Le dépassement de la psyché


Peut-on ‘dépasser’ le monde ‘psychique’ dans lequel nous semblons être enfermés et rendus totalement dépendants de l’inconscient (comme l’affirme C.G. Jung) ?

Il y a plusieurs témoignages en ce sens qui valent d’être cités.

Paul de Tarse écrit: « On est semé corps psychique (σῶμα ψυχικόν), on ressuscite corps spirituel (σῶμα πνευματικόν). S’il y a un corps psychique, il y a aussi un corps spirituel. C’est ainsi qu’il est écrit : Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante (ψυχὴν ζῶσαν); le dernier Adam, esprit vivifiant (πνεῦμα ζῳοποιοῦν). Mais ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord ; c’est le psychique, puis le spirituel. »i

La référence au premier homme (Adam) vient de Gn 2,7 :

« Il souffla dans ses narines un souffle de vie (neshma hayyim), et l’homme (ha-adam) devint une âme vivante (néphesh hayah). »

Paul, Juif hellénisé, dit ‘esprit vivifiant’ (πνεῦμα ζῳοποιοῦν) pour traduire l’hébreu ‘âme vivante’ (néphesh hayah).

La nuance met en lumière le rôle de l’esprit — qui comme l’âme, ‘donne la vie’…

Dans une autre épître, Paul emploie le mot ‘esprit’ dans une très curieuse formule: ‘l’esprit de la pensée », et ce passage a été souvent repris par d’innombrables commentateurs. Je cite:

« Renouvelez-vous (ἀνανεοῦσθαι δὲ) en l’esprit de votre pensée (τῷ πνεύματι τοῦ νοὸς ὑμῶν), pour revêtir l’Homme Nouveau. »ii

Il me paraît significatif que Thérèse d’Avila use d’une expression analogue:

« Tout ce que je puis en dire et tout ce que j’en comprends, c’est que l’âme, ou mieux l’esprit de l’âme, devient une même chose avec Dieu »iii

On peut en déduire que la ‘pensée’ (noos), ou l’âme (psyché), possèdent une sorte d’ ‘esprit‘ propre (pneuma), indépendant, qui peut leur donner ‘vie’, et surtout les renouveler de l’intérieur.iv

Et cette ‘vie’ du noos, cette ‘vie’ de la pensée est comme un « vêtement », dont l’ ‘Homme Nouveau’peut se « revêtir »….

Maître Eckhart cite lui aussi le passage de Paul sur le ‘renouvellement dans l’esprit de la pensée’, et fait le commentaire suivant:

« Maintenant l’âme dit, comme la fiancée du Cantique : « Tous les sommets de la montagne je les ai escaladés, oui j’ai même été au-delà de mon moi impuissant, j’ai été jusqu ‘à la puissance obscure du Père éternel : là j’ai entendu sans bruit, j’ai vu sans lumière (…) Là mon cœur devint insondable, mon âme insensible, mon esprit sans forme et ma nature sans être. » v

Et ailleurs il ajoute qu’il faut être de « ceux qui sont tout à fait sortis d’eux-mêmes et qui jamais ne soupirent vers ce qui est à eux. »vi

Les mystiques, décidément, ont du goût pour l’anéantissement, le vide, le néant, le rien… Nada!

Nada! Mot rendu célèbre par St Jean de la Croix,…


« Pour parvenir à goûter tout

N’aie de goût pour rien.

Pour parvenir à être tout,

Ne cherche à être rien de rien.

Pour parvenir en tout au tout,

Tu dois te quitter totalement en tout ».vii

L’avancement ou le dépassement obéissent à des lois de mouvement paradoxales.

