The Pope – a Chinese Woman


In his latest book, L’Avenir de Dieu (‘God’s Future’), Jean Delumeau writes that the aggiornamento of the Church will not really be realized until the day the pope is a Chinese woman, married to a black man.

The idea may seem pungent. One day perhaps, Delumeau’s prediction will come true. The Church will then have shown visible signs of its potential universality. But why stop there?

To achieve universality, it would be probably more effective to unite all the world faiths, to synthesize their dogmas, to resolve their millennial schisms, to dissolve the reasons of their incompatibilities, to exclude their exclusions, and for each one of them to recognize their own flaws and errors. More than anything else, it will be necessary for them to prove that universal religions are in a capacity to bring effective peace to the world, to guarantee justice, to put a veil of goodness and benevolence over humankind.

Without goodness, justice and equity, religion is nothing but farce, hypocrisy, talk of clouds.

A « Chinese woman » who became pope would embody a great symbolic leap, no doubt, but the road is long. We will have to walk longer than the time of one leap.

De deux choses Lune


L’autre c’est le soleil.

Lorsque, jouant avec les mots, Jacques Prévert célébra la lune ‘une’, et le soleil ‘autre’, il n’avait peut-être pas entièrement à l’esprit le fait qu’il effleurait ainsi le souvenir de l’un des mythes premiers de la Mésopotamie ancienne, et qu’il rendait (involontairement) hommage à la prééminence de la lune sur le soleil, conformément aux croyances des peuples d’Assyrie, de Babylonie, et bien avant eux, d’Akkad.

Dans les récits épiques assyriens, le Soleil, Šamaš (Shamash), nom dont la trace se lit encore dans les appellations du soleil en arabe et en hébreu, est aussi nommé rituellement ‘Fils de Sîn’. Le père de Šamaš est Sîn, le Dieu Lune. En sumérien, le Dieu Lune porte des noms plus anciens encore, Nanna ou Su’en, d’où vient d’ailleurs le nom Sîn. Le Dieu Lune est le fils du Dieu suprême, le Seigneur, le Créateur unique, le roi des mondes, dont le nom est Enlil, en sumérien,ʿĒllil ou ʿĪlue, en akkadien.

Le nom sumérien Enlil est constitué des termes ‘en’, « seigneur », et ‘líl’, «air, vent, souffle ».

Le terme líl dénote aussi l’atmosphère, l’espace entre le ciel et la terre, dans la cosmologie sumérienne.

Les plus anciennes attestations du nom Enlil écrit en cunéiforme ne se lisent pas ‘en-líl’, mais ‘en-é’, ce qui pourrait signifier littéralement « Maître de la maison ». Le nom courant du Dieu suprême en pays sémitique est Ellil, qui donnera plus tard l’hébreu El et l’arabe Ilah, et pourrait avoir été formé par un dédoublement de majesté du terme signifiant ‘dieu’ (ilu, donnant illilu) impliquant par là l’idée d’un Dieu suprême et universel, d’un Dieu des dieux. Il semble assuré que le nom originel, Enlil, est sumérien, et la forme ‘Ellil’ est une forme tardive, sémitisée par assimilation du n au l.

L’Hymne à Enlil affirme qu’il est la Divinité suprême, le Seigneur des mondes, le Juge et le Roi des dieux et des hommes.

« Tu es, ô Enlil, un seigneur, un dieu, un roi. Tu es le juge qui prend les décisions pour le ciel et la terre. Ta parole élevée est lourde comme le ciel, et il n’y a personne qui puisse la soulever. »i « Enlil ! son autorité porte loin, sa parole est sublime et sainte ! Ce qu’il décide est imprescriptible : il assigne à jamais les destinées des êtres ! Ses yeux scrutent la terre entière, et son éclat pénètre au fin fond du pays ! Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté sur son trône sacré et sublime, lorsqu’il exerce à la perfection ses pouvoirs de Seigneur et de Roi, spontanément les autres dieux se prosternent devant lui et obéissent sans discuter à ses ordre ! Il est le grand et puissant souverain, qui domine le Ciel et la Terre, qui sait tout et comprend tout ! » — Hymne à Enlil, l. 1-12.ii

Un autre hymne évoque le Dieu Lune sous son nom sumérien, Nanna.

« Puis il (Marduk) fit apparaître Nanna
À qui il confia la Nuit.
Il lui assigna le Joyau nocturne
Pour définir les jours :
Chaque mois, sans interruption,
Mets-toi en marche avec ton Disque.
Au premier du mois,
Allume-toi au-dessus de la Terre ;
Puis garde tes cornes brillantes
Pour marquer les six premiers jours ;
Au septième jour,
Ton Disque devra être à moitié ;
Au quinzième, chaque mi-mois,
Mets-toi en conjonction avec Shamash (le Soleil).
Et quand Shamash, de l’horizon,
Se dirigera vers toi,
À convenance
Diminue et décrois.
Au jour de l’Obscurcissement,
Rapproche-toi de la trajectoire de Shamash,
Pour qu’au trentième, derechef,
Tu te trouves en conjonction avec lui.
En suivant ce chemin,
Définis les Présages :
Conjoignez-vous
Pour rendre les sentences divinatoires. »iii

Ce que nous apprennent les nombreux textes cunéiformes qui ont commencé d’être déchiffrés au 19ème siècle, c’est que les nations sémitiques de la Babylonie et d’Assyrie ont reçu de fortes influences culturelles et religieuses des anciens peuples touraniens de Chaldée, et cela plus de trois millénaires av. J.-C., et donc plus de deux millénaire avant qu’Abraham quitte la ville d’Ur (en Chaldée). Cette influence touranienne, akkadienne et chaldéenne, s’est ensuite disséminée vers le sud, la Phénicie et la Palestine, et vers l’ouest, l’Asie mineure, l’Ionie et la Grèce ancienne.

Le peuple akkadien, « né le premier à la civilisation »iv, n’était ni ‘chamitique’, ni ‘sémitique’, ni ‘aryen’, mais ‘touranien’, et venait des profondeurs de la Haute Asie, s’apparentant aux peuples tartaro-finnois et ouralo-altaïques.

La civilisation akkadienne forme donc le substrat de civilisations plus tard venues, tant celles des indo-aryens que celles des divers peuples sémitiques.

Suite aux travaux pionniers du baron d’Eckstein, on pouvait affirmer dès le 19ème siècle, ce fait capital : « Une Asie kouschite et touranienne était parvenue à un haut degré de progrès matériel et scientifique, bien avant qu’il ne fut question des Sémites et des Aryens. »v

Ces peuples disposaient déjà de l’écriture, de la numération, ils pratiquaient des cultes chamaniques et mystico-religieux, et leurs mythes fécondèrent la mythologie chaldéo-babylonienne qui leur succéda, et influença sa poésie lyrique.

Huit siècles avant notre ère, les bibliothèques de Chaldée conservaient encore des hymnes aux divinités, des incantations théurgiques, et des rites magico-religieux, traduits en assyrien à partir de l’akkadien, et dont l’origine remontait au 3ème millénaire av. J.-C. Or l’akkadien était déjà une langue morte au 18ème siècle avant notre ère. Mais Sargon d’Akkad (22ème siècle av. J.-C.), roi d’Assur, qui régnait sur la Babylonie et la Chaldée, avait ordonné la traduction des textes akkadiens en assyrien. On sait aussi que Sargon II (8ème siècle av. J.-C.) fit copier des livres pour son palais de Calach par Nabou-Zouqoub-Kinou, chef des bibliothécaires.vi Un siècle plus tard, à Ninive, Assurbanipal créa deux bibliothèques dans laquelle il fit conserver plus de 20 000 tablettes et documents en cunéiformes. Le même Assurbanipal, connu aussi en français sous le nom sulfureux de ‘Sardanapale’, transforma la religion assyrienne de son temps en l’émancipant des antiques traditions chaldéennes.

L’assyriologue français du 19ème siècle, François Lenormant, estime avoir découvert dans ces textes « un véritable Atharva Veda chaldéen »vii, ce qui n’est certes pas une comparaison anachronique, puisque les plus anciens textes du Veda remontent eux aussi au moins au 3ème millénaire av. J.-C.

Lenormant cite en exemple les formules d’un hiératique hymne au Dieu Lune, conservé au Bristish Museumviii. Le nom assyrien du Dieu Lune est Sîn, on l’a dit. En akkadien, son nom est Hour-Ki, que l’on peut traduire par : « Qui illumine (hour) la terre (ki). »ix

Il est le Dieu tutélaire d’Our (ou Ur), la plus ancienne capitale d’Akkad, la ville sacrée par excellence, fondée en 3800 ans av. J.-C., nommée Mougheir au début du 20ème siècle, et aujourd’hui Nassiriya, située au sud de l’Irak, sur la rive droite de l’Euphrate.

L’Hymne au Dieu Lune, texte surprenant, possède des accents qui rappellent certains versets de la Genèse, des Psaumes, du Livre de Job, – tout en ayant plus de deux millénaires d’antériorité sur ces textes bibliques…

« Seigneur, prince des dieux du ciel, et de la terre, dont le commandement est sublime,

Père, Dieu qui illumine la terre,

Seigneur, Dieu bonx, prince des dieux, Seigneur d’Our,

Père, Dieu qui illumine la terre, qui dans l’abaissement des puissants se dilate, prince des dieux,

Croissant périodiquement, aux cornes puissantesxi, qui distribue la justice, splendide quand il remplit son orbe,

Rejetonxii qui s’engendre de lui-même, sortant de sa demeure, propice, n’interrompant pas les gouttières par lesquelles il verse l’abondancexiii,

Très-Haut, qui engendre tout, qui par le développement de la vie exalte les demeures d’En-haut,

Père qui renouvelle les générations, qui fait circuler la vie dans tous les pays,

Seigneur Dieu, comme les cieux étendus et la vaste mer tu répands une terreur respectueuse,

Père, générateur des dieux et des hommes,

Prophète du commencement, rémunérateur, qui fixe les destinées pour des jours lointains,

Chef inébranlable qui ne garde pas de longues rancunes, (…)

De qui le flux de ses bénédictions ne se repose pas, qui ouvre le chemin aux dieux ses compagnons,

Qui, du plus profond au plus haut des cieux, pénètre brillant, qui ouvre la porte du ciel.

Père qui m’a engendré, qui produit et favorise la vie.

Seigneur, qui étend sa puissance sur le ciel et la terre, (…)

Dans le ciel, qui est sublime ? Toi. Ta Loi est sublime.

Toi ! Ta volonté dans le ciel, tu la manifestes. Les Esprits célestes s’élèvent.

Toi ! Ta volonté sur la terre, tu la manifestes. Tu fais s’y conformer les Esprits de la terre.

Toi ! Ta volonté dans la magnificence, dans l’espérance et dans l’admiration, étend largement le développement de la vie.

Toi ! Ta volonté fait exister les pactes et la justice, établissant les alliances pour les hommes.

Toi ! Dans ta volonté tu répands le bonheur parmi les cieux étendus et la vate mer, tu ne gardes rancune à personne.

Toi ! Ta volonté, qui la connaît ? Qui peut l’égaler ?

Rois des Rois, qui (…), Divinité, Dieu incomparable. »xiv

Dans un autre hymne, à propos de la déesse Anounitxv, on trouve un lyrisme de l’humilité volontaire du croyant :

« Je ne m’attache pas à ma volonté.

Je ne me glorifie pas moi-même.

Comme une fleur des eaux, jour et nuit, je me flétris.

Je suis ton serviteur, je m’attache à toi.

Le rebelle puissant, comme un simple roseau tu le ploies. »xvi

Un autre hymne s’adresse à Mardouk, Dieu suprême du panthéon sumérien et babylonien :

« Devant la grêle, qui se soustrait ?

Ta volonté est un décret sublime que tu établis dans le ciel et sur la terre.

Vers la mer je me suis tourné et la mer s’est aplanie,

Vers la plante je me suis tourné et la plante s’est flétrie ;

Vers la ceinture de l’Euphrate, je me suis tourné et la volonté de Mardouk a bouleversé son lit.

Mardouk, par mille dieux, prophète de toute gloire (…) Seigneur des batailles

Devant son froid, qui peut résister ?

Il envoie sa parole et fait fondre les glacesxvii.

Il fait souffler son vent et les eaux coulent. »xviii

De ces quelques citations, on pourra retenir que les idées des hommes ne tombent pas du ciel comme la grêle ou le froid, mais qu’elles surgissent ici ou là, indépendamment les unes des autres jusqu’à un certain point, ou bien se ressemblant étrangement selon d’autres points de vue. Les idées sont aussi comme un vent qui souffle, ou une parole qui parle, et qui fait fondre les cœurs, s’épancher les âmes.

Le Dieu suprême Enlil, Dieu des dieux, le Dieu suprême Mardouk, créateur des mondes, ou le Dieu suprême YHVH, Dieu unique régnant sur de multiples « Elohim », dont leur pluralité finira par s’identifier à son unicité, peuvent envoyer leurs paroles dans différentes parties du monde, à différentes périodes de l’histoire. L’archéologie et l’histoire enseignent la variété des traditions et la similitude des attitudes.

On en tire la leçon qu’aucun peuple n’a par essence le monopole d’une ‘révélation’ qui peut prend des formes variées, dépendant des contextes culturels et cultuels, et du génie propre de nations plus ou moins sensibles à la présence du mystère, et cela depuis des âges extrêmement reculés, il y a des centaines de milliers d’années, depuis que l’homme cultive le feu, et contemple la nuit étoilée.

Que le Dieu Enlil ait pu être une source d’inspiration pour l’intuition divine de l’hébraïque El est sans doute une question qui mérite considération.

Il est fort possible qu’Abraham, après avoir quitté Ur en Chaldée, et rencontré Melchisedech, à qui il demanda sa bénédiction, et à qui il rendit tribut, ait été tout-à-fait insensible aux influences culturelles et cultuelles de la fort ancienne civilisation chaldéenne.

Il est possible que le Dieu qui s’est présenté à Abraham, sous une forme trine, près du chêne de Mambré, ait été dans son esprit, malgré l’évidence de la trinité des anges, un Dieu absolument unique.

Mais il est aussi possible que des formes et des idées aient transité pendant des millénaires, entre cultures, et entre religions.

Il est aussi possible que le Zoroastre de l’ancienne tradition avestique ait pu influencer le Juif hellénisé et néoplatonicien, Philon d’Alexandrie, presque un millénaire plus tard.

Il est aussi possible que Philon ait trouvé toute sa philosophie du logos par lui-même, plus ou moins aidé de ses connaissances de la philosophie néo-platonicienne et des ressources de sa propre culture juive.

Tout est possible.

En l’occurrence il a même été possible à un savant orientaliste du 19ème siècle d’oser établir avec conviction le lien entre les idées de Zoroastre et celles du philosophe juif alexandrin, Philon.

« I do not hesitate to assert that, beyond all question, it was the Zarathustrian which was the source of the Philonian ideas. »xix

Il est aussi possible de remarquer des coïncidences formelles et des analogies remarquables entre le concept de ta et de vāc dans le Veda, celui d’asha, d’amesha-spenta et de vohu manah et dans l’Avesta de Zoroastre/Zarathoustra, l’idée du Logos et de νοῦς d’abord présentées par Héraclite et Anaxagore puis développées par Platon.

Le Logos est une force ‘raisonnable’ qui est immanente à la substance-matière du monde cosmique. Rien de ce qui est matériel ne pourrait subsister sans elle. Sextus Empiricus l’appelle ‘Divin Logos’.

Mais c’est dans l’Avesta, et non dans la Bible, dont l’élaboration fut initiée un millénaire plus tard, que l’on trouve la plus ancienne mention, conservée par la tradition, de l’auto-mouvement moral de l’âme, et de sa volonté de progression spirituelle « en pensée, en parole et en acte ».

Héraclite d’Éphèse vivait au confluent de l’Asie mineure et de l’Europe. Nul doute qu’il ait pu être sensible à des influences perses, et ait eu connaissance des principaux traits philosophiques du mazdéisme. Nul doute, non plus, qu’il ait pu être frappé par les idées de lutte et de conflit entre deux formidables armées antagonistes, sous l’égide de deux Esprits originels, le Bien et le Mal.

Les antithèses abondent chez Zoroastre : Ahura Mazda (Seigneur de la Sagesse) et Aṅgra Mainyu (Esprit du Mal), Asha (Vérité) et Drūj (Fausseté), Vohu Manah (Bonne Pensée) et Aka Manah (Mauvaise Pensée), Garô-dmān (ciel) et Drūjô- dmān (enfer) sont autant de dualismes qui influencèrent Anaxagore, Héraclite, Platon, Philon.

Mais il est possible enfin, qu’indo-aryens et perses, védiques et avestiques, sumériens et akkadiens, babyloniens et assyriens, juifs et phéniciens, grecs et alexandrins, ont pu contempler « le » Lune et « la » Soleil, et qu’ils ont commencé à percevoir dans les jeux sidéraux qui les mystifiaient, les premières intuitions d’une philosophie dualiste de l’opposition, ou au contraire, d’une théologie de l’unité cosmique, du divin et de l’humain.

i Hymne à Enlil, l. 139-149 . J. Bottéro, Mésopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Paris, 1997, p. 377-378

ii J. Bottéro, Mésopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Paris, 1997, p. 377-378

iiiÉpopée de la Création, traduction de J. Bottéro. In J. Bottéro et S. N. Kramer, Lorsque les Dieux faisaient l’Homme, Paris, 1989, p. 632

ivFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 147.

vFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 148.

viIbid. p.148

viiIbid. p.155

viiiRéférence K 2861

ixEn akkadien, An-hur-ki signifie « Dieu qui illumine la terre, ce qui se traduit en assyrien par nannur (le « Dieu lumineux »). Cf. F. Lenormant, op.cit. p. 164

xL’expression « Dieu bon » s’écrit avec des signes qui servent aussi à écrire le nom du Dieu Assur.

xiAllusion aux croissants de la lune montante et descendante.

xiiLe mot original porte le sens de « fruit »

xiiiOn retrouve une formule comparable dans Job 38,25-27 : « Qui a creusé des rigoles à l’averse, une route à l’éclair sonore, pour arroser des régions inhabitées, le désert où il n’y a pas d’hommes, pour abreuver les terres incultes et sauvages et faire pousser l’herbe nouvelle des prairies? »

xivFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 168

xvTablette conservée au British Museum, référence K 4608

xviFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 159-162

xvii Deux mille ans plus tard, le Psalmiste a écrit ces versets d’une ressemblance troublante avec l’original akkadien:

« Il lance des glaçons par morceaux: qui peut tenir devant ses frimas? 

 Il émet un ordre, et le dégel s’opère; il fait souffler le vent: les eaux reprennent leur cours. »  (Ps 147, 17-18)

xviii Tablette du British Museum K 3132. Trad. François Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 168

xix« Je n’hésite pas à affirmer que, au-delà de tout doute, ce sont les idées zarathoustriennes qui ont été la source des idées philoniennes. » Lawrence H. Mills. Zoroaster, Philo, the Achaemenids and Israel. The Open Court Publishing. Chicago, 1906, p. 84.

xxIgnaz Goldziher. Mythology among the Hebrews. Trad. Russell Martineau (de l’allemand vers l’anglais). Ed. Longmans, Green and co. London, 1877, p. 28

xxiCf. SB XI.5.6.4

xxiiIbid., p. 29

xxiiiIbid., p. 35

xxivIbid., p. 37-38

xxvIbid., p. 54

The cut off soul


Around the middle of the 13th century, Jalal-od-Dîn [« Splendour of Religion »] Rûmî fell in love with a wandering Sufi, Shams-od-Dîn [« Sun of Religion »]. One was from Balkh in Khorassan, the other from Tabriz, on the borders of Iran and Afghanistan.

Their first meeting took place at the bazaar. Shams-od-Din asked Jalal-od-Din point-blank: « Who is the greatest, Muhammad or Beyazid? »

Rûmî was surprised by the question. Was not Muhammad the Envoy of God, the seal of the Prophets? And Beyazid, a simple mystic, a saint among so many others?

In reply, Shams-od-Din asked how the Prophet Muhammad could have said to God: « I did not know You as I should have known You, » while Beyazid had said: « Glory be to me! How high is my dignity! »

Rûmî faints, on the spot.

An explanation is necessary, perhaps.

The Prophet Muhammad confessed that he did not « know » the Divinity as he should have, – while Beyazid assumed his mystical union with God. His « Glory be to me! »  was not a proud, blasphemous, sacrilegious cry. It was the revelation that Beyazid’s ego had disintegrated, that he had melted like snow in the sun of love.

Shams-od-Din was meant to mean being a theophany, the tangible manifestation of the divine essence, the image of its mystery… He was the Beloved, and the Lover, and Love. « I am the secret of secrets, the light of lights; the saints themselves cannot understand my mystery. »

The love of the two Sufis lasted a little over a year. Suddenly Shams-od-Din disappeared. Rûmî did not find him despite his desperate searches all over the country. This loss was the dominant impulse for the rest of his life.

Rûmî founded the movement of the whirling dervishes. He wrote the Book of the Inside and the Menesvi.

One can taste in his ghazals the juice and the marrow of his loving and mystical thought.

“I am in love. Love for you, no shame on me.

Ever since the lion of sorrows you cause made me his prey,

Other than the prey of this lion, I am not.

At the bottom of this sea, what a shining pearl you are,

So that in the manner of the waves I know no rest.

On the lips of this ocean of you I abide, fixed in abode.

Drunk with your lips, though there be no embrace for me.

I base my substance upon the wine that you bring,

For of your wine no evil languor comes to me.

Your wine comes down for me from heaven.

I am not indebted to the pressed juice of the vine.

Your wine brings the mountain from its rest.

Do not shame me if I have lost all dignity. “

Why is the word « shame » used twice, at the beginning and at the end of the ghazal, but with two different meanings?

The Lover is drunk. His love is wide, burning like the sun of the universe. He feels almighty and alone. But shame overwhelms him. He’s overcome by doubt. The Beloved has disappeared, without warning, without explanation, without return. Why has he disappeared?

The bite embraces him. Suffering ravages him. His heart lacks faith. Irremediable weakness. The heart has become detached from the soul. Forever?

“Like the rose, I laugh with my whole body and not just my mouth,

For I am, me without me, with the king of the world, alone.

O torchbearer, from the heart to the dawn abductor,

Lead the soul to the heart, don’t take the heart alone!

Out of anger and envy, the soul does not make the heart a stranger,

That one, don’t leave her here, this one don’t invite him alone!

Send a royal message, make a general summons!

How long, Sultan, this one with you and that one alone?

Like last night if you don’t come tonight, if you close your lips,

A hundred cries will be made. Soul! We will not lament alone.”

Many voices are raised. Several subjects speak: the torchbearer, the heart, the soul, – and the king of the world. The torchbearer is at the service of the king of the world, – the Divinity. The heart is a rose and laughs. The soul is Rûmî.

The torchbearer has set the heart on fire, and led him to the king of the world. The soul alone groans. She suspects the torchbearer to have succumbed to anger and envy, and to have stolen the heart from the soul, to separate them, to isolate them.

Rûmî yells: « Do not make the soul a stranger to the heart! Don’t leave her here, while you invite the heart to go up alone to the king. »

He also prays to the Sultan of Heaven. « May the heart and soul not be left alone! »

For the soul, the fires are out. The wine has covered the flame.

“With this wine I extinguish myself,

And in this absence, I don’t know where I am.”

The soul has withdrawn.

“Love has separated me from my soul.

The soul, in love, has cut herself off.”

The true name of God (from Enlil and Ilu to El, Ilah and Allah)


On the plain of words, a worn-out ziggurat casts its shadow – the world of ideas is deeper than memory. Who measures its angles? Who discerns its diagonals? Who calculates the effect of rain and dust on it? Who can see the hollow that time leaves in it?

Towards the end of the 3rd millennium B.C., in Sumer, a poem celebrated the sovereign God, the God of gods. Enlil, his name Sumerian name, is its oldest written name, ever.

« Enlil! His authority is far-reaching,

His word is sublime, holy!

What he decides is imprescriptible.

He assigns forever the destiny of beings.

His eyes scan the entire earth.

His radiance penetrates to the farthest reaches of the land.

When the venerable Enlil takes his place in majesty..,

On his sacred and sublime throne,

When he exercises his powers as Lord and King in perfection,

The other gods spontaneously prostrate themselves before him and obey his orders without question.

He is the great and powerful ruler who dominates Heaven and Earth,

Who knows everything and understands everything.»i

A millennium later, a prayer in the Akkadian language was composed for the supreme God. His Akkadian name was Marduk.

« Lord Marduk, O supreme God, of unsurpassed intelligence..,

When you go to war, the heavens falter,

When you raise your voice, the sea is disturbed.

When you brandish your sword, the gods turn around.

Not a single one can resist your furious shock.

Fearful Lord, in the Assembly of the Gods, there is none like you! »ii

The language of the Sumerians does not belong to any known language family. As for the language of the Akkadians, which included Hebrew, Aramaic and Arabic peoples, it was Semitic.

Sumerians and Akkadians began to mix in Mesopotamia from the 4th millennium BC. Jean Bottéroiii notes that the Akkadians arrived in the north and centre of Mesopotamia, whereas the Sumerians were already present in the south.

The mixing of these peoples took place gradually. A common cultural capital was formed over time.

The Sumerians were « the most active and inventive, » according to Jean Bottéro. They were the ones who invented writing, around ~3000. Sumerian is therefore the oldest language ever written.

From the 2nd millennium BC, the Sumerians were « absorbed » by the Semites. Akkadian remains the only spoken language, but the Sumerian language, a language of culture, liturgy and scholarship, does not disappear and continues to be written.

There is an enormous amount of documentation about this period. More than 500,000 documents written in Sumerian make it possible to study the religious world of these peoples, their prayers, hymns, rituals and myths.

In this mass of documents, there is no dogmatic, normative text. There are no « holy writings », no « revealed text ».

