
Selon la théorie du panpsychismei, plane dans l’univers entier une sorte de conscience diffuse, laquelle se manifeste à tous les niveaux de la réalité, à travers l’ensemble des phénomènes. L’une des variantes du panpsychisme est le cosmopsychisme, lequel affirme que le cosmos en tant que tel possède une proto-conscience propre. Le cosmopsychisme soutient que les phénomènes incarnés à l’échelle cosmique sont les formes phénoménales primordiales, et les plus fondamentales. Le cosmos est la réalité première, préalable à l’existence de toutes les formes de réalités qu’il contient en son sein. Le cosmos est donc « fondamental » en ce sens qu’il est ontologiquement antérieur à tout ce qu’il contient, et qu’il fonde l’existence de toutes les consciences, quant à elles individuelles, singulières, personnelles, et subsumées sous la proto-conscience cosmique. Cette proto-conscience est aussi « fondamentale » que le cosmos. Toutes les consciences émanent de la conscience cosmique, de la même manière que l’existence de tous les êtres concrets présents dans le cosmos dérivent du cosmos. Mais d’où vient le cosmos lui-même ? Et comment expliquer l’origine de la proto-conscience cosmique? Sans doute, est-ce le fait de quelque autre entité, plus fondamentale encore, émanant elle-même du chaos originaire,? Ce pourrait être, par exemple, cl « vide » qui était avant le cosmos. Dans la Théogonie d’Hésiode, c’est en effet le chaos (mot qui signifie « vide » en grec ancien) qui a engendré les dieux, les cieux et le reste du monde composant le cosmosii. L’origine de toute chose viendrait donc du « vide » primordial. Cette théorie n’est pas sans lien avec résonance avec les théories actuelle du vide quantique. Le niveau ultime de la réalité serait-il le « vide »? Pour répondre, il faudrait au moins s’entendre sur la notion de réalité ultime, et sur le sens donné au mot « vide ». Dans les théories dites « physicalistes », le niveau ultime de la réalité est physique. Ainsi, les théories de la microphysique sont censées être en mesure de décrire les propriétés et les comportements des particules fondamentales (au niveau subatomique), sur lesquelles tout ce qui constitue le monde réel est fondé. Les entités les plus fondamentales, ultimes, sont physiques, et par conséquent, toutes les réalités qui existent dans le monde réel sont, en dernière analyse, physiques. Selon cette forme de physicalisme, les particules subatomiques qui sont considérées comme fondamentales, ultimes, sont aussi censées incarner les ultimes propriétés phénoménales. Cependant, à ce type de physicalisme, objectivement réductionniste, le panpsychisme ajoute l’idée que le cosmos tout entier est stratifié en une infinité de niveaux de réalité et donc de conscience. Le physicien quantique David Bohm affirma par exemple que la conception de la physique qu’il avait formulée était « compatible avec une infinité de niveauxiii« . Le physicien Hans Dehmelt postula quant à lui l’idée d’une régression infinie des structures subatomiques et sub-électroniquesiv. Mais, à la différence du panpsychisme, le cosmopsychisme ne repose pas sur ce genre de décomposition et de régression à l’infini. Il postule l’existence a priori du cosmos, et lui attribue du même coup une protoconscience fondamentale, laquelle se situe au niveau le plus élevé de la réalité, alors que les entités microphysiques ultimes de la mécanique quantique, si elles existent réellement, se situeraient non au niveau supérieur de la réalité, mais à son niveau le plus inférieur, lequel serait alors censée être aussi le plus fondamental.
Une objection radicale au panpsychisme a été formulée de la manière suivante : les expériences phénoménales ordinaires se présentent comme fluides, continues et unifiées. Elles possèdent certes des aspects distincts, mais elles ont toutes une homogénéité sous-jacente, qui permet de les reconnaître, de les percevoir et même, le cas échéant, de les conceptualiser. Or, selon le panpsychisme, tous les éléments physiques ultimes incarnent des propriétés phénoménales ou proto-phénoménales, ne sont pas « fluides, continus et unifiés ». Ils sont stochastiques, quantiques et diversifiés. Comment peuvent-ils alors s’agréger en des ensembles hautement complexes et structurés d’atomes, puis de cellules cérébrales, puis de cerveaux conscients, puis de consciences singulières? Il est difficile d’expliquer comment les propriétés phénoménales ou proto-phénoménales d’entités microphysiques, par essence quantiques, peuvent se combiner pour aboutir au caractère homogène et « continu » des expériences phénoménales que nous avons dans la réalité quotidienne, et aussi dans la conscience que nous avons de ces expériences. Le cosmopsychisme a été présenté comme une tentative de répondre à cette objection. Contrairement aux hypothèses du panpsychisme sur une possible régression de la réalité jusqu’à ses niveaux les plus inférieurs, subatomiques, le cosmopsychisme considère que les expériences phénoménales dérivent de quelque chose de « plus grand » (la conscience cosmique) plutôt que de résulter de l’agrégat de quelque chose de « plus petit » (les propriétés phénoménales ou proto-phénoménales des entités physiques ultimes).
