette mouvance ignée.

Ce n’est pas d’un vol extatique, d’un vain délire, que l’âme a franchi les mondes.

Son calme est froid comme un lac. Maintenant, elle entre dans le cratère, elle plonge dans la lave, comme une goutte d’eau nue.

Pourtant ne se vaporise. L’eau est lourde, comme une bombe.

Œil et boson, iris irradié. Entière entéléchie. Théophanie non-humaine.

« Bouche délirante »ii .

En elle, langue, larynx, glotte et incisives unissent l’haleine et la parole.

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i« Ad augusta per angusta » (Vers l’auguste par l’étroit).

iiHéraclite Fr. 92

Neuroscience and Metaphysics


« Ezekiel’s Vision »

« There are not many Jewish philosophers, » says Leo Straussi.

This statement, however provocative, should be put into perspective.

The first Jewish philosopher, historically speaking, Philo of Alexandria, attempted a synthesis between his Jewish faith and Greek philosophy. He had little influence on the Judaism of his time, but much more on the Fathers of the Church, who were inspired by him, and instrumental in conserving his works.

A millennium later, Moses Maimonides drew inspiration from Aristotelian philosophy in an attempt to reconcile faith and reason. He was the famous author of the Guide of the Perplexed, and of the Mishne Torah, a code of Jewish law, which caused long controversies among Jews in the 12th and 13th centuries.

Another celebrity, Baruch Spinoza was « excommunicated » (the Hebrew term is חרם herem) and definitively « banished » from the Jewish community in 1656, but he was admired by Hegel, Nietzsche, and many Moderns…

In the 18th century, Moses Mendelssohn tried to apply the spirit of the Aufklärung to Judaism and became one of the main instigators of the « Jewish Enlightenment », the Haskalah (from the word השכלה , « wisdom », « erudition »).

We can also mention Hermann Cohen, a neo-Kantian of the 19th century, and « a very great German philosopher », in the words of Gérard Bensussanii.

Closer in time, Martin Buber, Franz Rosenzweig and Emmanuel Lévinas .

That’s about it. These names don’t make a crowd, but we are far from the shortage that Leo Strauss wanted to point out. It seems that Leo Strauss really wished to emphasize, for reasons of his own, « the old Jewish premise that being a Jew and being a philosopher are two incompatible things, » as he himself explicitly put it.iii

It is interesting to recall that Leo Strauss also clarified his point of view by analyzing the emblematic case of Maimonides: « Philosophers are men who try to account for the Whole on the basis of what is always accessible to man as man; Maimonides starts from the acceptance of the Torah. A Jew may use philosophy and Maimonides uses it in the widest possible way; but, as a Jew, he gives his assent where, as a philosopher, he would suspend his assent.”iv

Leo Strauss added, rather categorically, that Maimonides’ book, The Guide of the Perplexed, « is not a philosophical book – a book written by a philosopher for philosophers – but a Jewish book: a book written by a Jew for Jews.”v

The Guide of the Perplexed is in fact entirely devoted to the Torah and to the explanation of the « hidden meaning » of several passages. The most important of the « hidden secrets » that it tries to elucidate are the ‘Narrative of the Beginning’ (the Genesis) and the ‘Narrative of the Chariot’ (Ezekiel ch. 1 to 10). Of these « secrets », Maimonides says that « the Narrative of the Beginning” is the same as the science of nature and the “Narrative of the Chariot” is the same as the divine science (i.e. the science of incorporeal beings, or of God and angels).vi

The chapters of Ezekiel mentioned by Maimonides undoubtedly deserve the attention and study of the most subtle minds, the finest souls. But they are not to be put into all hands. Ezekiel recounts his « divine visions » in great detail. It is easy to imagine that skeptics, materialists, rationalists or sneers (whether Jewish or not) are not part of the intended readership.

Let us take a closer look at a revealing excerpt of Ezekiel’ vision.

« I looked, and behold, there came from the north a rushing wind, a great cloud, and a sheaf of fire, which spread a bright light on all sides, in the center of which shone like polished brass from the midst of the fire. Also in the center were four animals that looked like humans. Each of them had four faces, and each had four wings. Their feet were straight, and the soles of their feet were like the soles of calves’ feet. They sparkled like polished bronze. They had human hands under the wings on their four sides; and all four of them had their faces and wings. Their wings were joined together; they did not turn as they walked, but each walked straight ahead. As for the figures of their faces, all four had the face of a man, all four had the face of a lion on the right, all four had the face of an ox on the left, and all four had the face of an eagle.”vii

The vision of Ezekiel then takes a stunning turn, with a description of an appearance of the « glory of the Lord ».

« I saw again as it were polished brass, fire, within which was this man, and which shone round about, from the form of his loins upward, and from the form of his loins downward, I saw as fire, and as bright light, about which he was surrounded. As the appearance of the bow that is in the cloud on a rainy day, so was the appearance of that bright light: it was an image of the glory of the Lord. When I saw it, I fell on my face, and I heard the voice of one speaking.”viii

The « man » in the midst of the fire speaks to Ezekiel as if he were an « image » of God.

But was this « man » really an « image » of God? What « philosopher » would dare to judge this statement ?

Perhaps this « man » surrounded by fire was some sort of « reality »? Or was he just an illusion?

Either way, it is clear that this text and its possible interpretations do not fit into the usual philosophical canons.

Should we therefore follow Leo Strauss, and consequently admit that Maimonides himself is not a « philosopher », but that he really wrote a « Jewish book » for the Jews, in order to respond to the need for clarification of the mysteries contained in the Texts?

Perhaps… But the modern reader of Ezekiel, whether Jewish or not, whether a philosopher or not, cannot fail to be interested in the parables one finds there, and in their symbolic implications.

The « man » in the midst of the fire asks Ezekiel to « swallow » a book, then to go « to the house of Israel », to this people which is not for him « a people with an obscure language, an unintelligible language », to bring back the words he is going to say to them.

The usual resources of philosophy seem little adapted to deal with this kind of request.

But the Guide for the Perplexed tackles it head on, in a both refined and robust style, mobilizing all the resources of reason and criticism, in order to shed some light on people of faith, who are already advanced in reflection, but who are seized with « perplexity » in the face of the mysteries of such « prophetic visions ».

The Guide for the Perplexed implies a great trust in the capacities of human reason.

It suggests that these human capacities are far greater, far more unbounded than anything that the most eminent philosophers or the most enlightened poets have glimpsed through the centuries.

And it is not all. Ages will come, no doubt, when the power of human penetration into divine secrets will be, dare we say it, without comparison with what Moses or Ezekiel themselves were able to bequeath to posterity.

In other words, and contrary to usual wisdom, I am saying that the age of the prophets, far from being over, has only just begun; and as well, the age of philosophers is barely emerging, considering the vast scale of the times yet to come.

Human history still is in its infancy, really.

Our entire epoch is still part of the dawn, and the great suns of the Spirit have not revealed anything but a tiny flash of their potential illuminating power.

From an anatomical and functional point of view, the human brain conceals much deeper mysteries, much more obscure, and powerful, than the rich and colorful metaphors of Ezekiel.

Ezekiel’s own brain was once, a few centuries ago, prey to a « vision ». So there was at that time a form of compatibility, of correspondence between the inherent structure of Ezekiel’s brain and the vision which he was able to give an account of.

The implication is that one day in the future, presumably, other brains of new prophets or visionaries may be able to transport themselves even further than Ezekiel.

It all winds down to this: either the prophetic « vision » is an illusion, or it has a reality of its own.

In the first case, Moses, Ezekiel and the long list of the « visionaries » of mankind are just misguided people who have led their followers down paths of error, with no return.

In the second case, one must admit that a “prophetic vision” implies the existence of another “world” subliminally enveloping the « seer ».

To every « seer » it is given to perceive to a certain extent the presence of the mystery, which surrounds the whole of humanity on all sides.

To take up William James’ intuition, human brains are analogous to « antennae », permanently connected to an immense, invisible worldix.

From age to age, many shamans, a few prophets and some poets have perceived the emanations, the pulsations of this other world.

We have to build the neuroscience and the metaphysics of otherworldly emanations.

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iLeo Strauss. Maïmonides. 1988, p.300

iiGérard Bensussan. Qu’est-ce que la philosophie juive ? 2003, p.166.

iiiLeo Strauss. Maïmonides. 1988, p.300

ivIbid., p.300

vIbid., p.300

viIbid., p. 304

viiEzekiel, 1, 4-10

viiiEzekiel, 1, 4-10

ixWilliam James. Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrine.1898. Ed. Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge.

Wise Walker


Philo, in a short, dense passagei, describes the search of the ‘wise man’ who wants to know the secret of the universe, the origin of all things, the ultimate end – the Sovereign Mystery.

Let us reveal at once that this secret can never be reached.

Understanding this is the first step on the road of the ‘wise man’. It is necessary to know that the Mystery is too transcendent, too elusive, too unimaginable to ever be within reach. And yet it is worth continuing the search.

After a while, looking back over the road traveled so far, the walking ‘wise man’ surely knows that he knows almost nothing. At least he knows that, – which is not nothing, really, but indeed is really not much, and even one can say that it is almost absolutely nothing.

But the ‘wise man’ also knows that he has to get back on the road, and continue the search, without delay.

Looking at what still seems like a long way ahead to go before the next stop, he believes he can decipher the scattered signs in the distance. Some tracks. A few fragments.

Tending his ear, he may perceive confused clamors, rare echoes, silent sighs, indistinct words, tenuous, almost inaudible voices.

Raising his eyes, he may distinguish with some difficulty, very high in the nebula, kind of scintillating memories, and a background of faint glimmers, originally immensely distant, far beyond the forgotten ways, and lost nights.

The ‘wise man’ sets off again. He has no more time to lose. This last halt has lasted too long.

He walks with slow steps, eyes open, memory alive. From time to time he comes across thin, quickly outdated clues.

Peaceful, solitary, he reflects on the geometry of his unlimited, illogical walk. The more he advances, it seems, the less he arrives.

But he continues walking, however. In a sense, maybe doing so he does not go backwards, at last.

Towards the front, very far, in the distance, the horizon fades away.

The walker clearly sees only his slow steps, and what is just around him. He also sees that what seems quite close to him constantly slips away from him as he approaches, slowly moving away, into a blind spot.

Only the immeasurably distant, the absolutely separated, the utterly unapproachable, does not leave him, in his slow approach.

The ‘wise man’ in his walk rarely has his joy, his thirst: minute traces, celestial analects, pollens in the wind, inchoate echoes, iridescent sounds, allusive gleams, unearthed nitescences, …

But none of this is enough for him.

Walking again, continuing the search, that alone, in a sense, is enough for him.

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iPhilo. De Post. 18

L’autour chanteur


Autour chanteur. « Melierax canorus ».

Il y a une sorte de connaissance qui est, par nature, séparée de son objet, ainsi celle que peut obtenir un observateur, détaché de ce qu’il observe. Il observe une chose ou un phénomène, et n’y voit que l’« autre » que lui-même.

Si c’est lui-même que l’observateur observe, alors son être en tant que sujet est encore « autre » que son être observé.

Et il y a une sorte de connaissance qui est une étreinte intime, une fusion, une intuition de la présence enveloppante, une participation à la chose connue, en laquelle on s’immerge entièrement. Cette deuxième sorte de connaissance n’a rien à voir avec la méthode rationnelle, scientifique. Pourtant c’est bien une forme de connaissance, ultime, directe, et en un sens, sans aucun intermédiaire.

Qu’est-ce qu’un intermédiaire ? C’est ce qui relie des extrêmes antinomiques, ce qui résout des oppositions contradictoires, ce qui connecte deux niveaux de réalité, ce qui comble le fossé qui sépare les différences.

Car il faut bien que le sens circule, du Levant au Couchant, ou du Ciel vers la Terre. Il faut qu’en la poussière une haute essence puisse s’immiscer, si le Dieu veut étendre son règne du haut sur le bas, du lointain sur le proche, du caché au révélé.

S’Il veut vraiment être partout où sa volonté se meut, Il peut s’attacher à tout ce qu’Il n’est pas.

D’y être ainsi joint ou mêlé, ne L’enserre ni ne Le lie. Et la Terre n’en est pas non plus désertée, par cette déliaison, même dans ses moindres confins.

