
Il y a un lien fort ancien entre désir et désastre ‒ celui de leur rapport aux étoiles. Le mot désir vient en effet du latin desiderare, composé du privatif de– et de siderare, lui-même issu de sidus, –eris, « astre »i; desiderare signifie littéralement « cesser de voir l’astre », ce qui, pour un marin naviguant sans GPS, est, au sens propre, un véritable « désastre ». Quant au mot désastre, il vient de l’italien disastro, formé de astro (« astre »), et du préfixe dis- à valeur péjorative, et donc funeste. A l’inverse, considerare signifie littéralement « être avec l’astre »; considérer une étoile avec attention permet de se diriger d’après sa position. Appartenant initialement à la langue des augures et des marins, le mot désir se trouva bientôt voué aux pulsions, aux attentes et aux dépassements de l’âme. D’après le dictionnaire, le désir serait une « aspiration instinctive de l’être à combler le sentiment d’un manque, d’une incomplétude ». Accompagné d’un complément, il dénoterait la « tendance consciente de l’être vers un objet ou un acte qui comble une aspiration profonde ». Ce sont là des définitions plutôt générales, et, pour appréhender le halo sémantique d’un mot, il est sans doute préférable de parcourir la gamme de ses possibles synonymes. Pour désir, ils abondent. Par exemple et par ordre alphabétique, on a : « appétit, ardeur, aspiration, attrait, besoin, caprice, convoitise, concupiscence, envie, espérance, espoir, inclination, penchant, soif, volonté, … ». On voit que varient notablement les intensités et les buts de toutes les sortes de désirs, des plus charnels aux plus spirituels. Pour définir un désir, le fait de déterminer sa visée, proche ou lointaine, est certes essentiel ; mais il importe plus encore de pénétrer l’intelligence de sa nature, de saisir l’intuition de son élan. En théorie, il faudrait remonter jusqu’à son origine, laquelle se trouve dans l’intime de l’âme même. En réalité, cela même ne suffit pas, car l’âme est essentiellement libre; elle peut succomber à ses désirs, mais elle peut aussi décider d’y résister ii. Elle fait alors montre de toute l’étendue de sa liberté, par son éventuelle capacité à refouler ses désirs les plus puissants. Cela semble indiquer qu’en l’âme le désir ne règne pas toujours en maître. C’est la volonté qui est la maîtresse. Les désirs ne sont jamais que des passions de la volonté, que l’âme peut assumer ou bien dépasser, et cela pour d’autres raisons, elles-mêmes en lien avec d’autres désirs, plus élevés ou plus transcendants encore iii. L’âme peut d’ailleurs rester longtemps inconsciente de ses véritables aspirations, faute de bien se connaître elle-même. Pour se les rendre conscientes, elle est libre de chercher dans ses propres profondeurs la source, non de ses désirs inconscients, puisqu’elle ne les soupçonne pas encore, mais de ce qui, en elle, la constitue fondamentalement comme étant en puissance de désirs, et par là aussi, en puissance de transcendance. Il se peut qu’à la suite de cette recherche, se révèle alors pleinement qu’elle est, en son essence, profondément tissée d’un transcendant désir de désirer, un désir de dépasser tout ce qu’elle avait pu jusqu’alors désirer, et d’enfin désirer trouver ce qui pourrait le mieux l’exalter ou la transcender. Ce désir de trouver en elle un véritable, exaltant et transcendant désir d’être comblée au-delà de tout désir, et non pas de se contenter de quelque désir indéfini d’objets éphémères, peut parfois prendre la forme d’une prière, adressée aux dieux ou au destin iv.
