Le Dieu noir

 

L’ abbé Constant, alias Eliphas Lévi, s’est livré à une description précise des « mystères d’Éleusis », dont voici la scène finale:

« Lorsque l’initié avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu’il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s’approchait de lui en courant, et lui jetait dans l’oreille cette parole énigmatique : « Osiris est un Dieu noir. » Mots obscurs et plus brillants que le jais ! »

André Breton, dans son livre Arcane 17, reprend ces mots mêmes, qu’il qualifie de « formule magique », de formule « opérante ».

« Aussi, chaque fois qu’une association d’idées traîtreusement te ramène en ce point où, pour toi, toute espérance un jour s’est reniée et, du plus haut que tu tiennes alors, menace, en flèche cherchant l’aile, de te précipiter à nouveau dans le gouffre, éprouvant moi-même la vanité de toute parole de consolation et tenant toute tentative de diversion pour indigne, me suis-je convaincu que seule une formule magique, ici, pourrait être opérante, mais quelle formule saurait condenser en elle et te rendre instantanément toute force de vivre, de vivre avec toute l’intensité possible, quand je sais qu’elle t’était revenue si lentement? Celle à laquelle je décide de m’en tenir, la seule par laquelle je juge acceptable de te rappeler à moi lorsqu’il t’arrive de te pencher tout à coup vers l’autre versant, tient dans ces mots dont, lorsque tu commences à détourner la tête, je veux seulement frôler ton oreille : « Osiris est un Dieu noir ». »

De quoi cette « magie » est-elle le nom, et dont Breton invoque le secours ? Que veut vraiment dire cette parole: « Osiris est un Dieu noir » ?

Anubis, dieu funéraire, régnant sur les nécropoles, l’une des divinités les plus anciennes de l’Égypte, remonte à la période pré-dynastique, il y a plus de 5500 ans. Il est représenté sous forme de grand canidé noir. Est-ce un loup ? Un chacal ? Un chien sauvage?

Être hybride, il a les oreilles d’un renard, la queue et la tête d’un chacal, et la silhouette d’un lévrier.

Anubis est le fils adultérin d’Osiris, selon la version du mythe transmise par Plutarque dans son Isis et Osiris.

« Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’Éternité, Souverain des morts.»

Dans quelques manuscrits Osiris est, lui aussi, représenté avec un visage noir.

On peut noter que la mort cruelle d’Osiris assassiné par son frère Seth, le démembrement de son corps et sa résurrection font irrésistiblement penser à une analogie, au moins de forme, entre la foi des anciens Égyptiens et le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, dans le christianisme.

Mais pourquoi un « Dieu noir » ?

Je propose l’explication suivante.

La crue du Nil (dans sa partie nommée le Nil « blanc ») apportait chaque année un limon noir permettant la culture de ses rives. A cette haute époque ce phénomène est resté longtemps mystérieux, inexpliqué.

C’est de ce limon noir que vient le nom antique de l’Égypte, Kemet, qui veut dire « la terre noire », c’est-à-dire la terre « arable »i.

Osiris est un « Dieu noir » parce qu’il apporte la vie.

Les trois couleurs du drapeau de l’Égypte, le noir, le blanc et le rouge, témoignent encore, bien longtemps après, de cette croyance mythique. Ces trois couleurs sont une référence, respectivement, à Osiris, Isis et Seth, Osiris étant le Dieu noir, Isis la déesse blanche, et Seth, lié au désert, étant symbolisé par le rouge.

i Dans une aire géographique complètement différente, celle du bassin de l’Indus, les Âryas se sont donnés à eux-mêmes ce nom Âryas, dont la racine sanskrite est AR-, qui veut dire « cultiver », et qui a d’ailleurs donné en latin arare, cultiver.

La religion des origines du genre humain

Le secret est inséparable de toute religion. Aucune ne semble pouvoir s’en passer, aucune n’a jamais voulu une totale transparence, une nudité nue, un dévoilement intégral. Dès l’origine, c’est évident, le secret habite au centre du religieux. « Plus nous remontons loin dans l’histoire religieuse, plus le rôle dévolu au secret est important. »i

Notons immédiatement que le secret ne doit pas être confondu avec le mystère.

Le secret est utile. Il sert au contrôle, il facilite la main-mise, sur le dogme, sur les rites, sur les lois, par les prêtres, les commentateurs, les médiateurs.

