Larmes et salive (de Dieu)

 

Le Dieu Râ, Dieu unique et suprême, a une fille : Mâït (nom parfois transcrit en Maât). C’est « l’œil » du Dieu. Le rayon solaire en est la pauvre métaphore, pour ceux qui pensent avec les yeux. Pour ceux qui voient avec le cœur, Mâït est le Rayonnement divin, elle est la Vérité, elle est la Lumière divine.

Le papyrus de Berlin consacre à Mâït quelques pages qui représentent une véritable théophanie de la Vérité, qui donne vie à la Création, en compagnie du Dieu.

La prière est une louange qui s’adresse au Dieu Râ :

« Mâït est venue, pour qu’elle soit avec toi. Mâït est en toute place qui est tienne, pour que tu te poses sur elle ; voici qu’apparaissent vers toi les cercles du ciel ; leurs deux bras t’adorent chaque jour. C’est toi qui as donné les souffles à tout nez pour vivifier ce qui fut créé des deux bras ; c’est toi ce Dieu qui crée des deux bras ; excepté toi, nul autre n’était avec toi. Salut à toi !

Munis-toi de Mâït, Auteur de ce qui existe, Créateur de ce qui est.

C’est toi le Dieu bon, l’aimé ; ton repas c’est quand les dieux te font l’offrande.

Tu montes avec Mâït, tu vis de Mâït, tu joins tes membres à Mâït, tu donnes que Mâït se pose sur ta tête, qu’elle fasse son siège sur ton front. Ta fille Mâït, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée (…)

Ton œil droit est Mâït, ton œil gauche est Mâït, tes chairs et tes membres sont Mâït, les souffles de ton ventre et de ton cœur sont Mâït.

Tu marches sur les deux régions en portant Mâït ; ta tête est ointe de Mâït, tu marches les deux mains sous Mâït, ta bandelette asnit est Mâït, le vêtement de tes membres est Mâït, ce que tu manges est Mâït, ta boisson est Mâït, tes pains sont Mâït, ta bière est Mâït, les résines que tu respires sont Mâït, les souffles pour ton nez sont Mâït. Toum vient à toi portant Mâït. Toi, par exception, tu vois Mâït. (…)

Toi, qui es l’unique, toi qui es le Ciel d’en-haut, ô Ammon-Râ, Mâït s’unit à ton disque solaire, toi qui es haut et grand, le maître des dieux assemblés. Mâït vient à toi combattre tes ennemis : elle fait la grande couronne sur ta tête. (…)

Mâït est avec toi quand tu éclaires les corps des cercles infernaux et que tu montes dans une demeure cachée. »i

Dans ce texte, Mâït est le synonyme de « Vérité » et de « Lumière ».

Mâït s’écrit avec le hiéroglyphe mâ, figuré par une règle ou une mesure de longueur, évoquant l’idée de « justesse », et avec le hiéroglyphe , représentant la plume, associée à l’idée de « lumière ».

L’« œil » du Dieu est une métaphore de la Vérité. La puissance de son regard évoque celle de cette dernière.

La « voix » du Dieu est aussi une métaphore. C’est l’outil de sa création.

Le monde est créé par sa Parole, et il est vu par son Œil.

Le Verbe crée l’univers, et la Vision le révèle.

Création et révélation sont deux émanations divines, distinctes mais conjointes, comme l’Être et l’Intelligence.

Deux mille ans plus tard, la Bible juive usera d’une formule analogue, associant parole et vision. « Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. » (Gen, 1, 3-4).

Dieu dit et Dieu voit. On distingue bien deux opérations séparées mais simultanées. Comment comprendre qu’un Dieu si Un puisse se dédoubler ainsi, ne serait-ce que sous forme d’émanations (la Parole, le Regard)?

Selon le Rituel égyptien, le Dieu Râ « a créé les hommes avec les pleurs de son œil et il a prononcé les mots qui appartiennent aux dieux ». Autrement dit, les hommes sont issus de « l’œil divin », et les « dieux » se manifestent en tant que « parole divine ».

Les créatures, les vies, sont des « larmes » émanées du Dieu unique.

Le propre des métaphores est de dériver, de dévider la logique immanente du langage.

La sagesse des paroles divines émane de la Bouche de Dieu. Ce que les larmes sont à l’œil, la salive l’est à l’organe de la parole.

Le Rituel d’une religion apparue il y a plus de cinq millénaires a sciemment usé de métaphores comme celles de l’Œil, de la Larme et de la Parole, pour évoquer la Vérité, la Vie et la Sagesse.

Trois mille ans plus tard, – au début de notre ère, donc, il y a de cela deux mille ans –, un certain Rabbin à qui on avait amené un sourd, « lui mit les doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. Puis levant les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « Ephphata !» c’est-à-dire « Ouvre-toi ! ». Et ses oreilles s’ouvrirent et aussitôt le lien de sa langue se dénoua et il parlait correctement. »ii

Les millénaires passent. Les larmes et la salive restent.

Toujours, les siècles. Toujours, ouvrir les yeux, délier les langues.

i Ch. 42, « L’offrande Mâït ». Cité d’après les papyrus de Berlin in Rituel du culte divin journalier en Égypte. A. Moret, 1902

ii Mc, 7, 34-35

Le jus des morts et le parfum du Dieu

Dans la période archaïque de l’Égypte ancienne, on ne momifiait pas les corps. On dépeçait les chairs, on mettait le cadavre en morceaux, on disloquait le squelette. Un fois le squelette désarticulé on en rassemblait les fragments pour le reconstituer, et lui donner la position d’un embryon – comme l’attestent les cadavres retrouvés dans les nécropoles archaïques.

