L’Homo erectus et l’avenir de la conscience


« Charles Sanders Peirce »

Il y a plus de deux millions d’années, – bien avant Homo sapiens donc –, les hominidés appartenant aux espèces Homo abilis, puis Homo erectus, considéraient déjà, attentivement, le monde dangereux et changeant dans lequel ils étaient plongés, et n’agissaient pas impunément sans quelque réflexion préalable, ni sans chercher à tirer avantage, avant toute initiative, des leçons des expériences passées. Ces examens attentifs, constants, ces pensées nourries de perceptions aiguës, d’émotions fortes ou mêlées, et corsées d’anticipations nécessaires, représentaient pour eux un effort conscient d’organiser le monde, et de s’y placer favorablement, afin d’agir le mieux possible, du point de vue de la survie de l’individu et de la tribu.

Les plus doués parmi eux, – certains jeunes à l’esprit particulièrement délié, ou quelques vieillards à la longue expérience –, notèrent sans doute, jour après jour, des régularités, des répétitions, des associations et des enchaînements d’événements successifs, ou concomitants.

Ces corrélations, certaines évidentes, d’autres plus cachées, n’étaient peut-être pas encore pour eux interprétables comme ce qu’on appela bien plus tard des ‘causes’ et des ‘effets’, mais elles finirent par leur faire une impression durable, et les induisirent à transformer leurs pratiques, leurs habitudes, et peut-être même à donner des perspectives neuves à ce qui leur tenait de ‘vision du monde’.

Ils percevaient, plus ou moins confusément, mais assez clairement cependant pour faire la différence avec les espèces concurrentes, des ensembles de faits et d’observations. Ils les mémorisaient, instruits par le succès ou l’échec, et ils tentaient peut-être de les ordonner ou de les classer, suivant les principaux genres de préoccupations qui les animaient alors, – la nourriture, le danger, la vie de la tribu, et même l’espoir d’un meilleur futur, dans un monde immense et ouvert.

Dans une expérience de pensée analogue à celle que je viens de brosser à grands traits, mais seulement réduite à une simple formule, « l’aube première de la cognition » (the first dawn of cognition), émise lors d’une conférence à l’automne 1872, Charles S. Peircei proposa une hypothèse particulièrement stimulante.

Stimulante certainement, – et aussi susceptible d’une éventuelle généralisation et application à notre propre époque, qualifiée si improprement de « moderne », et dont on ne sait encore si elle est l’aube de quelque ère radieuse, ou le crépuscule d’un âge à l’agonie.

Cette hypothèse est que la conscience a un jour pris ‘conscience’ qu’elle constituait un « résidu », inexplicable et inentamable par la pensée même.

Nul doute que, dans la multitude chaotique des expériences et des événements vécus par eux, les hominidés connurent à leur manière les prémisses d’une « aube première de la cognition ». Celle-ci leur permit de commencer à ordonner et à classer cette multitude chaotique, – selon des catégories sans doute beaucoup plus simples que celles dont Aristote se servit, quelques vingt mille siècles plus tard.

Lorsque tout ce qui était à ordonner et à classer le fut en effet, alors il resta encore, planant dans la conscience de Homo abilis ou de Homo erectus, ce que Peirce appela un « résidu » (residuum) , – qui n’entrait dans aucune des classifications ou des catégories à la mode dans ces époques fort reculées.

Ce « résidu », inclassable par la pensée, était la pensée elle-même.

Après que la pensée d’Homo abilis, ou d’Homo erectus, eut considéré toutes choses pertinentes et accessibles selon leurs points de vue respectifs, elle s’accorda un peu de loisir, et se mit à penser à vide.

Alors, il resta sans doute à ces Homo pré-sapiens encore un peu de force mentale et de disponibilité psychique pour réfléchir au phénomène de la pensée elle-même, ou si l’on préfère, au mystère patent de leur propre conscience, en tant qu’elle pouvait se révéler à la fois en éveil, consciente, perplexe et inoccupée.

Car, de la conscience, ils n’en manquaient certes pas. Comment auraient-ils pu survivre sans une conscience alerte, vigilante, informée et adaptée à la réalité les cernant de toute part ?

Et comment ne pas croire que ces Homo, possédant déjà des formes opérationnelles de conscience, ou tout au moins de proto-conscience, n’ont pas commencé, après quelques millénaires, à avoir aussi conscience de l’existence même de leur propre (proto-)conscience ?

Faisons une hypothèse.

Quand un Homo commença à penser à sa propre pensée, dans un temps d’inoccupation pratique, il était déjà presque cartésien. En tout cas il était déjà philosophe, ne serait-ce qu’en entr’apercevant la nature double de sa pensée réfléchissant sur elle-même.

Il découvrit que sa propre pensée pouvait être, dès lors, à la fois le moyen de la réflexion et son objet même, l’outil de la recherche et la finalité de cette recherche même.

L’on dira : Un Homo erectus précartésien ? Quel anachronisme !

Je ne crois pas que cela soit un anachronisme. A partir du moment où quelque forme de conscience dispose précisément de la capacité d’être consciente de quelque chose, elle est en mesure, par nature, d’être aussi consciente d’elle-même, fût-ce de façon subliminale.