Thalès l’avait déjà dit, avant les autres philosophes, « Tout est plein de dieux »i. Phrase prémonitoire et programmatique, désormais délaissée.

L’âme en conséquence en a aussi sa part, sa masse et sa foule de dieux innommés. C’est pourquoi le Philosophe avait conclu, imparablement, à une explication de l’origine divine de ses dons: « La connaissance appartient à l’âme, ainsi que la sensation, l’opinion, et encore le désir, la délibération, en un mot les appétits. »ii

Son propre maître lui avait ouvert la voie de ce penser : « L’âme est quelque chose de plus ancien, et, à la fois, de plus divin que le corps… ‘Tout est plein de Dieux’, et jamais les puissances supérieures, soit manque de mémoire, soit indifférence, ne nous ont négligés !.. »iii.

Thalès, Platon, Aristote convergent en somme vers l’idée qu’en l’âme vit quelque essence divine. Leçon nette, aujourd’hui bien oubliée. Les Modernes, cyniques, secs et méprisants, se passent volontiers des poètes, de l’âme et des dieux, et les ont remplacés par de vibrants éloges du néant, un goût vain pour le théâtre de l’absurde, et un incommensurable provincialisme cosmique.

Le divin est le principe de la lumière, tant la matérielle qui traversa les mondes, et tout le visible, que l’immatérielle, qui illumine encore la raison et fait voir les intelligibles.

Lumière une et indivisible, pour qui la voit, ou, pour qui, par elle, la comprend, et pour qui tout le malheur vient de son ombre portée.

C’est un fait: toute lumière projette une écume d’ombre, dans la vague qu’elle ouvre en l’abîme.

D’ailleurs, la lumière des dieux n’est elle-même, au fond, qu’une sorte d’ombre, si on la rapporte (comme il se doit) à l’origine qui l’engendre, à la puissance qui la propulse.

La métaphore même, qui suit la danse de l’onde et du corpuscule, comprend l’idée d’un mouvement de la lumière à l’intérieur d’elle-même, jamais là où l’on attend, toujours ailleurs, à jamais mue, mais jamais nue.

L’âme aussi est une sorte de lumière, une étincelle d’origine. Lorsqu’elle arrive dans l’embryon endormi, dans le corps qui se forme, elle l’enveloppe et le nourrit, non de lait et de caresses, mais de suc et d’essence, de vues et de sens.

Elle lui donne le un et le deux, l’union et la différence, le silence, le rythme – et la symphonie sans fin des organes affamés.

Elle lui donne toutes les formes, celles qui la feront toujours vivre et même sur-vivre.

L’âme se donne, et le corps rue sans raison, pur-sang pris à son lasso, d’un côté cravaché par le souffle, et de l’autre la matière est son mors. Ils s’enlacent sans fin comme du même à de l’autre.

Cet enlacement, cet embrasement, est comme une brève image d’un embrassement plus infini, plus vaste que tous les mondes, celui que le divin entretient avec lui-même, et dans lequel il emporte sans fin tous les êtres, nonobstant leur néant et leur évanescence. Enfouis dans le devenir, la fugacité est leur partage. Mais les êtres créés, éphémères fumées, sont aussi, un par un, don à la cause, tribut à l’être. Ils prennent part au sacrifice, au silence du Soi, à la saignée de la sève, aux salves du sang, au souffle sourd, dans les souterrains du destin.

Enlacement, embrasement, embrassement, enfouissement, emport et entretien, toutes ces métaphores disent encore le lien. Alors que le divin, même uni, est aussi séparé de ce qu’il est ou semble être. Il s’envole aussitôt posé sur la terre, oiseau toujours, aux ailes de ciel.

L’âme aussi vole, ses ailes sont d’aube ou de soir, elle se projette par à-coups dans l’abîme du jour, dans la différence des lumières. Elle caresse la lèvre des peuples endormis, ou des filles éveillées, et elle s’envole toujours à nouveau, comme un moineau blessé, ou un autour chanteur.

Elle ne ressemble à aucun être, unique à jamais, et même d’elle-même elle se plaît à se détacher, dans la liberté de son désir. Elle est de la race des dieux, sans avoir ni leur vie ni leur infinité, mais elle peut monter en leur ciel plus haut que toutes les puissances et les autres anges.

En cela, sa noblesse.

iCf. Aristote, De l’âme I,5, 411a.

iiAristote, De l’âme I,5, 411b

iiiPlaton, Epinomis 991 d4

Metaphysics of Sacrifice


« Prajāpati »

In Platonic philosophy, the God Eros (Love) is always in search of fulfillment, always moving, eager to fill His own lack of being.

But how could a God lack of being? How could he fail to be ?

If Love signals a lack, as Plato says, how could Love be a God, whose essence is to be?

A God ‘Love’, in Plato’s way, is fully ‘God’ only through His loving relationship with what He loves. This relationship implies a ‘movement’ and a ‘dependence’ of the divine nature around the object of His ‘Love’.

How to understand such a ‘movement’ and such a ‘dependence’ in a transcendent God, a God whose essence is to ‘be’, and whose Being is a priori beyond any lack of being?

This is the reason why Aristotle harshly criticizes Plato. For Aristotle, Love is not an essence, but only a means. If God defines Himself as the Being par excellence, He is also ‘immobile’, says Aristotle. As the first immobile Motor, He only gives His movement to all creation.

« The Principle, the First of the beings is motionless: He is motionless by essence and by accident, and He imprints the first, eternal and one movement.”i

God, ‘immobile’, sets the world and all the beings it contains in motion, breathing love into them, and a desire for their ‘end’ (their goal). The world is set in motion because it desires this very ‘end’. The end of the world is in the love of the ‘end’, in the desire to reach the ultimate ‘end’ for which the world was set in motion.

« The final cause, in fact, is the Being for whom it is an end, and it is also the end itself. In the latter sense, the end can exist among immobile beings.”ii

For Aristotle, then, God cannot be ‘Love’, or Eros. The Platonic Eros is only an ‘intermediate’ god. It is through Eros that God sets all beings in motion. God sets the world in motion through the love He inspires. But He is not Love. Love is the intermediary through which He aims at the ‘final cause’, His ‘aim’.

« The final cause moves as the object of love.”iii.

Here we see that Aristotle’s conception of the God differs radically from the Christian conception of a God who is essentially “love”. « God so loved the world » (John 3:16).

Christ overturned the tables of Aristotelian law, that of a ‘still’ God, a God for whom love is only a means to an end, abstractly called the ‘final cause’.

The God of Christ is not ‘immobile’. Paradoxically, not withstanding all His putative power, He places Himself at the mercy of the love (or indifference, or ignorance) of His own creation.

For Aristotle, the divine immobile is always at work, everywhere, in all things, as the ‘First Motor’. The divine state represents the maximum possible being, the very Being. All other beings lack being. The lowest level in Jacob’s ladder of the aeons is that of being only in power to be, a pure potency, a purely virtual being.

The God of Christ, on the other hand, is not always ‘present’, He may be ’empty’, He may be ‘mocked’, ‘railed », ‘humiliated’. And He may ‘die’, and He may remain ‘absent’.

In a way, the Christian conception of divine kenosis is closer to the Platonic conception of a God-Love who suffers from a fundamental ‘lack’, than to the Aristotelian conception of God as ‘First Mover’ and ‘final cause’.

There is a real philosophical paradox in considering that the essence of God reveals in a lack or an ‘emptiness‘ in the heart of Being.

In this hypothesis, love would not only be a ‘lack’ of being, as Plato thinks, but would be part of the divine essence itself. This divine Lack would actually be the highest form of being.

What is the essence of a God whose lack is at its heart?

There is a name for it – a very old name, which gives a rough idea of it: ‘Sacrifice’.

This profoundly anti-intuitive idea appeared four thousand years before Christ. The Veda forged a name to describe it: Devayajña, the ‘Sacrifice of God’. A famous Vedic hymn describes Creation as the self-immolation of the Creator.iv Prajāpati totally sacrifices Himself, and in doing so He can give His Self entirely to the creation. He sacrifices himself but lives by this very sacrifice. He remains alive because the sacrifice gives Him a new Breath, a new Spirit.

« The supreme Lord said to His father, the Lord of all creatures: ‘I have found the sacrifice that fulfills desires: let me perform it for You’ – ‘So be it’, He replied. Then He fulfills it for Him. After the sacrifice, He wished, ‘May I be all here!’ He became Breath, and now Breath is everywhere here.”v

The analogy between the Veda and Christianity is deep. It includes the same, divine ’emptiness’.

« The Lord of creatures [Prajāpati], after having begotten living beings, felt as if He had been emptied. The creatures departed from Him; they did not stay with Him for His joy and sustenance.”vi

« After having generated everything that exists, He felt as if He was emptied and was afraid of death.”vii

The ’emptiness’ of the Lord of creatures is formally analogous to the ‘kenosis‘ of Christ (this word comes from the Greek kenosis and the verb kenoein, ‘to empty’).

There is also the Vedic metaphor of ‘dismemberment’, which anticipates the dismemberment of Osiris, Dionysus and Orpheus.

« When He had produced all the creatures, Prajāpati fell apart. His breath went away. When His breath was no longer active, the Gods abandoned Him”viii.

« Reduced to His heart, He cried out, ‘Alas, my life!’ The waters came to His aid and through the sacrifice of the Firstborn, He established His sovereignty.”ix

The Veda saw it. The Sacrifice of the Lord of Creation was at the origin of the universe. That is why, it is written: « the sacrifice is the navel of the universe »x.

Perhaps the most interesting thing, if we can get this far, is to allow to conclude that: « Everything that exists, whatever it is, is made to participate in the Sacrifice » xi.

Quite a hard lesson.

To be put in the very long perspective…

iAristotle. Metaph., Λ, 8, 1073a

iiAristotle. Metaph., Λ, 7, 1072b

iiiAristotle. Metaph., Λ, 7, 1072b

ivRV I,164

vŚatapatha Brāhmaṇa (SB) XI,1,6,17

viSB III,9,1,1

viiSB X,10,4,2,2

viiiSB VI,1,2,12-13

ixTaittirīya Brāhmaṇa 2,3,6,1

xRV I,164,35

xiSB III,6,2,26

Metaphysics of the Thread


Atropos

One chisel stroke, and the thread ends. The bobbin unwinds endlessly; but always, one day, there is a cut. The thread, however white it is, knows nothing of the cut to come.

The thread only knows that it is spinning, that it is following its thread. Cotton or chitin, it spins. For what? It does not know.

It spins, and as long as it spins, it is only thread.

What can a thread of wool or silk understand about a blade of steel ? Or to the soul of a knife? Or to the spirit of the razor?

Thread is thread. Infinitely thread. The length is on its side, he believes. What can an horizontal thread comprehend about a perpendicular blade?

Even a very long thread has an end. Comes the cut, the stroke. The end of the continuous, the condition of appearance.

Thought follows her thread; straight, sinuous, zigzagging, she follows this thread, or that other, she weaves her web. Does the blade think about the end? Made of various threads, how would she think what is not made of thread? Can the thread think about the thickness of the carpet, its surface, its pattern, or the cat that sleeps on it?

The thought following her thread is quite assured, from premises to inductions. She does not yet think about what is expecting her, maybe, what is beyond her, – the cut, or the knot.

The birth of the cut, at the end of the thread.

And the cut is also of a wire, of steel. Sharp wire, destined to cut, not to bind. Carrot, or carotid, the wire cuts. The blade cuts the soul’s core.

The Spinner, Clotho, weaves the thread of life. Lachesis unwinds it. Atropos cuts it. O fates cut short!

Red Skulls


« Peking Man Skull Fragments »

« Modern atheism is dying a beautiful death » and « modern nihilism » will soon, too, « lose the game », Philippe Nemoi wants to believe. The good news, he prophesies, is that as a consequence, a period of glory will open up for new ideals, with infinite possibilities for the development of the human adventure, on the way to the highest destinies…

Quite a radiant perspective…

But « modern atheism » and « modern nihilism » actually do resist very much. They have occupied the front stage in the West during the last two centuries.

Only two centuries, one may ask? …. Is atheism a « modern » specialty?

