« Lieux » de conscience


Le mystique ne sait pas vraiment ce qu’il « voit » dans sa vision. Après avoir « vu » ce qu’il pense avoir « vu », il sait qu’il n’en comprend pas vraiment le sens, qu’il n’en mesure pas la portée. Ce qu’il a vu ou non, ce qu’il en sait ou n’en sait pas, ce qu’il peut en dire ou ce qu’il peut décidément ne pas exprimer, de tout cela, il ne peut être assuré.

Il sait seulement qu’il ne peut pas parler. Il ne peut rendre compte de ce qu’il sait ne pas vraiment savoir.

Mais il sait quand même cela : il a « vu » quelque chose. Mais qu’a-t-il « vu »?

Certains affirment qu’ils ont vu ce par quoi « ce qui n’est pas pensé est pensé, ce qui n’est pas discerné est discerné »i. Mais comment en être sûr?

Le « voyant » ne peut rien dire d’assuré. Que nous chaut un « dire » qui ne dit rien de sûr?

On peut conjecturer que le silence imposé sert au moins à se remémorer sans cesse ce qu’il a cru voir, mais qu’il n’a pas compris, dont il ne peut rien dire, mais qu’il peut toujours ressasser, méditer.

Il peut creuser plus avant, plus profond, ce souvenir taraudant. Et nous inviter dans cette excavation.

Mystiques ou non, nous pensons avoir une certaine conscience de la réalité, une conscience fondée sur des perceptions, des connaissances, une intelligence même, réelle ou supposée.

On perçoit la réalité par les sens, on la saisit par la pensée, on la contemple par l’esprit. Si nous n’en avions aucune perception, aucune représentation, aucun concept, nous ne pourrions certes rien en dire. Nous en avons bien une certaine connaissance. Et cette connaissance n’est pas isolée, elle fait partie d’un ensemble plus vaste de connaissances plus ou moins liées, plus ou moins conscientes, qui forment un « champ de conscience ».

Mais cela ne suffit pas. Le champ présent de la conscience est-il l’horizon ultime ? Représente-t-il le cadre de toute future connaissance, de tout nouvel état de conscience ?

Ou au contraire, ce champ n’est-il pas d’emblée déjà trop étroit, trop fermé, trop limité?

Tout « champ de conscience » ne cache-t-il pas d’autres épaisseurs de sens, d’autres niveaux de réalité? Ne couvre-t-il pas d’autres plans de conscience entièrement différents, dont nous n’avons aucune connaissance et aucune conscience ? Ne cèle-t-il pas d’autres « champs », enfouis profondément, dans des trous insondables ?

Nous pouvons savoir certaines choses, et nous savons que ce savoir est limité. Nous savons déjà que nous ne pourrons jamais dépasser les limites actuelles de nos propres forces. Nous avons besoin d’exogène pour continuer à grandir.

Mais « grandir » est-il un mot qui convient encore quand il s’agit de s’enfoncer, de creuser dans le fond?

Si nous pouvions franchir d’un seul coup les barrières, les fonds et les plafonds, qui nous séparent d’autres champs de savoir, d’autres champs de connaissance, d’autres champs de conscience, nous ne serions pas nécessairement équipés pour en tirer alors profit. Nous serions vraisemblablement perdus, sans cap ni boussole. Soudainement transplantés dans d’autres univers de conscience, d’autres espaces cognitifs, comment pourrait-on « savoir » ou « connaître » ce à quoi nous serions alors confrontés? Il y aurait tant de choses à comprendre, à saisir, au préalable, dans la nouvelle texture noétique de ces mondes jamais « vus »…

Nous aurions cependant conscience que s’ouvrent effectivement de nouvelles perspectives, que l’on appellera « méta-noétiques », dont nous ne savons rien, dont nous ne connaissons rien, dont nous ne soupçonnons rien.

Nous ne savons même pas si ces autres « champs de conscience » existent réellement au sens de notre « réalité », et s’ils sont au-dessus ou en-dessous du champ de notre conscience propre.

Nous ne pouvons que les conjecturer. Quelques signes sont donnés…

Mais comment être sûr que nous ne nous égarons pas?

L’inconnu, on ne sait pas a priori s’il est connaissable.

Faut-il appliquer l’aphorisme, défaitiste, de Wittgenstein ? « Ce dont on ne peut parler il faut le taire » ?

Ne devrions pas plutôt dire: ce dont on ne peut parler, il faut à toute force et sans fin en parler?

On ne peut pas taire qu’on ne sait rien, qu’on ne peut rien dire, mais qu’on est quand même en train de chercher toujours, sans fin, sans se lasser, tournoyant dans le vide à la recherche d’indices et d’issues.

On peut ne pas taire qu’il ne faut pas taire à soi-même son désir, sa recherche.

On peut ne pas taire que « se taire » ne ferait que reculer l’occasion de parler, de quelque manière que ce soit, négativement, allusivement, imaginairement, symboliquement.

Le fait d’évoquer la possible existence de « quelque chose » ou seulement du « désir » de son existence, même si nous n’en connaissons rien, permet d’inférer que notre inconscient est tissé de mystères, habité de choses inconnues, ayant leur vie propre, évoluant librement dans d’autres plans. Si elles ont leur vie propre, c’est qu’elles existent réellement, à leur manière propre…

Le fait de concevoir que « quelque chose d’inconnu » soit a priori inimaginable, à l’intérieur du cadre de notre conscience actuelle, est en soi un germe de connaissance.

Est-ce que ce signal faible, fugace, impalpable, est un symptôme, une trace, de la possibilité de nouveaux champs de conscience ?

Ce qui se présente spontanément dans notre plan de conscience actuel fait-il exclusivement partie de ce seul plan-là, ou bien témoigne-t-il, fut-ce allusivement d’autres plans, d’autres champs, d’une autre nature, d’une autre essence?

Faute de pouvoir répondre à ce type de questions, on peut tenter une hypothèse pour sortir du cercle: tous les champs de conscience, tous les niveaux qu’ils représentent, imaginables ou non, sont plus ou moins intriqués.

La caverne platonicienne, plongée dans l’ombre de sa cavité close, laisse la lumière pénétrer son obscurité.

Et cette lumière est encore une caverne, tapissée d’ombre. Et cette ombre-là révèle d’autres arrière-mondes encore, pourrait-on inférer.

La réalité tangible, palpable, notre « réalité » est-elle la seule à être réelle? D’autres « réalités », possédant d’autres types, d’autres essences, peut-être plus réelles encore, peuvent-elles exister au-dessus ou en dessous de la réalité que nous connaissons ?

Est-ce que notre conscience se limite à la réalité d’ici-bas ? Ou est-elle capable d’acquérir d’autres niveaux de conscience, en phase avec d’autres réalités, putatives?

Pour quelqu’un de conscient de la réalité commune, le questionnement peut commencer ainsi: le champ de la conscience recouvre-t-il exactement le champ de la réalité actuelle?

Ou bien la réalité commune dépasse-t-elle (par nature) les capacités de notre conscience?

Pu encore, les capacités de notre conscience, ou de notre inconscient, dépassent-elles la nature de la réalité ?

Dit autrement: la réalité transcende-t-elle la conscience ? ou la conscience transcende-t-elle la réalité?

Dans le premier cas, la conscience est-elle invinciblement limitée, étriquée ?

Dans le deuxième cas, la conscience dépasse-t-elle (en puissance) toute réalité, celle que nous avons sous les yeux mais aussi toute réalité autre, ultérieure, quelle qu’elle soit?

On dit que le monde et les objets qu’il contient sont « objets de la conscience ».

Ou bien est-ce la conscience elle-même qui est un objet du monde?

Ou bien la conscience même est-elle hors du monde?

Est-elle un « sujet » de conscience, dont tous les mondes sont ses « objets » (de conscience)?

Une conscience planant loin au-dessus du monde est-elle capable de monter toujours davantage puis de converger vers une « conscience totale », un Être totalement conscient, ou totalement « conscience »?

Si un tel Être peut être plus qu’une conjecture, est-il seulement conscient d’une conscience « totale », ou est-il en sus doté d’inconscient lui aussi « total », que sa conscience « totale » ignore?

On peut imaginer une autre piste encore, avec l’idée que conscience, inconscient et réalité ne se superposent pas, mais occupent des « lieux » différents, dont certains se recouvrent en partie, et s’intriquent, mais dont d’autres se découplent, se différencient, et se séparent.

On peut conjecturer que la conscience « totale » (ou la « Totalité » consciente) n’est « totale » que dans la mesure où elle se compose de réalité(s), de conscience(s), et d’inconscient(s) plus ou moins enchevêtrés, intriqués…

Que veut dire « conscience totale » alors, si cette conscience « totale », est mêlée d’inconscient?

La réponse serait liée à la nature des « lieux » dans lesquels se tiennent respectivement la conscience et l’inconscient.

La conscience est dans son « lieu » (makom, locus, topos), mais elle est peut-être dotée d’une intentionnalité latente, d’une aspiration inconsciente à se mouvoir hors de son lieu actuel, pour chercher ailleurs un autre « lieu », qui serait en puissance. Appelons cela son désir d’exode, sa pulsion exotérique.

D’où ce désir viendrait-il? Peut-être de l’inconscient? A moins que cela ne vienne des effluves subtils émanant de ces lieux de conscience autres, qui se donnent ainsi à percevoir?

Nous ne pouvons guère nous avancer ici, parce que nous ne savons rien de certain, nous sommes réduits aux conjectures. Mais le seul fait que des conjectures soient possibles est troublant. Il laisse pressentir une forme d’immanence, de latence, de ces réalités en puissance.

Cette immanence est le milieu idéal que le mystique élit comme « lieu » d’observation, et de recherche. Le mystique ne sait rien, mais il sait qu’il ne sait rien, et que possiblement quelque chose l’attend et l’appelle en silence du cœur de cet abîme, de ce « rien ».

Ce « rien » (nada) n’est pas absolument rien. D’un côté, l’expérience du nada est celle d’un « rien » nominal, un « rien » qui est un nom. Mais l’expérience même du « rien » n’est pas rien, le ressenti empirique du nada peut être noté, transmis, commenté.

L’existence même du mot nada pointe vers l’hypothèse immanente de quelque chose qui se donne à voir comme « rien », mais dont l’existence ne peut être exclue a priori, et que certains signes invitent, au contraire, à prendre en considération.

La réalité, quelle que soit la substance dont elle est composée, doit elle-même être assise sur une sorte de substrat, que la langue allemande nomme Ungrund, et que le français pourrait nommer ‘soubassement’, ou encore ‘fondement’, ou même ‘fin fond’.

C’est une nécessité logique.

Si la réalité est un « lieu », où peuvent paraître les choses, mais aussi la conscience et l’inconscient, alors on peut être amené à se demander: quel est le « lieu » de ce « lieu »? Sur quel fond, sur quel fondement, le « lieu » de la réalité s’établit-il?

Plus généralement, quel est le « lieu », le « méta-lieu » de tous les « lieux » que l’on découvre dans la réalité, dans la conscience et dans l’inconscient?

Si la réponse ne vient pas aisément, ou si l’on se sent trop désarmé pour commencer de répondre à ce type de question, alors il faut envisager une autre voie de recherche. Il sera peut-être nécessaire de poser une hypothèse plus radicale:

Si la réalité n’a pas de « lieu » où l’on peut la considérer comme ontologiquement « établie, » alors c’est qu’elle est elle-même une sorte d’objet de notre propre conscience. Loin de nous offrir son « lieu » comme abri de notre être, c’est la réalité qui est l’hôte de la conscience — et de l’inconscient. Non pas de notre conscience seule, qui semble n’apparaître au monde que de manière contingente, fugitive, mais de la Conscience universelle, la Conscience totale, dont nous ne pouvons rien dire, sauf que l’on peut en faire l’hypothèse.

Le lieu du monde, le lieu de la réalité elle-même, ne sont pas des lieux auto-fondés, mais des lieux eux-mêmes fondés sur un « champ de conscience » si large, si profond, si ancien, qu’il précède ontologiquement tous les mondes et toutes les réalités concevables.

On dira: tout ceci est chimérique, idéaliste. Seule la réalité est réelle, etc.

Soit. Alors il faut répondre à cette question répétée depuis l’aube de l’humanité: où se trouve la réalité? Quel est son « lieu »? Qu’est-ce qui fonde la possibilité pour la réalité d’être un « lieu » d’accueil de la conscience et de l’inconscient?

Nous sommes ici face à trois possibilités:

-ou bien c’est la réalité qui contient, en tant que « lieu », la conscience et l’inconscient; c’est l’option matérialiste.

-ou bien ce sont la conscience et l’inconscient qui contiennent la réalité, et qui lui servent de « lieu »; c’est l’option idéaliste.

-ou bien la réalité offre un « lieu » pour une part de conscience et d’inconscient, et dans le même temps, la conscience et l’inconscient offrent un « lieu » pour une part de réalité; c’est l’option mixte, celle de « l’intrication » de la réalité, de l’inconscient et de la conscience.

On peut gloser à loisir. Mais, à mon avis, c’est l’idée de l’intrication qui a le plus de potentiel créatif, pour l’avenir, et le plus de capacité explicative pour les types d’expériences empiriques accumulées par l’humanité depuis quelques dizaines de millénaires.

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iChāndogya-Upaniṣad 6,1,3. Trad. Alyette Degrâces. Fayard, Paris, 2014, p. 169

L’âme et la mort


Comme tous les phénomènes énergétiques, la vie suit en principe un cours irréversible. Jamais elle ne revient en arrière, brisant la flèche du temps. Elle vise sans cesse sa propre fin, son Graal caché, le dessein de sa nature, – qui est d’atteindre, après le temps qu’il faudra, l’état du repos absolu.

Toute vie tend ultimement à ce repos final, par-delà la variété de ses détours, la richesse de ses arabesques. Si, pendant son temps, elle se transmet, comme il se doit, à d’autres vies qui viendront lui succéder, elle leur communique aussi la même fin générale, la quête de l’équilibre ultime, la paix anéantie des forces enfin matées, des puissances épuisées.

La métaphysique de la mort est au cœur profond de la vie. Elle continue d’être l’un des mystères les plus indéchiffrables à la conscience, qui n’en manque pourtant pas.

Tout ce qui semble dévier, ne serait-ce qu’un moment, du mouvement de la vie vers la mort n’est jamais qu’un simple écart, une anomalie transitoire, dans le flux général conduisant au repos entropique et final.

L’univers tout entier, lui aussi, finira par dissiper un jour toute l’énergie mise en branle lors du Big Bang. Il finira, la science et la raison nous l’enseignent, dans la froide immobilité du zéro absolu, un glacis mort, composé de restes fixes, quelques quarks exsangues, rares traces de tout ce qui, pendant des dizaines de milliards d’années, semblait vibrer d’une énergie apparemment inépuisable, mais en réalité destinée à se dissoudre, sans exception, dans l’entropie universelle.

La fin de toute nature, la mort de toute vie, le repos quantique, l’immobilité froide de toute chose, – la fin de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera, voilà la « fin » de ‘ce qui est’.

La vie, dans ce mouvement d’ensemble orienté irrémédiablement vers la mort, n’offre jamais aux vivants qu’une succession, faussement sans fin, d’instants fugaces, dont le sens n’est pas donné.

Dans cette tourbe trouble de vie et de mort, la nature vivante reste le sol, le limon et le ferment fécond d’où surgit chaque âme vivante, l’unique individualité de tous ces êtres convoqués, et plongés malgré eux dans le cours irréversible des choses.

Une fois mise au monde, il n’y a pas d’âme vivante qui ne vive à chaque instant de cette vie secrète, profonde, indicible, dont la nature l’abreuve et la désaltère.

Il faut boire à pleine gorgée l’eau vive des ruisseaux de la montagne, qui descendent des neiges intouchées, avant de rejoindre vivement la profondeur des vallées et l’obscurité des grottes.

Comme une flèche se fige d’un coup dans la cible, la vie toujours atteint un jour en son cœur la mort. L’enfance, la maturité et la vieillesse ne sont que des étapes rapides et continues, dont le but ultime, nécessaire, est la mort.

Toute naissance porte en elle l’espoir de la plénitude, la promesse plaisante, la puissance joyeuse des possibles. Elle porte aussi, toujours déjà, la fin même, inscrite dans le livre des jours et des nuits, des joies et des peines.

La mort est au cœur de la cible, et la flèche de la vie ne rate jamais le plein de ce cœur.

Plantée, vibrante, elle perce et tue. Et ensuite, que se passe-t-il ?

D’un côté, certains disent: ‘rien’. Les matérialismes signifient par là la fin de la partie. La flèche se dissout dans la cible, et le cœur tombe en poussière. Il n’y a pas d’arc à nouveau bandé, ni a fortiori d’archer divin à l’œil perçant, pour envoyer la flèche fichée dans l’azur d’une autre vie.

D’un autre coté, de grandes traditions immémoriales et des religions universelles ont, depuis des millénaires, défendu l’idée que c’est dans la mort même que le sens de la vie se révèle enfin.

Alors, écrasement, pulvérisation dans le ‘rien’, ou envolée vers le ‘tout’ ?

Qui a raison, les matérialismes ou les spiritualismes ?

Le cerveau humain n’est pas bien équipé pour répondre. Le cœur, peut-être, ou l’intuition, aurait sans doute plus à dire. Mais les profondeurs insondées de la psyché, sourdes et muettes, n’ont pas le moyen ni le désir de se faire entendre de la raison, ni même de faire signe à la conscience, submergée par la masse d’inconscient, comme le brin ou la tige le sont par la foison de la canopée, ou la foule des hyphes sous la forêt.

Personne ne sait ce qu’est la psyché. Personne ne sait comment et jusqu’où elle pénètre et s’étend dans la nature (physique) qui l’enveloppe et la fait paraître.

Réalité psychique et réalité physique se côtoient, se mêlent et s’entrelacent, se croisent et se métissent.

Mais bien savant qui pourrait tracer la carte de leurs territoires, la géographie de leurs puissances.

De cela découle qu’une vérité psychique ne se révèle pas moins ‘vraie’ qu’une vérité physique, pour autant que l’une et l’autre restent maîtresses en leur propre domaine.

Si les vérités physiques s’ébattent dans le clos de la matière, les vérités psychiques chassent leur proie dans les royaumes infinis de la psyché. Infinis? Il n’y a en effet ni terme, ni fin, pour ce qui n’est pas astreint aux limites de la matière, ce qui n’est pas confiné par le limes de l’empire.

Devant la microscopique existence individuelle, se profile la massive montagne de la psyché, l’immense inconscient (collectif) qui englobe toute la mémoire non-dite, mais non-disparue, de tout ce qui a été vécu, et de tout ce qui a été en conséquence codé (génétiquement ? Épi-génétiquement?).

Que livrent ce vécu et ce code ? La leçon est éparse, maigre. L’humanité ne sait pas ce qu’elle transporte en elle depuis des âges. Mais après plusieurs millions d’années, le collectif a mémorisé, intégré, quelques parcelles de lumière. La mort est, dans son double sens, la « fin » de la vie, c’est-à-dire son but propre, et sa structure. Non pas simple cessation de vivre, mais accomplissement ultime, perfectionnement essentiel par passage à la limite.

En ces matières difficiles, les esprits matérialistes (quel oxymore!) ne peuvent suivre l’idée en cours, ici allusive, et la méprisent.

Ils ricanent, sans concevoir qu’ils sont eux-mêmes fétus, paille ou foin matériels, et que de la braise du feu vivant, emportés par sa lave, ils ne connaîtront pleinement la brûlure, la chaleur, et l’odeur.

Les années passent. L’idée de la mort, on en vient à la découvrir palpitante au réveil, et aussi lasse dans le sommeil, chaque nuit, sans que les exutoires exubérants de la jeunesse ne puissent désormais la recouvrir de cendre.

Ce n’est pas là le propre du vieillard, me semble-t-il, mais de toute nature, c’est-à-dire de tout ce qui naît (et meurt). Le bourgeon, vif et vert, dans la gloire de son printemps , devine-t-il sa feuille, sa fleur, son fruit, et sa chute en automne ?

Il faut penser que oui, car dans son inconscience, l’inconscient du bourgeon en sait sans doute bien plus que toutes nos sciences. Toute nature, de l’amibe à l’étoile, sait aussi, inconsciemment, qu’elle est vouée à la mort, parce que c’est la mort qui donne la vie.

Et, non, ce n’est pas là une rêverie orientale.

La nature, qui a déjà des milliards d’années d’expérience, sait « par nature » de quoi elle est faite, et de quoi elle se fera. L’homme lui, étincelle ultra-courte, naïve femtoseconde à l’échelle des éons, le sait aussi, parce que c’est sa nature qui le sait et qui le lui souffle à l’oreille intérieure. Écoute-t-il seulement? Non, le bruit du monde le rend sourd à son âme.

Un spécialiste de l’inconscient, Jung, a écrit, après une vie d’observations des profondeurs, qu’il était étonné de voir le peu de cas que l’inconscient fait de la mort. Tout se passe comme si, pour l’inconscient, la mort était sans importance, sans signification propre. Le sort mortel de l’individu, scellé inévitablement, annoncé par mille signaux, ne rencontre aucun écho dans l’inconscient, qui semble s’en désintéresser royalement.

Aucune peur, aucun désespoir, dans le tréfonds de la psyché. Seule indication, peut-être, que l’inconscient n’est pas totalement inconscient de la mort à venir : il semble affecté par la manière dont la conscience envisage la perspective de cette mort assurée. Plus précisément, il semble curieux de savoir si la conscience s’y prépare « en conscience », ou si au contraire elle refoule toute idée touchant le champ mortifère.

Tout comme l’inconscient dont elle est partie prenante, la psyché possède des qualités qui illustrent son indépendance par rapport à l’espace, au temps, et à la matière.

Jung cite en exemple les phénomènes télépathiques ou ceux, comparables, liés à la « synchronicité ». Ces phénomènes de coïncidences sont bien plus faciles à balayer d’un revers de main (les esprits forts et les sceptiques railleurs s’en font une joie), qu’à être dûment expliqués.

La science établie préfère simplement ignorer des phénomènes souvent disqualifiés comme ‘paranormaux’ plutôt que se risquer à entreprendre de longues et incertaines recherches dont le résultat ultime reviendrait sans doute à ébranler et mettre à bas les colonnes du Temple.

Pourtant, nombreux et têtus sont les faits et les témoignages qui échappent à toute explication ‘normale’.

Faut-il postuler une possible ‘transcendance’ de leur origine ?

Jung affirme que de nombreux indices y inciteraient.

Si l’on pouvait un tant soit peu s’en assurer par quelque recherche approfondie, cela aurait des conséquences telles, que la ‘modernité’ tout entière serait ébranlée dans son tréfonds.

La possibilité de cette perspective devrait justifier, en principe, la mobilisation des institutions de recherche.

Mais les priorités sont ailleurs.

D’ailleurs, le développement actuel de la conscience chez l’immense majorité des humains est si peu avancé, que manquent les bases intellectuelles et les capacités d’entreprendre de telles études.

Quiconque s’est un peu intéressé aux phénomènes parapsychologiques les mieux documentés, ne peut ignorer que certaines expériences de télépathie dûment rapportées, et vérifiées, sont factuellement indéniables, et parfaitement inexplicables par les moyens de la science actuelle.

D’où vient alors leur mise à l’écart, et leur bannissement de tout effort de recherche scientifique à large échelle? Pourquoi rien de comparable, par exemple, à ce qui a été entrepris depuis une quarantaine d’années à propos des phénomènes non moins étranges des NDE?

Une simple raison l’explique : ils menacent l’ensemble des fondations de la science actuelle, et même la vision du monde sur laquelle la civilisation « moderne » est bâtie. Ils ne peuvent en effet s’expliquer que si l’on reconnaît leur indépendance par rapport aux contraintes habituelles de l’espace et du temps.

Or, sans les repères (cartésiens ou riemanniens) de l’espace et du temps, la science « moderne » est, on le sait, totalement dénudée, impuissante, balbutiante.

On ne peut donc trop s’étonner de la voir s’écarter de ces questions, et les rejeter comme si elles semblaient agiter la queue du diable.

L’espace et le temps font en effet partie des rares structures a priori dont est constitué notre rapport au monde et à l’existence.

Tout ce qui (nous) arrive prend forme à travers l’espace et le temps. Devant ce constat inamovible, comment la raison humaine pourrait-elle seulement commencer de remettre en question ce qui lui a été familièrement inculqué depuis la conception et le séjour utérin ?

Cependant les faits sont les faits. Et quiconque jette un œil impartial sur ce qui constitue l’essence des phénomènes (avérés) de télépathie doit au moins admettre que leur nature même est évidemment indépendante du cadre spatio-temporel qui nous est familier.

Bien entendu, d’aucuns remettent tout simplement en cause l’existence même de ces phénomènes de télépathie, ou de synchronicité, les niant contre les preuves accumulées par les psychologues depuis des décennies, et à rebours des intuitions des grandes religions et des spiritualités, depuis des millénaires.

De tout cela ressort la nécessité, du moins en théorie, de remettre en question la cohérence apparente du cadre spatio-temporel, tel qu’il informe notre perception familière du monde « réel ».

La possibilité hypothétique que la psyché humaine puisse toucher et même revêtir des formes d’existence qui se déploieraient hors du strict cadre de l’espace et du temps ne peut être désormais exclue a priori.

La nature même de la psyché échappe à notre compréhension. Nous ne pouvons qu’en saisir des lambeaux, des bribes. Elle contient plus de mystères que n’en recèlent le cosmos tout entier, sa matière (noire) et ses nébuleuses. Devant la splendeur et la profondeur de la nuit étoilée, quel esprit sincère ne se sent-il pas désarmé, impuissant ? A fortiori, quel esprit humain ne devrait-il pas sentir sa petitesse et son inanité devant les ouvertures de sa propre psyché, et ses échappées vers des horizons dont la nature même lui est insaisissable, mais dont l’intuition ne lui est pas complètement fermée ?

La psyché pourrait donc être susceptible d’être associée ou de participer à des sortes d’existence, qui pour être détachées du cadre spatio-temporel classique, n’en seraient pas moins capables, en revanche, d’exhiber des formes de vie que l’on pourrait décrire, symboliquement, comme participant à une manière d’« éternité » (ou d’intemporalité) et d’« universalité » (ou de totale « a-topie »).

Ces hypothèses de recherche ne seraient pas non plus sans lien avec la question de la « fin » de la vie et de la mort.

The name « Israel »


« La lutte de Jacob avec l’ange ». Alexandre Louis Leloir (1865)

The origin of the name « Israel » is based on some passages of Genesis dedicated to Jacob, which ‘explain’ why he was first named « Jacob », and then how he was renamed « Israel ».

This famous story, commented on throughout the centuries, is briefly recalled by the prophet Hosea, in the following way.

« The LORD will therefore charge against Judah, and will execute judgment on Jacob according to his ways, and will reward him according to his works. From his mother’s womb he supplanted his brother and in his manhood he triumphed over a God. He wrestled with an angel and was victorious, and the angel wept and asked for mercy.»i

The LORD will do justice for Jacob, says Hosea. What has he done? He « supplanted his brother, » he « fought against God, » and he was « victorious, » reducing him to « weeping » and asking for mercy. Let’s look at these points.

Even before he was born, in his mother’s womb, it is written that « Jacob supplanted » his brother.

He was given the name Jacob because he had come out of his mother’s womb holding his brother’s heel. « The first one came out completely red like a coat of hair, and they called him Esau. Then his brother came out, and his hand held Esau’s heel, and he was called Jacob. » ii

In Hebrew the word « Jacob » is taken from the verb עָקַב ‘aqab, « he supplanted », « he deceived », « he defrauded ». « Jacob » seems to be a difficult name to bear, even if its proper meaning can be euphemised by giving it a derived meaning from the Genesis passage: « he who caught (his brother) by the heels », at the moment of his birth.