« Il y a des âmes qui, en repos et en tranquillité, avancent rapidement » viii

« Ne pas avancer c’est retourner en arrière »ix

« Ne pas reculer, c’est avancer »x

« Plus cette divine lumière de contemplation investit une âme simplement et purement, plus elle la plonge dans les ténèbres, et plus aussi elle la vide (…) Moins la lumière est simple et pure, moins elle dépouille l’âme et moins elle paraît obscure. » xi

C’est à ce prix qu’on obtient le « ravissement », « le vol spirituel », « les fiancailles spirituelles »xii, « le souffle d’un murmure », « la brise caressante »xiii… et aussi « l’extase » — qui cause à l’âme « frayeur et tremblement », « épouvante et dislocation des os »xiv

Thérèse d’Avila, pour parler des mêmes phénomènes, use d’une autre métaphore, celle du ver à soie:

« Le ver s’est développé, il commence à filer la soie et à construire la maison où il doit mourir »xv

« Meure, ensuite, meure notre ver à soie, comme l’autre, quand il a terminé l’ouvrage pour lequel il a été créé. Alors nous verrons Dieu, et nous nous trouverons aussi abîmées dans sa grandeur, que ce ver l’est dans sa coque. (…) Il meurt entièrement au monde, et se convertit en un beau papillon blanc ».xvi

La métaphore, comme il se doit, est filée jusqu’au bout de sa logique propre:

« Le ravissement, je l’appelle, moi, vol de l’esprit. »xvii

De ces expériences mystiques, il ressort que le véritable dépassement de soi exige le sacrifice de tout l’homme, la mort à soi-même.

Cette idée n’a rien de neuf, elle est en fait extrêmement ancienne.

On la trouve dans la plus ancienne religion du monde, le Véda, dont certaines traces mémorielles, orales et écrites,remontent il y a plus de six mille ans…

Dans le Véda, il y a cette intuition originaire que le Dieu suprême, le Seigneur des Créatures, Prajāpati, est lui-même le sacrifice.

« Puisqu’il est le sacrifice, Prajāpati est la première des victimes, et comme il est le premier des sacrifiants. Il faut qu’il s’immole pour permettre aux dieux d’accomplir les rites sauveurs. »xviii

« Prajāpati se donne lui-même aux dieux en guise de sacrifice ».xix

« Moi Dieu magnifique, le Feu divin,

le prêtre, Ministre du Sacrifice,

l’Offrant de l’oblation, Donneur suprême de trésors. »xx

Le sacrifiant védique opère le sacrifice, parce que le Seigneur suprême s’est offert lui-même en sacrifice pour ses créatures. En mimant le sacrifice du Dieu, il s’élève jusqu’au monde céleste et il se fait surhumain.

On trouve des échos de ce paradigme en Égypte avec le sacrifice et le démembrement d’Osiris et en Grèce avec celui de Dionysos.

Les anthropologues ont forgé à ce propos le concept d‘homophagie : la manducation de sa propre chair, ou par extension, la dévoration du Soi. L’homophagie consiste dans le contexte de l’anthropologie du sacrifice à s’incorporer une part du Dieu sacrifié, et dans le même temps à sacrifier son propre moi dans l’ekstasis pour faire place à la présence divine.

C’est là aussi un point commun entre la Bakhta shivaïte et les Bacchantes dionysiaques.

Bakkheuein et pratiquer la Bhakta c’est faire disparaître son moi en se résorbant dans la divinité.

« Les ascètes śivaïtes ont réellement parfois passé les limites : on a dit que certains ont vécu sur les terrains de crémation, se nourrissant des restes. Ce que faisant, ils imitaient les dieux. »xxi

L’idée du sacrifice divin n’est pas sans résonance avec les idées du christianisme (incarnation divine, sacrifice christique, résurrection, corps glorieux, communion avec le divin). Notons aussi l’étonnante anticipation (avec plusieurs millénaires d’avance) de l’idée de kénose christique incorporée dans le mythe védique. Après chaque acte de création Prajāpati se sent « vidé ».