Le mystère, lui, n’appartient à personne. Il n’est pas donné à beaucoup de seulement le pressentir, et à moins encore d’en subodorer la profondeur.

Le secret, en revanche, est mis en avant, publiquement, dans sa forme ; il renforce le groupe, il conforte la foi, il en impose à tous.

Le secret appartient au domaine humain; le mystère relève de la sphère divine.

Dans certaines conditions, dans une certaine mesure, le secret et le mystère peuvent se rencontrer, et même se conjoindre, exceptionnellement.

Toujours alors, le secret de la rencontre se découvre après qu’elle a eu lieu, – mais non le contenu de son mystère.

On observe ce dédoublement à l’occasion d’événements de grande portée. Une prophétie, un miracle, une révélation, d’abord secrets et mystérieux, ont bientôt vocation à se rendre publics – tout en restant fondamentalement mystérieux.

La vérité qui se révèle alors, s’en vient assurément voilée. D’un voile intégral.

« La vérité n’est pas venue dans le monde nue, mais elle est venue vêtue de symboles et d’images. Le monde ne la recevra d’aucune autre façon. »ii

Si la vérité est divine, comment pourrait-elle s’incarner « nue » dans le monde ?

Comment le grand Dieu pourrait-il être « nu », même s’il ne s’agit que de son hypostase, celle qui a nom « vérité »?

Un bon sens cauteleux, sarcastique, nous le garantit. Dieu ne peut être nu. Ni vu.

« Comment croirais-je en un dieu suprême qui entrerait dans le ventre d’une femme par ses organes sexuels […] sans besoin de nécessité ? Comment croirais-je en un dieu vivant qui serait né d’une femme sans savoir ni intelligence, sans distinguer sa droite de sa gauche, qui fait ses besoins et urine, tète les seins de sa mère avec faim et soif et qui, si sa mère ne le nourrissait pas, mourrait de faim comme le reste de hommes ? »iii

Rigoureux raisonnement. Finesse de l’analyse. Réalisme du constat.

Comment le Dieu suprême pourrait-il en effet s’abaisser à uriner, ou à téter les seins d’une femme sans intelligence ? On imagine des Juifs médiévaux, Juda Halévi, David Kimhi, ou Moïse Nahmanide, goguenards, riant bien fort de cette théologie chrétienne, crédule, naïve, niaise, ingénue, dupe, trompée par un simple particulier, nommé Jésus, d’ailleurs mort en croix, sans gloire, un vrai loser :

« Il m’est impossible de croire en sa messianité car la prophétie annonce au sujet du Messie : « Il dominera de la mer à la mer et du fleuve aux confins de la terre » (Psaume 72,8). Or, Jésus n’eut absolument pas de règne, au contraire, il fut persécuté par ses ennemis et dut se cacher d’eux : à la fin, il tomba entre leurs mains et ne put même pas préserver sa propre vie. Comment aurait-il pu sauver Israël ? Même après sa mort il n’eut pas de royaume (…) A l’heure actuelle, les serviteurs de Mohammed, vos ennemis, disposent d’un pouvoir supérieur au vôtre. D’ailleurs la prophétie annonce qu’au temps du Messie […] « la connaissance de YHVH emplira la terre comme les eaux recouvrent la mer » (Isaïe 11,9). Or, depuis l’époque de Jésus jusqu’à aujourd’hui, il y eut maintes guerres et le monde a été plein d’oppressions et de ruines. Quant aux chrétiens, ils ont fait couler plus de sang que le reste des nations. »iv

Jamais, ô grand jamais, la religion de la vision du Buisson ardent, de la révélation de la Torah, de la symbolique des Sephiroth, et de l’errance terrestre de la Shekhina, n’admettra le soupçon même d’une possible « incarnation » du divin, sous quelque modalité que ce soit.

Et si la nudité nue, celle d’un enfant qui tète et urine, était, comme dans La lettre volée de Poe, la meilleure cachette pour un Dieu qui est au-dessus de la Terre et du Ciel?

Et si la vérité la plus nue, la plus criante, était, par là-même, toujours plus voilée ?

Cette idée que la vérité est en soi encore un secret est extrêmement ancienne.