When it comes to anthropology, nothing beats the measure of millenia.

Traces of religious practices dating from 800,000 years ago have been found in the excavations at Chou-Kou-Tien (Zhoukoudian 周口店 ). Eight thousand centuries ago, then, so-called « Peking Man, » or « Sinanthrope, » painted red carefully prepared human skulls and placed them in a composed circle for ceremonial purposes. To evoke what? For what purpose? For what sort of Deity?

Almost a million years ago, hominids in the Beijing area could probably answer these questions in their own way, and not necessarily confusedly, but we actually know next to nothing of their understanding of the world.

We only can infer from the clues left behind that death was certainly a profound mystery to them.

Analogous questions will no doubt still arise for future anthropologists, who will analyze the few remains of our own “civilization”, that may still be accessible in a million years from now, preserved in a some deep geological layers… Future anthropology, assuming that such a discipline will then still make sense, will perhaps try to infer from the traces of many future, successively « modern » civilizations yet to appear, the role of « atheism », « nihilism » and religious « creeds », throughout millenia?

I find it is a stimulating thought experience. It is necessary to try to project oneself into the distant future, while at the same time connecting through a reflexive and memorial line to the still accessible depths of the paleontological past. In order to test our capacity to represent the ‘human phenomenon’, we can try to draw a perspective on the history of religious feeling (or absence thereof), to gauge its essence, to understand its nature and foundation.

Some provisional lessons can already be drawn. Let us listen to Benjamin Constant: « The time when religious feeling disappears from the souls of men is always close to that of their enslavement. Religious peoples may have been slaves; but no irreligious people remained free.”ii

Benjamin Constant was without illusion about human nature. « India, Ethiopia, Egypt, show us the humankind enslaved, decimated, and, so to speak, confined by priests.”iii The priests of antiquity were « condemned to imposture », by their very functions, which involved constant communication with the gods, with oracles to be rendered, – the correctness of which could be easily checked afterwards, not to mention the wonders, miracles and other revelations. Fraud must have been, one can imagine, a permanent temptation, if not a vital necessity.

Regardless of past and future (religious) frauds and impostures, the most significant question that men of all times have asked themselves and will ask themselves remains that of the meaning of life, for a man confronted with the mystery of an assured death, after a rather short life.

Hence this quite logical (and cynical) statement:

« To defend freedom, one must know how to immolate one’s life, and what is there more than life for those who see beyond it only nothingness? Also when despotism meets with the absence of religious sentiment, the human species prostrates itself in dust, wherever force is deployed.”iv

Absurd, useless, inessential lives and deaths, crushed by despotism, pose a question to which neither atheism nor nihilism can provide the slightest answer.

Perhaps « atheism » is already « dying its beautiful death », if we are to believe Nemo.

This does not mean that from this death will arise some « theism » ready to live a new life.

The mystery cannot be solved by such elementary, simplified qualifiers.

In a million years, it is a good bet that all our « philosophies », all our « religions », will appear only just as some sort of red skulls, arranged in forgotten circles.

___________

iPhilippe Nemo. La belle mort de l’athéisme moderne. 2012

iiBenjamin Constant. De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. 1831

iiiIbid.

ivIbid.

21 grams


Ernst Haeckel (1834-1919)

Ernst Haeckel was the biologist and philosopher who made Darwin known in Germany. He was one of the first to apply Darwinian ideas to human ‘races’. Nazi ideologues used his writings to support their racist theories and social Darwinism. Haeckel is also the author of the « recapitulation » theory, according to which ontogenesis « recapitulates » phylogenesis.

Haeckel had a monistic view of the world, an acute perception of divine immanence and proposed a quasi-deification of the « laws of nature ». « God is found in the law of nature itself. God’s will acts according to laws, both in the raindrop that falls and in the crystal that grows, as well as in the scent of the rose and in the minds of men. »i

This immanence can be found in the « cell memory » (« Zellgedächtnis ») and in the « soul of crystals » (« Kristallseelen »).

From such a interpenetration of « Nature » and « God », Haeckel deduced the end of « the belief in a personal God, in the personal immortality of the soul and in the freedom of human will.”

The whole metaphysics was to be called into question.

« Alongside the law of evolution and closely related to it, one can consider as the supreme triumph of modern science the almighty law of substance, the law of conservation of matter (Lavoisier, 1789) and of conservation of energy (Robert von Mayer, 1842). These two great laws are in manifest contradiction with the three great central dogmas of metaphysics, which most cultured people still today consider to be the most precious treasures: belief in a personal God, in the personal immortality of the soul, and in the freedom of the human will. (…) These three precious objects of faith will only be removed, as truths, from the realm of pure science. On the other hand they will remain, as a precious product of fantasy, in the realm of poetry. »ii

There are two points to consider, here. On the one hand the question of the validity of the « supreme laws » of modern science, the law of evolution and the law of conservation, and on the other hand the question of the « manifest contradiction » between these laws and the « three central dogmas of metaphysics ».

On the first point, it should be recalled that the purely scientific vision of the conservation and evolution of the world cannot alone account for singular phenomena such as the Big Bang. Where does the initial energy of the universe come from? « It has always been there, by the law of conservation », answer the believers in pure science.

But this very thesis is in itself undemonstrable, and therefore unscientific.

« Pure science » is apparently based on an unprovable axiom. Hence « pure science » does not seem quite scientific.

The second point is the question of the « manifest contradiction », according to Haeckel, between the two laws of conservation and the central dogmas of metaphysics such as freedom of the will or the immortality of the soul.

In 1907, only one year after the publication of Haeckel’s quoted work, the American physician Duncan MacDougall measured the weight of six patients just before and after their death. He found a decrease of 21 grams, which he deduced could be the weight of the soul escaping from the human bodyiii. A heated controversy ensued. The experiment was deemed to be flawed, for many commentators.

In any case, obviously, if an immaterial soul « exists », it cannot have mass. Or, if it has a « mass », then it is a SISO, a Soul In Name Only…

However, assuming the validity of D. MacDougall’s experimental results, one may infer that the 21-gram loss of mass, supposedly observed in some individuals after death, may come from causes other than the alleged soul’s exit from the body.

It would be possible to imagine, for example, a « sublimation », in the chemical sense, of certain components of the human body, which would thus pass directly from the solid state to the gaseous state, without passing through a liquid state. In fact, this « sublimation » would result in an exhalation or evaporation of the matter transformed into a gaseous mass.

The « last sigh » would thus not only consist of the air contained in the lungs of the dying body, but also of a mass of body matter « sublimated » by the metabolic transformations accompanying death itself. Among these transformations, those affecting the brain would be particularly crucial, considering that the brain consumes about a quarter of the body’s metabolic energy.

Death would have a physico-chemical effect on the brain in the form of a « sublimation » of part of its substance.

The « soul » may not have any mass and any weight. But the biological « structure » of a living brain, its « organization », this specific seal of a singular person, could prove to have a weight of several grams. At the time of death, this « structure » would rapidly decompose and « exhale » out of the body.

The « structure » of the brain, or its « systemic » organization, constitutes – from a materialistic point of view – the very essence of the individual. It can also be defined as the very condition of its « freedom », or « spirit », to use metaphysical concepts.

What is certain is that whether one has a materialistic point of view or not, death obviously produces a systemic loss, which also translates into a loss of matter.

How can the laws of « conservation » of substance and energy account for such a « loss »?

Just as every birth adds something to the unique and unheard of in this world, so every death subtracts something unique and unspeakable.

Whether we call this unique, unspeakable something: « soul », « breath », « structure » or « 21-gram mass », has no real importance, from the point of view that interests us here.

In any case, death results in a net, absolute loss, which the scientific laws of « conservation » cannot explain.

The soul, or freedom of the will for that matter, really have no « mass ». When they are « lost », the laws of conservation do not find them in their balance sheets.

It is an important lesson.

The « supreme triumph of modern science, the almighty law of substance » just cannot grasp a spiritual « essence ».

Not just any essence. Particularly the essence of our own personal soul. Once this is well understood, the implications are immense.

Mind boggling.

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iErnst Haeckel. Religion andEvolution. 1906

iiErnst Haeckel. Religion andEvolution. 1906

iii  MacDougall, Duncan.   “The Soul: Hypothesis Concerning Soul Substance Together with Experimental Evidence of The Existence of Such Substance.” American Medicine.   April 1907. Here is a significant excerpt : « The patient’s comfort was looked after in every way, although he was practically moribund when placed upon the bed. He lost weight slowly at the rate of one ounce per hour due to evaporation of moisture in respiration and evaporation of sweat. During all three hours and forty minutes I kept the beam end slightly above balance near the upper limiting bar in order to make the test more decisive if it should come. This loss of weight could not be due to evaporation of respiratory moisture and sweat, because that had already been determined to go on, in his case, at the rate of one sixtieth of an ounce per minute, whereas this loss was sudden and large, three-fourths of an ounce in a few seconds. The bowels did not move; if they had moved the weight would still have remained upon the bed except for a slow loss by the evaporation of moisture depending, of course, upon the fluidity of the feces. The bladder evacuated one or two drams of urine. This remained upon the bed and could only have influenced the weight by slow gradual evaporation and therefore in no way could account for the sudden loss. There remained but one more channel of loss to explore, the expiration of all but the residual air in the lungs. Getting upon the bed myself, my colleague put the beam at actual balance. Inspiration and expiration of air as forcibly as possible by me had no effect upon the beam. My colleague got upon the bed and I placed the beam at balance. Forcible inspiration and expiration of air on his part had no effect. In this case we certainly have an inexplicable loss of weight of three-fourths of an ounce. Is it the soul substance? How other shall we explain it? »

Croissance et Conscience



Panthéisme, a 106 ©Philippe Quéau, 2020

*

« Tout est plein de dieux ».

Cette formule fameuse date du 6ème siècle avant notre ère. Elle prend d’une part à rebours toute la conception matérialiste, déterministe et positiviste de la modernité occidentale. D’autre part, elle porte une vision de l’immanence divine, un panthéisme multiplié à l’infini, qui tranchent avec la conception strictement monothéiste de religions prônant une divinité « unique », « séparée », – « transcendante ».

Rien de moins moderne, — ou de moins monothéiste, donc. En revanche, rien de plus classique, ô combien !

Cette formule est due à Thalès de Milet, l’un des tout premiers philosophes de la Grèce antique, l’un de ses plus grands sages, mais aussi un éminent mathématicien et célèbre astronome, et l’un des plus brillants esprits de tous les temps.

Aristote le cite: « Certains prétendent que l’âme est mélangée au tout de l’univers ; de là vient peut-être que Thalès ait pensé que toutes choses étaient remplies de dieux. »i

Diogène Laërce et Aétiusii ont ajouté à ce jugement concis quelques précieuses précisions :

« Aristote et Hippias disent qu’il attribuait une âme même aux êtres inanimés, se fondant sur les phénomènes observés dans l’ambre et dans l’aimant. »iii

« L’eau était pour lui le principe de toutes choses ; il soutenait encore que le monde est vivant et rempli d’âmes.»iv

Thalès disait encore :

« L’esprit est ce qu’il y a de plus rapide : il se répand à travers toutes choses.»v

Selon Thalès, les « dieux », la « vie », l’« âme » et l’« esprit » sont donc présents en toutes choses. De cela, il tire la conséquence, parfaitement logique, qu’il n’y a aucune différence entre la vie et la mort: « Qui t’empêche donc de mourir? lui dit-on. — C’est, reprit-il, qu’il n’y a aucune différence.»vi

Il n’est pas indifférent de noter enfin, dans ce contexte, que Thalès est le véritable auteur de la célèbre maxime, souvent attribuée à Socrate, qui répéta un siècle après Thalès, l’oracle de Delphes: « Connais-toi toi-même ».vii 

Pour ma part, je suppute que se révèle ici un lien profond entre cette dernière formule et le constat de la présence universelle du divin. S’y noue un nœud, une intrication, entre immanence et conscience.