But Jacob again earned his name by supplanting Esau a second time, by « buying » his birthrightiii, and a third time, by substituting for him to obtain the blessing of his father Isaac on his deathbed.

Jacob is aware of the negative meaning attached to his name, and he is also aware of the significance of his actions. « Perhaps my father will feel me and I will be like a deceiver in his eyes, and I will bring on me the curse and not the blessing, »iv he worries to Rebekah.

Jacob fears being seen as a « deceiver ». Therefore, he does not really consider himself as such, despite appearances and facts. He no doubt thinks he has settled the legal aspect of frauding by acquiring the birthright in exchange for a « red soup ». He also relies on his mother Rebecca who says to him: « I take your curse upon me, my son. Obey me. » v

But these are minor concerns. Jacob ends up taking the fraud personally when his father, blind and dying, asks him, « Who are you, my son? » and he answers, « It is I, Esau, your firstborn. » vi

Isaac blessed him then, but seized by doubt, asked a second time: « Is that you, there, my son Esau? « Jacob answers: « It is I. » vii Then Isaac blessed him a second time, confirming him in his inheritance: « Be the head of your brothers, and let your mother’s sons bow down before you! Cursed be he who curses you, and blessed be he who blesses you! » viii.

Esau comes up in the meantime and asks, « Is it because they named him Jacob that he has already twice supplanted me? He has taken away my birthright and now he has taken away my blessing! » ix

We can see by this that Jacob’s name carried his whole destiny in a nutshell, at least for the first part of his life.

Now let’s see how Jacob changed his name during the night combat scene.

« Jacob was left alone, and a man struggled with him until dawn. » x

Jacob is alone, but a man is with him. How to reconcile this apparent contradiction? Is this « man » just an apparition, a mirage? Or is he an angel? A divine spirit?

I opt for a third track. It could be an inner presence.

But then how can we explain this mad fight against himself?

Night-time delirium? Mystical crisis ? You have to hold on to minute details.

« Seeing that he could not defeat him, he touched his hip and Jacob’s hip dislocated as he struggled with him. » xi

The Hebrew text says that Jacob was struck in the hollow of the « hip »: כַּף-יֶרֶךְ , kaf yérek. But this word can have several meanings. If one adopts the idea that it is a physical, virile struggle, it might be a euphemism for « genitals ». A good punch in these parts can give an advantage.

But if one adopts the interpretation of an inner, mystical struggle, one must find something else. Now, this composed expression can also mean, taken word for word: « the hollow (kaf) of the bottom (yarkah)« , i.e. the « bottom of the bottom », or the « depth ».

If Jacob has engaged in an inner struggle, he has reached the extreme depths of his soul.

At that moment the man, or the angel, (or the depths of the soul?) begs Jacob: « Let me go, for the dawn has come. » Jacob answered, « I will not let you go unless you bless me. » Then he said to him, « What is your name? » He answered, « Jacob ». He said, « Jacob will no longer be your name, but Israel; for you have fought with God and with men and have triumphed. » xii

יִשְׂרָאֵל: כִּי-שָׂרִיתָ עִם-אֱלֹהִים וְעִם-אֲנָשִׁים, וַתּוּכָל.

(Israel: ki-sarita ‘im elohim ve ‘im enoshim va toukhal)

According to this interpretation, « Israel » would therefore mean: « He fought against God », taking as a basis for the word Israel the verb שָׂרָה, sarah, to struggle.

But the « very learned » Philo of Alexandria, commenting on the same passage, is, for his part, of the opinion that the name « Israel » means « seeing God », relying on the verb רָאָה, raah, « to see, to have visions ».

Which interpretation seems the best?

If it was a mystical battle, Philo’s interpretation seems much better.

But for the way forward, we can also refer to Rashi, who does not deal directly with this question here, but addresses it in another way.

Rashi comments on the verse « Jacob shall henceforth no longer be your name, but Israel » as follows: « It will no longer be said that you have obtained these blessings by trickery and supplanting (עקבה, same root as יעקב), but in all dignity and openly. The Holy One, blessed be He, will reveal Himself to you in Bethel, change your name there and bless you. I will be there and confirm them to you. This is what the Prophet Hosea will say: He wrestled with an angel and got the upper hand, he wept and begged him (Hosea 12:5). It was the angel who wept and begged. What did he ask him? In Bethel He will find us and there He will speak to us (ibid.). Give me a delay until He speaks to us there. But Jacob did not want to and the angel had to, in spite of himself, give him confirmation of the blessings. This is what is meant here in verse 30, ‘He blesses him on the spot’. He had begged him to wait, but Jacob refused. »

Rachi relies for this comment on the authority of Hosea. Hosea himself simply quotes Genesis. God appeared again to Jacob when he returned from the land of Aram, to the place that was later to be called Bethel, and blessed him there, saying to him, « Your name is Jacob; but your name henceforth shall not be Jacob any more, but Israel.» xiii

In this new account of Jacob’s change of name in Israel, Rashi gives himself his own interpretation of the meaning of the name Israel : « ‘Your name will no longer be Jacob’. This name refers to a man who is on the lookout to catch someone by surprise ( עקבה ), but you will bear a name that means prince (שׂר) and noble. »

As can be seen, Rashi proposes here a third interpretation of the meaning of the name « Israel ». After the ‘struggle’ (against God), the ‘vision’ (of God), here is the ‘kingship’ (in God?).

Immediately after these events, the story resumes with a new, mysterious episode. « The Lord disappeared from the place where he had spoken to him. Jacob erected a monument in the place where he had spoken to him, a monument of stone.» xiv

Why do I say « a mysterious episode »? Because the great Rashi himself admits about this verse: « I don’t know what this text wants to teach us. »

Let’s take a chance. We read here yet another circumstantial expression of place: « in the place where he had spoken to him ».

In Bethel, God stands « near » Jacob, during his « battle » at the place called Peniel, on the bank of the Jaboc, and that the same time Jacob holds his opponent tightly in a close combat.

This is the first difference of « placement ».

But what is surprising is that God then disappears away « from him » (i.e. moves away from the place « near » Jacob) to go « to the place where he had spoken to him » (bi maqom asher diber itou).

It seems that God disappears, not just « from » but rather « into » the place where He had just spoken.

Let’s elaborate. We must distinguish here between the place where God stood « near » Jacob, – and the « place where God had spoken », which is not a geographical place, but more likely the very soul of Jacob.

What the text teaches us, therefore, is that God disappeared « in » Jacob’s soul, melting into it, blending into it intimately.

After this anticipatory detour by Bethel, let us return to the scene of Penïêl, close to the ford of Jaboc. Jacob has just been named there for the first time « Israel ».

He then wants to know the name of the one who just called him that: « He answered, ‘Why do you ask my name?’ And he blessed him on the spot. » xv

The man, or the angel, blesses Jacob, but does not reveal his name to him. On the other hand, one can infer from the text that he showed his face to him.

Indeed, we read: « Jacob called this place Peniel: ‘Because I saw an angel of God face to face, and my life was saved’. » xvi

Peniel means, word for word, « face of God, » which seems to support the fact that Jacob-Israel did « see » God in his nightly battle.

This is an opportunity to note a kind of inverted symmetry between Jacob’s experience and that of Moses. Jacob « saw » God, but was not given to hear his name. For Moses it was the opposite, God revealed to him one of his names, Eyeh asher Eyeh, « I will be who I will be, » but He did not show him His « face, » only His « back.

What is the most manifest sign of election and grace: seeing the face of God or hearing His name?

Interpretations of this difficult question are legion. I will not discuss them here.

There is another mystery, before which Rashi himself had to admit ignorance: why did God disappear where He had spoken?

Why is the place of His presence now the place of His absence?

One lesson of the text might be that only His ‘word’ may reconcile both His (past) presence and His (present) absence.

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iHos 12, 3-5

iiGen 25, 25-26

iiiGn 25.31

ivGn 27.12

vGen 27, 13

viGen 27, 19

viiGen 27, 24

viiiGen 27, 29

ixGen 27, 36

xGn 32.25

xiGen 32, 26

xiiGn 32, 27-29

xiiiGn 35, 10

xivGen 35, 14

xvGn 32, 30

xviGen 32, 31

Des questions qui méritent réflexion…


« Le Penseur de Rodin »

Dans un récent article sur le phénomène de la NDE, « Ma mort imminente », j’avais conclu (provisoirement) ceci:

« Tirant avantage des leçons prophétiques de Pierre Teilhard de Chardin sur l’émergence de la Noosphère et son évolution à très long terme vers ce qu’il appelle le « point Oméga », j’ai le sentiment que le groupe des ‘expérienceurs’ (NDEr), que l’on peut évaluer à plusieurs dizaines de millions de personnes actuellement, à l’échelle mondiale, pourrait peut-être former la base d’une communauté virtuelle d’esprits ‘initiés’.

Pourrait-elle être capable d’influencer l’avenir de la ‘conscience’, en ces temps incertains? »

La NDE est une expérience profondément personnelle, difficilement partageable, même si de plus en plus de témoignages et de publications sont disponibles. Il existe certes des associations comme l’IANDS. Cependant elles restent relativement confidentielles, et se montrent par ailleurs minées par des divisions internes sur les interprétations possibles des NDE.

Le nombre même des NDE qui sont rapportées croît sans cesse du fait des progrès des techniques médicales, et elles sont assez bien documentées sur le plan phénoménologique. Mais à part un intérêt anecdotique des médias, certes récurrent quoique assez marginal, le champ des études consacrées aux NDE reste encore relativement confidentiel, et peu productif d’idées nouvelles.

Par exemple, il n’y a pas (encore) eu d’impact fondamental des NDE sur l’étude de l’essence de la conscience, ni sur les grandes directions suivies par les neurosciences, qui restent dominées par des approches matérialistes et positivistes.

Pourtant l’approche matérialiste et positiviste des neurosciences actuelles est restée à ce jour entièrement incapable d’expliquer un phénomène aussi essentiel et aussi universel que le fait même de la ‘conscience’.

La réalité, désormais parfaitement avérée, des NDE, aurait pu donner une inflexion et une impulsion nouvelles aux recherches des neurosciences sur la conscience.

Ceci n’a pas encore eu lieu. Pourquoi ?

Tout se passe comme si l’un des phénomènes les plus fondamentaux, et les plus anciennement documentés, parmi l’ensemble des états extrêmes de la conscience humaine, était encore considéré comme marginal, et étiqueté du label (aujourd’hui infamant) de ‘New Age’.

Ce qui manque également, c’est la capacité des ‘expérienceurs’ et de tous les esprits intéressés par ces phénomènes, à créer des liens effectifs, opératoires, à grande échelle.

Ce qui fait défaut c’est la capacité à transformer une expérience indubitable de ‘conscience élargie’, qui se déploie chez quelques individus sur un plan psychologique, spirituel ou même métaphysique, en une ‘conscience élargie’ touchant de vastes ensembles humains, et incluant des niveaux philosophiques, conceptuels, et aussi des capacités d’action coordonnée (aux plans environnemental, social ou politique).

Bref, il y a là un paradoxe : d’un côté, des pistes qui s’ouvrent, de nouveaux paradigmes, révolutionnaires, au potentiel extraordinaire, – et de l’autre, doute, scepticisme, dérision, indifférence, inaction.

Ce paradoxe même est en soi une piste de recherche pour l’avenir.

On pourrait reformuler le problème ainsi : comment transformer des expériences éblouissantes du for intime, qui sont par nature personnelles, en action concrète, collective, politique, à l’échelle de l’humanité ?

On observe que des questions (très anciennes, et même archétypales) apparaissent sous un nouveau jour dans la mouvance des études sur les NDE. Elles touchent à l’essence même du fait humain :

Qu’est-ce que l’Homme ? Quelle est sa raison d’être ? Quels sont les liens de l’humanité avec l’ensemble de la Biosphère ? Quel avenir pour la planète Terre ? Quels liens existent-ils entre l’ensemble des spiritualités qui ont émergé sur cette Terre depuis des millénaires et l’avenir du phénomène humain à moyen et long terme ?

Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui, anthropologiquement, l’existence de religions différentes, qui continuent de s’ignorer, quand elles ne se font pas une guerre sournoise ou ouverte, et qui prétendant toutes avoir le monopole de la vérité ?

Vers quoi pourrait tendre l’humanité dans les prochains siècles, dans les prochains millénaires ou dans les centaines de millénaires les plus éloignées ? Quel est le sens même de cette question ?

Et comment notre réflexion, aujourd’hui, peut-elle participer à la formation de la destinée humaine dans les siècles des siècles ?

Voilà des questions qui méritent réflexion, me semble-t-il…

Ma mort imminente (NDE)


« L’Ascension vers l’empyrée de Jérôme Bosch » 

Paris, septembre 1977.

J’ai 25 ans. Il est 20h environ. C’est le début de la soirée, après le dîner. Je mange un morceau de gâteau. Soudainement, ma tête tourbillonne. Je ne me sens pas bien du tout. Je me sens ‘partir’.

Je dois m’allonger sur le tapis du salon.

Une sorte de transe commence. Mon corps est agité de tremblements puissants, désordonnés.

J’ai alors l’idée qu’il faut tenter de canaliser l’énergie musculaire ainsi libérée en la convertissant en gestes rythmés et réguliers. Je bats donc des bras, pour frapper le tapis (comme au judo), pour stabiliser mon corps.

Cette forte agitation physique dure assez longtemps, plus d’une dizaine de minutes. C’est très fatigant.

Je demande à boire, ainsi que plusieurs morceaux de sucre, pour compenser les efforts physiques que je suis en train de faire, et qui me sont imposés par cet état de transe.

Je n’ai pas réellement d’inquiétude, car j’ai l’esprit extrêmement clair, et même détaché de ce qui se passe. Je suis très calme. Tout est ‘sous contrôle’, ce qui est une sorte d’euphémisme, mais contient cependant une part de vérité : mon degré de conscience est très élevé, infiniment plus qu’en temps normal.

Cependant je comprends très vite que quelque chose de tout à fait exceptionnel est en train de m’arriver, à l’improviste, et sans que je m’y sois préparé d’aucune manière.

Je ne me sens pas en danger, et je ressens une sorte de confiance dans ma capacité de contrôle du mon corps, lorsque je réalise que l’ingestion d’eau et de sucre, et la décision de transférer le surplus d’énergie en battements rythmés me soulage. Ceci me donne l’assurance que je peux ‘gérer’ la situation.

Cette relative confiance me permet de prendre une certaine distance par rapport à la situation. Je constate que je laisse progressivement au-dessous de moi mon corps physique.

Ma conscience commence à sortir de mon corps, et je me vois allongé dans la pièce depuis le plafond.

Cela dure quelques minutes. Je parle avec difficulté, car j’ai du mal à articuler, comme si ma bouche était prise de tétanie. Mais je peux quand même me faire comprendre, en me forçant à parler lentement et le plus clairement possible.

Je dis que ça va sans doute être très impressionnant, mais que je ‘contrôle’ en réalité dans ma conscience tout ce qui se passe en moi.

Cette formulation n’est pas tout à fait exacte, et j’en suis aussi conscient : j’ai une conscience aiguë de ce qui se passe, et des mesures minimales qu’il faut prendre par rapport à mon corps pour le soulager, mais dans le même temps je suis emporté par un mouvement irrésistible, qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Mais je ne panique pas. Je suis spectateur de l’événement avec une réelle curiosité, et sans aucun sentiment de peur ou d’angoisse.

J’ai alors l’impression de franchir un « tunnel », selon la formule souvent employée dans les nombreux récits de NDE qui ont été publiési. Je débouche ensuite sur une vaste plaine, une immense savane, telle qu’il pouvait y en avoir sur terre il y a plusieurs millions d’années. Je vole au-dessus de ces territoires inconnus comme un grand oiseau, planant très haut dans le ciel. J’ai le sentiment que je peux remonter dans le temps jusqu’à des ères ‘originelles’ (bien avant qu’il y ait quelque vie humaine sur terre).

Je peux aussi librement monter vers les hauteurs, à une vitesse hallucinante, vers une sorte de « premier ciel », à partir duquel je peux contempler toute la planète Terre, ses océans, ses steppes, ses montagnes, ses zones désertiques, dans toute son envergure et sa complexité spatiale. Je peux aussi voler « temporellement », dans tous ses états depuis son origine, mais aussi vers le futur.

Tout se passe comme si quelque mémoire profonde de tous les événements passés et futurs de la planète terre, pouvait se donner à voir à ma conscience mouvante.

J’ai aussi l’impression que dans ce premier ciel, ma conscience se dédouble en deux ‘hypostases’, l’une entièrement rationnelle, l’autre essentiellement émotive.

Ma conscience ‘rationnelle’, ou ce que je pourrais appeler mon ‘intelligence’, a le sentiment de comprendre instantanément l’ensemble des concepts mathématiques et scientifiques découverts dans le monde, depuis Pythagore jusqu’aux derniers progrès des mathématiques et de la physique théorique, mais aussi de ‘voir’ et de ‘comprendre’ des concepts dont personne n’a encore jamais entendu parler, et qui seront découverts à l’avenir. C’est comme s’il s’agissait d’une immense ‘plaine d’idées’ que je pouvais à loisir survoler librement. Je ‘vois’ directement les concepts en volant au-dessus d’eux : leur pleine intelligibilité m’est simplement et naturellement évidente et ne me demande aucun effort. Mon intelligence comprend tout ce qui est à comprendre dans le monde, dans le temps présent, dans le passé et dans le futur, tout à la foisii.

Parallèlement, ma conscience ‘émotive’ est entièrement envahie et même submergée par un sentiment d’amour infini que je ne peux qualifier que de ‘divin’ (pour faire court).

Je comprends alors, comme si ma conscience se dédoublait à nouveau, et se mettait en surplomb par rapport à cette « intelligence » et cet « amour », que m’est ainsi montré une sorte de ‘structure’ implicite du monde, qui éclaire la nature profonde de l’univers, laquelle semble fondée sur deux piliers essentiels, la « raison » et l’« amour », considérés comme des essences métaphysiques.

Arrivé à ce point, je ne suis encore qu’au début d’un long voyage.

Je pense pouvoir dire, plus de quarante ans après les faits que je rapporte, qu’il ne s’est passé qu’une vingtaine de minutes jusqu’à mon arrivée à ce ‘premier ciel’, depuis le commencement de la NDE, même si cette impression est évidemment subjective. Mais elle est cohérente par rapport à la durée totale de l’expérience (qui va encore continuer toute la nuit et durera au total entre huit et neuf heures).

Je monte encore. Tout se passe alors comme si je passais brusquement du niveau du ‘premier ciel’ où ma conscience pouvait librement ‘voler’ sous la double forme d’une puissance rationnelle et d’une puissance d’amour, vers un autre niveau que je qualifierais de ‘céleste’, ou de ‘deuxième ciel’.

Ma conscience acquiert alors un ‘niveau de conscience’ bien supérieur au niveau précédent (niveau dans lequel je bénéficiais pourtant d’une compréhension surnaturelle de tous les concepts mathématiques et physiques, mais aussi d’une capacité de ressentir un amour infini).

Mais tout se passe comme si tout cela, désormais, n’était plus si important, et était ‘dépassé’ par un niveau de conscience bien plus transcendant encore.

Ce que je ‘vois’, et ce que je ‘vis’ dans ce ‘deuxième ciel’ a duré un certain temps (dont je ne peux pas établir la durée).

Je me rappelle confusément une série de rencontres avec des ‘personnages’ qui m’enseignent des types de connaissances bien supérieures à l’ensemble des savoirs mathématiques, scientifiques ou philosophiques humains, dont j’avais déjà ‘vu’ l’entièreté théorique, dans le premier ciel.

Je me rappelle également, avec une certitude absolue, d’être ensuite amené à ‘dépasser’ ce ‘deuxième ciel’, et d’accéder à un ‘troisième ciel’.

J’y reste là encore un certain temps. Je n’ai pas non plus de souvenirs de cette étape sinon de faire de nouvelles rencontres et de nouveaux apprentissages, plus transcendants encore.

Je monte ensuite à un ‘quatrième ciel’, puis un cinquième, un sixième, et enfin à un ‘septième ciel’.

Je ne me rappelle aujourd’hui rien de précis quant au contenu des visions correspondant à ces divers cieux, excepté le plus élevé, le septième, sur lequel je vais revenir dans un instant.

Je me rappelle cependant nettement cette montée successive, et le nombre (sept) des cieux traversésiii.

Je me rappelle aussi nettement que chacun des cieux correspondait à des visions d’une extraordinaire intensité, mais qui se trouvaient en quelque sorte toujours ‘surpassées’ par les visions du ciel immédiatement supérieur.

Je me rappelle également que j’eus le sentiment extrêmement vif que tous les souvenirs accumulés pendant cette traversée des cieux seraient inéluctablement effacés, malgré tous les efforts que je ferais alors pour accumuler des souvenirs pérennes, tant j’en mesurais le prix incalculable, si j’avais pu les ramener sur cette terre.

Je me souviens d’être conscient par avance que j’allais inévitablement perdre tout souvenir, excepté le fait de me souvenir que j’avais eu cette extraordinaire expérience, ainsi que quelques éléments-clé lors de mon passage au ‘septième ciel’.

Ce dont je peux ici témoigner, de manière certaine, absolue, c’est de la montée effective de ma ‘conscience’ dans ces ‘cieux’ successifs, correspondant à des niveaux toujours plus transcendants les uns par rapport aux autres.

Je peux aussi témoigner que je me rappelle de l’extraordinaire quantité et qualité des détails associés aux visions dans ces sept cieux, bien que leur souvenir en a été effacé.

Je peux enfin témoigner que ce trésor de conscience m’apparut au moment même où je le découvrais comme presque totalement destiné à disparaître. Il y avait donc une partie de ma conscience entièrement subjuguée par l’énormité de ce qui se présentait à elle, et une autre partie qui était déjà consciente que je n’en retiendrais qu’une infime partie (représentée en gros par le présent témoignage).

Mais au moment même où je compris alors, consciemment, que cette disparition était inévitable, je parvins à décider d’ancrer de façon définitive dans ma mémoire que je devais (et que je pourrais) mémoriser non le contenu détaillé de cette ‘expérience’ mais le fait que celle-ci avait bien eu lieu et que son contenu était totalement incommensurable avec toute expérience humaine.

Je peux donc témoigner, en même temps, et sans contradiction :

– de la conscience d’avoir fait la découverte, soudaine et totalement inattendue, de visions inouïes, indicibles, ineffables ;

– de la conscience simultanée que le contenu de ces visions devait s’évanouir pour ma conscience ‘terrestre’;

– de la conscience également simultanée que je pourrai me rappeler du fait même de cette expérience, et de la certitude d’avoir eu ces visions, bien que j’allais devoir en oublier le contenu. J’ai également perçu que le fait de rapporter ce type de récit serait nécessairement accueilli à mon ´retour´ par toute une gamme de scepticismes, voire des réactions de dérision.

Plus tard, réfléchissant sur certains détails ici rapportés, je me suis aussi demandé comment je pouvais me souvenir qu’il s’agissait de ‘sept’ cieux, puisque je ne peux livrer de souvenirs un peu plus détaillés qu’à propos du ‘premier’ et du ‘septième ciel’ ?

Je ne sais pas pourquoi je peux me rappeler qu’il y avait effectivement ‘sept’ cieux. Mais la puissance incommensurable de chaque augmentation successive des niveaux de conscience, liée à chaque accession à un nouveau ‘ciel’, a dû être enregistrée au plus profond de mon cerveau, dans la structure même du support matériel de ma conscience ‘terrestre’.

Cette ‘expérience’ a duré environ neuf heures d’affilée, puisque j’ai commencé à reprendre ‘pied’ dans le monde d’ici-bas vers 5 heures du matin, le lendemain.

J’en déduis que chaque étape de la montée à travers chaque ‘ciel’ a dû prendre environ une heure.

Il est temps de parler de la dernière étape de cette montée.

‘Le septième ciel’

Arrivé au ‘septième ciel’, je vois une boule de feu, plus brillante que des milliards de soleils tout ensemble. Ce ne sont pas des soleils physiques. C’est une boule qui semble faite de bonté pure, silencieuse. Une boule ‘divine’, assurément, là encore pour employer un vocabulaire nécessairement limité par les possibilités du langage humain.

Je suis tenté d’y entrer, mais une sorte de pressentiment me retient. Je ne me sens pas capable de plonger (définitivement ?) dans ces milliards de soleils à l’état pur, même s’ils irradient une infinie bonté.

Il me faut ‘continuer’, se dit ma conscience.

Je sens que je suis aspiré vers le ‘bas’.

J’entre à nouveau dans une sorte de tunnel palpitant, d’un rouge sombre. J’ai un nouveau pressentiment. Tout se passe comme si je comprenais que j’étais devenu un fœtus dont la tête serait engagée hors de l’utérus, et commencerait à progresser vers l’avant pour « naître ».

Pénétré de ce pressentiment-là, je m’arrête quelques secondes.

Je ‘réfléchis’ à ce qui semble devoir se passer. C’est un moment crucial, je le devine. J’ai le sentiment d’être absolument libre de me décider, mais il y a maintenant, nécessairement, une décision à prendre, dont je mesure ´inconsciemment´ toute l’importance et la gravité.

Je me rappelle que ma conscience se dit : « A quoi bon ?  Pourquoi renaître ? Pourquoi tout recommencer à nouveau, la naissance, l’enfance, les apprentissages, les études ?…Quelle perte de temps ! »

Et ma conscience conclut : « Il vaut mieux ne pas renaître, il vaut mieux revenir en arrière, et continuer de vivre. »

C’est en effet ce qui se passe alors.

Et commence la lente redescente par la voie initiale, à travers les sept cieux initialement traversés.

Au fur et à mesure du retour, toutes les incroyables visions, découvertes, amassées pendant la montée se dissolvent irrémédiablement, une à une.

Je suis extrêmement conscient de cette perte inestimable. J’essaie désespérément de retenir quelques lambeaux, quelques parcelles de mémoire.

Ma conscience se dit : « Tout va disparaître. Mais le souvenir que cela existe durera, lui, toujours. Tu pourras en parler. Mais personne ne comprendra de quoi il s’agit. On doutera de toi. On ne te croira pas. Et pourtant il faudra témoigner. Et de cela tu pourras te souvenir, toujours : à la fois que tu as ‘vu’, que tu as ‘oublié’, et qu’il faudra en ‘témoigner’ le moment venu.»

Vers 5h du matin, j’émerge à la conscience normale, et vacillant quelque peu, je me lève tout tremblant, et comme tout écrasé d’incompréhensible.

Je suis resté longtemps très seul à porter le poids de cette expérience, fort difficile à expliquer, à partager. Le seul fait que la cause initiale de cette ‘transe’ pouvait être l’ingestion d’une substance psycho-active jetait systématiquement un doute chez mes interlocuteurs sur la validité intrinsèque de l’expérience.

Pendant des décennies, lorsque je parlais de la réalité des ‘visions’ dont je fus le témoin, et dont je pouvais absolument garantir (subjectivement) la réalité, ce fut très souvent pour me heurter au scepticisme, à l’ironie et à l’incrédulité de quasiment tous les interlocuteurs avec qui je cherchais à échanger des vues sur la nature du phénomène, dont je subodorais toutes les implications.

Depuis ce jour de septembre 1977, et pendant maintenant plus de quatre décennies, j’ai cherché des explications, des réponses, dans les livres de philosophie, de psychologie, d’anthropologie, mais aussi de théologie et de mystique.

Je n’ai découvert les travaux pionniers de Raymond Moody et d’E. Kübler-Ross sur les NDE qu’une dizaine d’années après cette expérience.

Parmi ces masses de références, je me sens assez proche, d’une manière générale, des phénomènes rapportés par les chamanes (je ne lus cependant le livre de Mircea Eliade sur le chamanisme que bien plus tard). Cependant certains détails de mon expérience ne correspondent pas aux expériences chamaniques habituellement décrites.

J’ai décidé de publier ce témoignage aujourd’hui pour deux raisons.