Une inscription datant de Pépi 1er, qui régna de -2289 à -2255 av. J.-C., dit ceci : « Mout te donne ta tête, elle te fait cadeau de tes os, elle assemble tes chairs, elle t’apporte ton cœur dans ton ventre. (…) L’œil d’Horus a mis en ordre les os du Dieu et rassemblé ses chairs. On offre au Dieu sa tête, ses os, on établit sa tête sur ses os par-devant Seb. »

Il s’agit de la reconstitution du corps du Dieu Osiris, démembré par son meurtrier, Seth. C’est le fils d’Osiris, Horus, le Dieu épervier, qui la réalise. Pendant ce temps, l’âme d’Osiris est réfugiée dans l’œil d’Horus.

Le rituel d’Abydos, dans son 12ème tableau, donne plus de détails encore. « Horus est venu plein de ses humeurs pour embrasser son père Osiris ; il l’a trouvé à sa place, au pays des gazelles, et Osiris s’est empli de l’œil qu’il a enfanté. Ah ! Ammon-Râ, je suis venu vers toi ; sois stable ; emplis-toi de fard sorti de l’œil d’Horus, emplis-toi de lui : il ordonne tes os, il réunit tes membres, il assemble tes chairs, il laisse aller toutes tes humeurs mauvaises à terre. Tu as pris son parfum, il est doux son parfum pour toi, comme Râ quand il sort de l’horizon (…) Ammon-Râ, le parfum de l’œil d’Horus est pour toi, aussi les dieux suivants d’Osiris sont-ils gracieux pour toi. Tu as pris la couronne, tu es muni des formes d’Osiris, tu es lumineux là-bas plus que les lumineux, d’après l’ordre d’Horus lui-même, le seigneur des générations – Ô cette huile d’Horus, ô cette huile de Seth ! Horus a offert son œil qu’il a enlevé à ses adversaires, Seth ne s’est point caché en lui, Horus s’en emplit, muni de ses formes divines ; l’œil d’Horus unit son parfum à toi. »

Thoth est parti à la recherche de l’œil d’Horus. Il le trouve, et le lui rapporte. Horus, remis en possession de son œil, peut le présenter à son père Osiris, et lui rendre son âme, qui était restée cachée tout ce temps dans cet œil.

Horus embrasse le Dieu Osiris et le couronne roi du Ciel.

Qu’est-ce que cela signifie ?

A la mort du Dieu Osiris, comme à la mort de tout autre dieu et de tout homme, l’âme s’enfuit et prend résidence dans l’œil solaire, l’œil d’Horus. Après les cérémonies et la momification, vient le moment de rendre l’âme au corps. Pour cela, il faut retrouver l’âme qui est dans l’œil envolé et la rendre à Horus.

La plupart du temps c’est Thoth qui est chargé de cette tâche. C’est au moment où Horus et Thoth embrassent le Dieu, que son âme lui est rendue.

Rien de tout cela n’est mécanique, automatique. On a affaire à des corps démembrés et en voie de décomposition avancée, ne l’oublions pas. Nous sommes aux limites du supportable. C’est dans cette puanteur, pourtant, que le divin se révèle. « Le Dieu vient, muni de ses membres qu’il avait cachés dans l’œil de son corps. Les résines du Dieu sortent de lui pour parfumer les humeurs sorties de ses chairs divines, les sécrétions tombées à terre. Tous les dieux lui ont donné ceci, que tu te livres parmi eux comme un maître de la crainte. »

L’odeur de ce corps, qui n’est plus en putréfaction, parce qu’il a été momifié, atteste de la divinité du processus, du miracle qui se déroule, de par le respect des rites.

Il faut revenir aux phénomènes les plus terre-à-terre du processus de la mort. Voici un cadavre ; s’en exhalent des humeurs, et en suintent des jus, des « résines ». Le génie égyptien voit là à l’œuvre une présence divine.

« Le parfum de la résine et la résine elle-même sont des dieux qui, confondus avec la divinité, résidaient aussi dans l’œil d’Horus. »

Dans la langue arabe, le mot « œil » est le même que le mot « source ». Dans la culture du désert, l’humeur vitrée que contient le globe oculaire est assimilée à une eau pure, une eau qui permet de voir. L’eau de l’œil est la source de la vision.

Ce qui importe aux anciens Égyptiens va bien au-delà de l’eau, de l’œil et de la vision. La « résine » exhalée par le mort, son parfum, l’onctuosité de ce « jus », de cette humeur, et son odeur, sont eux-mêmes des « dieux ». On en déduit que c’est l’action même de la transcendance divine qui est approchée par ces métaphores.

Le souffle, la respiration, l’odeur, la sécrétion, le parfum n’ont rien de visible. Nous sommes dans l’invisible, dans l’impalpable. L’œil ne voit pas le souffle, il voit pas l’invisible. Il ne voit pas ce qui est caché et encore moins ce qu’il cache.

« L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes ».

Cette image transcende les époques, les âges, les civilisations, les religions.