Thalès percevait la présence immanente du divin en chaque point de l’univers. L’immanence baigne aussi chaque ‘partie’ de la conscience. « Connais-toi toi-même » revient à dire : «Sache que le divin, qui est en Tout, est en toi. »

Un siècle environ après Thalès, Empédocle reprit l’idée en la charpentant :

« Sache en effet que toutes choses (ta panta) possèdent la conscience et un lot de pensée. »viii

Ou dans une autre traduction :

« Sache-le, en effet, toute chose a conscience et part à la pensée (logos). »ix

Ce vers conclut le fragment 110 d’Empédocle, dont Hippolyte a conservé la version la plus complète:

« Si tu graves profondément, en ton esprit

Ferme, ces vérités ; et si tu les contemples

D’un cœur pur et avec inlassable attention,

Toutes ces vérités t’appartiendront toujours,

Et, grâce à elles, tu pourras en acquérir

Beaucoup d’autres encore. D’elle-même en effet

Chacune croît, au cœur de chaque individu,

Où siège sa nature. Mais si, tout au contraire,

Tu brûles de désir pour de tout autres choses,

Comme celles qu’on voit, tout à fait méprisables,

Par milliers émousser des hommes les pensées,

Ces vérités bientôt déserteront ton âme

Au fur et à mesure que le temps coulera,

Aspirant à revoir le terrain familier

Dont elles ont issues. Sache-le, en effet,

Toute chose a conscience et part à la pensée. »x

Sextus Empiricus a cité le dernier vers de ce fragment pour montrer qu’Empédocle attribuait la pensée aux bêtes et aux plantes. « Empédocle, d’une manière encore plus paradoxale, considérait que toutes choses se trouvaient douées de raison, et non seulement les animaux, mais encore les plantes, lorsqu’il écrit expressément : ‘Sache-le, en effet, toute chose a conscience et part à la pensée.’ »xi

Mais le neutre pluriel, ta panta (« toutes choses »), comme souvent en grec, a aussi un sens abstrait. Il désignerait au-delà des animaux et des plantes toutes choses au monde, selon le commentaire que Clémence Ramnoux a fait de ce fragmentxii.

Elle ajoute qu’Hyppolyte veut introduire ici la notion d’une troisième puissance, et donc un Principe par delà la dualité du Bien et du Mal. Il s’agirait, pour Empédocle, dulogos juste’ (dikaios logos), qu’Empédocle appelle symboliquement ‘la Muse’, et à laquelle il ne faut pas cesser de donner des « soins » (« tu les contemples entretenant des soins purs »xiii).

Mais Hippolyte avait sans doute des intentions apologétiques. L’important est de voir qu’il s’agit surtout d’un « logos en voie de croissance », comme le souligne la traduction que C. Ramnoux livre du Fragment 110 :

« Alors ces choses sûrement toutes te demeureront présentes le long de la vie. Et même à partir d’elles tu en acquerras davantage : car ce sont choses qui croissent toutes seules, chacune en son genre, selon que sa nature la pousse. »xiv

Non seulement il faut voir et comprendre que « tout est plein de dieux », mais il faut aussi voir et comprendre que cette pensée même, ainsi exprimée, il faut la garder toujours présente en soi, il faut la garder toujours immanente en son propre logos, pour la « connaître » en soi. « D’elle-même en effet, [cette idée] croît, au cœur de chaque individu », dit le Fragment 110.

C’est à cette unique condition que l’idée du divin pourra croître, se développer, et porter tout son fruit.

Le divin, en toutes choses, comme dans notre moi, est une idée qui croît, qui vit, et fructifie, pourvu que cette idée, on la garde toujours vivante, et croissante, en nous.

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iAristote. De l’âme. I, 5, 411 a 7

ii Selon Aétius le Doxographe : « Thalès disait que Dieu est l’Intellect du monde, que le tout est animé et plein de démons. » Aétius, Opinions, I, 7,11. In Les Présocratiques, Thalès. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1988, p.21

iiiDiogène Laërce, I, 24

ivDiogène Laërce, I, 27

vDiogène Laërce, I, 35

viDiogène Laërce, I, 35

viiDiogène Laërce, I, 40

viiiEmpédocle. Fragment 110, 10

ixEmpédocle. Fragment 110, 10. Traduction de Jean-Paul Dumont. In Les Présocratiques. Empédocle B CX. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1988, p.418

xEmpédocle. Fragment CX. Traduction de Jean-Paul Dumont. In Les Présocratiques. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1988, p.418

xiSextus Empiricus. Contre les mathématiciens. VIII, 286. In Les Présocratiques. Empédocle. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1988, p.419

xiiClémence Ramnoux. « Le Fragment 110 d’Empédocle ». In Héraclite, ou L’homme entre les choses et les mots. Les Belles Lettres, Paris, 1968, p. 167

xiiiEmpédocle. Fragment 110, 2

xivEmpédocle. Fragment 110, 3-5, cité par Clémence Ramnoux. « Le Fragment 110 d’Empédocle ». In Héraclite, ou L’homme entre les choses et les mots. Les Belles Lettres, Paris, 1968, p. 167

Brèves consciences, 4


« L’homme au chapeau melon ». Magritte

*

L’inconscient contient et maintient tous les mondes. La conscience est appelée à aller au-delà.

*

La conscience se meut comme l’éclair, vive, légère, ou bien reste immobile, lourde, lente, – du soupir à la gorge, de la douleur à l’épaule, de l’iris à l’ongle, de la papille au nez, de la paume au cœur, de la lèvre à la jouissance, de la mémoire au pas, du rêve au théorème, de l’acte à son absence, de la vérité à l’idée.

*

Nous avons gagné en naissant une conscience issue de notre inconscient. En mourant, nous hériterons aussi de l’inconscient de toutes les consciences.

*

Il faut observer les lumières que l’on croit posséder sur le moi. La connaissance de leurs ombres, fût-elle infime, mène au soi. Elle est le démon du moi, le divise, le multiplie, l’additionne, le soustrait et l’exhale.

*

La peur inconsciente épure.

*

Les malaises vagaux, – répétitions générales de la mort immédiate, vague immédiatement avortée.

*

La conscience et l’inconscient : le dos et son fardeau, l’aveugle et le paralytique.

*

Souffrances, maux, contrariétés, infirmités, induisent une perte partielle de la conscience générale, un évidement local. En contrepartie, on gagne un grain d’ultra-conscience, une fixation éblouie sur un détail.

*

Après la mort, le moi s’extasie, sans se dissoudre, aux dimensions du soi. L’âme re-née vagit. Et la vie la ravit. Tout est autre, à la vérité, mais on reste le même. Vaste programme, dont l’infini sait le secret.

*

La substance du moi, c’est le soi, en puissance. Alors rien n’est impossible. La substance du soi, c’est le mystère en acte. Alors tout est possible.

*

Avant d’être, on a la chance de naître. Avant de renaître, on a eu la chance d’être. Avant de « *** », on aura eu la chance de renaître.

*

Le mot « *** » appartient à une langue sans grammaire, sans dictionnaire, sans racine, mais non sans inconscient. Cette langue, très vivante, ne cesse de s’inventer, elle se pense au moment où elle se parle. Elle ne se tait jamais.

*

La vie, c’est gagner sur le vide, et perdre sur le temps.

*

La conscience est un peu moins inconcevable que son contraire.

*

Pas le moindre signe de non-réalité nulle part. Tout est beaucoup trop plein.

*

L’esprit de sérieux : « Extase de la chrysalide. Enfin pouvoir papillonner ».

*

Conscient, je suis aveugle à l’inouï. Inconscient, je suis sourd à ses cris.

*

La foi est la paresse de la voie.

*

Dès que la conscience se met à vivre, elle se substitue à tout ce qui n’est pas elle.

*

« Dieu » n’est pas une solution. Tout reste à inventer. Pour « Lui » aussi.

*

The « churning » of East and West


 « The Churning of the Ocean of Milk ». Dasavastra manuscript, ca. 1690 – 1700, Mankot court, Pahari School (India)

In India at the end of the 19th century, some Indian intellectuals wanted to better understand the culture of England, the country that had colonized them. For instance, D.K. Gokhale took it as a duty to memorize Milton’s Paradise Lost, Walter Scott’s Rokeby, and the speeches of Edmund Burke and John Bright.

However, he was quite surprised by the spiritual emptiness of these texts, seemingly representative of the « culture » of the occupying power.

Perhaps he should have read Dante, Master Eckhart, Juan de la Cruz, or Pascal instead, to get a broader view of Europe’s capabilities in matters of spirituality?

In any case, Gokhale, tired of so much superficiality, decided to return to his Vedic roots. Striving to show the world what India had to offer, he translated Taittirīya-Upaniṣad into English with the famous commentary from Śaṃkara.

At the time of Śaṃkara, in the 8th century AD, the Veda was not yet preserved in written form. But for five thousand years already, it had been transmitted orally through the Indian souls, from age to age, with extraordinary fidelity.i

The Veda heritage had lived on in the brains of priests, during five millenia, generation after generation. Yet it was never communicated in public, except very partially, selectively, in the form of short fragments recited during sacrifices. The integral Veda existed only in oral form, kept in private memories.

Never before the (rather late) time of Śaṃkara had the Veda been presented in writing, and as a whole, in its entirety.

During the millenia when the Veda was only conserved orally, it would have been necessary to assemble many priests, of various origins, just to recite a complete version of it, because the whole Veda was divided into distinct parts, of which various families of Brahmins had the exclusive responsibility.

The complete recitation of the hymns would have taken days and days. Even then, their chanting would not have allowed a synoptic representation of the Veda.

Certainly, the Veda was not a « Book ». It was a living assembly of words.

At the time the Taittirīya-Upaniṣad was composed, the Indo-Gangetic region had cultural areas with a different approach to the sacred « word » of Veda.

In the Indus basin, the Vedic religion has always affirmed itself as a religion of the « Word ». Vāc (the Sanskrit word for « Word ») is a vedic Divinity. Vāc breathes its Breath into the Sacrifice, and the Sacrifice is entirely, essentially, Vāc, — « Word ».

But in the eastern region, in Magadha and Bihar, south of the Ganges, the Deity remains ‘silent’.

Moreover, in northeast India, Buddhism, born in the 6th century B.C., is concerned only with meaning, and feels no need to divinize the « Word ».

These very different attitudes can be compared, it seems to me, to the way in which the so-called « religions of the Book » also deal with the « Word ».

The « word » of the Torah is swarming, bushy, contradictory. It requires, as history has shown, generations of rabbis, commentators and Talmudists to search for all its possible meanings, in the permanent feeling of the incompleteness of its ultimate understanding. Interpretation has no end, and cannot have an end.

The Christian Gospels also have their variations and their obscurities. They were composed some time after the events they recount, by four very different men, of different culture and origin: Matthew, Mark, Luke and John.

As human works, the Gospels have not been « revealed » by God, but only « written » by men, who were also witnesses. In contrast, at least if we follow the Jewish tradition, the Torah has been (supposedly) directly revealed to Moses by God Himself.

For Christianity, the « Word » is then not « incarnated » in a « Book » (the Gospels). The « Word » is incarnated in Jesus.

Islam respects the very letter of the Qur’an, « uncreated », fully « descended » into the ear of the Prophet. Illiterate, Muhammad, however, was its faithful mediator, transmitting the words of the angel of God, spoken in Arabic, to those of his disciples who were able to note them down.

Let us summarize. For some, the « Word » is Silence, or Breath, or Sacrifice. For others, the « Word » is Law. For others, the « Word » is Christ. For others, the « Word » is a ‘Descent‘.

How can such variations be explained? National « Genius »? Historical and cultural circumstances? Chances of the times?

Perhaps one day, in a world where culture and « religion » will have become truly global, and where the mind will have reached a very high level of consciousness, in the majority of humans, the « Word » will present itself in still other forms, in still other appearances?

For the moment, let us jealously preserve the magic and power of the vast, rich and diverse religious heritage, coming from East and West.

Let us consider its fundamental elevation, its common aspiration, and let us really begin its churning.

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i Cf. Lokamanya Bâl Gangâdhar Tilak, Orion ou Recherche sur l’antiquité des Védas, French translation by Claire et Jean Rémy, éditions Edidit & Archè, Milan et Paris, 1989



Brèves consciences, 3


« Abysse en apnée »

*

Sera-ce Abysse ou Odyssée?

*

Naître est nécessaire.

Être, non.