Mais une nouvelle objection peut alors être faite, contre le cosmopsychisme, cette fois. Comment des consciences individuelles, particulières, personnelles, peuvent-elles dériver, et toutes d’une façon unique et singulière, de la proto-conscience cosmique, immense et indifférenciée ?
On pourrait répondre à cela que la conscience cosmique ne doit pas être d’une essence totalement autre que celle des consciences individuelles, puisqu’elle les subsume. En tant que « consciences », elles doivent donc présenter des traits analogues, puisqu’elles partagent une même essence, celle de la conscience. Si nous nous appuyons sur cette analogie, pour fragile qu’elle puisse être, et si nous pouvons montrer que la conscience d’un individu ordinaire peut être divisée en éléments plus fondamentaux, nous pourrions alors avoir des raisons de penser que la conscience cosmique peut également être divisée en éléments plus fondamentaux. Quels seraient ces éléments fondamentaux de la conscience cosmique? On pourrait proposer l’hypothèse suivante. Peut-être la conscience cosmique est-elle une unité organique se formant progressivement à partir des formes phénoménales et proto-phénoménales constituées par l’ensemble des expériences de toutes les consciences individuelles?
Revenons au niveau biologique et neurologique. Le cerveau peut incarner des propriétés phénoménales parce qu’il possède la complexité structurelle adéquate. Si l’on estime que le degré de la complexité inhérente au cosmos pris dans sa totalité pourrait être comparable au degré de complexité structurelle propre au cerveau humain, alors on pourrait en inférer que chacune des consciences individuelles présentes dans le cosmos équivaut, en quelque sorte analogiquement, à chacune des cellules neuronales ou gliales d’un cerveau. Autrement dit, ce qu’un quark représente par rapport à une cellule neuronale, ou bien ce qu’une cellule neuronale représente par rapport au cerveau tout entier, pourrait être en un sens « analogue » à ce qu’une conscience individuelle représente par rapport au cosmos tout entier. Il faudrait sans doute vérifier les ordres de grandeur entre quarks, cellules neuronales et nombre de galaxies, pour voir si cette analogie peut être compatible avec les échelles observées. Mais ce n’est pas là l’essentiel. L’important, c’est la possibilité qu’existe une analogie fonctionnelle entre le microcosme et le macrocosme. Si c’est le cas, nos consciences individuelles fonctionnent-elles comme des sortes de quarks qui s’agiteraient au sein des cellules neuronales, elles-mêmes éléments d’un immense cerveau cosmique? Ou bien idée tout autre, mais au fond complémentaire : la moindre conscience vivante, unique, singulière, vit-elle sous l’influence discrète mais constante, d’une conscience cosmique, emplissant tous les mondes, mais se nourrissant aussi, en retour, de la vie de chacune des consciences qui la composent?
Il y a une autre idée possible, encore, celle d’une intrication extrêmement fine entre tous les innombrables niveaux de réalité, depuis le niveau subatomique jusqu’au niveau cosmique, d’une part, mais aussi depuis le niveau élémentaire des consciences vivantes, humaines ou non humaines, jusqu’aux divers niveaux divins, dont on peut présumer a priori qu’ils sont eux-mêmes infinis.
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iCf. Yujin Nagasawa, Khai Wager.Panpsychism and Priority Cosmopsychism, in G Brüntrup (ed.), Pansychism. Oxford University Press. 2015
iiHésiode. Théogonie: « Avant toutes choses fut Chaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympe et le Tartare sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, et puis Éros, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine. Et de Chaos naquirent Érèbe (les Ténèbres) et la noire Nyx (la Nuit). »
iiiBohm, David. Causality and Chance in Modern Physics. London, 1957.
ivDehmelt, Hans. “Triton, … Electron, … Cosmon…. An Infinite Regression?” Proceedings of the National Academy of Sciences 86.22, 1989






























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