
La religion d’Éleusis célébrait le double bienfait reçu de Déméter : l’agriculture, qui fit passer l’humanité de la vie sauvage à la civilisation, et l’initiation aux mystères. Celle-là nourrissait et faisait vivre, celle-ci faisait espérer une vie après la mort. D’où la double épithète donnée à la Déesse : karpophoros kai thesmophoros, littéralement la « porteuse de fruits » et la « porteuse du sacré » (c’est-à-dire la « législatrice des cérémonies sacrées »). Ces deux caractères de Déméter, étaient aussi attribués, bien avant elle, à l’Isis égyptienne, la déesse de la terre féconde, noire et moissonneuse du Delta, mais aussi la fidèle épouse d’Osiris, organisant par-delà sa mort les conditions de sa résurrection. Un hymne de la 18e dynastie appelle Isis « la dame du pain et de la bière », « la créatrice de la verte moisson, qui donne la vie aux hommes, qui présente leurs biens aux dieux et leurs offrandes aux morts »i. La religion éleusinienne était basée sur les « mystères », lesquels étaient censés initier les « mystes » à la vie future. Il y avait sans doute un lien entre la métaphore du grain de blé qui doit mourir en terre pour se transformer en épi, puis mûrir et être moissonné ‒ métaphore qui sera reprise plus d’un millénaire plus tard par Jésusii ‒, et l’idée de l’immortalité de l’âme, capable de transcender la mort du corps. Depuis longtemps, de nombreux peuples croyaient que la partie de l’homme que d’aucuns appellent son « âme » ou son « ombre », continuait à vivre après la mort. Les Grecs assistaient aux mystères d’Éleusis pour devenir des « mystes » dignes d’être initiés aux révélations quant au sort qui leur était promis après la mort, révélations dont les non-initiés étaient privés, ce qui les condamnait à l’ignorance et à la souffrance, actuelle et future. L’initiation liait pour la vie, et pour la mort, Déméter à son « myste »; si celui-ci remplissait les conditions imposées, elle lui devait sa protection et sa faveur dans la vie post-mortem. C’était là l’immense gain de l’initiation dans les religions de l’ancienne Grèce, lesquelles en avaient emprunté l’idée à l’ancienne Égypte. L’initiation des « mystes » était conduite par des « hiérophantes ». Le hiérophante, du grec ἱεροφάντης, littéralement « celui qui initie au sacré, aux mystères », était chargé de conduire les cérémonies sacrées et initiatiques. Parmi les conditions nécessaires pour mériter cette haute responsabilité, il en était une d’une importance essentielle ‒ avoir une « voix, ou plutôt la « voix ». Dans sa Vie des sophistes, Philostrate cite le cas d’Apollonios d’Athènes, élève des sophistes Adrianus et Chrestus, qui avait été nommé à un âge avancé aux fonctions les plus prestigieuses de la cité, y compris à celle de hiérophante, en charge des « voix du sanctuaire » à Éleusis (τὰς ἐξ ἀνακτόρου φωνάς). Or, Philostrate le décrit comme inférieur en qualité de voix à Héracleidès, Logimos et Glaucos, trois hiérophantes qui l’avaient précédé dans cette charge : « Apollonios, pour la qualité de la voix, était inférieur à Héraclidès, à Logimos, à Glaucos et aux hiérophantes aussi bien doués; mais, pour la gravité, le grand air et le costume, il égalait beaucoup de ses prédécesseurs. »iii Il semble que tous ses mérites, et même ses succès oratoires, compensaient mal l’intrinsèque infériorité de sa voix. Dans ses Entretiens, Épictète présente aussi la « voix » du hiérophante comme l’une de ses qualités essentielles : « Tu n’as pas le vêtement qu’il faut à un hiérophante ; tu n’as ni la chevelure ni la bandelette qu’il doit avoir ; tu n’as ni sa voix ni son âge, et tu n’as pas vécu pur comme lui. Tu n’as fait que lui prendre ses paroles, et tu cries : Voici les paroles saintes elles mêmes!