Il me semble que le point essentiel à souligner dans le phénomène, sans cesse émergent de la conscience, à travers les âges, et parmi d’innombrables espèces, c’est son infinie variété phénoménale, cependant marquée du même sceau, et concentrée dans le même paradigme : un sujet conscient commence toujours par être conscient de quelque chose.

Ce dont il est conscient peut ensuite s’élargir, s’approfondir, s’affiner, autant que l’on voudra. Mais ce qui reste absolument constant, c’est que cette puissance de la conscience d’être consciente de quelque chose doit pouvoir aussi s’appliquer à elle-même.

Tout forme de conscience, aussi émergente soit-elle, a pour horizon certain, d’être, en puissance, consciente de sa propre capacité de conscience.

En quoi cette affirmation, dont les sceptiques douteront qu’elle puisse s’appliquer à la conscience d’Homo erectus, peut-elle servir de leçon aux « modernes », comme je le suggérais un peu plus haut ?

Il me faut, là encore, citer Charles Peirce, qui m’ouvrit tout un champ prometteur par le moyen d’une seule formule, frappante, et résolument anti-hégélienne: « Il n’y a pas d’accomplissement concevable de quelque vie rationnelle, sinon un progrès vers un accomplissement ultérieur. » (‘There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment’.)ii Cette phrase vient en conclusion d’une attaque éclair contre le système d’Hegeliii, que C.S. Peirce jugea fondamentalement « anti-évolutionnaire » et « anti-progressiste » parce qu’il représente la pensée comme pouvant atteindre un ‘accomplissement parfait’. Si la pensée peut ‘s’accomplir parfaitement’, c’est qu’elle n’est plus alors un ‘penser’, – en tant qu’elle ne pense désormais plus, prétendant avoir pensé tout le pensable. A toutes les époques, on est tenté, me semble-t-il, de reproduire l’erreur d’Hegel, et de croire que tout ce qui est pensable peut se laisser prendre aux filets des raisonnements du moment.

Il faut maintenant être un peu prophète, et certainement assez poète, pour humer l’odeur capiteuse mais lointaine des possibles.

Tout bien réfléchi, la pensée, rationnelle ou poétique, intellectuelle ou prophétique, ne vaut en fin de compte que par sa seule puissance d’ouverture au futuriv, son saut (impensé) de l’ange, l’esquisse de son bond de mille lieux vers d’innommables génies restant à venir, et qui sauront, eux, découvrir en nos balbutiements, un signe sincère, à eux adressés, pour qu’ils s’en saisissent, et qu’ils continuent, relais eux-mêmes, bien plus loin encore, la course à la lettre infinie de l’Esprit. Comme quelque éclat d’os d’un unique Homo ergaster ou la dent rare d’un Homo georgicus ouvrent au paléontologue des perspectives inouïes vers le passé lointain du genre Homo, il faut rêver, encore et encore, que nos pensers courts, nos raisons molles, nos rêves étroits, porteront, sans doute bien malgré nous, vers l’avenir indécelable, quelque semence précieuse à la cosmique panspermie, et que la chaleur infime de nos âmes sans flamme réchauffera un peu les doigts gourds des dieux…

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iCharles S. Peirce. Third Lecture [How can Thought Think of Itself?].MS 192 (Robin 395): Writings 3, 10-11,Summer-Fall 1872. Un passage m’a particulièrement inspiré , et m’a donné le moyen d’introduire cet article: « At the first dawn of cognition we began to compare and consider the objects about us. Our thought first assigned to things their right places and reduced the wild chaos of sensuous impressions to a luminous order. But after thought had classified everything a residuum was left over, which had no place in the classification. This was thought itself. What is this which is left over? After thought has considered everything, it is obliged next to think of itself. Here it is at once means and end. The question is, what is thought,—and the question can only be answered by means of thought. » Je remercie particulièrement Nathalie Van Bockstaële (Cambridge, MA) d’avoir attiré récemment mon attention sur les travaux de Charles S. Pierce, et sur leurs liens possibles avec mes propres préoccupations sur la question de la nature de la conscience et les conditions de son émergence.

ii Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

iii« Where Hegel went wrong – [Hegel’s] system, not in its deeper and truer spirit, but as it is worked out, and notwithstanding a sop tossed in one of the closing sections, is anti-evolutionary, anti-progressive, because it represents thought as attaining perfect fulfillment. There is no conceivable fulfillment of any rational life except progress towards further fulfillment. » Charles S. Peirce, Contributions to The Nation 3, p. 124 (1903).

ivCf. C.S. Peirce. «That The Significance Of Thought Lies In Its Reference To The Future ».« It appears then that the intellectual significance of all thought ultimately, lies in its effect upon our actions. Now in what does the intellectual character of conduct consist? Clearly in its harmony to the eye of reason; that is in the fact that the mind in contemplating it shall find a harmony of purposes in it. In other words it must be capable of rational interpretation to a future thought. Thus thought is rational only so far as it recommends itself to a possible future thought. Or in other words the rationality of thought lies in its reference to a possible future. » MS 239 (Robin 392, 371): Writings 3, 107-108, Summer 1873.

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