« L’œil d’Horus te cachait dans ses larmes, et son parfum vient vers toi, Ammon-Râ, seigneur de Karnak, il s’élève vers toi parmi les Dieux. Parfum divin, deux fois bon, élève-toi comme un Dieu. »

La vision la plus sublime n’est qu’un bref avant-goût. Elle n’est pas la fin du voyage. Le goût des larmes cachent encore le Dieu. Bien plus loin, au-delà des images, au-delà de la saveur amère ou douce, s’élève en silence le parfum du Dieu. Et ce parfum de l’âme est encore un Dieu, qui annonce le Dieu caché, Ammon.

Une nuit de silex

 

Visionnaire, mystique, « théosophe », inventeur de mythes grandioses sur l’origine du monde, Jacob Boehme a eu une énorme influence en Allemagne, en particulier sur la formation de la métaphysique idéaliste. Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schelling s’en sont inspirés. On l’a surnommé Philosophus Teutonicus, le « philosophe teuton ».

Boehme avait un sentiment aigu de l’existence du mal dans le monde. Il pensait par oppositions, par antithèses et antinomies. Chaque chose se constitue, et ne peut se révéler, que par une autre qui lui résiste: la lumière par les ténèbres, le bien par le mal, l’esprit par la matière. Dieu est Amour et il est aussi Colère, Courroux.

C’était là un tour d’esprit qui peut faire penser à une influence gnostique. Mais Boehme n’était pas gnostique; il ne divinisa pas le Mal, opposé à un Dieu Bon. Le Mal fait mystérieusement partie de la volonté de Dieu, mais il n’est pas Dieu.

« Le Mal n’est possible que parce qu’il existe en Dieu quelque chose qui n’est pas Dieu, parce qu’il existe en Dieu une volonté sombre », résume Nicolas Berdiaev, à propos des idées de Boehme.

Boehme situe cette « volonté sombre » dans l’Ungrund, le « sans-fond », l’abîme, l’abysse.

C’est parce que cette « volonté sombre » existe dans le « sans-fond » que le Mal n’est pas déterminant, qu’il n’est pas tout-puissant.

C’est parce que cette volonté sombre est au-delà de tout « fond » que toujours la liberté est possible.

Croire en la liberté absolue était parfaitement contradictoire avec la culture luthérienne, dominante en Allemagne au début du 17ème siècle.

Luther avait écrit contre Érasme le célèbre Du serf-arbitre. Il prônait l’absolue prédétermination de toutes choses et de toutes âmes par Dieu.

Boehme rejeta entièrement l’idée de prédestination. Il était prêt à renoncer à l’omniscience et à l’omnipotence de Dieu à seule fin de rendre possible la liberté de l’homme. Il fut en conséquence quelque peu persécuté par les luthériens de son époque pour ses idées.

Mais il n’en avait cure. Il avait « vu » l’Ungrund, le sans-fond.

Dans l’introduction à sa traduction de l’œuvre majeure de Jacob Boehme, Mysterium Magnum, Nicolas Berdiaev cite un poème d’Angelus Silesius qui résume bien l’homme Boehme :

Le poisson vit dans l’eau, la plante dans la terre,

L’oiseau dans le ciel, le soleil au firmament,

La salamandre devait prendre naissance dans le feu,

Et Jacob Boehme trouve dans le Cœur de Dieu son élément.

Le « Cœur de Dieu » est une métaphore extrême qui peut sembler hors de portée de quelque compréhension que ce soit. Mais les métaphores de l’Abîme, de l’Abysse, du Sans-Fond, ou de l’Ungrund, sont tout aussi excessives, rapportées à la finitude du cerveau humain.

Que visent-elles à exprimer ? Elles visent un mystère profond, sombre, insondable, indéfini et indéterminé, un état des origines, un état qui précède l’apparition même de l’être.

Elles visent à dire, – folie de l’espérance placée dans le langage –, ce qui est avant le temps, ce qui est avant l’avènement du monde – et avant le mal.

Elles visent à dire là où réside la source libre, sans origine, sans raison et sans pourquoi, – mais pas sans souffrance –, de la liberté.

La plongée de Boehme dans l’Abysse est un pari fou. Celui de comprendre l’idée de libre et infinie volonté de la Divinité. De comprendre une volonté qui n’est pas née de Quelque Chose. Une volonté qui vit par elle-même, que rien ne peut saisir.

Une volonté « sombre », – parce qu’elle est née dans un « chaos » originel, qui est sa source, la racine de sa nature.

La leçon de Boehme, bien qu’elle semble incroyable, mérite plus qu’un regard en passant. Elle se résume à ceci : l’être se fonde dans un abîme de liberté.

Lucrèce avait déjà dit quelque chose de ce genre. Le clinamen fait office d’absolu Indéterminé.

Mais le clinamen n’est pas une substance, il fait partie des causes et des structures du monde.

Boehme est le premier à voir la liberté comme substance primordiale, comme substance divine.

Il est aussi le premier à la voir à l’œuvre dans les Ténèbres, à la voir à l’œuvre dans le Néant dont elle est tissée.

Il est le premier à la voir dans les ténèbres, quand apparaît l’éclair. La lumière apparaît avant tout « libre », avant même que la majesté emplisse le monde.