« iv Mais comment pouvait-on juger de la qualité de la « voix » d’un hiérophante? Il ne s’agissait pas de la beauté de son ton ou de ses harmoniques. Ces qualités-là étaient sans doute nécessaires pour le héraut sacré qui faisait les proclamations, ou pour les membres des chœurs qui chantaient les hymnes et les thrènes de l’initiation. Pour le hiérophante, ce qui importait plus que tout était la « justesse » de sa voix. Le premier hiérophante à avoir jamais exercé ce ministère avait eu pour nom Eumolpos (littéralement « le bon chanteur »). Le mot grec, eumolpos, avait un équivalent exact dans la langue égyptienne: mâ khrôou. Cette expression revient fréquemment dans les inscriptions égyptiennes pour désigner élogieusement un prêtre ou même pour se référer au défunt, destiné à devenir après sa mort un être divin. Le grand égyptologue, Gaston Maspero, a donné, le premier, la traduction de cette épithète, et en a fait ressortir toute la symbolique: « La voix humaine est l’instrument magique par excellence, celui sans lequel les opérations les plus hautes de l’art ne sauraient réussir : chacune de ses émissions porte dans le domaine des invisibles et y met enjeu des forces dont le vulgaire ne soupçonne ni les actions multiples ni même l’existence. Sans doute, le texte d’une évocation, la séquence des mots dont elle est composée, a sa valeur réelle : pour devenir efficace, la conjuration doit s’accompagner d’un chant, être une incantation, un carmen. Quand on la déclamait avec la mélopée sacramentelle, sans en modifier une modulation, elle produisait nécessairement ses effets : une fausse note, une erreur de mesure, l’interversion de deux des sons dont elle se composait, et elle s’annulait. Voilà pourquoi tous ceux qui récitaient une prière ou une formule destinée à lier les dieux à l’accomplissement d’un acte déterminé s’appelaient Mâ-Khrôou, « justes de voix », « les gens à la voix juste » : le résultat heureux ou malheureux de leur opération dépendait entièrement de la justesse de leur voix. C’était donc la voix qui avait le rôle prépondérant dans l’offrande, dans la prière à intention déterminée, dans l’évocation, c’est-à-dire dans tous les cas de mainmise de l’homme sur le dieu; sans la voix, la formule n’était que lettre morte »v. Maspéro explique aussi que la voix humaine possédait, chez la plupart des peuples orientaux, une puissance que les Européens ne sont guère disposés à lui accorder. « Elle est l’instrument magique par excellence, celui sans lequel les opérations les plus hautes de l’art ne sauraient réussir. Chacune de ses émissions porte dans le monde des invisibles, et y met en jeu des forces dont le vulgaire ne soupçonne ni les actions multiples, ni même l’existence […] C’est ce qu’on a trop négligé de remarquer, et la plupart des études dogmatiques ou rituelles qu’on a ébauchées, non seulement sur la religion égyptienne, mais sur d’autres religions orientales, sont, je crois, entachées d’erreur, parce que, dans l’alliance intime de la voix et de la formule qui constitue la prière, on n’a guère tenu compte que de la formule, en négligeant la voix. Or, les textes nous montrent que, si la formule sans la voix est inefficace, la voix sans la formule est toute-puissante et devient l’agent de la Création. La plupart d’entre eux sont bien connus, mais on les a traduits jusqu’à présent avec l’idée préconçue qu’ils doivent s’entendre d’une formule, non d’une simple émission de voix sans mots articulés c’est là une interprétation instinctive, qu’un examen plus minutieux m’oblige à repousser. La donnée en est toujours la même : le dieu créateur ouvre la bouche et les dieux en sortent pour opérer son œuvre. Ainsi les deux pays d’Égypte sortent de la bouche de Phtah. Ainsi les dieux sortent de la bouche d’Horus, et les hommes de son œil en pleurs.vi« vii Cet attribut de la voix créatrice est particulièrement celui du dieu Thot. »Thot est le dieu des paroles et des écrits, mais non, comme nous le comprenons d’ordinaire, des belles paroles et de la littérature; les paroles et les écrits qu’il compose ce sont les paroles et les écrits qui commandent aux hommes et aux dieux. Parler à propos de lui de Logos ou de Pneuma dans le sens où nous prenons ces mots, c’est commettre un anachronisme flagrant. Thot connaît toutes les formules, qui obligent les dieux, il les écrit, il en connaît la mélopée, ou, comme disent les Égyptiens, il est juste de voix (mâ-khrôou) : ceux à qui il communique ses écrits et dont il rend la voix juste (smâ-khrôou) deviennent comme lui les maîtres de l’univers ».viii Thot (le dieu que les Grecs appellent Hermès), le dieu de la communication, du verbe et de la voix, non seulement a la voix juste par lui-même, mais il enseigne les hommes à l’avoir juste. C’est lui qui rend « juste » la voix des morts face à leur destin. Thot use de deux moyens pour ce faire, les formules sacrées, et le seul pouvoir de sa voix même, la puissance de sa voix nue.
