
« Pour l’esprit, penser est la même chose qu’exister », affirme Plotin. Parménide avait déjà émis la même idée sous une forme un peu différente. Cependant Plotin en a tiré une conséquence originale, et fort moderne ‒ la précellence et la prééminence de l’inconscient sur la consciencei. L’esprit qui « pense » doit nécessairement « être » avant de percevoir, son existence doit être antérieure aux sensations et aux impressions qu’il reçoit de l’extérieur, puisque c’est dans l’esprit seulement, en tant qu’il « est », que peuvent venir s’imprimer les sensations. Il faut aussi qu’existe déjà dans l’esprit une intelligence en acte, qui soit antérieure aux impressions, pour pouvoir les accueillir, les interpréter et les « comprendre ». Cela implique qu’avant que quelque impression ne l’impressionne, il y avait déjà de la pensée dans l’esprit. De cela, on peut d’ailleurs avoir une intuition lorsque notre pensée se replie sur elle-même, lorsqu’elle se détache du monde et qu’elle prend son envol, librement. On voit alors que l’esprit existe par lui-même lorsqu’il revêt les formes de pures pensées, qui elles-mêmes existent en soi, et se développent par elles-mêmes, par leur propre force. On voit là qu’il y a une partie de notre esprit qui peut se comporter comme une sorte de miroir, dans lequel apparaissent des reflets émanant de la pure raison, c’est-à-dire d’un monde peuplé de pures « idées », différentes de la multiplicité des « choses ». Si ce miroir n’est point agité, s’il se tient tranquille, les reflets de la raison y seront d’autant plus visibles. Alors, l’intelligence et la raison se reconnaissent dans l’esprit, viennent y vivre; l’esprit a en lui une connaissance sensible du pouvoir de l’intelligence, il a comme une « conscience » de ses puissances. Mais cette conscience est partielle. Elle n’est pas permanente, ni essentielle à l’esprit. On en déduit que l’activité essentielle de la pensée n’est pas nécessairement consciente. En réalité, elle peut être dite « inconsciente ». Il arrive souvent, quand nous pensons, que nous réfléchissons ou que nous rêvons, que nous le fassions sans en avoir pleine conscience. On peut aussi se livrer à des actions décisives ou se consacrer à des méditations élevées, sans que nous en soyons toujours conscientii, sans que la conscience nous accompagne au moment même où nous agissons ou nous méditons. Quelqu’un qui lit n’a pas nécessairement conscience qu’il lit, même s’il a évidemment conscience de ce qu’il lit, et cela d’autant plus qu’il lit avec plus d’attention, qu’il est davantage immergé dans sa lecture. Celui qui agit avec courage, n’a pas conscience qu’il agit avec courage, au moment où il exécute son acte courageux. Nombreux sont les exemples analogues, qui distinguent le fait d’avoir conscience de certains actes ou de certaines pensées, sans toutefois être parfaitement conscients, au même moment, qu’on les fait ou qu’on les pense. De cette observation, on pourrait conclure, assez paradoxalement, que la conscience paraît affaiblir, en quelque sorte, l’acte ou la pensée qu’elle accompagne. Le fait d’être conscient d’un acte ou d’une pensée introduit une sorte de distance qui en modifie la nature, et même en diminue la puissance ou la vérité. On pourrait aussi en déduire, plus généralement, que la véritable vie, celle où s’épanouirait une énergie pure, serait une vie plus compacte, plus dense, ramassée dans son for intérieur, et donc quasi-inconsciente, et non pas diluée par des représentations ou des sensations extérieures, adventices, médiatisées par la « conscience ». On pourrait aussi en conclure que dans un tel état d’inconscience relative, les êtres parvenus à une sorte de sagesse détachée ont une vie plus vivante, plus intense, plus absolue.
Pour dénoter la « conscience », dans le chapitre des Ennéades que je viens d’évoquer, Plotin emploie le mot παρᾰκολουθησις [parakolouthèsis]. Il est intéressant d’en interroger l’étymologie. Ce mot vient en effet du verbe akolouthéô « accompagner, suivre; suivre par l’intelligence, comprendre », lequel vient lui-même du mot keleuthos « chemin, route ». La racine du mot keleuthos est kel– , »pousser, presser », qui a donné le verbe keleuô, « diriger vers; exhorter, encourager », et le verbe kellô, « pousser vers la terre, aborder, arriver au port ». Par exemple l’expression théôn keleutha se traduit littéralement par « les chemins des dieux », mais elle peut signifier aussi bien « les chemins qui mènent vers les dieux » que « la vie des dieux », c’est-à-dire « les chemins que les dieux suivent ».
Me repliant dans mon for intérieur, maintenant, je pense et j’imagine, par la magie des sens secrets dont l’étymologie nous garde la mémoire, que la vie des dieux pourrait consister en une infinie navigation dans des océans de pensées, des océans qui seraient du « penser » même, à l’état pur. Je songe que leurs pensées seraient aussi des sortes de ports, vers lesquels ils se « dirigeraient », des lieux où ils auraient la possibilité d’aborder, pour bientôt repartir vers d’autres mers et d’autres rivages. On retiendra, si l’on veut, de cette métaphore, que toute conscience, qu’elle soit divine ou humaine, est par nature océane, et que l’esprit ou l’âme doit apprendre à naviguer sur les mers infinies de ses propres puissances.
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i« Pourquoi l’esprit (noûs) et l’âme (psychè) n’agiraient-ils pas par eux-mêmes, puisqu’ils sont antérieurs à la sensation et à l’impression qu’on en reçoit? Il faut bien qu’il y ait un acte antérieur à cette impression, puisque, pour l’esprit, penser est la même chose qu’exister. » Plotin. Ennéades I, 4, 10
iiPlotin écrit: τὸ παρακολουθεῖν ἡμᾶς αὐταῖς οὐκ ἐχούσας (« Sans avoir conscience de nos pensées »). Ibid.






























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