D’abord, il existe désormais un immense corpus de textes se rapportant aux NDE, ainsi que des associations documentant les recherches internationales en la matière, comme l’International Association for Near-Death Studies (IANDS) aux États-Unis. Le Journal of Near-Death Studies, qui a commencé à paraître en juillet 1981, et qui continue de paraître, est désormais disponible en ligne. Y abondent les articles de haut niveau, où l´on trouve de nombreuses preuves scientifiques du phénomène, et même des polémiques (roboratives) sur sa nature ultime. Tout cet arrière-plan me dispense d’avoir à batailler pour établir la crédibilité de mon récit.

Mais surtout, j’ai décidé de consacrer davantage d’énergie pour participer au débat, surtout d’ordre philosophique et anthropologique (plus que proprement religieux), quant à la nature profonde du phénomène des NDEs (de plus en plus médiatisées et documentées) et quant aux leçons que l’humanité pourrait en tirer, à une époque où les crises d’ampleur globale s’annoncent toujours plus graves.

Tirant avantage des leçons prophétiques de Pierre Teilhard de Chardin sur l’émergence de la Noosphère et de son évolution à très long terme vers ce qu’il appelle le « point Oméga », j’ai aussi le sentiment que le groupe des « expérienceurs » (NDEr), que l’on peut évaluer à plusieurs dizaines de millions de personnes actuellement, à l’échelle mondiale, pourrait peut-être former la base d’une communauté virtuelle d’esprits « initiés ».

Pourrait-elle être capable d’influencer l’avenir de la ‘conscience’, en ces temps incertains?

La NDE est une expérience profondément personnelle, difficilement partageable, même si de plus en plus de témoignages et de publications sont disponibles. Ce qui lui manque encore, peut-être, c’est sa capacité à créer des liens effectifs, à grande échelle, entre tous les ‘expérienceurs’, à des niveaux spirituels, philosophiques, idéologiques, sociaux ou même politiques.

Il y a là une piste de recherche pour l’avenir.

 

_______

iJe reprends ici le mot souvent utilisé dans les narrations de NDE par une sorte de facilité d’expression. Mais le mot « tunnel » ne traduit pas exactement ce que je ressentis alors. Il s’agissait plutôt d’une sorte de « passage » accéléré de mon habituelle conscience à un « niveau » entièrement nouveau de conscience, assimilable à rien de connu (et certainement pas un état de « rêve »). Je n’avais à l’époque jamais lu la moindre information au sujet des effets des substances psycho-actives, et j’étais parfaitement ignorant de l’idée même de NDE. Je n’en découvris le concept qu’une dizaine d’années après l’expérience ici rapportée, en lisant La source noire de Patrice Van Eersel, livre paru en 1986. Ce fut d’ailleurs alors un vrai soulagement pour moi de découvrir que des études avaient commencé à tenter de cerner le phénomène. Je découvris dans ce livre ainsi que dans plusieurs études scientifiques sur les NDE que j’avais subi l’une des expériences les plus élevées. Elle correspond à la phase 5, selon la typologie employée par Kenneth Ring (Life at Death : A Scientific investigation of the near-death experience,1980). Sur l’échelle de Bruce Greyson, le nombre de points relatifs à mon expérience est de 28 sur un total de 32.

ii‘Comment une telle vision totale est-elle possible ?’ – me suis-je demandé quelques années plus tard. Peut-être une partie de la mémoire collective de la ‘conscience’ associée à toutes les formes de la ‘vie sur terre’ est-elle stockée dans notre ADN ? Une autre métaphore pourrait être de considérer le cerveau individuel comme étant un élément infinitésimal au sein d’une sorte d’« hologramme » total, universel. Cet hologramme serait celui de la ‘conscience’ de tout ce qui a été vécu par toutes les formes de vie, mais aussi de tout ce qui s’est fait, s’est dit et s’est pensé dans la sphère humaine, et peut-être aussi de tout ce qui se fera, se dira et se pensera dans l’avenir. Ma conscience ressemblait alors à un faisceau laser capable d’explorer ad libitum cet hologramme total, et de ‘comprendre’ tout ce qui a été pensé par d’autres consciences, y compris des consciences non humaines, et même non animales.

iiiBien plus tard, en lisant l’expérience du ravissement de S. Paul, je notais que l’apôtre dit être monté jusqu’au « troisième ciel ». Je ne connaissais pas cette expression alors. Mais ce qui me frappa, ce fut le besoin ressenti par S. Paul de « compter » les niveaux des ciels ainsi franchis. Cela me rappela en quelque sorte mon propre « comptage » des niveaux franchis. A la différence de l’expression « troisième ciel », celle de « septième ciel » m’était évidemment connue, car elle est d’emploi courant. Elle est aussi structurellement équivalente aux « sept demeures de l’âme » que décrit Thérèse d’Avila dans Le Château intérieur. Je ne lus ce livre que fort longtemps après l’expérience, il me frappa également par la capacité de Thérèse d’Avila de « compter » des niveaux de conscience croissante, malgré ce que l’on peut imaginer être pour elle un stress attentionnel assez exceptionnel.

Brèves consciences, 1. (Brief Consciences, 1)


« Le voile » © Philippe Quéau 2017

La conscience, – accrochée au corps, comme à un clou aigu, perçant.

*

Tout comme la lumière atteint un jour l’horizon cosmologique, la conscience finit à la fin par se fatiguer d’elle-même. C’est la condition de son épigenèse.

*

Ne dure que ce qui se conçoit dans l’inconscience. La conscience a encore tout à apprendre.

*

Dès la conception, dans l’utérus, la conscience naît à elle-même, et quoique infime, minuscule, elle réalise alors un saut de l’ange, infini, un saltus indicible en proportion de son absolu néant un peu auparavant.

A la mort, un nouveau saltus métaphysique de la conscience est plus que probable. Mais vers quoi ? Le néant absolu ? L’abîme éternel ? Une lumière divine? Une vie nouvelle ? Personne n’en sait rien. Tout est possible. Y compris une plongée dans une forme d’être qui serait aussi éloignée de la vie terrestre que notre conscience actuelle l’est du néant originel dont elle a été brusquement tirée.

*

Systole. Diastole. De même, la conscience bat.

Entre sa nuit et son jour.

Pour irriguer de son sang lourd les éons vides.

*

Ce qu’on appelle l’« âme », et que raillent tant les matérialistes modernes, est absolument indestructible. Très fine pointe de l’être, diamant métaphysique, essence ultra-pure, quantum divin, elle sera appelée à franchir les sept premiers cieux, en quelques bonds précis, dès la nuit venue de l’être… Et alors… Accrochez vos ceintures… Personne n’a encore rien « vu ».

*

La naissance a projeté la conscience hors de l’abîme du néant. La mort projettera la conscience hors de l’abysse infini de l’inconscient, dans l’ultra-lumière. Exode saisissant pour elle, – qui fut poursuivie sans relâche toute la vie par les armées pharaonesques du réel, des sens, des illusions, des chimères et des fallaces.

*

Après la mort, projetée d’un seul coup dans ce nouveau monde, comme un bébé ébloui naît dans la lumière, la conscience nouvellement re-née à elle-même saura d’emblée trouver le sein palpitant, nourricier, nourrissant. Elle en saura alors, instantanément, bien plus que toutes les philosophies passées et à venir, tous les savoirs imaginés dans l’univers.

Elle en saura bien plus, c’est-à-dire bien peu…

*

« Naître c’est s’attacher ».i Mais l’essence de la conscience, c’est plutôt de se détacher toujours d’elle-même, un peu plus chaque jour. La mort alors sera comme la bride lâchée sur le cou d’un pur-sang, le mettant enfin au grand galop, dans les steppes, vastes et venteuses, de l’éternité.

*

Ce sont les maux, les malaises, les chutes, les rêves, les sommeils, les éveils et les silences qui façonnent peu à peu, ici-bas, la conscience. Vous avez aimé la saison 1 ?

A la demande générale, la saison 2 se prépare…

__________

Conscience, – clinging to the body, like a sharp, piercing nail.

*

Just as light reaches the cosmological horizon one day, conscience eventually tires of herself. This is the condition of her epigenesis.

*

Only lasts what is conceived in the unconscious. Conscience still has everything to learn.

*

From the moment of conception, in the womb, conscience is born to herself, and even though it is tiny, minuscule, she then performs an angel’s leap, an infinite, unspeakable saltus, in proportion to her absolute nothingness a little earlier.

At death, a new metaphysical saltus of conscience is more than probable. But towards what? Absolute nothingness? The eternal abyss? A divine light? A new life? No one knows. Everything is possible. Including a plunge into a form of being that would be as distant from earthly life as our present conscience is from the original nothingness from which she was abruptly drawn.

*

Systole. Diastole. Likewise, conscience beats.

Between her night and her day.

To irrigate the empty eons with her heavy blood.

*

The so-called « soul, » which modern materialists mock so much, is absolutely indestructible. Very fine point of the being, metaphysical diamond, ultra-pure essence, divine quantum, she will be called to cross the first seven heavens, in a few precise jumps, as soon as the Death’s Night comes… And then… Hang up your belts… Nobody has yet « seen » anything.

*

Birth projected conscience out of the abyss of nothingness. Death will project conscience out of the infinite abyss of the unconscious into the ultra-light. A striking exodus for her, – which was relentlessly pursued all her terrestrial life by the pharaonic armies of the real, the senses, illusions, chimeras and fallacies.

*

After death, projected at once into this new world, like a dazzled baby born into the light, the newly born-again conscience will immediately know how to find the throbbing, nourishing breast. She will also instantly know more than all the past and future philosophies, all the knowledge imagined in the universe.

She will know much more, i.e. much less than there is yet to discover…

*

« To be born is to become attached. »(i) But the essence of conscience is rather to always detach herself from herself, a little more each day. Death then will be like the bridle dropped on the neck of a thoroughbred, finally putting him at full gallop, in the vast and windy steppes of eternity.

*

It is the evils, the uneasiness, the falls, the dreams, the sleeps, the awakenings and the silences that shape little by little, here below, the conscience. Did you like your life’s season 1?

By popular demand, season 2 is getting ready… Keep watching!


iCioran. De l’inconvénient d’être né. Œuvres. Éditions de la Pléiade. 2011, p. 746.

Godhead’s Wisdom


Athena’s Birth from Zeus’ Head.

What was it that Empedocles did refuse to reveal? Why didn’t he tell what he was « forbidden to say »? What was he afraid of, – this famous sage from Agrigento, this statesman, this gyrovague shaman and prophet? Why this pusillanimity on the part of someone who, according to legend, was not afraid to end up throwing himself alive into the furnace of Etna?

Empedocles wrote:

« I ask only what ephemeral humans are allowed to hear. Take over the reins of the chariot under the auspices of Piety. The desire for the brilliant flowers of glory, which I could gather from mortals, will not make me say what is forbidden… Have courage and climb the summits of science; consider with all your strength the manifest side of everything, but do not believe in your eyes more than in your ears.”i

Empedocles encourages us to « climb the summits of science » …

The Greek original text says: καὶ τὸτε δὴ σοφίης ἐπ’ ἄίκροισι θοάζειν, that translates literally: « to impetuously climb to the summits (ἐπ’ ἄίκροισι, ep’aikroisi) of wisdom (σοφίης sophias) ».

But what are really these « summits of wisdom »? Why this plural form? Shouldn’t there be just one and only one « summit of wisdom », in the proximity of the highest divinity?

In another fragment, Empedocles speaks again of « summits », using another Greek word, κορυφή, koruphe, which also means « summit, top »:

« Κορυφὰς ἑτέρας ἑτέρηισι προσάπτων

μύθων μὴ τελέειν ἀτραπὸν μίαν.”ii

Jean Bollack thus translated this fragment (into French):

« Joignant les cimes l’une à l’autre,

Ne pas dire un seul chemin de mots. »iii, i.e.:

« Joining the summits one to the other,

Not to say a single path of words.”

John Burnet and Auguste Reymond translated (in French):

« Marchant de sommet en sommet,

ne pas parcourir un sentier seulement jusqu’à la fin… »iv i.e.:

« Walking from summit to summit,

not to walk a path only to the end…”

Paul Tannery adopted another interpretation, translating Κορυφὰς as « beginnings »:

« Rattachant toujours différemment de nouveaux débuts de mes paroles,

et ne suivant pas dans mon discours une route unique… »v

« Always attaching new and different beginnings to my words,

and not following in my speech a single road…”

I wonder: does the apparent obscurity of this fragment justify so wide differences in its interpretation?

We are indeed invited to consider, to dig, to deepen the matter.

According to the Bailly Greek dictionary, κορυφή (koruphe), means « summit« , figuratively, the « zenith » (speaking of the sun), and metaphorically: « crowning« , or « completion« .

Chantraine’s etymological dictionary notes other, more abstract nuances of meaning for κορυφή : « the sum, the essential, the best« . The related verb, κορυφῶ koruphô, somewhat clarifies the range of meanings: « to complete, to accomplish; to rise, to lift, to inflate« .

The Liddell-Scott dictionary gives a quite complete review of possible meanings of κορυφή: « head, top; crown, top of the head [of a man or god], peak of a mountain, summit, top, the zenith; apex of a cone, extremity, tip; and metaphorically: the sum [of all his words], the true sense [of legends]; height, excellence of .., i.e. the choicest, best. »

Liddell-Scott also proposes this rather down-to earth and matter-of-fact interpretation of the fragment 24: « springing from peak to peak« , i.e. « treating a subject disconnectedly ».

But as we see, the word κορυφή may apply to human, geological, tectonic, solar or rhetorical issues…

What is be the right interpretation of κορυφή and the ‘movement’ it implies, for the fragment 24 of Empedocles?

Peaking? Springing? Topping? Summing? Crowning? Completing? Elevating? Erecting? Ascending?

Etymologically and originally, the word κορυφή relates to κόρυς, « helmet« . Chantraine notes incidentally that the toponym « Corinth » (Κόρινθος) also relates to this same etymology.

The primary meaning of κορυφή, therefore, has nothing to do with mountains or peaks. It refers etymologically to the « summit » of the body, the « head ». More precisely, it refers to the head when « helmeted », – the head of a man or a woman (or a God) equipped as a warrior. This etymology is well in accordance with the long, mythological memory of the Greeks. Pythagorasvi famously said that Athena was « begotten », all-armed, with her helmet, « from the head » of Zeus, in Greek: κορυφἆ-γενής (korupha-genes).

If we admit that the wise and deep Empedocles did not use metaphors lightly, in one of his most celebrated fragments, we may infer that the « summits », here, are not just mineral mountains that one would jump over, or subjects of conversation, which one would want to spring from.

In a Greek, philosophical context, the « summit » may well be understood as a metaphor for the « head of Zeus », the head of the Most High God. Since a plural is used (Κορυφὰς, ‘summits’), one may also assume that it is an allusion to another Godhead, that of the divine « Wisdom » (a.k.a. Athena), who was born from Zeus’ « head ».

Another important word in fragment 24 is the verb προσάπτω, prosapto.

Bollack translates this verb as « to join, » Burnet as « to walk, » Tannery as « to attach”, Liddell-Scott as « to spring »…

How diverse these scholars’ interpretations!… Joining the summits one to the other… Walking from summit to summit… Attaching new beginnings to a narration… Springing from peak to peak, as for changing subjects…

In my view, all these learned translations are either too literal or too metaphorical. And unsatisfactory.

It seems to me necessary to seek something else, more related to the crux of the philosophical matter, something related to a figurative « God Head », or a « Godhead »… The word koruphe refers metaphorically to something ‘extreme’, — also deemed the ‘best’ and the ‘essential’. The Heads (koruphas) could well allude to the two main Greek Godheads, — the Most High God (Zeus) and his divine Wisdom (Athena).

More precisely, I think the fragment may point to the decisive moment when Zeus begets his own Wisdom, springing from his head, all armed….

The verb προσάπτω has several meanings, which can guide our search: « to procure, to give; to attach oneself to; to join; to touch, to graze » (Bailly).

Based on these meanings, I propose this translation of the first line of fragment 24:

« Joining the [God] Heads, one to the other ».

The second verb used in fragment 24 (line 2) is τελέειν, teleein: « To accomplish, to perform, to realize; to cause, to produce, to procure; to complete, to finish; to pay; (and, in a religious context) to bring to perfection, to perform the ceremony of initiation, to initiate into the mysteries (of Athena, the Goddess of Wisdom) » (Bailly).

Could the great Empedocles have been satisfied with just a banal idea such as « not following a single road », or « not following a path to the end », or even, in a more contorted way, something about « not saying a single path of words »?

I don’t think so. Neither Bollack, Burnet, nor Tannery seem, in their translations, to have imagined and even less captured a potential mystical or transcendent meaning.

I think, though, that there might lie the gist of this Fragment.

Let’s remember that Empedocles was a very original, very devout and quite deviant Pythagorean. He was also influenced by the Orphism then in full bloom in Agrigento .

This is why I prefer to believe that neither the ‘road’, nor the ‘path’ quoted in the Fragment 24, are thought to be ‘unique’.

For a thinker like Empedocles, there must be undoubtedly other ways, not just a ‘single path’…

The verb τελέειν also has, in fact, meanings oriented towards the mystical heights, such as: « to attain perfection, to accomplish initiation, to initiate to the mysteries (of divine Wisdom) ».

As for the word μύθων (the genitive of mythos), used in line 2 of Fragment 24, , it may mean « word, speech », but originally it meant: « legend, fable, myth ».

Hence this alternative translation of μύθων μὴ τελέειν ἀτραπὸν μίαν (mython mè teleein atrapon mian) :

« Not to be initiated in the one way of the myths »…

Here, it is quite ironic to recall that there was precisely no shortage of myths and legends about Empedocles… He was said to have been taken up directly to heaven by the Gods (his « ascension »), shortly after he had successfully called back to life a dead woman named Panthea (incidentally, this name means « All God »), as Diogenes of Laërtius reportedvii.

Five centuries B.C., Empedocles resurrected “Panthea” (« All God »), and shortly afterwards he ‘ascended’ to Heaven.

One can then assume that the Fragment 24 was in fact quite premonitory, revealing in advance the nature of Empedocles’ vision, the essence of his personal wisdom.

The Fragment 24 announces an alternative to the traditional « way of initiation » by the myths:

« Joining the [God] Heads, one to the other,

Not to be initiated in the only way of the myths. »

Empedocles did not seem to believe that the myths of his time implied a unique way to initiation. There was maybe another « way » to initiation: « joining the Most High Godhead and his Wisdom …

_______

iEmpedocles, Fragment 4d

iiEmpedocles, Fragment 24d

iiiJ. Bollack, Empédocle. Les origines, édition et traduction des fragments et des témoignages, Paris, Éditions de Minuit, 1969

ivJohn Burnet, L’Aurore de la philosophie grecque, texte grec de l’édition Diels, traduction française par Auguste Reymond, 1919, p.245

vPaul Tannery, Pour l’histoire de la science hellène. Ed. Jacques Gabay, 1990, p. 342

viPythagoras. ap Plu., Mor. 2,381 f

viiDiogenes of Laërtius, VIII, 67-69

Varieties of Ecstasy


Ezekiel’s Vision. Raphael

Man is an « intermediary being » between the mortal and the immortal, says Plato. This enigmatic phrase, rather inaudible to modern people, can be understood in several senses,.

One of these is the following. « Intermediary » means that man is in constant motion. He goes up and down, in the same breath. He ascends towards ideas that he does not really understand, and he descends towards matter that he does not understand at all. Inhaling, exhaling. Systole of the spirit, diastole of the soul.

Ancient words still testify to these outward movements of the soul. « Ecstasy », from the Greek ἒκστασις (ekstasis), means firstly « coming out of oneself ». The spirit comes out of the body, and then it is caught up in a movement that takes it beyond the world.

Ekstasis is the opposite of stasis, ‘contemplation’, — which is immobile, stable, and which Aristotle called θεωρία (theoria). The meaning of θεωρία as ‘contemplation, consideration’ is rather late, since it only appears with Plato and Aristotle. Later, in Hellenistic Greek, this word took on the meaning of ‘theory, speculation’ as opposed to ‘practice’.

But originally, θεωρία meant ‘sending delegates to a religious festival, religious embassy, being a theorist’. The ‘theorist’ was the person going on a trip to consult the oracle, or to attend a religious festival. A ‘theory’ was a religious delegation going to a holy place.

The words ekstasis and theoria have something in common, a certain movement towards the divine. Ekstasis is an exit from the body. Theoria is a journey out of the homeland, to visit the oracle of Delphi.

These are images of the free movement of the soul, in the vertical or horizontal direction. Unlike the theoria, which is a journey in the true sense of the word, ekstasis takes the form of a thought in movement outside the body, crossed by lightning and dazzle, always aware of its weakness, its powerlessness, in an experience which goes far beyond its capacities, and which it knows it has little chance of really grasping, few means of fixing it and sharing it on its return.

The word ekstasis seems to keep the trace of a kind of experience that is difficult to understand for those who have not lived it. When the soul moves to higher lands, generally inaccessible, it encounters phenomena quite different from those of the usual life, life on earth. Above all, it runs an infinitely fast race, in pursuit of something that is constantly ahead of it, that draws it ever further away, to an ever-changing elsewhere, which probably stands at an infinite distance.

Human life cannot know the end of this race. The soul, at least the one that is given the experience of ekstasis, can nevertheless intuitively grasp the possibility of a perpetual search, a striking race towards an elusive reality.

In his commentaries on the experience of ecstasyi, Philo considers that Moses, despite what his famous visionii, reported in the Bible, did not actually have access to a complete understanding of the divine powers.

But Jeremiah, on the other hand, would testify to a much greater penetration of these powers, according to Philo. However, despite all his talent, Philo has difficulty in consolidating this delicate thesis. The texts are difficult and resistant to interpretation.

Philo cautiously suggests extrapolating certain lines from Jeremiah’s text to make it an indication of what may have been an ecstasy. « This is how the word of God was addressed to Jeremiah”iii. This is rather thin, admittedly. But another line allows us to guess God’s hold, God’s domination over Jeremiah: « Dominated by your power, I have lived in isolation »iv.

Other prophets have also declared to have lived in ecstasy, using other metaphors. Ezekiel, for example, says that « the hand of God came »v upon him, or that the spirit « prevailed »vi.

When the ecstasy is at its height, the hand of God weighs more than usual: « And the spirit lifted me up and carried me away, and I went away sad, in the exaltation of my spirit, and the hand of the Lord weighed heavily on me.”vii

In a cynical, materialistic and disillusioned time, like our time, one cannot be content with just words, even prophetic ones, to interest the reader. Facts, experiments, science, rationality are needed.

Let’s start with a ‘technical’ definition of ecstasy according to the CNRTL :

« A particular state in which a person, finding herself as if transported out of herself, is removed from the modalities of the sensible world by discovering through a kind of illumination certain revelations of the intelligible world, or by participating in the experience of an identification, of a union with a transcendent, essential reality. »

This definition evokes enlightenment, identification or union with transcendental realities. This vocabulary is hardly less obscure than the biblical expressions ‘dominion by power’, or ‘hand of God’.

Moreover, this definition cautiously employs what appears to be a series of euphemisms: ‘to be as if transported’, ‘to be removed from the sensitive world’, ‘to discover a kind of enlightenment’, ‘to participate in an experience’.

If we return to the memories of ecstasy bequeathed to us by the prophets, the true ‘experience’ of ecstasy seems infinitely more dynamic, more overwhelming, ‘dominated’ by the immediate, irrefutable intuition of an infinite, transcendent ‘power’.

Bergson, a true modernist, if ever there was one, and philosopher of movement, paradoxically gives a rather static image of ecstasy: « The soul ceases to turn on itself (…). It stops, as if it were listening to a voice calling out to it. (…) Then comes an immensity of joy, an ecstasy in which it is absorbed or a rapture it experiences: God is there, and it is in him. No more mystery. Problems fade away, obscurities dissipate; it is an illumination.”viii

Can ecstasy only be associated with a moment when the soul ‘stops’, when it ‘stops spinning’? Is it not rather carried away without recourse by a fiery power, which suddenly sweeps away all certainty, all security? Bergson certainly falls far short of any essential understanding of ecstasy, perhaps because he has never experienced one.

Who will report today in audible words, in palpable images, the infinite and gentle violence of ecstasy? Who will say in raw terms the light that invades the intelligence, as in love the whole body? Who will explain the narrow bank from which the pulse of death is measured? Who will tell us how to kiss the lips of infinity? Who will grasp in one stroke the face of which time is but a slice, and the world, but a shadow?

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iPhilon. De Monarch. I, 5-7

iiEx., 33, 18-23

iiiJér. 14,1

ivJér. 15,17

vEz. 1,3

viEz. 3,12

viiEz. 3,14

viiiH. Bergson, Deux sources,1932, p. 243.

Ecstasy


The Descent from Mount Sinai, by Cosimo Rosselli, the Sistine Chapel, Rome

Under Tiberius, in the year 16, soothsayers, astrologers and magi were expelled from Italy. Divination had become a capital crime that one would pay with one’s life. A new millennium had begun, but no one suspected it. Times were changing faster than people’s minds. And the Roman religion had to defend itself foot to foot against barbaric ideas from elsewhere.

Long gone was then the time of Moses, who saw in the light what thought could not embrace. Long gone, the time of the prophets, who received dreams and visions, images and words.

Long gone also, was the time of the Chaldean magi and the Avestic and Vedic priests. Possessed of a divine madness, they could, it is said, predict the future by their power of enthusiasm, their capacity for ecstasy.

The words ‘enthusiasm’ and ‘ecstasy’ translate by means of Greek words and roots experiences of a probably universal nature. But do these words adequately reflect the variety of ‘visions’ and the diversity of ‘seers’ throughout the world and throughout history? How can this be ascertained? How can we organize the timeless archaeology of enthusiasm, launch the worldwide excavations of the ecstatic states?

When the divine penetrates the human, it overturns all that is known, all that is acquired, all that can be expressed, all that can be dictated. Everything is overturned, but it also seems that the mind receives, if we believe the testimonies, a capacity for understanding, comprehension and conviction, without any possible comparison. The prophet ‘hears’ or ‘sees’ in an instant thoughts which he considers ‘divine’ but which he makes his own, and to a certain extent he can communicate them to others and find attentive ears. This is where the true prophet is revealed.

After God breathed thoughts and laws into Moses’ mind, Moses in turn repeated them to Aaron. This double operation (first through divine breath, then through human speech) can be understood as an allegory. Moses is above all God’s interpreter. Firstly, he represents His Intelligence, then His Word. The Intelligence first grasps Moses entirely. What can be said of this? The texts are opaque, difficult to interpret. As for the Word that Moses repeated to Aaron, it represented the prophetic act itself, the decisive leap out of the sanctuary of ecstasy into freedom.

Free, the prophet is also bound, from above and below, – bound to heaven by Intelligence, bound to earth by the Word. Philo sums up: « The soul has an earthly base, but it has its summit in pure Intelligence.”i

For my part, I would add that the most important thing is not in fact to be found in Intelligence, which assails the soul entirely and subjugates it, nor in the Word, whose task is to give meaning to the unspeakable and then bring the worlds together.

What is really important, for the rest of the ages, and for its truly unspeakable implications, is the absolute freedom of the soul (here the soul of Moses) which has been able to free itself from ecstasy, then to transcend the innumerable constraints of the human word, and finally to launch a bridge over unfathomable chasms.

What a lesson!

What an encouragement!

iPhilo, De Somn. 1. 146

Surviving Self


How to survive our Self?

Are we essentially alone in the face of the porous mysteries of the unconscious? Are we always alone in front of what could suddenly be discovered or revealed there, after long and slow maturation? Are we alone in front of the flagrant repression of what will remain buried there forever?

Many wander in sorrow in the deserts of their own minds, they wander lonely in the ergs of understanding. Fleeing the austerity of the silent void, they flee to the hubbub.