Yet religion permeated life. The sacred penetrated daily life.

In this multitude of assembled peoples, no one claimed the monopoly of a cognitive election, the supremacy of knowledge.

These peoples, these myriads, of diverse origins, shared together a sense of the sacred, an intuition of mystery.

In Babylonia, beliefs were humble, and the high priests remained modest in their formulas:

« The thoughts of the gods are as far from us as the depths of heaven.

It is impossible for us to penetrate them,

No one can understand them! »iv

To represent the idea of the divine in the Sumerian language, the cuneiform sign used was an eight-pointed star:

(pronunciation: dingir).

In Akkadian, this representation was simplified and stylized as follows:

(pronunciation: ilu).

 

This original Ilu later became El (God) among the Hebrews and Ilah (the Divinity) among the Arabs, who took the proper name of Allah, literally al Ilah: « the God ».

God, therefore, was written for the first time in Sumerian, Enlil, in four corner strokes, forming two crosses together, or a star.

Then the Akkadian, Semitic language, wrote it Ilu, in three cuneiform strokes, forming a cross or a star – with six branches.

i Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder

ii Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »

iii Cf. J.Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux. Folio. Paris, 1997

iv Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature. Cit. in J. Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux. Folio. Paris, 1997

Le nom du voile (ḥijâb)


 

Les noms des choses ne sont pas la réalité. Au contraire ils la voilent. L’homme qui cherche l’essence ou la nature des choses ne la trouvera pas dans des noms qui la cachent, bien plus qu’ils ne la révèlent.

Hallâj a développé cette idée (plus profonde qu’elle ne semble au premier abord) dans sa théorie sur le « voile du nom » , ḥijâb al-ism.

Le mot « voile », ḥijâb (حِجاب), a ici un sens très général. Il ne désigne pas, comme souvent dans les gazettes et les médias, le voile de la femme, lequel est plutôt appelé burqa‘ ou sitâr, en arabe classique.

Le « voile du nom » posé sur les choses est nécessaire. C’est Dieu Lui-même qui en est à l’origine. Le voile est là pour le bien des hommes. La réalité sans ce voile, mise à nue donc, les aveuglerait, ou leur ferait perdre conscience.

Les hommes ont besoin de ce voile, et leur propre nature est elle-même recouverte à leurs yeux d’un autre « voile ».

Hallâj formule sa théorie ainsi :

« Il les a revêtus (en les créant) du voile de leur nom, et ils existent ; mais s’Il leur manifestait les sciences de Sa puissance, ils s’évanouiraient ; et s’Il leur découvrait la réalité, ils mourraient. »i

On avait déjà l’idée juive de la mort assurée pour l’homme qui verrait Dieuii. Ici, la mort attend aussi l’homme qui verrait, non pas Dieu face à face, mais seulement le monde, la nature ou les choses, – sans leur voile.

Quel est ce « voile du nom » posé sur le monde ?

« Le voile ? C’est un rideau, interposé entre le chercheur et son objet, entre le novice et son désir, entre le tireur et son but. On doit espérer que les voiles ne sont que pour les créatures, non pour le Créateur. Ce n’est pas Dieu qui porte un voile, ce sont les créatures qu’il a voilées. »iii

Et Hallâj se fend ici d’un jeu de mots, qui ne manque pas de sel, en langue arabe, si friande d’allitérations et de paronomases : « i‘jâbuka hijâbuka ».

Je propose de traduire, mot-à-mot : « Ton émerveillement, c’est ton voile ! ».

Louis Massignon traduit, pour sa part : « Ton voile, c’est ton infatuation ! »iv

Il y a une réelle différence de nuance, et même de sens, entre ces deux interprétations.

La traduction du mot i‘jâb par « émerveillement » est strictement conforme à celle que l’on trouve dans les dictionnairesv. Le mot i‘jâb, إِءْجاب , signifie « émerveillement, admiration ». Il provient de la racine verbale ‘ajiba, عَجِبَ, qui signifie « être étonné, être saisi d’étonnement à la vue de quelque chose ».

C’est le mot ‘ujb  ءُجْب , qui provient lui aussi de la même racine, mais avec une vocalisation très différente de i‘jâb, qui signifie « fatuité, suffisance, admiration de soi-même », l’acception curieusement choisie par Massignon pour rendre le sens du mot i‘jâb.

Du point de vue sémantique, la traduction, lexicalement fautive de Massignon, apparaît surtout teinté d’un certain pessimisme ontologique : l’homme, par sa « suffisance », par son « infatuation », est censé avoir ainsi provoqué la pose d’un « voile » entre lui-même et l’objet de sa recherche, à savoir le divin. L’homme s’admire lui-même, – comment pourrait-il se préoccuper d’autre chose, par exemple de s’émerveiller du divin ?

M’en tenant à la leçon des dictionnaires, je traduis i‘jâb par « émerveillement », ce qui ouvre une piste fort intéressante, riche du point de vue de la recherche. L’homme a aperçu un peu de la splendeur divine, un peu de sa gloire, et il en est « émerveillé ». Mais c’est précisément pour cette raison qu’un voile est alors posé sur son esprit pour le protéger d’une trop grande lumière, d’une part, et pour l’encourager à poursuivre sa recherche, qui certes est infinie, d’autre part.

C’est l’émerveillement même qu’il faut d’abord voiler.

Car cest l’émerveillement même qui est le voile.

Au-delà de l’émerveillement, qui stupéfie et comble, il y a l’étonnement, qui incite, éveille, et met en marche.

Après sa plaisanterie (mystique) Hallâj continua de parler, et joua une fois encore avec le verbe ‘ajibtu (« je m’étonne ») : ‘ajibtu minka wa minni...

Je traduis : « Je suis saisi d’étonnement, par Toi, et par moi. »

Nulle trace de fatuité ou de vanité, ici. Il y a seulement de l’étonnement. L’âme est bouleversée par une intuition, double et fulgurante, que Hallâj décrit :

« Je suis saisi d’étonnement, par Toi, et par moi, – ô Vœu de mon désir !

Tu m’avais rapproché de Toi,

au point que j’ai cru que Tu étais mon ‘moi’,

Puis Tu T’es dérobé dans l’extase,

au point que tu m’as privé de mon ‘moi’, en Toi.

Ô mon bonheur, durant ma vie,

Ô mon repos, après mon ensevelissement !

Il n’est plus pour moi, hors de Toi, de liesse,

si j’en juge par ma crainte et ma confiance,

Ah ! dans les jardins de Tes intentions j’ai embrassé toute science,

Et si je désire encore une chose,

C’est Toi, tout mon désir ! »vi

La religion juive, comme la musulmane, a un (sacré) problème avec le Nom. Le problème, c’est que ce Nom (de l’Un) n’est certes pas un, mais légion.

Ibn ‘Ata’ Allah écrit : « Celui qui invoque par ce nom Allah invoque du même coup par les mille Noms contenus dans l’ensemble des Livres révélés. »vii

Le nom « Allah » vient de la contraction de l’article défini al, ال, « le » ou « la », et du nom commun ilah, إِلَه , « dieu, divinité », au pluriel âliha آلِهة. À l’époque préislamique, un dieu créateur, nommé Allah existait déjà au sein du panthéon polythéiste arabe.

« Le dieu », ou « la divinité », al ilah, fusionnent dans le mot allah (la majuscule n’existant pas en arabe), ٱللَّهque l’on écrit traditionnellement الله.viii

Henri Meschonnic, serial polémiste, jamais en reste de pointes aiguës et de persiflages sarcastiques, note à ce sujet : « Le nom même d’Allah, selon l’étymologie couramment acceptée, n’a rien qui le particularise. C’est à force de désigner le dieu, qu’il le signifie. Nom qui est ‘un défaut de nom’, où on a vu des ‘répercussions sur l’Islam dont les éléments mystiques semblent nourrir une incertitude quant au véritable nom de Dieu’ix »x.

En ce domaine, l’incertitude semble universelle. Ainsi, la ou plutôt les solutions juives quant au «véritable nom de Dieu » font surtout croître le nombre des questions, en multipliant la nominalisation des attributs de Dieu, ou de leurs antonymes. Ou encore en présentant artificiellement le mot « nom » שֵׁם (chem) pour le Nom du Dieu (que l’on ne nomme pas) :

וְקָרָאתִי בְשֵׁם יְהוָה, לְפָנֶיךָ

« Et j’appellerai par le ‘Nom’ YHVH, devant ta face. »xi

Quel est ce Nom (chem) que le mot YHVH ne peut pas dire ?

Un peu plus tard, l’Éternel descend de la nuée, s’approche de Moïse, et re-dit :  « Nom, YHVH »,  וַיִּקְרָא בְשֵׁם, יְהוָה .xii

Quel est ce Nom, enfin ? Non pas « YHVH » seulement, uniquement, – mais plutôt une fort longue énumération, commençant par une triple énonciation (deux fois YHVH et une fois EL), et continuant avec une litanie d’attributs, dont les premiers sont:

וַיִּקְרָא, יְהוָה יְהוָה, אֵל רַחוּם וְחַנּוּןאֶרֶךְ אַפַּיִם, וְרַבחֶסֶד וֶאֱמֶת

« Et il l’appelle YHVH YHVH Dieu (El) Clément Miséricordieux Lent à la colère Riche en grâce et en fidélité »xiii.

Et la litanie des Noms continue, précise et contradictoire, et se prolongeant sans fin dans la suite des générations : « Gardien de sa grâce à des milliers, Tolérant la faute, la transgression et le péché, ne Laissant rien impuni, Châtiant les fautes des pères sur les enfants et les petits enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. »xiv

Résumons. Le Nom est un long nom :

יְהוָה יְהוָה אֵל רַחוּם וְחַנּוּןאֶרֶךְ אַפַּיִם, וְרַבחֶסֶד וֶאֱמֶת

נֹצֵר חֶסֶד לָאֲלָפִים נֹשֵׂא עָוֺן וָפֶשַׁע וְחַטָּאָה; וְנַקֵּה, לֹא יְנַקֶּהפֹּקֵד עֲוֺן אָבוֹת עַלבָּנִים וְעַלבְּנֵי בָנִים עַלשִׁלֵּשִׁים וְעַלרִבֵּעִים

Trouve-t-on ce Nom un peu long ? En réalité toutes les lettres de la Torah mises ensemble forment aussi Son Nom.

Alors quelle solution vaut-elle mieux ?

Un nom imprononçable, un nom de six cent mille lettres, ou un « défaut de nom » ?

La solution trouvée par Hallâj me paraît fort élégante.

Simplement, il Le nomme : « Toi ! »

 

 

 

iSulamî, tabaqât ; Akhb., n°1. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 183.

iiEx 33,20

iiiMs. Londres 888, f. 326 b. Cité par Louis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

ivLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

vJ’ai consulté le Dictionnaire arabe-français Larousse, ainsi que le Dictionnaire arabe-français de Kazimirsky.

viLouis Massignon. La passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj. Tome III. Gallimard. 1975, p. 184

viiIbn ‘Ata’ Allah, Traité sur le nom Allah, p.106

viiiL’article de Wikipédia sur Allah précise : La plupart des avis convergent vers l’opinion selon laquelle le mot est composé de al et ilāh (la divinité, cas déterminé) et que la première voyelle du mot (i) a été supprimée par apocope, à cause de la fréquence d’usage du mot. Cette opinion est aussi attribuée au célèbre grammairien Sībawayh (VIIIe siècle). Le mot se compose de l’article ال al, qui marque la détermination comme l’article français « le » et comporte une hamza (lettre) instable, et de ilāh إِلَاه ou ilah إِلَه, qui signifie « (un) dieu ». Al suivi de ilāh en est la forme déterminée, donnerait Allāh (« le Dieu »)2 par apocope du deuxième terme. Le mot aurait ensuite été univerbé. Le terme Allah remonte « sans doute » étymologiquement aux termes désignant la divinité dans les langues sémitique : Il ou El. Allah est la forme arabe de l’invocation divine générique de la Bible : « Élie », « Eli » ou « Elôï » signifiant « Mon Dieu » en hébreu. Les Akkadiens déjà utilisaient le mot ilu pour dire « dieu » entre 4000 et 2000 av. J.-C.. À l’époque préislamique, le terme arabe Ilâh est utilisée pour désigner une divinité2. Le nom Allâhumma, parfois utilisé dans le cadre des prières, pourrait être le pendant du nom« Élohim » (pluriel de majesté d’Eloha signifiant « Dieu » dans la Bible). (…)

Pour certains, cette explication n’est pas valable et tiendrait de l’étymologie populaire. Elle serait d’autant plus étonnante que l’apocope du i de ʾilāh est peu crédible car c’est la première voyelle du mot signifiant réellement « dieu ». Ils avancent aussi le fait que les termes considérés sacrés sont souvent préservés par tabou. D’autre part, le radical ʾel ou ʾil désignant une divinité est fréquent dans d’autres langues sémitiques : en hébreuאל El (« dieu »), אלהים Élohim (« dieux »), ʾāllāhā en araméen, pourrait être à l’origine du mot arabe par emprunt puis amuïssement du ā final (qui est en araméen une voyelle désinentielle, lesquelles sont rarement prononcées en arabe courant) et enfin abrègement du premier ā par métanalyse et confusion avec l’article ʾal. Une approche serait de faire dériver le nom d’Allah d’une autre racine que إِلَهٌ. Pour certains, le nom dériverait de al et de lâh, du verbe لَاهَ qui signifie « voilé », « élevé », ce qui pourrait associer ce nom au sens du « Très-Haut ». 

ixJ. Chelhod. Les structures &du sacré chez les Arabes. Paris, 1964. p.98

xHenri Meschonnic. « Dieu absent, Dieu présent dans le langage ». In L’utopie du Juif. Edition Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p. 198-199

xiEx 33,19

xiiEx 34,5

xiiiEx 34, 6

xivEx 34,7

Une voix crie dans le désert


 

Henri Meschonnici fut un polémiste redoutable, et même, à cet égard, un « serial killer », selon Michel Deguy. Il a proposé « qu’on laisse le mot ‘Shoah’ aux poubelles de l’histoire. »ii Ce mot était, selon lui, « intolérable », il représenterait « une pollution de l’esprit », et aggraverait un « contresens généralisé ». Car ce mot hébreu, qui apparaît treize fois dans la Bible, ne désigne que l’orage ou la tempête, « un phénomène naturel, simplement ». « Le scandale est d’abord d’employer un mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie tout humaine. »iii Un autre scandale serait que Claude Lanzmann se soit approprié l’usage très médiatisé du mot ‘shoah’, tout en en détournant le sens: « L’auteur de la Shoah, c’est Hitler, Lanzmann c’est l’auteur de Shoah. »iv

Henri Meschonnic s’est aussi attaqué à « l’idolâtrie » de la kabbale : « Le langage n’est plus nulle part, dans la kabbale. Il n’est plus qu’une illusion, une utopie. Il est remplacé par les lettres de l’écriture prises pour des hiéroglyphes du monde. Un cosmisme. Et un théisme. Alors, paradoxalement, on doit y reconnaître le sacré, plus que le divin. Une forme d’idolâtrie.»v De façon analogue, il s’en est pris à Léon Askénazi (le célèbre rabbin ‘Manitou’), pour ses jeux de lettres dans la Torah, cet « idolettrisme qui passe pour de la pensée »vi .

Idolâtrie. Idolettrisme. La pointe est aiguë. Mais, d’un autre côté, tempère-t-il, cette « idolâtrie » est aussi une « utopie » : « La kabbale est une utopie du langage. Une utopie du Juif. Puisque son allégorisation indéfinie et auto-référentielle est supposée avoir l’effet suivant : ‘Un lien particulier est ainsi établi entre la lettre yod, la 10ème de l’alphabet hébraïque, qui représente les dix séfirot et le peuple juif, les yehudimvii. »viii

Quelle est cette « utopie du Juif », selon Meschonnic ? Une formule fuse et la résume: l’hébreu est la « langue sainte » par excellence (lechon ha-qodech).

On est dans du lourd, du très lourd. Meschonnic cite en appui le célèbre cabaliste du Moyen-Âge, Aboulafia, et l’un de ses thuriféraires actuels, Elliot Wolfson :

« La cabale sera le bien exclusif du peuple juif, (…) la seule nation à avoir un accès réel à la langue sacrée de la création, de la révélation et de la rédemption. »ix

Pour le comparatiste, ce type de formule (« la seule nation à… », la « langue sacrée de »,…) paraissent des clichés rebattus, que l’on trouve sous toutes les latitudes, à toutes les époques, dans la plupart des cultures, tellement l’exceptionnalisme semble rien moins qu’exceptionnel…

Plus de mille ans avant Abraham, et bien avant que la Torah ait seulement commencé à être mise par écrit, la tradition védique faisait déjà du sanskrit une langue « parfaite » (c’est le sens du mot ‘samskta’ en sanskrit), et elle considérait l’ensemble du corpus védique comme une pure révélation, divine.

Plus récemment, pour des centaines de millions de croyants, le Coran, lui aussi, est considéré comme « descendu » directement dans la langue arabe, une langue « claire » et « parfaite ».

Il y a donc, manifestement, sur cette planète, une certaine abondance de « langues parfaites » et de « révélations divines ».

Que faut-il conclure de cette cohue ? Que ces révélations, et ces langues, se contredisent et s’excluent les unes les autres ? Que seule l’une d’entre elles est la véritable, l’unique « élue » ? Ou bien, pour adopter une formulation plus diplomatique, qu’elles contiennent toutes une part de vérité ? Ou encore, pour être plus pessimiste, qu’elles manquent, d’une manière ou d’une autre, leur but supposé, dont la transcendance leur échappe ?

Ce qui frappe, dans ces immenses aventures religieuses et intellectuelles, qui arborent souvent, en théorie et en pratique, des ambitions d’une portée universelle, c’est le côté paradoxalement provincial, nombriliste, un peu étriqué, de leurs commentateurs ultérieurs. Ne manquent pas les voix tardives, venant, quelques millénaires après les fondateurs, s’ériger en défenseurs auto-proclamés, s’arrogeant le monopole de l’exception et de l’élection.

Dans la Babel des langues, l’hébreu n’échappe certes pas aux déclarations fracassantes sur sa spécificité absolue, et son intrinsèque supériorité sur toutes les autres langues.

« Consonnes divines, voyelles humaines, c’est la haute révélation de l’hébreu. »x

La « sainteté » de la langue hébraïque est contagieuse. Elle s’étend au peuple qui la parle. D’où une alternative tranchante :

« La vérité, que l’hébreu est la langue sainte d’un peuple saint, et la non-vérité qu’elle est la langue parlée d’un peuple comme tous les peuples, semblent inconciliables. »xi

Franz Rosenzweig pose là une question binaire. Pas d’échappatoire.

D’un côté une « langue sainte » et un « peuple saint », et de l’autre côté « tous les peuples »  et toutes les autres langues, plongées dans le no man’s land de la « non-vérité » (et de la non-sainteté). Devant cette alternative, que répondre?

La question mérite attention.

Franz Rosenzweig semble très sûr de son fait : il fournit quelques éléments d’argumentation idiosyncrasique, dont la cinglante leçon pourrait peut-être intéresser aussi les locuteurs de l’anglais, de l’allemand ou du latin… et pourquoi pas, pour faire bonne mesure, du grec, de l’arabe ou du sanskrit ?

« Lire l’hébreu cela veut dire : être prêt à recueillir l’intégralité du patrimoine de la langue ; à lire de l’allemand, de l’anglais ou du latin, on ne récolte que la moisson donnée par les sillons de la langue d’une saison : d’une génération.»xii

Franz Rosenzweig ne paraît pas soupçonner que les quelques ‘langues d’une saison’ qu’il cite ne sont que les plus récentes, parmi une large et immémoriale « moisson » d’autres langues indo-européennes, bien plus originaires, et certaines d’ailleurs dotées de grammaires sophistiquées, et accessoirement d’un vocabulaire vingt fois plus riche que le lexique bibliquexiii. Parmi ces langues, l’avestique et le sanskrit remontent à plusieurs millénaires avant notre ère, et ont servi l’une et l’autre à composer des textes « sacrés » (respectivement l’Avesta et le Véda), qui témoignent de fort antiques « révélations », plus anciennes assurément que la révélation «mosaïque».

On arguera peut-être que l’avestique et le sanskrit ne sont plus aujourd’hui que des « langues mortes », et que l’Avesta ou le Véda n’irriguent plus des fois vivantes, mais ne célèbrent plus que des Dieux oubliés…

Par contraste, notera-t-on aussi, l’hébreu biblique a, quant à lui, « ressuscité » avec l’hébreu moderne, pendant que la Torah continue de vivre à travers le peuple qui la porte, et les religions qui s’en inspirent.

Ce sont en effet des points cruciaux.

On pourrait cependant répondre que la religion du Véda n’a pas complètement disparu de la conscience mondiale… ou des profondeurs de l’inconscient collectif. L’histoire de l’Esprit ne fait que commencer. Le Védanta, les Upanishads, la Baghavad Gîta, – à jamais sous le boisseau ? L’avenir, le lointain avenir, le dira.

Par ailleurs, on pourra aussi arguer que « l’esprit » du sanskrit n’est pas vraiment mort, mais qu’il est aujourd’hui encore bien vivant, et qu’il se régénère sans cesse dans le vaste ensemble des langues indo-européennes qui sont parlées de par le monde, et à travers leur génie propre.

« L’esprit » du sanskrit. « L’esprit » des langues indo-européennes.

Y a-t-il un « esprit » des langues ? Et quel est-il ?

Franz Rosenzweig posa la question dans une conférence sur « l’esprit de la langue hébraïque ».

« Quel est l’esprit de la langue allemande ? Est-ce qu’une langue a un ‘esprit’ ? La réponse est : seule la langue a un esprit. Autant de langues on connaît, autant de fois on est un homme. Peut-on ‘savoir’ plus d’une langue ? Notre ‘savoir’ est précisément aussi plat que le français ‘savoir’. On vit dans une langue. »xiv

Le mot ‘savoir’, – un mot « plat » ?

Le mot français ‘savoir’ vient du latin sapio, sapere, « avoir de la saveur », et figurativement « avoir du goût, du sens, de la raison ». Ce mot latin a donné en français les mots ‘sapience’, ‘saveur’, ‘sève’, ‘sapide’ (et son antonyme ‘insipide’). Son origine étymologique remonte au sanskrit सबर् sabar, « nectar, suc, lait », dont dérivent aussi les mots Saft en allemand, sap en anglais, sapor en latin.

Il y a ici une ironie, en quelque sorte ‘méta-linguistique’, à rappeler que les mots ‘saveur’, ‘goût’, se disent ta’am en hébreu, au pluriel te’amim.

Or il se trouve justement que Henri Meschonnic prônait une attention suraiguë à la présence dans la langue biblique des signes de cantillation, les טְעָמִים, les te’amim, censés éclairer le sens profond des versets en leur donnant leur véritable rythme, leur mélodie. « Le mot, déjà employé par Rabbi Akiva, de te’amim, (…) est le pluriel de ta’am, qui signifie le goût, au sens gustatif, le goût de ce qu’on a en bouche.xv En hébreu médiéval, le mot a aussi désigné la ratio. Il est capital que ce mot qui désigne les jonctions-disjonctions, groupements et dégroupements du discours, avec pour chaque ‘accent’ une ligne mélodique, soit un mot du corps et de la bouche. La bouche, c’est ce qui parle. »xvi

L’ironie, donc, c’est que le mot français ‘savoir’ (que Rosenzweig trouvait « plat ») et le mot hébreu te’amim partagent les mêmes connotations, associant le « goût », la « saveur » et la « ratio »…

On en revient vite au provincialisme et au nombrilisme, comme on voit. Il faut se résoudre à comprendre, une fois pour toutes, qu’en dehors de l’hébreu, point de salut. Littéralement. La langue hébraïque tient le divin en elle...

Rosenzweig le formule ainsi :

« L’esprit de la langue hébraïque est ‘l’esprit de Dieu’. (Es ist Geist Gottes). »xvii

Difficile de faire plus synthétique et plus exclusif.

A la recherche de cet ‘esprit’, et intéressé par la puissance interprétative attribuée aux te’amim, j’ai quêté quelques possibles exemples de référence dans les écrits de Meschonnic.

Il met particulièrement en exergue un verset d’Isaïe, habituellement traduit, depuis des siècles, dans les Évangiles :

« Une voix crie dans le désert : préparez un chemin au Seigneur. » (Is. 40,3)

Méschonnic précise, à propos de cette traduction: « C’est la ‘manière chrétienne’, comme dit James Kugel. En dépendait l’identification avec Jean le Baptiste dans Matthieu (3,3), Marc (1,3) et Jean (1,23). »

Il est exact qu’il y a un écart d’interprétation entre les passages des Évangiles cités et ce qu’on lit dans la Bible de Jérusalem (aux éditions du Cerf), laquelle donne la traduction suivante :

« Une voix crie : ‘Dans le désert, frayez le chemin de Yahvé’. »

Alors ? « Une voix crie dans le désert » ? Ou : « Une voix crie : ‘dans le désert etc.’ » ?

Meschonnic note que dans l’original hébreu, il y a un accent disjonctif majeur (zaqef qatan) après « une voix crie » (qol qoré) :

« Donc ‘dans le désert’ porte sur ‘ouvrez’, non sur le verbe qui précède. Je traduis : ‘Une voix crie                dans le désert              ouvrez une voie à Adonaï.’ Texte lié à l’exil de Babylone, et qui appelle un retour à Jérusalem. Sens terrestre et historique, selon son rythme, en hébreu. Coupé après ‘désert’, c’est l’appel chrétien eschatologique. Toute (sic) une autre théologie. C’est le rythme qui fait, ou défait, le sens. »xviii

Meschonnic conclut son développement avec une formule choc :

« Le rythme n’est pas seulement le juif du signe, il est aussi le juif du juif, et il partage l’utopie du poème en étant l’utopie du sens. »xix

Le rythme, le ta’am, c’est le « juif du juif ». Difficile de faire moins goy.