*

L’être paraît d’abord d’ombres et d’odeurs, bouche et toucher. Faim, voix, soif. Chaleur, délices, liquides. Temps, lumières, sons, lèvres, peau, langue. L’être lent, gouffre sans fin, abîme mou, terre confuse, rêve fendu, sourire clos. Mystère ouvert. Franc pourquoi.

*

Avant de surgir à l’être, la conscience se pressentait, se prélassait, se présentait peut-être à sa présence. Quelle était-elle, avant seulement d’être ? Virtuelle et vertige. Ivre et vive. Pur projet, sans sujet, ni objet. Non sans songe.

*

De l’inconscient à la conscience, et retour. Toujours, sauts, sursauts, soubresauts. Le sommeil bondissant de l’éveil.

*

Paix, faste, pompe et vélocité. L’inconscient, maître des temps. Lui lâcher la bride. Le laisser galoper au loin, au fond.

*

« Vie intérieure ». Puce sourde. Fil fin. Feu local. Pluie sidérale. Cheveu unique.

*

Naître abîme.

*

Être précipite.

*

(Infiniment petitement)

*

Sens aussi ses secrets silencieux s’élancer !

*

Non, on ne contient l’inconscient.

*

La conscience, bref florilège : Nue mise à nu. Buée bue. Boue lourde. Aurore, orée. Pantoise pâmoison. Bouffée touffue. For un tiers rieur. Éclair accru. Par Aton, aile, erre. Orage orange. Nuée exténuée. Désert désempli. Mer mi-roide. Soleil celé.

*

En naissant, en un instant, on plonge hors du soi, et en soi. On naît au dehors, et en dedans. On aspire, on s’ouvre. Tout à la fois : lumière, voix, chaleur, peau, haleine. Irruption de l’autre. Toutes sortes d’autres. Par tous les pores, les ports. Vagues, ils déferlent. Le bruit de la mère s’est tu. Mais on sent son pouls, tout contre la peau. Les poumons s’emplissent. Le sang bat. L’air neuf coule dans le sang renaissant. Nouvellement né, lentement, le Soi s’initie, sort de son oubli, se sent déclore, conscient de son inconscience.

Brèves consciences, 2


Apnée

*

J’avais sept ans. Un matin humide d’octobre, marchant vers l’école, je fus soudain, dans une fulgurance, conscient de ma conscience. Jusqu’alors, de la conscience m’habitait certes, mais dans une sorte d’évidence vague, ouatée, sans pourquoi, ni comment. J’étais conscient d’exister, de vivre, pendant les premières années de la petite enfance, mais sans que je fusse pleinement conscient de la nature unique, du fait même de la conscience, du fait brut de l’existence de la conscience, et de toutes ses implications. Un voile brusquement se déchirait. En un instant, je me découvris singulièrement « présent » au monde, je me sus « là », considérant ma présence dans ce « là », cette présence à moi que jusqu’alors j’avais royalement ignorée. Je me vis pour la première fois consciemment « présent » à moi-même.

J’en déduisis aussitôt que, tout ce temps, j’avais été inconsciemment « conscient », « conscient » et inconscient de cette « conscience ». Un monde nouveau s’ouvrit. Je commençai à penser ceci : que je me sentais à la fois conscient de mon inconscience et de ma conscience.

*

Dès la conception, la conscience s’insinue lentement en elle-même, sous la forme d’infimes mais multiples événements de proto-conscience, au niveau des cellules de l’embryon, qui commencent aussitôt à se différencier, et à se singulariser. Embryons minuscules de conscience, dans les replis de l’embryon.

La conscience du « moi » proprement dit n’apparaît que bien plus tard, après la naissance, à l’âge dit « de raison ». Non pas lentement, mais soudainement.

L’idée du « moi » se présente à l’improviste, comme une fente, une fissure, une fêlure, dans le ciment de l’être. Fini l’uni. Terminée l’apnée. Un souffle, un vent d’inspiration écarte le voile. C’est comme si l’on faisait un pas de côté, et que l’on marchait dès lors à côté de soi-même, à quelque distance. Un dévoilement, et non un déchirement. Une révélation, et non un tourment. Une route, et non un doute.

*

J’ai très peu de rêves dont je suis conscient au réveil. Comme si la barrière entre le Soi et le Moi était opaque, étanche. Le Soi et le Moi, chacun pour soi. Chacun dans son monde propre, et rares, bien rares, les passerelles, les raccourcis, les sentes, les voies, les pistes, les liant.

Tout se passe comme si le Soi était excédé du Moi, et le Moi las du Soi.

*

Le Soi : un inconscient vide de toute conscience, – mais qui est plein de ce vide. Plein de la vérité de ce vide. Plein d’un éveil plénier au vide. Et à la liberté qui s’ensuit. Plus on approche du fond de ce vide, plus on se sent libre.

*

Le monde paraît avec la conscience, et disparaît avec elle. La conscience a donc une puissance d’être comparable à celle du monde. Une puissance complémentaire, duale, d’un poids métaphysique au moins équivalent, celui du sujet par rapport à l’objet. En mourant, nous emportons cette puissance, intacte.

*

Il y a trois sortes de consciences, parmi les créatures dites raisonnables.

Les consciences défaillantes, les conscientes désirantes, et les consciences secourables.

Les premières sont tombées en naissant dans les corps, par suite de « la défaillance de leur intelligence »i.

Les secondes y ont été entraînées par « le désir des réalités visibles »ii.

La troisième catégorie de consciences, les plus rares, sont descendues avec l’intention de porter secours aux deux premières.

Dans leur dévouement, leur altruisme, elles ont fait preuve, elles aussi, d’une certaine défaillance, et d’un grand désir.

*

Ne me séduit guère ce qui fut, et qui me précède. Le déjà né. Le déjà vu. Le déjà dit.

Me fascine bien plutôt la conscience de tout ce qui reste à venir.

Tout le non-né. Tout le non-vu. Tout le non-dit.

Qui peut-être restera, à jamais, non-dit, non-vu, non-né.

*

Ma conscience a la semblance des éthers et des nues, des confins et des nuits.

Je ne rêve pas de plonger dans le ciel, dont j’ai su jadis l’écorce et la sève.

« Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! » a dit le Poète.

Non ! Il faut repartir, sans cesse, et toujours encore.

Je dis pour ma part :

« Âpres extases, gloires liquides, vins si purs, mille chemins. »

Deux gouffres, l’un fort ancien, l’autre très nouveau.

Le Ciel et l’Enfer.

Je veux, tant le feu me brûle l’âme,

trouver l’Inconnu au-delà du nouveau.

___________

iOrigène. Des principes, III, 5, 4

iiOrigène. Des principes, III, 5, 4

Brèves consciences, 1. (Brief Consciences, 1)


« Le voile » © Philippe Quéau 2017

La conscience, – accrochée au corps, comme à un clou aigu, perçant.

*

Tout comme la lumière atteint un jour l’horizon cosmologique, la conscience finit à la fin par se fatiguer d’elle-même. C’est la condition de son épigenèse.

*

Ne dure que ce qui se conçoit dans l’inconscience. La conscience a encore tout à apprendre.

*

Dès la conception, dans l’utérus, la conscience naît à elle-même, et quoique infime, minuscule, elle réalise alors un saut de l’ange, infini, un saltus indicible en proportion de son absolu néant un peu auparavant.

A la mort, un nouveau saltus métaphysique de la conscience est plus que probable. Mais vers quoi ? Le néant absolu ? L’abîme éternel ? Une lumière divine? Une vie nouvelle ? Personne n’en sait rien. Tout est possible. Y compris une plongée dans une forme d’être qui serait aussi éloignée de la vie terrestre que notre conscience actuelle l’est du néant originel dont elle a été brusquement tirée.

*

Systole. Diastole. De même, la conscience bat.

Entre sa nuit et son jour.

Pour irriguer de son sang lourd les éons vides.

*

Ce qu’on appelle l’« âme », et que raillent tant les matérialistes modernes, est absolument indestructible. Très fine pointe de l’être, diamant métaphysique, essence ultra-pure, quantum divin, elle sera appelée à franchir les sept premiers cieux, en quelques bonds précis, dès la nuit venue de l’être… Et alors… Accrochez vos ceintures… Personne n’a encore rien « vu ».

*

La naissance a projeté la conscience hors de l’abîme du néant. La mort projettera la conscience hors de l’abysse infini de l’inconscient, dans l’ultra-lumière. Exode saisissant pour elle, – qui fut poursuivie sans relâche toute la vie par les armées pharaonesques du réel, des sens, des illusions, des chimères et des fallaces.

*

Après la mort, projetée d’un seul coup dans ce nouveau monde, comme un bébé ébloui naît dans la lumière, la conscience nouvellement re-née à elle-même saura d’emblée trouver le sein palpitant, nourricier, nourrissant. Elle en saura alors, instantanément, bien plus que toutes les philosophies passées et à venir, tous les savoirs imaginés dans l’univers.

Elle en saura bien plus, c’est-à-dire bien peu…

*

« Naître c’est s’attacher ».i Mais l’essence de la conscience, c’est plutôt de se détacher toujours d’elle-même, un peu plus chaque jour. La mort alors sera comme la bride lâchée sur le cou d’un pur-sang, le mettant enfin au grand galop, dans les steppes, vastes et venteuses, de l’éternité.

*

Ce sont les maux, les malaises, les chutes, les rêves, les sommeils, les éveils et les silences qui façonnent peu à peu, ici-bas, la conscience. Vous avez aimé la saison 1 ?

A la demande générale, la saison 2 se prépare…

__________

Conscience, – clinging to the body, like a sharp, piercing nail.

*

Just as light reaches the cosmological horizon one day, conscience eventually tires of herself. This is the condition of her epigenesis.

*

Only lasts what is conceived in the unconscious. Conscience still has everything to learn.

*

From the moment of conception, in the womb, conscience is born to herself, and even though it is tiny, minuscule, she then performs an angel’s leap, an infinite, unspeakable saltus, in proportion to her absolute nothingness a little earlier.

At death, a new metaphysical saltus of conscience is more than probable. But towards what? Absolute nothingness? The eternal abyss? A divine light? A new life? No one knows. Everything is possible. Including a plunge into a form of being that would be as distant from earthly life as our present conscience is from the original nothingness from which she was abruptly drawn.

*

Systole. Diastole. Likewise, conscience beats.

Between her night and her day.

To irrigate the empty eons with her heavy blood.

*

The so-called « soul, » which modern materialists mock so much, is absolutely indestructible. Very fine point of the being, metaphysical diamond, ultra-pure essence, divine quantum, she will be called to cross the first seven heavens, in a few precise jumps, as soon as the Death’s Night comes… And then… Hang up your belts… Nobody has yet « seen » anything.

*

Birth projected conscience out of the abyss of nothingness. Death will project conscience out of the infinite abyss of the unconscious into the ultra-light. A striking exodus for her, – which was relentlessly pursued all her terrestrial life by the pharaonic armies of the real, the senses, illusions, chimeras and fallacies.

*

After death, projected at once into this new world, like a dazzled baby born into the light, the newly born-again conscience will immediately know how to find the throbbing, nourishing breast. She will also instantly know more than all the past and future philosophies, all the knowledge imagined in the universe.

She will know much more, i.e. much less than there is yet to discover…

*

« To be born is to become attached. »(i) But the essence of conscience is rather to always detach herself from herself, a little more each day. Death then will be like the bridle dropped on the neck of a thoroughbred, finally putting him at full gallop, in the vast and windy steppes of eternity.

*

It is the evils, the uneasiness, the falls, the dreams, the sleeps, the awakenings and the silences that shape little by little, here below, the conscience. Did you like your life’s season 1?

By popular demand, season 2 is getting ready… Keep watching!


iCioran. De l’inconvénient d’être né. Œuvres. Éditions de la Pléiade. 2011, p. 746.

Godhead’s Wisdom


Athena’s Birth from Zeus’ Head.

What was it that Empedocles did refuse to reveal? Why didn’t he tell what he was « forbidden to say »? What was he afraid of, – this famous sage from Agrigento, this statesman, this gyrovague shaman and prophet? Why this pusillanimity on the part of someone who, according to legend, was not afraid to end up throwing himself alive into the furnace of Etna?