« La théorie antique de la religion égyptienne secrète, telle que nous la retrouvons chez Plutarque et Diodore, Philon, Origène et Clément d’Alexandrie, ainsi que chez Porphyre et Jamblique part du principe que la vérité constitue en soi un secret, et qu’on ne peut la saisir en ce monde que voilée, dans des images, des mythes, des allégories et des énigmes. »v

Cette fort ancienne conception remonte sans aucun doute avant la période pré-dysnastique, il y a plus de 6000 ans. Et elle n’a depuis cessé de proliférer au sein des « mystères », du néo-platonisme, de l’hermétisme et de la gnose.

Les manuscrits de Nag Hammadi gardent la mémoire de ces intuitions qui traversent les âges. Retrouvé parmi en eux en 1945, l’Évangile de Philippevi nous apprend que le monde ne peut recevoir la vérité autrement que voilée de mots, de mythes, d’images. Ces images énigmatiques, ces mots couverts, n’ont pas pour fonction de cacher la vérité aux yeux des non-croyants, des endurcis, des blasphémateurs. Il s’agit d’abord de les mettre au service du secret même, en tant qu’image de la vérité, en tant que symbole du mystère.

Goethe a su saisir l’ambivalence de ce vrai secret, à la fois dissimulation et manifestation de la Vérité, en trois vers :

« Le vrai est semblable à Dieu ;

il n’apparaît pas immédiatement,

nous devons le deviner à partir de ses manifestations. »vii

Concluant sa belle étude, fort documentée, sur « Moïse l’Égyptien », dans laquelle il prit la défense passionnée des intuitions originaires de l’antique religion égyptienne, Jan Assmann n’hésite pas à affirmer :

« A son apogée, ce n’est pas un vide que la religion païenne dissimulait dans les mystères, mais la vérité du Dieu Unique ».viii

On imagine les lazzi des monothéistes de tout poil, en réaction à ce genre de raccourci puissant.

Et pourtant. Abraham lui-même dut rendre tribut à un certain Melchisedech.

Et Augustin, de manière plus surprenante encore, d’une plume incisive et géniale, n’hésita pas à lier d’un trait tous les âges humains – laissant le champ libre aux poètes de l’interprétation:

« Car ce qui se nomme aujourd’hui religion chrétienne, existait dans l’antiquité et dès l’origine du genre humain jusqu’à ce que le Christ s’incarnât, et c’est de lui que la vraie religion qui existait déjà, commença à s’appeler chrétienne. »ix

Si la vérité en effet est réellement vraie, alors elle était telle dès avant l’origine du monde.

Et les mots qui la nomment, et les hommes qui la suivent, Akhenaton, Melchisedech, Abraham, Moïse, Zoroastre, Platon, Jésus, sont à son humble service, selon leur rang, selon leur puissance, selon leur sagesse respective.

iJan Assmann. Moïse l’Égyptien. Aubier, Paris, 2001, p.316
iiÉvangile de Philippe, 67
iiiDavid Kimhi (1160-1235) cité par Shmuel Trigano. In Judaïsme et christianisme, entre affrontement et reconnaissance. Bayard. Paris, 2005, p. 32
ivMoïse Nahmanide. La dispute de Barcelone. Lagrasse, Verdier, 1984, p.41s. Cité par S. Trigano in op.cit.

vJan Assmann. Moïse l’Égyptien. Aubier, Paris, 2001, p.317
viÉvangile de Philippe, 67
viiGoethe. « Aus Makariens Archiv ». Werke 8. Münich 1981, p. 460 N.3. Cité in Jan Assmann, op.cit. p.318

viiiJan Assmann. Moïse l’Égyptien. Aubier, Paris, 2001, p.320

ixAugustin. Retr. I, 13

Le plagiat répété du monothéisme

Les fables que les peuples se racontent à eux-mêmes, les mythes qu’ils se construisent, les récits dont ils habillent leur mémoire, les aident à bâtir ce qu’ils prennent pour leur unique identité, et leur permettent de se distinguer positivement des autres peuples, et de les considérer comme « barbares », « païens », « incroyants », « idolâtres » ou « sauvages ».

Mais il est assez facile, pour qui a le goût de l’histoire ou de l’anthropologie, de trouver d’étranges ressemblances, de troublantes analogies, dans les croyances de ces peuples diversement originaux.

Les peuples se ressemblent en ceci qu’ils se croient seuls au monde à croire en ce qu’ils croient, et qu’ils se pensent uniques sur la face de la terre à penser ce qu’ils pensent.