« Quand il eut émis tous les êtres, Prajāpati pensa qu’il était vidé; il eut peur de la mort. »xxii

Faut-il supposer la prévalence et la persistance d’un mythe plurimillénaire , pluricultuel et pluriculturel du ‘sacrifice’, qui se révélerait alors être une sorte de constante anthropologique?

Pour le Véda, au commencement «est» le Sacrifice de Prajāpati qui donne la vie à l’Être et aux êtres. Le Sacrifice divin est l’acte primordial, fondateur, l’Acte qui fait être les êtres, les fait surgir du néant absolu, et est responsable de leur devenir, sans nécessiter un « Être » préalable duquel ils proviendraient.

Dans le Christianisme, « au commencement  » était le Verbe. Et le Verbe, incarné, se sacrifie lui aussi, non avant l’Histoire, mais au cœur de l’Histoire….

Dans ces deux visions, le tissu de l’univers est le sacrifice, l’acte qui produit tout ce qui est, et par lequel la réalité subsiste.

Prajāpati se sacrifie pour laisser place à la Création. Celle-ci le ‘dépasse’ en un sens, tout comme un nouveau-né dépasse ses parents.

Prajāpati se sacrifie, et par ce sacrifice il se dépasse, lui le Dieu, le Seigneur suprême. .Il se dépasse, et le sens de son propre sacrifice le dépasse aussi….

Le Christ se sacrifie pour la rédemption du monde, entaché du Péché originel. Son sacrifice dépasse le Mal et rédime les Créatures, pour les transformer par communion en « dieux ».

Le sens ultime de ces sacrifices divins ‘dépasse’ l’idée seule du sacrifice en tant que tel; ce dernier rend rend possible tous les mondes, et toutes leurs puissances…

Mais le mal est là, dans le monde, et il y a aussi l’échec de « l’humanisme ». Tout ça pour ça?

L’Homme qui doit son être au sacrifice du Dieu, en quoi peut-on le comparer au Dieu suprême, qui se sacrifie?

Qu’est-ce que l’Homme, cet humus, cet Adam, cette ‘terre rouge’, pour qu’un tel Dieu, si grand, si glorieux, se sacrifie pour lui?

i1 Co 15, 44-46

iiEph 4,23

iiiThérèse d’Avila. Le Château intérieur. Trad. Marcel Bouix. Éditions Payot, Paris, 1998, p.347

iv Là où l’hébreu emploie des mots comme neshmah, néphesh ou ruah, le grec distingue psyché, noos, pneuma et logos. Psyché = ‘souffle, respiration, haleine ; âme séparée d’un mort’ (racine *bhes, ‘souffler’) (Neshma, Nephesh). Pneuma (de pnéo ’souffler’) = ‘souffle, respiration, haleine, odeur’, et dans le NT , ‘esprit’ et ‘Esprit’ (Ruah). Noos = pensée, jugement. Logos = parole, raison (du verbe lego « rassembler, cueillir, choisir »

vMaître Eckhart. Sermons-Traités. Gallimard. 1987. p. 146

viMaître Eckhart. Sermons-Traités. Gallimard. 1987. p. 105

viiJean de la Croix. La montée du Carmel. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.563

viiiJean de la Croix. La montée du Carmel. Œuvres complètes. Cerf. 1990. Prologue, 7

ixJean de la Croix. La montée du Carmel, 1,11,5. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.619

xJean de la Croix. Vive flamme d’amour A, 3,41. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.1153

xiJean de la Croix. Nuit obscure, 2,8,2. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.995

xiiJean de la Croix. Cantique spirituel B, 14,2. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.1284

xiiiJean de la Croix. Cantique spirituel B, 14,18. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.1294

xivJean de la Croix. Cantique spirituel B, 14,18. Œuvres complètes. Cerf. 1990. p.1295

xvThérèse d’Avila.Le Château intérieur. Editions Payot, Paris, 1998, p.165

xviThérèse d’Avila.Le Château intérieur. Editions Payot, Paris, 1998, p.167

xviiThérèse d’Avila.Le Château intérieur. Editions Payot, Paris, 1998, p.253

xviiiSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. 1898, p.29

xixTaņḍya-Mahā-Brāhmaņa 7.2.1

xxRV, I,1,1

xxiBernard Sergenr. Le dieu fou.Essai sur les origines de Śiva et de Dionysos. Paris, Belles Lettres, 2016, p. 112

xxiiSatapatha-Brāhmaņa 10.4.2

Is the (real) Tradition the Talmud, the Kabbalah or the Zohar?


