Le vrai nom de Dieu (ou : d’Enlil et Ilu à El, Ilah et Allah)

Sur la plaine des mots, une ziggourat usée dresse son ombre – le monde des idées est plus profond que la mémoire. Qui en mesure les angles? Qui en discerne les diagonales ? Qui calcule sur elle l’effet de la pluie et de la poussière? Qui saisit le creux qu’y laisse le temps?

Vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien célébra le Dieu souverain, le Dieu des dieux. Enlil, son nom de Sumer, est le plus ancien nom écrit de Dieu.

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime, sainte !

Ce qu’il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres.

Ses yeux scrutent la terre entière.

Son éclat pénètre à l’extrême fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu’il exerce ses pouvoirs de Seigneur et de Roi, en perfection,

Les autres dieux se prosternent spontanément devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »i

Un millénaire plus tard, une prière en langue akkadienne fut composée pour le Dieu suprême. Son nom d’Akkad était Marduk.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l’intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l’Assemblée des dieux, nul ne t’égale ! »ii

La langue des Sumériens ne se rapporte à aucune famille linguistique connue. Quant à la langue des Akkadiens, qui regroupaient des peuples hébreux, araméens, arabes, elle était sémitique.

Sumériens et Akkadiens ont commencé à se mêler en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéroiii note que les Akkadiens arrivèrent au nord et au centre de la Mésopotamie, alors que les Sumériens étaient déjà présents au sud.

Le mélange de ces peuples s’est fait progressivement. Un capital culturel, commun, s’est formé avec le temps.

Les Sumériens étaient « les plus actifs et les plus inventifs », selon Jean Bottéro. Ce sont eux qui ont inventé l’écriture, aux environs de ~3000. Le sumérien est donc la plus ancienne langue ayant jamais été écrite.

A partir du 2ème millénaire avant notre ère, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L’Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais la langue sumérienne, langue de culture, liturgique, savante, ne disparaît pas pour autant, et continue d’être écrite.

On dispose à propos de cette période d’une énorme documentation. Plus de 500.000 documents rédigés en sumérien permettent d’étudier l’univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes.

Dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n’y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait pourtant la vie. Le sacré pénétrait le quotidien.

Dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d’une élection cognitive, la suprématie d’un savoir.

Ces peuples, ces myriades, d’origines diverses, partageaient ensemble le sens du sacré, l’intuition du mystère.

En Babylonie, les croyances étaient humbles, et les grands prêtres restaient modestes dans leurs formules:

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »iv

Pour représenter l’idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches :

(prononciation : dingir).

En akkadien, cette représentation s’est simplifiée et stylisée ainsi :

(prononciation : ilu).

Cet Ilu originaire devint par la suite El (Dieu) chez les Hébreux et Ilah (la Divinité) chez les Arabes, qui en tirèrent le nom propre d’Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

Dieu, donc, s’est écrit pour la première fois en sumérien, Enlil, en quatre coups de coin, formant deux croix ensemble, ou une étoile.

Puis la langue akkadienne, sémitique, l’a écrit Ilu, en trois coups cunéiformes, formant une croix ou une étoile – à six branches.

i Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder

ii Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »

iii Cf. Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux.

iv Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature. Cité in Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux.

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