Et difficile de faire plus irréfutable…

Pourtant, le rythme ne suffit pas.

Si l’on replace le même verset (Is 40,3) dans le contexte immédiat des dix premiers versets du « second » Isaïe (Is 40, 1-10), on voit soudainement proliférer une riche densité de sens possibles, allusifs, élusifs, portés par des voix, des mots, des dires, des cris, des répétitions, des variations, des ellipses, des obscurités et des ouvertures.

Une critique textuelle, visant la sémantique, la syntaxe, les allégories et les anagogies, inciterait à multiplier les questions – bien au-delà de ce que le ta’am tait.

Pourquoi Dieu est-il nommé deux fois « notre Dieu » (אלֹהֵינוּ Elohéï-nou)xx en Is 40,3 et Is 40,8, et deux fois « votre Dieu » (אֱלֹהֵיכֶם Elohéï-khem)xxi , en Is 40,1 et Is 40,9 ?

Le « nôtre » est-il aussi le « vôtre », ou ne l’est-il pas ?

Pourquoi Dieu est-il nommé cinq fois ‘YHVH’ en Is 40,2, Is 40,3, Is 40,5 (deux fois), et Is 40,7, mais une fois seulement ‘YHVH Adonaï’, en Is 40,10xxii ? Autrement dit, pourquoi Dieu est-il ici nommé six fois YHVH, et une fois Adonaï ?

En quoi l’expression « toute chair », כָלבָּשָׂר khol-bachar, en Is 40,5 , et l’expression « toute la chair » כָּלהַבָּשָׂר kol-ha-bachar, en Is 40,6, se différencient-elles ?xxiii

Pourquoi l’article défini dans un cas, et pas dans l’autre ?

Serait-ce que l’expression « toute chair la verra » וְרָאוּ כָלבָּשָׂר vé-raou khol-bachar, implique une universalité (totale, inclusive) de la vision de la gloire de YHVH, – « toute chair » signifiant alors « toutes les créatures faites de chair » ?

Alors que l’expression « toute la chair, – de l’herbe », כָּלהַבָּשָׂר חָצִיר kol-ha-bachar ḥatsir, implique seulement que « tout », dans la chair, est comme « de l’herbe » ?

Pourquoi deux voix, non définies, viennent-elles de bouches non nommées (Is 40,3 et Is 40,6), – alors que la parole parlée de « la bouche de YHVH », כִּי פִּי יְהוָה דִּבֵּר, ki pi YHVH dibber (Is 40,5), et « la parole de notre Dieu »,וּדְבַראֱלֹהֵינוּ devar Elohéïnou, (Is 40,8), sont-elles dûment et nommément attribuées à Dieu ?

Pourquoi la première de ces deux voix (non définies) crie-t-elle :

« Une voix crie : ‘Dans le désert, frayez le chemin de YHVH ; dans la steppe, aplanissez une route pour notre Dieu. » (Is 40,3)

Pourquoi la seconde voix non définie dit-elle d’abord : ‘Crie’, – avant de dire ce qu’il faut crier ?

« Une voix dit : ‘Crie’, et je dis : ‘Que crierai-je ?’ – ‘Toute la chair est de l’herbe et toute sa grâce est comme la fleur des champs. » (Is 40,6)

A qui « votre Dieu » s’adresse-t-il, quand il dit :

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ».

נַחֲמוּ נַחֲמוּ, עַמִּייֹאמַר, אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,1)

Qui parle ici? Qui ‘dit’ ce que « votre Dieu » dit ?

Qui est exactement « mon peuple » ? Est-ce que « mon peuple » est le peuple de « votre Dieu » ou le peuple de « notre Dieu » ?

Est-ce que « mon peuple », c’est « de l’herbe » ?xxiv

Ou est-ce seulement « le peuple », qui est « de l’herbe » ?

Dernière question, non la moindre : Qui console qui, au nom de qui?

iHenri Meschonnic (1932-2009), essayiste, linguiste, poète, traducteur.

iiHenri Meschonnic. « Pour en finir avec le mot « Shoah », Le Monde daté 20-21 février 2005. cf.https://www.larevuedesressources.org/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah,1193.html

iiiHenri Meschonnic. « Pour en finir avec le mot « Shoah », Le Monde daté 20-21 février 2005. cf.https://www.larevuedesressources.org/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah,1193.html

iv Claude Lanzmann écrit : « Je me suis battu pour imposer « Shoah » sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues, le nom même de l’événement dans son absolue singularité. Le film a été d’emblée éponyme, on s’est mis partout à dire « la Shoah ». L’identification entre le film et ce qu’il représente va si loin que des téméraires parlent de moi comme de « l’auteur de la Shoah », ce à quoi je ne puis que répondre : « Non, moi, c’est « Shoah », la Shoah, c’est Hitler. » Le Monde, 26 février 2005

vHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.127

viHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.132

viiH. Meschonnic cite ici Elliot R. Wolfson. Abraham Aboulafia cabaliste et prophète. Herméneutique, théosophie et théurgie. Trad. J.F. Sené. Ed. de l’Eclat, 1999, p.123

viiiHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.128

ixElliot R. Wolfson. Abraham Aboulafia cabaliste et prophète. Herméneutique, théosophie et théurgie. Trad. J.F. Sené. Ed. de l’Eclat, 1999, p.57, cité par H. Meschonnic, op. cit. p. 128

xRaymond Abelio. Dans une âme et un corps. Gallimard, 1973, p.259. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.137

xiFranz Rosenzweig. Neu hebräisch ? Anlässlich der Übersetzung von Spinozas Ethik. Gesammelte Schriften III p. 725. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.138

xiiFranz Rosenzweig. « Néo-hébreu » dans L’écriture, le verbe et autres essais. p.28. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.138

xiiiPour s’en faire une idée il suffit de comparer le dictionnaire sanskrit-anglais de Monier Monier-Williams et le dictionnaire hébreu-anglais de Brown-Driver-Briggs, l’un et l’autre considérés comme références dans l’étude du sanskrit et de l’hébreu biblique.

xivFranz Rosenzweig. « Vom Geist der hebräische Sprache. – Hat eine Sprache einen ‘Geist’ ? Die Antwort ist : nur die Sprache hat Geist. Soviel Sprachen man kann, sovielman est man Mensch. Kann man mehr als eine Sprache ‘können’ ? Unser ‘können’ ist genau so flach wir das französische ‘savoir’. Man lebt in einer Sprache. » Gesammelte Schriften III p. 719. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.139-140

xvMeschonnic met en note qu’en arabe, mat’am signifie « resaturant ».

xviHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.147-148

xviiFranz Rosenzweig. « Vom Geist der hebräische Sprache. » Gesammelte Schriften III p. 721. Cité par Henri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.140

xviiiHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.165

xixHenri Meschonnic. L’utopie du Juif. Desclée de Brouwer. Paris, 2001, p.171

xx« Une voie crie : ‘Dans le désert, frayez le chemin de YHVH ; dans la steppe, aplanissez une route pour notre Dieu. » קוֹל קוֹרֵאבַּמִּדְבָּר, פַּנּוּ דֶּרֶךְ יְהוָה; יַשְּׁרוּ, בָּעֲרָבָה, מְסִלָּה, לֵאלֹהֵינוּ (Is 40,3)

« L’herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. » יָבֵשׁ חָצִיר, נָבֵל צִיץ; וּדְבַראֱלֹהֵינוּ, יָקוּם לְעוֹלָם (Is 40,8)

xxi« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». נַחֲמוּ נַחֲמוּ, עַמִּייֹאמַר, אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,1)

« Élève la voix, ne crains pas, dis aux villes de Juda : ‘Voici votre Dieu !’»הָרִימִי, אַלתִּירָאִי, אִמְרִי לְעָרֵי יְהוּדָה, הִנֵּה אֱלֹהֵיכֶם (Is 40,9)

xxii« Voici le Seigneur YHVH qui vient »  הִנֵּה אֲדֹנָי יְהוִה (Is 40,10)

xxiii« Alors la gloire de YHVH se révélera et toute chair la verra, ensemble, car la bouche de YHVH a parlé. »

וְנִגְלָה, כְּבוֹד יְהוָה; וְרָאוּ כָלבָּשָׂר יַחְדָּו, כִּי פִּי יְהוָה דִּבֵּר (Is 40,5)

« Une voix dit : ‘Crie’, et je dis : ‘Que crierai-je ?’ – ‘Toute la chair est de l’herbe et toute sa grâce est comme la fleur des champs. » קוֹל אֹמֵר קְרָא, וְאָמַר מָה אֶקְרָא; כָּלהַבָּשָׂר חָצִיר, וְכָלחַסְדּוֹ כְּצִיץ הַשָּׂדֶה (Is 40,6)

xxiv« L’herbe se dessèche, la fleur se fane, quand le soufle de YHVH passe sur elles ; oui, le peuple, c’est de l’herbe. »

יָבֵשׁ חָצִיר נָבֵל צִיץ, כִּי רוּחַ יְהוָה נָשְׁבָה בּוֹ; אָכֵן חָצִיר, הָעָם (Is 40,7)

Counting the Visions of Haggar


Haggar, Sara’s servant, conceived – at Sara’s request – a son with Abraham. Haggar was then expelled into the desert by Sara who resented bitterness from her triumphant pregnancy.
The name « Haggar » means « emigration ». Pregnant and on the run, she met an angel near a well in the desert. It was not her first encounter with an angel.
According to Rashi, Haggar had already seen angels four times in Abraham’s dwelling. He also points out that « she had never had the slightest fear of them », because « she was used to seeing them ».
Haggar’s meeting with the angel near the well gave rise to a curious scene. There was a mysterious encounter between Haggar and the Lord, implying at least two successive, different, « visions ».
She proclaimed the name of the Lord [YHVH] who had spoken to her: ‘You are the God [EL] of my vision [Roÿ], because, she said, did I not see, right here, after I saw?’ That is why the well was called ‘Beer-la-Haÿ-Roÿ[the ‘Well of the Living One of My Vision’]; it is located between Kadesh and Bered.”i
It is said that Haggar « proclaimed the name of the Lord [YHVH]« , but in fact she did not pronounce this very name, YHVH, which is, as we know, unpronounceable. She used instead a new metaphor that she had just coined: « El Roÿ » (literally ‘God of my Vision’).
She thus gave a (pronouncable) name to the (unspeakable) vision she just had.
From the name given to the well, that was conserved by the tradition, we infer that, a little while after having ‘called the Lord’, Haggar called the Lord a second time with yet another name: « Haÿ Roÿ » (‘The Living One of My Vision’). It is this second name that she used to name the well.
Haggar coined two different names, just as she had two successive visions.
In the text of Genesis, Haggar used the word « vision » twice and the expression « I saw » also twice.
She revealed that she had another vision ‘after she saw’: « Didn’t I see, right here, after I saw? ».
The first name she gave to the Lord is very original. She is the only person in the whole Bible who uses this name: « El Roÿ » (‘God of My Vision’).
The second name is even more original: « Haÿ Roÿ » (‘the Living One of My Vision’).
Here is a servant girl expelled away in the desert by her mistress. She then has two visions, and she invents two new names for God!
The name she gives to the second vision is « The Living One ». This vision is indeed very alive, it is « living », it does not disappear like a dream, it lives deeply in her soul, as the child moves in her womb.
The text, taken literally, indicates that Haggar had two successive visions. But Rashi takes the analysis further, in his commentary on Gen 16, 9:
« THE ANGEL OF THE LORD SAID TO HIM. For every saying, another angel had been sent to her. This is why for each saying, the word AN ANGEL OF THE LORD [ מַלְאַךְ יְהוָה ] is repeated.»
Then according to Rashi, fourangels of the Lord’ spoke with Haggar, who therefore had four visions corresponding to four different angels.

If we add the four other visions that she already had in Abraham’s dwelling, also according to Rashi, Haggar had at least eight visions in her life.

I say ‘at least’, because around twenty years later, Haggar had yet another spiritual encounter: an angel called her from the heaven, when she was in danger of dying after having been expelled, once more, from Abraham’s dwelling, as reported in Gen 21,17.
The last angel who spoke to Haggar, near the Well of the Living One of My Vision’, had said :
« You shall bear a son, you shall call him Ishmael, because God has heard your affliction. »ii
Ishmael can indeed be translated as « God has heard ».
Haggar saw a vision and heard a divine voice, and God also « heard » Haggar. But why doesn’t the text say that God « saw » her affliction?
Here is a possible interpretation: in fact God does « hear » and « see » Haggar, but He does not “see” her separately from her unborn son. He « sees » the mother together with her son, the former pregnant with the latter, and He « sees » no immediate reason for affliction. Rather, God « sees » in her the vigorous thrust of a life yet to come, growing in her womb as a seed, and her future joy.
Haggar’s affliction has nothing to do with her pregnancy, it has everything to do with the humiliation imposed on her by Sara. It is this humiliation that God « heard ».
But then, why did the angel who spoke the second time say to her: « Go back to your mistress and humiliate yourself under her hand.” ?
Why does God, who « heard » Haggar’s affliction and humiliation, ask her to return to Abraham’s dwelling, for a further life of humiliation?
God reserves great glory for the afflicted, the humble, the humiliated. And as a price for a life of humiliation, Haggar « saw » the Most High, the Almighty, at least eight times. Many more times than Sara, it seems.

iGn 16, 13-14

ii Gen. 16, 11

N. , Death and the West


N. is no one in particular. N. is everyone. He/she is the peasant of the Nile, the builder of pyramids, the daughter of Pharaoh, the soldier of his army. Or Pharaoh himself.

Everyone must go through this: the door of death.

N. just died. He/she is placed in the presence of God. He/she speaks and addresses Him.

« Tribute to you who has come, God Atum, creator of the gods. Tribute to you, King of the Gods, who makes your ‘tuau’ shine with your beauty.

Tribute to you who come in your splendors, around your disc. »

At the same time, the prayer of the officiants accompanying the ceremony rises:

« O Sun, Lord of light, emerged from the East, shines on the face of the deceased N.!

May the soul of the deceased N. be at your side in your boat as you cross Heaven (…)

Your perfume is not known. And incomparable is your splendor. »i

The « Great Egyptian Papyrus » of the Vatican Library gives an idea of how the dead are introduced before God, to plead their cause and be admitted to divine transformation.

The funeral ritual of the ancient Egyptians was highly sophisticated. Traces of the prayers accompanying each phase of the « manifestation to day », and of the « luminous transformation of the soul » have been kept.

Emmanuel de Rougé translated in 1864 an Egyptian Funeral Ritual that includes more than a hundred chapters. Each one corresponds to a prayer adapted to a particular action in favour of the soul of the deceased. Together they form a subtle gradation, reflecting the stages of the soul’s journey into death:

« Take the form of the divine sparrowhawk » (Ch. 78), « Take the form of God » (Ch. 80), « Open the place where Thoth is and become a luminous spirit in Ker-Neter » (Ch. 96), « Sit among the great gods » (Ch. 104), « Receiving happiness in the dwelling of Ptah » (Ch. 106), « Advancing into the manifestation of the gate of the gods of the West, among the servants of Ra, knowing the spirits of the West » (Ch. 107), « Knowing the spirits of the East » (Ch. 109).

Ker-Neter is the Sheol, Atum or Tem is the Sun of the Night, Ra is the Sun of the Day.

Egyptology, an evolutionary science, has proposed guiding ideas for finding one’s way in this ancient world:

1) Every soul is admitted before the supreme God, and can plead his/her cause.

2) The deceased N. is called to be admitted to « cross Heaven » in the company of the God Atum himself.

3) The deceased N. can undertake a long spiritual journey involving more than a hundred distinct and successive stages.

4) Achieving the « happiness of Ptah’s dwelling place » is only one of these many steps, and it is not the highest. The final stages include the knowledge of the spirits of the West, then the knowledge of the spirits of the East.

In essence, the religion of ancient Egypt is generous, open to all. It promises after death a great journey of the soul, described with great detail in advance, for the benefit of the living.

In contrast, subsequent religions, which appeared more than two or three thousand years later, such as Judaism, Christianity and Islam, have really little to say about what awaits the soul after death.

In contrast, and in the face of this void, poets from different periods, such as Homer, Virgil or Dante, wanted to fill the latent demand.

Today, « modernity » has no use for these old aspirations, these pictorial descriptions. Death is no longer a dream.

But fifty-five centuries ago, the future dead dreamed of « knowing the spirits of the West and the East ».

i Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888

La figure d’Ismaël. Un paradigme ambigu.


Les importantes divergences d’interprétation du rôle d’Ismaël dans la transmission de l’héritage abrahamique, selon le judaïsme et selon l’islam, se sont focalisées notamment sur la question de l’identité de celui des fils d’Abraham qui a été emmené au sacrifice au mont Moriah. Pour les juifs, c’est sans conteste Isaac, comme l’indique la Genèse. Les musulmans affirment que c’était Ismaël. Or le Coran ne nomme pas le fils choisi pour le sacrifice. Cependant, la sourate 36 laisse entendre indirectement que ce fils était bien, en fait, Isaaci, et cela contrairement aux réinterprétations ultérieures de traditions islamiques plus tardives.

Il se peut d’ailleurs que, contrairement à l’importance qu’a prise historiquement cette controverse, ce ne soit pas là vraiment une question essentielle, tant Ismaël apparaît comme une sorte de double inversé d’Isaac, et tant les destins liés de ces deux demi-frères semblent composer (ensemble) une figure allégorique et même anagogique, – celle du ‘Sacrifié’, une figure de l’homme ‘sacrifié’ au service d’un projet divin qui le dépasse entièrement.

Le conflit entre le projet divin et les vues humaines apparaît d’emblée lorsque l’on compare les circonstances relativement banales et naturelles de la conception de l’enfant d’Abram (résultant de son désir d’assurer sa descendance ii, désir favorisé par sa femme Saraï), avec les circonstances de la conception de l’enfant d’Abraham et de Sara, particulièrement improbables et exceptionnelles.

On pressent alors la nature tragique du destin d’Ismaël, fils premier-né (et aimé), mais dont la ‘légitimité’ ne peut être comparée à celle de son demi-frère, né treize ans plus tard. Mais en quoi est-ce une ‘faute’ imputable à Ismaël que de n’avoir pas été ‘choisi’ comme le fils d’Abraham devant incarner l’Alliance ? N’aurait-il donc été ‘choisi’ que pour incarner seulement la dépossession arbitraire d’une mystérieuse ‘filiation’, d’une nature autre que génétique, et cela pour signifier à l’attention des multitudes de générations à venir un certain aspect du mystère divin ?

Ceci amène à réfléchir sur le rôle respectif des deux mères (Hagar et Sara) dans le destin corrélé d’Ismaël et d’Isaac, et invite à approfondir l’analyse des personnalités des deux mères pour se faire une meilleure idée de celles des deux fils.

La figure d’Ismaël est à la fois tragique et ambiguë. On tentera ici d’en tracer les contours en citant quelques ‘traits’ à charge et à décharge, en cherchant à soulever un pan du mystère, et à pénétrer l’ambiguïté du paradigme de l’élection, pouvant signifier que « l’élection des uns implique la mise à l’écart des autres», ou au contraire, que « l’élection n’est pas un rejet de l’autre »iii.

1 Les traits à charge

a) Ismaël, jeune homme, « joue » avec Isaac, enfant à peine sevré, provoquant la colère de Sara. Cette scène-clé est rapportée en Gn 21,9 : « Sara vit le fils de Hagar se livrer à des railleries »iv. Le mot hébreu מְצַחֵק se prête à plusieurs interprétations. Il vient de la racine צָחַק, dans la forme verbale Piël. Les sens du verbe semblent à première vue relativement anodins :

Qal :Rire, se réjouir.

Gen 18,12 « Sara rit (secrètement) »

Gen 21,6 « Quiconque l’apprendra s’en réjouira avec moi »

Piël : Jouer, plaisanter, se moquer.

Gen 19,14 « Mais il parut qu’il plaisantait, qu’il le disait en se moquant »

Ex 32,6 « Ils se levèrent pour jouer, ou danser ».

Jug 16,25 « Afin qu’il jouât, ou chantât, devant eux ».

Gen 26,8 « Isaac jouait, ou plaisantait, avec sa femme »

Gen 39,14 « Pour se jouer de nous, pour nous insulter ».

Cependant les sens donnés par Rachi à ce mot dans le contexte de Gn 21,9 sont beaucoup plus graves: ‘idolâtrie’, ‘immoralité’, et même ‘meurtre’. « RAILLERIES : il s’agit d’idolâtrie. Ainsi, ‘ils se levèrent pour s’amuser’ (Ex 32,6). Autre explication : Il s’agit d’immoralité. Ainsi ‘pour s’amuser de moi’ (Gn 39,17). Autre explication : il s’agit de meurtre. Ainsi ‘que ces jeunes gens se lèvent et s’amusent devant nous’ (2 Sam 2,14). Ismaël se disputait avec Isaac à propos de l’héritage. Je suis l’aîné disait-il, et je prendrai part double. Ils sortaient dans les champs, Ismaël prenait son arc et lui lançait des flèches. Tout comme dans : celui qui s’amuse au jeu insensé des brandons, des flèches, et qui dit : mais je m’amuse ! (Pr 26,18-19). »

Le jugement de Rachi est extrêmement désobligeant et accusateur. L’accusation d’ ‘immoralité’ est un euphémisme voilé pour ‘pédophilie’ (Isaac est un jeune enfant). Et tout cela à partir du seul mot tsaaq, le mot même qui a donné son nom à Isaac… Or ce mot revient étrangement souvent dans le contexte qui nous intéresse. Quatre importants personnages « rient » (du verbe tsaaq), dans la Genèse : Abraham, Sara, Isaac, Ismaël – sauf Hagar qui, elle, ne rit jamais, mais pleurev. Abraham rit (ou sourit) d’apprendre qu’il va être père, Sara rit intérieurement, se moquant de son vieil époux, Isaac rit en lutinant et caressant son épouse Rebeccavi, mais seul Ismaël qui, lui aussi,rit, en jouant, est gravement accusé par Rachi sur la nature de ce rire, et de ce ‘jeu’.

b) Selon les commentateurs (Berechit Rabba), Ismaël s’est vanté auprès d’Isaac d’avoir eu le courage d’accepter volontairement la circoncision à l’âge de treize ans alors qu’Isaac l’a subie passivement à l’âge de huit jours.

c) La Genèse affirme qu’Ismaël est un ‘onagre’, un solitaire misanthrope, un ‘archer’ qui ‘vit dans le désert’ et qui ‘porte la main sur tous’.

d) Dans Gn 17,20 il est dit qu’Ismaël « engendrera douze princes. » Mais Rachi, à ce propos, affirme qu’Ismaël n’a en réalité engendré que des ‘nuages’, prenant appui sur le Midrach qui interprète le mot נְשִׂיאִים (nessi’im) comme signifiant des ‘nuées’ et du ‘vent’. Le mot nessi’im peut en effet signifier soit ‘princes’ soit ‘nuages’, selon le dictionnairevii. Mais Rachi, pour une raison propre, choisit le sens péjoratif, alors que c’est Dieu même qui prononce ce mot après avoir avoir béni Ismaël.

2 Le dossier à décharge

a) Ismaël subit plusieurs fois les effets de la haine de Sara et les conséquences de l’injustice (ou de la lâcheté) d’Abraham, qui ne prend pas sa défense, obéit passivement à Sara et privilégie sans remords son fils cadet. Ceci n’a pas échappé à l’attention de quelques commentateurs. Comme l’a noté le P. Moïse Mouton dans son cours, Ramban (le Nahmanide) a dit à propos du renvoi de Hagar et Ismaël au désert : « Notre mère Saraï fut coupable d’agir ainsi et Abram de l’avoir toléré ». En revanche Rachi ne dit mot sur ce sujet sensible.

Pourtant Abraham aime et se soucie de son fils Ismaël, mais sans doute pas assez pour résister aux pressions, préférant le cadet, dans les actes. Pas besoin d’être psychanalyste pour deviner les profonds problèmes psychologiques ressentis par Ismaël, quant au fait de n’être pas le ‘préféré’, le ‘choisi’ (par Dieu) pour endosser l’héritage et l’Alliance, – bien qu’il soit cependant ‘aimé’ de son père Abraham, – tout comme d’ailleurs plus tard, Esaü, aîné et aimé d’Isaac, se vit spolié de son héritage (et de sa bénédiction) par Jacob, du fait de sa mère Rebecca, et bien malgré la volonté clairement exprimée d’Isaac.

b) Ismaël est le fils d’« une servante égyptienne » (Gen 16, 1), mais en réalité celle-ci, Hagar, est fille du Pharaon, selon Rachi : « Hagar, c’était la fille du Pharaon. Lorsqu’il a vu les miracles dont Saraï était l’objet, il a dit : Mieux vaut pour ma fille être la servante dans une telle maison que la maîtresse dans une autre maison. » On peut sans doute comprendre les frustrations d’un jeune homme, premier-né d’Abraham et petit-fils du Pharaon, devant les brimades infligées par Sara.

c) De plus Ismaël est soumis pendant toute son enfance et son adolescence à une forme de dédain réellement imméritée. En effet, Hagar a été épousée légalement, de par la volonté de Sara, et de par le désir d’Abraham de laisser sa fortune à un héritier de sa chair, et ceci après que se soit écoulé le délai légal de dix années de constat de la stérilité de Sara. Ismaël est donc légalement et légitimement le fils premier-né d’Abraham, et de sa seconde épouse. Mais il n’en a pas le statut effectif, Sara y veillant jalousement.

d) Ismaël est chassé deux fois au désert, une fois alors que sa mère est enceinte de lui (en théorie), et une autre fois alors qu’il a dix-sept ans (13 ans + 4 ans correspondant au sevrage d’Isaac). Dans les deux cas, sa mère Hagar a alors des rencontres avérées avec des anges, ce qui témoigne d’un très haut statut spirituel, dont elle n’a pas dû manquer de faire bénéficier son fils. Rarissimes sont les exemples de femmes de la Bible ayant eu une vision divine. Mais à ma connaissance, il n’y en a aucune, à l’exception de Hagar, ayant eu des visions divines, à plusieurs reprises. Rachi note à propos de Gn 16,13 : « Elle [Hagar] exprime sa surprise. Aurais-je pu penser que même ici, dans le désert, je verrais les messagers de Dieu après les avoir vus dans la maison d’Abraham où j’étais accoutumé à en voir ? La preuve qu’elle avait l’habitude de voir des anges, c’est que Manoé lorsqu’il vit l’ange pour la première fois dit : Sûrement nous mourrons (Jug 13,27). Hagar a vu des anges à quatre reprises et n’a pas eu la moindre frayeur. »

Mais à cela, on peut encore ajouter que Hagar est plus encore remarquable du fait qu’elle est la seule personne de toute les Écritures à se distinguer pour avoir donné non seulement un mais deux nouveaux noms à la divinité: אֵל רֳאִי El Ro’ï, « Dieu de Vision »viii , et חַי רֹאִי Ḥaï Ro’ï , le « Vivant de la Vision »ix. Elle a donné aussi, dans la foulée, un nom au puits tout proche, le puits du « Vivant-de-Ma-Vision » : בְּאֵר לַחַי רֹאִי , B’ér la-Ḥaï Ro’ï.x C’est d’ailleurs près de ce puits que viendra s’établir Isaac, après la mort d’Abraham, – et surtout après que Dieu l’ait enfin bénixi, ce qu’Abraham avait toujours refusé de fairexii. On peut imaginer qu’Isaac avait alors, enfin, compris la profondeur des événements qui s’étaient passés en ce lieu, et auxquels il avait, bien malgré, lui été associé.