Le « monothéisme », par exemple, n’est pas apparu, en tant que religion, dans une seule culture, un seul peuple. Si l’on associe volontiers le culte monothéiste à l’ancienne religion des Hébreux, on peut aussi faire valoir qu’une autre forme de monothéisme avait été inventée en Égypte par Aménophis IV (Akhenaton), plusieurs siècles avant Abraham. Moïse lui-même, selon Freud ou d’après les conclusions des égyptologues les mieux informés, aurait été un égyptien, prêtre défroqué du Dieu égyptien Aton, qui aurait profité de l’Exode pour définir les lois et les symboles de ce qui devait définir le judaïsme.

L’idée du monothéisme, loin d’être réservée à la vallée du Nil ou aux contreforts du Sinaï, peut être retrouvée dans d’autres cultures encore, comme celle de l’Inde védique, ou celle de l’Avesta de l’ancien Iran.

A la lecture de l’Essai sur l’histoire des religions (1879) de Max Müller, qui consacre un chapitre à l’étude du Zend Avesta, ou des Essais sur la langue sacrée, sur les écritures et la religion des Parsis de Martin Haug (Bombay, 1862), on trouve de curieuses et frappantes ressemblances entre certaines formules avestiques et des formules bibliques.

Dans le Zend Avesta, on lit que Zarathustra pria Ahura Mazda de lui révéler ses noms cachés. Le Dieu accepta et lui en livra vingt.

Le premier de ces noms est Ahmi, « Je suis ».

Le quatrième est Asha-Vahista, « la meilleure pureté ».

Le sixième signifie « Je suis la Sagesse ».

Le huitième se traduit en « Je suis la Connaissance ».

Le douzième est Ahura, « le Vivant ».

Le vingtième est Mazdao, qui signifie : « Je suis celui qui suis».

Il est aisé de voir que ces formules sont reprises dans différents passages de la Bible. Est-ce pur hasard, rencontre inopinée de grands esprits ou emprunt délibéré? La plus notable équivalence de formulation est sans doute « Je suis celui qui suis », reprise mot pour mot dans le texte de l’Exode (Ex. 3,14).

Max Müller conclut pour sa part: « Nous trouvons une parfaite identité entre certains articles de la religion zoroastrienne et quelques doctrines importantes du mosaïsme et du christianisme. »

On peut trouver également des analogies entre la conception que les auteurs de la Genèse se faisaient de la « création » du monde et les idées qui prévalaient à ce propos chez les Égyptiens, les Babyloniens, les Perses ou les Indiens. Ces analogies se traduisent jusque dans le choix des mots désignant la « création ».

Ainsi, dans le premier verset de la Genèse (« Au commencement Dieu Créa les cieux et la terre »), le verbe « créer » traduit l’hébreu בר, qui ne signifie pas « créer » au sens de « tirer du néant », mais plutôt au sens de « couper, tailler, sculpter, aplanir, polir », donc de créer à partir d’une substance préexistante. De même, le verbe sanskrit tvaksh qui est utilisé pour décrire la création du monde dans le contexte védique, signifie « façonner, arranger », tout comme le grec poiein, qui sera utilisé dans la version de la Septante.

Certains noms propres, également, évoquent des emprunts par delà les barrières des langues. Le nom Asmodée, ce mauvais esprit que l’on trouve dans le livre biblique de Tobie, a certainement été emprunté à la Perse. Il vient du parsi, Eshem-dev , qui est le démon de la concupiscence, et qui est lui-même emprunté au démon Aeshma-daeva, plusieurs fois cité dans le Zend Avesta.

Autre curieuse coïncidence : Zoroastre est né dans Arran (en avestique Airayana Vaêga, « Semence de l’Aryen »), lieu identifié comme étant Haran en Chaldée, région de départ du peuple hébreu. Haran devint aussi, bien plus tard, la capitale du sabéisme (courant judéo-chrétien attesté dans le Coran).

Au 3ème siècle avant J.-C., on procéda à Alexandrie à la fameuse traduction de la Bible en grec (Septante). Dans cette même ville, au même moment, on traduisait également en grec le texte du Zend Avesta. Ceci prouve qu’alors des échanges intellectuels nourris existaient entre l’Iran, la Babylonie et l’Égypte judéo-hellénistique.

Il paraît évident que plusieurs millénaires auparavant, déjà, un courant continuel d’influences et d’échanges baignait les peuples et les cultures, faisant circuler les idées et les mythes entre l’Inde, la Perse, la Mésopotamie, la Judée, l’Égypte.