Others think alone, against the norm, against opinion, against the crowd. « I cross the philosophical space in absolute solitude. As a result, it no longer has any limits, no walls, it doesn’t hold me back. This is my only chance.”i

But if it is difficult to think alone, it is even more difficult to think with others.

The common brings us closer and warms us up. It doesn’t encourage people to try to reach cold peaks. The community compensates for isolation, and offers fusion in the mass. But something resists. It is the haunting, extreme, demanding feeling that the ‘self’ is not the ‘us’. The ideological, collective, social ‘us’ does not intersect with the inner, personal, singular ‘self’…

Cultures, religions and civilizations are ‘us’, fleeting in essence.

They fictitiously envelop billions of solitary ‘selves’, in essence. All these ‘us’ become lifeless shells, skinless drums, after a few millennia.

The mystery is that only the ‘self’ will survive them.

A deeper mystery yet: how to survive our Self?

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iCatherine Malabou, Changer de différence, – cit. in Frédéric Neyrat , Atopies.

Icy Skies


Visage. Henri Michaux

It is important to know whether the world is one or not. On this difficult matter Henri Michaux is quite assertive: « There are four worlds (apart from the natural world and the alienated world). Only one appears at a time. These worlds categorically exclude the normal world, and exclude each other. Each of them has a clear, unique correspondence with a place in your body, which is taken to another level of energy, and receives instantaneous nourishment, rejuvenation and warmth.”i

Why only four worlds then, and not many more ?

The human body possesses, in several precise points within the spinal cord, energy nodes, moose nests, areas of illumination, seats of pleasure, sacred vertebrae, unfolded plexuses, where perhaps some special and subtle gateways, wirelessly connected to other worlds, are initiated. In India, these points are known as chakras.

The spinal column is not alone, moreover, in concealing mysteries (in this case medullary ones). The human brain welcomes other secrets, lodged between the medulla oblongata and the thalamus. But there is not enough room to describe them here, and the words are too worn and connoted.

Misunderstood, Michaux the poet is too much elsewhere, dilated, honest. He is really elsewhere than in an Orient or an Occident of paper. He pays with his person, takes risks, puts himself in danger.

Michaux has taken drugs like a taxi. How can one go higher than the stars when the meter is running, when time is running out, when the arteries are congested?

How to describe what has never been put into words, the unstoppable?

There are undoubtedly other ways than spinal or synaptic, freer, less congested.

Michaux knew this, in a sense. He kept a cool head when the force rose. He went very far, very high, and came back. He wandered for a long time in the tangled infinity, slipped into the sealed space. Others would have perished, got lost. He drew some maps of it. He thickened his blood, he marked his trace, accumulated reminiscence, then came back to lay down his nights on paper.

« There are still two other ‘beyond’, equally exclusive, closed, where one only enters thanks to a kind of cyclone, and to arrive at a world that is itself a cyclone, but the center of a cyclone, where it is liveable and where even it is Life par excellence. You get there by transport, by trance.”ii

One transport for two ‘beyond’. What a masterstroke.

The « cyclone » is a meteorological phenomenon whose characteristic feature is the whirlwind.

« Life » is a biological phenomenon whose image is the spiral, such as that of DNA, or the kundalini.

« Trance » is a psychological phenomenon whose trajectory can take the form of a parable, hyperbola or ellipse, among others. These mathematical figures are also figures of speech. This leads to a more difficult question: what is the trance itself the figure of?

Trance is a ‘transport’, Michaux asserts.

Every expanse requires a means of transport. Trance meets this need. It is a means of transport, a figure of tension towards transcendence. « If the expanse is one of the characters of the divine, much more so is the tension.”iii

It’s a desire to see the truth, to see the whole of nothingness. « The insignificance of the constructions of the mind appears. Contemplation without mixing. We no longer think about affiliations, designations, determinations, we can do without them; the wind has passed over them, a psychic wind that undoes them before determinations, categories are born. “iv

A finding of sarcastic impotence. The spirit means nothing by itself. It is free like a whip antenna.

A « wind » passes far above the human brain, undoing everything that is not born, everything that is content with the static. In exchange, without mixing, what Michaux calls « contemplation ». Undoing rather than doing, the lot of the poet on the hunt.

« Every man is a « yes » with « no ». After the unheard of and somehow unnatural acceptances, one must expect returns of « no », while something continues to act, which cannot be erased, nor can it go back, living in the shadows of the Unforgettable. Ongoing evolution… »v

Man is a « yes », with « no », and perhaps with « maybe », and no doubt with doubts. But surely there is something else again, that neither « yes » nor « no » can say, and « perhaps » even less so, and doubt, not at all.

Man is also, without knowing it, that « something » living in secret.

This living « something » separated from the unforgettable.

That unforgettable, which we have never seen, and which we have forgotten, and which is alive.

In close order, on the white sheet of paper, many small pieces of black diamonds. Badly cut, they vibrate in obtrusive variations, they play with accents and margins. This is all that remains of « mescaline speed »:

« Drugs, let us remember, are more revealing than creative.”vi

The poet dreams alone, but we can think, being many.

Let’s go back for a moment: « I would like to unveil the ‘normal’, the unknown, the unsuspected, the incredible, the enormous normal. The abnormal has made it known to me (…) I would like to unveil the complex mechanisms that make man above all an operator.”vii

« Normal »… « Operator »… « Mechanisms »…

How do these standard, normal words fit in with the mescaline experience?

« It was always about going beyond, superhumanizing, transmuting, transubstantiating everything, sometimes opening up to the sacred, the sacred is a mode, the one according to which we receive.”viii

The poet is a mystery to himself and to others. He opens doors and worlds, takes away their veils from the heavens, strips the spirit from his herds, fills the books with black and ochre battalions, and sets up his fame as an ascetic. And yet nothing, really nothing of what really matters, shows through the tidy fog of the pages.

Man, poet or not, still has a long way to go, before reaching parallel universes, which are far beyond « icy skies »ix, and which no language has ever touched.

—–

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.418

ii« Il existe encore deux autres « au-delà », tout aussi exclusifs, fermés, où l’on n’entre que grâce à une sorte de cyclone, et pour arriver à un monde qui est lui-même un cyclone, mais centre de cyclone, là où c’est vivable et où même c’est par excellence la Vie. On y accède par transport, par transe. » Henri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit, et les innombrables petites. Œuvres complètes, III .Gallimard, 2004. p.422

iiiIbid. p.425

ivIbid. p.425-426

vIbid. p.428

viIbid. p.327

viiIbid. p.313

viiiHenri Michaux Émergences-résurgences. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.682

ixHenri Michaux Déplacements, dégagements. Œuvres complètes, tome III .Gallimard, 2004. p.1322

The Abyss and the Mountain


Henri Michaux

Not only prophets have visions. Poets also are « seers ». Thus, Henri Michaux. He has gone up to the « silent theater of the heights (…) towards the beyond that appears, disappears and reappears.”i

But what did Michaux really « see »?

The afterlife is not within everyone’s reach. One needs calm eyes, gentle nerves. Rare are the direct witnesses, those who have seen the beyond of the world, the infinite, acute, nascent, initial abyss, rising straight up beyond the heavens, effortlessly eluding all known peaks.

The effort is above all in coming back. The memory is overwhelmed. Intelligence wavers in its doubt. Faith is blind. Returning, whoever has seen it recognizes it here and there, in obscure verses, heard silences, allusive sentences.

In the middle of a page, a word, an echo perhaps, an infinitesimal resonance.

« Perhaps the heavens are opening up.”ii This is not a hypothesis, it is an observation. « An Auguste Presence came to the destitute.” The following question is not formal:

« For the daughter of the mountain

secret, reserved

the apparition was a person,

a goddess? » iii

Then comes the answer:

« especially light,

only light

as light it remained ».

Only word, only light. It’s not much, but it’s everything. Without end, this key opens all doors. Millions of doors.

« Simultaneously

as the ground on the slopes of an awakening volcano tears away

the general unzipping inside and around it took place.

singular retrenchment, unknown

that can’t be compared to anything

……..……………………………… » iv

Michaux, who knows the weight of words, finally gives up and multiplies the « suspension points », as many points as it takes to equal the last line.

Perhaps they are more suitable than ‘unzipping’?

The poet takes the risk of words. He tries to say what he may not have seen, what he may have sensed. He embarks on a narrow path, in the Paris of the avenues, the city of lights. He calls for his help, the skilful writer, words in capital letters:

« In the young and pure face, the initiated gaze,

Mirror of Knowledge

contemplation of the True, ignored by others ».v

The ‘True’! The ‘Knowledge’!

How daring to say these words in a nominalist time!

Capital letters are used to dot the page:

LAMP vi

How could Michaux, with his capital letters, have lived in « modern » times? There is so much inaudibility, so much darkness in the false lights.

And who is this « daughter of the mountain »?

Perhaps it is Pârvatî, daughter of Himavân (the Himalayas), and wife of Çiva? Indeed, in Sanskrit Pârvatâ means « of the mountain ».

Perhaps Lokenath Bhattacharya had spoken about her to Michaux?

Or, more likely, was it Rita of Cascia, born in Umbria in the Middle Ages, and beatified by Urban VIII?

The end of the text is in fact hagiographical, and includes some elements from the life of the saint:

« Near the inert stranger

became helpful

we come for LIFE.”vii

Capital letters, again, this is a serious matter. Michaux found his mistress in vision, without mescaline, — and he asks questions:

« To whom does the supernatural appear?

Commonly to children, not at all brilliant, far from the cities, from the walls. Not very enviable, one would not distinguish them, neither too studious, nor very pious, without any special quality, from a modest environment, knowing especially the discomfort, in a small lost village. They are not liars.”viii

But the appearance does not stop there. The vision is only a step. There is the rest. The healing, which strikes the crowds, and even the devious clergymen:

« And who heals? In whom does the supernatural healing take place? »

We are no longer in the realm of convention. Already in their afterlife.

« In a multi-religious country, while many pious people pray in vain near the tomb of a Catholic monk, as they themselves are, a Shiite woman who knows nothing about the Christian religion is healed in the moment (but does not convert). She had confidence and a faith as one should have it, overwhelming, a rare, exceptional treasure.”ix

Michaux wonders: « In whom exactly did she have faith? Secret.”x

Can « modern » people help to see things clearly?

« What about scientists?

One day perhaps, taking the embarrassing problem from another angle, science will find in the brain, thanks to a more precise location of a point in the organism that controls a self-healing function (under the effect of intense emotion), and will in turn approach the miracle with its own means and will even want to produce it coldly, in some cases replacing in its own way the exaltation of faith. Spoiling here, improving there in the unexpected, opening the door to new mysteries.”xi

Miracle, exaltation, unexpected, mystery: all the words point to still other questions. There is never an end to it. It’s better this way. The victories (in this case putative) of science would be, in this matter, pyrrhic. Or a miracle point nested at the bottom of the pineal gland. What if it is? Why does this point activate? Under the effect of an « intense emotion »? But where does this emotion come from? What creates it, what gives it its energy? The body is not an island. The soul is linked to the body, a little, and to the beyond, even more so, if we believe the « daughter of the mountain ».

Not that she said anything later. She discouraged questions. She avoided declarations of faith. Her silence still speaks.

« If she doesn’t speak any more,

it is out of respect

for Unknown Beauty

from the sight of which she was gratified

to which it was united, conjugated

Beauty as knowledge

a higher degree of knowledge. »xii

Michaux. Pârvâti. Rita.

An improbable line linking worlds, times. This great poet, lost in the century, wanders for a long time in « abysses », and recognizes the strength of what is born of the mountain.

_____

iHenri Michaux. Fille de la montagne. (1984) [Text dedicated to Lokenath Bhattacharya]. (in Œuvres complètes, t.3, Gallimard, 2004, p.1290)

iiIbid. p.1291

iiiIbid. p.1291

ivIbid.p.1291

vIbid.p.1292

viIbid.p.1292

viiIbid.p.1293

viiiIbid.p.1298

ixIbid.p.1299

xIbid.p.1299

xiIbid.p.1299

xiiIbid.p.1292

The most pathetic verses in literature


The poet was guided in his long quest by Virgil, then by Beatrice, to the threshold of the Empyrean. The supreme vision, he has not yet seen it, however. What appears to him then, in the shape of a white rose, is the « holy militia that Christ espoused in his blood ». And in this great flower, plunges, like a swarm of bees, another army of angels, flying and singing the glory of him who sets them ablaze with love. And all these angels « had faces of bright flame, and wings of gold, and the rest so white that no snow comes to this end ».i

Dante marveled at the « triple light », divine, penetrating, which shines « like a star » in this quiet kingdom, – and he thought back on all the road he had already traveled, from the human to the divine, from time to eternity, from corruption to justice, and on what still awaits him…

« I, who had come to the divine

from the human, from time to eternity,

and from Florence to the just and healthy people,

of what astonishment I should be filled with! »

Mute with stupor, indeed, Dante sees « eyes, inviting to love, shining with the light of another and their own laughter ». He also sees with a single glance « the general shape of Paradise ». He turns to Beatrice, to question her, but she is no longer there! In her place, an old man, dressed in glory.

« Where is she? « asks Dante at once. The old man replies that Beatrice has brought him down in her place, to bring Dante’s desire « to an end ».

But, adds the old man, – who is, in reality, St. Bernard:

« If you look at the third row

from the highest tier, you will see her again.

on the throne won by her merits. »

Dante looks up and sees her, « who made herself a crown of eternal rays reflected in her. »

Beatrice was at an immeasurable distance from Dante; she was very high, far beyond the reach of a mortal eye, – but it was like nothing, « for her image came down to me unmixed ».

From his abyss of remoteness, Dante addresses Beatrice:

« O lady, in whom my hope comes alive,

and who suffered for my salvation

to leave in Hell the trace of your footsteps,

of so many things I have seen

by your power and kindness,

I recognize grace and virtue.

You pulled me from bondage to freedom

by all these ways, by all these modes

that you had the power to use.

Preserve in me your magnificence,

that my soul, which thou hast healed,

is untied from my body by pleasing you. »

The tone is high, the prayer urgent, the love burning. The poet already despairs of his misfortune. He has just been abandoned by his lover at the very moment when he thought he was reaching Paradise, in her company.

What happens then? Three verses say it, – « the most pathetic verses that literature has ever given us », according to J.L. Borgèsii.

« Cosi orai; e quella, si lontana

come parrea, sorrise e riguaradommi ;

poi si torno a l’etterna fontana. »

« I prayed like this, and so far away

that she seemed, she smiled and looked at me ;

then she turned back to the eternal fountain. »

Beatrice smiles at Dante one last time, then turns her back on him to devote herself to the divine vision.

Borgès was so moved by these verses, that he collected comments about them from various authors. For Francesco Torraca: « Last glance, last smile but a sure promise ». Luigi Pietrobono, in the same vein: « She smiles to tell Dante that her prayer has been answered; she looks at him to prove once again the love she has for him. « 

Ozanam goes in another direction and considers these verses to be a modest description of « Beatrice’s apotheosis ». But Borgès is not satisfied. He wants to go further. It is really a question for Dante, he says, to let us glimpse the « nightmares of delight ».

The « nightmare », in the Empyrean, on the threshold of ultimate happiness? What a strange idea, that this Borgesean incision!

At this point, a little biographical reminder is perhaps necessary.

One day, in a street in Florence, Beatrice de Folco Portinari did not respond to a greeting from Dante. Did she only love him? It must be thought that she did not. She had already married Bardi. And shortly after this incident she died, at the age of twenty-four.

Dante had always loved her, but in vain.

And now he had found her again, a little later, in his long literary quest. He even thought he had found her again forever, before the eternity of Paradise opening up to him, in his close company.

Suddenly, « horror »… Beatrice smiles at him but turns around and prefers the eternal fountain of light.

Francesco De Sanctis, for his part, had commented on this passage as follows: « When Beatrice walks away, Dante does not let a complaint escape; all earthly residue has been burnt in him and destroyed. »

But this interpretation is false, says Borgès. Nothing has been destroyed, and all the « horror » of the situation is contained in the expression: « so far away that she seemed ».

The smile seems close, like the last glance, but Beatrice is in fact so far away that she becomes forever inaccessible, once again sending Dante back to his solitude.

I would like to propose yet another interpretation, which has nothing romantic about it, but rather aims at metaphysics. Dante’s love for Beatrice, however high it may be, is only a metaphor, it seems to me. Beatrice died in 1290, and Dante wrote The Divine Comedy from 1307 to 1321. The last pages, the very ones that are commented on here, were therefore written more than thirty years after the death of the beloved.

For Dante, the Beatrice in The Divine Comedy is a figure, an image, a trope, a vision at last, which refers not to the memory of a certain Florentine of the Middle Ages, but to his own soul.

Dante is not guided by the appearance of an imaginary and inaccessible Beatrice, descended from the Empyrean, but by his soul, which brings her back to life and is inspired by her.

Dante’s soul, at the end of his quest, is already burning with divine fire. Suddenly, he sees her moving away. She separates from him. She leaves him! But Dante is not dead. He has crossed Hell, Purgatory and here he is in the Empyrean. He is alive, like Aeneas, Orpheus, and other explorers of the beyond. Not being dead, Dante’s soul is still united to his body. And yet she rises, on the advice of Saint Bernard.

« From this point on my vision went further

than our speech, which yields to vision,

and memory gives way to this excess. »iii

In this strange, intermediate state, Dante’s soul lacks the mobility proper to souls who have actually passed to the other side of the experience of death.

Dante describes Beatrice’s departure as if it were the flight of her own soul. The last smile, the last glance, are not “”promises: they are rather delicate metaphors (of death).

Why does Dante confide such ringing certainties, confronting Florentine cynicism and the indifference of the world, unhesitatingly revealing his secret?

Dante has written a work that is not only the product of his creative imagination, but which also recounts Dante’s experience of death, his journey beyond what can be told.

But which can be somewhat evoked, however.

« Such is he who sees in dreams,

and, the dream being over, the impregnated passion

stays, and he doesn’t remember anything else,

such as I am now, for my vision

almost completely ceases, and in my heart

still flows the softness that was born from her.”iv

The vision almost has ceased. In the light leaves the sentence of Sibyl was lost. But Dante did not forget everything.

« O sovereign light that so much raises you up

above mortal thoughts, repeat a little bit

to my mind of what you looked like,

and make my tongue so powerful

that a spark of your glory

can reach to future people.”v

On the brink of death, Dante was very bold. He resisted. He knew how to « unite his gaze with the infinite value ». He planted his eyes in the eternal fire.

How well I understand these verses! How faithfully I follow Dante in the memory of his journey!

« In its depths I see that is recollected,

lovingly bound in one volume,

what in the universe is disseminating itself :

accidents and substances and their modalities

as fused together, so that

that what I’m saying about it is just a glimmer.

I do believe that I saw the universal form

of this knot, for in saying these words

I feel in me a widening of the enjoyment.”vi

Dante! Very human brother! Discoverer of heights! You have not failed in any way, you have been able to transmit the spark that remained to the people of the Future.

« Thus my soul, all in suspense,

stared, motionless, attentive,

and was constantly on fire looking again.

In this light one becomes such

than to turn away from it for another vision

is impossible to consent to forever.”vii

Like Dante’s, from now on my words will be « short compared to what I remember ».

O how little is enough to say! How the look afterwards laughs! I myself was bound in the night to this eternal view, and « for this flight my wing was too weak ». My wing, yes, but not my soul.

O Dante! Hail to thee through the ages. You have given me the strength to say again, in veiled words, what you proclaim in incandescent verses! Your « high fantasy » has lost none of its power! You have propelled my desire through the ages like a wheel wider than any world!

iDivine Comedy. Paradise, XXXI

iiJ.-L. Borgès. Neuf essais sur Dante. Le dernier sourire de Béatrice. In Œuvres complètes t.2. Gallimard. 2010, p.861

iiiDivine Comedy. Paradise, XXXIII

ivDivine Comedy. Paradise, XXXIII

vDivine Comedy. Paradise, XXXIII

viIbid.

viiIbid.

The Secret Teaching of Hermes


In a short dialogue, Hermes addresses his son Tati to summarize some ancient, and quite essential ideas. We learn that man is made up of separate envelopes, body, mind, soul, reason, intelligence. As he gradually emerges from these envelopes, man is called upon to « know » better and better. His final vocation is « apotheosis », a word that must be taken literally i.e. to go « above the gods ».

Hermes:

– The energy of God is in His will. And God wants the universe to be. As Father, as Good, He wants the existence of that which is not yet. This existence of beings, there is God, there is the Father, there is the Good, it is no other thing. The world, the sun, the stars participate in the existence of beings. But they are not, however, for the living the cause of their life, or the origin of the Good. Their action is the necessary effect of the will of the Good, without which nothing could exist or become.

[My comment: Hermes does not believe in the immanence of the divine in the world. The divine is absolutely transcendent, and only His Will, whose effect can be observed through the existence of His creation, bears witness to this transcendent remoteness.]

Hermes:

It must be recognized that the vision of the Good is above our strength. The eyes of our intelligence cannot yet contemplate its incorruptible and incomprehensible beauty. You will see it a little, perhaps, when you at least know that you can say nothing about it. For true knowledge is found in the silence and rest of every sensation. Whoever achieves it can no longer think of anything else, nor look at anything, nor hear anything, nor even move his body. There is no more sensation or movement for him.

[My comment: There are two kinds of spirits. Those who have « seen » the Good, but cannot say anything about it, and those who have not « seen » it, but who will perhaps one day see it, under certain conditions. Hermes belongs to the first group. He can only express himself by allusion. He cannot say anything about it, which is already a lot …].

Hermes:

– The splendor that inundates all his thought and his soul tears man from the bonds of the body and transforms him entirely into divine essence. The human soul reaches the apotheosis when he has contemplated this beauty of Good.

Tat :

– What do you mean by « apotheosis », Father?

[My comment: Tat’s question is not a lexicographical one. He is waiting for a full description of the phenomenon. The word « apotheosis » is not a neologism, a word invented by Hermes. The word was used, for example, previously by Strabo to describe the death of Diomedes, which he also describes as « apotheosis », but in a sense that seems to transcend the reality of his « death ». « Some authors add to the subject of Diomedes that here he had begun to dig a canal leading to the sea, but having been called back to his homeland he was surprised by death and left this and many other useful undertakings unfinished. This is a first version about his death; another makes him stay until the end and die in Daunie; a third, purely fabulous, and which I have already had occasion to recall, speaks of his mysterious disappearance in one of the islands that bear his name; finally, one can look at this claim of the Henetians to place in their country, if not death, at least the apotheosis of the hero, as a fourth version…. « (Strabo, Geogr. VI, 3,9)].

Hermes:

– Every unfulfilled soul, my son, is subject to successive changes. The blinded soul, knowing nothing of beings, neither their nature nor the Good, is enveloped in bodily passions. The unfortunate soul, unaware of herself, is enslaved to foreign and abject bodies. She carries the burden of the body. Instead of commanding, she obeys. This is the evil of the soul. On the contrary, the good of the soul is knowledge. He who knows is good, and already divine.

[My comment: The body is a veil whose envelope prevents access to knowledge. In the body, the soul is enslaved. Not only can she not ‘see’, but she cannot ‘know’. She can only know her slavery, her enslavement. Which is already a lot, because it is the beginning of her liberation].

Hermes:

– Beings have sensations because they cannot exist without them; but knowledge is very different from sensation. Sensation is an influence that one undergoes. Knowledge is the end of a search, and the desire to search is a divine gift. For all knowledge is incorporeal.

[My comment: The sensation is imposed from the outside. Knowledge is first and foremost a desire for knowledge. To know is first of all a desire to know. But where does this desire come from, if one has no knowledge of what one can desire? « The desire to seek is a divine gift ». But isn’t it unfair to those who are deprived of the grace of this desire? No, this desire is in everyone, in latent form. The desire to know only asks to be born. It only needs to be set in motion, and it grows stronger with every step].

Hermes:

– All knowledge is a form, which grasps the intelligence, just as the intelligence uses the body. Thus both use a body, either intellectual or material. Everything comes down to this combination of opposites, form and matter, and it cannot be otherwise.

[My comment: Form and matter can be considered, as Hermes does, as a « combination of opposites ». One could also say « alliance of opposites », to mean that their whole is more than the sum of their parts. There is also the idea that intellectual representations can be described as having a « body », which itself is endowed with a spirit and perhaps a soul. This leads us to imagine a whole ascending hierarchy, of souls and spirits, up to a supreme root, of all souls and spirits. Two thousand years after these ideas began to be formulated, the Jewish Kabbalah of the European Middle Ages took up exactly the same ideas ].

Tat:

– What is this material God?

Hermes:

– The world is beautiful but it is not good, because it is material and passive. It is the first of the ‘passive’, but the second of the beings, and is not self-sufficient. It is born, though it is always, but it is in birth, and it becomes perpetual. Becoming is a change in quality and quantity – like any material movement.

[My comment: Here the influence of Gnosis is revealed. The world is beautiful, but it is not good. The assertions of Genesis are therefore contradicted head-on: ‘And God saw that it was good.’ (Cf. Gen. 1:4, Gen. 1:10, Gen. 1:12, Gen. 1:25). The first chapter of Genesis even concludes as follows: ‘And God saw everything that He had made, and it was very good.’ (Gen. 1:31). But this Gnosis can be interpreted. The world is not « good », admittedly, but it does not necessarily mean that it is « bad » either. If it is not « good » it is because it is always « becoming », it is always being « born ». Besides, one can argue that ‘Only God is good’, as Jesus said. This Gnosticism is therefore not incompatible with an interpretation of Creation as a living process, as an eschatological aim].

Hermes:

– The world is the first of the living. Man is second only to the world, and first among mortals. Not only is man not good, but he is evil, being mortal. Nor is the world not good, since it is mobile; but being immortal, it is not evil. Man, being both mobile and mortal, is evil. »

[My comment: Here, the vision of Gnosis becomes even more precise. The world is not evil, but Man is. The difference between the world and Man is that the world is always born, it is always alive and reborn, whereas Man is mortal. The only possibility, however, of escaping this fundamental evil is resurrection. If it is possible, then Man is also reborn, again, he escapes death, – and evil].

Hermes:

– It is necessary to understand how man’s soul is constituted: intelligence is in reason, reason in the soul, the soul in the mind, the mind in the body. The spirit, penetrating through veins, arteries and blood, moves the animal and carries it, so to speak. The soul infuses the spirit. Reason is at the bottom of the soul. And it is Intelligence that makes reason live.

[My comment: Man is a kind of metaphysical onion, containing deep down within him, in his inner core, a divine principle, – Intelligence, which is another name for Divine Wisdom.]

Hermes:

– God does not ignore man; on the contrary, He knows him and wants to be known by him. The only salvation of man is in the knowledge of God; this is the way of ascent to Olympus; only by this alone does the soul become good, not sometimes good, sometimes bad, but necessarily good.

[My comment: The ascent to Olympus is another metaphor for apotheosis].

Hermes:

“Contemplate, my son, the soul of the child; the separation is not yet complete; the body is small and has not yet received full development. It is beautiful to see the child, not yet sullied by the passions of the body, still almost attached to the soul of the world. But when the body has developed and holds her [the soul] in its mass, separation is accomplished, oblivion occurs in her, she ceases to participate in the beautiful and the good.”

[My comment: the loss of innocence of the soul begins from the first days of her apprenticeship in the body she has inherited. This loss of innocence can also be interpreted as the first steps in the long « ascent » that still awaits her].

Hermes:

« The same thing happens to those who come out of their body. The soul enters into herself, the spirit withdraws into the blood, the soul into the spirit. But the Intelligence, purified and freed from its envelopes, divine by nature, takes a body of fire and travels through space, abandoning the soul to its tribulations. »

[My comment: These words are a striking summary of the highest wisdom attained over tens of thousands of years by shamans, visionaries, prophets, poets, all over the world. They must be taken for what they are: a naked revelation, destined only to those souls predisposed, by their abysmal and primordial desire, to understand what it is all about].