La formule, par l’incantation de Thot, peut créer et mettre en mouvement les dieux, et c’est pour cela que Thot porte le titre de « maître de la parole des dieux ». Mais il y aussi sa voix, cette « voix juste » dont il est le maître, Nib mâkhrôou. Initialement, la « voix juste » n’était que le véhicule nécessaire de la formule, qui seule possédait le pouvoir transformateur. Mais progressivement, par un effort des générations successives vers toujours plus d’abstraction, la voix leur apparut comme étant l’instrument réellement opératoire, le moyen le plus fondamental, le plus originaire, de toute création. Les formules destinées à agir sur les dieux employaient des mots humains, appartenant à une langue humaine, celle des plus hautes époques. Elles contenaient les noms des dieux, du moins ceux que les humains connaissaient alors. Par exemple, les formules que l’on trouve dans les « textes des Pyramides » ont été rédigées pendant les 5e et 6e dynasties, entre 2400 et 2150 ans avant notre ère, donc plus d’un millénaire avant le commencement de la tradition abrahamique, et plus longtemps encore avant le temps de Moïse, qui lui-même, ne l’oublions pas, avait hérité d’une culture et d’une éducation égyptiennes. A mesure que l’on s’éloignait de ces époques originaires, et que le temps où les premières formules furent composées disparaissait des mémoires, leur sens s’obscurcissait, d’une part du fait de l’évolution constante de la langue, d’autre part du fait du progrès de concepts qui s’affinaient et se complexifiaient par rapport aux idées premières. Il arriva un moment où les formules elles-mêmes devenaient de plus en plus inintelligibles pour le plus grand nombre, même si la caste des prêtres pouvait toujours prétendre en garder les véritables clés de compréhension. Il fut alors possible que le peuple se mît à croire que les dieux exigeaient, pour que l’on osât s’adresser à eux, précisément ces formules apparemment inintelligibles et qu’ils voulussent être interpellés par des noms qui ne fussent pas ceux que le vulgaire leur attribuait par habitude. Les anciennes formules semblèrent alors n’être composées que d’un charabia de syllabes et de mots incompréhensibles, employant des sons presque imprononçables. « Les interjections brèves, les voyelles finissent par l’emporter d’autant plus aisément qu’elles constituaient une véritable notation musicale, marquant la mélopée sur laquelle on devait réciter les passages décisifs. Les invocations, où prédominent des séries aaa, eee, îîî, iii, etc., sont de véritables évocations par la voix seule, où le son opère sans le secours des mots. » ix C’est alors que l’on commença à prendre conscience qu’avant la formule, il y avait, plus essentielle encore, plus fondamentale, la voix même, la voix de Thot et de sa puissance créatrice. C’est ainsi que l’on comprenait que Thot ait pu créer le monde « en émettant les dieux », par la parole et par la voix. Thot agit par la voix : il ouvre la bouche et prononce des sons, qui se révèlent être des noms de dieux, et les dieux en effet sortent de ces sons. Ces dieux disposent le monde et relient le ciel et la terre. L’ancienne Égypte croyait que le nom d’un individu était comme son être réel; qui possédait le nom possédait l’être et s’en faisait obéir, comme l’esclave obéit au maître. L’art des « mages » consistait alors à obtenir des dieux la révélation de ces noms sacrés, et il n’était moyen qu’ils n’employassent pour arriver à leurs fins. La défense de dévoiler ou de prononcer le nom des dieux chez les Égyptiens était la conséquence logique de la puissance des noms divins. Mais quels étaient-ils? Quels sens possédaient-ils? Quel était le contenu des Mystères révélés à Eleusis? L’Hymne homérique à Déméter lève un petit pan du voile : « Heureux celui des hommes vivant sur la terre qui a vu ces mystères; mais celui qui ne connaît pas ces cérémonies sacrées, et celui qui y a pris part, n’auront pas une destinée égale, après la mort, dans le séjour des ténèbres. » Pindare n’est pas moins affirmatif : « Heureux celui qui a vu ces choses avant de descendre sous la terre; il connaît la fin de la vie, il en connaît aussi le commencement. »x Quant à Sophocle, il va dans le même sens: « Trois fois heureux ceux des mortels qui, après avoir contemplé ces mystères, iront dans la demeure d’Hadès; car ceux-là seuls trouveront la vie là-bas; pour les autres, il n’y aura que souffrances. »xi Platon, pour sa part, parle aussi de la félicité de ceux qui ont vu les mystères et qui vivent désormais avec les dieux.