Dans son Mysterium Magnum, Boehme explique ce qu’il entend par liberté :

« L’entendement dira : Si l’homme possède une volonté libre, Dieu n’est pas omnipotent sur lui, en sorte qu’il puisse faire de lui ce qu’il lui plaît. La libre volonté ne connaît pas de commencement non plus que de motif, elle n’est saisie en rien ou formée par rien : Elle est sa propre origine issue du Verbe de la force divine, de l’amour et de la colère de Dieu ; elle se forme dans sa propre volonté elle-même un principe qui lui serve de siège, elle s’engendre dans le premier principe pour devenir feu et lumière ; sa véritable origine se place dans le néant, là où le Néant, sous forme de Δ/ , ou si l’on veut développer cette figure, d’A.o.vi, s’introduit en une envie de contemplation ; et l’envie se transforme en volonté et la volonté en désir et le désir en essence. »

Ce texte est dense et difficile. Il faut faire un effort. Poursuivons.

« Or, l’intelligence éternelle, en tant que Dieu, est le juge de l’essence ; si l’envie (qui se détourne de lui) s’est introduite en une mauvaise essence, elle juge l’essence et la condamne à rentrer en son principe ; dans quelque énergie ou propriété ou dans quelque être que l’envie se soit introduite à partir du Δ/ effacé en un principe, dans ceux-ci la volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif.

L’indéterminé juge ce qui s’introduit dans un motif et sépare le bon qui s’est introduit dans un bon être en Bon, c’est-à-dire l’amour divin, et le Mauvais (qui s’est introduit en un être mauvais et s’est institué et formé à partir d’un principe central en mauvais esprit et mauvaise volonté) dans sa colère et son courroux. »ii

Dans la traduction anglaise, l’avant-dernière phrase (« La volonté libre éternelle et générale le confirme, laquelle est l’immotivation, et la cause de tout motif ») est rendue ainsi:

« The universall Eternall free-will which is the Abysse, and Cause of all Bysse, doth confirm and settle it. The Abyssal judgeth That which doth introduce it selfe into Bysse. »

Dans l’original allemand (Jacob Böhme, Mysterium Magnum oder Erklärung über das Erste Buch Mosis. Gebruckt den Liebhabern. Anno MDCXL 1640). (NB : J’ai retranscrit le texte tel que présenté dans cette édition, y compris les substantifs sans majuscules.):

« Der allgemeine Ewige freye Wille, welcher ist der ungrunde und unsache alles grundes. Das ungründliche ureheiler das jenige das sich in grunde einführet. »

L’Un-Grund se traduit en anglais par un mot tiré du grec, « A-Bysse », avec l’a privatif accolé à la « Bysse », du grec buthos, profond.

L’Un-Grund, le Sans-Fond est la Cause libre, éternelle, de toute « Bysse » possible, de tout « fond » ultérieur, de toute profondeur, de toute origine, de toute raison, de tout motif.

Le Sans-Fond est la libre Cause de toutes les causes.

Dans cette liberté sans-fond, absolue, sommeille la « volonté sombre », celle qui est aussi, entre autres, la cause du Mal.

Mais pourquoi une « volonté sombre » réside-t-elle au sein du Néant primordial, dans les profondeurs abyssales ?

La volonté sombre est la condition de la liberté.

La liberté s’origine éternellement du choc chaotique de la volonté sombre et de l’éclair divin.

La liberté, tissée de néant, se constitue librement comme origine, comme substance abyssale.

Libre, elle s’érige, et s’élève librement contre la volonté sombre, comme un feu infini jaillit d’une nuit de silex.

iBoehme use de cette abréviation pour signifier le monogramme de « Jéhovah »

ii J. Boehme, Mysterium Magnum, ch. 26, § 53-55. Trad. N. Berdiaev. Paris, Aubier, 1945

Ils rêvaient de connaître les esprits de l’Occident et de l’Orient

 

N. n’est personne en particulier. N. est tout le monde. C’est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon, le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même.

Tous doivent en passer par là : la porte de la mort.

N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s’adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta tuau avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

Au même moment, la prière des officiants qui accompagnent la cérémonie s’élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l’Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l’âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n’est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »i

Le « Grand papyrus égyptien » de la Bibliothèque Vaticane donne une idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d’une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », et de la « transformation lumineuse de l’âme ».

Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres. Chacun correspondant à une prière adaptée à une action particulière en faveur de l’âme du défunt. Ils forment par leur ensemble une subtile gradation, traduisant les étapes du voyage de l’âme dans la mort:

« Prendre la forme de l’épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S’asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l’Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l’Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l’Orient » (Ch. 109).

Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

L’égyptologie, science évolutive, a proposé des idées directrices pour se repérer dans ce monde ancien:

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.
  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.
  3. Le défunt N. peut entreprendre un long voyage spirituel comportant plus d’une centaines d’étapes distinctes et successives.
  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n’est que l’une de ces nombreuses étapes, et elle n’est pas la plus élevée. Les étapes finales comprennent la connaissance des esprits de l’Occident, puis celle des esprits de l’Orient.

En essence, la religion de l’Égypte ancienne est généreuse, ouverte à tous. Elle promet après la mort un grand voyage de l’âme, décrit par avance, pour le bénéfice des vivants avec un grand luxe de détails.

Par contraste, les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l’islam, ont peu de choses à dire sur ce qui attend l’âme après la mort.

Par contraste, et devant ce vide, des poètes d’époques différentes, comme Homère, Virgile ou Dante ont voulu suppléer à la demande latente.