Et ces noms mêmes, s’ils signifient autant, c’est sans doute parce que les cultures des âges antérieurs, « pré-historiques », n’ont précisément guère laissé de traces. Mais par la pensée, on peut se représenter que les penseurs, les prophètes et les mages du Paléolithique, avaient eux aussi une intuition du Tout et de l’Un.

La véritable patrie de Moïse

La question de l’errance et de la migration est l’une des plus importantes pour l’avenir du monde.

Non pas simplement parce que les futures migrations, dues à la guerre ou aux bouleversements environnementaux prendront sans doute des dimensions apocalyptiques (au sens propre du mot : la révélation de la fragilité de l’humanité).

Mais parce que cette question ouvre une autre question, celle de l’essence même de l’homme, et celle de sa fin (dans les deux sens du mot).

« Tous ceux que Moïse appelle sages sont décrits comme des étrangers résidant. Leurs âmes ne constituent jamais une colonie établie hors du ciel ; mais elles ont coutume de voyager dans la nature terrestre pour satisfaire leur envie de voir et de connaître. » écrit Philon d’Alexandriei

Philon, philosophe juif, hellénisant, alexandrin, aux confins de trois continents en crise, avait, juste avant l’apparition du christianisme, une vue particulièrement aiguë des capacités dynamiques de « l’étranger ».

Philon rappelle qu’Abraham a dit aux gardiens des morts : « Je suis chez vous un étranger et un hôte »ii.

La métaphore de l’étranger a une puissance dévastatrice, lorsqu’elle s’applique à « l’étranger intérieur », comme une cinquième colonne.

Plus dévastatrice encore quand c’est au corps même qu’elle s’applique, comme une tumeur, un cancer.

Comment comprendre alors le sentiment du sage d’être étranger à lui-même ?

« Le sage séjourne comme sur une terre étrangère dans le corps sensible, tandis qu’il est comme dans sa patrie parmi les vertus intelligibles, qui sont quelque chose qui ne diffère pas des paroles divines. Moïse de son côté dit : « Je ne suis qu’un errant sur une terre étrangère. » (Ex. 2,22) iii

Faut-il prendre cette déclaration de Moïse au sens propre ou au sens figuré ?

Au sens propre : Égypte, Sinaï, ne seraient que des terres étrangères, où il errerait en attendant de retrouver sa vraie patrie ? Mais alors il ne la trouva pas.

Au sens figuré : Sa vraie patrie est parmi les vertus intelligibles, et parmi les paroles divines. L’Exode est le moyen de l’atteindre.

 

iDe Confusione Linguarum §77

ii Gen. 23,4, cité in De Confusione Linguarum §79

iiiDe Confusione Linguarum §81-82

La connaissance des esprits de l’Occident et de l’Orient

N. n’est personne en particulier. N. est tout le monde. C’est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même.

Tous doivent en passer par là. Par la porte de la mort.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s’adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

A ce moment, la prière des officiants qui accompagnent la cérémonie s’élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l’Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l’âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n’est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane »i, donnent une idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d’une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c’est-à-dire la « transformation lumineuse de l’âme ».

Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l’âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Voici quelques-unes de ces étapes du voyage de l’âme dans la mort:

« Prendre la forme de l’épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S’asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l’Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l’Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l’Orient » (Ch. 109).

Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

De la masse des études des égyptologues, on peut retenir quelques idées directrices:

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.
  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.
  3. Le défunt N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel comportant plus d’une centaines d’étapes distinctes et successives.
  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n’est que l’une de ces nombreuses étapes, et elle n’est pas la plus élevée. Les étapes finales comprennent la connaissance des esprits de l’Occident, puis celle des esprits de l’Orient.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand voyage de l’âme, décrit avec un grand luxe de détails.

Par contraste, les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l’islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d’occuper le haut du pavé, ont peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort. Bien sûr des poètes comme Homère, Virgile ou Dante ont pu vouloir suppléer à la demande latente.

La modernité n’a que faire de ces aspirations anciennes, de ces descriptions imagées. Les « djihadistes » se font exploser ou assassinent des innocents pour avoir le droit de coucher avec soixante-dix vierges, après leur mort. Pour eux, la mort n’est qu’une répétition de la vie, en plus quantitatif encore.

Il y a cinquante-cinq siècles, les défunts ne rêvaient pas aux vierges, mais à « connaître les esprits de l’Occident et de l’Orient ».

i Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888

La crainte de l’Occident

L’Égypte ancienne fournit une manne d’idées stimulantes pour qui s’intéresse au fait religieux, dans son universalité.