Alphonse-Louis Constant was a French clergyman and a controversial figure of occultism in the 19th century. As the author of an abundant work, he took the pen name Eliphas Levi, or Eliphas-Levi Zahed, which is a translation of his name into Hebrew. In 1862, he published Fables and Symbols, a work in which he analyzed the symbols of Pythagoras, the Apocryphal Gospels, and the Talmud. Here is one of these fables, « The Fakir and the Bramin », and its commentary, which are not unrelated to a certain topicality:

THE FAKIR AND THE BRAMIN.

Carrying an axe in his hand,

A fakir meets a bramin:

– Cursed son of Brama, I can still find you!

I love Eswara!

Confess before me that the master of heaven

Is the best of the gods,

And that I am his prophet,

Or I’ll split your head open!

– Strike, » replied the bramin,

I don’t love a god who makes you inhuman.

The gods do not murder anyone.

Believe or not that mine

Is more forgiving than yours:

But in his name, I forgive you.

SYMBOL – THE FAKIR AND THE BRAMIN.

« When the opposing forces do not balance each other, they destroy each other.

Unfair enthusiasm, religious or otherwise, causes the opposite enthusiasm through its excess.

That is why a famous diplomat was right when he said: ‘Never be zealous’.

That is why the great Master said: ‘Do good to your enemies and you will build fire on their heads’. It was not revenge by occult means that Christ wanted to teach, but the means to resist evil by learned and self-defense. Here is indicated and even revealed one of the greatest secrets of occult philosophy. »

Eliphas Lévi also made an interesting statement on the veil, a difficult subject admittedly, not unrelated to current events.

« Absconde faciem tuam et ora. Veil your face to pray.

This is the use of the Jews, who, in order to pray with more contemplation, wrap their heads in a veil which they call thalith. This veil originates from Egypt and resembles that of Isis. It means

that holy things must be hidden from the profane, and that everyone must only count on God for the secret thoughts of his heart. »

Finally, here is an extract from a small dialogue, quite lively, between an Israelite and Eliphas Levi.

Israelite: I am pleased to see that you are making cheap of the mistakes of Christianity.

Eliphas Levi: Yes, I suppose so, but it’s to defend the truths with more energy.

Israelite: What are the truths of Christianity?

Eliphas Levi: The same as those of the religion of Moses, plus the effective sacraments with faith, hope and charity.

Israelite: Plus idolatry, that is, worship that is due to God alone, given to a man and even to a piece of bread. The priest put in the place of God himself, and condemning the Israelites to hell, that is, the only worshippers of the true God and the heirs of his promise.

Eliphas Levi: No, children of your fathers ! we do not put anything in the place of God himself. Like you, we believe that his divinity is unique, immutable, spiritual and we do not confuse God with his creatures. We worship God in the humanity of Jesus Christ and not this humanity in the place of God.

There is a misunderstanding between you and us that has lasted for centuries and has caused much blood and tears to flow. The so-called Christians who persecuted you were fanatics and unholy people unworthy of the spirit of this Jesus who forgave by dying to those who crucified him and said: Forgive them, Father, for they know not what they do (…)

Israelite: I arrest you here and tell you that for us the Kabbalah is not authoritative. We no longer recognize her because she was desecrated and disfigured by the Samaritans and the Eastern Gnostics. Maimonides, one of the greatest lights of the synagogue, sees the Kabbalah as useless and dangerous; he does not want us to deal with it and wants us to stick to the symbol of which he himself formulated the thirteen articles, from the Sepher Torah, the prophets and the Talmud.