Aujourd’hui, la « modernité » n’a que faire de ces aspirations anciennes, de ces descriptions imagées.

La mort ne fait plus rêver, sauf peut-être les « djihadistes » qui ont soixante dix rêves, toujours le même…

Il y a cinquante-cinq siècles, les futurs défunts ne songeaient pas au nombre des vierges du Paradis.

Ils rêvaient de « connaître les esprits de l’Occident et de l’Orient ».

i Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888

La force de la douceur et l’unique liqueur

 

On répète souvent que la civilisation de l’Égypte ancienne était centrée sur la mort. Moins connu est son profond penchant pour l’amour. En témoigne le Papyrus de Turin, qui contient un recueil de poèmes amoureux, de facture originale. Trois arbres prennent successivement la parole pour chanter l’amour des amants.

C’est le vieux sycomore qui commence. « Mes graines sont l’image de ses dents, mon port est comme ses seins. Je demeure en tout temps, quand la sœur s’ébattait [sous mes rameaux] avec son frère, ivres de vins et de liqueurs, ruisselant d’huile fine, parfumée. Tous passent – sauf moi, dans le verger (…) »

Ensuite le figuier « ouvre la bouche et son feuillage vient dire : « Je viens vers une maîtresse – qui certes est une reine comme moi – et n’est pas une esclave. Moi donc je suis le serviteur, prisonnier de la bien-aimée ; elle m’a fait mettre dans son parc ; elle ne m’a pas donné d’eau, mais le jour où je bois, mon ventre ne s’emplit pas d’une vulgaire eau d’outre. (…) ».

Enfin « le petit sycomore, qu’elle a planté de sa main, ouvre la bouche pour parler. Ses accents sont doux comme une liqueur miellée – d’un miel excellent ; ses touffes sont gracieuses, fleuries, chargées de baies et de graines – plus rouges que la cornaline ; ses feuilles sont bariolées comme de l’agate. Son bois est de la couleur du jaspe vert. Ses graines sont comme les tamaris. Son ombre est fraîche et éventée de brise (…). Allons passer chaque jour dans le bonheur, matin après matin, assise à mon ombre (…) Si elle lève son voile sous moi – la sœur pendant sa promenade, moi j’ai le sein fermé et ne dis point ce que je vois – non plus que ce qu’ils disent. » (Trad. G. Maspéro. Études égyptiennes, tome I, 1886).

Le Papyrus Harris n° 500 a préservé un chant d’amour poétique, passionné, puissant, précis, percutant :

« Ton amour pénètre en mon sein de même que le vin se répand dans l’eau, de même que le parfum s’amalgame à la gomme, de même que le lait se mêle au miel ; tu te presses d’accourir pour voir ta sœur comme la cavale qui aperçoit l’étalon, comme l’épervier (…). Le ventre de ma sœur est un champ de boutons de lotus, sa mamelle est une boule de parfums, son front est une plaque de bois de cyprès (…) Je n’ai point pitié de ton amour. Ma baie de loup, qui engendre ton ivresse, je ne la jetterai point pour qu’on l’écrase à la Veillée de l’Inondation, en Syrie avec des bâtons de cyprès,, en Éthiopie avec des branches de palmier, dans les hauteurs avec des branches de tamaris, dans les plaines avec des tiges de soucher. Je n’écouterai pas les conseils de ceux qui veulent que je rejette ce qui fait l’objet de mon désir (…) »

« Que ma sœur soit pendant la nuit comme la source vive dont les myrtes sont semblables à Phtah, les nymphéas semblables à Sokhit, les lotus bleus semblables à Aditi, les [lotus roses] semblables à Nofritoum (…) La villa de ma sœur a son bassin juste devant la porte de la maison : l’huis s’ouvre, et ma sœur sort en colère. Que je devienne portier afin qu’elle me donne des ordres et que j’entende sa voix (…). »

Afin de comparer en quelque sorte le génie d’Israël avec celui de l’Égypte ancienne, j’aimerais citer ici quelques extraits du Cantique des Cantiques. Ce célèbre texte a été composé vers le 5ème ou le 4ème siècle avant J.-C., soit sept ou huit siècles après les poèmes d’amour égyptiens que l’on vient de citer.

Quelques versets du Cantique offrent des correspondances subliminales avec les poèmes égyptiens.

« L’arôme de tes parfums est exquis ; ton nom est une huile qui s’épanche. » Ct 1,3

« Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins. » Ct 1,13

« Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès. » Ct 1,16-17

« Qu’est-ce là qui monte du désert, comme une colonne de fumée, vapeur de myrrhe et d’encens et de tous parfums exotiques ? » Ct 3, 6

« Tes dents, un troupeau de brebis à tondre qui remontent du bain. Chacune a sa jumelle et nulle n’en est privée. » Ct 4,2

« Tes lèvres, ô fiancée, distillent le miel vierge. Le miel et le lait sont sous ta langue ; et le parfum de tes vêtements est comme le parfum du Liban. Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée ; un jardin bien clos, une source scellée.» Ct 4,11-12

« J’entre dans mon jardin, ma sœur, ô fiancée, je récolte ma myrrhe et mon baume, je mange mon miel et mon rayon, je bois mon vin et mon lait. » Ct 5,1

« Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. J’ai dit : je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisins, le parfum de ton souffle, celui des pommes. » Ct 7,8-9

On est frappé par la fréquence de mots similaires, dans le texte égyptien et dans le texte hébreu : Sœur, sein, source, jardin, parfum, myrrhe, cyprès, palmier, dents, vin, lait, miel, huile, brise.