Tat:

– What do you mean, O Father? Does intelligence separate from the soul and the soul from the spirit, since you said that the soul is the envelope of intelligence and the spirit is the envelope of the soul?

[My comment: Tat listens to his father very well, and he remains faithful to logic itself. His question is a request for clarification. The difference between the spirit and the soul and the difference between the soul and the intelligence may need to be explained more clearly. But how to explain “intelligence” to those who cannot imagine the power of its infinite possibilities? Hermes knows this difficulty well. He will try another way of explanation].

Hermes:

– It is necessary, my son, that the listener follow the thought of the speaker and associate himself with it; the ear must be finer than the voice. This system of envelopes exists in the earthly body. The naked intelligence could not be established in a material body, and that body could not contain such immortality or carry such virtue. The intelligence takes the soul as its envelope; the soul, which is divine itself, is enveloped in spirit, and the spirit is poured into the animal. »

[My comment: The key expression here is « naked intelligence ». What is revealed in these words is that even intelligence, in its highest, most divine form, can still remain « veiled ». Nothing can be said about this here, for the moment. We are only alluding to the fact that the process of ascension, of apotheosis, is certainly not finished, but that it is itself susceptible to other, even more radical forms of spiritual nakedness, unclothing].

Hermes:

– When the intelligence leaves the earthly body, it immediately takes its tunic of fire, which it could not keep when it inhabited this earthly body; for the earth cannot withstand fire, of which a single spark would be enough to burn it. This is why water surrounds the earth and forms a rampart that protects it from the flame of fire. But intelligence, the most subtle of divine thoughts, has the most subtle of elements, fire, as its body. It takes it as an instrument of its creative action.

[My comment: One of the garments of intelligence, described here under the metaphor of the « tunic of fire », is a way of describing one of its essential attributes: creative ability. But there are certainly many others. Other metaphors, other « garments » would be needed to try to account for them].

Hermes:

– The universal intelligence uses all the elements, that of man only the earthly elements. Deprived of fire, it cannot build divine works, subject as it is to the conditions of humanity. Human souls, not all of them, but pious souls, are « demonic » and « divine ».

[My comment: The idea that the soul is « demonic » is an idea that Plato communicated to us through the speech of Diotima in the Symposium. There can be found also another fundamental idea, to which I have been attached all my life – the idea of metaxu].

Hermes:

– Once separated from the body, and after having sustained the struggle of piety, which consists in knowing God and harming no one, such a soul becomes all intelligence. But the unholy soul remains in its own essence and punishes herself by seeking to enter into an earthly body, a human body, for another body cannot receive a human soul, it cannot fall into the body of an animal without reason; a divine law preserves the human soul from such a fall.

[My comment: Here we find the idea of metempsychosis. Since ages, these ideas circulated from the Far East to Greece].

Hermes:

– The punishment of the soul is quite different. When the intelligence has become a « daimon », and by God’s command has taken on a body of fire, she [the intelligence] enters the ungodly soul and is scourged with the whip of its sins. The unholy soul then rushes into murder, insults, blasphemy, violence of all kinds and all human wickedness. But by entering the pious soul, the intelligence leads her to the light of knowledge. Such a soul is never satiated with hymns and blessings for all men.

[My comment: A distinction must therefore be made between light, knowledge and the « light of knowledge ». The latter form of consciousness is the possible source of a meta-apotheosis, – for the moment, this word is a neologism, which I propose, because here it is very necessary].

Hermes:

– This is the universal order, the consequence of unity. Intelligence penetrates all the elements. For nothing is more divine and more powerful than intelligence. She unites Gods with men and men with Gods. It is the intelligence that is the good « daimon« ; the blessed soul is full of her, the unhappy soul is empty of her.

[My comment: intelligence is the « metaxu » par excellence. The Hebrews gave it the name neshamah. But what a name is, it is its essence that we must try to understand].

Hermes:

– The soul without intelligence could neither speak nor act. Often intelligence leaves the soul, and in this state the soul sees nothing, hears nothing, and looks like an animal without reason. Such is the power of intelligence. But it does not support the vicious soul and leaves it attached to the body, which drags it down. Such a soul, my son, has no intelligence, and in this condition a man can no longer be called a man. For man is a divine animal which must be compared, not to other terrestrial animals, but to those in heaven, who are called Gods.

[My comment: Aristotle said that « man is an animal who has reason (logos) ». We can see that Hermes rises several notches above Aristotle in his intuition of what man is, in essence. Aristotle is the first of the moderns. Plato is the last of the Ancients. But in these difficult matters, the Ancients have infinitely more to teach us, with their million years of experience, than the Moderns, really out of their depths in these matters].

Hermes:

– Or rather, let’s not be afraid to tell the truth, the real man is above them, or at least equal to them. For none of the heavenly Gods leaves his sphere to come to earth, while man ascends into heaven and measures it. He knows what is above and what is below; he knows everything accurately, and what is better is that he does not need to leave the earth in order to ascend. Such is the greatness of his condition. Thus, dare we say that man is a mortal God and that a heavenly God is an immortal man. All things will be governed by the world and by man, and above all is the One.

My comment : There is a strikingly equivalent intuition in the Veda. In the Veda, Puruṣa, devanāgarī : पुरुष, means « man, person, hero, vital principle, spirit » but also and foremost : « the Soul of the Universe »…

There is yet another, essential aspect.

The sacrifice of Puruṣa, the death and dismemberment of Osiris, the crucifixion of Christ do share a deep, structural analogy.

iCorpus hermeticum, X.

« Je suis hier et je connais le matin » (ou: l’épectase d’Osiris)


Il y a cinq mille ans, N., un Égyptien anonyme est mort. Était-il homme du peuple ou scribe, prêtre ou prince ? Peu importe en fait. Il a été embaumé, momifié et placé selon les rites dans un caveau sec et secret, sur la rive occidentale du Nil. Favorisée par les chants du rituel, ayant retrouvé son nom, et défendu sa vie passée, l’âme de N. a été justifiée et admise à continuer son périple céleste. Elle poursuit son voyage vers l’Amenti, la demeure du Dieu. Elle a pour l’heure, déjà été transformée en Osiris N., ce qui représente une sacrée promotion, car elle participe maintenant de la nature de la Divinité.

Elle peut maintenant parler en son nom, et les chants rituels ici-bas transmettent sa voix, pour le bénéfice de toute l’assemblée des hommes:

« Je suis hier et je connais le matin. »i

Le Livre des morts commente :

« Il l’explique : hier, c’est Osiris ; le matin, c’est Ra, dans ce jour où il a écrasé les ennemis du Seigneur universel, et où il a donné le gouvernement et le droit à son fils Horus. Autrement dit, c’est le jour où nous célébrons la rencontre du cercueil d’Osiris par son père Ra. »ii

Emmanuel de Rougé commente ce commentaire : « La formule me paraît exprimer l’unité du temps par rapport à l’être éternel ; hier et le lendemain sont le passé et le futur également connus de Dieu. La glose introduit pour la première fois le mythe d’Osiris. Elle donne Osiris comme le type du passé sans limites qui précède la constitution de l’univers, accompagnée par la victoire du soleil sur les puissances désordonnées. Ra est ici une véritable transfiguration d’Osiris, puisque Horus est appelé son fils. La seconde glose nous montre, au contraire, Osiris comme fils de Ra. »iii

Le traité de Plutarque « Sur Isis et Osiris » montre que la figure d’Osiris peut avoir des sens bien différents. Osiris est à la fois père et fils de Ra. Comme indiqué dans un article précédent, Osiris est vis-à-vis de lui-même, engendreur et engendré.

« Il a livré un grand combat avec les dieux, sur l’ordre d’Osiris, seigneur de la montagne d’Amenti. »iv

Le Livre des Morts commente :

« Il l’explique : l’Amenti, c’est le lieu où sont les âmes divinisées, sur l’ordre d’Osiris, seigneur de la montagne d’Amenti. Autrement, l’Amenti est le lieu marqué par le dieu Ra ; quand chaque dieu y arrive, il y soutient un combat. »v

L’Amenti est l’Occident, – c’est-à-dire le séjour des morts. C’est aussi le dieu en tant que plongé dans la Nuit, et qui paraît garder une sorte de prééminence sur le dieu du Jour, Ra, puisque c’est sur l’ordre d’Osiris que Ra combat les autres dieux, sur la montagne d’Amenti. Quels autres dieux ? Les dieux des ténèbres et de la mort. Leur victoire se révélait dès l’aube suivante. Le dieu par sa lumière nouvelle prouvait sa victoire sur la Nuit, et revenait au Jour à l’Orient du monde.

L’idée implicite est que la divinité se renouvelle constamment. Elle se régénère sans fin, dans ce cycle de mort provisoire, de combat furieux, et de résurrection solaire. Horus était nommé « le vieillard qui se rajeunit »vi. L’expression « âme divinisée » doit être comprise dans ce sens, qui est une autre manière d’évoquer la vie éternelle.

N. reprend son récit :

« Je connais le Grand Dieu qui réside dans l’Amenti. »vii

Le Livre des Morts commente :

« Il l’explique : c’est Osiris. Autrement l’adoration de Ra est son nom ; l’âme de Ra est son nom, c’est celui qui jouit en lui-même. »viii

On apprend ainsi que c’est Osiris qui est le Grand Dieu de l’Amenti, le Dieu suprême. Mais alors qui est Ra ? Ra est son symbole, il est le disque solaire vu comme symbole de la Divinité.

Osiris jouit en lui-même. Emmanuel de Rougé, qui l’a traduit de l’original, souligne la force de l’expression hiéroglyphique. Il s’agit littéralement de la jouissance charnelle, poussée à l’extrême. Comment interpréter une telle jouissance charnelle, fût-elle allégorique, du point de vue du Dieu ? L’idée qui s’en rapprocherait le plus pourrait être celle d’épectase, mot dont on sait le double sens.

On pourrait ici lui en attribuer un troisième. L’épectase d’Osiris serait alors une autre manière de décrire, par une image humaine et crue, la perpétuelle génération divine dont il est le symbole.

N., comme une sorte d’émetteur Wi-Fi, branché sur les secrets divins, transmet en direct, aux hommes en peine, son savoir nouveau.

« Je suis ce grand Vennou qui apparaît dans An ; je suis la loi de l’existence et des êtres. »ix

Le Livre des morts commente :

« Il l’explique : Le Vennou, c’est Osiris dans An. La loi de l’existence et des êtres, c’est son corps. Autrement, c’est toujours et l’éternité : toujours, c’est le jour ; l’éternité, c’est la nuit. »x

An, c’est Héliopolis. Le Vennou c’est un oiseau mythique, qui renaît sans cesse, une sorte de préfiguration égyptienne du Phoenix grec. Selon l’égyptologue Heinrich Karl Brugsch, Vennou est l’un des noms sacrés de la planète Vénus, connue pour ses apparitions au matin et au soir.

Selon Emmanuel de Rougé, le papyrus du Louvre n° 3089 donne une variation de la seconde partie du verset: « Je fais la loi des mondes et des êtres. »xi

Une version plus ancienne encore donne ce commentaire : « Les êtres, c’est sa semence, c’est son corps. » Selon E. de Rougé, ce dernier texte, qui n’est qu’une glose plus tardive du Rituel, implique une sorte de panthéisme qui divinise la création et fait une émanation de la substance divine. Cette interprétation ne correspond pas au texte originel (« Je suis la loi de l’existence et des êtres ») qui pose la Divinité comme principe suprême de sa création, déterminant ses lois générales, mais sans rien dévoiler de sa véritable essence, et sans s’y mêler substantiellement ou par quelque émanation.

Le mot « toujours » (hiéroglyphe hah) prend le soleil comme déterminatif, ainsi que toutes les expressions qui se rapportent au temps. Ce temps est celui du « jour », c’est-à-dire le temps du monde tel qu’il se déroule depuis le commencement de la création.

Le mot « éternité », en revanche, se réfère à la « nuit éternelle » qui a précédé le « temps » et le « jour ». C’est la nuit primordiale, qui a précédé toutes choses.

Sur le plan symbolique et mythologique, c’est Atoum (le Dieu qui se défini en se niant Lui-même, comme l’indique l’étymologie du mot, tem) qui précède Ra.

Quelques moments plus tard, l’âme de N. s’écrie, et l’on entend encore l’écho de sa voix après cinq millénaires, telle que relayée par le Livre des Morts :

« Vous qui êtes en présence du Dieu, tendez vers moi vos bras, car je deviens l’un de vous. »xii

Mais la montée de l’âme est loin d’être terminée.

La suite dans un prochain article…

iEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.44 . Verset 5 du Chapitre XVII du Livre des morts.

iiIbid. p.44

iiiIbid. p.44

ivEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.44 . Verset 6 du Chapitre XVII du Livre des morts.

vIbid. p.45

viIbid. p.45

viiEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.45 . Verset 7 du Chapitre XVII du Livre des morts.

viiiIbid. p.45

ixEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.45 . Verset 8 du Chapitre XVII du Livre des morts.

xIbid. p.46

xiIbid. p.46

xiiEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.45 . Verset 50 du Chapitre XVII du Livre des morts.

Cannabis and the Root of Roots


Ayahuasca has always been used as a hallucinogenic drink by the shamans of Amazonia to enter a trance, during sacred divination or healing rituals. This extremely ancient practice was already proven in pre-Colombian times.

In the Quechua language, aya means « spirit of the dead » and huasca means « liana ». Many Amazonian tribes know ayahuasca by other names: caapi in Tupi, natem in Jivaro, yajé in Tukano.

Ayahuasca is prepared as a decoction of a mixture of the bark and stems of a vine of the Banisteriopsis genus and rubiaceae of the Psychotria genus.

The psychotropic principle is due to these rubiaceae. Chemically, it is DMT (the alkaloid N,N-dimethyltryptamine), which is generally inactive when ingested orally, as it is degraded by the monoamine oxidases in the digestive tract. But the bark of the Banisteriopsis vine contains powerful inhibitors of these monoamines. The ayahuasca decoction releases the potency of DMT’s effects on the brain through the combination of two distinct substances working synergistically. It took the first shamans some knowledge of the pharmacopoeia.

DMT is highly hallucinogenic. Its chemical structure is close to psilocin and serotonin. It has been shown that the human body can also produce DMT naturally, through the pineal gland.

Shamanism, the first natural religion of mankind and widespread throughout the world, very early on found a link between certain natural substances, hallucinatory visions and the experience of imminent death. It was not until the 1960s that specialists in brain chemistry were able to objectify this link, identify the neurochemical mechanisms and neurotransmitters involved – without, however, answering the most important question.

Is the brain a purely self-centred organ, entirely immersed in its neurochemical microcosm? Or is it open to a back world, a world above, an elsewhere? Is the brain a simple machine operating locally, or is it also an interface, serving as an antenna, a gateway, a link with a higher universe?

From the facts reported above, two interpretations can reasonably be drawn.

The first interpretation is materialistic. Everything is chemical and electrical in the brain, dreams, visions, life, death. The brain, in its complexity, is essentially made up of a tangle of physico-chemical links, referring only to themselves, and produced by a kind of spontaneous generation.

The second interpretation, the one followed by the oldest religions of humanity, including shamanism and Vedism, is that the brain occupies the privileged place as the frontier between nature and the supernatural.

DMT is only a molecule, but it is also a kind of key that opens the door to the supernatural, and above all reveals the continuity and congruence of the links between the plants of the Amazonian forest, the brain cells, and the vision of the divine.

The materialist vision is content to note that the chemistry of the brain, in its complexity, can under certain conditions provoke extreme experiences.

This would be explained by the powerful affinity between certain molecules and neuroreceptors in the brain. Thus it is established that the active principle of Cannabis, THC (tetrahydrocannabinol), has a very high affinity for the CB1 receptor found on the membranes of brain cells (in the hippocampus, associative cortex, cerebellum, basal ganglia), spinal cord, heart, intestines, lungs, uterus and testicles.

But this explanation, all mechanical, does not reveal the link between this neurochemical affinity and the nature of the worlds revealed to the initiates, and also revealed to those who have actually experienced imminent death.

There is a priori no congruence between the experience of orgasmic pleasure, which James Olds showed as early as 1952 that it could be provoked ad libitum by stimulating the septal area of the brain, and the experience of a divine vision, or the certainty of having had a glimpse, however fleeting, of the beyond.

Yet both phenomena can be reduced, according to the materialist approach, to neurochemical mechanisms.

There are many other possible theories as to the origin of the higher phenomena of which the brain is capable, and in particular the appearance of consciousness. In a short, visionary book, the great American psychologist William James proposed a theory of the « transmission » of consciousness, as opposed to the theory of the « production » of consciousness by the brain alone.i

William James likens the brain to an ‘antenna’ capable of perceiving sources of consciousness located in the beyond. Of course, this option may seem fantastical to materialistic minds. It is today experimentally unprovable. But it is a promising research option, it seems to me. It allows us to draw a line, admittedly imprecise, but productive, between the primary forest, the neural interlacing, the galactic depths, and even between all that precedes them, perhaps explains them, and the whole world of phenomena.

Above all, this research option is not incompatible but, on the contrary, perfectly coherent with the immense fund of experiences, resources, testimonies, accumulated by all the religions of humanity since the origins of human consciousness.

All religions have prided themselves on contemplating the most intimate links of the mind and soul with higher realities. This is, for example, the theory of Zohar, which dates back to the Middle Ages, and which explicitly links the root of the human soul to the « Root of All Roots », that is to say, to the Master of all worlds.

iWilliam James. Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrine. The Ingersoll Lectures. Cambridege, 1898.“But in the production of consciousness by the brain, the terms are heterogeneous natures altogether; and as far as our understanding goes, it is as great a miracle as if we said, Thought is ‘spontaneously generated,’ or ‘created out of nothing.’ The theory of production is therefore not a jot more simple or credible in itself than any other conceivable theory. It is only a little more popular. All that one need do, therefore, if the ordinary materialist should challenge one to explain how the brain can be an organ for limiting and determining to a certain form a consciousness elsewhere produced, is to retort with a tu quoque, asking him in turn to explain how it can be an organ for producing consciousness out of whole cloth. For polemic purposes, the two theories are thus exactly on a par. But if we consider the theory of transmission in a wider way, we see that it has certain positive superiorities, quite apart from its connection with the immortality question.Just how the process of transmission may be carried on, is indeed unimaginable; but the outer relations, so to speak, of the process, encourage our belief. Consciousness in this process does not have to be generated de novo in a vast number of places. It exists already, behind the scenes, coeval with the world. The transmission-theory not only avoids in this way multiplying miracles, but it puts itself in touch with general idealistic philosophy better than the production-theory does. It should always be reckoned a good thing when science and philosophy thus meet. » 

Thought


In the Veda, Thought (manas) is one of the deepest metaphors of the Divine. Many other religions later celebrated the Divine Thought and sought to define some of its attributes. But reading in the Veda this original intuition, in all its emerging force, reinforces the idea that, for anyone, ones’ own thought, ones’ own faculty of thinking, has always been the source of a powerful astonishment, puts on the track of our origins, and uncovers the roots of our freedom.

« She in whom rest prayers, melodies and formulas, like the grapes at the hub of the chariot, she in whom is woven all the reflection of creatures, – the Thought: may what She conceives be favorable to me!”i

iṚgVéda X,71

Pa-Tu, l’Elohim des Anciens Egytiens


N. vient de mourir. La vallée du Nil verdoie. Le soleil est à son zénith, mais bientôt déclinera et disparaîtra, lui aussi, derrière l’horizon du désert, derrière le pays de l’Occident. Revivra-t-il le lendemain ? Revivra-t-il un jour ?

A la mise au tombeau de la momie, les psalmodies s’élèvent dans le petit matin.

Un Livre nous les a conservées. Son titre : « Portes de l’évocation des mânes ».

Les psaumes chantent « que N. sort, qu’il arrive dans Ker-Neter et fait partie de la suite d’Osiris, qu’il est nourri des mets d’Onnouwre le Justifié. »

Ker-Neter est le nom de la demeure des morts, et peut se traduire par ‘la Demeure divine inférieure’i. Onnouwre est un des noms d’Osiris. Il signifie ‘Être bon’, car Osiris est l’être bon par excellence, le Souverain bien’.

Les chants continuent. Ils disent que N. apparaît au jour, qu’il peut prendre toutes les formes qu’il lui plaît, qu’il porte désormais le nom d’Osiris N., qu’il a été justifié, qu’il est admis dans la demeure de la Sagesse.

On chante l’incroyable merveille et l’espoir fou, la résurrection de N., rendue possible par la puissance des paroles psalmodiées en accompagnement.

Isis avait montré la voie, qui avait rendu la vie à Osiris par ses paroles divines.

Les invocations rapportent à la famille du défunt, comme un reportage en direct, les premiers faits et gestes du nouveau défunt, dans sa nouvelle vie :

« L’Osiris N. dit : ‘Je suis Atoum, qui a fait le ciel, qui a créé tous les êtres, qui est apparu dans l’abîme céleste. Je suis Ra à son lever dans le commencement, qui gouverne ce qu’il a fait. Je suis Atoum, existant seul dans l’abîme céleste.’ »ii

Que signifie le nom d’Atoum ?

La racine du mot est tem, qui est le radical de la négation. Atoum le Dieu unique, suprême, Créateur de l’univers et de tous les êtres, ne peut se définir que négativement. Son nom est la négation de tout ce qu’il n’est pas. Théologie négative, apophatique, plus de trente siècles avant Plotin, Porphyre et Jamblique, et quarante-cinq siècles avant Jean de la Croix, Maître Echkart et Jacob Boehme.

Les noms divins Atoum comme Amoun sont apophatiques.

Les Anciens Égyptiens, deux mille ans avant le prophète Isaïe (« Vraiment tu es un Dieu qui se cache », Is 45,15), avaient donc déjà une certaine idée du Dieu caché. C’est d’ailleurs le sens d’un autre nom du Dieu : Amoun, ou Ammon, qui désigne le ‘Caché’, ou le ‘Transcendant’, l’ ‘Inaccessible’.

Le lieu de la demeure d’Atoum, cet être primordial, se nomme nu, mot déterminé par les hiéroglyphes du ciel et de l’eau. On le retrouve dans le mot copte noun par lequel furent, beaucoup plus tard, désignées les abîmes bibliques.iii

Dès le premier chant, on sait que N. est non seulement vivant, mais sauvé pour toujours, et surtout ´divinisé´ par participation à l’essence divine suprême, — que celle-ci porte le nom d’Osiris, de Ra ou d’Atoum, qui sont autant de manifestations de ses attributs.

La mélopée, funèbre et joyeuse à la fois, continue dans le brillant matin.

« Je suis le grand Dieu qui s’engendre Lui-même, je suis l’Eau, je suis l’abîme, père des dieux. »iv

Le Livre des morts commente chaque verset, comme une sorte de Talmud égyptien, deux ou trois mille ans avant les Talmuds de Babylone ou de Jérusalem.

« Il l’explique : Le grand Dieu qui s’engendre Lui-même, c’est Ra, c’est l’abîme, le père des dieux. »

Ce grand Dieu est-il Ra, dont le soleil est le signe ? Ou bien est-il aussi l’abîme primordial d’où sont engendrés les dieux ? N’est-il pas à la fois l’un et l’autre ?

Et quel est cet abîme ?

A la même époque, approximativement, et peut-être plus anciennement, vers le quatrième millénaire av. J.-C., à Sumer, on célébrait aussi l’Abysse, ou l’Abîme, comme figure de la divinité primordiale et originaire. Le nom sumérien de l’abysse est abzu, mot étymologiquement composé des cunéiformes AB 𒀊 ‘océan cosmique’ + ZU 𒍪, ‘connaître’.

On notera une sorte de dualité fondamentale réunie dans une unité transcendante.

Dualité du Tout cosmique ou de l’Océan primordial, AB, 𒀊, et du principe de la Sagesse et de la Connaissance, ZU, 𒍪.

L’abzu sumérien est aussi la demeure du Dieu Enki. Il est intéressant de souligner que le Dieu Enki , dieu de l’abîme originel, sera nommé plus tard Aya dans les langues sémitiques antiques, comme l’akkadien, – nom qui n’est pas sans analogie avec le nom hébreu יָהּ Yah de YHVH, qui représente les deux premières lettres יה du Tétragramme יהוה, et qui s’emploie dans l’expression הַלְלוּ-יָהּ Allélou Yah !v

L’idée sumerienne de l’abîme divin ne fut pas perdue, mais bien reprise par la Bible hébraïque, deux mille ans plus tard, avec d´autres notions cosmogoniques, mais aussi le récit du Déluge.

En hébreu, abysse se dit תְּהוֹם, tehom. Au début de la Genèse, alors que Dieu s’apprête à faire œuvre de Création, il est dit que des ténèbres couvraient « la face de l’Abîme »vi, עַל-פְּנֵי תְהוֹם, ‘al-pnéï tehom.

Et plus tard encore, le psalmiste, plongé en son tréfonds, implore : « et des abysses de la Terre remonte-moi ! »vii וּמִתְּהֹמוֹת הָאָרֶץ, תָּשׁוּב תַּעֲלֵנִי , vo-mi-tehomot ha-eretz tachouv ta ‘aléni.

On en déduit une sorte de permanence anthropologique de la notion,et son caractère quasi universel.

Pendant ce temps, sur le bord occidental du Nil, le chant continue d’étendre ses appels.

« C’est Ra qui crée son nom de Seigneur de la société des dieux. »viii

Le commentaire du Livre des morts explique :

« C’est Ra qui crée ses membres, ils deviennent les dieux associés à Ra. »

Emmanuel de Rougé commente le commentaire. « C’est une nouvelle manière d’envisager le dieu qui s’engendre lui-même. Cette formule nous explique comment les Égyptiens cherchaient à concilier leurs dieux multiples avec l’unité du premier principe, qu’ils affirment d’ailleurs d’une manière si absolue. Ces dieux associé à Ra sont des attributs. La société des dieux paraît impliquer dans son nombre parfait, neuf, c’est-à-dire trois fois trois, ou un pluriel d’excellence (…) Le terme qui correspond est pa-tu ; je le considère comme le participe du verbe pa (en copte PE) esse (être). Les principales variétés du mot sont pau-ti ou l’être double, considéré comme ´père et comme fils´, et pa-tu : la société des dieux adorés collectivement. On employait cette expression au singulier comme impliquant l’idée d’une unité complexe. C’est ainsi qu’on écrivait pa-tu aa-t, les dieux grande [sic]. La Genèse s’exprime d’une manière analogue dans les mots bara elohim, ‘créa les dieux’, où le sujet au pluriel gouverne un verbe au singulier.»ix

Le hiéroglyphe signifiant la « société des dieux », sorte d’équivalent égyptien de l’Elohim hébraïque s’écrit à l’aide de neuf symboles représentant chacun le mât totémique (qui à Sumer est aussi le symbole de la divinité suprême Inanna):

Hiérogyple de Pa-Tu, l’équivalent égyptien de Elohim

Ici, il est nécessaire de faire un petit développement sur ce point délicat mais essentiel.

Dans les langues sémitiques anciennes, il existe une règle, dont la grammaire de l’arabe classique a conservé la mémoire, selon laquelle le verbe, lorsqu’il précède son sujet exprimé, doit être mis toujours au singulier. Lorsque le sujet pluriel désigne des êtres doués de raison, on peut mettre le verbe au masculin ou au féminin singulier.x

Une autre règle stipule que les sujets pluriels d’êtres animés ‘non-humains’, tels que les dieux gouvernent aussi des verbes au singulier.

Notons incidemment que les femmes au pluriel gouvernent aussi les verbes au singulier, règle qui s’observe encore de nos jours dans l’arabe classique, mais dont l’hébreu moderne a perdu le souvenir

Un argument souvent employé (par des personnes ignorant les règles grammaticales des anciennes langues sémitiques) soutient que le mot elohim (à savoir le pluriel de el, dieu) dans l’expression de la Genèse berechit bara elohim, (בְּרֵאשִׁית, בָּרָא אֱלֹהִים) ‘Dans le commencement, Elohim créa’, Gn 1,1 ) doit être compris comme un singulier, puisque le verbe bara ‘créa’ est à la 3ème personne du singulier. Cette ligne d’argumentation permet alors de conclure que le pluriel elohim désigne bien en réalité un Dieu unique, dont le nom est au pluriel.