Par un cru contraste avec Hagar, Sara eut aussi une vision divine, quoique fort brève, en participant à un entretien d’Abraham avec Dieu. Mais Dieu ignora Sara, s’adressant à Abraham directement, pour lui demander une explication sur le comportement de Sara, plutôt que de s’adresser à ellexiii. Celle-ci intervint pour tenter de se justifier, car « elle avait peur », mais Dieu la rabroua sèchement : ‘Non, tu as ri’.xiv

Aggravant en quelque sorte son cas, elle reprochera elle-même à Ismaël, par la suite, d’avoir lui aussi ‘ri’, et le chassera pour cette raison.

e) Ismaël, après ces événements, resta en présence de Dieu. Selon le verset Gn 21,20, « Dieu fut avec cet enfant, et il grandit (…) Il devint archer. » Curieusement, Rachi ne fait aucun commentaire sur le fait que « Dieu fut avec cet enfant ». En revanche, à propos de «il devint archer », Rachi note fielleusement : « Il pratiquait le brigandage »…

f) Dans le désir de voir mourir Ismaël, Sara lui jette à deux reprises des sorts (le ‘mauvais œil’), selon Rachi. Une première fois, pour faire mourir l’enfant porté par Hagar, et provoquer son avortementxv, et une deuxième fois pour qu’il soit malade, alors même qu’il était chassé avec sa mère au désert, l’obligeant ainsi à beaucoup boire et à consommer rapidement les maigres ressources d’eau.

g) Lors de sa circoncision, Ismaël a treize ans et il obéit sans difficulté à Abraham (alors qu’il aurait pu refuser, selon Rachi, ce que dernier compte à son avantage). Abram avait quatre-vingt six ans lorsque Hagar lui enfanta Ismaël (Gen 16,16). Rachi commente : « Ceci est écrit en éloge d’Ismaël. Ismaël aura donc treize ans lorsqu’il sera circoncis et il ne s’y opposera pas. »

h) Ismaël est béni par Dieu, du vivant d’Abraham, alors qu’Isaac n’est béni par Dieu qu’après la mort d’Abraham (qui refusa de le bénir, sachant qu’il devait engendrer Esaü, selon Rachi).xvi

i) Ismaël, malgré tout le passif de sa vie tourmentée, se réconcilia avec Isaac, avant que ce dernier n’épouse Rébecca. En effet, lorsque sa fiancée Rébecca arrive, Isaac vient justement de rentrer d’une visitexvii au Puits du ‘Vivant-de-ma-Vision’, près duquel demeuraient Hagar et Ismaël.

Son père Abraham finit d’ailleurs pas « régulariser la situation » avec sa mère Hagar, puisqu’il l’épouse après la mort de Sara. En effet, selon Rachi, « Qetoura c’est Hagar ». Du coup, pour la deuxième fois, Ismaël est donc « légitimé », ce qui rend d’autant plus remarquable le fait qu’il laisse la préséance à son frère cadet lors des funérailles d’Abraham.

j) Ismaël laisse Isaac prendre en effet la précellence lors de l’enterrement de leur père Abraham, ce que nous apprend le verset Gn 25, 9 : « [Abraham] fut inhumé par Isaac et Ismaël, ses fils. » L’ordre préférentiel des noms en témoigne.

k) Le verset Gn 25,17 donne une dernière indication positive sur Ismaël : « Le nombre des années de la vie d’Ismaël fut de cent trente sept ans. Il expira et mourut. » Rachi commente l’expression « il expira » de cette manière, hautement significative: « Ce terme n’est employé qu’à propos des Justes. »

Conclusion

L’Islam, qui se veut une religion plus ‘pure’, plus ‘originaire’, et dont la figure d’Abraham représente le paradigme, celui du ‘musulman’ entièrement ‘soumis’ à la volonté de Dieu, – l’Islam reconnaît en Isaac et Ismaël deux de ses ‘prophètes’.

En revanche, Ismaël n’est certes pas reconnu comme prophète en Israël.

Il ne nous appartient pas de trancher.

D’autant que l’un et l’autre sont, après tout, des personnages somme toute relativement secondaires (ou ‘intermédiaires’), dans les deux traditions coraniques et bibliques, du moins par rapport à des figures comme celles d’Abraham ou de Jacob-Israël.

D’un autre côté, ces deux figures, intimement liées par leur destin (fils du même père, et quel père!, mais pas de la même mère), sont aussi, curieusement, des figures du ‘sacrifice’, quoique avec des modalités différentes, et qui demandent à être interprétées.

Le sacrifice d’Isaac sur le mont Moriah se termina par l’intervention d’un ange, de même que la mort imminente d’Ismaël, au désert, près d’une source cachée, prit fin après l’intervention d’un ange.

Au vu des traits à charge et à décharge dont nous avons tenté une courte synthèse, il semble que devrait s’ouvrir de nos jours, et de toute urgence, une révision du procès jadis fait à Ismaël, sur les instigations de Sara, et sanctionné par son rejet immérité hors du campement d’Abraham.

Il semble indispensable, et non sans rapport avec l’état actuel du monde, de réparer l’injustice qui a été jadis faite à Ismaël, et par rapport à laquelle, quelque ‘élection’ que ce soit ne saurait certes peser du moindre poids.

i Coran 36, 101-113 : « Nous lui fîmes donc la bonne annonce d’un garçon longanime. Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, [Abraham] dit : « Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses ». Il dit : « Ô mon cher père, fais ce qui t’est commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants ». Puis quand tous deux se furent , et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que Nous l’appelâmes « Abraham » ! Tu as confirmé la vision. C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants ». C’était là certes, l’épreuve manifeste. Et Nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité : « Paix sur Abraham ». Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants ; car il était de Nos serviteurs croyants. Nous lui fîmes la bonne annonce d’Isaac comme prophète d’entre les gens vertueux. Et Nous le bénîmes ainsi qu’Isaac. »

Ce récit semble indiquer indirectement que le fils (non nommé) qui a été emmené au lieu du sacrifice est bien, en fait, Isaac, puisque le nom d’Isaac y est cité à deux reprises, aux versets 112 et 113, immédiatement après les versets 101-106 qui décrivent la scène du sacrifice, – alors que le nom d’Ismaël en revanche n’est pas cité du tout, à cette occasion. De plus Dieu semble vouloir récompenser Isaac de son attitude de foi, en annonçant à cette même occasion son futur rôle de prophète, ce que ne fait jamais le Coran à propos d’Ismaël.

ii Gn 15, 2-4. Notons que la promesse divine instille d’emblée une certaine ambiguïté : « Mais voici que la parole de l’Éternel vint à lui, disant : ‘Celui-ci n’héritera pas de toi; mais celui qui sortira de tes reins, celui-là sera ton héritier’ ». Si Eliezer [« celui-ci », à qui le verset fait référence] est ici clairement exclu de l’héritage, la parole divine ne tranche pas a priori entre les enfants à venir, Ismaël et Isaac.

iiiCours du P. Moïse Mouton. 7 Décembre 2019

ivTraduction du Rabbinat français, adaptée au commentaire de Rachi. Fondation S. et O. Lévy. Paris, 1988

v« Hagar éleva la voix, et elle pleura ». (Gn 21,16)

viGn 26,8. Rachi commente : « Isaac se dit : maintenant je n’ai plus à me soucier puisqu’on ne lui a rien fait jusqu’à présent. Et il n’était plus sur ses gardes.  Abimelec regarda – il les a vus ensemble. »

viiDictionnaire Hébreu-Français de Sander et Trenel, Paris 1859

viiiGn 16,13

ixGn 16, 14. Rachi fait remarquer que « le mot Ro’ï est ponctué Qamets bref, car c’est un substantif. C’est le Dieu de la vision. Il voit l’humiliation des humilés. »

xGn 16, 14

xiGn 25,11

xiiRachi explique en effet qu’« Abraham craignait de bénir Isaac car il voyait que son fils donnerait naissance à Esaü ».

xiiiGn 18,13

xivGn 18,15

xvRachi commente ainsi Gn 16,5 : « Saraï a regardé d’un regard mauvais la grossesse d’Agar et elle a avorté. C’est pourquoi l’ange dit à Agar : Tu vas concevoir (Gn 16,11). Or elle était déjà enceinte et l’ange lui annonce qu’elle sera enceinte. Ce qui prouve donc que la première grossesse n’avait pas abouti. »

xviRachi explique en effet qu’« Abraham craignait de bénir Isaac car il voyait que son fils donnerait naissance à Esaü ».

xviiGn 24, 62

The Hidden God


In Judaism, the idea that God is ‘hidden’ is deeply embedded. God transcends all conception. The Holy of Holies is empty.

The prophets repeat:

« Truly You are a God who hides Himself, O God of Israel, the Savior. » (Is. 45,15)

« Why do You hide Your Face?  » (Ps. 44,24)

But in reality, this notion of a ‘hidden God’ was not specific to Judaism. The ancient Egyptian civilization had had, long before Judaism, a similar conception of a ‘hidden’ Supreme God.

Ra hides Himself in His own appearance. The solar disk is not the God Ra, and it does not even represent the God. The solar disk is only the mysterious veil that hides the God.

This is also true of the other Gods of the Egyptian pantheon, who are in reality only multiple appearances of the one God. « The outer forms which the Egyptians gave to the divinity were only conventional veils, behind which were hidden the splendors of the one God. « , analyses F. Chabas, in his presentation of the Harris Magical Papyrus (1860).

In the language of hieroglyphics, the word « hidden » (occultatus) is rendered by the term ammon . This word derives from amen, « to hide ». In the Harris Papyrus an address to the God Ammon-Râ sums up the mystery: « You are hidden in the great Ammon ».

Ra is ‘hidden’ in Ammon (the ‘hidden’), he is ‘hidden’ in the mystery of his (shining) appearance.

Ra is not the sun, nor is he the Sun-God, as it has been often misinterpreted. The solar disk is only a symbol, a sign. The God hides behind it, behind this abstraction, this pure « disc ».

By reading the prayer of adoration of Ammon-fa-Harmachis (Harris Papyrus IV 1-5), one grows convinced of the abstract, grandiose and transcendent conception that Egyptians had of the God Ammon-Râ.

This elevated conception is very far from the supposed ‘idolatry’ that was later attached to their ancient faith. The Papyrus Harris gives a vivid description of the essence of the Ancient Egyptian faith, flourishing in Upper Egypt, more than two millennia before Abraham’s departure from the city of Ur in Chaldea.

Here are the invocations of a prayer of adoration:

« Hail to you, the One who has been formed.

Vast is His width, it has no limits.

Divine leader with the ability to give birth to Himself.

Uraeus! Great flaming ones!

Supreme virtuous, mysterious of forms.

Mysterious soul, which has made His terrible power.

King of Upper and Lower Egypt, Ammon Ra, Healthy and strong life, created by Himself.

Double horizon, Oriental Hawk, brilliant, illuminating, radiant.

Spirit, more spirit than the gods.

You are hidden in the great Ammon.

You roll around in your transformations into a solar disk.

God Tot-nen, larger than the gods, rejuvenated old man, traveler of the centuries.

Ammon – permanent in all things.

This God began the worlds with His plans. »

The name Uraeus, which is found in this text as an epithet of the God Ra, is a Latinized transposition of the Egyptian original Aarar, which designates the sacred aspic, the royal serpent Uraeus, and whose second meaning is « flames ».

These invocations testify to a very high conception of the divine mystery, more than two thousand years before Abraham. It is important to stress this point, because it leads us to the conclusion that the mysterious, hidden, secret, God is a kind of ‘universal’ paradigm.

Since the depths of time, men of all origins have spent millennia meditating on the mystery, confronting the hidden permanence of the secret divinity, inventing metaphors to evoke an unspeakable, ineffable God.

These initial intuitions, these primeval faiths, may have prepared the later efflorescence of the so-called « monotheism », in its strict sense.

But it is worth trying to go back, ever further, to the origins. The prayers of ancient times, where did they come from? Who designed them? Who was the first to cry:

« Ammon hiding in His place!

Soul that shines in His eye, His holy transformations are not known.

Brilliant are His shapes. His radiance is a veil of light.

Mystery of mysteries! His mystery is not known.

Hail to You, in Goddess Nout!

You really gave birth to the gods.

The breaths of truth are in Your mysterious sanctuary.»

What strikes in these short prayers is their « biblical » simplicity. Humble, simple words to confront with high and deep mysteries…

Premonitions, images, burst forth. The « brightness » of God is only « a veil of light ». This image, of course, leads us to evoke other mystic visions, that of the burning bush by Moses, for example, or that of the shamans, all over the world, since Paleolithic…

Moses, raised at the court of the Pharaohs, may well have borrowed one metaphor or two from the Egyptian culture. No one can claim having a monopoly of access to the mystery. Many years before the time of Moses, and according to the Book of Genesis, Agar, an Egyptian woman, met four times with either God or His Angels, – said Rachi, the great Jewish commentator. Sara, Abraham’s wife and Isaac’s mother, was not endowed with such a feat…

What really matters is that from age to age, exceptional men and women have seen ‘visions’, and that these ‘visions’ have transformed in a deep way their lives and the lives of those who followed them.

For thousands of years, humanity has accumulated a rich intuition of what is hidden beyond all appearances, it has perceived the probable existence of incredible depths beyond the shallowness of reality. Some men and women have at times been able to lift a corner of the veil, and to see, as if through a dream, the unbearable brilliance of an ineffable light.

It is necessary to consider the essence of what was ‘seen’ by these chosen pioneers, the depths of their experience, in the interest of Humankind as a whole. Their collective knowledge constitutes a general, universal, massive, plurimillennial, anthropological fact, anchored (then and now) in a number of living human souls, at the very bottom of the cortex.

But these fundamental experiences have not really succeeded in connecting all men of faith around the Earth. Why? Why, today, such a spectacle of religious hatred, the continuing desolation of endless violence, the proliferation of despair?

How long still will the God stay ‘hidden’?

L’ombre et le Dieu


Des milliards de soleils brasillent dans la Nuit, – et tous les dieux se taisent et luisent.

La Nuit, – l’abîme immense l’aspire ; l’abîme respire ce gouffre sombre, ce suaire de sang, ce linceul d’ombre.

Une voix de breton défroqué crie dans le noir : « Ô Abîme tu es le Dieu unique. »i

Une autre voix lui répond, en un ironique écho : « Ô Dieu unique, tu es Abîme ! »

Tous les soleils que je connais débordent d’ombres, béent d’énigmes, percent la nuit d’irruptions, de fureurs intestines, pulvérisent et volatilisent les mystères.

Leurs délires, leurs brûlures, leurs lueurs, leurs élans, emplissent et comblent de vieux vides divins, longtemps déjà-, trouent des matières noires, strient de sombres brouillards.

Voyez la divine Athéna, sage, simple, sûre, solaire aussi, – on vient de loin prier sous l’éclat de son égide, et se recueillir (relegere) sur le seuil de son autel, sur son calme Acropole.

Mais sa raison même n’est que d’ombre, si l’Intelligence est lumière.

On dit que les songes des sages, les haines des peuples, les larmes, les amours et les dieux passent.

Je n’en crois rien.

Ils glissent éternellement, dans un oubli sans nom, une dérive sans fin, mais non, ils ne passeront point. Ils croissent au contraire, et se multiplient toujours. Comme Dieu même.

Ce Dieu que, par foi ou par effroi, de farouches monothéistes disent vouloir « unifier » (en paroles seulement). Ils Lui assignent avec véhémence un unique attribut, l’« un », seulement l’« un », – non le « deux », ou le « trois », ou encore le « π », le plérôme ou l’infini.

Ceux-là mêmes qui prononcent son nom de pluriel intangible, Élohim, y lisent encore l’« Un », unique, seul, singulier.

D’autres Lui assignent l’article. L’article défini :le. הָאֱלֹהִים. Ha-Élohimii. « Le » Dieu. «Al » Lah.

Deux tentations grammaticales. ‘Unifier’ Dieu (par l’« un »)… ‘Définir’ Dieu (par l’article)…

Et la mort est promise, assurément, à tous les autres, à ceux qui, disent-ils, « Le » multiplient, – en paroles ou en pensées, par action ou par omission…

Un saint crucifié, au début du 10ème siècle de notre ère, a dit : – qui prétend L’unifier, Le multiplie.iii

Il paya de sa vie cette vérité profonde et malaisée.

Le Dieu, immensément infini, a-t-il tant besoin de ce vacarme autour d’une ‘unité’ certes ressassée, mais par là menacée, – atomisée de clameurs (d’orgueil et de conquête), émiettée de cris (de haine et de souffrance), dilacérée de harangues (d’excommunications et de fatwas).

L’« Un », – image, ou idole même, d’une abstraction pure, s’adorant elle-même, dans sa solitude.

Le. Un. L’Un. Le défini et l’indéfini, unis en une commune étreinte, contre la grammaire, la logique et le sens, – car s’Il est « Un », s’Il est seulement « Un », comment peut-on dire « l’ » Un, qui suppose « un » Autre, tapi dans son ombre ?

Seule, peut-être, vaut ici la voie de la théologie négative, que l’on rappelle :

Dieu n’est ni un, ni multiple, ni l’Un, ni l’Autre, ni défini, ni indéfini.

Seul est sûr ceci : Il n’est rien de ce que l’on dit qu’Il est. Rien. Nada.

Penser pouvoir Lui attribuer un attribut, fût-ce l’unité ? Quelle cécité! Quelle dérision ! Quel orgueil !

Ils ne savent pas ce qu’ils font. Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils ne pensent pas ce qu’ils pensent.

Mais s’Il n’est pas l’Un, grammatical et ontologique, qu’en penser et qu’en dire ?

L’idée même de l’Un n’est pas assez élevée, ni assez large, ni assez profonde, – pour qu’y demeurent sa Présence et ses Puissances, et ses infinies armées d’ombres (Tsebaoth).

Pour avancer, réfléchissons sur le ‘reflet’.

Le soleil, cet unique, par ses images infinies, par ses rayons incessants, se ‘reflète’ en la moindre des ombres portées. Quelques-unes d’entre elles dansent même en nous.

La tradition du Véda aide à comprendre la leçon, ajoutant un autre angle de vue.

Le Dieu Surya, qu’on nomme ‘Soleil’, dit-elle, a un visage dont la brillance est extrême, – si extrême que s’enfuit devant elle son ‘épouse’, la Déesse Saranyu, qui ne peut plus Lui faire face.

Pour tenir sa fuite secrète, pour cacher son absence, elle crée une ombre, – une copie fidèle d’elle-mêmeiv, – nommée Chāyā, qu’elle laisse derrière elle, à sa place.

Il faut préciser qu’en sanskrit Chāyā,  छाया, signifie ‘ombre’. La racine de ce mot est chād, छाद्, ‘couvrir, envelopper ; cacher, tenir secret’.

Le mot chāyā est aussi donné par le Dictionnaire d’étymologie grecque de Chantraine comme ayant « une parenté certaine » avec le mot grec σκιά skia, ‘ombre’, ‘obscurité, lieu caché’ et aussi ‘fantôme’ (qualificatif désignant la faiblesse de l’homme). L’avestique et le persan ont également un mot très proche, sāya, ‘ombre’. On trouve le mot skia dans l’Évangile, à plusieurs reprises, par exemple :

« Ce peuple, assis dans les ténèbres, a vu une grande lumière. Et sur ceux qui étaient assis dans la région et l’ombre (skia) de la mort, la lumière s’est levée. »v

Mais revenons à Chāyā.

Le Dieu est trompé par cette ombre fidèle, qui est (en apparence) Son ombre. Il s’unit à elle, à Chāyā, ombre non divine, seulement humaine. Et Il engendre avec elle Manu.vi

Manu, – l’ancêtre de l’humanité.

Manu, – l’Adam du Véda, donc !

Selon la Genèse, texte apparu au moins un millénaire après que furent composés les hymnes du Ṛg Veda (et donc disposant, peut-on penser, de quelque recul par rapport aux intuitions védiques les plus anciennes), le Dieu (nommé Élohim) dit :

נַעֲשֶׂה אָדָם בְּצַלְמֵנוּ כִּדְמוּתֵנוּ

Na‘oçéh adam bi-tsalmé-nou ki-dimouté-nou

« Faisons Adam à notre image (bi-tsalmé-nou) et selon notre ressemblance (ki-demouté-nou) »vii.

Le texte insiste, et répète le mot ‘image’ deux fois encore.

וַיִּבְרָא אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם בְּצַלְמוֹ, בְּצֶלֶם אֱלֹהִים בָּרָא אֹתוֹ

Vé-bara Élohim ét-ha-adam bi-tsalmou, bi-tsélém Elohim bara otou.

Traduit littéralement : « Et Élohim créa l’Adam à son image (bi-tsalmou), à l’image (bi-tsélém) Élohim le créa. »viii

Notons que la troisième fois, cette ‘image’ que Élohim crée n’est image de personne, elle est seulement ‘image’ tout court, et non ‘Son image’. Peut-être n’est-elle pas image, alors ? Mais seulement ombre ?

Ceci vaut la peine d’y réfléchir.

Le mot hébreu צֶלֶם tsélém, ‘image’, a en effet pour sens premier : ‘ombres, ténèbres’, comme en témoigne le verset : « Oui, l’homme marche dans les ténèbres (bé-tsélém) » (Ps. 39,7), et comme le confirme le mot צֵל tsel, qui signifie ‘ombre’.

Le Dieu védique engendre « Manu », l’Homme, avec une Ombre.

Le Dieu biblique crée « l’Adam » comme une « ombre ».

Y a-t-il eu une influence du mythe védique sur le mythe biblique de la création de l’homme ? On ne saurait dire. En revanche, il est patent que perdurent, par-delà les temps et les cultures, quelques archétypes fondamentaux, proprement humains, issus sans doute des profondeurs obscures, où l’ombre règne.

Il n’est pas si surprenant, au fond, que l’un des plus profonds archétypes attache justement l’idée d’ombre à la nature la plus profonde de l’homme.

L’homme, ombre frêle, – et image aussi, ou voile, d’un abîme en lui, sans fond.

i Ernest Renan. Souvenirs d’enfance et de jeunesse. Prière sur l’Acropole. Calmann-Lévy, Paris, 1883, p.72

ii Voir Gn 6,2 ; Ex 1, 17 : Ex 20,16 ; 1Rois 17,18 ; Job 1,6 et de très nombreux autres exemples.

iii Hallâj. Le Livre de la parole. Trad. Chawki Abdelamir et Philippe Delarbre. Ed. du Rocher, 1996. p.58

iv Doniger, Wendy(1998). « Saranyu/Samjna ». In John Stratton Hawley, Donna Marie Wulff (ed.). Devī: goddesses of India. Motilal Banarsidas. pp. 158–60. 

vMt 4,16

vi Selon une tradition plus tardive, celle du Mahābhārata.

viiGen 1,26

viiiGen 1,27

La foudre, la brûlure et la cendre, — ou l’expérience ḥûrqalyâ


En matière de religion, l’une des erreurs communes est de vouloir choisir avec qui on peut parler, et d’exclure de son champ de vision les idéologues extrêmes, les esprits butés, les mentalités fermées. C’est humain. Il est incomparablement plus facile de commencer des débats de détail ou des gloses circonstancielles, s’il existe déjà un accord a priori sur le fond. Cela évite d’infinies incompréhensions, et des impasses murées. Qui pense possible, en effet, de s’entendre jamais, sur quelque point que ce soit, avec telle tendance ultra de telle ou telle religion monothéiste ?

C’est humain, mais, d’un autre côté, les ultra de tous acabits, inconciliablement autres, absolument étrangers à toute dialectique, restent dans le paysage. Ils continuent, et longtemps, à faire partie du problème à résoudre, même s’ils ne semblent pas faire partie de la solution. C’est précisément parce qu’ils n’ont rien de commun avec les tenants de l’idée même d’un ‘dialogue’, qu’ils peuvent être intéressants à observer, et qu’ils doivent l’être, à tous égards, si l’on envisage le destin à long terme d’une petite humanité, dressée sur ses ergots, à la surface d’une goutte de boue, perdue dans la nuit cosmique.

Il n’en reste pas moins qu’il est infiniment plus aisé de s’adresser à des esprits ‘ouverts’, lorsque l’on tente de franchir des barrières culturelles, traditionnelles ou religieuses.