Peut-être  dira-t-on, pour minimiser les implications de telles ressemblances, que ces mots appartiennent au vocabulaire universel de l’amour ?

Ces mots appartiennent surtout à une aire culturelle et géographique qui s’étend du Nil au Tigre. Ils font partie d’une époque plusieurs fois millénaire où l’amour était parfum, douceur, goût.

Leçon irrésistible! La force de la douceur ! L’unique liqueur !

Du Dieu caché et du désespoir

 

L’idée d’un Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Dieu transcende toute conception. Aucune image ne peut le représenter. Le Saint des Saints est vide.

Les prophètes le répètent :

« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d’Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

Cette notion d’un Dieu caché n’était d’ailleurs pas spécifique au judaïsme, à l’époque assez tardive où celui-ci l’adopta. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception similaire du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n’est pas le Dieu, et il ne représente pas le Dieu : il n’est que le voile mystérieux qui cache le Dieu.

Ceci est vrai des autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences multiples du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ».

Le Dieu Râ est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de sa brillante apparence.

Râ n’est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l’interpréter fautivement. Le disque solaire n’est que son symbole. Le Dieu réside derrière l’abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il faut lire la prière d’adoration d’Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu’on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d’Abraham de la ville d’Ur en Chaldée…

Voici les invocations de cette prière d’adoration :

« Salut à toi, l’Unique qui s’est formé.

Vaste est sa largeur, il n’a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s’enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l’Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Le nom Uraeus, que l’on trouve dans ce texte comme épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l’original égyptien Aarar, qui désigne l’aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations témoignent d’une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d’insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, est un paradigme universel.

Des hommes d’antique religion, dans les profondeurs du temps, ont passé des millénaires à méditer sur le mystère, à se confronter à la permanence du secret, à inventer des métaphores pour parler d’un Dieu indicible, ineffable.

Cette foi première prépara l’efflorescence plus tardive ce qu’il est convenu d’appeler le « monothéisme », dans son sens strict.

Mais il vaut le peine de chercher à remonter toujours plus haut, toujours plus loin. Les prières des temps anciens, d’où sont-elles venues ? Qui les a conçues ?

Qui a formulé ces mots dont le Papyrus Harris nous transmet la mémoire:

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n’est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »i

Ce qui touche dans ces courtes phrases, c’est leur simplicité, « biblique », avant l’heure. Mots simples, humbles, pour traiter de hauts mystères.

Des prémonitions, des images fusent. L’« éclat » du Dieu n’est qu’« un voile de lumière ». On pense irrésistiblement à d’autres visions, celle du buisson ardent, ou celle des shamans.

Moïse, élevé à la cour des Pharaons, a peut-être pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dans laquelle il avait été élevé. Personne n’a le monopole des mystères. Ce qui importe, c’est que d’âge en âge, des hommes d’exception ont vu cette lumière, et que cela a transformé leur vie et celle de ceux qui les ont suivis.

L’humanité a accumulé pendant des millénaires une riche expérience des limites, elle a frôlé un terrain sacré, elle a perçu l’existence d’un mystère inouï. Quelques hommes et femmes ont pu, par moments, lever un coin du voile, apercevoir comme à travers un songe la brillance insoutenable d’une lumière intraduisible.

Il faut considérer à la fois l’ancienneté de la tradition, la profondeur des implications, la vivacité de l’expérience, pour ceux qui la firent. Ce fait anthropologique général, universel, massif, pluri-millénaire, ancré dans l’âme humaine au fin fond du cortex, comment concevoir qu’il ne relie pas mieux les hommes de foi entre eux, aujourd’hui dispersés entre des points cardinaux secondaires ?

Comment justifier le spectacle des haines religieuses, la désolation de la violence absurde et la prolifération du désespoir ?

iPapyrus Harris, Ch. V

Un Osiris juif

 

Le Dieu Osiris est mort assassiné par son frère Seth, lequel le découpe ensuite en morceaux, qu’il répartit dans toute l’Égypte. Le papyrus Jumilhac dit que la tête était à Abydos, les mâchoires en Haute Égypte, les intestins à Pithom, les poumons à Béhemet du Delta, le phallus à Mendès, les deux jambes à Iakémet, les doigts dans les 13ème et 14ème nomes, un bras dans le 20ème nome et le cœur à Athribis du Delta.

Plutarque, qui raconte plus tardivement l’histoire d’Osiris, donne une répartition différente. L’important c’est qu’Osiris, Dieu mort et ressuscité, incarne le cœur de la croyance des Égyptiens anciens en la résurrection des morts et en la vie éternelle.

L’idée d’un Dieu mort et ressuscité est un paradigme, dont on ne peut s’empêcher d’apprécier l’analogie avec la figure de Jésus Christ, Dieu crucifié et ressuscité.

Plusieurs papyrus précieux racontent la saga du Dieu Osiris, ses nombreuses péripéties. Meurtres, ruses, trahisons, transformations magiques abondent. Les lire aujourd’hui, dans une époque à la fois désenchantée et avide de passions religieuses dévoyées, peut se concevoir comme une plongée plusieurs millénaires en arrière, une plongée dans l’aube d’un sentiment naissant, profondément religieux, dans toutes les acceptions de ce terme ambigu.