Empedocles wrote:

« I ask only what ephemeral humans are allowed to hear. Take over the reins of the chariot under the auspices of Piety. The desire for the brilliant flowers of glory, which I could gather from mortals, will not make me say what is forbidden… Have courage and climb the summits of science; consider with all your strength the manifest side of everything, but do not believe in your eyes more than in your ears.”i

Empedocles encourages us to « climb the summits of science » …

The Greek original text says: καὶ τὸτε δὴ σοφίης ἐπ’ ἄίκροισι θοάζειν, that translates literally: « to impetuously climb to the summits (ἐπ’ ἄίκροισι, ep’aikroisi) of wisdom (σοφίης sophias) ».

But what are really these « summits of wisdom »? Why this plural form? Shouldn’t there be just one and only one « summit of wisdom », in the proximity of the highest divinity?

In another fragment, Empedocles speaks again of « summits », using another Greek word, κορυφή, koruphe, which also means « summit, top »:

« Κορυφὰς ἑτέρας ἑτέρηισι προσάπτων

μύθων μὴ τελέειν ἀτραπὸν μίαν.”ii

Jean Bollack thus translated this fragment (into French):

« Joignant les cimes l’une à l’autre,

Ne pas dire un seul chemin de mots. »iii, i.e.:

« Joining the summits one to the other,

Not to say a single path of words.”

John Burnet and Auguste Reymond translated (in French):

« Marchant de sommet en sommet,

ne pas parcourir un sentier seulement jusqu’à la fin… »iv i.e.:

« Walking from summit to summit,

not to walk a path only to the end…”

Paul Tannery adopted another interpretation, translating Κορυφὰς as « beginnings »:

« Rattachant toujours différemment de nouveaux débuts de mes paroles,

et ne suivant pas dans mon discours une route unique… »v

« Always attaching new and different beginnings to my words,

and not following in my speech a single road…”

I wonder: does the apparent obscurity of this fragment justify so wide differences in its interpretation?

We are indeed invited to consider, to dig, to deepen the matter.

According to the Bailly Greek dictionary, κορυφή (koruphe), means « summit« , figuratively, the « zenith » (speaking of the sun), and metaphorically: « crowning« , or « completion« .

Chantraine’s etymological dictionary notes other, more abstract nuances of meaning for κορυφή : « the sum, the essential, the best« . The related verb, κορυφῶ koruphô, somewhat clarifies the range of meanings: « to complete, to accomplish; to rise, to lift, to inflate« .

The Liddell-Scott dictionary gives a quite complete review of possible meanings of κορυφή: « head, top; crown, top of the head [of a man or god], peak of a mountain, summit, top, the zenith; apex of a cone, extremity, tip; and metaphorically: the sum [of all his words], the true sense [of legends]; height, excellence of .., i.e. the choicest, best. »

Liddell-Scott also proposes this rather down-to earth and matter-of-fact interpretation of the fragment 24: « springing from peak to peak« , i.e. « treating a subject disconnectedly ».

But as we see, the word κορυφή may apply to human, geological, tectonic, solar or rhetorical issues…

What is be the right interpretation of κορυφή and the ‘movement’ it implies, for the fragment 24 of Empedocles?

Peaking? Springing? Topping? Summing? Crowning? Completing? Elevating? Erecting? Ascending?

Etymologically and originally, the word κορυφή relates to κόρυς, « helmet« . Chantraine notes incidentally that the toponym « Corinth » (Κόρινθος) also relates to this same etymology.

The primary meaning of κορυφή, therefore, has nothing to do with mountains or peaks. It refers etymologically to the « summit » of the body, the « head ». More precisely, it refers to the head when « helmeted », – the head of a man or a woman (or a God) equipped as a warrior. This etymology is well in accordance with the long, mythological memory of the Greeks. Pythagorasvi famously said that Athena was « begotten », all-armed, with her helmet, « from the head » of Zeus, in Greek: κορυφἆ-γενής (korupha-genes).

If we admit that the wise and deep Empedocles did not use metaphors lightly, in one of his most celebrated fragments, we may infer that the « summits », here, are not just mineral mountains that one would jump over, or subjects of conversation, which one would want to spring from.

In a Greek, philosophical context, the « summit » may well be understood as a metaphor for the « head of Zeus », the head of the Most High God. Since a plural is used (Κορυφὰς, ‘summits’), one may also assume that it is an allusion to another Godhead, that of the divine « Wisdom » (a.k.a. Athena), who was born from Zeus’ « head ».

Another important word in fragment 24 is the verb προσάπτω, prosapto.

Bollack translates this verb as « to join, » Burnet as « to walk, » Tannery as « to attach”, Liddell-Scott as « to spring »…

How diverse these scholars’ interpretations!… Joining the summits one to the other… Walking from summit to summit… Attaching new beginnings to a narration… Springing from peak to peak, as for changing subjects…

In my view, all these learned translations are either too literal or too metaphorical. And unsatisfactory.

It seems to me necessary to seek something else, more related to the crux of the philosophical matter, something related to a figurative « God Head », or a « Godhead »… The word koruphe refers metaphorically to something ‘extreme’, — also deemed the ‘best’ and the ‘essential’. The Heads (koruphas) could well allude to the two main Greek Godheads, — the Most High God (Zeus) and his divine Wisdom (Athena).

More precisely, I think the fragment may point to the decisive moment when Zeus begets his own Wisdom, springing from his head, all armed….

The verb προσάπτω has several meanings, which can guide our search: « to procure, to give; to attach oneself to; to join; to touch, to graze » (Bailly).

Based on these meanings, I propose this translation of the first line of fragment 24:

« Joining the [God] Heads, one to the other ».

The second verb used in fragment 24 (line 2) is τελέειν, teleein: « To accomplish, to perform, to realize; to cause, to produce, to procure; to complete, to finish; to pay; (and, in a religious context) to bring to perfection, to perform the ceremony of initiation, to initiate into the mysteries (of Athena, the Goddess of Wisdom) » (Bailly).

Could the great Empedocles have been satisfied with just a banal idea such as « not following a single road », or « not following a path to the end », or even, in a more contorted way, something about « not saying a single path of words »?

I don’t think so. Neither Bollack, Burnet, nor Tannery seem, in their translations, to have imagined and even less captured a potential mystical or transcendent meaning.

I think, though, that there might lie the gist of this Fragment.

Let’s remember that Empedocles was a very original, very devout and quite deviant Pythagorean. He was also influenced by the Orphism then in full bloom in Agrigento .

This is why I prefer to believe that neither the ‘road’, nor the ‘path’ quoted in the Fragment 24, are thought to be ‘unique’.

For a thinker like Empedocles, there must be undoubtedly other ways, not just a ‘single path’…

The verb τελέειν also has, in fact, meanings oriented towards the mystical heights, such as: « to attain perfection, to accomplish initiation, to initiate to the mysteries (of divine Wisdom) ».

As for the word μύθων (the genitive of mythos), used in line 2 of Fragment 24, , it may mean « word, speech », but originally it meant: « legend, fable, myth ».

Hence this alternative translation of μύθων μὴ τελέειν ἀτραπὸν μίαν (mython mè teleein atrapon mian) :

« Not to be initiated in the one way of the myths »…

Here, it is quite ironic to recall that there was precisely no shortage of myths and legends about Empedocles… He was said to have been taken up directly to heaven by the Gods (his « ascension »), shortly after he had successfully called back to life a dead woman named Panthea (incidentally, this name means « All God »), as Diogenes of Laërtius reportedvii.

Five centuries B.C., Empedocles resurrected “Panthea” (« All God »), and shortly afterwards he ‘ascended’ to Heaven.

One can then assume that the Fragment 24 was in fact quite premonitory, revealing in advance the nature of Empedocles’ vision, the essence of his personal wisdom.

The Fragment 24 announces an alternative to the traditional « way of initiation » by the myths:

« Joining the [God] Heads, one to the other,

Not to be initiated in the only way of the myths. »

Empedocles did not seem to believe that the myths of his time implied a unique way to initiation. There was maybe another « way » to initiation: « joining the Most High Godhead and his Wisdom …

_______

iEmpedocles, Fragment 4d

iiEmpedocles, Fragment 24d

iiiJ. Bollack, Empédocle. Les origines, édition et traduction des fragments et des témoignages, Paris, Éditions de Minuit, 1969

ivJohn Burnet, L’Aurore de la philosophie grecque, texte grec de l’édition Diels, traduction française par Auguste Reymond, 1919, p.245

vPaul Tannery, Pour l’histoire de la science hellène. Ed. Jacques Gabay, 1990, p. 342

viPythagoras. ap Plu., Mor. 2,381 f

viiDiogenes of Laërtius, VIII, 67-69

The Endless Moves of the Unconscious


All human languages are animated by a secret spirit, an immanent soul. Over the millennia, they have developed within them their own potency, even without the participating knowledge of the fleeting peoples who speak them. In the case of ancient languages, such as Sanskrit, Egyptian, Avestic, Hebrew (biblical), Greek (Homeric), Latin, or Arabic, this spirit, soul, and other powers are still at work, many centuries after their apogee, albeit often in a hidden form. The keen, patient observer can still try to find the breath, the strength, the fire, well in evidence in ancient, famous pages or left buried in neglected works. One may sometimes succeed, unexpectedly, to find pearls, and then contemplate their special aura, their glowing, sui generis energy.

The innumerable speakers of these languages, all of them appearing late and disappearing early in their long history, could be compared to ephemeral insects, foraging briefly in the forest of fragrant, independent and fertile language flowers, before disappearing, some without having produced the slightest verbal honey, others having been able by chance to distill some rare juice, some suave sense, from time to time.

From this follows, quite logically, what must be called the phenomenal independence of languages in relation to the men who speak and think them.

Men often seem to be only parasites of their language. It is the languages that « speak » the people, more than the people speak them. Turgot said: « Languages are not the work of a reason present to itself.”

The uncertain origin and the intrinsic ‘mystery’ of languages go back to the most ancient ages, far beyond the limited horizon that history, anthropology and even linguistics are generally content with.

Languages are some kind of angels of history. They haunt the unconscious of men, and like zealous messengers, they help them to become aware of a profound mystery, that of the manifestation of the spirit in the world and in man.

The essence of a language, its DNA, is its grammar. Grammar incorporates the soul of the language, and it structures its spirit, without being able to understand its own genius. Grammatical DNA is not enough to explain the origin of the genius of language. It is also necessary to take the full measure of the slow work of epigenesis, and the sculpture of time.

Semitic languages, to take one example, are organized around verbal roots, which are called « triliters » because they are composed of three radical letters. But in fact, these verbs (concave, geminated, weak, imperfect,…) are not really « triliters ». To call them so is only « grammatical fiction », Renan saidi. In reality, triliteral roots can be etymologically reduced to two radical letters, with the third radical letter only adding a marginal nuance.

In Hebrew, the biliteral root פר (PR) carries the idea of separation, cut, break. The addition of a third radical letter following פר modifies this primary meaning, and brings like a bouquet of nuances.

Thus, the verbs : פּרד (parada, to divide), פּרה (paraa, to bear fruit), פּרח (paraha, to bloom, to bud, to burst),ּ פּרט (paratha, to break, to divide), פּרך (parakha, to crumble, to pulverize), פּרם (parama, to tear, to unravel), פּרס (paraça, to break, to divide), פּרע (para’a, to detach from, to excel), פּרץ (paratsa, to break, to shatter), פּרק (paraqa, to tear, to fragment), פּרר (parara, to break, to rape, to tear, to divide), פּרשׂ (parassa, to spread, to unfold), פּרשׁ (parasha, to distinguish, to declare).

The two letters פּ et ר also form a word, פּר, par, a substantive meaning: « young bull, sacrificial victim ». There is here, in my view, an unconscious meaning associated with the idea of separation. A very ancient, original, symbolic meaning, is still remembered in the language: the sacrificial victim is the one which is ‘separated’ from the herd, who is ‘set apart’.