« Les conditions du dialogue Chrétienté-Islam changent du tout au tout si l’on a pour interlocuteur non pas l’Islam légalitaire mais l’Islam spirituel, que ce soit le soufisme ou que ce soit la gnose shî’ite. »i

Henry Corbin était une personnalité exceptionnelle. Mais il admettait ne pas vouloir perdre son temps avec les ‘légalitaires’. On peut le comprendre. Et pourtant, ce sont eux qui représentent un verrou-clé. Si l’on veut la paix dans le monde, et la compréhension universelle, il faudrait que les ‘spirituels’ et les ‘légalitaires’ trouvent, quelles que soient les difficultés à surmonter, un terrain commun…

Le dialogue avec ‘l’autre’ commence par la maîtrise de la langue ‘autre’.

Il faudrait en théorie pouvoir les comprendre toutes, ou au moins les déchiffrer, ces langues choisies, ces langues élues, véhiculant tel ou tel message sacré. Le sanskrit par exemple devrait faire partie du bagage minimal de tout chercheur intéressé par une anthropologie comparée du fait religieux à travers les temps. C’est la langue la plus ancienne, et la plus complexe, qui témoigne encore des prodiges de l’esprit humain, tenté d’approcher de mystères qui le dépassent. Je m’empresse d’y ajouter l’hébreu (biblique), nettement plus simple, grammaticalement parlant, mais plein d’une finesse subtile, qui se donne à voir dans les jeux de mots, les glissement étymologiques, les dérives radicales, les évocations subliminales, et l’ampleur des champs sémantiques, autorisant les interprétations les plus osées, les plus créatives. L’arabe coranique est aussi une nécessaire acquisition. Le Coran est un livre d’une écriture très ‘littéraire’, fort sophistiquée, qu’aucune traduction n’est en mesure de rendre réellement, tant elle nécessite de s’immerger dans la musicalité de l’arabe classique, aujourd’hui langue morte. Les jeux de mots, les allitérations y abondent, comme dans l’hébreu, cette autre langue sémitique.

Le célèbre Louis Massignon chercha de bonne foi « comment ramener à une base commune l’étude textuelle des deux cultures, l’arabe et la gréco-latine »ii.

On aimerait aussi pour notre part, en théorie du moins sinon en pratique, pouvoir ramener l’étude des cultures védique, égyptienne, sémitique (arabe et hébraïque), zoroastrienne et avestique, à une « base commune ».

Et, toujours en théorie, il faudrait donc avoir de solides notions d’égyptien ancien (fort utile si l’on veut comprendre les fondations lointaines de l’ancienne religion ‘mosaïque’), et d’avestique (indispensable pour se faire une idée du passage progressif, ‘harmonique’iii, dans l’Iran ancien, du zoroastrisme et du mazdéisme au shî’isme musulman).

Faute de ces bagages indispensables, on peut minimalement se reposer sur quelques passeurs de génie. En matière d’Islam shî’ite, Henry Corbin est un incomparable pédagogue. Qui d’autres que lui aurait pu permettre la découverte d’un concept comme celui de ûrqalyâ ?

ûrqalyâ, c’est la terre des visions, le lieu où esprit et corps ne font qu’un, explique Henry Corbin. « Chacun de nous, volens nolens, est l’auteur d’événements en ‘Hûrqalyâ’, qu’ils avortent ou qu’ils fructifient dans son paradis ou dans son enfer. Nous croyons contempler du passé et de l’immuable, alors que nous consommons notre propre avenir. »iv

L’explication est courte et tant soit peu obscure. On aimerait en savoir plus.

Compulsant le célèbre dictionnaire Kazimirskyv, je découvre le sens de la racine verbale حرق (araqa) : « Être brûlé, brûler. Incendier, enflammer ; brûler à grand feu. Brûler l’un l’autre (ou coucher avec une femme). Réduire en cendres. »

C’est aussi le mot qui sert à désigner les migrants qui ‘brûlent’ leurs papiers d’identité.

Avec des vocalisations différentes de la même racine verbale, le spectre sémantique des substantifs qui en découlent s’élargit considérablement : ḥirq « le plus haut rameau du palmier mâle, qui féconde les fleurs d’un palmier femelle » ; ḥourq « avarice » ; ḥaraq « feu, flamme, brûlure » ; ḥariq « qui perd ses cheveux ; qui produit de violents éclairs (nuage); ḥourqa « chaleur brûlante dans les intestins » ; ḥâriq « la dent (d’une bête féroce) » ; ḥâriqa « brûlante (se dit d’une femme très sensuelle dans le commerce charnel) » ; ḥâroûqa « femme très sensuelle », ou au pluriel :« qui coupent (sabres) » ; ḥirâq « qui détruit, qui consume » ; « qui brûle le chemin, qui court très rapidement (cheval) » ; ḥourrâq« tison ardent » ; ḥârraqa « brûlot, navire à incendier ».

On voit l’idée.

Mais dans le contexte qui nous intéresse ici, c’est le substantif حَرْقً (ḥarq), utilisé par les mystiques, qu’il faut mettre en avant. Il signifie « l’état de brûlement » c’est-à-dire un état intermédiaire entre le برق (barq) qui n’est que « l’éclair des manifestations de Dieu » et le الطمس فى الذات, al-tams fi-l-dhat « l’anéantissement dans le ‘cela’, dans l’essence divine »vi.

L’étymologie du mot ûrqalyâ, montre qu’il signifie un état qui se situe entre l’éclair de la foudre et la cendre ou l’anéantissement…

Revenons à la glose qu’en propose Corbin.

« Toute une région de Hûrqalyâ est peuplée, post mortem, de nos impératifs et de nos vœux, c’est-à-dire de ce qui fait le sens même de nos actes de comprendre comme de nos comportements. Aussi bien toute la métaphysique sous-jacente est-elle celle d’une incessante récurrence de la Création (tajaddod), ce n’est une métaphysique ni de l’Ens ni de l’Esse, mais de l’Estovii, de l’être à l’impératif. Mais l’événement n’est mis à l’impératif que parce qu’il est lui-même la forme itérative de l’être pour lequel il se trouve promu à la réalité d’événement. »viii

On y apprend que la Création est un acte continuel, une itération impérative à être, un « sois ! » infiniment répété, impliquant un « deviens ! », non moins perpétuel.

Esto ! Ou la brûlure sans cesse recommencée du moment, c’est-à-dire de la présence (à soi, ou en soi?).

Se lit peut-être dans ces instants sans cesse différents, sempiternels défis, « le mystère de la Théophanie primordiale, de la révélation de l’Être divin, qui ne peut se révéler à soi-même que dans un autre soi-même, mais ne peut se reconnaître soi-même comme autre, et reconnaître cet autre comme soi-même que parce qu’il est en soi-même le Dieu. »ix

Une autre image, souvent employée dans les Psaumes, est celle du vêtement. Il faut atteindre cet état où le corps n’est plus qu’un ‘vêtement’ que librement l’on peut dévêtir ou revêtir, car réellement, c’est l’autre en soi qui est le véritable vêtement de soi-même.

iHenry Corbin. Terre céleste et corps de résurrection. De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite. Ed. La barque du soleil. Buchet/Chastel. 1960. p.12

ii Louis Massignon. Lettres d’humanité tome II, 1943, p.137

iiiSelon l’expression de H. Corbin. op.cit. p. 111

ivHenry Corbin. Terre céleste et corps de résurrection. De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite. Ed. La barque du soleil. Buchet/Chastel. 1960. p.13

vA. de Biberstein Kazimirski. Dictionnaire arabe-français. Tome I. Ed Al Bouraq. Beyrouth. 2004, p. 411-412

vi Le sens mystique du mot tams est précisément l’anéantissement de l’individualité des attributs de l’homme dans les attributs de Dieu. Le mot dhat signifie « cela » et, dans le contexte, l’essence même de Dieu.

viiEn latin : ens = « étant », esse= « être », esto = « Sois ! »

viiiHenry Corbin. Terre céleste et corps de résurrection. De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite. Ed. La barque du soleil. Buchet/Chastel. 1960. p.16

ixHenry Corbin. Terre céleste et corps de résurrection. De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite. Ed. La barque du soleil. Buchet/Chastel. 1960. p.111

L’Élie des étoiles


Franz Rosenzweig est un prophète du 20ème siècle (il en est si peu!), dont le nom signifie ‘rameau de roses’. Zébré d’intuitions inchoatives, et de brillances séraphiques, un court texte de sa plume étonne par son audace voyante:

« La Rédemption délivre Dieu, le monde et l’homme des formes et des morphismes que la Création leur a imposés. Avant et après, il n’y a que de l’« au-delà ». Mais l’entre-deux, la Révélation, est à la fois entièrement en deçà, car (grâce à elle) je suis moi-même, Dieu est Dieu, et le monde est monde, et absolument au-delà, car je suis auprès de Dieu, Dieu est auprès de moi, et où est le monde ? (« Je ne désire pas la terre »). La Révélation surmonte la mort, crée et institue à sa place la mort rédemptrice. Celui qui aime ne croit plus à la mort et ne croit plus qu’à la mort. »i

Sont ici mises en scène l’ambiguïté de la Révélation par rapport à la Rédemption, mais aussi ses invitations à l’ouverture, à l’invention.

D’un côté, la Révélation s’adresse à l’homme de la terre, aux enfants de la glaise, plongés dans l’immanence mondaine, immergés dans les orbes closes de leurs esprits.

De l’autre, elle affirme la transcendance absolue du Créateur, en ouvrant des mondes, s’évasant très en arrière vers des commencements inouïs, et s’accélérant très en avant vers un après impensable.

Peut-on relier ces deux pôles, semblant opposés ?

Pour Rosenzweig, la Révélation se situe dans le temps, ce temps qui est le temps propre du monde, entre la Création et la Rédemption, – les deux figures, originelle et eschatologique, les deux ‘moments’ des ‘au-delà’ du temps.

Le rôle unique de la Création est inexplicable si on la considère seulement comme un fiat divin. Pourquoi inexplicable ? Parce qu’un tel fiat n’affiche ni sa raison, ni son pourquoi. Il est plus conforme à la structure anthropologique de l’expérience humaine (et sans doute à la structure même du cerveau) de considérer que même Dieu ne fait rien pour rien.

Une réponse ancienne à l’énigme est l’idée védique. Penser la Création comme un sacrifice de Dieu (Sa kénose diront plus tard les chrétiens, et les juifs l’appelleront tsimtsoum), – à l’image du sacrifice de Prajāpati, le Dieu suprême, le Créateur des mondes, au prix de Sa propre substance.

Il est certes difficile de concevoir l’holocauste de Dieu par (et pour) Lui-même, sacrifiant Sa gloire, Sa puissance et Sa transcendance, – à Sa transcendance, pour Se dépasser dans ce dépassement.

Qu’il est difficile à un cerveau humain de comprendre Dieu Se transcendant Lui-même !

C’est difficile, certes, mais moins difficile que de comprendre une Création sans origine et sans raison, qui renvoie par construction à l’impuissance absolue de toute raison, et à sa propre absurdité.

Avec ou sans raison, avec ou sans sacrifice, la Création représente, à l’évidence, un ‘au-delà’ de nos capacités de compréhension.

Mais la raison veut raisonner. Laissons la faire.

Dans l’hypothèse du sacrifice du Dieu, quel serait le rôle de la Création dans ce dépassement divin?

Dieu ferait-Il alliance avec sa Création, lui ‘donnant’, par ce moyen Son souffle, Sa vie, Sa liberté, Son esprit ? Avec charge pour le Monde et l’Homme de multiplier et de faire fructifier ce Souffle, cette Vie, cette Liberté, cet Esprit, au long des Temps ?

Au moins il y a dans cette vue une sorte de logique, opaque et dense.

L’autre pôle du drame cosmique, – la Rédemption –, est bien plus encore ‘au-delà’ de l’intelligence humaine. Mais certains s’essaient à tenter de comprendre. La Rédemption « délivre Dieu, le monde et l’homme des formes que la Création leur a imposés » suggère Rosenzweig.

La Rédemption délivre-t-elle Dieu de Dieu Lui-même ? Est-ce à dire qu’elle Le délivre de Son infinité, sinon de Sa limite ? de Sa transcendance, – sinon de Son immanence? de Sa Justice, – sinon de Sa bonté ?

Il est plus intuitif de comprendre qu’elle libère aussi le monde (c’est-à-dire l’univers total, le Cosmos intégral) de ses propres limites, – de sa hauteur, de sa largeur et de sa profondeur. Mais le libère-t-elle de son immanence?

Elle affranchit l’homme, enfin. Est-ce à dire qu’elle l’affranchit de sa poussière et de sa glaise ? Et de son souffle (nechma), qui le lie à lui-même? Et de son ombre (tsel) et de son ‘image’ (tselem), qui l’attachent à la lumière ? Et de son sang (dam) et de sa ‘ressemblance’ (demout), qui le structurent et l’enchaînent (dans son ADN même)?

Que veut dire Rosenzweig en affirmant : « La Rédemption délivre Dieu (…) des formes que la Création a imposées » ?

C’est le rôle de la Révélation de nous enseigner que la Création a nécessairement imposé certaines structures. Par exemple, s’impose l’idée que les ‘cieux’ (chammayim) sont par essence faits d’« étonnement », et peut-être même de « destruction » (chamam).

Mais, à la vérité, nous ne savons pas ce que ‘rédimer’ veut dire, – à part de montrer l’existence du lien avec la mort, d’un Exode hors du monde, et de nous-mêmes.

Il faut tenter d’entendre la voix des prophètes nouveaux. Rosenzweig dit que croire en la Rédemption, c’est ne plus croire qu’en l’amour, c’est-à-dire ne plus croire « qu’en la mort ».

Car elle qui montre que « fort comme la mort est l’amour » (ki-‘azzah kham-mavêt ahabah), comme dit le Cantiqueii.

La Révélation est unique en ce sens qu’elle est ‘une’ entre deux ‘moments’, ‘deux ‘au-delà’.

Elle est un unique ‘en-deça’ entre deux ‘au-delà’.

N’étant qu’un ‘en-deçà’ elle n’est pas indicible, – et étant ‘révélée’, elle n’est donc pas aussi indicible que les ‘au-delà’ de la Création et de la Rédemption, qu’on ne peut saisir qu’à travers ce que la Révélation veut bien en dire.

La Révélation est dicible, mais pas d’un unique jet oraculaire.

Elle n’est pas un moment seulement. Elle est continue. Elle s’étale dans le temps. Elle est loin d’être close, sans doute. Aucun sceau n’a été posé sur ses lèvres mobiles. Aucun prophète ne peut raisonnablement prétendre avoir scellé à jamais la source sans finiii.

Le temps, le temps même, constitue tout l’espace de la Révélation, dont on sait qu’elle a jadis commencé, puisqu’on en a des traces dites, mais dont on ne sait pas quand elle finira, puisqu’elle n’est qu’un ‘en-deçà’, et qu’elle le restera toujours, – voix préparant la voie d’un ‘au-delà’ à venir.

Et d’ailleurs, de ce qui a déjà été ‘révélé’ que sait-on vraiment ? Peut-on assurer à quel rythme se fait la Révélation ? Peut-on lire ses lignes profondes, entendre ses mélodies cachées ? N’apparaît-elle dans le monde que d’une seule traite ou de façon sporadique, intermittente ? Avec ou sans pauses respiratoires ? Son canon ne tonnera-t-il pas à nouveau? Et même si elle l’était, close, les interprétations, les gloses, ne font-elles pas partie de son souffle ouvert ?

Et demain ? Dans six cent mille ans ? Ou dans six cent millions d’années ? Quelque Moïse cosmique, quelque Abraham total, quelque Élie, élu des étoiles, ne viendront-ils pas à leur tour apporter quelque nouvelle Bonne Nouvelle ?

iFranz Rosenzweig. Der Mensch und sein Werk. Gesammelte Schriften 1. Briefe und Tagebücher, 2 Band 1918-1929. Den Haag. M.Nijhoft, 1979, p.778, cité par S. Mosès. Franz Rosenzweig. Sous l’étoile. Ed. Hermann. 2009, p. 91.

iiCt 8,6

iiiLa Thora même, qui peut prétendre l’avoir lue ?

« Quoique la Thorah fût assez répandue, l’absence des points-voyelles en faisait un livre scellé. Pour le comprendre, il fallait suivre certaines règles mystiques. On devait lire une foule de mots autrement qu’ils étaient écrits dans le texte ; attacher un sens tout particulier à certaines lettres et à certains mots, suivant qu’on élevait ou abaissait la voix ; faire de temps en temps des pauses ou lier des mots ensemble là précisément où le sens extérieur paraissait demander le contraire (…) Ce qu’il y avait surtout de difficile dans la lecture solennelle de la Thorah, c’était la forme de récitatif à donner au texte biblique, suivant la modulation propre à chaque verset. Le récitatif, avec cette série de tons qui montent et baissent tour à tour, est l’expression de la parole primitive, pleine d’emphase et d’enthousiasme ; c’est la musique de la poésie, de cette poésie que les anciens appelèrent un attribut de la divinité, et qui consiste dans l’intuition de l’idée sous son enveloppe hypostatique. Tel fut l’état natif ou paradisiaque dont il ne nous reste plus aujourd’hui que quelques lueurs sombres et momentanées. » J.-F. Molitor. Philosophie de la tradition. Trad. Xavier Duris. Ed. Debécourt. Paris, 1837. p.10-11

La tâche cosmique de l’Homme


La matière est désir, dit la Gnose. Que désire-t-elle donc ?

Pour les Gnostiques, la matière est inconsciente. Elle est l’Inconscience même. Elle ne veut rien avoir à faire avec la conscience. Elle refuse la lumière. Elle veut l’opacité, la ténèbre, la résistance de l’ombre à la clarté.

Que rien, jamais, ne la pénètre profondément… Que rien d’immatériel ne s’immisce en elle, en deçà de sa surface…

C’est là son désir. C’est en cela qu’elle est « désir ».

Le mythe manichéen pousse l’idée plus loin encore, et raconte comment l’inconscient de la matière vit « sous l’empire du cauchemar ou de la proximité du connu, et cherche à se rendre maître du royaume de la lumière. Et Dieu envoie son âme, c’est-à-dire l’Homme primordial – une préfiguration d’Adam – pour lutter contre les Ténèbres qui attaquent, mais l’Homme primordial est vaincu »i.

Pour les Manichéens, l’existence de ce monde et l’existence de l’humanité viennent donc d’une défaite de Dieu, ou plus précisément de l’Homme qui était en Dieu.

L’Inconscient, que l’on peut aussi appeler plus poétiquement les « Ténèbres », n’est pas pour eux une absence de conscience, ni les Ténèbres une absence de lumière. L’Inconscient, les Ténèbres, sont des entités propres, des substances autonomes. Il s’ensuit que le combat entre Conscience et Inconscience, entre Ténèbres et Lumière, est consubstantiel à leurs natures respectives. Les unes, comme les autres, cherchent à étendre leur empire, à agrandir leur domaine. Pour quelles fins ultimes? Nul ne le sait. Ce qu’on sait seulement, c’est que tout être veut persévérer dans son être, et les Ténèbres tout comme l’Inconscient sont des « êtres », qui sont bien déterminés à perdurer dans leur être…

De ce mythe manichéen, il se déduit logiquement que le monde et l’homme n’ont pas été « créés » par un Dieu de Lumière, comme l’affirme la Bible. Ils ne sont pas non plus issus d’une Raison universelle qui leur préexisterait. Ils sont les enfants d’un être obscur, ils sont engendrés par des Ténèbres inconscientes d’elles-mêmes. C’est pourquoi le monde et l’homme sont eux-mêmes inconscients, et c’est pourquoi ils ne voient qu’obscurité lorsqu’ils se penchent sur la béance de leurs origines.

Les Gnostiques tirent de tout ceci l’affirmation que le but de l’homme doit être l’éveil, la connaissance, l’accès à la conscience. Toute la doctrine gnostique s’efforce de l’armer à cette fin, et de l’encourage à se libérer de l’obscur en lui.

Les Gnostiques n’ont pas vraiment réussi à imposer leur point de vue face à des religions comme le judaïsme ou le christianisme. Mais ces dernières n’ont pas réussi non plus à totalement évacuer le problème de la lutte entre l’obscurité et la lumière, entre l’inconscient et la conscience.

Des nappes de doute, des océans sombres, des abysses sans fond continuent de miner les plus claires affirmations théologiques, et cela n’est pas prêt de s’arrêter.

Il faut aujourd’hui encore vivre avec cette idée qu’il y a des lumières divines, supra-rationnelles, qui possèdent en elles, ou bien qui laissent subsister à côté d’elles, des obscurités, des puissances, des Inconscients obscurs.

Par rapport à la substance divine, ces obscurités abyssales, ces puissances nocturnes, ces inconsciences sans fond, sont à la fois « tout autres » et « si proches ».

Pour prendre une image anthropologique, elles sont dans le même rapport avec la Lumière que celui que l’âme humaine semble entretenir avec l’Esprit.

C’est dire leur importance et leur intérêt heuristique.

Il ne sert donc à rien de renvoyer la Gnose et le manichéisme aux rayons des hérésies mortes et enterrées. Le problème est plus vaste, plus profond, que ce que l’Histoire des religions, et même des philosophies, laisse voir.

Erik Peterson, qui a réfléchi à cette question, en vient à une hypothèse stimulante, excitante. « L’homme est foncièrement plus qu’un homme, car l’homme est, dans le fond ultime de sa personne, consubstantiel avec l’ange qu’était l’homme originel, et cet homme originel était en Dieu, dieu en Dieu, centre en Dieu. »ii

Il n’est pas certain que dans la longue histoire du judaïsme (je pense notamment à la Kabbale juive), et dans celle du christianisme, on ne trouve des échos comparables à ces idées gnostiques.

Erik Peterson remarque que pour les Manichéens la « résurrection » n’est en réalité « rien d’autre qu’un acte de la raison, une conscience parvenue à la conscience de soi-même, quand l’intellect nettoyé de tout contact avec la matière rencontre l’intellect universel de l’homme divin. »iii

Le seul péché pour les Gnostiques est le péché de l’ignorance. L’inconnaissance est le Mal même.

Il faut donc se libérer de tout matière, de toute chair, se dématérialiser, se désincarner, pour tenter d’échapper au Mal, et enfin plonger dans la Lumière, qui est Connaissance.

Or cette idée est en contradiction absolue avec le mythe chrétien, tel que rapporté par Jean : « Et verbum caro factum est. »

Rien de plus contraire à l’idéologie gnostique que l’idée chrétienne d’un Dieu qui « s’incarne ».

Il n’y a pas que les gnostiques, d’ailleurs, qui trouvent l’idée absurde. Les Juifs et les Musulmans sont sur la même ligne. Et le christianisme reste seul avec elle.

Peterson conclut : « Il faut chercher le vrai mystère et la vraie solution dans une anthropologie dont le centre est la christologie.»iv

Du point de vue de l’anthropologie des religions, il importe de souligner que l’idée d’incarnation divine n’est cependant pas réservée au christianisme, ni d’ailleurs celle de sacrifice du Dieu suprême en faveur de sa Création.

Ces deux idées, si éloignées de ce que la « Modernité » est capable de seulement entrevoir, ont une conséquence importante sur la notion d’inconscient : dans cette vision des choses, Dieu Lui-même possède une part d’inconscient.

D’ailleurs, Adam, qu’Il a créé à son image et à sa ressemblance, n’avait pas à l’origine connaissance du bien et du mal. Il était censé ne jamais manger de fruits de cet arbre qui pouvait lui « ouvrir les yeux ». C’est donc qu’il était alors, dans l’état édénique, « inconscient » de leur existence.

De façon analogue, si l’on peut dire, Dieu, en tant que Lumière, chasse les Ténèbres, il les disperse à son approche, mais Il ne peut pas les « voir » au sein de sa Lumière absolue. En répandant sa Lumière, il ne peut que refouler les Ténèbres dans son Inconscient.

C’est là une image, une métaphore fondamentale, qui traduit l’inconnaissance essentielle de Dieu (qui s’appelle « Je suis celui qui est ») pour tout ce qu’Il n’est pas.

Étant celui qui est, comment pourrait-il « connaître » ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire ce qui n’est pas ?

Une autre conséquence encore en découle, qui touche l’homme de très près.

L’existence de l’homme se justifie donc paradoxalement (et malgré le châtiment reçu par Adam et Ève, et leur exclusion du Jardin d’Éden) par le gain de cette « connaissance », de cette « conscience » du Bien et du Mal, c’est-à-dire l’acquisition de cette connaissance nouvelle : l’existence de la « conscience » et de « l’inconscient ».

Tout se passe comme si Dieu avait délégué à l’Homme (primordial) le soin de charger sur ses frêles épaules le poids infini de l’Inconscient, du Néant et du Mal.

Tout se passe comme si Dieu avait cherché, dans sa grande Lumière, en partie inconsciente, à illuminer les grains sombres de la Matière et éclairer la nuit obscure des Ténèbres, à l’aide des faibles lucioles de la « conscience » humaine.

Dieu, dans ce sens, et de façon complètement paradoxale, a « besoin » de l’Homme, et de ses faibles lumières.