Une prière? Car tous les êtres qui désirent véritablement sont tourmentés par la souffrance associée à leur désir. Tout désir tend à combler, en chacun, quelque manque. Quelque chose doit être nécessairement achevé ou accompli. Le désir est toujours dirigé vers l’avenir, vers quelque idée du Bien que chacun conçoit comme étant son bienv. Ce Bien idéal attire invinciblement mais il résiste aussi à l’avidité la plus déchaînée, il se donne à désirer et dans le même temps il semble toujours repousser sans fin la fin du désir. Quand on le voit paraître, ce Bien, on ne peut s’empêcher de le désirer, mais le désir ne semble jamais tel qu’il puisse permettre de s’en emparer absolument. Le progrès que chacun recherche vise à l’accomplissement de son être propre, mais tant que le désir reste vivant, il ne semble jamais pouvoir s’accomplir entièrement. L’âme qui désire s’élever plus haut, par exemple pour atteindre ce que les Grecs appelaient l’Intelligence (Noûs), doit commencer par se tourner vers ce qu’il y a de plus intime en elle. Plus l’âme rentre profondément en elle, plus elle s’élève. De même, pour contempler l’Un, l’Intelligence doit aussi rentrer en soi, comme en un temple qui se tiendrait au-dessus de toutes choses. Là, elle se voit essentiellement constituée par son désir, par cette tendance fondamentale à toujours rechercher son propre Principe. En se tournant vers soi, elle se tourne vers lui. Elle ne devient véritablement elle-même que lorsqu’elle désire se tourner vers l’Un et qu’elle peut enfin le considérer. On sait que tout regard est déjà désir. Mais le regard de l’Intelligence en elle-même et son regard vers l’Un ont ceci de particulier qu’ils sont constitués du même désir ‒ c’est un désir si fort qu’il brise, qu’il laisse l’âme aussi languissante que celle du Psalmiste vi.
L’infinie odyssée des regards et des désirs de cet Ulysse, l’âme, vers l’Intelligence et vers l’Un, a été détaillée par Plotin dans ses Ennéades. Il a employé des mots qui expriment tous les désirs dans leurs formes multiples. Pêle-mêle, il y a le désir du mal et le désir du mieux, le désir de la vie et le désir de l’être, le désir du bien, du bon, du beau et le désir de l’union avec Dieu: ἔφεσις (éphésis)vii, ὄρεξις (orexis)viii, ὁρμή (hormè)ix, έπιθυμία (épithumia) x, ἔρως (éros)xi, πόθος (pothos)xii, βούλήσις (boulêsis)xiii. Ces mots se partagent en deux catégories, l’une correspondant à la partie sensible de l’être et l’autre à la partie intelligible. Il y a les désirs qui sont mélangés et ceux qui sont purs. Il y a des désirs qui sont des maladies de l’âme, des « passions » (pathos), et il y a un désir, celui de l’Amour, qui relève de la puissance divine, et qui est lui-même divin, c’est pourquoi on peut lui donner le nom de « dieu » (theos)xiv, car il conduit au Bien. Plotin pense que la Divinité, qui est infinie, ne peut-être elle-même en quelque lieu que ce soit. Elle n’est présente au monde que par ses puissances. Cette puissance est partout et au fond de tout. Elle pénètre, enveloppe et déborde tout ; elle est aussi infinie. Étant elle-même infinie, elle submerge tous les êtres et toutes les choses, lesquels expriment ses différents degrés et ses états intermédiaires, par leurs propres désirs, eux aussi différents, infiniment divers. Parmi ces désirs, il y a un désir réellement infini, et que l’on peut appeler plutôt l’Amour de la Divinité. Ce désir est infini, car celle-ci est elle-même infinie. Il faut en inférer que c’est dans l’infini seulement que se tient la « fin » du désir, et cette fin n’a pas de fin, car la véritable fin de ce désir est de pouvoir enfin désirer sans fin. D’ailleurs, ce désir divin n’est alors plus dans l’âme, c’est l’âme qui vit dans ce désir.