Or du point de vue de la grammaire des anciennes langues sémitiques, le premier verbe de la Genèse, bara, précède son sujet, donc il est nécessairement au singulier, que Elohim soit un singulier ou un pluriel.

Par ailleurs Elohim est morphologiquement, avec sa désinence plurielle en –im, un pluriel d’être animés non-humains, comme le sont des divinités.

Les règles de la grammaire indiquent que ce type de pluriel gouverne toujours les verbes au singulier.

Il est fort révélateur de trouver, dans l´Egypte ancienne, une règle grammaticale comparable, celle d’un pluriel qui gouverne grammaticalement le singulier, dans le texte hiéroglyphique du Livre des Morts.

Continuons d’écouter la prière des Morts, par laquelle retentit la voix de N. comme venant de l’au delà, rassurer les vivants.

« Je suis celui qu’on n’arrête pas, parmi les dieux ».

N. parle comme s’il était Atoum qui poursuit sa route inarrêtable.

Le Livre des Morts a en effet ce commentaire : « C’est Atoum dans son disque ; autrement c’est Ra dans son disque, lorsqu’il luit à l’horizon oriental du ciel. »xi

Rougé commente : « Je pense qu’il s’agit de la force souveraine du Dieu suprême ; la glose conçue dans l’esprit d’un sabéisme complet l’applique aux deux soleils : Atoum, la forme obscure, précédant toujours Ra, le soleil lumineux. »xii

Là encore, il ne s’agit pas de deux dieux, ou de deux soleils, mais d’un seul Dieu, radicalement affirmé dès le premier verset comme unique et suprême, ce qui n’empêche pas cette unicité d’être compatible avec une certaine dualité, dont le symbole solaire est une illustration, par ses deux aspects, l’un diurne, l’autre nocturne, – l’un visible, l’autre caché (le soleil obscur qui continue son voyage solitaire dans la Nuit cosmique).

Cette dualité traduit une idée plus anthropologique qu’astronomique, la dualité père-fils, ou engendreur-engendré.

C’est aussi, par anagogie, une idée fondamentalement théologique.

Dans la religion égyptienne ancienne, le grand Dieu, unique et suprême, est cependant, d’une certaine manière, ´duel´, puisqu´il se définit comme celui qui toujours « s’engendre lui-même. »

Là encore, on trouve une réminiscence de cette intuition fondamentale, dans la Bible hébraïque, quelques deux mille ans plus tard, avec la parole de YHVH s’adressant à Moïse:

אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה

« Je serai qui je serai. » (Ex 3,14)

______

iEmmanuel de Rougé. Études sur le rituel funéraire des anciens Égyptiens. Librairie académique Didier, Paris, 1860, p.40

iiIbid. p.41. Verset 1 du Chapitre 17 du Rituel funéraire (aussi appelé Livre des Morts). La version rapportée ici est celle du manuscrit n° 3087 conservé au Louvre.

iiiIbid p.41

ivIbid p.42. Verset 2 du Chapitre 17 du Rituel funéraire

vPs 113 – 118

viGn 1,2

viiPs 71,20

viiiIbid. p.43. Verset 3 du Chapitre 17 du Rituel funéraire

ixIbid p.43

xCf. André d’Alverny. Cours de langue arabe. Ed. Dar El-Machreq, Beyrouth, 1999, p.47, § 43

xiIbid. p.43. Verset 4 du Chapitre 17 du Rituel funéraire

xiiIbid p.44

Loving Word


« In the beginning was the Word » (Jn 1,1)

More than thousand years before the Gospel of John, the Veda was already considering the Word as having a life of its own, a divine essence. The Vedic Word was a Divine Person. The Vedic Word was a prefiguration of the Psalms of David where, as in the Veda, Wisdom is personified as a female figure associated with the One God.

The Word (vāc) is the very essence of the Veda. « More than one who sees has not seen the Word. More than one who hears does not hear it. She has opened her body to him as she did to her husband, a loving woman in rich attire.”i

The Word, or Wisdom, or Vāc, is like the loving Sulamite of the Song of songs.

Those who know will understand.

iṚgVeda X,71

Elle a vu la Vie à Avila


D’abord il y a le courage. Il ne faut pas craindre la peur. La terreur n’est rien, pour qui entreprend, d’un seul élan, ce long voyage, dans une obscurité totale, et se coupant apparemment de toutes choses terrestres.

« Pensez-vous que ce soit peu de choses et qu’il faille peu de courage lorsque l’âme se voit privée de ses sens et se croit séparée de son corps, sans comprendre ce qu’elle devient ? Il faut que Dieu accorde à l’âme une si haute faveur, lui donne encore le courage nécessaire. »i

Ensuite, il y a la dureté. Il faut être plus que fort, il faut être dur comme du basalte, durci dans les volcans premiers. Il s’agit d’affronter un tel feu, qu’une âme trop tendre brûlerait trop tôt pour sentir seulement l’évanouissement instantané de son néant.

« Je ne suis point tendre, et j’ai, au contraire, le cœur si dur que cela me cause quelque fois de la peine. »ii

Sont nécessaires trois instruments de navigation. La connaissance. L’humilité. Le mépris.

La connaissance ne cesse de s’agrandir au fur et à mesure du voyage. Plus on avance, plus les perspectives s’ouvrent, et l’avancée s’accélère. Le mathématicien dira : ‘progression géométrique !’. Le poète pensera : ‘plonger au fond du gouffre pour trouver du nouveau !’. Le philosophe rêvera : ‘vivre la mort, mourir la vie’.

« Le démon ne saurait lui donner les trois choses que je vais dire, et qu’elle possède à un très haut degré.

La première, une connaissance de Dieu qui, à mesure qu’il se découvre, nous communique une idée plus haute de sa grandeur.

La seconde, la connaissance de nous-même et un sentiment d’humilité, à la seule pensée qu’une créature, qui n’est que bassesse en comparaison de l’auteur de tant de merveilles, ait osé l’offenser et soit encore assez hardie pour le regarder.

La troisième, un souverain mépris pour toutes les choses de la terre. »iii

Le danger est extrême. Est engagé l’enjeu même, – la mort, la mort absolue, sans retour. Danger d’autant plus menaçant qu’on ne redoute alors plus la mort, mais qu’on la désire, telle une luciole le feu. Il ne faut pourtant pas mourir, mais on le voudrait. Ce serait l’erreur fatale, que de succomber à cet appel intempestif. Et on la désire de toute son âme.

« Sa vie est un dur tourment quoique mêlé de délices, et elle soupire très vivement après la mort. Aussi demande-t-elle à Dieu, avec des larmes fréquentes, de la retirer de cet exil. Tout ce qu’elle voit la fatigue ; elle ne trouve de soulagement que dans la solitude. »iv

La mort est à la portée. Mais elle tarde. Où se tapit-elle ? Dans l’amour ? Dans la parole ? Non, elle se tient au centre de l’âme. Comme un cancer minuscule, qui voudrait grandir, tout dévorer.

« Ici, l’âme se trouve embrasée d’un tel amour, que très souvent, à la moindre parole qui lui rappelle que la mort tarde à venir, soudain, sans savoir ni d’où ni comment, il lui vient un coup, et comme une flèche de feu (…) La blessure est pénétrante. Et cette blessure, à mon avis, n’est point faite à l’endroit où nous ressentons les douleurs ordinaires, mais au plus profond et au plus intime de l’âme, à l’endroit où le rayon de feu, en un instant, réduit en poussière tout ce qu’il rencontre de notre terrestre nature. »v

L’âme est en soi un monde. Et, le croirez-vous ? C’est même un monde plus vaste que l’univers entier. Cela semble impossible. Et pourtant ça l’est. C’est un monde si vaste qu’il contient même le Tout qui, pour sa part, contient tout. Ceux qui savent comprendront. Le Tout est en tous, et réciproquement. Fi de la logique booléenne.

« Nous devons, mes filles, nous représenter l’âme, non pas comme un coin du monde étroit et resserré, mais comme un mode intérieur, où se trouvent ces nombreuses et resplendissantes demeures que je vous ai fait voir ; il le faut bien, puisqu’il y a dans cette âme une demeure pour Dieu lui-même. Or, lorsque Notre Seigneur veut accorder à une âme la grâce de ce mariage divin, il l’introduit d’abord dans sa propre demeure. Déjà sans doute, il s’était uni cette âme soit dans les ravissements, soit dans l’oraison d’union. Dieu l’introduit donc dans sa demeure par une vision intellectuelle. Comment se fait cette représentation, je l’ignore ; mais elle se fait. »vi

Quelle est cette ‘demeure’ ? C’est la ‘septième’. Quelle est cette ‘septième demeure’ ? Il y a là un souvenir extrêmement ancien, sans doute inscrit dans nos gènes humains depuis le Paléolithique, ou même bien avant, l’homme-oiseau, le chamane de Lascaux en témoigne. J’en veux pour preuve, pour ce qu’elle indique de permanence dans la psyché humaine, la figure d’Inanna, la Divinité sumérienne de l’amour, de la guerre et de la sagesse. Il y a six mille ans, à Sumer, fut composé le récit du voyage d’Inanna sous terre, sa quête dans l’abysse primordial, au royaume de Kur, où règne la mort. Elle dut franchir successivement sept portes, fortement gardées, se dépouillant à chaque fois d’une pièce de ses habits, pour enfin arriver, entièrement nue, devant la Divinité de la Mort.

Dans les traditions juives et chrétiennes, de célèbres aventuriers de l’impossible eurent aussi l’heur de monter fort haut, ou bien de descendre très bas.

Hénoch, on ne sait jusqu’à quel ciel il allavii. Élie, non plusviii. Jonas plongea au fond de l’Abîmeix.

S. Paul a révélé, dans sa manière cryptique, son ravissement au ‘troisième ciel’x. Pas mal ! Mais en l’occurrence Paul put peu, ou moins que d’autres, qui parlent du ‘septième ciel’.

Qu’importe le nombre, pourvu qu’on ait l’ivresse d’avancer dans la profondeur, ou de s’élever dans la hauteur.

Il reste que le chiffre 7 a cette vertu anthropologique, universelle. Même en Asie, au Japon ou en Chine, on célèbre encore aujourd’hui le mariage mystique des deux Constellations divines, la Tisserande et le Bouvier, le septième jour du septième mois de l’année.

« Lorsqu’il plaît à Notre Seigneur d’avoir compassion d’une âme qu’il s’est choisie pour épouse et qui souffre si fort du désir de le posséder, il veut, avant le mariage spirituel, la faire entrer dans cette septième demeure qui est la sienne. Car le Ciel n’est pas son seul séjour, il en a aussi un dans l’âme, séjour où il demeure lui seul et que l’on peut nommer un autre ciel. »xi

Il y a une autre analogie à caractère universel qu’il convient de rapporter ici, celle de l’idée générale d’abysse ou d’abîme.

Ces mots viennent du grec « abyssos » (άβυσσος) qui signifie « sans fond ». Le terme est repris en latin et devient « abyssus », puis à la forme superlative « abyssimus », d’où en français « abysme » puis « abîme »

En sumérien, abysse se dit abzu, mot étymologiquement composé des cunéiformes AB 𒀊 ‘océan cosmique’ et ZU 𒍪, ‘connaître’. L’abzu est la demeure de la Divinité Enki. Il est intéressant de souligner que ce Dieu Enki sera nommé plus tard Aya dans les langues sémitiques antiques, comme l’akkadien, – nom qui n’est pas sans analogie avec le nom hébreu יָהּYah (l’un des noms bibliques de YHVH), qui représente les deux premières lettres יה du Tétragramme יהוה, et qui s’emploie dans l’expression הַלְלוּ-יָהּ Allélou Yah !xii

En hébreu, abysse se dit תְּהוֹם, tehom. Au début de la Genèse, il est dit que des ténèbres couvraient « la face de l’Abîme »xiii, עַל-פְּנֵי תְהוֹם, ‘al-pnéï tehom. Le psalmiste, plongé en son tréfonds, implore : « et des abysses de la Terre remonte-moi ! »xiv וּמִתְּהֹמוֹת הָאָרֶץ, תָּשׁוּב תַּעֲלֵנִי , vo-mi-tehomot ha-eretz tachouv ta ‘aléni. Jonas se remémore: « l’Abîme m’entourait »xv, תְּהוֹם יְסֹבְבֵנִי , tehom yeçovvéni.

Dans le mysticisme allemand, le concept d’abîme a été décliné avec les moyens propres à la langue allemande, qui jouit de sa souplesse prépositionnelle : Abgrunt, Ungrund et Urgrund. Maître Eckhart et Jacob Boehme, puis plus tard, Schelling, Hegel et Heidegger ont magistralement joué avec l’idée d’abîme, et le concept du « Sans-fond ».

Maître Eckhart, dominicain allemand du début du 14ème siècle, développe une théologie négative et mystique de l’Abgrunt (l’Abîme). L’âme humaine est « capable » de retrouver en elle sa propre origine, son essence primordiale, ce qu’elle était elle-même avant toute création, c’est-à-dire son fond originel (Grunt ,dans sa graphie médiévale, mot devenu plus tard Grund). En ce fond primordial, qui n’est justement pas un fond (Grunt) mais un Sans-Fond (Ab-Grunt) elle peut s’efforcer de rejoindre Dieu dans son infinité.

L’Abîme, chez Jacob Böhme, est aussi l’image négative, apophatique, de l’origine. L’origine est définie négativement comme ce qui « n’a ni fond, ni commencement, ni lieu », comme un « Un-Rien ».xvi

Après avoir introduit le concept d’Ungrund (le « Sans-fond »), Böhme établit l’existence d’une « volonté sans-fond (Ungrund), incompréhensible, sans nature et sans créature […] qui est comme un Rien et pourtant un Tout […] qui se saisit et se trouve en soi-même et qui enfante Dieu de Dieu »xvii

Plus proche de nous, Heidegger analyse l’abîme dans lequel Rilke est censément « descendu ».

« Rainer Maria Rilke est-il un poète en temps de détresse ? Quel est le rapport de son dire poétique avec l’indigence de l’époque ? Jusqu’où descend-il dans l’abîme ? Jusqu’où le poète parvient-il, une fois posé qu’il va aussi loin qu’il le peut ? »xviii

Et Jankélévitch, dans son livre La Mort, reprend lui aussi cette métaphore inépuisable – et incomblable :

« Dieu est une sorte de rien abyssal, et pourtant la vérité ne s’abîme pas dans cet abîme, ni ne s’écroule dans ce précipice »xix.

Après ce court développement, et peut-être mieux pénétré de la puissance métaphorique de l’abîme, on lira sous une autre lumière ce que « cette personne » dit avoir vu à Avila :

« Elle voit clairement (…) qu’elles sont dans l’intérieur de son âme, dans l’endroit le plus intérieur, et comme dans un abîme très profond ; cette personne, étrangère à la science, ne saurait dire ce qu’est cet abîme si profond, mais c’est là qu’elle sent en elle-même cette divine compagnie. »xx

Que voit-elle exactement ?

« Elle n’avait jamais vu le divin maître se montrer ainsi dans l’intérieur de son âme. Il faut savoir que les visions des demeures précédentes diffèrent beaucoup de cette dernière demeure ; de plus, entre les fiançailles et le mariage spirituel, il y a la même différence qu’ici-bas entre de simples fiancés et de vrais époux (…) Il n’est plus question ici du corps que si l’âme en était séparée, et que l’esprit fût seul. Cela est surtout vrai dans le mariage spirituel parce que cette mystérieuse union se fait au centre le plus intérieur de l’âme, qui doit être l’endroit où Dieu lui-même habite. Aucune porte là, dont il ait besoin pour entrer. »xxi

L’image du mariage, par contraste avec celle de « simples » fiançailles, est puissamment évocatrice. Le Cantique des cantiques nous avait certes habitués à des métaphores d’une telle crudité, que l’on ne peut guère s’étonner d’en retrouver des échos, voilés, et nettement plus chastes, sous la plume d’une nonne du seizième siècle.

Le mariage mystique est entièrement consommé.

« L’âme, ou mieux l’esprit de l’âmexxii, devient une même chose avec Dieu. Afin de montrer combien il nous aime, Dieu, qui est esprit lui aussi, a voulu faire connaître à quelques âmes, jusqu’où va cet amour, (…) il daigne s’unir de telle sorte à une faible créature, qu’à l’exemple de ceux que le sacrement de mariage unit d’un lien indissoluble, il ne veut plus se séparer d’elle. Après les fiançailles spirituelles, il n’en est pas ainsi, plus d’une fois on se sépare. De même, après l’union, car bien que l’union consiste à réunir deux choses en une seule, et définitive, ces deux choses peuvent être disjointes et aller chacune de leur côté (…) Dans le mariage spirituel, au contraire, l’âme demeure toujours avec Dieu dans le centre dont j’ai déjà parlé. »xxiii

Dans la religion grecque, Zeus s’unit à Héra, et la métaphore poétique qui en rend compte est celle de la pluie qui féconde la terre.

Une métaphore analogue est employée par la mystique d’Avila. Mais la pluie s’unit non à la terre, mais à l’eau vive.

« L’union du mariage spirituel est plus intime : c’est comme l’eau qui, tombant du ciel dans une rivière, ou une fontaine, s’y confond tellement avec l’autre eau qu’on ne peut plus ni séparer ni distinguer l’eau de la terre et l’eau du ciel ; c’est encore comme un petit ruisseau qui entrerait dans la mer et s’y perdrait entièrement. »xxiv

Cette image de l’humble ru qui finit par se fondre à la mer, – avant de monter au ciel, appelé par le soleil, me fait penser à ce poème de Swinburne :

« From too much love of living
From hope and fear set free,
We thank with brief thanksgiving
Whatever gods may be
That no life lives for ever;
That dead men rise up never;
That even the weariest river
Winds somewhere safe to sea. 
»xxv

Ce poème est dédié à Proserpine, déesse de la Mort.

L’eau qui se joint à l’eau, et le ru à la mer, – à Avila, c’est la Vie.

iThérèse d’Avila. Le château intérieur. Trad. de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Rivages Poche. 1998, p.261

iiIbid. p. 268

iiiIbid. p. 260

ivIbid. p. 262

vIbid. p. 322-323

viIbid. p. 339-340

viiGn, 5,24

viii2 R 2,11

ixJon 2,6

x2 Cor 12,2

xiIbid. p. 337

xiiPs 113 – 118

xiiiGn 1,2

xivPs 71,20

xvJon 2,6

xviJ. Böhme, De la signature des choses (De signatura rerum, oder Von der Geburt und Bezeichnung aller Wesen, 1622), VI, 8.

xvii Jacob Böhme 1623, repris dans König 2006, p. 52.

xviii « Ist R.M. Rilke ein Dichter in dürfitiger Zeit ? Wie verhält sich sein Dicthen zum Dürftigen der Zeit ? Wie eit reicht es in den Abgrund ? Wohin kommt der Dichter, gesetzt dass er dahin geht, wohin er es kann ? », Martin Heidegger, « Wozu Dichter ? », in Holzwege, Klostermann, Frankfurt a.M, 1963 (4), p. 252 ; « Pourquoi des poètes ? » in Chemins qui ne mènent nulle part, traduction Wolfgang Brokmeier, Gallimard, Paris, 1986, p. 329.

xixV. Jankélévitch, La mort, Paris, Flammarion, 1966.

xxThérèse d’Avila. Le château intérieur. Trad. de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Rivages Poche. 1998, p.341

xxiIbid. p. 346

xxii Une expression comparable se retrouve dans le Zohar, qui explique que la Sagesse ou Ḥokhmah, est symbolisée par la 1ère lettre du Tétragramme, c´est-à-dire la lettre Yod י , et qu’elle est aussi appelée le « souffle du souffle ». Voir mon article https://metaxu.org/2020/10/11/la-sagesse-et-י/

xxiiiThérèse d’Avila. Le château intérieur. Trad. de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Rivages Poche. 1998, p.347-348

xxivIbid. p. 349

xxvAlgernon Charles Swinburne. The Garden of Proserpine

Infinite


The idea of an infinite, hidden God, on whom everything rests, was conceived by Mankind long before Abraham or Moses. The Veda testifies that this idea was already celebrated millennia before these famous figures.

« Manifest, It is hidden. Ancient is Its name. Vast is Its concept. The whole universe is based on It. On It rests what moves and breathes. (…) The Infinite is extended in multiple directions, the infinite and the finite have common borders. The Guardian of the Heavenly Vault runs through them, separating them, He who knows what has passed and what is to come. (…) Without desire, wise, immortal, born of Himself, satiating Himself with vital sap, suffering from no lack – He who has recognized the Ātman, wise, not of old age, always young, does not fear death.”i

iA.V. X, 8

YHVH’s Temounah


The Hebrew word תְּמוּנָה (temounah) has three meanings, according to Maimonides.

Firstly, it refers to the shape or figure of an object perceived by the senses. For example: « If you make a carved image of the figure (temounah) of anything, etc., it is a form or figure of an object perceived by the senses. « (Deut. 4:25)

Then, it may describe imaginary figures and thoughts that may occur in the imagination: « In thoughts born of night visions, etc. »(Jb. 4:13). This passage from Job ends by using the word temounah: « A figure (temounah), whose features were unknown to me, stood there before my eyes. « (Jb. 4:16). This means, says Maimonides, that there was a ghost before Job’s eyes, appearing while he was sleeping.

In its third sense, this word means the idea perceived by the intelligence. It is in this sense, says Maimonides, that one can use temounah when speaking of God, as in this passage: « And he beholds the figure (temounah) of the Lord (YHVH). « (Num. 12:8).

Maimonides comments as follows: “That is to say, he [Moses] contemplates God in his reality.”

In this famous passage, God speaks in the first person singular: “I speak to him [Moses] face to face, in evidence, not in riddles.”

Then, immediately afterwards, God speaks of Himself in the third person: « and he [Moses] sees the form (temounah) of YHVH. »

Maimonides comments: « The doctors say that this was a reward for having first ‘hidden his face so as not to look at God’ (Berakhot 7a) ».

Indeed, during the burning bush episode: “Moses hid his face, for he was afraid to look towards God” (Ex. 3:6)

But Maimonides is silent on the fact that the Berakhot treatise reports opposing opinions on this subject.

Rabbi Yehoshua ben Korḥa interprets negatively that Moses first hid his face and then asked God to show him His « glory » (Ex. 33:18). Consequently, God denies him this privilege.

On the contrary, Rabbi Shmuel bar Naḥmani and Rabbi Yonatan believe that Moses’ discretion when God appeared in the burning bush was rewarded in three ways. Firstly, his face « shone » when he came down from the mountain (Ex. 34:29). Secondly, the Israelites « were afraid to approach him » (Ex. 34:30). Thirdly, Moses could « see the form (temounah) of YHVH » (Num. 12:8).

It is difficult to say anything new after the doctors of the Talmud and Maimonides. I will try anyway.

The word תְּמוּנָה (temounah) has as its verbal root מוּן, moun, “to furrow, split; to invent, fabricate, lie”i. The letter taw, initial of temounah, gives the word its substantive form. But if one swaps this taw with the teth of the Hebrew alphabet, one gets the word themounah. And curiously enough, the word thamana, טָמַן, means precisely « to hide, to bury ».

I find it very surprising that Moses “hides” (thamana) his face in order not to see the temounah of God. And that by “hiding” (thamana) his face, he was precisely granted the privilege of seeing YHVH’s temounah…

One may still want to ask: was YHVH’s temounah a figure, a vision or an idea?

Admittedly, the etymological root of the word temounah is not very reassuring, as it evokes invention, fabrication or lies…

We may want to re-read Num 12:6-8 with extra attention:

“If there is a prophet among you, it is in a vision ( בַּמַּרְאָה , ba-mar’ah) that I reveal myself to him, it is in a dream (בַּחֲלוֹם , ba-ḥalom) that I speak to him. It is not so with my servant Moses, all my house is entrusted to him. I speak to him face to face, (פֶּה אֶל-פֶּה , pê êl-pê), in evidence, (מַרְאֶה , mar’êh), not in riddles, and he sees the temounah of YHVH.” (Numbers 12:6-8).

It is said explicitly, here, that Moses is not just like other prophets, and that consequently, God did not reveal Himself to Moses “in a vision” (ba-mar’ah) or “in a dream” (ba-ḥalom).

However God revealed Himself as “mar’êh” and as “temounah”. What do these words really mean?

The word מַרְאֶה , mar’êh, means in fact « vision », but also « mirror ». The first meaning is found in Dan 10:7, « They did not see the vision » and in Ez 8:3, « In visions of God » (בְּמַרְאוֹת אֱלֹהִים , be-mar’ot Elohim). The second meaning is found in Ex 38:8, « with the mirrors of the women ».

Given the context, it seems probable that the meaning found in Daniel and Ezechiel (‘vision’) must prevail here, though this meaning still seem to contradict Num 12:6.

The translation of mar’êh by « evidence » is also a possible option, but there still may be an ambiguity, if the « vision » is seen like in a « mirror ».

The King James translation of Num 12:8 gives :

« With him will I speak mouth to mouth, even apparently, and not in dark speeches; and the similitude of the LORD shall he behold. »

That translation does not really help to eradicate a doubt about the real nature of the mar’êh and of the temounah.

So, did Moses “see” YHVH “apparently”, or in a “vision”, or like “in a mirror”, or “in evidence” ?

What we just know is that Moses did not “see” the temounah of YHVH ( תְמֻנַת יְהוָה ), “by a vision” or “in a vision” (ba-mar’ah).

We also know that Moses did not “see” but did “contemplate” (יַבִּיט , yabit) “a vision” (mar’êh), – directly, without the preposition בַּ, i.e. without any intermediary.

Moses contemplated a pure and intelligible idea, perceived by his intelligence, his soul.

iCf. Ernest Klein. A Comprehensive Etymological Dictionary of the Hebrew Language for Readers of English. Carta Jerusalem & The University of Haifa. 1987

Eternal Birth


Man is an “intermediate being”, said Plato, “between the mortal and the immortal”i. This obscure expression can be understood in several senses.

Man is constantly on the move. He goes up and down. He ascends towards ideas he doesn’t quite understand, and he descends towards the matter he has forgotten and which reminds him of her. Systole and diastole of the soul. Breathing of the body, inhalation, exhalation of the spirit.

The ancients had formed words that can help to understand these opposite movements. The Greek word ἒκστασις (extasis), means « coming out of oneself ». In « ecstasy », the spirit « comes out » of the body, it is caught in a movement that carries it away. Ecstasy has nothing to do with what is called « contemplation », which is immobile, stable, and which Aristotle called θεωρία (theoria).

The meaning of the word θεωρία as « contemplation, consideration » is rather late, since it only appears with Plato and Aristotle. Later, in Hellenistic Greek, the word took on the meaning of « theory, speculation », as opposed to « practice ».

But originally, θεωρία meant « sending delegates to a religious festival, religious embassy, being a theorist ». The « theorist » was the person going on a trip to consult the oracle, or to attend a religious ceremony. A « theory » was a religious delegation going to a holy place.

Ecstasy is an exit from the body. The theoria is a journey out of the homeland, to visit the oracle of Delphi. These words therefore have one thing in common, that of a certain movement towards the divine.

They are images of the possible movement of the soul, vertically or horizontally, as ascent or approach. Unlike the theoria, which denotes a journey of the body in the literal sense, ecstasy takes the form of a thought in movement outside the body, traversed by lightning and dazzle, always aware of its weakness, its powerlessness, in an experience which is beyond it, and which it knows it has little chance of really grasping, little means of fixing it in order to share it on its return.