Le papyrus Jumilhac, conservé à Paris, raconte la vengeance du fils d’Osiris, Anubis, qui s’est lancé à la poursuite de Seth, l’assassin de son père. Seth, se sachant menacé, prend la forme d’Anubis lui-même, pour tenter de brouiller les pistes, avant de prendre bien d’autres formes encore.

« Alors Imakhouemânkh marcha à la tête des dieux qui veillent sur Osiris ; il trouva Demib et lui coupa la tête, si bien qu’il fut oint de son [sang]. [Seth] vint à sa recherche, après s’être transformé en Anubis (…) Puis Isis dépeça Seth enfonçant ses dents dans son dos, et Thot prononça ses charmes contre lui. Rê dit alors : « Qu’on attribue ce siège au « Fatigué » ; comme il s’est régénéré ! Comme il est beau ! Et que Seth soit placé sous lui en qualité de siège. C’est juste, à cause du mal qu’il a fait à tous les membres d’Osiris. » (…) Mais Seth s’enfuit dans le désert et fit sa transformation en panthère de ce nome. Anubis, cependant, s’empara de lui, et Thot lut ses formules magiques contre lui, de nouveau. Aussi tomba-t-il à terre devant eux. Anubis le lia par les bras et les jambes et Seth fut consumé dans la flamme, de la tête aux pieds, dans tout son corps, à l’Est de la salle auguste. L’odeur de sa graisse ayant atteint le ciel, elle se répandit dans ce lieu magnifique, et Rê et les dieux la tinrent pour agréable. Puis Anubis fendit la peau de Seth, l’arracha et mit sa fourrure sur lui (…)

Seth fit sa transformation en Anubis afin que les portiers ne pussent pas le reconnaître (…) Anubis le poursuivit avec les dieux de sa suite, et le rejoignit. Mais Seth prenant l’aspect d’un taureau rendit sa forme méconnaissable. Anubis cependant le lia par les bras et les jambes, et lui coupa le phallus et les testicules (…)

Après quoi Anubis entra dans la Ouâbet pour vérifier l’état de son père, Osiris, et il le trouva sain et sauf, les chairs fermes et fraîches. Il se transforma en faucon, ouvrit ses ailes derrière son père Osiris, et derrière le vase qui contenait les humeurs de ce Dieu (…) il étendit les ailes en qualité de faucon pour voler grâce à elles, à la recherche de son propre œil, et il le rapporta intact à son maître. »

Seth se transforme sans cesse, en Anubis, puis en panthère, enfin en taureau. Mais Anubis l’emporte toujours, avec l’aide de Thot. Puis Seth est transformé en « siège » d’Osiris ou en « fourrure » d’Anubis. Mais c’est la transformation finale qui est la plus agréable au Dieu suprême, Rê : lorsque Seth est consumé en flammes, et en odeur de graisse, alors il se répand dans le Ciel magnifique.

Il est intéressant de comparer la transformation finale de Seth en flammes et en odeur à celle d’Anubis qui prend la forme du faucon. Ce faucon, Horus, est l’une des divinités les plus anciennes, les plus archaïques du panthéon égyptien. Il représente, dans le cadre osirien, le fils posthume d’Osiris et d’Isis, qui vole au-dessus de son père mort, à la recherche de son œil, et contribue à lui rendre la vie.

Le papyrus Jumilhac évoque la légende d’Horus en son chapitre XXI, et le compare à une vigne. « Quant au vignoble, c’est le cadre qui entoure les deux yeux pour les protéger ; quant au raisin, c’est la pupille de l’œil d’Horus ; quant au vin qu’on en fait, ce sont les larmes d’Horus. » i

Pas de comparaison sans raison ! La métaphore du vin représente les larmes du fils du Dieu Osiris, assimilé à une « vigne ». Comment ne pas penser au vin, symbolisant le sang du Christ, fils sacrifié du Dieu vivant ?

iXIV,14,15, Trad. Jacques Vandier.

Descente aux Enfers.

 

Assez rares, ceux qui sont descendus aux Enfers, et en sont revenus : Pythagore, Hénoch, Moïse, Orphée, Siosiri, Mithrobarzane, Énée. Jésus.i

Ils n’ont pas été très bavards sur ce qu’ils y ont vu. Les explorateurs de l’Hadès sont sans doute tenus de garder une certaine discrétion sur ce qu’ils ont pu découvrir dans l’Autre Monde.

Mais, en collationnant leurs témoignages, on peut tirer quelques leçons générales.

Tous ceux qui ont visité les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence vive et précoce. Un jour, ils descendent aux Enfers, font des découvertes, reviennent dans le monde, en une apothéose, et puis ils disparaissent à nouveau.

Il est tentant de faire l’hypothèse qu’ils se conforment, ce faisant, à un type, un paradigme.

Dans leur diversité, ces voyages infernaux se ressemblent essentiellement.

Il suffit d’en évoquer un, pour les retrouver tous.

La plus poétique de ces descentes aux Enfers fut peut-être celle d’Énée, narrée par Virgile.

Tout commence lors d’une visite d’Énée à Cumes, dans l’antre de la Sibylle. Celle-ci, grande prêtresse de Phébus et d’Hécate, s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et commence sa prière. « La prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste. Il veut descendre dans les Enfers. Il veut y revoir son père. C’est un privilège exorbitant, mais il en a la capacité. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. », dit-il.