There is more…

Hebrew willingly agrees to swap certain letters that are phonetically close. Thus, פּ (P) may be transmuted with other labials, such as בּ (B) or מ (M). After transmutation, the word פּר, ‘par’, is then transformed into בּר, ‘bar’, by substituting בּ for פּ. Now בּר, ‘bar‘, means ‘son’. The Hebrew thus makes it possible to associate with the idea of ‘son’ another idea, phonetically close, that of ‘sacrificial victim’. This may seem counter-intuitive, or, on the contrary, well correlated with certain very ancient customs (the ‘first born son sacrifice’). This adds another level of understanding to what was almost the fate of Isaac, the son of Abraham, whom the God YHVH asked to be sacrificed.

Just as פּ (P) permuted with בּ (B), so the first sacrificial victim (the son, ‘bar‘) permuted with another sacrificial victim (‘par‘), in this case a ram.

The biliteral root בּר, BR, ‘bar‘, gave several verbs. They are: בּרא (bara‘, ‘to create, to form’; ‘to be fat’), בּרה (baraa, ‘to eat’), בּרח (baraha, ‘to pass through, to flee’), בּרך (barakha, ‘to kneel, to bless’), בּרק (baraq, ‘lightning’), בּרר (barara, ‘to purify, to choose’).

The spectrum of these meanings, while opening the mind to other dimensions, broadens the symbolic understanding of the sacrificial context. Thus the verb bara‘, ‘he created’, is used at the beginning of Genesis, Berechit bara’ Elohim, « In the beginning created God…. ». The act of ‘creating’ (bara‘) the Earth is assimilated to the begetting of a ‘son’ (bar), but also, in a derivative sense, to the act of fattening an animal (‘the fatted calf’) for its future sacrifice. After repetition of the final R, we have the verb barara, which connotes the ideas of election and purification, which correspond to the initial justification of the sacrifice (election) and its final aim (purification). The same root, slightly modified, barakha, denotes the fact of bringing the animal to its knees before slaughtering it, a more practical position for the butcher. Hence, no doubt, the unconscious reason for the late, metonymic shift to the word ‘bless’. Kneeling, a position of humility, awaiting the blessing, evokes the position taken by the animal on the altar of sacrifice.

Hebrew allows yet other permutations with the second radical letter of the word, for example in the case cited, by substituting ר with צ. This gives: פּצה (patsaa, ‘to split, to open wide’), פּצח (patsaha, ‘to burst, to make heard’), פּצל (patsala, ‘to remove the bark, to peel’), פּצם (patsama, ‘to split’), פצע (patsa’a, ‘to wound, to bruise’). All these meanings have some connotation with the slaughter that the sacrifice of the ancient Hebrew religion requires, in marked contrast to the sacrifice of the Vedic religion, which is initiated by the grinding of plants and their mixing with clarified butter.

Lovers of Hebrew, Sanskrit, Greek, or Arabic dictionaries can easily make a thousand discoveries of this nature. They contemplate curiously, then stunned, the shimmering of these ancient languages, sedimenting old meanings by subtle shifts, and feeding on multiple metaphors, for thousands of years.

Unlike Semitic languages, the semantic roots of Chinese or the ancient language of Egypt are monosyllabic, but the rules of agglutination and coagulation of these roots also produce, though in another way, myriads of variations. Other subtleties, other nuances are discovered and unfold in an entirely different grammatical context.

These questions of grammar, roots and settled variations are fascinating, but it must be said that by confining ourselves to them, we never remain but on the surface of things.

We need to go deeper, to understand the very texture of words, their fundamental origin, whose etymology can never be enough. The time travel that etymology allows, always stops too early, in some ‘original’ sense, but that does not exhaust curiosity. Beyond that, only dense mists reign.

It has been rightly pointed out that Arabic is, in essence, a desert language, a language of nomads. All the roots bear witness to this in a lively, raw, poetic way.

In the same way, one should be able to understand why and how the Vedic language, Sanskrit, which is perhaps the richest, most elaborate language that man has ever conceived, is a language that has been almost entirely constructed from roots and philosophical and religious (Vedic) concepts. One only has to consult a dictionary such as Monier-Williams’ to see that the vast majority of Sanskrit words are metaphorically or metonymically linked to what was once a religious, Vedic image, symbol or intuition.

It is necessary to imagine these people, living six, twelve, twenty or forty thousand years ago, some of them possessing an intelligence and a wisdom as penetrating and powerful as those of Homer, Plato, Dante or Kant, but confronted to a very different ‘cultural’ environment.

These enlightened men of Prehistory were the first dreamers, the first thinkers of language. Their brains, avid, deep and slow, wove dense cocoons, from which were born eternal and brief butterflies, still flying in the light of origin, carefree, drawing arabesques, above the abyss, where the unconscious of the world never ceases to move.

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i Cf. Ernest Renan. De l’origine du langage. 1848

Science et Conscience: une Théorie Quantique de la Conscience


Les paramécies sont des organismes composés d’une seule cellule. Elles peuvent nager, trouver de la nourriture, s’accoupler, se reproduire, se souvenir de leurs expériences passées, en tirer des schémas de conduite, et donc « apprendre », – tout cela sans disposer de système nerveux, n’ayant ni neurones, ni synapses… Comment de tels comportements nécessitant une forme de conscience et même d’intelligence sont-ils possibles dans un organisme monocellulaire sans réseaux neuronaux ?

La question est importante, car elle ouvre des perspectives nouvelles sur la nature de la « conscience ». En effet, on pourrait inférer de ces observations qu’une partie de nos propres capacités cognitives ne sont pas d’origine neuronale, mais se basent sur d’autres phénomènes biologiques, plus fondamentaux, se situant en deçà du niveau des réseaux neuronaux.

Selon l’hypothèse de Stuart Hameroff et Roger Penrosei, la faculté d’apprendre des organismes monocellulaires et l’émergence de formes de conscience élémentaires au sein de nos propres cellules neuronales pourraient prendre leur source dans les microtubules qui en forment le cytosquelette, au niveau des dendrites et du corps cellulaire (soma).

Les microtubules seraient le lieu de l’éclosion de moments infimes de « proto-conscience », – moments infimes mais constamment répétés, des millions de fois par seconde, et dont l’agrégation et l’intégration à un niveau supérieur par les réseaux neuronaux constitueraient la « conscience » proprement dite.

On pourrait tout aussi supputer que ces moments de « proto-conscience » qui émergent en permanence dans les milliards de microtubules des dendrites de chacun de nos neurones forment non seulement la source de la conscience mais aussi la base de notre inconscient (ou du moins de son substrat biologique).

On a montré que les ondes du cerveau détectées par l’électro-encéphalographie (EEG) dérivent en fait des vibrations profondes qui sont produites au niveau des microtubules composant le cytosquelette des dendrites et des corps cellulaires des neurones.

Les activités des membranes neuronales peuvent aussi entrer en résonance à travers les diverses régions du cerveau, selon les fréquences des ondes gamma qui peuvent varier entre 30 et 90 Hz.ii

Les phénomènes vibratoires qui s’initient au sein des microtubules (plus précisément au niveau des « tubulines » qui les composent) modifient les réactions et les potentiels d’action des neurones et des synapses. Ils participent à l’émergence initiale des processus neurobiologiques conduisant à la conscience.

Or ces phénomènes de résonance, considérés du point de vue de leur nature profonde, sont essentiellement de nature quantique, selon la thèse présentée par Roger Penrose et Stuart Hameroffiii.

Les molécules des membranes des cellules neuronales possèdent un moment dipolaire et se comportent comme des oscillateurs avec des quanta d’excitations. Par ailleurs, selon les lois de la mécanique quantique, elles peuvent donner lieu à des phénomènes d’intrication quantique liant et corrélant de cette manière les particules des microtubules de plusieurs neurones adjacents, permettant une intégration croissante de réseaux à l’échelle neuronale.

Hameroff et Penrose affirment que les événements de proto-conscience sont donc en quelque sorte le résultat de « calculs quantiques » effectués dans les microtubules (ce terme de ‘calcul quantique’ est associé à l’image de la microtubule comme ordinateur quantique). Les résultats de ces ‘calculs’ sont ‘objectivés’ après leur ‘réduction’ quantique (d’où le terme employé de ‘réduction objective’, ou « Objective Reduction », dite de Diósi–Penrose, notée O.R., pour qualifier cette théorie).

Mais cela a-t-il un sens de parler de « moments de proto-conscience » ? La conscience n’est-elle pas précisément d’abord le sentiment d’une unité subsumant un tout, un tout fait de myriades de possibles continuellement intégrés ?

La conscience est décrite par ces théoriciens de la neurologie quantique comme une séquence de micro-moments discontinus, des quanta de conscience émergente.

Or la conscience se définit aussi, macroscopiquement, comme présence à soi, comme intuition de la réalité du soi, comme capacité de faire des choix, de disposer d’une mémoire fondant la persistance du sentiment du soi, et comme ‘pensée’, capable de préparer et de projeter l’expression d’une volonté.

Les deux positions, celle de la succession de moments discontinus, quantiques, de proto-conscience et celle de la conscience unitive du Soi sont-elles compatibles ?

L’école Sarvāstivāda, l’un des courants majeurs du bouddhisme ancien, va dans ce sens, puisqu’elle affirme qu’adviennent 6.480.000 « moments » de conscience en 24h, soit une micro-salve de conscience toutes les 13,3 ms (fréquence de 75 Hz). D’autres écoles bouddhistes décrivent pour leur part l’apparition d’une pensée toutes les 20ms (50 Hz)iv.

La conscience consisterait donc en une succession d’événements discontinus, synchronisant différentes parties du cerveau, selon des fréquences variées.

Du point de vue philosophique, on peut distinguer trois grandes classes de théories de l’origine et de la place de la conscience dans l’univers, comme le font Penrose et Hameroff :

A. La conscience n’est pas un phénomène indépendant, mais apparaît comme une conséquence naturelle, évolutive, de l’adaptation biologique du cerveau et du système nerveux. Selon cette vue, prévalente en sciences, la conscience émerge comme une propriété de combinaisons biologiques complexes, et comme un épiphénomène, un effet secondaire, sans existence indépendante. Elle est donc fondamentalement illusoire, c’est-à-dire qu’elle construit sa propre réalité plutôt qu’elle ne la perçoit effectivement. Elle a pu surgir spontanément, puis ensuite être conservée car elle apporte un avantage comparatif aux espèces qui en bénéficient. Dans cette vue, la conscience n’est pas une caractéristique intrinsèque de l’univers, mais résulte d’un simple hasard de l’évolution.

B. La conscience est un phénomène séparé, elle est distincte du monde physique, non contrôlée par lui, et elle a toujours été présente dans l’univers. L’idéalisme de Platon, le dualisme de Descartes, les points de vue religieux et autres approches spirituelles posent que la conscience a toujours été présente dans l’univers, comme le support de l’être, comme entité créatrice, ou encore comme attribut d’un « Dieu » omniprésent. Dans cette vue la conscience peut influencer causalement la matière physique, et le comportement humain, mais n’a pas (pour le moment) de base scientifique. Dans une autre approche le ‘panpsychisme’ attribue une forme de conscience à la matière, mais sans identité scientifique ni influence causale. L’idéalisme affirme que la conscience est tout ce qui existe, le monde matériel (et la science) n’étant qu’une illusion. Dans cette vue, la conscience est en dehors et au-delà des capacités cognitives des ‘scientifiques’ (mais pas des philosophes, des mystiques ou des poètes).

C. La conscience résulte d’événements physiques distincts, qui ont toujours existé dans l’univers, et qui ont toujours donné lieu à des formes de ‘proto-conscience’, résultant de lois physiques précises, mais qui ne sont pas encore pleinement comprises. La biologie a évolué pour tirer avantage de ces événements en les « orchestrant » et en les couplant à l’activité neuronale. Il en résulte des « moments » de conscience, capables de faire émerger du ‘sens’. Ces événements de conscience sont aussi porteurs de ‘cognition’, et donc capables de contrôler causalement le comportement. Ces moments sont associés à la réduction d’états quantiques. Cette position a été présentée de façon générale par A.N. Whiteheadv et est maintenant explicitement défendue dans la théorie de Roger Penrose et Stuart Hameroff, par eux baptisée de théorie « Orch O.R. » (acronyme pour « orchestrated objective reduction »).