Plus d’un millénaire après que l’ancienne Égypte eut découvert le rôle de la voix dans les affaires divines, et dans son pouvoir sur les hommes, on ne doit donc pas tout à fait s’étonner que la Torah hébraïque ait aussi évoqué le pouvoir de la voix du Dieu même d’Israël. La Torah parle de la « majesté » de sa voix: « Et YHVH fera entendre sa voix majestueuse ».xii D’ailleurs, cette voix n’est pas simplement « dite » ou « parlée », elle « parle » par elle-même: « La voix d’Elohim parlant (medabbêr) du sein du feu (mi-tokh ha-ech) »xiii. Ce n’est certainement pas une curiosité grammaticale, mais une profonde intuition théologico-philosophique, que de constater que certains textes de la Torah ne disent pas que l’on entend ou que l’on écoute « la voix » (de Dieu), mais qu’on entend ou écoute Dieu « par sa voix » (be-qôl). Ainsi le pharaon déclare: « Qui est YHVH pour que j’écoute par sa voix (be-qôl-ô)? »xiv . Ou encore: « Si tu écoutes par la voix (be-qôl) de YHVH ton Dieu ».xv Cela suggère certainement une sorte de distance entre l’essence même du divin, et celle de sa « voix », ou de son « verbe », qui assure la médiation entre la divinité et l’humanité. Cela implique, en creux, que le Divin pourrait tout aussi bien se trouver dans son silence, plus encore que dans sa parole ou sa voix. D’autres occurrences montrent d’ailleurs la proximité et la complicité de la voix et du silence: « J’entendis un silence (demamah) et une voix (va-qôl). »xvi Il faut également souligner l’importance du fait que la « voix » communique dans les deux sens, entre Dieu et l’homme, et réciproquement: « Ma voix vers Elohim et je crie; ma voix vers Elohim et il m’entend ».xvii
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iCité par M.P. Foucart. Recherches sur l’origine et la nature des mystères d’Éleusis. Mémoires de l’académie des inscriptions et belles-lettres tome xxxv, 2e partie. Paris, 1895.
iiJn 12, 24: « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »
iiiPhilostrate. Vie des sophistes. II, 20, 56, 2
ivÉpictète. Entretiens. Livre III, ch. 21. « Contre ceux qui se mettent trop aisément à donner des leçons de philosophie ». « Tu dis : « Je vous expliquerai les livres de Chrysippe comme personne; j’aurai le style le plus doux et le plus pur […] Et comment pourras-tu leur communiquer ce que tu n’as point? Car, qu’as-tu fait autre chose depuis le commencement, que de t’occuper à analyser les syllogismes, les sophismes, et les raisonnements par interrogation? Homme, quelle autre chose fais-tu là que de parodier les mystères? Tu dis : Il y a un temple à Éleusis : il va y en avoir un ici aussi. Il y a là-bas un hiérophante : moi je ferai l’hiérophante […] C’est le lieu, c’est le moment, qui font l’utilité des choses de là-bas : on a sacrifié, on a prié, on s’est purifié, on s’est préparé à croire que l’on vient à des cérémonies saintes, et saintes de longue date. C’est par là que les mystères sont utiles ; c’est par là qu’on arrive à l’idée qu’ils ont été institués par les anciens pour notre instruction et pour l’amendement de notre vie. Toi tu n’as que le boniment et la parodie de tout cela : le lieu, le moment, les prières, la purification, tout te manque. Tu n’as pas le vêtement qu’il faut à un hiérophante ; tu n’as ni la chevelure ni la bandelette qu’il doit avoir ; tu n’as ni sa voix ni son âge, et tu n’as pas vécu pur comme lui. Tu n’as fait que lui prendre ses paroles, et tu cries : Voici les paroles saintes elles mêmes! »
vG. Maspero, Études de mythologie et d’archéologie égyptiennes, t. II, 1893, p. 260
viRochemonteix. Edfou, t. 1, p. 54
viiG. Maspero, Études de mythologie et d’archéologie égyptiennes, t. II, 1893, p. 373-374
viiiIbid. p. 260
ixIbid. p. 379-380 (l’emphase en italiques est de moi)
xii Is 30,30. וְהִשְׁמִיעַ יְהוָה אֶת-הוֹד קוֹלוֹ
xiiiDt 4,33 . קוֹל אֱלֹהִים מְדַבֵּר מִתּוֹךְ-הָאֵשׁ
xivEx 5,2. מִי יְהוָה אֲשֶׁר אֶשְׁמַע בְּקֹלוֹ
xvDt 13,19 . בְּקוֹל יְהוָה אֱלֹהֶיךָ
xviJob 4, 14. דְּמָמָה וָקוֹל אֶשְׁמָע
xviiPs 77,2





























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