La Sibylle répond qu’il est en fait aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est difficile, qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois, à l’aller et au retour.

Énée et Sibylle s’enfoncent alors dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. »

Énée l’interroge, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Malgré cela, les âmes connaissent craintes, désirs, douleurs, joies, et elles restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, quand la vie les quitte.

Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que l’âme retrouve un jour sa pureté, l’étincelle initiale du feu qui lui a été accordé.

Anchise décrit avec précision le destin qui attend les descendants d’Énée et ce que va devenir Rome. Tout est dit.

Sans transition, le retour à la lumière se fait, presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ».

C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

Énée revient sur terre et il fonde Rome.

Qui peut en dire autant ?

i Pour les détails, se rapporter respectivement à la katabase pythagoricienne ; à la vision de Hénoch ; au voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch ; à la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron ; à celle de Siosiri à l’Amanthès ; à celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie ; et à celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

Un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen

 

Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont d’excellents exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe de cette ville, et sensibles à des idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à l’époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse.

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors.

Les Pharisiens croyaient à la résurrection des morts, tout comme Rabbi Joshua ben Youssef, plus connu sous le nom de Jésus, qui ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », et les traitant de « sépulcres blanchis ».

Les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, étaient des « Vieux-Croyants » et ils niaient quant à eux la résurrection.

L’idée de la résurrection n’était pas juive. Elle était répandue dans l’hellénisme, le pythagorisme, avec la palingénésie et la métempsycose. Tout cela prenait sa source dans un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », commente Isidore Lévyi.

Le judaïsme pharisien a adapté et modifié les concepts de résurrection et de palingénésie. Il conçoit la résurrection non comme une possibilité offerte aux âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte du judaïsme, ils sont appelés Hassa’im, les « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. »ii.

Ce sont aussi des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » iii

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux…

Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : Pythagore et Jésus savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs d’entre elles, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, et Salomé. Ce fait est en soi extrêmement remarquable, si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu antérieurement un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier les idées de Moïse et de Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions de points de vue.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse.

I. Lévy interprète ce qu’il appelle « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » de cette façon : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. »iv

Tout cela sonne curieusement au XXIème siècle, habitué aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations.

Un Jésus, rabbin décrié, condamné comme « roi des Juifs », réapparaît maintenant dans la conscience collective comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, la leçon est nette : l’essentiel de cette religion sortie de Palestine, le christianisme, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

Plus juif ou moins juif, qu’indo-européen ?

Peu importe. Il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, – transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

i in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

ii Bellum II, VIII, 5, §132

iii Bell. II, VIII, §155-157

ivIn Op.cit.

Moïse descend aux Enfers et Zoroastre dans le sein virginal

 

Les anges « tremblèrent » quand Moïse monta au ciel, écrit Baruch Ben Neriah dans son Apocalypse.

« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi, lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »i

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur de l’Apocalypse de Baruch était un Juif maîtrisant la Haggadah, la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte montre aussi des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou.

Dans les chapitres 11 à 16, l’archange Michel a un rôle de médiateur entre Dieu et les hommes, analogue à celui de Jésus.

Baruch a été sans doute exposé aux enseignements gnostiques et « orientaux ».

Aux premiers siècles de notre ère, les temps étaient en effet propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à ces influences venues d’ailleurs.

Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas.

Ces éléments ne correspondent pas au modèle biblique. Ils s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine.

On y trouve une description de la descente de Moïse aux Enfers, qui est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Égypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. »ii

La fusion multi-culturelle de ce genre de thèmes se manifeste par les fortes proximités et analogies entre les légendes de Pythagore et de Zoroastre, et les légendes attachées par la littérature juive à Moïse, aux « voyages dans l’Autre Monde » et aux « visions infernales » qu’elle rapporte.

Ces légendes et ces récits sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties.

Isidore Lévy en a fait la recension. Moïse est conduit à travers l’Éden et l’Enfer. Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne. Élie est mené par l’Ange. L’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie. Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

Ces similitudes trans-culturelles s’étendent aux visions divines et à la nature profonde de l’âme.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô.

James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte d’une manière détaillée la façon dont les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète. Ce récit n’est pas sans évoquer d’autres naissances virginales, rapportées par exemple dans la tradition chrétienne:

« Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien »iii.

L’être spirituel de Zoroastre possède deux éléments distincts, le Hravenô, qui est la partie la plus sublime, et même proprement divine, et le Frohar, principe immanent contenu dans le Haoma.

On peut en inférer que Hravenô et Frohar correspondent respectivement aux concepts grecs de Noos et de Psychè. « l’Intelligence » et à « l’âme ». Les équivalents hébreux seraient: Néphesh et Ruah.

Que ressort-il de ces comparaisons? Une intuition continue, s’étalant sur plusieurs milliers d’années, et couvrant une aire géographique allant du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour d’une même idée : celle de la « descente » sur terre d’un être « envoyé » par un Dieu, différemment nommé suivant les langues et les cultures.

i Baruch Ben Neriah, Apocalypse de Baruch . Ch. 59, 3-11. Texte écrit par peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

ii Isidore Lévy. La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

iiiJames Darmesteter, Le Zend Avesta, 1892-1893