La kénose de l’avenir

3ème jour

La plasticité synaptique est une métaphore contemporaine de la plasticité de la nature, de la culture et même de la divinité (Ovide ou Apulée en ont poétiquement décrit les « métamorphoses », plastiques par excellence). L’idée de la plasticité de Dieu n’est pas nouvelle. Chez les Grecs et les Latins, Zeus ou Jupiter pouvaient prendre toutes les formes. Chez les chrétiens, cette idée va aussi loin que possible en tant que « kénose ». Le Christ, le Messie, est un Homme et il est Dieu. C’est un Dieu ignoré, humilié, torturé, raillé, puis mis en croix comme un esclave. La kénose, du grec kenoô (vider), traduit l’idée de la descente sur terre du Dieu infini, éternel, créateur des mondes, et réduit à l’état de loque humaine, pantelante et agonisante sur le bois de la croix.

Comme le fait remarquer C. Malabou dans L’avenir de Hegel, ce dernier compare la kénose divine et la kénose philosophique. Il n’hésite pas à mettre la première au service de la seconde. La kénose est un acte de libre effacement de la divinité au bénéfice du projet divin en faveur des hommes. Hegel reprend l’idée de kénose pour justifier un processus philosophique de dépossession de soi, de dépossession de sa subjectivité. La kénose divine signalait la possibilité d’un espace et d’un temps de vacuité transcendantale. La kénose philosophique s’applique désormais à l’homme lui-même. L’homme n’est plus une substance fixe, c’est un sujet disparaissant. Hegel multiplie les figures de la sortie de Dieu hors de lui. La langue allemande est riche de possibilités en la matière : Ent-zweiung, Ent-fremdung, Ent-aüsserung. Ces formes d’extériorisation, et même d’aliénation ne sont pas à prendre à la légère venant d’un Dieu qui emplit le monde, ou plutôt qui enveloppe le monde de sa pensée et de son Verbe. Le but de Hegel, en recyclant philosophiquement un concept éminemment théologique, c’est de « mettre au jour l’essence kénotique de la subjectivité moderne ». On pourrait arguer que c’est là prendre de fort grands moyens pour traiter d’un sujet relativement petit. Mais Hegel est prêt à faire flèche de tout bois, y compris de celui de la croix, pour faire avancer sa propre spéculation. Le Christ est avant tout, sur le plan philosophique, une « représentation ». Il incarne la représentation de la «vérité absolue ». « Si le Christ ne doit être qu’un individu excellent, même sans péché, et seulement cela, on nie la représentation de l’idée spéculative, de la vérité absolue »1.

Quand le Christ meurt en croix, quand il est au fond de l’abîme, il « représente » la « négativité de Dieu se rapportant à elle-même ». Philosophie, quand tu nous tiens…

« Plastique » désigne ce qui peut prendre une forme, tout en résistant ensuite à la déformation, dans une certaine mesure. Dans le contexte philosophique, quoi de plus « plastique » que l’esprit ? Le νοὖς (noûs), dans son état de réception passive, est « le sommeil de l’esprit, qui, en puissance, est tout » dit Hegel dans la Philosophie de l’esprit. La plasticité contamine tout. Si l’esprit est originairement plastique, comme nous le montre son épigenèse, alors les concepts mêmes qu’il peut énoncer doivent l’être aussi. L’esprit se caractérise par son aptitude innée à recevoir des formes, mais aussi à donner des formes. Il étend cette propriété à sa propre forme, qu’il peut déformer, reformer, réformer, transformer, par l’épigenèse, par le travail ou par tout autre opération appropriée.

La pensée, par nature, se prend elle-même pour objet de pensée. Cette « pensée de la pensée », cette noesis noêseos, cette plasticité noétique, est la traduction philosophique de ce qui fut à l’origine une propriété neurobiologique primordiale. La pensée est une sorte d’être vivant, un être indépendant de celui qui la pense, et qui dans cette vie propre, se prend elle-même pour forme et pour matière de futures transformations. La pensée se prend et se déprend elle-même librement. Hegel utilise le mot Aufhebung, qui peut se traduire par déprise, dessaisissement. Aufheben conjoint les sens de Befreien (libérer) et Ablegen (se défaire de). Mais ce mouvement de déprise est réflexif. Il peut s’appliquer à lui-même. Il y a toujours possibilité d’une relève de la relève, d’un dessaisissement du dessaisissement. Qui décide de prendre alors la « relève », et pour en faire quoi ? Qu’est-ce qui succède à un moment de liberté ? Un autre moment de pure liberté, sans aucun lien avec le précédent ? Ou alors une nouvelle chaîne causale alignant son déterminisme, jusqu’au prochain moment de grâce, où pour des raisons qui ne sont pas des raisons succède un autre instant de pure liberté ? Mystère.

1Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Cité par C. Malabou, in L’avenir de Hegel.

7 réflexions sur “La kénose de l’avenir

  1. On peut se demander si « la plasticité de Dieu » ou la plasticité de la pensée divine créatrice du monde, n’est pas analogue à la plasticité de toute énergie cosmique donnant la forme à toute matière. Pourquoi ne pas parler de la plasticité de l’énergie et de relations énergie-matière ?

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  2. La plasticité de l’énergie et de la matière nous est assez sensible et visible. Donc il n’y a pas vraiment de débat à ce sujet. Mais la « plasticité de Dieu » est d’un autre ordre, moins évident. De plus elle semble contredire certains dogmes (Dieu « éternel », Dieu « moteur immobile », Dieu « sans formes », etc.) Donc elle est plus problématique — mais aussi riche de possibilités.

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    • Je parlai de pensée en tant qu’énergie créatrice, où le Dieu apparait comme la pensée créatrice de l’Univers ou plutôt la pensée créatrice des Lois Universelles, à partir desquelles le Cosmos se développe, pourquoi pas, tout seul.

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  3. Dans « énergie créatrice » il y a deux mots, et donc deux lignes de pensée qui se rencontrent. Ce qui est « énergie » fait penser à la matière en travail (« en-urgos » en grec). Ce qui est « création » relève de l’esprit, et de la liberté. Et l’une des premières créations, sur le « vide » du Chaos primordial (chaos= « vide » en grec), c’est la matière. Mais après tout, ce ne sont que des mots. Qu’est-ce qu’il y a derrière les mots?

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  4. Je me demande en quoi l’énergie-pensée diffère de l’énergie-soleil ou l’énergie-vent ? Toutes ces énergies forment la matière, de façon réfléchie ou simplement suivant les Lois de l’Univers. « Ces Lois – programme » suffisent même pour créer l’énergie – vie, les êtres vivants. Et les hommes – bio-robots créent (souvent de façon non réfléchie) des enfants – bio-robots. En ce qui concerne ces derniers, quelle est cette création vraiment réfléchie et libre à laquelle ils ont droits ? En dehors de libre arbitre qui permet varier un peu leurs choix, bien que toujours dans le cadre du programme général, créé du commencement par « Vselenskii razoum » (l’Esprit Universelle) ? La question est : si toute énergie est créatrice, nous devons bien faire partie de ce mystère qui est Esprit Universelle, non ?

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