La mort y est le moment clé, le moment où s’opère la transformation de l’âme du mort en l’âme ba, le principe divin de Rê.

Le Papyrus de Neferoubenef identifie aussi ce principe au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l’union mystique des deux âmes de Rê et d’Osiris »i, selon Si Ratié, qui en a fait la traduction.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion porteuse d’espoir pour tout un chacun. Il est donné à toute âme humaine la possibilité de réaliser au moment de la mort une mutation divine et royale, sous certaines conditions. L’âme a alors le pouvoir de se transformer en « Horus d’or », cet Horus dont la chair est d’or, et les os d’argent.

L’origine spirituelle de cette croyance remonte la nuit des temps. On a retrouvé des traces archéologiques de culte funéraire en Haute Égypte datant d’avant la première dynastie, aux alentours de 3500 av. J.-C.

Le Papyrus de Neferoubenef fait entendre la voix du fidèle se préparant à cette épreuve décisive.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d’Osiris, Seigneur de l’Univers, mystérieux en ce qu’il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l’Occident ; qu’il ne cesse d’ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l’obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l’Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j’entre, que je dise ce que j’ai vu. »ii

A lire ces antiques paroles, on est frappé de certains échos repris plus tard par des religions subséquentes, comme la juive ou la chrétienne :

« On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l’Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

Il y a aussi cette formule plus étrange encore qu’elle n’est prophétique: « Cette crainte qui est au milieu de l’Occident ».

L’Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, le lieu du danger et de l’exil. Pour les anciens Égyptiens c’était aussi le lieu associé à la mort, et partant, à la résurrection.

La mémoire collective, profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, a sans doute cultivé cette crainte, qui existe encore sous forme larvée, inconsciente. Elle coïncide aujourd’hui avec un fait géopolitique majeur.

L’Occident est toujours associé pour le meilleur et pour le pire à l’exil.

Les migrations de populations du Sud et de l’Orient fuyant la guerre, la famine ou la pauvreté, ne sont pas près de s’arrêter.

En réaction, l’actualité en témoigne, l’Occident se sent menacé, et entre dans la « crainte ».

Dans ce contexte, pourquoi revisiter l’ancien mythe de l’Horus d’or, et la révélation du grand Dieu qui est dans Busiris ?

Parce que la mémoire plusieurs fois millénaire de «la crainte qui est au milieu de l’Occident » devrait inciter, me semble-t-il, à prendre un peu de distance avec l’actualité immédiate (et avec les effets désespérants et dévastateurs du terrorisme).

L’Occident est vu depuis longtemps comme le « pays de la mort » mais aussi comme le lieu de la résurrection, selon la plus ancienne religion de l’Orient.

Entendons la leçon, s’il y a encore des oreilles pour entendre.

Il faut diminuer la misère du monde, quoi qu’il en coûte, et non l’augmenter.

Le prix à payer pour l’inaction sera terrible.

Plus terrible encore le prix à payer pour la haine, l’isolationnisme, le racisme, l’égoïsme de masse.

Plus terrible encore à l’avenir, sera la crainte éprouvée par l’Occident.

i Si Ratié, Le Papyrus de Naferoubenef, 1968

iiIbid.

L’Orient (« Ishraq ») saccagé par l’Occident

 

Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, par bonds énormes dans l’espace et dans le temps, ou encore à l’aide de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices.

Sohravardî, philosophe mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, avait un rêve, celui de redonner vie aux visages multiples de la sagesse éternelle: « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l’antique sagesse que n’ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu’à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c’est le levain éternel. »i

Ce paragraphe bref, large, immense, résume excellemment le rêve d’une unité profonde de l’esprit humain autour des questions les plus anciennes.

Il contient l’idée d’une intuition partagée, d’une sagesse unique, d’un fil commun reliant l’Indus à la mer Égée par l’intermédiaire de l’Oxus, du Tigre, de l’Euphrate, du Jourdain et du Nil. Les fleuves verticaux (Nord-Sud ou Sud-Nord) n’accompagnent aisément pas les routes horizontales (Est-Ouest) des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts.

Les fleuves irriguent les nations qui se pressent sur leurs rives.

Les routes qui les franchissent font courir, circuler la parole qui insémine les cultures d’idées d’ailleurs.