Il a besoin que l’Homme se charge du poids infiniment lourd de l’inconscient cosmique, non pour s’y perdre ou s’y anéantir, mais pour en faire infiniment l’analyse.

iErik Peterson. En marge de la théologie. Chapitre 5. « La haine de la chair. Tentation et chute dans la Gnose » .Trad. Jean-Louis Schlegel. Ed. Cerf, Paris, 2015, p. 69

iiErik Peterson. En marge de la théologie. Chapitre 5. « La haine de la chair. Tentation et chute dans la Gnose » .Trad. Jean-Louis Schlegel. Ed. Cerf, Paris, 2015, p. 71

iiiErik Peterson. En marge de la théologie. Chapitre 5. « La haine de la chair. Tentation et chute dans la Gnose » .Trad. Jean-Louis Schlegel. Ed. Cerf, Paris, 2015, p. 72

ivErik Peterson. En marge de la théologie. Chapitre 5. « La haine de la chair. Tentation et chute dans la Gnose » .Trad. Jean-Louis Schlegel. Ed. Cerf, Paris, 2015, p. 73

Ancient Iran’s influence on Judaism


Henry Corbin wrote more than fifty years ago a vibrant tribute to the spirituality and philosophy of Iranian Islam, considered in its historical depth. The Ayatollah regime was not in place at the time. Taking a certain distance from the immediate history, Corbin analyses the difference between Iranian shî’ism and sunnism which generally prevails in Arab countries, in a book dedicated to Sohravardî and the Platonicians of Persia.

« Unlike the majority Sunni Islam, for which, after the mission of the last Prophet, humanity has nothing new to expect, the shî’ism keeps the future open by professing that, even after the coming of the « Seal of the Prophets » something is still to be expected, namely the revelation of the spiritual meaning of the revelations made by the great prophets. (…) But this spiritual intelligence will only be complete at the end of our Aiôn, during the parousia of the twelfth Imâm, the Imâm now hidden and mystical pole of the world. »i

Corbin also reviews the exceptional adventure of a « brilliant young thinker » from northwestern Iran, Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî.

This « brilliant thinker », who died in 1191 in Aleppo, Syria, at the age of thirty-six, as a martyr of his cause, had dedicated his young life to « resurrecting the wisdom of ancient Persia » and « repatriating the Hellenized Magi to Islamic Persia, and this thanks to hermeneutics (ta’wil) whose Islamic spirituality offered him the resources. »ii

Corbin’s works shed light on the ancient pendulum movement between East and West, and their intersecting influences over the centuries.

Sohrawardî wanted to celebrate the wisdom of the Hellenized Magi in Islamic Persia. What this Chaldaic Magic refers to? Greek Philosophy?

In any case, Sohrawardî was taking a certain risk, considering the context of his time. But he was also a visionary, from the point of view of the long history.

And Sohravardî paid for his vision with his life.

More than a millennium earlier, the Jewish, Essenian, Qumran sects had recognized their spiritual debt to Iran.

Almost intact texts, the Qumran manuscripts, have been found in caves near the Dead Sea between 1947 and 1956.

Drawing on the texts of Qumran, Guy G. Stroumsa, a Jerusalem-based researcher, raises the question of the influence of Iranian spirituality on Judaism in his book Barbarian Philosophy.

He reports on the words of the famous religious scholar Shaul Shaked: « It may be imagined that contacts between Jews and Iranians helped in formulating a Jewish theology which, though continuing traditional Jewish motifs, came to resemble fairly closely the Iranian view of the world.»iii

It seems to me fruitful, in our troubled, fanatical, over-informed and under-educated times, to recognize the richness of the cross-fertilization accumulated over the centuries, which has structured the spiritual geography of this immense area, ranging from the Greek West to the « near » and « middle » East, via Egypt and Israel.

iH. Corbin, En islam iranien, p. III.

ii Ibid. p.IV

iiiS. Shaked, Qumran and Iran : Further considerations (1972).

Jihad, Beheading and Castration.


Can post-modern philosophy say anything of substance about the religious passions of societies?

I don’t think so. Since Western philosophy decreed the death of metaphysics, it has put itself out of shape to think about the state of the real world.

It has de facto become incapable of thinking of a world in which endless and merciless wars are waged in the name of the God(s), a world in which religious sects slit men’s throats, reduce women to slavery and enlist children to become murderers.

Philosophy is unable to contribute to the intellectual, theological-political battle against fanaticism.

It deserted the fight without even trying to fight. It convinced itself that reason has nothing to say about faith, nor legitimacy to express itself on this subject. Scepticism and pyrrhonism stand in sharp contrast to the assurance of the enemies of reason.

Fanaticism has gone wild. No thought police is able to stop it. Philosophical critics have in advance acknowledged their inability to say anything reasonable about belief.

In this philosophical desert, there remains the anthropological path. It encourages us to revisit ancient religious beliefs, in search of a possible link between what people living in the valleys of the Indus or the Nile, the Tiger or the Jordan, believed thirty or fifty centuries ago, and what other peoples believe today, in these same regions.

How can we fail to see, for example, the anthropological link between the voluntary castration of the priests of Cybele, the dogmas of the religion of Osiris, and the faith of the jihadist fanatics, their taste for decapitation and slaughter?

Castration is one of the anthropological constants, translated throughout the ages into religious, perennial figures. In its link with « enthusiasm », castration projects its radical de-linking with common sense, and displays its paradoxical and unhealthy link with the divine.

On « Blood Day », the priests of Atys and Cybele voluntarily emasculate themselves and throw their virile organs at the foot of the statue of Cybele. Neophytes and initiates, taken by divine madness, fall into the fury of « enthusiasm », and imitate them, emasculating themselves in their turn.

What is the nature of this « enthusiasm »? What does it tell us about human reason and folly?

Iamblichus writes in this regard: « We must seek the causes of divine madness; it is lights that come from the gods, the breaths sent by them, their total power that seize us, completely banishes our own consciousness and movement, and makes speeches, but not with the clear thought of those who speak; on the contrary, it is when they « profess them with a delirious mouth »i and are at their service to yield to the only activity of those who possess them. That is the enthusiasm. »ii

This description of « divine madness », of « enthusiasm », by a contemporary of these orgiastic scenes, of these visions of religious excessiveness, strikes me by its empathy. Iamblichus evokes this « total power that seizes us » and « banishes our conscience » as if he had experienced this feeling himself.

It can be hypothesized that this madness and delirium are structurally and anthropologically analogous to the madness and fanatical delirium that have occupied the media scene and the world for some time now.

In the face of madness, there is wisdom. In the same text, Iamblichus evokes the master of wisdom, Osiris. « The demiurgic spirit, master of truth and wisdom, when he comes to become one and brings to light the invisible force of hidden words, is called Amoun in Egyptian, but when he unerringly and artistically executes everything in all truth, he is called Ptah (name that the Greeks translate Hephaistos, applying it only to his activity as an artisan); as a producer of the good, he is called Osiris.»iii

What is the link between Osiris and castration? Plutarch reports in great detail the myth of Osiris and Isis. It does not fail to establish a direct link between the Greek religion and the ancient Egyptian religion. Zeus’ proper name is Amoun [derived from the root amn, to be hidden], an altered word in Ammon. Manetho the Sebennyte believes that this term means ‘an hidden thing’, or ‘the act of hiding’.

It is to affirm a link between Zeus, Amoun/Ammon, Ptah and Osiris.

But the most interesting is the narrative of the Osirian myth.

We remember that Seth (recognized by the Greeks as ‘Typhon’ ), Osiris’ brother, killed him and cut his body into pieces. Isis goes in search of Osiris members scattered all over Egypt. Plutarch specifies: « The only part of Osiris’ body that Isis could not find was the manly limb. As soon as it was torn off, Typhon (Seth) had indeed thrown it into the river, and the lepidot, the caddis and the oxyrrinch had eaten it: hence the sacred horror inspired by these fish. To replace this member, Isis made an imitation of it and the Goddess thus consecrated the Phallos whose feast is still celebrated by the Egyptians today.  » (Plutarch, Isis and Osiris)

A little later, Seth-Typhon beheaded Isis. It seems that there is a link, at least metonymic, between Osiris’ murder, Seth’s tearing off of his virile limb and the beheading of the goddess Isis by the same man. A relentless effort to tear, to section, to cut.

Seth-Typhon didn’t do so well. The Book of the Dead tells us that Horus in turn emasculated him, then skinned him.iv Plutarch also reports that Hermes, the inventor of music, took Seth’s nerves and made them the strings of his lyre.

We can see it well: decapitation, emasculation, dismemberment are ancient figures, always reactivated. They are signals of a form of anthropological constancy. Applying to the ancient gods, but also to the men of today, the reduction of the body to its parts, the removal of « all that exceeds » is a human figure reduced to the inhuman.

In this context, and in a structurally comparable way, the swallowing of the divine penis by the Nile fish is also a figure dedicated to continuous reinterpretation, and its metaphorical transformation.

The prophet Jonah, יוֹנָה (yônah) in Hebrew, was also swallowed by a fish, as was Osiris’ penis before him. Just as Osiris resurrected, Jonah was spit out by the fish three days later. Christians also saw in Jonah a prefiguration of the risen Christ three days after his burial.

The belly of the fish is like a temporary tomb (or is it a womb?), from which it is always possible for devoured gods and swallowed prophets to rise again.

Beheading, dismemberment, castration, weapons of psychological warfare, have been part of anthropological equipment for thousands of years. Resurrection, metamorphosis and salvation too. For the Egyptians, everyone has a vocation to become Osiris N., once dismembered, castrated, resurrected, this Osiris whom, in their sacred hymns, the Egyptians call « He who hides in the arms of the Sun ».

Western modernity, forgetting the roots of its own world, cut off from its own heritage, emptied of its founding myths, now without any meta-narrative, is suddenly confronted with their unexpected re-emergence in the context of a barbarism that it is no longer able to analyse, let alone understand.

iHeraclitus DK. fr. 92

ii Iamblichus, The Mysteries of Egypt, III, 8

iii Ibid. VIII, 3

iv Cf. Ch. 17, 30, 112-113

Bloody Religions


Christians do celebrate Christmas on December 25. But why this particular date? It was borrowed from the cult of Mithra. The date of the Christian feast of Easter also coincides with that of another pagan feast, the cult of Atys and Cybele, which took place at the time of the spring equinox. This great Phrygian celebration began on March 24. It was called « Blood Day ».

For their part, Jews celebrated the feast of Pessah (or Passover) in early Spring by sacrificing a lamb in memory of the Exodus. More than a thousand and a half millennia later, Muslims took up the symbolism of the sacrifice of the sheep at Eid el Kebir, in memory of the sacrifice of the son of Abraham, asked by God.

It seems that there is a non-unimportant disagreement on the identity of this son. Muslims believe that it was Ishmael (the son of Abraham’s concubine Agar) whom God had asked Abraham to sacrifice. The Jewish Bible indicates that it was Isaac, the first-born son of Abraham and Sarah. Muslims, arrived quite late in the history of religions, accuse Jews of falsifying the Scriptures on this subject.

In any case, the blood of an animal (bull, lamb, sheep) must flow among the followers of Atys and Cybele as well as among Jews and Muslims.

It can be seen that various religions, pagan and monotheistic, found Spring to be very conducive to their devotions, apparently, and that they also shared a certain attraction for the symbolism of the blood shed.

Blood is flowing, but the meaning is different.

The « day of blood » of Atys and Cybele was the day when incoming and neophyte priests had to emasculate themselves voluntarily. « They threw these cut off parts of themselves on the statue of the goddess Cybele. These fertility organs were buried in the earth, in underground chambers dedicated to Cybele. « explains James George Frazer.

Initiation ceremonies were held after the event. « The faithful man crowned with gold and surrounded by bands went down into a pit covered with a grid. A bull’s throat was slit. The hot and smoking blood was spilling in streams over the worshipper. »

The initiate spent the night, alone, in the bloody pit. The next day, on March 25 then, was celebrated the divine resurrection.

The castrated priests of Atys were called « galls », in reference to the Gallus River in Galatia. Nothing exceptional about the castration of priests. Artemis in Ephesus or Astarte in Hierropolis in Syria were also served by eunuch priests. Atys, a Phrygian goddess, is both Cybele’s son and lover. This situation can be compared to that of Adonis, associated with Aphrodite-Astarte or Tammuz, Ishtar’s paredre.

Mythology tells us about the origin of this bloody cult. Zeus gave birth to the hermaphrodite Agdistis, by letting his sperm flow to the ground, thus sowing Gaia, the Earth. But the other gods frightened by this strange hermaphrodite, both man and woman, emasculate her. Deprived of his male sex, Agditsis then became Cybele.

According to Pausanias, the almond tree was born from the blood that flowed from the wound of the emasculation. Then, with a kernel from this tree, Nana, daughter of the river god Sangarios, conceived Atys. Atys became a handsome young man. Cybele, who was in a way his progenitor, by interposed almond, fell in love with him. But Atys was to marry the daughter of the King of Pessinus. Jealous, Cybele struck him with madness. So Atys emasculated himself too.

Regretting his act, Agdistis-Cybele obtained from Zeus that Atys’ body never decomposes.

It is quite tempting to make a connection (purely analogical) between the myth of Atys and Cybele, the sacrifice of the lamb during the Jewish Passover, and the sacrifice of Christ followed by his resurrection among Christians.

The sacrifice of the bull in the cult of Atys and Cybele (itself inherited from traditions certainly much older, as the Veda testifies) causes blood to flow over the neophyte who must spend the night in a tomb-like vault, to symbolically resurrect the next day as an initiate to the mysteries.

Christ, « the Lamb of God », was put to death on the first day of the Jewish Passover, his blood was shed, then he was put in the tomb to rise again on the 3rd day. The analogy seems obvious. Differences abound too.

The cult of Atys and Cybele did not require the sacrifice of man, but only that of his parts, with the sacrifice of the bull as a complement.

There is an undoubted commonality between the mysteries of Atys and Cybele, the ancient Passover feast of Judaism, the Easter of Christianity and the Eid el kebir of Islam: the blood always flows, really or symbolically, from the bull, the lamb or the sheep, the blood of the severed sex of priests, or the blood of Christ.

Why does God seem to need some much blood?

Why would such a supreme God accept appearing as a thirsty Vampire?

Or is it just men who seem to enjoy believing that?

Three sorts of God.


In an essay published in 1973, Jacques Lacarrière violently attacked Christianity, that of the first centuries, and that of our time. « Christians, with their compensatory and castrating mythology, have totally evaded the daily problems of their time and perpetuated to this day the acceptance of all social injustices and submission to established powers.»i

This harsh judgment does not accurately reflect the history of Christianity, but the intention is elsewhere. Lacarrière’s real aim is to give strong praise to Gnosticism, in contrast. « The Gnostics, on the other hand, have consistently advocated insubordination towards all powers, Christian or pagan, » he explains.

By taking up the cause of the Gnostics, he poses himself as a « reincarnated Gnostic, two thousand years later », and emphatically adopts their fundamental thesis: « All institutions, all laws, all religions, all churches, all powers are only jokes, traps and the perpetuation of a millennial deception. In short: we are exploited on a cosmic scale, the proletarians of the executioner-demiurgist, slaves exiled in a world viscerally subjected to violence.»ii

For the Gnostics, the world is a « prison », a « cloaca », a « quagmire », a « desert ». In the same vein, the human body is a « tomb », a « vampire ».

The world we live in was not created by the true God. It is the work of the Demiurge, a god who ‘simulates’ the true God. The Gnostics reject both this ‘evil’ world and the ‘false God’ who created it — a God that they call ‘Jehovah’.

Where and when did the Gnosis appear?

According to Lacarrière, it was in Alexandria in the 2nd century. This town was then « a crucible, an hearth, amortar, a blast furnace, where all the skies, all the gods, all the dreams are mixed, distilled, infused and transfused (…) All the races, all the continents (Africa, Asia, Europe), all the centuries (those of ancient Egypt which keeps its sanctuaries there, those of Athens and Rome, those of Judea, Palestine and Babylonia) are discovered there. »iii

In theory, such a place of encounter and memory would have been ideal for generating an inclusive and globalizing civilization. But the Gnostics had no use for these utopias. They deny the very reality of this world, which is from the beginning entirely dedicated to evil.

All signs are reversed. The Serpent, Cain, Set, symbols of evil and misfortune in the Jewish Bible, are for the Gnostics « the first revolts in the history of the world », and they make them « the founders of their sects and the authors of their secret books ».

The Gnostic sects, listed by Epiphanus, are very diverse. There are Nicolaitans, Phibionites, Stratiotics, Euchites, Leviticus, Borborites, Coddians, Zachaeans, Barbelites, etc. These terms had an immediate meaning for Greek-speaking populations. The Stratiotics meant « the Soldiers », the Phibionites are the « Humbles », the Eucharists are the « Prayers », the Zachaeans are the « Initiates ».

Lacarrière is fascinated by the Gnostics, but he also admits having great difficulty in discovering their « secrets », in finding « their veiled paths », in understanding « their hermetic revelations ».

There is in particular the question of ecstatic ceremonies, with their frenetic music, using the Phrygian mode (flutes and tambourines), their orgiastic dances, the consumption of drinks causing phenomena of transes and collective possession, and « horrible bacchanals where men and women mixed », as reported by Theodoret de Cyr.

The Gnostics, according to Lacarrière, had understood that the world was « a world of injustice, violence, massacres, slavery, misery, famine, horrors ». This world had to be rejected, contrary to what Christianity advocates. « It takes all the impudent hypocrisy of Christian morality to make the dispossessed, exploited, hungry masses believe that their trials were enriching and opened the doors of another world to them. »

Lacarrière concludes by claiming the need for a « new Gnosticism ». The Gnostic of today must be a « man turned towards the present and the future, with the intuitive certainty that he possesses above all in himself the keys to this future, a certainty that he must oppose all reassuring mythologies. »

These martial and hammered sentences are half a century old, but they certainly appear outdated. Today, the thousand-year-old debate between Christianity and Gnosticism seems to have lost its meaning. Current events seem to be more interested in the relationship between religion and fundamentalism, and in the issue of terrorism.

In the Bardo Museum of Tunis, where the memory of ancient Carthage still lives, in ancient Palmyra, on the shores of the Bosporus and the Gulf of Sirte, and in so many other places, blood has abundantly been shed.

Fanatics willing to give their lives to destroy a world order they consider vitiated to the very roots now occupy the headlines.

Can democratic states defend themselves against determined men or women who despise life, the lives of others like themselves?

The radicality of the Gnostics of the past, the war they had waged against the pagans, Jews and Christians at the beginning of our era, has found a successor. The jihadists embody it today vis-à-vis the Western world, the world of democracies and their allies.

History is on the lookout, and no one knows how things will turn out. The fact that the extreme right is now growing so much in countries that were vomiting it just yesterday is perhaps a sign of future disasters in preparation.

And what about God in all this? Is He even aware of all the misery, proliferating down this world?

Marguerite Yourcenar wrote in her Œuvre au noir: « Suffering and consequently joy and consequently good and what we call evil, justice and what is for us injustice and finally, in one form or another, the understanding that serves to distinguish these opposites, exist only in the world of blood and perhaps sap… Everything else, I mean the mineral kingdom and that of the spirits if it exists, is perhaps insensitive and quiet, beyond our joys and sorrows or below them. Our tribulations are possibly only a tiny exception in the universal factory and this could explain the indifference of this immutable substance that we devoutly call God. »

Blood flows, seemingly in God’s indifference.

But which God? The God of the Book? The One God? The God of Jihad? The « universal », « Catholic » God, or the God of the « Chosen Few », whether they are Calvinists, Gnostics or fundamentalists?

The heart beats, the sap and blood flows. God stays silent. Why?

It may be that this indifference comes from what God does not exist.

It may also be that God being immutable, his indifference follows from it, as Yourcenar suggests.

There is a third possibility. God’s mutity may only be apparent. It is possible that He speaks with a very low voice, that he whispers, like an uncertain zephyr. To perceive and hear, one must be a poet or a seer, an initiate or a mystagogue, a shaman or an ishrâqiyun.

So we are left today with tree options to choose from:

A non-existent God, an indifferent (or absent) God, or a very discreet God, speaking with an extremely weak voice?

What’s your bet?

iJacques Lacarrière, Les gnostiques. 1973

iiIbid.

iiiIbid.

Bound to Build the Collective Unconscious of Humanity


Several centuries before Abraham left Ur in Chaldea, the Zend-Avesta religion revered in ancient Iran a ‘Lord of Lords’, a ‘supreme God’, named Ahura Mazda,which translates, in Pehlevi, or Middle Persian, as Ormuzd. Ahura Mazda has also other names, such as Spenta Mainyu, literally: « the Holy Spirit ».

Ahura Mazda reigns unique over all other, lower ranking, divinities, called ‘Gâthâs’.

Ahura Mazda being a supreme God, far beyond human reach or understanding, the prayers of the Zend-Avesta are addressed to the Gâthâs, rather than to Ahura Mazda, though they are only ‘intermediate divinities’, or more exactly ’emanations’ of Ahura Mazda. The Yasna says about the Gâthâs: « All the worlds, the bodies, the bones, the vital forces, the forms, the consciousness, the soul, the Phravaṣi, we offer them all and present them to the Gâthâs, Saints, Lords of time, pure; to the Gâthâs who are for us supporters, protectors, a food of the spirit.»i

In Avestic, which is the ancient Iranian language, Ahura means « lord ». Mazda means « highly learned », according to the eminent Burnouf, who breaks down the word mazda into maz – dâ. Maz is a superlative, and means « to know ». In modern Persian, dânâ means « learned ». There is also an equivalent in Sanskrit: « mêdhas« .

When asked by Zoroaster about the meaning of his Name, Ahura Mazda declared, as reported in the first Yast:

« My name is the Sovereign, my name is the One who knows ».

Zoroaster did not stick to this answer and continued to question Ahura Mazda. He urged him to reveal what is most powerful, most effective against the Spirit of Evil, Aṅra Mainyu (in Pehlevi: Ahriman), and against all the demons.

Ahura Mazda replied that what is most powerful is the names he bears.

And he added:

« My name is the One to be questioned; my second name is the Head of the flock; the Propagator of the law; the excellent Purity; the Good of pure origin; the Intelligence; the One who understands; the Wise; the Growth; the One who increases; the Lord; the One who is most useful; the One who is without suffering; the One who is solid; the One who counts the merits; the One who observes everything; the Helper; the Creator; the All-Knowing (the Mazda) (…). Remember and pronounce these names day and night. I am the Protector, the Creator, the Suspender, the Savior, the Most Holy Celestial Being. My name is the Auxiliary, the Priest, the Lord; I am called the One who sees much, the One who sees far away. My name is the Supervisor, the Creator, the Protector, the Connoisseur. I am called the One who augments; I am called the Dominator, the One who should not be deceived, the One who is not deceived; I am called the Strong, the Pure, the Great; I am called the One who has good science.

Whoever remembers and pronounces these names will escape the attacks of demons. »ii

In passing, we note the obvious analogy of these lines with comparable, but much later, texts of Judaism, and even later texts of Islam.

Avesta has all the characteristics of a revealed religion.

First of all, it was God (Ahura Mazda) who initially revealed himself to the Mazdaites.

Then, the Avesta refers to a great prophet, Zoroaster, who boasts of having served as an intermediary between God and man, and who was the great reformer of Mazdeism. The most recent scientific work shows that Zoroaster lived before Abraham, between 1400 and 1100 BC. He was the prophet who transformed the initial dualism of Mazdaism and the multiplicity of the various Gâthâs into an absolutely transcendental monism, after having discussed it directly with Ahura Mazda.

The interaction between Ahura Mazda and Zoroaster is not without analogy with the encounter between God and Moses, several centuries later.

From this strident comparison we may derive the following rough alternative.

The Materialistic Hypothesis :

The « world from above », the world of the divine, whose variations, analogies and anagogies, similarities and echoes one tries to identify in the long history of religious ideas, simply does not exist. The ‘spiritual’ world is really empty, there is no God, and it is the materialists who are 100% right. So the wars of religion, the sacrifices, the martyrs, the passions of belief, and all the blood shed today, yesterday and tomorrow, are all facets of a sinister farce played by scoundrels or Machiavellian policies at the expense of the unfathomable naivety of peoples, victims of their credulity and superstition.

This farce is continually developed and rewritten over the millennia by the so-called ‘enlightened’, the mad, the deranged, the cynical and the war criminals, all contributing to making this Earth a place without meaning, without past and without future. In this hypothesis, the world would be condemned to self-destruction, moral suicide and absolute violence, as soon as the trickery is finally blown up.

The Spiritual Hypothesis:

The « world from above » does indeed exist, in one way or another, but it escapes our perception, our understanding and intellection. It’s a Mystery, or the Mystery. In this case, there is a good chance that religions that have appeared since the dawn of time, such as Shamanism, the ancient Egyptian religion, Veda, Avesta, Mazdeism, Zoroastrianism, Chaldaic magic, Orphism, Judaism, Christianity and Islam, far from being able to claim an elective singularity, are as many instances of various perceptions and intuitions of the divine by man, as many testimonies of the plurality of possible approaches to the Mystery.

Each one of these religions represents a unique and special way of understanding the divine emanation, more or less adapted to the time and the peoples who receive it.

It would then be futile to rank or classify religions among themselves. It would be more productive, particularly from a forward-looking perspective, to examine the systemic relationships between a given era and the way in which religious fact is inscribed, at that moment in history, in the social, cultural, political and economic fabric.

Let us add that the general state of the world today, unfortunately suggests hat none of the religions mentioned above is now in a position to claim a monopoly on the ultimate truth or the final revelation on the fundamental questions that humanity keeps asking itself since millennia.

If such a « world from above », inaccessible to human reason, does in fact exist, it also implies that something extremely important, vital, and also beyond human comprehension, has been at stake for thousands of years at the core of Mankind, with the active but hidden and (most of the time) silent complicity of the Divine.

It should be assumed that since the dawn of humanity there has been a kind of cosmic, sidereal « great game », whose meaning and purpose are clearly beyond our grasp, but in which men are invited to take part, within the limits of their limited means.

Humanity is composed of generations that fleetingly pass through the earth like insects in the light on a summer evening. It is therefore very likely that these successive generations can only apprehend in a deficient way, the unspeakable challenge of this super-natural arrangement.

But it is possible to assume that successive human generations may from time to time generate in their midst enlightened spirits capable of intuitively perceiving, imaginalement (‘imaginally’), as Henry Corbin would say, the grandiose stake of this divine part.