The word ecstasy is the minimal trace of a kind of experience that is difficult to understand for those who have not lived it. It is not simply a matter of « ascending » to higher or even divine realities. When the soul moves into these generally inaccessible regions, she encounters phenomena that are absolutely dissimilar to anything she has ever observed on earth, in her usual life. She runs an infinitely fast race, in pursuit of something that is always ahead of her, and which draws her further and further away, into an ever-changing elsewhere, and which projects her to an infinite distance of what she has ever experienced.

Human life cannot know the end of this incredible race. The soul, which is given the experience of ecstasy, understands by experience the possibility of such a search. She will always remain marked by her ‘election’, by the gift given to her of a striking flight towards a reality that is forever elusive.

It is interesting to question the texts that report ecstasies that have had the effect of changing the course of history, and to analyze their differences.

In his comments on the experience of ecstasyii, Philo considers that Moses, despite the fame and the power of his visioniii, did not have access to the full understanding of the divine powers.

Philo then sought in the vision of Jeremiah, with more success, the traces of a greater penetration of these powers.

Moving forward in these fields is a random and delicate undertaking. The texts are difficult, they resist interpretation.

“This is how the word of God was addressed to Jeremiah”iv.

This is a restrained way of giving an account of what was, one might think, originally an ecstasy. Reading these lines, one can guess at its hold.

“Dominated by your power, I lived in isolation.”v

Other prophets expressed the marks of their ecstasy in other metaphors. Ezekiel says that « the hand of God came »vi upon him, or that the spirit « prevailed ».vii

When ecstasy is at its height, the hand of God weighs more than usual:

“And the spirit lifted me up and carried me away, and I went away sorrowful in the exaltation of my spirit, and the hand of the Lord weighed heavily on me.”viii

The definition of ‘ecstasy’ according to the National Center for Textual and Lexical Resource (CNRTL) is as follows:

“A particular state in which a person, as if transported out of himself, is removed from the modalities of the sensible world by discovering through a kind of illumination certain revelations of the intelligible world, or by participating in the experience of an identification, of a union with a transcendent, essential reality.”

This definition speaks of enlightenment, identification or union with transcendental realities. But what do these words really cover?

According to other testimonies, ecstasy, of mystical essence, seems infinitely more dynamic, more transforming. It draws its principle and its energy from the intuition of the divine infinite and from participation in its movement.

Ecstasy is more a race than a stasis, more a dazzle than an illumination.

Bergson, the philosopher of movement, paradoxically gives a rather static, ‘arrested’ image of ecstasy: “The soul ceases to turn on herself (…). She stops, as if she were listening to a voice calling out to her. (…) Then comes an immensity of joy, an ecstasy in which she is absorbed or a rapture which she undergoes: God is there, and it is in her. No more mystery. Problems fade away, obscurities dissipate; it is an illumination.”ix

It is not known whether Bergson knows from real personal experience what he is talking about.

One only has to pay attention to the testimonies of Blaise Pascal or S. John of the Cross, to guess that ecstasy cannot be so luminously static. Taken to such an elevation, ecstasy has a fiery power that carries away all certainty, all security, and even all illumination.

Ecstasy dazzles like a primal dive into the center of Light. And the worlds, all the worlds, are then only like tiny quantum hairs emanating from a divine Black Hole.

It is difficult to explain in audible words, in palpable images, the infinite rapture of the soul, when she is given to see her own, eternal, birth.

iPlato. Symposium.

iiPhilo. De Monarch. I, 5-7

iiiEx 33, 18-23

ivJer. 14,1

vJer. 15,17

viEz. 1,3

viiEz. 3,12

viiiEz. 3,14

ix H. Bergson, Deux sources, 1932, p. 243.

Finding Knowledge in Death


In the Book of Genesis, God creates man in two different ways. Two words, עֲשֶׂה ‘ésêh, « to make » and יָצָר yatsar, « to form » are used, at two distinct moments, to indicate this nuance.

« And God said: Let us make man in our image, after our likeness » (Gen. 1:26). The Hebrew word for « let us make » is נַעֲשֶׂה from the verb עֲשֶׂה ‘ésêh.

And in the second chapter of Genesis we read:

« And the Lord God planted a garden eastward in Eden, and there he put the man whom he had formed. « (Gen. 2:8) The Hebrew word for « formed » is: יָצָר , yatsar.

What does this difference in vocabulary teach us?

The verb עֲשֶׂה means “to make” but has several other nuances: “to prepare, arrange, care, establish, institute, accomplish, practice, observe.” This range of meanings evokes the general idea of realization, accomplishment, perfection.

The verb יָצָר means “to form, to fashion” but also has an intransitive meaning: “to be narrow, constricted, embarrassed, afraid, tormented”. It evokes an idea of constraint, of embarrassment.

It is as if the first verb (« to make ») translated the point of view of God creating man, and as if the second verb (« to form ») expressed the point of view of man who finds himself in the narrow « form » imposed to him, with all that it implies of constraint, tightness and torment.

The Book of Genesis twice cites the episode of the creation of man, but with significant differences.

Firstly, God « places » (וַיָּשֶׂם שָׁם ) a man “whom he had formed « (Gen. 2,8) in the Garden of Eden. A little later, God « establishes » (וַיַּנִּח ) a man there to be the worker and the guardian (Gen. 2,15).

Philo interprets this reference to two different “placement” or “establishment” of “man” as follows: the man who tills the garden and looks after it, is « the man [whom God] has made », and not the man whom he has « formed ». God « receives the former, but drives out the latter.”i

Philo introduces a distinction between the « heavenly » man and the « earthly » man. « The heavenly man was not formed, but made in the image of God, and the earthly man is a being formed, but not begotten by the Maker. »ii

One can understand thusly: God first « formed » a man and « placed » him in the garden. But this man was not deemed worthy to cultivate it. God drove him out of the Garden of Eden. Then He « established » the man whom He « made » in his place.

Philo adds: « The man whom God has made is different, as I have said, from the man who has been formed: the formed man is earthly intelligence; the man who has been made is immaterial intelligence. »iii

So it was just meant to be a metaphor. There are not two kinds of men, but rather two kinds of intelligence in the same man.

« Adam is the earthly and corruptible intelligence, for the man ‘in the image’ is not earthly but heavenly. We must seek why, giving all other things their names, he did not give himself his own name… The intelligence that is in each of us can understand other beings, but it is incapable of knowing itself, as the eye sees without seeing itself. »iv

The « earthly » intelligence thinks all beings but does not understand itself.

God takes up his work again, and endows man with a « celestial » intelligence. He then has new troubles, since this new man disobeys him and eats of the fruit of the « tree of the knowledge of good and evil ».

It can be argued that without this « heavenly » intelligence, man could not have eaten and known good and evil.

Another question: Was this tree really in the Garden of Eden?

Philo doubts it, because God has said: « But of the tree of the knowledge of good and evil, you shall not eat of it.”

This is (grammatically) not an order, but just a factual statement. Philo infers that « this tree was therefore not in the garden ».v

This can be explained by the nature of things, he argues: « It [the tree] is there by substance, it is not there in potency. »

In other words, the “tree” is apparently there, but not really its “fruit”.

More philosophically: knowledge is not to be found in life. Knowledge is only to be found “in potency”, i.e. in death.

For the day that one eats of the fruit of the tree of knowledge is also the day of death, the day of which it is said, « You shall die of death » מוֹת תָּמוּת, mot tamut, (Gen. 2:17).

Why this pleonasm, “to die of death”, in the biblical text?

« There is a double death, that of man, and the death proper to the soul; that of man is the separation of soul and body; that of the soul, the loss of virtue and the acquisition of vice. (…) And perhaps this second death is opposed to the first: this one is a division of the compound of body and soul; the other, on the contrary, is a meeting of the two where the inferior, the body, dominates, and the superior, the soul, is dominated. »vi

Philo quotes here the last part of the fragment 62 of Heraclitus: “ Immortals are mortal, mortals immortal, living their death, dying their life ».

He believes that Heraclitus was « right to follow the doctrine of Moses in this », and, as a good Neoplatonist, Philo takes up the famous thesis of the body, tomb of the soul, developed by Plato.

“That is to say, at the present time, when we live, the soul is dead and buried in the body as in a tomb, but by our death the soul lives of the life proper to it, and is delivered from evil and from the corpse that was bound to it, the body.”vii

The Book of Genesis says: “You shall die of death!”. Heraclitus has a formula which is less of such a pleonasm: “The life of some is the death of others, the death of some, the life of others.”

Who to believe? Is death double, that of the body and that of the soul? Or does death herald another life?

We can try to propose a synthesis, like Philo did.

Knowledge is not to be found in life. It is only there “in potency”, and it is probably to be found in “death”, which announces an “other” sort of life.

iPhilo of Alexandria, Legum Allegoriae, 55

iiIbid., 31

iiiIbid., 88

ivIbid., 90

vIbid., 100

viIbid., 105

viiIbid., 106

Unspeakable Suns


« And the evening and the morning were the first day.”i

« And the evening and the morning were the second day.”ii

« And the evening and the morning were the third day.”iii

However, the sun was not created until the fourth day of the Creation! During the first half of the six days of the Creation, there was no sun, yet there was light and darkness…

What were those « mornings » and « evenings » really like, when the sun was not yet created? Were they only metaphors? Symbols? Images?

One could speculate that these « mornings » (without sun) could be a colourful, metaphoric, way of describing the dawn of things, their principle, their idea, their essence.

And continuing on this train of thoughts, the « evenings » – which came before the « mornings », in the Book of Genesis – could then represent the knowledge that precedes principles, ideas, – the obscure knowledge that precedes the dawn of the understanding, the dawn of the essence of things.

The « evenings » would then confusingly embody all that announces things yet to be created, in advance, all that prepares them in secret, makes them possible and compatible with matter, life, reality.

The « evening knowledge » may represent the knowledge of things as they subsist, latent, in their own nature, immersed in a slowly emerging consciousness, that is still formless.

And when the « morning » comes, then appears the « morning knowledge », the knowledge of the primordial nature of beings, their true, luminous, essence.

A lion, an eagle or a squid, live their own unique life in the steppe, the sky or the sea. Who will tell the unique experience of this particular lion, this singular eagle, this specific squid? Who will bundle them with ‘sensors’ from birth to death, observe their entire life, grasp all their perceptions, understand the full range of their emotions, their fears, their pleasures, and acquire their grammar, their vocabulary?

Plato invented the idea of “the idea”. We may then imagine that there is such a thing as the “idea” of the tiger, its very essence, the “tiger-dom”. But even if we could grasp the essence of the generic tiger, what about the essence of a specific tiger?

To access the « morning knowledge » of the tiger, one would also have to be capable of abstraction, to penetrate its essence, to understanding the paradigm at work.

But, even more difficult maybe, one would also have to be a very zealous observer, endowed with empathy, sensitivity, and encyclopedic patience, to claim the « evening knowledge » of this or that particular tiger.

One should ideally strive to be able to grasp at the same time, not only the “tiger-dom” in general, but the unique “tiger-dom” of this or that particular tiger.

In a sense, a specific tiger may well represent its species. But from another perspective, an individual tiger remains deeply immersed in its own, opaque, singularity. It can never represent the sum total of the life experiences of its fellow tigers of past and future times. One tiger virtually sums up the species, one can admit, but is also overwhelmed on all sides by the innumerable lives of other, real tigers.

During the first days of the Genesis, and before the sun was even created, three evenings and three mornings benefited from a non-solar “light”, a “light” without photons, but not without enlightenment, – a non material “light”, but not without “ideas”…

During those first three days and nights, in the absence of the sun, we can infer that were crated many other (unspeakable) “suns” that were never before seen, and many other unheard-of and unspeakable “moons”.

iGn. 1, 5

iiGn. 1, 8

iiiGn. 1, 13

Lonely trances and shared dreams


All religions have their bearings, their symbols. Their numbers. One for an absolute monotheism, three for a Trinitarian monotheism. For religions of the divine immanence, a few million or even billions. For others still, intermediaries, it will be seven or twelve.

The poet, who is neither rabbi nor pope or imam, may rather choose four or six.

How can one be sure of seeing clearly in these floating, lofty domains?

« There are four worlds (apart from the natural world and the alienated world). Only one appears at a time. These worlds categorically exclude the normal world, and they exclude each other. Each of them has a clear, unique correspondence with a place in your body, which is taken to another energy level, and receives instantaneous replenishment, rejuvenation and warming. »i

The human body has several specific points, which are nodes of passage, zones of convergence. At these points special bridges are initiated, connecting to these four worlds.

This is not here a question of shakra. The poet is elsewhere, dilated, honest, entrenched. He does not orientalize, he does not indianize. He pays with his person, takes risks, and puts himself in danger.

Michaux took drugs like a taxi.

How can you visit the stars when the meter’s running?

How to do what has never been done, how to know what has never been learned, how to tell what can’t be told?

It’s not given to everyone.

But Michaux knew. He knew how to keep a cool head when the brain melts.

Michaux goes, far, high, and he always comes back, from his tours in the turbulent, from his jaunts in the dilated, the incompressible. Others would have perished, gone mad. But not him. He thickens his blood, marks his tracks, accumulates a whole memory, which he comes to put down on paper.

Laying it down? With the hurricane?

« There are still two other « beyond », equally exclusive, closed, where one only enters thanks to a kind of cyclone, and to arrive at a world that is itself a cyclone, but the centre of a cyclone, where it is liveable and where even it is Life par excellence. You get there by transport, by trance. »ii

The cyclone: a weather phenomenon whose characteristic is the whirlwind.

Life: an organic phenomenon whose image is the spiral, popularized by DNA and kundalini.

Trance: a psychological phenomenon whose trajectory is the parabola, or perhaps the ellipse. These mathematical figures are indeed figures of speech.

But what is trance itself the figure of?

Trance is probably a figure of tension towards transcendence; a tense pole, an extended life, a wisdom heard.

« The insignificance of the constructions of the mind appears. Contemplation without mixture. One no longer thinks about affiliations, designations, determinations, one does without them; the wind has passed over them, a psychic wind that undoes them before they are born, before determinations, categories are born. »iii

It is sarcastic finding about the impotence of the mind. The mind is meaningless in its turns, detours and categories.

Weather report again: a « wind » passes over, undoing what has not yet been born. In exchange, without mixing, « contemplation ».

Undoing rather than doing, the poet’s lot on the hunt.

« Every man is a « yes » with many « no ». After the unheard-of and in some way unnatural acceptances, one must expect returns of « no », while something continues to act, which cannot be erased, nor can it go back, living on the sly of the Unforgettable. Ongoing evolution… »iv

Man is a « yes » with « no », – and maybe with « maybe ». But surely he is something else again, which neither « yes » nor « no » can grasp, and « perhaps » even less so. It is that « something » that continues to act. That « something » that is stolen, that is forgotten, that is alive.

Pieces of black diamonds, placed on the white sheet of paper, vibrate in variations, with colours and shadows.

One can live through a trance alone. But many can think in shared dreams.

iHenri Michaux Les Grandes Épreuves de l’Esprit. Gallimard, Paris, 1986.

iiIbid.

iiiIbid.

ivIbid.

The True Insider


We can rely on Michaux, he won’t give in. He’s resisting.

He has a plastic soul. The afterlife appears to him, disappears, then reappears, – he reports.

He knows a lot about the afterlife. Appeared, bearing, acute, powerful, acid, placid, allied, folded, ridden day and night, brushing against the abysses, eluding the peaks.

On returning, for a long time we look for an image, an echo. We never find it, to tell the truth. But tracks open up, in obscure verses, in tense words, in opaque silences, in heard allusions.

Decades go by. By ricochet, I perceive a faint voice perhaps, a resonance in a few lines of Michaux.

« For the girl from the mountain

secret, reserved

the apparition was a person,

a goddess? »

He then gives a straight answer to his own question:

« especially light,

only light

as light it remained ».i

The next verse makes another string sing.

« Simultaneously

as the soil on the slopes of an erupting volcano is torn away…

the general unclipping inside and around it took place.

singular entrenchment, unknown

incomparable

……….. »

The suspension points in the text are original. But why this unusual word: ‘unclipping’?

From some obsolete corset, does it evoke strapped breasts that are suddenly released? How to apply this word inside the soul?

The poet takes his risk. He tells what he may not have seen, but has guessed. He goes down narrow paths, he the celebrated poet, turning his back on the Paris of avenues, of lights. He even dares to use capital letters:

« In the young and pure face, the initiated gaze…

Mirror of Knowledge

contemplation of the True, ignored by others. »ii

The True! Knowledge! Mirror ! No wonder Sartre and sarcastic others ignored him royally, that Michaux.

Today, there’s so much inaudibility that everything is so unpredictable. That’s what we can no longer expect, – the predictable, the True! Knowledge!

Luckily Michaux still talks to us about the True, as a true Insider.

iHenri Michaux. Text dedicated to Lokenath Bhattacharya. Gallimard, Paris, 1986.

iiIbid.

The “Seer” and the “Hearer”


Philo of Alexandria lived two thousand years ago, at the center of a dense web of exchanges and ideas, in a city where Africa, Asia and Europe meet. He is the author of a scholarly, hybrid and, according to him, inspired work.

« Sometimes I would come to work as if I were empty, and suddenly I was full, ideas would fall invisible from the heavens, spread out inside me like a shower. Under this divine inspiration, I was so excited that I no longer recognized anything, neither the place where I was, nor those who were there, nor what I was saying or writing. But on the other hand I was in full awareness of the richness of interpretation, the joy of light, of very penetrating views, of the most manifest energy in everything that had to be done, and all this had as much effect on me as the clearest eye evidence would have had on my eyes. »i

You either see or you don’t. The seer sees.

In the old days in Israel, when people went to consult God, they said, « Come, let us go to the seer. For he who is called the prophet today was once called the seer. « (1 Sam 9:9).

The “seer”. הָרֹאֶה . Ha-ro’eh.

After his fight in the dark night, without seeing his opponent, Jacob wanted to hear the name of the one he was fighting, or at least the sound of his voice. The ear, allied with the eye. Hearing united with seeing. But no name was revealed to him except his own. It was his own name, his real name, that he then learned. Only then, presumably, he « saw » after he « heard ».

Through the wisdom contained in his name, he was finally able to « see ». See what?

« It is necessary to make you emigrate, in search of your father’s land, the land of the sacred word, the land of the father of those who practice virtue. This land is wisdom. »ii

Wisdom is a land, which is a light, – a light that sees, a light that sees itself, a light that sees us. It is splendour. The sun is a very weak metaphor for it.

Above all, like the sun, wisdom brings life.

Philo, the wise Alexandrian, wanted to « see », like the ancients:

« If the voice of mortals is addressed to the ear, the oracles tell us that the words of God are, like light, things ‘seen’. It is said, ‘All the People saw the voice’ (Ex. 20:15) instead of ‘heard the voice’. For indeed there was no shaking of the air due to the organs of the mouth and tongue; there was the splendour of virtue, identical to the source of reason. The same revelation is found in this other form: ‘You have seen that I have spoken to you from heaven’ (Ex. 20:18), instead of ‘you have heard’, always for the same reason. There are occasions when Moses distinguishes between what is heard and what is seen, hearing and sight. ‘You heard the sound of words, and saw no form but a voice’ (Deut. 4:12). »iii

Seeing the voice! Seeing the word! Rather than « hearing it »…

The senses are not separate. They are together. The taste is tasted and the sight is illuminated. We admire the robe of the grand cru, we smell its bouquet before savouring it. The touch, the caresses, you can enjoy them with your eyes closed, and seeing the hand magnifies them, afterward, as a bonus.

Seeing ‘voices’, hearing their roar or their sweetness, tasting their gall or their honey, feeling their breath, their air.

But what about the divine Voice? Does it have a smell? A taste? Does it touch or graze?

If we are to believe Tradition, only the splendour of the Voice seemed to be revealed – and for the People, it was inaudible. It was only visible.

One may « see » the Voice. And when one has « seen » it, the most difficult thing remains: « hearing » it.

iPhilo, De migratione Abrahami, 35

iiDe migr. Abr., 28

iiiDe Migr. Abr., 47

INANNA: La descente dans l’Enfer, la mort et la résurrection


Au 4ème millénaire av. J.-C., à Sumer, Inanna incarnait la vie, la fertilité, l’amour, le sexe, la guerre, la justice et la puissance royale, – mais aussi l’essence de la féminité, la subversion des interdits, et la conjugaison des opposés.

Divinité locale d’Uruk à l’origine, elle finit par s’imposer progressivement dans toute la Mésopotamie, et jusqu’en Assyrie et en Phénicie, comme la Divinité suprême, la Déesse par excellence. Au cours des millénaires son importance ne cessa de s’accroître par rapport aux autres divinités, transcendant leurs spécificités, leurs particularités.

Au 1er millénaire av. J.-C., à partir du règne d’Assurbanipal, la suprématie d’ Inanna, sous son nom akkadien Ishtar, était telle qu’elle prit même la prééminence sur le dieu national Assur.

L’origine étymologique du nom Inanna peut s’expliquer phonétiquement par les mots sumériens nin, dame’, et an ‘ciel’, « la Dame du Ciel ».

Pourtant, le nom d’Inanna n’est jamais écrit au moyen des signes cunéiformes qui représentent les mots nin, 𒊩𒌆 (SAL.TUG2), et an, 𒀭(AN). Le nom d’Inanna s’écrit à l’aide du seul idéogramme 𒈹, précédé du signe générique 𒀭qui était toujours accolé à Sumer aux noms des divinités pour désigner leur statut divin.

Le signe cunéiforme 𒈹 est en réalité la transposition, plus tardive, et ‘horizontale’, du symbole vertical de la déesse, qui figure une sorte de mât totémique dans les plus anciennes représentations de son nom :

Ce symbole représente de façon stylisée un mât décoré à son sommet d’une couronne tissée de roseaux, et enrubanné de banderoles. Ces mâts étaient placés de chaque côté de l’entrée des temples dédiés à Inanna, et marquaient la limite entre le profane et le sacré.

Chose curieuse, à peu près à la même époque, l’Égypte ancienne utilisait le hiéroglyphe nṯr pour signifier le mot ‘Dieu’, et ce hiéroglyphe symbolise graphiquement, lui aussi, un étendard de temple  :

Ce hiéroglyphe dérive à l’évidence des diverses formes de mâts totémiques employés à proximité de l’entrée des temples égyptiens  :

On peut supputer que le symbole sumérien d’Inanna et le hiéroglyphe égyptien nṯr proviennent de sources bien plus anciennes, non sans rapport avec le symbolisme immémorial des mâts chamaniques flottant des tissus, des feuillages ou des plumes, et dont on observe d’ailleurs encore l’usage de nos jours, de par le monde, en Asie, en Amérique, en Europe et en Afrique…

Il y a, me semble-t-il, dans cette convergence des symboles du divin, à Sumer, dans l’Égypte ancienne et jusque dans les chamanismes contemporains, la trace vivace d’un mode de représentation du divin, dont l’origine se confond avec les premières confrontations de Homo Sapiens avec le ‘mystère’, dès les profondeurs du Paléolithique.

Les mâts arborant des couronnes de roseaux, des guirlandes ou des banderoles, ont symbolisé depuis des temps antiques la perception subliminale du Divin, dont ils révélaient la ‘présence’ par les souffles aériens dont ils étaient animés.

En akkadien, Inanna prit le nom sémitique d’Ishtar, dont on retrouve déjà la trace en Akkad, en Babylonie et en Assyrie, avant même le règne de Sargon d’Akkad, dit « Sargon le Grand » (-2300 av. J.-C.). Des spécialistes ont fait le lien entre le nom Ishtar et le nom d’un autre dieu sémitique, Attar, mentionné dans des inscriptions plus tardives à Ougarit, en Syrie, et dans le sud de l’Arabie.

Le fameux vase de la civilisation d’Uruk ( -4000 à -3100 av. J.C.), qui a été retrouvé parmi d’autres objets de culte de la période d’Uruk III, représente une colonne d’hommes nus, apportant des paniers, des vases et diverses vaisselles, ainsi qu’un bélier et des chèvres, à une figure féminine faisant face à un homme tenant une boite et une pile de bols, qui représentent aussi le signe cunéiforme EN, signifiant ‘grand prêtre’. La figure féminine, pour sa part, se tient à côté de deux symboles d’Inanna, deux mâts dotés de couronnes de roseaux.

Le centre principal du culte d’Inanna était le temple d’E-anna, à Uruk. E-anna signifie ‘la Maison du Ciel’, E- An, 𒂍𒀭.

Le culte d’Inanna fut observé sur une période de plus de quatre millénaires, d’abord à Uruk et à Sumer, puis à Babylone, à Akkad et en Assyrie, en tant que Ishtar, et en Phénicie, sous le nom d’Astarté, et enfin plus tard en Grèce, sous le nom d’Aphrodite, et à Rome, sous celui de Vénus…

Son influence déclina irrémédiablement entre les 1er et 5ème siècles de notre ère, suite à la progression du christianisme, mais elle était encore vénérée dans les communautés assyriennes de haute Mésopotamie jusqu’au 18ème siècle…

Dans de nombreux récits mythiques, Inanna est encline à s’attribuer les domaines de compétence des autres divinités, dérobant par exemple à Enki, le Dieu de la Sagesse, les ‘me’, c’est-à-dire l’ensemble des inventions et tous les acquis, abstraits et concrets, de la ‘civilisation’, comme on va le voir dans un instant, ou encore, délogeant le Dieu du Ciel, An, pour prendre sa place dans le temple d’E-anna, ou même exerçant une forme supérieure de justice divine, en détruisant le mont Ebih, pour n’avoir pas voulu, dans son arrogance de montagne sûre de sa force et de de sa pérennité, se prosterner à ses pieds…

Inanna n’était certes pas ressentie par les Mésopotamiens comme étant une déesse « Mère », une figure divine censée incarner la femme maternelle ou l’idée de maternité.

Alors qui était-elle ?

Pour en donner une première idée, il n’est pas inintéressant de revenir aux textes originaux.

Le texte Inanna et Enki publié dans le corpus des textes de la littérature sumérienne (ETCSL) collationné par l’université d’Oxfordi commence à décrire la personnalité d’Inanna par une allusion à la beauté de ses parties génitales:

« She put the šu-gura, the desert crown, on her head. …… when she went out to the shepherd, to the sheepfold, …… her genitals were remarkable. …… her genitals were remarkable. She praised herself, full of delight at her genitals, she praised herself, full of delight at her genitals »ii .

Ma traduction :

« Elle plaça la šu-gura, la couronne du désert sur sa tête … quand elle alla vers le berger, vers la bergerie … son sexe était remarquable… son sexe était remarquable. Elle se loua elle-même, remplie d’allégresse à la vue de son sexe, elle se loua, remplie d’allégresse à la vue de son sexe. »

Inanna n’a aucun complexe par rapport à son sexe. Elle l’exhibe fièrement et elle en revendique les désirs et les besoins de façon explicite :

« Inanna loue son sexe dans un chant : ‘Ce sexe, … comme une corne, … un grand char, un Bateau du Ciel amarré…, à moi, vêtu de beauté comme la lune nouvelle, cette terre à l’abandon dans le désert…, ce champ où se tiennent les canards, ce champ bien irrigué qui est à moi, mon propre sexe, celui d’une jeune fille, comme une colline ouverte et bien irriguée – qui en sera le laboureur ? Mon sexe, celui d’une femme, terre humide et bien irriguée, – Qui viendra y placer un taureau ?’ Madame, le roi viendra le labourer pour toi. Dumuzid le roi viendra le labourer pour toi. ‘Ô laboure mon sexe, homme de mon coeur !’ … elle baigna ses saintes hanches… son saint bassin… »iii

Un autre fragment du texte Inanna et Enki de l’ETCSL d’Oxford précise les intentions et les sentiments ambigus d’Inanna par rapport à Enki, qui se trouve être aussi son ‘père’:

« Moi, Inanna, j’entends aller en personne dans l’abzu [le grand abysse aquifère, souterrain, de Sumer, et domaine du Dieu Enki, Dieu de l’eau], et je plaiderai devant le Seigneur Enki. Comme l’huile douce du cèdre, qui parfumera (?) mon saint … Jamais je n’oublierai que j’ai été négligée par lui, lui qui a fait l’amour. »iv 

Enki la reçoit d’ailleurs fort bien, et l’invite à boire de la bière. S’ensuit une partie improvisée de beuverie souterraine, entre le Dieu et la Déesse.