Eliphas Levi: Yes, but the Sepher Torah, the prophets and the Talmud are unintelligible without the Kabbalah. I will say more: these sacred books are the Kabbalah itself, written in hieroglyphics, that is, in allegorical images. The Scripture is a closed book without the tradition that explains it and the tradition is the Kabbalah.

Israelite: That’s what I deny, the tradition is the Talmud.

Eliphas Levi: Say that the Talmud is the veil of tradition, the tradition is the Zohar.

Israelite: Could you prove it?

Eliphas Levi: Yes, if you want to have the patience to hear me, because it would take a long time to reason.

Brief Comments on Ten God’s Names


Paulus Ricius, also known as Paulus Israelita, was a humanist and Kabbalist of Jewish origin, converted to Christianity in 1505. He is known for his contributions to « Christian Hebraism » and for his refutation of Jewish arguments against Christianity through Kabbalah. He was one of the architects of the ‘Christian Kabbalah’ . His work Sha’arei Orah – in Latin Portae lucis, the « Gates of Light », was a source of inspiration for comparable projects initiated by scholars such as Conrad Pellicanus or Guillaume Postel.

By consulting Ricius’ Artis Cabalisticae – Hoc est reconditae theologiae et philosophiae scriptorum (1587), as well as De Arcana Dei Providentia and Portae lucis, I found a list of ten names of God that is worth studying.

1. אדנּי Adonai – The Lord

2. אל חי El Hay – The One who Lives

3. Elohim Zabaoth – The God of the Armies

4. Adonai Zabaoth – The Lord of the Armies

5. יהוה YHVH – Yahweh

6. אלהים Elohim – God (literally: The Gods)

7. אל El – God

8. יהֹוִה The YHVH Tetragram, with Elohim’s vocalization:YeHoViH

9. יה Ioh – First and last letter from YHVH

10. אהיה Ehieh – « I am »

The order of these ten names of God is relatively (but not entirely) arbitrary. No hierarchy is possible or relevant in such a matter, one may assume. Let us note that Guillaume Postel, Thomas Aquinas and Paulus Ricius (and many other specialists) offered very different views on the Names to be retained and listed.

As a matter of principle, God’s Names should be considered to have equal value or status.

However, that does not mean that these Names convey the same meaning, the same weight or have the same value.

Almost two centuries after Ricius, Leibniz proposed thirteen names of God, based on God’s own statement to Moses in Ex. 34:6-7 (as already discussed in my blog The other Other) .

It is interesting, I think, to compare Ricius’ list and Leibniz’ one, with their differences, additions, and yawning gaps.

While comparing and weighing both approaches, one has to remember that the count made by Leibniz is indeed arbitrary, and the base for his reasoning quite fragile, though intellectually stimulating.

There is no certainty either that Paulus Ricius’ version of the ten Names may be more accurate.

We should not be too shy entering this field of questioning, either. What is here at stake is to look for some kind of heuristics, akin to serendipity, to help us, poor humans, in mapping our way around a very difficult subject.

For that matter, it may seem relevant to analyze the relationship between the ten names of God and the ten Sefirot, which are divine emanations.

Here is the list of Sefirot as declined in Latin by Paulus Ricius:

Corona. Prudentia. Sapientia. Pulchritudo. Fortitudo. Magnificentia. Fundamentum. Confessio. Victoria. Regnum.

The Hebrew names of Sefirot quoted in the Kabbalah are the following:

Keter (crown), Hokhma (wisdom), Bina (understanding), Hessed (mercy), Gevurah (discipline), Tiferet (beauty), Netzah (victory), Hod (splendour), Yesod (foundation), Malkuth (kingship).