All we can do in an era like ours, where materialism seems to pervade everything, is to refuse to let ourselves be caught up in the trap of preconceived ideas, to refuse sectarianism, dogmatism, the prisons of thought and imagination. We can actively contribute, soul by soul, to the slow, fragile and ungraspable building of the immanent Noosphere, the collective Unconscious of all humanity.

iYasna, ch. 54

iiQuoted by Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

The Sad Fate of Oriental Theosophy


In Aleppo, Syria, on July 29, 1191, Saladin had a philosopher, Sohravardî, killed.

Why? He was too subversive. Rulers do not like ideas that do not comfort them.

Sohravardî had been searching all his life for what he called the « True Reality ». He recorded the results of his investigations in his book: Oriental Theosophy. Henry Corbin wrote that he had « resurrected the ancient wisdom that the Imams of India, Persia, Chaldea, Egypt and the Ancient Greeks up to Plato never ceased to take as their pivot, from which they drew their own theosophy; this wisdom is eternal leaven. »i

This short sentence, full of names, has immense implications. It summarizes the dream, the common aspiration of many minds, that fly from century to century, leaping through space and time, or creeping in discreetly, invisibly, in a few chosen minds.

It evokes the idea of a shared intuition, a unique wisdom, a common thread linking the Indus to the Aegean Sea through the Oxus, the Tigris, the Euphrates, the Jordan and the Nile.

These rivers have been irrigating the nations that crowd their shores for thousands of years. The roads that cross them from East to West never ceased to transport words, cultures and ideas.

But today, the dream of a common wisdom shared by all humanity seems more chimeric than ever.

Nothing has been learned.

Dead is the idea of a common wisdom, spread among countless peoples.

Diverse religions, during millennia, Vedism, Avestism, Mazdeism, Zoroastrianism, Chaldean Magism, Hermetism, Orphism, Judaism, Christianity, and Islam (be it Sufi, Shi’ite or Sunni), all bear witness in their own specific and unique way to the fundamental unity of the human spirit. They are as many yeast in the same dough.

But they all failed, in their own way, since none of them succeeded in bringing real peace and lasting wisdom in the minds of men.

A universal cradle of ancient visions, the Middle East is still or again devastated by war.

Universal hatred, encouraged by specific interests, seems unabated.

We need to reassert what Sohravardî pointed out in Aleppo, eight centuries ago.

But the Powers, the Rulers, and their diplomats, the Sykes, the Picots, or the men of the day, have been playing their own Great Game in this vast region all over again. They laid the groundwork for today’s suffering. New corrupt leaders, men of little meaning and wisdom, have brought more harm on this part of the world, but they will not be judged by some International Court for all the suffering they have inflicted, after deliberately provoking endless disruptions, wars and mass migration.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

In Memoriam Kenji Goto’s Sacrifice


Kenji Goto’s throat was slit and then he was beheaded by ISIS on 30 January 2015. This Japanese man converted to Christianity in 1997, at the age of 30. As a war journalist, he had covered many conflicts in Africa and the Middle East, including investigations into « blood diamonds » and « child soldiers ». He focused on reporting on the lives of ordinary people in exceptional situations.

He returned to Syria in October 2014, despite numerous warnings from the Japanese government, and despite his wife having just given birth to a second child. He had decided, through his knowledge of the field, to do everything possible to help his friend, Haruna Yukawa, who was already a prisoner of ISIS.

Kenji Goto was kidnapped the day after his arrival in Syria. We know the rest.

About his Christian faith, he told the Japanese publication Christian Today: « I saw horrible places and risked my life, but I know that somehow God will always save me.  » He then added that he never undertook anything dangerous, however, quoting a verse from the Bible: « You shall not tempt the Lord your God. »

Looking at the photos of Kenji Goto and Haruna Yukawa, dressed in the fatal orange tunic, one is struck by Goto’s emaciated face, cut with a serpent’s knife (metaphorically speaking), and his firm, intense, open look.

There are several possible angles of analysis of this case. The courage of a man who is trying one last chance to help a friend in danger of death.

The naivety to believe that Japan offers its nationals a passport of neutrality in the Middle East, because it does not bombard the belligerents, as some Western countries do.

The abyss of the professional journalist who always stands somehow outside the event to be able to grasp and comment on it, and forgets to see how much his own tortured body can do the whole desirable event for purposes he does not suspect.

One of Kenji Goto’s Twitter messages, published in September 2010, gives an idea of what was driving this man:

« Close your eyes and be patient. If you get angry and scream, it’s over. It’s almost like praying. Hating is not the domain of men, judging is the domain of God. My Arab brothers taught me that. »

The Japanese public was particularly affected by the double beheading of its two nationals. I am struck by the limited relative response elsewhere, and by a complete lack of analysis and perspective on this subject.

This is one more symptom of the frightening misunderstanding of what is really at stake.

Christ’s Laughter on the Cross : Caricature and Religion


In his book Christ‘s Laughter (2006), Guy Stroumsa recalls that the Gnostics of the first centuries of our era represented Christ « laughing » on the cross. What was he laughing at? « At the stupidity of the world, » they said.

In the Gospel of Judas, an apocryphal text composed in the 2nd century, Jesus also laughs.

Another Gnostic text, found in 1978 in the Nag Hammadi manuscripts, the 2nd Treatise of the Great Seth, gives this explanation: « It was another, the one who carried the cross on his shoulder, it was Simon. It was another one who received the crown of thorns. As for me, I rejoiced in the height, above all the domain that belongs to the archons and above the seed of their error, their vain glory, and I mocked their ignorance. »

This explanation is based on the thesis of heresy called docetism. According to this thesis, Jesus would not have really suffered on the cross. His nature being divine and spiritual, his physical body was detached from him, simple appearance, simple clothing. He would have remained « impassive » (impassibilis), nailed to the cross.

The fact that God could laugh at men, kings, peoples and nations was not absolutely new. There is this verse from David’s Psalms: « He who sits in heaven amuses himself, YHVH makes fun of them » (Ps. 2:4): Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « He laughs. » Abraham gave this very name to Isaac. For Christians, Isaac is a prefiguration of Christ. Isaac, led by his father Abraham who intended to slit his throat, carried the wood necessary for the sacrifice himself, just as Christ carried the wood of his cross.

Philo of Alexandria, a Jewish and Neo-Platonic philosopher born in 25 B.C., evokes the history of Isaac’s miraculous conception, in order to draw, as he often does, an anagogical lesson. His thesis is that Isaac was miraculously born of God himself and Sarah, then a very old woman. Sarah says: « The Lord has made laughter for me » (Gen. 21:6).

Philo comments: « Open your ears, O mysteries, and welcome the most holy initiations: « Laughter » is joy, and the word « he has done » is equivalent to « he will beget » so that these words mean this: the Lord will beget Isaac; for he is the Father of perfect nature, who in souls sows and generates happiness. « Legum Allegoriae III, 219

Christ nailed to the cross laughs, – while derided and ridiculed by the soldiers.

Sara affirms at Isaac’s birth, the birth of « He laughs », that it is the Lord who generated the laughter in her.

Christ dying and laughing, Sarah conceiving « laughter » through the divine operation.

Humanity’s closeness to the divinity can be sensed in nakedness, death, conception.

This is one of the fundamental problems faced by religions such as Judaism, Christianity and Islam. How can we reconcile divine transcendence with historical, material, immanent reality?

If God is absolutely transcendent, how can He generate Isaac in the womb of an old woman?

Isn’t the simple fact of asking the question, based on the letter of the Scriptures, already a « caricature »?

Is not the fact that Jesus is a naked God, who died on the cross, in humiliation and derision, not in itself susceptible to being caricatured in a thousand ways?

The prohibition of the representation of the Prophet Muhammad testifies to the same problem. How can we reconcile the prophet’s humanity with his divine mission? The difficulty of the question seems unrelated to the simplicity of the answer: the outright prohibition of any representation.

Let’s take a step back. Isn’t any critical, distanced, and sometimes even a little ironic question a form of caricature – for those who don’t ask questions, and don’t ask themselves them, either?

When it comes to religion, it is so easy to fall into caricature, or to be accused of it.

Leaving aside Joy and Sorrow


All religions, all beliefs, play their part in this world.

They are all quite different in a sense, But they all play a role in the current global, political and moral crisis.

Whether Vedic, Egyptian, Zend, Chaldean, Jewish, Buddhist, Hinduist, Christian, Islamic, all religions have something essential in common: they all have some kind of responsibility for the misfortune of the world.

Whether they say they are « outside » the world, or « inside » the world, they are responsible for what they say or let say, for what they do or let do on their behalf.

They are part of the world, taking on the most eminent place, that of judge, master and sage.

How could they not be linked to the actions and speeches of their followers?

How can we not judge them as much on what they say as on what they don’t say?

How can we not bring their great witnesses to the public arena and ask their opinion on the state of the world, as we would on election night or on a day of disaster?

We don’t really know where the chain of prophets began or when it will end.

Is the seal of the word sealed for eternity? Who will tell?

Will the Messiah return? Who will see that day?

Will eschatology come to an end? Who will hear the final Word?

If ten thousand years is not enough to lower the pride of the presumptuous, let us give ourselves a hundred centuries or a million millennia, just to see what will remain of the dust of words once tables, once stones, once laws.

Lists of names can be listed, to stimulate memories. How far back do we go?

Agni, Osiris, Melchizedek, Zoroaster, Moses, Hermes, Buddha, Pythagoras, Isaiah, Jesus, Muhammad…

In a few million years, we will see that they all shared their differences, their aspirations, their visions, their breaths, their ends.

What does the « religion » of these prophets have to do with « entities » now called Palestine, Israel, Saudi Arabia, Kuwait, the United States, Afghanistan, Iraq, Iran, Syria, Egypt, India, Greece, China, France, Germany?

Will History teach us some day the essence of the difference between the « religion » of the Khârijites, the Zaydites, the Imâmites, the Ismaili Shi’ites and the Sunni ‘majority’ of Islam?

What was really the origin of the « religion » of the Nizarrians, and that of Hassan ibn al-Sabbah’s Assassiyoun?

What is the « religion » of the Taliban?

These questions are pointless, useless, apparently. There are better things to do, as it seems, such as fighting, killing people, bombing cities, beheading bodies, murdering children.

The religions of the past illuminate the wanderings of the present and those of the future with a special light, a premonitory aura.

Their slow epigenesis must be observed.

Their (implicit, slow) convergence must not be excluded, in the long run, beyond their differences.

Memory is necessary for understanding the present, as time takes its time.

But who still has time to remember?

Religions highlight, with words, curses and targeted blessings, much of the world’s misfortune.

They reveal the fragility, weakness, instability, irreducible fracture of Man.

They encourage us to take a long and global perspective, to observe the events of the day, to understand them, to anticipate their consequences, and to overcome pain, anxiety, fatigue and the desire for revenge, the drive for hatred.

For more than fifty-five centuries, several religions have been born and deployed in a limited geographical area, it is worth noting.

This privileged area, this node of beliefs and passions, extends from the Nile Valley to the Ganges basin, via the Tigris and Euphrates, the Oxus, and the Indus.

Geography changes more slowly than the hearts of mortals….

Between the Indus and the Oxus, which country best reflects today the past millennia, the erased glories?

Pakistan? Afghanistan?

How can we forget that Iran and Iraq (like Ireland) take their names from the ancient Aryas, attesting to the ancient Indo-European ties of Persia, Elam and Europe?

The Aryas, long before they even received their « Aryan » name, founded two major religions, the Veda in India, and the Zend Avesta in Iran.

Colossal forces! Immaculate memories!

Antoine Fabre d’Olivet reports that Diagoras de Melos (5th century BC), nicknamed « the atheist », a mocking and irreverent character, discredited the Mysteries by disclosing and ‘explaining’ them. He even went so far as to imitate them in public. He recited the Orphic Logos, he shamelessly revealed the Mysteries of Eleusis and those of the Cabires.

Who will dare to unveil today, like Diagoras, the actual mysteries of the world to the amazed crowds?

« Religion » is a prism, a magnifying glass, a telescope and a microscope at the same time.

« Religion » is above all an anthropological phenomenon.

Dogma bring nothing to this debate, or rather ignite it without benefit to the heart or the mind.

A global anthropology of « religion » could possibly reveal some constants of the human mind.

These constants do exist. Thus, the latent, impalpable or fleeting feeling of « mystery ».

This « mystery » is not defined. It escapes any categorization. But implicitly, indirectly, by multiplying approaches, by varying angles, by accumulating references, by evoking the memory of peoples, their sacredness, perhaps we sometimes manage to see the shadow of its trace, its attenuated effluvium.

There is also the idea of a unique, principal, creative divinity. It is found in various forms, in ancient times, long before Abraham’s time, before the Zend, even before the Veda.

Constant again is the question of origin and death, the question of knowledge of what we cannot know.

What breath then goes through the pages of the Book of the Dead, the manuscripts of Nag Hammadi, the hymns of Ṛg Véda or the Gāthās of Zend Avesta? What breath, even today, runs through the world, in a time so different from the origins?

This breath, it is still possible to perceive it, to breathe its smell.

A world of ideas and beliefs, distant, astonishing, serves as a foundation for today’s world, filled with violence and lies, populated by « saints » and murderers, wise men and prophets, fools and crooks, death cries and « divine winds » (kami-kaze).

Who, today, thinks the world’s destiny?

When reading the Upaniṣad, let us also think of the « masters of the world », the « gnomes » enslaved to the banks, the political « dwarves » governing the peoples, perched on the shoulders of centuries?

« Those who are agitated in ignorance consider themselves wise. They run wildly around like blind people, led by a blind man. »i

It is a fact that we often observe, at the highest level, hypocrisy, lies, baseness, cowardice, and much more rarely wisdom, courage, truth.

But it is also a fact that anything can happen, always., at any time.

Anything is possible, on principle. The worst. The best. The mediocre. The unspeakable. The unheard of.

The world is saturated with ideas from all ages. Sometimes, from nowhere, new forms are born, shimmering above the rubble and catacombs, relics and hypogoria, crypts and hidden treasures.

Who will see these incredible visions, yet to appear?

Those who will be able to « meditate on what is difficult to perceive, penetrate the secret that is deposited in the hidden place, that resides in the ancient abyss ».

Those who « leave aside the joy and sorrow. »ii

i KU. 2.5

iiKU. 2.12

The Koran is a Torah of « Kindness » said Sabbatai Tsevi


By proclaiming himself « Messiah » in 1648, Sabbatai Tsevi created a movement that was both revolutionary and apocalyptic. He achieved great success, and his messianic vocation was recognized as such by the Jews of Aleppo and Smyrna, his hometown, as well as by many Jewish communities in Eastern Europe, Western Europe and the Middle East.

But, after a beginning as shattering as it was promising, why did Tsevi then apostasize Judaism and convert to Islam in 1666?

Gershom Scholem reports in his study of him that Tsevi was actually seeking, in apostasy, the « mystery of the Divinity ».

In any case, one cannot fail to admire his courage and his spirit of transgression. Tsevi converted spectacularly to Islam, when he was seen as Messiah by a large part of the Jewish communities in the Diaspora. Why? This is due to a profound, difficult, but not unimportant idea – even today.

Tsevi believed that his apostasy, as Messiah, would advance tiqoun (« reparation » or « reconstruction »), thereby working for the restoration of the world.

A foolish bet, full of good intentions.

The tiqoun required broad, radical, revolutionary gestures.

Moses had brought a Law of Truth (Torah Emet) and the Koran a Law of Kindness (Torah Hessed), he said. These two laws had to be reconciled in order to save the world, as the Psalmist says: « Goodness and truth meet » (Ps. 85:11).

It was not necessary to oppose laws and traditions, but to unite them, to conjoin them. As proof, Kabbalists argued that the « divine mystery » is symbolically embodied in the sixth Sefira, Tiferet, which corresponds to the third letter (ו Vav) of the Tetragrammaton, which marks the conjunction, in Hebrew grammar (ו means « and »).

Tsevi, well versed in Kabbalah, was not satisfied with it, however. He thought that the divine mystery was located far above the Sefirot, even beyond the first principle, beyond the idea of the First Cause, beyond the inaccessible Ein-sof, and finally far beyond the very idea of mystery.

The ultimate remains in the holiest simplicity.

That is why, after having been influenced by it for a long time, Sabbatai Tsevi finally rejected the Kabbalah of Luria. He said that « Isaac Louria had built an admirable tank but had not specified who was driving it ».

The admirable chariot was the metaphor then accepted to designate the Sefirot of Louria. This expression also referred to Ezekiel’s famous vision.

The Tsevi question remains relevant today. Who drives the Sefirot’s chariot?

An even more important question, maybe :

Where is this chariot really going?

Omar a dit. (ou: L’esprit de contradiction).


En persan, le mot goûr signifie à la fois onagre et tombeau.

Omari ne laissa pas échapper l’occasion.

« Bahrâm prenait les goûrs (onagres) au lacet.

As-tu vu comment le goûr (tombeau) a pris Bahrâm ? »

Royale leçon !…

Il y a mille ans, Omar a dit :

« La vie est aussi brève qu’un soupir. »ii

« Jouis de cet instant fugitif qu’est la vie. »iii

« Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien. »iv

« Ce soir ou demain, tu ne seras plus. »v

Si le tombeau est un onagre, pourquoi le rien et le néant ne seraient-ils pas tout autant piaffants, pleins de vie, et enceints du « tout »?

Du quatrain d’Omar, entr’ouvrons d’autres possibles:

« La vie est plus longue que l’avenir. »

« Jouis dès maintenant de la suite infinie des jours ».

« Homme sage, réjouis-toi, tu ne sais rien de ce qui t’attend. »

« Ce soir ou demain, tu seras bien plus que tu ne fus jamais. »

Omar a dit aussi, décidément pessimiste :

« Le vaste monde : un grain de poussière dans l’espace.

Toute la science des hommes : des mots.

Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres.

Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien. »vi

Mais le printemps vient, et je me sens d’humeur plus radieuse:

« Le vaste monde : des myriades de soleils d’or dur.

Toute la science des anges : le moindre souffle, les douces brises.

Les dieux, les vivants et les morts des sept cieux: océans de lumière.

Le commencement de ta prière : seulement l’ombre du Tout. »

Le grand Omar Khayyâm a vitupéré, amer :

« Tout n’est que mensonge.

Du vin, vite ! J’ai déjà vieilli. »vii

J’ai répondu aussi sec :

« Le Tout est vrai. Vite, de l’eau !

J’ai si soif ! Je suis plus jeune que jadis. »

Le solitaire de Merv a assené :

« Conviction et doute, erreur et vérité

ne sont que des mots aussi vides qu’une bulle d’air. 

Irisée ou terne, cette bulle est l’image de ta vie.»viii

J’ai rétorqué :

« Le pari et la foi, la courbe et la droite :

oriflammes et voiles au vent,

Hardi les gars ! Vire au guindeau ! »

Le sage de Nichapour a écrit :

« Pénètre-toi bien de ceci : un jour, ton âme tombera de ton corps,

et tu seras poussé derrière le voile qui flotte

entre l’univers et l’inconnaissable. En attendant, sois heureux !

Tu ne sais pas d’où tu viens. Tu ne sais pas où tu vas. »ix

Il m’est alors venu ces mots :

« Rêve et songe: une nuit, ton âme montera au-dessus de ton corps.

Tu seras aspiré par un vent aveuglant,

entre ce sombre ici et l’ineffable ailleurs.

En attendant, crois ce qu’il te plaît !

Qu’importe d’où tu viennes, et qui tu crois être.

Tu ne sais rien. Tu sauras et seras cela. »

L’ami d’enfance du Vieux de la Montagne, chef des Hashishins, a dit :

« Depuis des myriades de siècles, il y a des aurores et des crépuscules.

Depuis des myriades de siècles, les astres font leur ronde.

Foule la terre avec précaution, car cette petite motte que tu vas écraser

était peut-être l’œil alangui d’un adolescent. »x

J’ai vu qu’il suffisait d’un signe, inversé, pour changer la perspective…

« Depuis des milliards d’années, il y a des nuits et des jours,

Depuis des milliards d’années, les mondes changent de ronde.

Saisis la terre à pleines mains, pétris les mottes de tes doigts,

d’un œil acéré, pénètre la vie des âges et des anges. »

iOmar Khayyâm (1040-1123),

iiOmar Khayyâm, Rubaiyat. 63

iiiOmar Khayyâm, Rubaiyat. 43

ivOmar Khayyâm, Rubaiyat. 164

vOmar Khayyâm, Rubaiyat. 117

viOmar Khayyâm, Rubaiyat. 26. Traduit du persan par Franz Toussaint. L’édition d’art H. Piazza. Paris. 1980

viiOmar Khayyâm, Rubaiyat. 79

viiiOmar Khayyâm, Rubaiyat. 91

ixOmar Khayyâm, Rubaiyat. 28

xOmar Khayyâm, Rubaiyat. 48

YHVH, Allah et l’IA


Un sinologue du Collège de France, Stanislas Julien, a développé au 19ème siècle une méthode pour déchiffrer les noms sanskrits tels qu’ils ont été (approximativement) transcrits en chinois. Les lettrés de l’Empire, confrontés à l’arrivée de mots barbares, ont jugé préférable, en effet, de ne pas traduire, à l’époque de leur introduction en Chine, les noms sacrés ou les termes religieux hérités du bouddhisme indien. La langue chinoise leur eût donné, pensa-t-on, une sonorité terre-à-terre ou bien une sorte de matérialisme, peu propre à inspirer le respect ou à évoquer le mystère.

« Le mot Pou-ti-sa-to (Bôdhisattva) traduit littéralement par « Être intelligent » eût perdu de sa noblesse et de son emphase ; voilà pourquoi on l’a laissé comme voilé sous sa forme indienne. On a fait de même pour les noms sublimes du Bouddha qui, en passant dans une langue vulgaire, eussent pu être exposés à la risée et aux sarcasmes des profanes. »i

Il y a des mots et des noms qui doivent décidément rester non-traduits, non pas qu’ils soient à proprement parler intraduisibles, mais leur éventuelle traduction irait au fond contre l’intérêt de leur sens originaire, menacerait leur substance, minerait leur essence, et nuirait à l’ampleur de leurs résonances, en les associant – par les ressources et les moyens spécifiques de la langue cible – à des espaces sémantiques et symboliques plus propres à tromper, égarer ou mystifier, qu’à éclairer, expliquer ou révéler.

De nombreux noms sacrés du bouddhisme, conçus et exprimés originairement dans la langue précise, subtile, déliée, qu’est le sanskrit, n’ont donc pas été traduits en chinois, mais seulement transcrits, en se basant sur des équivalences phonétiques incertaines, tant l’univers sonore du chinois semble éloigné des tonalités de la langue sanskrite.

La non-traduction de ces mots sanskrits en chinois a même été théorisée en détail par Xuanzang (ou Hiouen-Thsang), le moine bouddhiste chinois qui fut , au 7ème siècle ap. J.-C, l’un des quatre grands traducteurs des soutras bouddhiques.

« D’après le témoignage de Hiouen-Thsang (玄奘 ), les mots qu’on devrait éviter de traduire étaient divisés en cinq classes :

1°) Les mots qui ont un sens mystique comme ceux des Toloni (Dharanîs) et les charmes ou formules magiques.

2°) Ceux qui renferment un grand nombre de significations comme Po-Kia-Fan (Bhagavan), « qui a six sens ».

3°) Les noms de choses qui n’existent pas en Chine, comme les arbres Djambou, Bhôdhidrouma, Haritaki.

4°) Les mots que l’on conserve par respect pour leur antique emploi, par exemple l’expression Anouttara bôdhi, « l’Intelligence supérieure ».

5°) Les mots considérés comme produisant le bonheur, par exemple Pan-jo (Prodjna), « l’Intelligence ». »ii

Loin d’être un manque à la langue, ou à l’idée, le renoncement volontaire à traduire me paraît le signe d’une force et d’une ouverture. Le grec a permis jadis aux langue romanes de se dédoubler, en quelque sorte, en ajoutant aux racines concrètes de la vie quotidienne, les vastes ressources d’une langue plus apte à la spéculation ; de même, le chinois a su incorporer tels quels certains des concepts les plus élevés jamais élaborés en sanskrit.

Il y a là une leçon générale.

Il existe des mots compacts, denses, uniques, apparus dans une culture spécifique, engendrés par le génie d’un peuple. Leur traduction serait, malgré les efforts, une radicale trahison.

Par exemple, le mot arabe « Allah » signifie littéralement « le dieu » (al-lah). Notons qu’il n’y a pas de majuscule dans la langue arabe. Il ne peut être question de traduire « Allah » en français par son équivalent littéral (« Ledieu« ), car il perdrait alors le sens spécial et l’aura que la sonorité de la langue arabe lui donne. Les liquides qui s’enchaînent, le redoublement allitératif de l’article défini, al, venant fusionner avec le mot lah, « dieu », créent un bloc de sens sans équivalent, peut-on penser.

Pourrait-on traduire littéralement la célèbre formule coranique proclamant l’unicité de Dieu, de cette manière : « Il n’y a de dieu que le dieu » ?

Si cette formule est jugée plate, devrait-on essayer de traduire en empruntant une majuscule au français : « Il n’y a de dieu que Dieu » ?

Peut-être. Mais alors qu’est-ce que cette formule islamique aurait de particulièrement original ? Le judaïsme et le christianisme avait déjà formulé la même idée, bien avant, avec leur force propre.

Mais la préservation du nom propre, Allah, peut lui conférer, en revanche, un parfum de nouveauté.

Le mot hébreu יהוה (YHVH) est un nom cryptique et intraduisible de Dieu. Il offre un avantage indéniable: étant littéralement intraduisible, la question de la traduction ne se pose donc plus. Le mystère du cryptogramme est clos par construction, dès son apparition dans sa langue d’origine. On ne peut que le transcrire par la suite dans des alphabets maladroits, lui donnant des équivalents plus obscurs encore, comme YHVH, qui n’est même pas une fidèle transcription de יהוה, ou comme Yahvé, transcription imaginaire, fautive et quelque peu blasphématoire (du point de vue juif).

