A moment without how or why


“Synaptic plasticity” is one of the contemporary metaphors of the plasticity of nature and culture. In the past, deities were also plastic. Ovid or Apuleius poetically described their « metamorphoses ». Among the Greeks and Latins, Zeus or Jupiter could take all forms. The idea of the plasticity of God is therefore not new. But among Christians, this idea is pushed as far as possible, with the paradoxical form of « kenosis ».

Madness for the Greeks, scandal for the Jews: Christ is a man and he is also God.

He is not the God of the Hosts, but the God in his glory, the Lord on the right hand of the Lord, the Messiah of the end times.

Madness, scandal, is that this God in all his Glory is also a God ignored, humiliated, tortured, mocked, crucified as a stateless slave.

Madness, scandal, is an infinite God, eternal, creator of the worlds, reduced to the state of a human wreck, a pantelante, dying on the wood, in the midst of rotten corpses.

Kenosis, from the Greek kenoein (to empty), reflects this strange idea of the descent to earth of a God emptied of himself and his power.

Who can do more can do less. Hegel did not hesitate to use divine kenosis as a metaphor for a kind of philosophical kenosis. Without fear of any celestial lightning, Hegel put the former at the service of the latter.

Kenosis is a free erasure of divinity in favor of human freedom, and this erasure is part of the divine project. This paradoxical idea of kenosis can also illustrate, according to Hegel, the philosophical process of voluntary self-dispossession, the dispossession of subjectivity.

Divine kenosis signalled the possibility of a space and time of transcendental emptiness. Philosophical kenosis now applies to man himself. Man is no longer a fixed substance, he is a disappearing subject.

To make an image, Hegel multiplies the figures of God’s exit from oneself. The German language is rich in possibilities in this field: Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. These forms of exteriorization, and even alienation, are not to be taken lightly from a God who fills the world, or who envelops the world with his thoughts and his Word.

By philosophically recycling an eminently theological concept, Hegel wants to « bring to light the kenotic essence of modern subjectivity, » comments Malabou.

Hegel is ready to bend any wood, including cross wood, to support his speculation.

But in what way is « modern subjectivity » kenotic? How does it mimic the divine recess? By its own emptiness?

The emergence of the concept of kenosis on the philosophical level indicates that Christ first became a noetic representation. For Hegel, it represents, it embodies a speculative idea, that of « absolute truth ». « If Christ is to be only an excellent individual, even without sin, and only that, the representation of the speculative idea of absolute truth is denied.

The Christ who died on the cross, descended to the bottom of the abyss, represents « the negativity of God relating to himself ».

God denying himself represents the absolute truth of his own negation. Is this not the figure of a « plastic » God, par excellence?

« Plastic » refers to what can take on a shape, but then resist deformation to a certain extent. In the philosophical context, what is more « plastic » than the mind? νοὖς (noûs), in its passive reception state, is « the sleep of the spirit, which, in power, is everything » says Hegel in his Philosophy of the Mind. Plasticity contaminates everything. If the mind is originally plastic, as its epigenesis shows us, then the very concepts it can express must also be plastic in some way. The mind is characterized by its innate ability to receive forms, but also to give forms. He extends this property to his own form, which he can deform, reform, reform, transform, transform, by epigenesis, by work or by any other appropriate operation.

Thinking, by its very nature, takes itself as an object of thought. This « thought of thought », this noesis noêseos, this notic plasticity, is the philosophical translation of what was originally a primordial neurobiological property. Thinking is a kind of living being, a being independent of the one who thinks it, and who in this own life, takes itself for form and for future transformations. Thinking takes itself and expands itself freely. Hegel uses the word Aufhebung, which can be translated as « divestment ». Aufheben combines the senses of Befreien (to liberate) and Ablegen (to get rid of).

This withdrawal movement is reflexive. It can be applied to itself. There is always the possibility of a succession of the succession, a divestiture of the divestiture. But who is the subject of this second degree succession? Who decides to divest himself of his act of divestment, and to do what with it?

In other words, what can be generated by a moment of true freedom? What can we hope, at best? Another moment of pure freedom, with no connection to any of the above? The establishment of a new causal chain, imposing its own determination until another possible free moment “arrives”, a moment without how or why, and where, for reasons that are not reasons, would another moment of pure freedom follow?

In reality that is a mystery.

Kénose et liberté


L’idée d’un Dieu éminemment « plastique » n’est pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes, assumer toutes les métamorphoses (Ovide et Apulée les détaillent avec verve).

Les chrétiens ont repris l’idée et l’ont menée aussi loin que possible, au point de la transformer (plastiquement?) elle-même en une sorte d’évidement total du divin. Ils ont donné à cette nouvelle sorte de plasticité — métaphysique — le nom de « kénose ».

La « kénose » de Dieu, cette plasticité ultime, se mesure à son « incarnation » et à son « sacrifice ».

Cette idée fut dès le départ, — Paul le rappelle, « Folie pour les Grecs, scandale pour les Juifs ».

