Pollen, germen, Eden

L’idée de jardin concilie clôture et ouverture. Le promeneur, parvenu aux limites du jardin cultivé, découvre, surpris, un vaste paysage, non fermé aux regards, et réjoui de ces perspectives inattendues, se dit : « Haha ! »

Le jardin est un lieu de mystères, de puissances – la fertilisation, la croissance, la métamorphose. Le pollen, le germen, et l’Eden.

Pollens.

Les jardins naviguent. Ils sont comme des nefs, encloses, mais ils fendent aussi les océans de l’air et leurs vents. Ceints de murs, les jardins de tous les temps aspirent à l’intimité. Mais quels effluves! Leurs vents sont leurs voyages. Les pollens dérivent et fécondent la terre entière. Le jardin voyage par l’eau et par le vent. Ils sont arrosés d’ailleurs. L’eau vient les nourrir depuis des terres lointaines. Les vents et les insectes sont des messagers sans frontières. Errance des graines, des boutures, des parfums. Le jardin concentre, il élabore des sucs et des odeurs. Le jardin diffuse et distribue. C’est une métaphore du savoir mondial. La Toile est une sorte de jardin de Babel. On cultive son blog comme jadis son potager ou un parterre de fleurs.

Chaque herbe, chaque fleur de chaque territoire sont désormais reliées à la carte du monde. La correspondance entre le microcosme et le macrocosme n’est plus un délire romantique, elle est devenue une réalité physique, mentale, symbolique.

Le moindre centimètre carré a vocation à s’inscrire dans la carte des mondes. Les balises affectent d’une relation arbitraire toute parcelle de territoire à tout autre parcelle de savoir, et de pouvoir.

Le germen.

Les systèmes de production numérique possèdent une certaine analogie avec la nature des jardins. On peut générer (engendrer) des images grâce à quelques lignes de code. C’est une sorte de jardinage au moyen du langage. Le programme fonctionne comme une sorte d’ADN symbolique. On peut faire pousser des images dans des champs symboliques, des serres artificielles, prêtes à toutes les manipulations génétiques.

Il ne s’agit pas simplement de simuler la synthèse des plantes, mais leurs interactions, leurs croisements chromosomiques, leurs archéologies, leurs divagations imaginaires, leurs reconstructions putatives, leurs lois physiques poussées jusqu’à leur dernière logique, leurs dynamiques millénaires, leurs greffes et leurs mutations.

Le jardin virtuel est un jardin fait d’images et de langages. On y considère la nature comme un roman et les espèces y sont des phrases, proustiennes ou rimbaldiennes. Cette métaphore est bien double. On simule le végétal par le digital, d’un côté. On considère le nombre comme une nature, de l’autre. Double fécondation.

 

Eden.

Les jardins interagissent en permanence avec la nature, et passagèrement avec nous. A Byzance, on aimait mettre des automates dans les jardins. C’étaient des figures de bois animées par des courants d’eau. Au Japon, l’eau s’allie au bambou pour ponctuer le temps de coups secs. Madame de Staël rapporte que « souvent au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. »

Mais le jardin interagit aussi avec l’homme. Nous savons que lorsque l’on caresse une plante ou que l’on presse délicatement une feuille, ou un pétale, un potentiel électrique s’établit, qu’il est aisé de repérer et d’utiliser, pour alimenter des machineries ou des images, des simulateurs ou des écrans…

Maintenant que nous savons cela, les jardins d’Eden, leurs délices, semblent presque impossibles. Comment vivre au milieu de ces plantes hystériques? Comment cueillir la rose, quand on l’entend protester de toute la force de ses potentiels électriques?

Nous sommes un peu des jardins nous-mêmes, et nous sommes aussi notre propre jardinier. Nous germons, nous poussons, et nous semons nos pollens de par le monde. Nous sommes à la fois pomme et Eden, et la main, la dent et le serpent.

L’homme est une sorte de plante, que tout touche et que tout effleure. Il s’enfonce dans la terre comme une radicule avide. Il s’élance vers le ciel, il boit le soleil. Mais c’est une plante particulière : c’est une plante qui se plante elle-même, une plante qui se bouture et qui devient à son tour jardin. L’homme se contient lui-même, et il contient ce qui semble le contenir. Il est bien plus vaste que ses désirs, et que sa vision.

L’homme est aussi une sorte de pollen. Il erre. Il ne sait pas vraiment où il va, et quand il parvient aux frontières extrêmes de son jardin, et de sa vie, il découvre qu’il n’y a pas de haies, pas de clôtures, et que le regard peut s’emparer de tous les mondes. Peut-être, se dit-il, alors, avec étonnement : « Haha ! »

 

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