Parmi toutes les idées des millénaires, c’est encore l’idée d’un fil commun, d’une intuition partagée, d’une sagesse unique qui est la plus prometteuse, quoique la moins évidente.

Apparemment, pour l’observateur exotérique, se multiplient sur la surface de la terre les religions, les dieux, les croyances, les tribalismes, les singularités.

Rien de plus commun que l’illusion du singulier, de l’élection, de la différence.

Mais si reconnaît sa force autonome, sa validité éclairante, à cette idée que ce fil, cette intuition, cette sagesse sont en effet des biens communs à des peuples innombrables bariolés de différences, constellés de certitudes, alors de nouvelles perspectives se dégagent tout aussitôt. Un autre paysage, d’ampleur cosmique, se dessine.

Il faut commencer de voir dans la diversité des religions, qui s’égrènent depuis des millénaires, non la preuve de leurs torts partagés, ou l’indice que l’une seule d’entre elles détient la vérité.

Il faut enfin considérer que le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l’antique religion égyptienne, l’hermétisme, l’orphisme, – et aussi le judaïsme, le christianisme, et l’islam (ésotérique, soufi, shi’ite ou sunnite), témoignent en réalité de l’unité de l’esprit humain, et sont comme autant de levains divers dans la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd’hui dévasté par la guerre et la haine rend d’autant plus urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n’est ni naïve ni irénique.

Elles est réaliste, nécessaire, vitale.

Corbin, qui passa sa vie à chercher à comprendre un peu de l’Orient compliqué, l’a formulé selon les termes mêmes du philosophe assassiné à Alep.

Pour le dire en un mot, cette tâche consiste à retrouver le sens originaire de « l’Orient », que Sohravardî appelait mystiquement l’Ishraq.

……..

PS : Les grands malins, les puissants, les dominateurs, les diplomates professionnels, les Sykes et les Picot, qui ont joué dans cette vaste région au jeu du Great Game, n’ont fait que préparer les bases des souffrances d’aujourd’hui, avivées plus encore par les Bush, les Tony Blair, les David Cameron et les Sarkozy. Ces dirigeants aveugles, gonflés de suffisance, et même corrompus, ne raisonnent jamais que par lignes, surfaces et volumes (pour m’exprimer par métaphore). Ce sont des hommes de peu de sens, de peu de sagesse. Ils ne seront malheureusement pas jugés pour tout le mal qu’ils ont fait, sauf par l’Histoire.

Heureusement, un seul Henry Corbin, par son travail spécialisé, ardu et obscur, a plus fait pour avancer la cause commune des peuples dans les siècles, que toutes les malencontreuses « initiatives » réalisées par l’Occident afin de réduire l’Orient à sa propre image, n’ont pu provoquer de malheurs, de haines, de guerres et de migrations de masse.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

Les Talibans et l’encre dans le sable

Jambliquei pensait que l’humanité est composée principalement d’âmes déchues, mais que les dieux ont envoyé ici-bas quelques hommes sages comme Orphée, Pythagore, Platon, ou Hermès pour leur venir en aide. A la différence de Porphyre et de Plotin qui restèrent sur un plan philosophique, Jamblique se targuait aussi de théurgie.

Qu’est-ce que la théurgie ? C’est l’idée que l’humain peut s’unir au divin par des pratiques spéciales. L’âme est appelée, par des gestes religieux poussés, des rites d’initiations, des sacrifices, des invocations visant à l’extase, à s’unir degré par degré à des êtres d’une nature supérieure, des héros, des « démons », des anges et des archanges, et ultimement à l’Un, le Dieu ineffable.

Dans les Mystères d’Égypte, livre consacré à la sagesse chaldéo-égyptienne, Jamblique évoque notamment l’idée d’une « dégradation » progressive de l’homme, de sa chute à partir du plan divin. La hiérarchie descendante inclut des êtres divins, comprenant les archanges, les anges, les démons, les héros, les archontes jusqu’à atteindre les âmes humaines.

Jamblique y décrit aussi deux sortes d’extase, analyse les causes du mal, la puissance théurgique des sacrifices et présente la mystagogie symbolique des Égyptiens ainsi que la théologie et l’astrologie hermétiques. Toute âme est gardée par un « démon » personnel qui doit l’aider à atteindre son but ultime, le bonheur, l’union avec le divin.