Dieu ne peut se concevoir, c’est l’évidence disent ces derniers, que dans toute sa gloire, laquelle ne se révélera qu’à la fin des Temps, par la figure du Messie…

La folie, le scandale, c’est que, bien avant qu’advienne la « fin des temps », un Dieu suprême mais ignoré, humilié, torturé, raillé, vienne météoriquement dans l’Histoire, pour être mis en croix sous les crachats.

La folie, le scandale, c’est qu’un Dieu infini, éternel, créateur des mondes, soit réduit à l’état de loque humaine, pantelante, agonisant sur le bois, au milieu de cadavres putréfiés. Tout cela est absurde. Et tous les esprits forts, sûrs de leur suffisance, de s’esclaffer, extérieurement et intérieurement.

Le mot choisi par Paul pour traduire ce scandale, cette folie, est le mot « kénose », du grec kenoein (vider), censé évoquer l’idée  d’un Dieu « vidé » de lui-même.

La kénose est un acte de libre effacement de la divinité en faveur des hommes. Dieu se vide, s’absente. Il laisse les hommes confrontés à leurs responsabilités. 

Pourquoi? Il y a des réponses possibles, mais spéculatives. En gros c’est un mystère.

Pour sa part, bravant le mystère, Hegel a repris l’idée de kénose pour traduire le processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de la subjectivité.

La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose hégélienne ou philosophique s’applique à l’homme lui-même. Pour Hegel, l’homme n’est plus une substance immuable, c’est un sujet qui a vocation à disparaître en tant que « sujet ».

Pour faire image, Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de soi. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation, ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe.

En recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, Hegel veut révéler « l’essence kénotique de la subjectivité moderne » commente C. Malabou.  Mais on ne voit pas bien ce que le sujet moderne, si « déchristianisé » et si « plein de lui-même », peut encore avoir de « christique » ou de « kénotique ».

A moins que l’on veuille seulement dire que le sujet moderne est « vide »?

Mais un sujet « vide », ou une humanité « vide », n’ont à l’évidence rien de comparable avec un divin « évidé », un Dieu kénotique. 

On a aussi du mal à comprendre pourquoi Hegel « use » si aisément du Christ comme d’une « représentation spéculative », même grandiose (à savoir la représentation de la «vérité absolue »). « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »*.

Quand le Christ vit ses derniers instants, quand il est au fond de l’abîme, quand une angoisse infinie l’étreint (ce qui revient à douter radicalement de ce qu’il est), Hegel pense qu’alors « il représente la négativité de Dieu se rapportant à elle-même ».

Le cri de l’agonisant: « Pourquoi m’as-tu abandonné? », c’est donc cela! La négativité de Dieu se rapportant à elle-même?

L’épreuve de l’abandon final, l’absence radicale de l’Amour, l’expérience du Néant absolu, ce n’est donc seulement que cela! Du négatif qui se rapporterait à du négatif?

Un jeu de langage? Dieu se niant lui-même, et se représentant sa propre négation: figure « plastique », par excellence.

Mais comment est-il possible que l’Esprit divin ait pu à ce moment-là douter à ce point de Lui-même?

Comment a-t-il pu se vider entièrement de Lui-même?

Peut-être, pour tenter de le comprendre, faut-il en revenir à l’Homme.

On le sait, l’esprit, le νοὖς (noûs), est en chaque homme (et en chaque femme) ce qui est susceptible de « prendre » la mesure de toute chose, pour la « comprendre » (c’est-à-dire lui assigner une « forme »). L’esprit peut prendre toutes les formes. Mais peut-il prendre la forme d’une totale absence de formes? Du vide absolu?

« L’esprit, en puissance, est tout » dit Hegel dans la Philosophie de l’esprit.

Mais ce tout peut-il être aussi le « rien »?

La plasticité biologique nous est peut-être une leçon. L’épigenèse du cerveau du fœtus, dont la formation de la glande pinéale témoigne, se poursuit longtemps après la naissance, et peut-être jusqu’à la mort (et même au-delà selon le Livre des Morts tibétain…)

Si le cerveau est épi-génétiquement « plastique », alors les « idées » et les « concepts » qu’il peut élaborer doivent certainement être également « plastiques », en quelque manière. Et « l’esprit », qui se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à les concevoir, doit lui aussi être éminemment « plastique ».

On peut aisément en inférer qu’il étend cette capacité à sa propre « forme », qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale.

La pensée peut se comparer à un être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par « déprise, dessaisissement ». Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de).

Ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours la possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Mais qui est le sujet de cette relève au second degré ? Qui décide de se dessaisir de son acte de dessaisissement, et pour en faire quoi ?

Autrement dit, et pour pousser l’idée au plus loin, qu’est-ce qui pourrait être engendré par l’esprit dans un moment de liberté absolue ? Que pourrait-on espérer, alors, dans le meilleur des cas?

L’expérience absolue du néant, du rien « total », est-elle aussi l’occasion d’un moment crucial de pure liberté, sans lien avec rien ?

Ce néant, ce rien, est-il l’occasion d’une nouvelle « genèse », d’une nouvelle chaîne causale, à partir d’un moment sans comment ni pourquoi, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succéderaient dès lors, sans fin, d’infinis autres instants de liberté pure, absolue?

La kénose serait-elle le prix de cette infinie liberté?

 

Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.