Mais, ô paradoxe, on se rapproche, par ce constat d’impuissance, de l’intention première. La transcription du nom sacré יהוה dans une langue quelconque, une langue du monde, une langue de goyim, lui apporte de facto une ou plusieurs couches supplémentaires de profondeur.

Cette profondeur ajoutée (malgré elle) par la langue est en soi une incitation à naviguer au long cours à travers les archipels langagiers, à longer les continents du mystère. Il est une invitation, non au rêve avorté de Babel, mais à l’ouverture aux mille éclats, aux feux de toutes les langues du monde, qu’on peut rêver, un jour, de pouvoir comprendre et parler toutes, — par le biais de quelque IA future.

iMéthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chinois, à l’aide de règles, d’exercices et d’un répertoire de onze cents caractères chinois idéographiques employés alphabétiquement, inventée et démontrée par M. Stanislas Julien (1861)

iiHistoire de la vie de Hiouen-Thsang et de ses voyages dans l’Inde : depuis l’an 629 jusqu’en 645, par Hoeï-Li et Yen-Thsang, Paris, Benjamin Duprat,‎ 1853 . (Trad. Stanislas Julien)

De l’un, du pain et du vin


 

Les philosophes « réalistes » analysent le monde tel qu’il est, du moins son apparence, ou ce qu’ils croient telle. Mais ils n’ont rien à dire sur la manière dont l’être est advenu à l’être, ou sur la genèse du réel. Ils sont aussi fort secs sur les fins ultimes de la ‘réalité’.

Ils ne sont en aucune façon capables de conceptualiser le monde « en puissance ». Ils n’ont aucune idée de la façon dont l’univers émergea du néant en des temps indistincts où rien ni personne n’avait encore accédé à l’être, où rien n’était encore « en acte ».

Ils n’ont aucune représentation non plus de ce monde-ci dans dix ou cent millions d’années, ce qui pourtant n’est pas un grand espace de temps, du point de vue cosmologique.

Ils dénigrent tous ces sujets, ou les évitent.

Ils méprisent la ‘métaphysique’ et ceux qui s’y vouent.

Aristote lui-même n’avait absolument rien à dire à propos des mondes ‘séparés’.

Si l’on prend toute la mesure de cette impuissance, et de cette pusillanimité, si l’on comprend la fondamentale impuissance d’Aristote, et des écoles de pensée qui s’ensuivirent, on se trouve brusquement libéré.

On perçoit l’histoire de la philosophie humaine comme un tissu de lambeaux constellés de pensées fermées sur elles-mêmes, de syllogismes tournant court, de vérités locales, de vues fugaces.

L’avoir compris nous affranchit de toute contrainte.

On peut se mettre alors à exercer la faculté la plus haute, celle de l’imagination, celle du songe. On peut se mettre en quête de prescience et de vision.

C’est une incitation à sortir de la rationalité, non pour la délaisser, mais pour l’observer d’un point de vue extérieur, détaché. La raison ‘pure’ est fort mal équipée pour se juger elle-même, quoi qu’en pense Kant.

Elle n’est vraiment pas capable d’ admettre qu’elle est ‘fermée’ sur elle-même, et encore moins disposée à admettre qu’elle a nécessairement un dehors, un au-delà.

La raison la plus pure, la plus pénétrante, est encore bien aveugle à tout ce qui n’est pas elle-même.

Elle ne voit rien à vrai dire de l’immensité océane qui l’entoure et la dépasse infiniment, dans laquelle pourtant elle baigne ignorante, bulle brillante, fragile, éphémère.

La raison dépend depuis toujours du langage. Mais le langage est un outil rudimentaire, une sorte de silex mal taillé, aux rares étincelles…

Prenez une phrase simple, comme « Dieu est un ».

Fondement des monothéismes, article de foi improuvable, monument sans assises autres que mythiques, cette phrase controversée est à elle seule un oxymore.

Elle suinte d’incohérences.

Elle contient en son propre cœur son infirmation flagrante.

Elle lie pompeusement un sujet (« Dieu ») et un prédicat (« un ») à l’aide de la copule (« est »). Et, boum!, voilà que l’affaire est entendue?

La langue qui permet ce supposé tour de force croule sous son poids d’inconsistance. Elle commence par séparer (grammaticalement et artificiellement) le sujet du prédicat. Puis, elle croit pouvoir combler aussitôt cette supposée séparation en les ré-unifiant (grammaticalement et artificiellement) par la vertu de la 3ème personne (singulière) d’un verbe copulatif (« est »), qui n’existe d’ailleurs que dans certaines langues humaines, mais reste parfaitement ignoré de la majorité d’entre elles…

Ce procédé, grammatical et artificieux, bafoue également la logique ‘pure’…

Si véritablement et grammaticalement ‘Dieu est un’, alors il n’y a ni ‘Dieu’, ni ‘est’, ni ‘un’.

Il n’y a, en toute logique que ‘Dieu’ tout court, ou si l’on préfère de l’ ‘un’ tout court, ou encore de ‘l’être’ tout court. Et après avoir constaté cette ‘unité’, on reste (logiquement) court. Qu’ajouter d’autre, sans contrevenir immédiatement au dogme ‘unitaire’?

Si véritablement et grammaticalement ‘Dieu est un’, alors il faut déjà compter trois instanciations verbales de sa nature, son ‘nom’ (Dieu), son ‘essence’ (être), sa ‘nature’ (une).

Trois instanciations font déjà foule quand il s’agit de l’Un… surtout que s’engouffrent dans cette brèche les monothéismes enchantés de l’aubaine. On trouve au moins dix noms de Dieu dans la Torah, et 99 noms d’Allah dans l’islam….

Si véritablement et grammaticalement ‘Dieu est un’, alors le langage, qui permet de dire ‘Dieu est un’, comment peut-il se tenir comme en surplomb, hors de ‘Dieu’, hors de son ‘unité’ essentielle, s’il prétend atteindre si peu que ce soit à l’essence même de ce ‘Dieu’, de cet ‘Un’?

Si véritablement et grammaticalement ‘Dieu est un’, alors le langage lui-même ne devrait-il pas être nécessairement un avec Lui, fait de son feu pur?

Certains théologiens monothéistes ont parfaitement vu cette difficulté, et ils ont proposé une formule un peu modifiée: « Dieu est un, mais non selon l’unité. »

Solution habile, mais qui ne résout rien en fait.

Ils ont seulement ajouté des mots à des mots. Cette prolifération de mots n’est pas vraiment le signe de leur capacité à capturer l’essence de l’Un…

Le langage, décidément, il faut apprendre à chevaucher ses ruades intempestives, ses galops incontrôlés.

Il est des mystères qui ne prennent véritablement leur envol, comme l’oiseau de Minerve (la chouette hégélienne), qu’au soir tombant, lorsque toutes les lumières, faibles, clinquantes et illusoires de la raison sont mises sous le boisseau.

Le chercheur doit laisser ses chances à l’obscur. En voici un exemple.

Maïmonide, grand spécialiste de la halakha, et fort peu suspect d’effronterie vis-à-vis de la Loi, a surpris plus d’un commentateur, en admettant que lui échappaient complètement la raison de l’usage du vin dans la liturgie, ou encore la fonction des pains d’exposition au Temple.

Mais il précise qu’il a continué longtemps d’en chercher les « raisons virtuelles »i. Cette expression étrange semble indiquer qu’il y a dans les commandements « des dispositions de détail dont on ne peut indiquer la raison », et « que celui qui s’imagine que ces détails peuvent se motiver est aussi loin de la vérité que celui qui croit que le précepte général n’a pas d’utilité réelle. »ii

Maïmonide, un expert halakhiste renommé du 11ème siècle ap. J.-C., avoue candidement qu’il ne comprend pas la raison de la présence du pain et du vin dans la liturgie juive, et en particulier dans le Temple de Jérusalem, aujourd’hui disparu .

Il revient peut-être au poète, ou au rêveur, d’en deviner par analogie, ou par anagogie, la possible « raison virtuelle ».

Je crois que j’ai une piste…

iMaïmonide. Le Guide des égarés. Ed. Verdier. 1979. Traduction de l’arabe par Salomon Munk, p.609.

iiMaïmonide. Le Guide des égarés. Ed. Verdier. 1979. Traduction de l’arabe par Salomon Munk, p..504. Cité aussi dans une autre traduction par G. Bensussan. Qu’est-ce que la philosophie juive ? 2003

Le « barattage » de l’Orient et de l’Occident


Dans l’Inde de la fin du 19ème siècle, des intellectuels indiens voulurent comprendre la culture de l’Angleterre, le pays qui les avait colonisés. D.K. Gokhale apprit par cœur le Paradise Lost de Milton, les discours d’Edmund Burke et de John Bright, le Rokeby de Walter Scott.

Il fut surpris de la vacuité spirituelle de ces textes, venus de la puissance occupante.

Peut-être aurait-il dû lire plutôt Dante, Maître Eckhart, Juan de la Cruz, ou Pascal?

Quoi qu’il en soit, Gokhale, fatigué de tant de superficialité, décida de retourner à ses racines védiques. S’efforçant de montrer au monde ce dont l’Inde était porteuse, il traduisit en anglais la Taittirīya-Upaniṣad avec le célèbre commentaire de Śaṃkara.

A l’époque, pourtant tardive, de Śaṃkara, au 8ème siècle ap. J.-C., le Véda n’était pas encore conservé sous forme écrite. Mais depuis cinq mille ans déjà, il avait été transmis oralement par l’âme indienne, d’âge en âge, avec une fidélité extraordinaire.i

La parole védique vivait dans le cerveau des prêtres, générations après générations. Elle n’était pas communiquée en public, sinon partiellement, sélectivement, sous la forme de courts fragments récités lors des sacrifices. Le Véda existait seulement sous forme orale, ou dans les mémoires.

Jamais dans l’histoire il n’avait été encore présenté, comme un ensemble, dans sa totalité.

Il eut fallu assembler pour ce faire des prêtres nombreux, d’origines diverses, car la mémoire du Véda se divise en parties distinctes dont diverses familles de brahmanes avaient la charge exclusive.

La récitation intégrale des hymnes eut pris des jours et des jours. Et même alors, leurs paroles psalmodiées n’auraient pas permis une représentation synoptique du Véda.

Certes, le Véda n’était pas un « Livre ». C’était une parole vivante.

A l’époque où la Taittirīya-Upaniṣad a été composée, la région indo-gangétique possédait des aires culturelles ayant une approche différente de la « parole » sacrée.

Dans le bassin de l’Indus, la religion védique s’affirme depuis toujours comme une religion de la « parole ». Vāc (la « Parole ») est assurément divine. Elle insuffle son Souffle dans le Sacrifice, et le Sacrifice est tout entier « Parole ».

Dans la région orientale, dans le Magadha et le Bihar, au sud du Gange, la divinité reste « silencieuse »ii.

Au nord-est de l’Inde, le bouddhisme, né au 6ème siècle av. J.-C., s’attache seulement au sens, et n’éprouve aucune besoin de diviniser la « parole ».

Ces attitudes si différentes peuvent être comparées, me semble-t-il, à la manière dont les religions dites du « Livre » traitent aussi de la « Parole ».

La parole de la Torah est fourmillante, touffue, contradictoire. Elle nécessite, l’histoire l’a montré, des générations de talmudistes pour en chercher tous les sens possibles, dans le sentiment permanent de l’incomplétude de sa compréhension ultime. L’interprétation n’a pas de fin, et ne peut en avoir.

Les Évangiles ont leurs variations et leurs obscurités. Œuvres humaines, ils n’ont pas été révélés, comme la Torah à Moïse par Dieu même. Ils ont été composés quelque temps après les événements qu’ils relatent, par quatre hommes fort différents, par la personnalité, la culture et l’origine : Marc, Mathieu, Luc et Jean. Pour le christianisme, la « Parole » ne s’« incarne » pas dans un « Livre ». La « Parole », c’est le Verbe divin, tel qu’il s’incarne en Jésus.

L’islam respecte la lettre même du Coran, « incréé », intégralement « descendu » dans l’oreille du Prophète. Illettré, Muhammad en a été cependant le médiateur fidèle, transmettant les paroles de l’ange de Dieu, prononcées en langue arabe, à ceux de ses disciples qui ont pu les noter.

Résumons. Pour les uns, la « Parole » est Silence, ou bien Souffle ou encore Sacrifice. Pour d’autres, la « Parole » est Loi, ou Verbe même, ou encore ‘Descente’.

Comment expliquer de telles variations ? Génie propre des peuples ? Circonstances historiques et culturelles ? Hasards des temps ?

Un jour peut-être, dans un monde où la culture sera devenue véritablement mondiale, et où l’esprit aura atteint une très grande conscience, dans la majorité des humains, la « parole » se présentera sous d’autres formes encore, sous d’autres visages.

Pour le moment, de ce riche et provisoire héritage, venu d’Orient et d’Occident, conservons la magie et la puissance, projetons son élévation conjointe, sa synthèse assumée, commençons son barattageiii.

 

 

iLokamanya Bâl Gangâdhar Tilak, Orion ou Recherche sur l’antiquité des Védas, traduction française de Claire et Jean Rémy, éditions Edidit & Archè, Milan et Paris, 1989

iiSelon Michel Angot, dans sa traduction de la Taittirīya-Upaniṣad.

iiiSelon Wikipédia,  « le barattage consiste à procéder à une agitation forcée de la crème, ce qui provoque un éclatement des globules gras, dont la membrane est fragilisée par la maturation physique. La phase lipidique hydrophobe libérée se concentre, englobe les globules gras non détruits et se groupe en petits grains. Les grains de beurre flottent dans la phase aqueuse, le babeurre. » — (Meyer, C., Denis, J.-P. ed. sci., Elevage de la vache laitière en zone tropicale, 314 p., page 280, 1999, Montpellier, Cirad, Collection Techniques)

Des génies uniques et ombreux, des sagesses inaudibles, des pensées à venir.


Certains peuples ont poussé loin l’amour de la sagesse, de la maïeutique ou du commerce. D’autres ont préféré la prophétie ou le mystère, le travail de l’esprit ou celui de la langue. Il y a des cultures qui valorisent la prose, l’argument, la dialectique, dans la recherche de la vérité. D’autres louent l’hymne, le psaume, l’énigme.

Les voies sont multiples. Les variations, légion.

Des climats durs, des étés courts, des paysages ouverts, influencent sans doute la vue, la vie, et tout le reste. Des archipels épars, des vallées hautes, des plaines alluviales, des déserts fauves, des bassins humides, tous ces lieux éclectiques ne se ressemblent guère. Ils ont eu, en leur temps, à leur tour, des affinités respectives, des élans soudains, pour des pensées venues d’ailleurs, ou nées en leur sein. La Grèce a sa lumière. Sur l’Indus coule un air lourd et sucré. Le Nil n’est pas l’Oxus. La Seine n’est pas le Tigre.

Les peuples ont leur manière à eux de voir la mer et les étoiles, de suivre le soleil et la course des montagnes, de dire le feu et le lait, de raconter la vache et la nuit.

Leurs langues en gardent parfois le témoignage, par-delà les siècles.

Des images, devenues apparemment banales, ont fondé hier de grandioses métaphores, et ont nourri pendant des millénaires des intuitions originaires. L’aride pierre du désert enfante un monothéisme minéral. Les riantes myriades des vagues marines sont d’une nature plus panthéiste – elles diffractent à foison l’unité solaire, en milliards d’éclats labiles.

Un peuple seul ne crée pas l’idée du divin; le climat l’exsude, le paysage le dessine, et la langue l’accueille.

D’ailleurs, l’Un a trop de noms. Prajāpati, El, Adonaï, Eloh, Baal, Elion, El Shaddaï, YHVH, Deus, Allah, les Elohim mêmes, cet Un au pluriel… Tous ces noms n’en forment qu’un. Ces noms si multiples disent tous que l’Un est, mais ils ne sont pas un pour le dire.

On en déduit que tous ces noms et tous ces nombres, ce ne sont que des voiles.

Un, un, un, … Un, seulement un, pas deux, ni trois, mille ou des milliards.

Comment l’un pourrait-il côtoyer le deux ? Ou engendrer le trois ? Ou animer l’infini ?

Non, non, non. Un, un, un… Rien que l’un, il n’y a que de l’un !

L’Un est un. Le Divin est infini. Comment limiter l’infini par l’un ? Question oiseuse. Le monde est plus vaste que tous les déserts, plus profond que tous les cosmos : qu’importe les querelles de mots éculés…

Là-bas, depuis des millénaires, vers l’Indus, au-delà de l’Oxus, des peuples anciens voyaient du divin partout où ils portaient le regard. Ils le buvaient des yeux, quand la lumière posait son aile éblouie, et lui offraient en sacrifice cette lumière même.

La grammaire, les mots, le style, le rythme, la liberté, la critique, leur étaient d’autres ailes encore, faisant miroiter d’autres prismes dans leur intelligence déliée.

L’esprit alors prenait conscience de sa destinée, unique et bariolée.

Le nord habite encore au sud de lui-même. L’est et l’ouest se serrent aux extrémités du jour. L’un et l’infini sont deux… ce qui ouvre la voie aux possibles et à l’unité de l’être.

Aujourd’hui, il est temps de penser l’unification de l’humain, après tant de sang versé pour l’unité du divin.

Renan provoque: « Qui osera dire qu’en révélant l’unité divine et en supprimant définitivement les religions locales, la race sémitique n’a pas posé la pierre fondamentale de l’unité et du progrès de l’humanité ? »i

Le Dieu sémite est loin de l’homme, immensément éloigné. Mais à l’occasion il s’approche. Il choisit un Nabi, un Oint, un prophète, un élu, ou une âme pure, et il se révèle, absolument élevé, tout autre, infiniment indicible.

A côté, tout près, ailleurs, le multiple, le divers, le proche, l’autre, ne sont ni « un », ni « loin ».

Un jour, l’homme du futur liera l’Un et le multiple, le lointain et le prochain, la terre et le ciel.

Des déserts, des mers, des montagnes et des vallées, souffleront des vents divers, des génies uniques et ombreux, des sagesses inaudibles, des pensées à venir.

 

 

iErnest Renan. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. (1863)

Une très ancienne invention, toujours plagiée


 

Les fables que les peuples racontent, les mythes qu’ils élaborent, les récits qu’ils inventent, les aident à façonner de l’identité, à fabriquer de la mémoire, à se distinguer des autres peuples.

Fables, mythes, récits, produisent abondance de « barbares » et de « païens », d’« incroyants » et d’« idolâtres », distillent des multiplicités de genres d’étrangeté, – tout cela afin de renforcer l’illusion de l’unité, la cohésion du groupe, la persuasion de l’exception, l’arrogance de l’élection.

Pour qui a le goût de l’histoire et de l’anthropologie, il est aisé de trouver ressemblances, analogies, emprunts croisés, dans les croyances diverses de peuples se croyant uniques.

Mais les peuples se ressemblent plus qu’ils ne dissemblent. Ils se ressemblent notamment en ceci qu’ils croient être seuls à croire ce qu’ils croient, qu’ils se pensent uniques à penser ce qu’ils pensent.

Le « monothéisme », par exemple, n’est pas apparu dans une seule culture, il n’est pas l’apanage d’un seul peuple. On associe volontiers, en Occident, le culte monothéiste à l’ancienne religion des Hébreux. Mais une autre forme de monothéisme avait été inventée en Égypte, dès avant la période pré-dynastique, il y a plus de cinq mille cinq cent ans. Des rituels funéraires et de nombreuses inscriptions hiéroglyphiques en témoignent, dont une impressionnante compilation a été en son temps rassemblée et traduite par l’égyptologue Emmanuel de Rougéi. De multiples dieux secondaires ont pu sans véritable contradiction cohabiter avec l’idée d’un Dieu unique et suprême, d’autant que nombre d’entre ces dieux n’étaient en réalité que des « noms » incarnant tel ou tel attribut du Dieu unique. Le fait qu’après une période de décadence de l’idée, il ait été possible au pharaon Aménophis IV (Akhenaton) de la réintroduire avec force, plusieurs siècles avant Abraham, montre seulement que le passage du temps produit variations et interprétations à propos d’idées jadis conçues dans leur évidence première. Quelques siècles après Akhenaton, Moïse lui-même reprit le schème monothéiste, selon Freud qui initia ce genre de révisionnisme, confirmé en cela d’ailleurs par les récentes conclusions des égyptologues les mieux informés. Moïse n’a certes pas inventé l’idée monothéiste, puisque la Bible atteste qu’avant Abraham, Melchisedech, et bien plus avant encore, d’autres patriarches comme Noé, l’avaient cultivée.

Freud estime que Moïse aurait été un prêtre défroqué du culte du Dieu Aton. Moïse a initié une nouvelle forme de monothéisme à partir de l’idée ancienne toujours latente dans l’âme égyptienne, la modulant toutefois par des lois et des coutumes tribales, en réaction à ce qu’il jugeait sans doute une forme de décadence due à la puissance politico-religieuse du moment.

L’idée « monothéiste », loin d’être réservée à la vallée du Nil, a beaucoup voyagé, dans le temps et dans l’espace. On la retrouve aisément dans d’autres cultures anciennes, comme celle du Véda et celle de l’Avesta.

La lecture de l’Essai sur l’histoire des religions (1879) de Max Müller, qui consacre un chapitre à l’étude du Zend Avesta, et celle des Essais sur la langue sacrée, sur les écritures et la religion des Parsis de Martin Haug (Bombay, 1862), fournit des exemples des curieuses et frappantes ressemblances entre certaines formules avestiques et des formules bibliques.

Dans le Zend Avesta, Zarathustra prie Ahura Mazda de lui révéler ses noms cachés. Le Dieu accepte et lui en livra vingt.

Le premier de ces noms est Ahmi, « Je suis ».

Le quatrième est Asha-Vahista, « la meilleure pureté ».

Le sixième signifie « Je suis la Sagesse ».

Le huitième se traduit en « Je suis la Connaissance ».

Le douzième est Ahura, « le Vivant ».

Le vingtième est Mazdao, qui signifie : « Je suis celui qui suis».

Ces formules se trouvent presque mot pour mot dans différents passages de la Bible. Est-ce pur hasard, rencontre inopinée de grands esprits ou emprunt délibéré? La plus notable équivalence de formulation est sans doute « Je suis celui qui suis », que l’on trouve dans le texte de l’Exode (Ex. 3,14).

Max Müller conclut: « Nous trouvons une parfaite identité entre certains articles de la religion zoroastrienne et quelques doctrines importantes du mosaïsme et du christianisme. »

On peut aussi remarquer les analogies entre la conception que les auteurs de la Genèse se faisaient de la « création » du monde et les idées qui prévalaient à ce propos chez les Égyptiens, les Babyloniens, les Perses ou les Indiens. Ces analogies se traduisent jusque dans le choix des mots désignant la « création ».

Ainsi, dans le premier verset de la Genèse (« Au commencement Dieu créa les cieux et la terre »), le verbe « créer » traduit l’hébreu בר, qui ne signifie pas « créer » au sens de « tirer du néant », mais plutôt au sens de « couper, tailler, sculpter, aplanir, polir », donc de créer à partir d’une substance préexistante. De même, le verbe sanskrit tvaksh qui est utilisé pour décrire la création du monde dans le contexte védique, signifie « façonner, arranger », tout comme le grec poiein, qui sera utilisé dans la version de la Septante.

Plus troublant encore, certains noms propres évoquent des emprunts par delà les barrières des langues. Le nom Asmodée, ce mauvais esprit que l’on trouve dans le livre biblique de Tobie, assez tardif, a certainement été emprunté à la Perse. Il vient du parsi, Eshem-dev , qui est le démon de la concupiscence, et qui est lui-même emprunté au démon Aeshma-daeva, plusieurs fois cité dans le Zend Avesta.

Autre curieuse coïncidence : Zoroastre est né dans Arran (en avestique Airayana Vaêga, « Semence de l’Aryen »), lieu identifié comme étant Haran en Chaldée, région de départ du peuple hébreu. Haran devint aussi, bien plus tard, la capitale du sabéisme (courant judéo-chrétien attesté dans le Coran).

Au 3ème siècle avant J.-C., on procéda à Alexandrie à la fameuse traduction de la Bible en grec (Septante). Dans cette même ville, au même moment, on traduisait également en grec le texte du Zend Avesta. Ceci prouve qu’alors des échanges intellectuels nourris existaient entre l’Iran, la Babylonie et l’Égypte judéo-hellénistique.

Il paraît évident que plusieurs millénaires auparavant, un courant continuel d’influences et d’échanges baignait déjà les peuples et les cultures, faisant circuler les idées, les images et les mythes entre l’Inde, la Perse, la Mésopotamie, la Judée, l’Égypte.

Cette litanie prestigieuse de noms célèbres témoigne d’ailleurs que des cultures plus anciennes encore, venant d’âges antérieurs, plus originaires, « pré-historiques », n’ont précisément guère laissé de traces, puisqu’on les a oubliées.

Je crois qu’il est de la plus haute importance philosophique et anthropologique de considérer, aujourd’hui, face à ce faisceau d’indices, que les penseurs, les prophètes et les mages du Paléolithique, avaient déjà une intuition de l’Un, et du Tout.

Les seules traces que l’on ait de ces croyances extrêmement anciennes, se trouve dans les formules de rituels égyptiens et d’hymnes védiques datant de plus de deux millénaires avant Abraham.

Il faut prendre conscience que l’idée monothéiste est originaire. Elle fait partie du patrimoine le plus ancien de l’humanité tout entière.

Aujourd’hui, tristement, et contrairement à son essence même, elle est devenue l’un des facteurs les plus subversifs et les plus explosifs de la division humaine, sur la face d’une planète étroite et surpeuplée.

  • iRituel funéraire des anciens égyptiens (1861-1863). Recherches sur les monuments qu’on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon (1865). Œuvres diverses (6 volumes, 1907-1918)