________________________
iSidus se réfère aux « astres » isolés, reconnaissables. Stella, « étoile », se réfère aux corps célestes indifférenciés, composant les « constellations ».
ii« Le désir n’est qu’un mouvement de l’âme vers un objet qui l’attire. Ce mouvement est un fait du monde moral, aussi certain, aussi palpable que le magnétisme, et de plus aussi général que la gravitation universelle dans le monde physique. » Joseph de Maistre.Les Soirées de St-Pétersbourg, t. 1, 1821, pp. 428-429
iiiIbid, p.431
iv« Nicole, ne voyant que la grâce dans le désir légitime, ne laissait rien à la volonté, afin de donner tout à cette grâce qui s’éloignait de lui pour le châtier du plus grand crime qu’on puisse commettre contre elle, celui de lui attribuer plus qu’elle ne veut; et Fénelon, qu’elle avait pénétré, prenait la prière pour le désir, parce que dans son cœur céleste le désir n’avait jamais abandonné la prière. » Ibid. p. 432
v« Le désir (ἔφεσις) même que ressent chaque être et leur souffrance (ἡ ωδίς) témoignent qu’il y a un bien pour tout être. » Plotin. Ennéades VI, 7, 26, l.7
viPs 119(118),20: גָּרְסָה נַפְשִׁי לְתַאֲבָה : « Mon âme est brisée [languissante] de désir »; le mot désir ta’av « désirer ardemment » a pour racine a’vah,« vouloir ». Le mot assez proche, ta’êwah « désir, souhait, convoitise, concupiscence » qui s’emploie aussi bien dans un sens positif que négatif : « Le souhait des justes ne tend qu’à ce qui est bon » (Prov. 11,23); « Tu exauces le souhait des humbles » (Ps 10, 17); « La concupiscence des méchants » (Ps. 112, 10); « Les tombes de la convoitise » (Nb. 11, 34). La racine de ta’êwahest le verbe ‘awah,« désirer fortement », qui s’emploie surtout dans un sens spirituel. Par exemple : « Ta sainte maison doit être désirée » (Ps. 93,5); « Ton âme désirera » (Dt. 12, 20); « Je t’ai désiré en mon âme pendant la nuit » (Is. 26,9).
viiLe mot ἔφεσις peut recouvrir toutes les sortes de désirs. Étymologiquement lié au verbe ephiémaï « ordonner ».
viiiLe mot ὄρεξις signifie « désir de nourriture, appétit », et s’emploie pour des désirs impérieux, irrésistibles. Étymologiquement, il vient de orego, « tendre vers, chercher à atteindre ».
ixLe mot ὁρμή signifie « attaque, assaut », et de façon dérivée: « impulsion, désir ».
xLe mot έπιθυμία s’applique aux « appétits inférieurs », à la recherche de ce qui est agréable et à la fuite de ce qui est pénible. C’est le désir d’une « âme enfoncée dans le corps ».
xiLe mot ἔρως signifie « désir amoureux », et aussi, dans son sens le plus universel, l’Amour. Platon, déjà avant Plotin, avait transposé la conception courante de l’Éros en une aspiration vers le Bien.
xiiLe mot πόθος désigne le désir ardent de s’unir avec Dieu
xiiiLe mot βούλήσις dénote un désir du Bien, un désir raisonnable, immatériel, spirituel.
xiv« L’Amour qui conduit chaque âme à l’essence du Bien et qui appartient à sa partie la plus élevée doit être regardé comme un Dieu (theos), parce qu’il unit l’âme au Bien. Quant à l’Amour qui appartient à l’âme mêlée à la matière, c’est un daimon« . Plotin. Ennéade III. 5. 4. L’Amour-Éros de l’âme d’en haut est un theos, et l’amour de l’âme mêlée à la matière, quoi qu’il tende au Bien, n’est qu’un daimon. Dans le Banquet de Platon, Pausanias avait aussi proposé cette distinction à Phèdre qui, citant Parménide, avait loué sans réserve Éros comme « le plus ancien, le plus vénérable, le plus puissant des dieux » ; Pausanias avait répliqué que « l’amour n’est certes pas beau » : ho Eros ou gar esti kalos; il ne faut pas confondre l’Amour céleste et l’Amour commun. Quant à Socrate, Diotime lui avait dit qu’Éros n’est pas un « dieu » (theos) mais un « daimon« (pân to daimonion metaxu esti théoû te kai thnêtoû).






























Vous devez être connecté pour poster un commentaire.