« Ainsi il advint que Enki et Inanna buvaient de la bière ensemble, dans l’abzu, prenant plaisir au goût de cette douce boisson. Des coupes de bronze aga furent remplies à ras bord, et les deux commencèrent une compétition, buvant des coupes de bronze de l’ Uraš. »v

Le but réel d’Inanna était de gagner cette compétition, de rendre Enki ivre et de le voir s’effondrer dans le sommeil éthylique, pour qu’elle puisse tout à loisir lui dérober les biens les plus précieux de la civilisation, les ‘me’. Les ‘me’, dont le signe cunéiforme 𒈨 allie la verticalité du don divin et l’horizontalité de son partage parmi les hommes, ces me sont fort nombreux. Le texte en donne un échantillon détaillé :

« La sainte Inanna reçut en partage l’héroïsme, la puissance, la méchanceté, le pillage des cités, l’expression des lamentations et des réjouissances, l’art du charpentier, celui du ferronnier, du scribe, du forgeron, du tanneur, du tisserand (…) et l a sainte Inanna reçut la sagesse, l’attention, les saints rites de purification, la maison du berger, les charbons ardents, les respect, l’admiration, le silence plein de vénération (…) l’allumage du feu et son extinction, le dur travail, l’assemblée familiale, les descendants (…) le conflit, le triomphe, le conseil, le réconfort, le jugement, la décision. »vi

Inanna récite à son tour en la récapitulant la liste entière de ces attributs obtenus par la ruse, et elle ajoute, pour faire bonne mesure :

« Il m’a donné la tromperie. Il m’a donné les territoires de la rébellion. Il m’a donné la bonté. Il m’a donné le nomadisme. Il m’a donné la sédentarité. »vii

Riche corbeille, conquise de haute lutte, après force gorgées de bière, pour une déesse ambitieuse, plongée dans les ténèbres de l’abzu

A lire ces textes imprégnés d’une force jubilatoire, auxquels s’ajoute l’étonnante variété des matériaux archéologiques et documentaires concernant Inanna, on ne peut guère s’étonner de la multitude des interprétations que les chercheurs contemporains font à son propos.

Le grand spécialiste de Sumer, Samuel Noah Kramer, décrit Inanna, assez sobrement, comme « la Divinité de l’amour, – ambitieuse, agressive et exigeante »viii.

Thorkild Jacobsen, spécialiste des religions de la Mésopotamie, écrit  : « On la trouve représentée dans tous les rôles qu’une femme peut remplir, excepté ceux qui nécessitent de la maturité et un sens des responsabilités : jamais elle n’est décrite comme une épouse et une aide, encore moins comme une mère »ix.

Sylvia Brinton-Perera précise : « Bien qu’elle ait deux fils et que les rois et le peuple de Sumer soient appelés sa progéniture, ce n’est pas une figure maternelle au sens où nous l’entendons. Comme la déesse Artémis, elle appartient à cette « région intermédiaire, à mi-chemin entre l’état de mère et celui de vierge, région pleine de joie de vivre et d’appétit pour le meurtre, la fécondité et l’animalité ». Elle représente la quintessence de la jeune fille dans ce qu’elle a de positif, vierge-putain sensuelle, féroce, dynamique, éternellement jeune (…). Elle n’est jamais ni une paisible femme au foyer ni une mère soumise à la loi du père. Elle garde son indépendance et son magnétisme, qu’elle soit amoureuse, jeune mariée ou veuve »x.

Tikva Frymer-Kensky adopte un point de vue aux perspectives résolument féministes et ‘genrées’, – sans craindre l’anachronisme, à plus de cinq millénaires de distance : « Inanna représente la femme non-domestiquée, elle incarne toute la crainte et la fascination qu’une telle femme suscite (…) Inanna est une femme dans une vie d’homme, ce qui la rend fondamentalement différente des autres femmes, et qui la place à la frontière qui marque les différences entre hommes et femmes. Inanna transcende les polarités de genre, on dit d’elle qu’elle transforme les hommes en femme et réciproquement. Le culte d’Inanna atteste du rôle qui était le sien en tant que celle qui brouille la frontière du genre (et qui, par conséquent, la protège).»xi

Johanna Stuckey. spécialiste des sciences religieuses et des « women’s studies », reprend ce point de vue et utilise comme Tikva Frymer-Kensky le même mot de ‘frontière’ pour décrire son ambivalence : « Inanna se trouve à la frontière de la pleine féminité (…) Inanna était une femme qui se comportait comme un homme et vivait, fondamentalement, la même existence que les jeunes hommes, exultant dans le combat et constamment à la recherche de nouvelles expériences sexuellesxii. Par ailleurs, les textes mésopotamiens se rapportent habituellement à elle comme étant ‘la femme’, et même quand elle ‘guerrière’ elle reste toujours ‘la femme’.»xiii

De tout cela se dégage une curieuse image, riche, complexe, transcendant toutes les normes, tous les clichés.

Inanna est unique et incomparable, elle est la « merveille de Sumer », elle est « la » Déesse par excellence, – l’un de ses symboles est la fameuse étoile à huit branchesxiv 𒀭, qui est censée figurer à l’origine l’étoile du matin et celle du soir, Vénus, mais qui finira par représenter dans la langue sumérienne le concept même de ‘divinité’.

Inanna est à la fois la fille du Dieu du Ciel, An, ou, selon d’autres traditions, celle du Dieu Lune, Nanna (ou Sin, en akkadien), la sœur du Dieu Soleil, Utu (ou Shamash en akkadien), et l’épouse fort ambiguë du Dieu ‘Fils de la Vie’ (Dumuzi, en akkadien Tammuz) qu’elle enverra à la mort à sa place, mais elle est surtout totalement libre, amoureuse et volage, agressive et sage, guerrière et bienfaitrice, provocante et cherchant la justice, prenant tous les risques, y compris celui de s’affronter à son père, le Dieu suprême, le Dieu du Ciel, An, pour prendre sa place. Elle est une Divinité féminine et inclassable, allant bien au-delà des schémas des sociétés patriarcales d’alors et d’aujourd’hui.

Elle est à la fois la déesse des prostituées et la déesse de la sexualité maritale, mais elle incarne surtout l’essence (divine) du désir à l’état pur, elle est la déesse de la passion qui entraîne sans frein à l’union sexuelle et à l’extase, détachée de tout lien avec quelque valeur socialement reconnue que ce soit.

Assez tardivement, au 17ème siècle av. J.-C., le roi babylonien Ammi-ditana composa un hymne célébrant Inanna/Ishtar, qui est l’un des plus beaux de toute la littérature de l’ancienne Mésopotamie :

« Célébrez la Déesse, la plus auguste des Déesses !
Honorée soit la Dame des peuples, la plus grande des dieux !
Célébrez Ishtar, la plus auguste des déesses,
Honorée soit la Souveraine des femmes, la plus grande des dieux !
– Elle est joyeuse et revêtue d’amour.
Pleine de séduction, de vénusté, de volupté !
Ishtar-joyeuse revêtue d’amour,
Pleine de séduction, de vénusté, de volupté !
– Ses lèvres sont tout miel ! Sa bouche est vivante !
À Son aspect, la joie éclate !
Elle est majestueuse, tête couverte de joyaux :
Splendides sont Ses formes ; Ses yeux, perçants et vigilants !
– C’est la déesse à qui l’on peut demander conseil
Le sort de toutes choses, Elle le tient en mains !
De Sa contemplation naît l’allégresse,
La joie de vivre, la gloire, la chance, le succès !
– Elle aime la bonne entente, l’amour mutuel, le bonheur,
Elle détient la bienveillance !
La jeune fille qu’Elle appelle a trouvé en Elle une mère :
Elle la désigne dans la foule, Elle articule son nom !
– Qui ? Qui donc peut égaler Sa grandeur ?xv

Le mythe le plus fameux qui a assis la réputation d’Inanna, jadis et aujourd’hui encore, est sans doute l’histoire de sa descente à Kur xvi, le domaine souterrain et ténébreux, le monde d’En-bas, pour tenter de prendre possession de ce royaume d’outre-tombe aux dépens de sa sœur aînée Ereshkigal. Nous en possédons deux versions, l’une sumérienne, l’autre akkadienne.

Voici le début de la version sumérienne :

« Un jour, du haut du ciel, elle voulut partir pour l’Enfer,

Du haut du ciel, la déesse voulut [partir] pour l’Enfer,

Du haut du ciel, Inanna voulut [partir pour l’Enfer].

Ma Dame quitta ciel et terre pour descendre au monde d’En-bas,

Inanna quitta ciel et terre pour descendre au monde d’En-bas.

Elle abandonna ses avantages pour descendre au monde d’En-bas !

Pour descendre au monde d’En-bas, elle quitta l’E-Anna d’Uruk (…)

Elle s’équipa des Sept Pouvoirs,

Après les avoir rassemblés et tenus en main

Et les avoir tous pris, au complet, pour partir !

Elle coiffa donc le Turban, Couronne-de-la-steppe ;

Se fixa au front les Accroche-cœur ;

Empoigna le Module de lazulite ;

S’ajusta au cou le Collier de lazulite ;

Disposa élégamment sur sa gorge les Perles-couplées ;

Se passa aux mains les Bracelets d’or ;

Tendit sur sa poitrine le Cache-seins [appelé] ‘Homme ! viens ! viens !’ ;

S’enveloppa le corps du pala, le Manteau royal,

Et maquilla ses yeux du Fard [appelé] ‘Qu’il vienne ! Qu’il vienne’. » xvii

La version akkadienne est beaucoup plus sombre, et Ishtar, bien moins coquette qu’Inanna…

« Au Pays-sans-retour, le domaine d’Ereshkigal,

Ishtar, la fille de Sin, décida de se rendre !

Elle décida de se rendre, la fille de Sin,

En la Demeure obscure, la résidence d’Irkalla,

En la Demeure d’où ne ressortent jamais ceux qui y sont entrés,

Par le chemin à l’aller sans retour,

En la Demeure où les arrivants sont privés de lumière,

Ne subsistant plus que d’humus, alimentés de terre,

Affalés dans les ténèbres, sans jamais voir le jour,

Revêtus, comme des oiseaux, d’un accoutrement de plumage,

Tandis que la poussière s’entasse sur verrous et vantaux.

Chez la divinité souveraine de l’Immense Terre, la déesse qui siège en l’Irkalla,

Chez Ereshkigal, souveraine de l’Immense Terre,

La déesse qui réside en l’Irkalla, en cette propre demeure d’Irkalla

D’où ne reviennent plus ceux qui s’y rendent,

Ce lieu où il n’y a de lumière pour personne,

Cet endroit où les morts sont couverts de poussière,

Cette demeure ténébreuse où les astres ne se lèvent jamais. »xviii

L’affaire tourna au désastre pour Inanna/Ishtar (au sens propre du mot désastre, la ‘chute de l’étoile’…). Ereshkigal prit fort mal l’initiative de sa sœur venue usurper son royaume.

« Lorsque Ereshkigal eut ouï cette adresse,

Son visage blêmit comme un rameau coupé de tamaris,

Et, tel un éclat de roseau, ses lèvres s’assombrirent !

Que me veut-elle ? Qu’a-t-elle encore imaginé ?

‘Je veux banqueter en personne en compagnie des Annunaki (Doit-elle se dire) ;

M’alimenter comme eux d’eau trouble’. »xix

Suivant les injonctions d’Ereshkigal, Inanna/Ishatar est condamnée à mort par les sept dieux chthoniens, les Anunnaki. Elle est exécutée, et Ereshkigal fit pendre son cadavre à un clou.

Mais le Dieu Enki, Dieu de l’Eau, (en akkadien, Ea), se mobilise, et envoie à sa rescousse deux créatures présentées explicitement comme ‘inverties’, qui iront la chercher et la ressusciteront avec l’eau de la vie.

D’aucuns y ont vu l’occasion de faire une interprétation christique.

« L’âme, représentée par Inanna, paya son arrogance à prétendre conquérir le Monde-d’en-bas. Elle ‘mourut’ dans le monde matériel, représenté par le Monde d’En-Bas, mais fut purifiée et naquit à nouveau. Le kurgarra et le galaturra (…) correspondent à l’‛adjuvant’ (helper) gnostique, ou à l’‛appel’ envoyé par le Père (…) pour réveiller l’âme ‘endormie’. Ces adjuvants consolent Ereshkigal en pleine souffrance, laquelle, en réalité, est la face coupable d’Ishtar (= l’âme déchue) qui, à ce moment, gémit ‘comme une femme sur le point d’accoucher’. Un des adjuvants répand sur le corps « la plante qui donne la vie », et l’autre fait de même avec « l’eau qui donne la vie ». Le fait de répandre sur le corps d’Inanna l’eau de vie correspond au baptême qui, dans l’Exégèse de l’Âme, qui traite de l’Âme, est indispensable pour la renaissance et la purification de l’âme. (…) Inanna, l’âme impure, fut sauvée, et put retrouver son état originel, montrant ainsi aux autres la voie vers le salut. En d’autres mots, après avoir été « éveillée » par les « sauveteurs » (helpers), elle put commencer sa remontée graduelle de la mort vers la vie, de l’impureté à la pureté. Et cependant, son sauvetage et sa résurrection n’auraient pu avoir lieu sans un sauveur, quelqu’un qui puisse prendre sa place. C’est le devoir du bon berger/roi Dumuzi, le mari d’Inanna, de jouer le rôle de ce sauveur. D’après Parpola, le sacrifice de Dumuzi explique pourquoi le roi, le fils d’un dieu et donc dieu lui-même, devait mourir. Il fut envoyé sur terre pour être l’homme parfait, le berger, pour donner l’exemple à son peuple et le guider sur le droit chemin. Le roi, comme Dumuzi, mourut pour la rédemption des âmes innocentes, représentées par Inanna. Mais comme Inanna/Ishtar elle-même fut ressuscitée de la mort, son sauveur lui aussi, Dumuzi le roi et l’homme parfait, fut promis à la résurrection. »xx

Dans un prochain article, je me propose d’étudier plus à loisir la relation d’Inanna et de Dumuzi en développant cette allégorie, – élaborée à Sumer il y a plus de six mille ans, cette allégorie de l’âme déchue, voulant sortir de la mort et aspirant à la résurrection, en suppliant le Dieu sauveur, Dumuzi, 𒌉𒍣, le Dieu « fils de la Vie » (𒌉 du ou dumu, ‘fils’ et 𒍣 zi, ‘vie’ ou ‘esprit’) de se sacrifier pour elle…

ihttp://etcsl.orinst.ox.ac.uk/#

iiInanna and Enki. Segment A 1-10, http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.1.3.1#

iii « Inana praises … her genitals in song: « These genitals, …, like a horn, … a great waggon, this moored Boat of Heaven … of mine, clothed in beauty like the new crescent moon, this waste land abandoned in the desert …, this field of ducks where my ducks sit, this high well-watered field of mine: my own genitals, the maiden’s, a well-watered opened-up mound — who will be their ploughman? My genitals, the lady’s, the moist and well-watered ground — who will put an ox there? » « Lady, the king shall plough them for you; Dumuzid the king shall plough them for you. » « Plough in my genitals, man of my heart! »…bathed her holy hips, …holy …, the holy basin ».

A balbale to Inanna. http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.4.08.16#

iv«  I, Inana, personally intend to go to the abzu, I shall utter a plea to Lord Enki. Like the sweet oil of the cedar, who will … for my holy … perfume? It shall never escape me that I have been neglected by him who has had sex. » Inanna and Enki. Segment B 1-5, http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.1.3.1#

v« So it came about that Enki and Inana were drinking beer together in the abzu, and enjoying the taste of sweet wine. The bronze aga vessels were filled to the brim, and the two of them started a competition, drinking from the bronze vessels of Uraš. » Inanna and Enki. Segment C 27-30, http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.1.3.1#

viInanna and Enki. Segment D 1-27, http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.1.3.1#

 « I will give them to holy Inana, my daughter; may …not … » Holy Inana received heroism, power, wickedness, righteousness, the plundering of cities, making lamentations, rejoicing. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …not … »

Holy Inana received deceit, the rebel lands, kindness, being on the move, being sedentary. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …not … »

Holy Inana received the craft of the carpenter, the craft of the coppersmith, the craft of the scribe, the craft of the smith, the craft of the leather-worker, the craft of the fuller, the craft of the builder, the craft of the reed-worker. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …… not ……. »

Holy Inana received wisdom, attentiveness, holy purification rites, the shepherd’s hut, piling up glowing charcoals, the sheepfold, respect, awe, reverent silence. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …… not ……. »

Holy Inana received the bitter-toothed (?) ……, the kindling of fire, the extinguishing of fire, hard work, ……, the assembled family, descendants. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …… not ……. »

Holy Inana received strife, triumph, counselling, comforting, judging, decision-making. « In the name of my power, in the name of my abzu, I will give them to holy Inana, my daughter; may …… not ……. » Holy Inana received ……, »

vii Inanna and Enki. Segment E 5-9, http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/cgi-bin/etcsl.cgi?text=t.1.3.1# « He has given me deceit. He has given me the rebel lands. He has given me kindness. He has given me being on the move. He has given me being sedentary. »

viii Kramer, Samuel N. The Sumerians: Their History, Culture, and Character. University of Chicago, 1963, p.153

ixThorkild Jacobsen.The Treasures of Darkness: A History of Mesopotamian Religion, 1976, p.141 , cité par F. Vandendorpe, Inanna : analyse de l’efficacité symbolique du mythe, Univ. de Louvain 2010

xSylvia Brinton Perera,Retour vers la déesse, Ed.Séveyrat, 1990, p. 30, cité par F. Vandendorpe, Inanna : analyse de l’efficacité symbolique du mythe. Univ. de Louvain 2010

xiFrymer-Kensky,Tikva. In the Wake of the Goddesses: Women, Culture and the Biblical Transformation of Pagan Myth. NY, Free Press, 1992, p.25

xiiFrymer-Kensky,Tikva. In the Wake of the Goddesses: Women, Culture and the Biblical Transformation of Pagan Myth. NY, Free Press, 1992, p.29

xiii Johanna Stuckey, Inanna, Goddess of Infinite Variety, Samhain, 2004, Vol 4-1

xivNotons que cette étoile d’Inanna est parfois représentée avec seulement six branches, préfigurant ainsi, de plus deux millénaires, le symbole juif, le ‘Magen David’ ou ‘étoile de David’ qui s’est imposé tardivement comme symbole du mouvement sioniste à la fin du 19ème siècle de notre ère.

xvHymne d’Ammi-ditana de Babylone à Ishtar, traduction de J. Bottéro, La plus vieille religion du monde , en Mésopotamie, Paris, 1998, p.282-285

xviLe monde d’En-bas mésopotamien avait plusieurs noms sumériens : Kur, Irkalla, Kukku, Arali, Kigal et en akkadien, Erṣetu.

xvii Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer. Lorsque les dieux faisaient l’homme: mythologie mésopotamienne. Gallimard, 1989, p.276-277

xviii Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer. Lorsque les dieux faisaient l’homme: mythologie mésopotamienne. Gallimard, 1989, p.319-325

xix Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer. Lorsque les dieux faisaient l’homme: mythologie mésopotamienne. Gallimard, 1989, p.320

xx Pirjo Lapinkivi, The Sumerian Sacred Marriage in the Light of Comparative Evidence, State Archives of Assyria Studies XV, Helsinki, University Press, 2004, p.192. Texte cité par F. Vandendorpe, Inanna : analyse de l’efficacité symbolique du mythe. Univ. de Louvain 2010

La brûlure de l’exil et la fleur de l’étincelle


Le mot hébreu נִיצוֹץ, nitsots, « étincelle », n’est employé qu’une seule fois dans la Bible hébraïque, par le prophète Isaïe, – avec un sens figuré d’évanescence, de fugacité.

« L’homme puissant deviendra de l’étoupe, son œuvre une étincelle, et tous deux brûleront ensemble, sans que personne vienne éteindre. »i

Sous une autre forme, verbale, (נֹצְצִם, notstsim, « ils étincelaient »), le verbe-racine natsats est aussi employé une seule fois par le prophète Ézéchiel ii

Deux hapax, l’un pour le nom « étincelle » et l’autre pour le verbe « étinceler ».

Mots rares, donc.

Cependant, dans la version grecque de la Bible hébraïque, appelée la ‘Septante’, parce qu’elle fut traduite par soixante dix rabbins à Alexandrie au 3ème siècle av. J.-C., le mot σπινθὴρ, spinther, « étincelle » en grec, est employé trois fois dans le Livre de la Sagesse (dite « de Salomon »), et trois fois dans l’Ecclésiastique (attribué au ‘Siracide’).

Mais ces deux Livres sont considérés aujourd’hui comme apocryphes par les Juifs, et donc non canoniques. En revanche ils sont conservés canoniquement par les Catholiques et les Orthodoxes.

Cela n’enlève rien à leur valeur intrinsèque, à leur souffle poétique, non dénué de pessimisme.

« Nous sommes nés du hasard, après quoi nous serons comme si nous n’avions pas existé. C’est une fumée que le souffle de nos narines, et la pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœuriii; qu’elle s’éteigne, le corps s’en ira en cendre et l’esprit se dispersera comme l’air inconsistant. »iv

Le logos n’est ici qu’une « étincelle ». Là encore apparaît l’idée de fugacité, de brièveté impalpable.

Les autres emplois du mot étincelle dans la Sagesse et dans l’Ecclésiastique se partagent entre acceptions au sens propre et au sens figuré v.

Significativement, un verset de l’Ecclésiastique semble inviter, précisément, à la contemplation de la fugacité étincelante, vite noyée dans le néant : « Comme une étincelle qu’on pourrait contempler »vi.

Le mot grec spinther, « étincelle », est utilisé par Homère dans une acception proche de celle employée par Ézéchiel, puisque elle est associée à la représentation de la Divinité :  « La déesse est semblable à un astre brillant qui (…) fait jaillir autour de lui mille étincelles (πολλοὶ σπινθῆρες) »vii.

Du mot spinther dérive le mot spintharis, qui est un nom d’oiseau (similaire au mot latin spinturnix). Pierre Chantraine suggère que c’est « peut-être à cause de ses yeux »viii.

Les yeux de certains oiseaux (de proie) ne font-ils pas des étincelles dans la nuit ?

De façon analogue, le mot hébreu nitsots, « étincelle », est aussi un nom d’oiseau désignant un rapace, le faucon ou l’aigle.

L’analogie se justifie peut-être à cause du scintillement des yeux dans la nuit, mais on peut opter aussi pour l’analogie de l’envol des étincelles et des oiseaux…

La racine verbale de nitsots est נָצַץ, natsats, « briller, étinceler ». Natsats est employé par Ezéchiel pour décrire l’aspect de quatre « apparitions divines » (מַרְאוֹת אֱלֹהִים , mar’ot Elohim) qu’Ezéchiel appelle les quatre « Vivants » ( חַיּוֹת , aïot). Les quatre Vivants avaient chacun quatre visages (panim), «et ils étincelaient (notstsim) comme l’apparence de l’étain poli ».ix

La racine verbale נָצַץ natsats est fort proche étymologiquement d’une autre racine verbale, נוּץ, nouts, « fleurir, pousser », et de נָצָה, natsah, « s’envoler , s’enfuir». D’ailleurs un même substantif, נֵץ, nets, signifie à la fois « fleur » et « épervier », comme si ce groupe sémantique rapprochait les notions d’étincelle, de floraison, de pousse, d’envol. S’y ajoutent les notions de dispersion, de dévastation, et métaphoriquement, de fuite et d’exil, portées par le champ lexical du verbe natsah, par exemple dans les versets « tes villes seront dévastées » (Jr 4,7) et « ils se sont enfuis, ils se sont dispersés en exil » (Lam 4,15)  .

L’étincelle est donc associée à des idées de brillance, de floraison, mais aussi de jaillissement, d’envol, de fuite, de dispersion, de dévastation et même d’exil.

Métaphoriquement, les valeurs associées vont du négatif (fugacité, inanité de l’étincelle) au très positif (les apparitions divines « étincelantes »).

C’est peut-être cette richesse et cette ambivalence des mots nitsots, natsats et natsah qui a incité Isaac Louria à choisir l’étincelle comme métaphore de l’âme humaine.

Ainsi que l’explique Marc-Alain Ouaknin, « Rabbi Isaac Louria enseigne que l’âme [d’Adam] est composée de 613 parties : chacune de ces parties est composée à son tour de 613 parties ou ‘racines’ (chorech) ; chacune de ces ‘racines’ dites majeures se subdivise en un certain nombre de ‘racines’ mineures ou ‘étincelles’ (nitsotsot). Chacune de ces ‘étincelles’ est une âme individuelle sainte. »x

Mais le processus de subdivision et d’individuation dont on vient d’énoncer trois étapes ne s’arrête pas là.

« Chaque ‘étincelle individuelle’ est divisée en trois niveaux : nefech, rouah, nechama, et chaque niveau comprend 613 parties. (…) La tâche de l’homme est d’atteindre la perfection de son ‘étincelle individuelle’ à tous les niveaux. »xi

De plus, Isaac Louria met en scène une vaste perspective eschatologique, où le lien entre l’étincelle et l’exil, dont on a déjà souligné la parenté étymologique, est particulièrement mis en avant, du point de vue de la cabale lourianique.

« Louria propose en effet un système explicatif – une thèse philosophico-mystique du processus historique (…) L’homme responsable de l’Histoire est encore à entendre dans son son sens collectif. Le peuple d’Israël tout entier est revêtu d’une fonction propre. Il doit préparer le monde du Tiqoun, ramener chaque chose à sa place ; il a le devoir de rassembler, de recueillir les étincelles dispersées aux quatre coins du monde. 

Par conséquent, il doit lui-même, le peuple, être en exil aux quatre extrémités de la terre. L’Exil n’est pas seulement un hasard, mais une mission qui a pour but la réparation et le ‘tri’ (…) Les enfants d’Israël sont complètement engagés dans le processus de l’ ‘élévation des étincelles’. »xii

On aimerait imaginer que non seulement Israël, mais aussi tous les autres « vivants », tous ceux qui possèdent une ‘âme’, une ‘étincelle’ divine, ont vocation à s’élever, à s’envoler, et à se rassembler au sein de l’immense soleil divin, qui en représente l’origine et la fin, et surtout aussi la brûlure lumineuse, – la fleur éternelle et fugace.

iIs 1,31

iiEz 1,7

iiiὁ λόγος σπινθὴρ ἐν κινήσει καρδίας ἡμῶν.

ivSg 2,2-3

v « Ils brilleront comme des étincelles qui courent à travers les roseaux. » (Sag 3,7). « Lançant de leurs yeux de terribles étincelles » (Sag 11,18). « Une étincelle allume un grand brasier » (Sir 11,32). « Souffle sur une braise, elle s’enflamme, crache dessus, elle s’éteint ; l’un comme l’autre vient de ta bouche ». (Sir 28,12) « Comme une étincelle qu’on pourrait contempler » (Sir 42,22)

viSir 42,22

viiIliade 4, 73-77

viiiPierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Ed Klincksieck, Paris, 1977.

ixEz 1,7

xMarc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum. Introduction à la méditation hébraïque. Albin Michel. Paris, 1992, p.37

xiIbid. p. 39. Il est à noter que la récurrence du nombre 613 dans ces processus de division n’est sans doute pas sans rapport avec les 613 commandements (négatifs et positifs) contenus dans la Torah.

xiiIbid. p. 40-41