Les trois grandes classes de théorie sur la conscience que l’on vient de décrire peuvent se résumer ainsi :

A. Science/Matérialisme. La conscience ne joue aucun rôle distinct, indépendant de la matière.

B. Dualisme/Spiritualité. La conscience reste au-delà des capacités cognitives de la science.

C. Science/Conscience. La conscience joue en fait un rôle essentiel dans les lois physiques, bien que ce rôle ne soit pas (encore) élucidé.

On pourrait leur ajouter une théorie D, qui reprendrait certains aspects saillants des trois théories précédentes, mais pour en tirer une synthèse originale, en trouvant le moyen d’éliminer les incompatibilités apparemment dirimantes qui semblent les éloigner radicalement les unes des autres.

Personnellement, c’est la voie qui me semble la plus prometteuse pour l’avenir.

La théorie Orch O.R. représente d’ailleurs un premier pas sur la voie de l’intégration des théories A, B et C.

Elle tente d’expliquer comment la conscience peut émerger de ce que Penrose et Hameroff appellent la ‘computation’ neuronale.

Mais comment des événements de proto-conscience peuvent-ils surgir spontanément d’une complexité computationnelle synchronisée par ‘éclairs’ successifs, et réunissant de façon coopérative des régions diverses du cerveau?

L’observation montre que les EEG des ondes gamma (au-dessus de 30 Hz) sont le meilleur corrélat avec les faits de conscience, en ce qu’ils dénotent un synchronisme avec les potentiels intégrés des dendrites et des corps cellulaires des cellules neuronales.

Les protéines associées aux microtubules (MAPs) interconnectent les microtubules des cellules neuronales en réseaux récursifs. Elles facilitent l’« intégration » de l’activité des dendrites et du soma de ces cellules.

La théorie Orch OR innove en posant que cette intégration complexe, dans le temps et dans l’espace, est en fait rendue possible par des phénomènes d’intrication quantique des particules des tubulines des microtubules appartenant à des neurones adjacents.

Par ces phénomènes quantiques d’intrication, les réseaux de dendrites intègrent donc collectivement leurs capacités propres de computation. Cette intégration n’est pas déterministe, passive. Elle implique des traitements computationnels complexes qui utilisent les connections latérales entre neurones et la synchronisation différenciée de la polarisation de leurs membranes.

Les neurones connectés par leurs dendrites synchronisent en effet leurs potentiels de champs locaux (LFPs) en phase d’intégration, mais ils ne synchronisent pas nécessairement ensuite leurs décharges électriques dans les axones. D’autres facteurs sont donc à l’oeuvre

On peut observer d’ailleurs que les molécules utilisées en anesthésie ‘effacent’ sélectivement la conscience en s’associant à certains sites spécifiques dans les dendrites et le soma post-synaptiques.

Ce qui est établi, c’est que l’intégration dendritique et somatique est donc étroitement en relation avec la conscience, et c’est elle qui est à l’origine des salves électriques des axones qui ‘convoient’ les processus porteurs de « proto-conscience », lesquels seront finalement intégrés par le cerveau pour permettre le contrôle « conscient » du comportement.

Descartes considérait la glande pinéale comme le siège possible de la conscience ; Penrose et Hameroff estiment que ce siège est en fait délocalisé dans l’ensemble des microtubules.

Cette théorie a aussi l’avantage d’expliquer comment le traitement intracellulaire dans les cyto-squelettes des organismes unicellulaires est le moyen par lequel ceux-ci peuvent disposer de fonctions cognitives alors qu’ils sont dépourvus de synapses…

Cependant cette théorie n’explique absolument pas la nature même de la « proto-conscience ». Elle ne fait que décrire la conjonction de deux phénomènes, la réduction des états quantiques liant par intrication des ensembles de microtubules, et l’apparition de moments supposés de proto-conscience.

Mais la relation causale entre la « réduction objective orchestrée » et la proto-conscience n’est pas prouvée. Il n’y a aucune preuve de la « production » de proto-conscience à l’occasion de cette « réduction ».

Il se pourrait tout aussi bien qu’il y ait à cette occasion une « transmission » d’éléments de proto-conscience, venant d’une sphère d’une autre nature que matérielle.

C’est là que la théorie D me paraît propre à venir à la rescousse, en proposant une synthèse active entre les théories A, B et C.

Comme le pose la théorie B, on peut considérer la conscience comme une « nappe » pré-existante dans tout l’univers, et environnant de toutes parts la matière.

La conscience universelle peut être représentée comme étant une « nappe » de points d’existence, de quanta de conscience connectés.

La matière peut s’interpréter quant à elle comme une « nappe » de points d’existence énergétique.

Ces diverses sortes d’existences (spirituelle/consciente, et matérielle/énergétique) ont en commun le fait d’« être ».

La réalité du fait d’« être » serait alors leur socle fondamental, leur essence « ontique » commune, et par conséquent, aussi, le cadre de leurs potentielles interactions mutuelles.

Dans certains cas, par exemple lors du changement instantané d’état (comme lors de la réduction quantique intervenant dans les microtubules des cellules neuronales), les nappes de conscience et de matière interagissent au sein de ce que j’appellerais un « qubit d’existence ».

Ce qubit ne serait pas sans rapport avec certaines constantes fondamentales, comme la constante de Planck ou encore avec les rapports sans dimensions qui existent entre les phénomènes fondamentaux de l’univers (comme le rapport entre l’influence de la gravitation universelle et des champs électromagnétiques en tous points de l’univers).

Dans le qubit d’existence, ou qubit ontique, co-existeraient deux formes d’être, de l’« être » fondé sur une énergie associée à la conscience ou à l’esprit, et de l’« être » fondé sur l’énergie associée à la matière.

Ces deux formes d’énergie, qui sont sans doute aussi deux phases d’une même énergie plus fondamentale et plus originaire encore, peuvent interagir ou bien entrer en résonance dans certaines conditions.

Comme leur point commun est l’« être », selon les deux modalités énergétiques citées, l’une matérielle, l’autre spirituelle, il n’est pas inimaginable de supposer que ces deux modalités énergétiques peuvent s’intriquer mutuellement.

On connaît la fameuse formule d’Einstein, E=MC², où E est l’énergie, M la masse et c la vitesse de la lumière. Cette formule représente une sorte de quintessence d’un résultat de la science dure.

J’aimerais proposer une formule comparable, qui vaudrait comme une tentative de la science molle de transcender les séparations des mondes :

E=M©²

E représente ici l’énergie spirituelle. M représente la ‘substance’ spirituelle, c’est-à-dire la conscience. Et le signe © représente la « vitesse », le « vent », le « souffle » de l’Esprit.

L’Esprit, qui se déplace à la vitesse ©, crée par là-même une nappe ou un champ de conscience qui enveloppe l’univers dans ses moindres anfractuosités et ses confins les plus éloignés.

La vitesse © est bien plus grande que la vitesse de la lumière, c, laquelle ne dépasse pas 300.000 km/s.

La vitesse © est peut être même infinie. On sait du moins expérimentalement que l’on peut penser beaucoup plus vite que la vitesse de la lumière. Ainsi une métaphore peut rapprocher instantanément deux visions du monde aussi éloignées que l’on veut. … En un éclair, l’esprit de l’homme peut lier le petit chien qui aboie et la Galaxie du Grand Chien, qui est à 25 000 années lumière du système solaire…

Si l’on continue l’analogie, un qubit d’énergie primordiale peut se moduler, en tous points de l’Univers, en un qubit spirituel et un qubit matériel, selon plusieurs phases, se combinant en proportions variées, et qui peuvent à l’occasion entrer en résonance, comme on l’a suggéré.

Les vibrations énergétiques (esprit/matière) sont le moyen de coupler les deux mondes matériels et spirituels par le biais de leurs vibrations « ontiques » (les vibrations associées à leur manière d’« être »).

Le lieu où s’opère ce couplage se trouve par exemple dans les microtubules qui concentrent une extraordinaire densité de molécules actives, et qui sont par le biais des forces de Van der Waals, en résonance, intriquées.

L’apparition de la conscience au sein des microtubules ne serait donc pas le résultat d’une production locale de proto-conscience, initiée par la réduction quantique, comme le posent Penrose et Hameroff.

Elle serait le résultat d’une transmission, entre le monde préexistant de la conscience et le monde matériel, ici interfacés au niveau des microtubules.

C’est l’hypothèse connue comme théorie de la transmission, qui a été formulée par William James en 1898vi

« The brain is represented as a transmissive organ.

(…)

Matter is not that which produces Consciousness, but that which limits it, and confines its intensity within certain limits: material organization does not construct consciousness out of arrangements of atoms, but contracts its manifestation within the sphere which it permits. 

(…)

One’s finite mundane consciousness would be an extract from one’s larger, truer personality, the latter having even now some sort of reality behind the scenes.

One’s brain would also leave effects upon the part remaining behind the veil; for when a thing is torn, both fragments feel the operation. »vii

« Le cerveau peut être représenté comme un organe de transmission.

La matière n’est pas ce qui produit la Conscience, mais ce qui la limite, et ce qui confine son intensité dans certaines limites : l’organisation matérielle ne construit pas la conscience à partir d’arrangements d’atomes, mais elle réduit sa manifestation à la sphère qu’elle construit.

La conscience de tout un chacun, finie, commune, ne serait qu’un extrait d’une conscience plus grande, d’une personnalité plus vraie, laquelle posséderait, même maintenant, une sorte de réalité derrière la scène. Notre cerveau pourrait produire des effets, laisser des traces, sur la partie [de la conscience] qui demeure derrière le voile ; car quand quelque chose est déchiré, les deux fragments subissent l’opération. »

La conscience dont nous disposons lorsque nous sommes éveillés, et à laquelle nous renonçons en dormant ou en mourant, n’est que l’une des faces, l’une des phases d’une conscience bien plus large à laquelle nous sommes liés en permanence (par exemple par le truchement de la réduction quantique des microtubules…).

Cette conscience bien plus large est encore la nôtre. Son nom est le Soi.

Elle prolonge notre conscience d’ici-bas, et en est peut-être aussi à l’origine. Elle se nourrit de notre conscience terrestre, et en retour nous nourrit aussi, en permanence, de façon subliminale, ou parfois, illuminante.

Elle ne doit pas être confondue avec un ‘océan’ infini de conscience indifférenciée dans laquelle nous ne serions que des ‘nageurs morts’ suivant son cours ‘vers d’autres nébuleuses’viii.

L’esprit peut donc ainsi interférer avec la matière sous forme d’ondes ou de chocs de proto-conscience, à l’occasion de la « réduction quantique ».

De quoi cette « réduction » est-elle la métaphore ?

J’avancerais volontiers que le spirituel influe sur le monde dit « réel » par le moyen de la « réduction » des possibles, et précisément leur « réduction » au réel, la « réduction » du potentiel à l’actuel.

Une «réduction» représente une certaine fermeture de l’indéterminisme quantique local, mais aussi l’ouverture infiniment rapide d’un immense champs de potentialités nouvelles, à venir…

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iStuart Hameroff, Roger Penrose. Consciousness in the universe: A review of the ‘Orch OR’ theory. Physics of Life Reviews, Volume 31, December 2019, Pages 86-103

ii« The best measurable correlate of consciousness through modern science is gamma synchrony electro-encephalography (EEG), 30 to 90Hz coherent neuronal membrane activities occurring across various synchronized brain regions ». Stuart Hameroff, Roger Penrose. Consciousness in the universe: A review of the ‘Orch OR’ theory. Physics of Life Reviews, Volume 31, December 2019, Page 41

iiiStuart Hameroff, Roger Penrose. Consciousness in the universe: A review of the ‘Orch OR’ theory. Physics of Life Reviews, Volume 31, December 2019, Pages 86-103

ivA. von Rospatt. The Buddhist doctrine of Momentariness. : a Survey of of the origins and early phase of this doctrine up to Vasubandha. Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1995

vA.N. Whitehead, Process and Reality, 1929. Adventures of Ideas, 1933.

viWilliam James. Human Immortality : Two Supposed Objections to the Doctrine.Ed. by Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge, 1898.

viiWilliam James. Human Immortality : Two Supposed Objections to the Doctrine.Ed. by Houghton, Mifflin and Company, The Riverside Press, Cambridge, 1898.

viiiGuillaume Apollinaire. La Chanson du mal-aimé