Cette union est possible, mais pas par le moyen de la connaissance. « A vrai dire ce n’est pas même une connaissance que le contact avec la divinité. Car la connaissance est séparée par une sorte d’altérité. »ii

Cette expérience est difficile à expliquer. « Nous sommes plutôt enveloppés de la présence divine ; c’est elle qui fait notre plénitude, et nous tenons notre être même de la science des dieux. »iii

Jamblique use de métaphores et de symboles égyptiens bien connus, comme le limon, le lotus, la barque solaire. Ce sont des images efficaces pour expliquer le fond de l’affaire. « Conçois comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui (…) Le fait d’être assis sur un lotus signifie une supériorité sur le limon qui exclut tout contact avec celui-ci et indique un règne intellectuel dans l’empyrée (…) Quant à celui qui navigue sur une embarcation, il suggère la souveraineté qui gouverne le monde. »iv

Par la magie de trois images, le limon, le lotus, la barque, c’est l’ordre entier de l’univers qui se révèle. Pourquoi aller chercher ailleurs de lointaines et confuses explications ? Il suffit de contempler le Nil.

D’où vient le pouvoir anaphorique, anagogique de ces images ? C’est qu’elles sont l’équivalent des noms divins. « Nous gardons tout entière dans notre âme une copie mystique et indicible des dieux, et c’est par les noms que nous élevons notre âme vers les dieux. »v

Les noms ont ce pouvoir magique, mystique et théurgique parce qu’ils ont la capacité de toucher les dieux, ne serait-ce que de façon infime, dans une langue qui leur est propre, et qui ne peut les laisser indifférents. «  Comme toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux dans la langue qui leur est connaturelle, les formules laissées à notre choix. »vi

Toutes les religions de la région qui va du Nil à l’Indus, la religion de l’Égypte ancienne, les religions chaldéennes, le judaïsme, le zoroastrisme, le védisme, ont de tout temps multiplié les noms de Dieu.

Chacun des noms divin représente une manière unique, irremplaçable, de connaître (et d’abstraire, de « séparer ») un des aspects du divin.

C’est une idée essentielle. Les hommes usent de multiples invocations, prières ou formules. Les religions laissent libre cours à leur imagination. Ce qui compte vraiment n’est pas la lettre de la prière. L’important est de se placer sur le terrain de la langue divine, cette langue « connaturelle aux dieux ». Cette langue, nous ne la connaissons pas, bien sûr. Nous en avons seulement quelques traces, infimes, telles que les noms divins, les attributs, les images, les symboles.

De ces traces infimes, il faut bien se contenter. Au début des années 1970, un archéologue, Paul Bernard, dirigeait la Délégation archéologique française en Afghanistan, et conduisait des recherches à Ai Khanoun, à l’extrémité orientale de la Bactriane, près de la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan.

Cette ville située au confluent du fleuve Amou-Daria (l’ancien Oxus) et de la rivière Kokcha, avait été surnommée « l’Alexandrie de l’Oxus » par Ptolémée. L’équipe archéologique mit au jour l’ancienne ville grecque, son théâtre et son gymnase.

Dans une salle du grand palais gréco-indien d’Ai Khanoun, envahie par les sables, Paul Bernard retrouva « les traces d’un papyrus qui avait pourri en laissant sur le sable, sans aucun autre support matériel, les traces d’encre des lettres. Merveille ! On distinguait à peine dans les angles les traces de fragments de papyrus, mais on pouvait encore lire le texte qui était en grec : c’était le texte inédit d’un philosophe grec, disciple d’Aristote, qui avait accompagné Alexandre dans son expédition ! »vii

Le coup d’état communiste, appuyé par l’armée soviétique, mit fin aux travaux archéologiques en 1978.

Le résultat des fouilles, déposé au musée de Kaboul, a été fortement endommagé par les bombardements successifs, et un peu plus tard vandalisé par les Talibans.

Les traces infimes ont-elles aussi disparu ?

iLe philosophe néo-platonicien Jamblique est né à Chalcis (aujourd’hui Qinnasrîn) au Nord-Ouest de la Syrie vers 242, dans une famille princière de Émèse (aujourd’hui Homs).

ii Les Mystères d’Égypte, I,3.

iii Ibid. I,3

iv Ibid. VII, 2

v Ibid. VII, 4

viIbid. VII, 4

viiCf. P. Bernard, Fouilles d’Ai Khanoun I, Paris, 1973. Cité par Jacqueline de Romilly. Petites leçons sur le grec ancien.