The Sefirot names are organized in a figure, which evokes a kind of human body, very schematic, with corona for head, sapientia and prudentia as two eyes or two ears, fortitudo and magnificentia for both arms, pulchritudo for heart, confessio and victoria for both legs, fundamentum for ‘foundation’ (euphemism for anus) and regnum for sex.

It is certainly worth trying to meditate on possible equivalences or connections between the Sefirot and the ten Names of God, looking for analogies or anagogies :

CoronaKeter may be linked to ‘Adonai’. The Lord wears the only crownthat be. However, who anointed Him? And what this crown is made of? Gold or thorns?

PrudentiaBina may be linked to ‘YHVH’. God is prudent, and understanding. This is why He did not reveal the meaning of His Name, nor its vocalization.

SapientiaHokhma may be linked to ‘El Hay’. Wisdom is always alive in God.

PulchritudoTiferet may be linked to ‘Elohim’. The Scriptures mentions the beauty of the three Men ‘who were God’, meeting Abraham under the oak of Mamre.

FortitudoGevurah may be linked to ‘Adonai Zabaoth’. The ‘Lord of the Armies’ incarnates the essence of forceand discipline.

MagnificentiaHod may be linked to ‘Elohim Zabaoth’. How could the ‘God of the Hosts’ not embody magnificence in all its glory?

FundamentumYesod may be linked to ‘Ioh’. The Name Ioh incarnates the foundation of divinity, with its two fundamental letters.

ConfessioHessed may be linked to ‘Yehovih’. How can you get mercy without at least requesting it, by confessing your sins? The Tetragram YHVH intertwined with the vowels of Elohim is analogous to mercy penetrating the heart.

VictoriaNetzah may be linked to ‘El’. Only El, at the end of times, — or at the ‘extreme’ summit of His eternity –, will be victorious.

RegnumMalkuth may be linked to ‘Ehieh’. By saying « I am whom I will be », God establishes His reign once for all, for the present and the future.

Of course Kabbalah literature is rich in temptatives to link the sefirot to different Names of God.

For instance, just to give a glimpse of possible, acceptable, variations on the same theme, one may quote the following series of associations, that I found in the online literature on the subject.

I would like to note in passing that, after having forged the associations listed above, I discovered that two associations (out of ten) were similar in the list quoted below. I mention this only to show the power (and the limitations) of heuristic serendipity in this obscure arcane.

RegnumMalkuth linked to Adonaï ha Aretz, The Lord of the Earth.

FundamentumYesod linked to ‘Shaddaï El Haï (The Omnipotent Living God).

Magnificentia – Hod linked to Elohim Zabaoth (The God of Armies), — like we did (see above).

VictoriaNetzah linked to ‘YHVH Zabaoth (YHVH of the Hosts).

PulchritudoTiferet linked to ‘Aloah‘ (The Divinity).

FortitudoGevurah linked to ‘Elohim Gibor’ (The Strong God).

ConfessioHessed linked to ‘El‘ (God).

PrudentiaBina linked to ‘YHVH‘, — just like we did (see above).

SapientiaHokhma linked to ‘Iah‘ (another vocalization of the short Name ‘YH’)

CoronaKeter linked to ‘Eyeh‘ (‘I am’).

What can we learn from this sort of exercise?

We learn that all divine Names are ‘ living’ metaphors, which means that they ‘live’ and the may ‘die’.

But all these metaphors, in a way, are also (metaphorically) ‘gravid’, ‘pregnant’ with other, unheard of, new Names, yet to be born out of the most profound depths of language and of our souls.

The Divine Omnipotence vs. Contingency, Chance and Fortune


Tommaso Campanella (1568-1639), a Dominican monk, spent twenty-seven years of his life in prison where he was tortured for heresy. He wrote an abundant worki there after narrowly escaping the death penalty by posing as mad.

He said of Aristotle that he was « unholy », « a liar », « father of the Machiavellians », and « author of amazing errors ».

He said of himself: « I am the bell (campanella) that announces the new dawn. »

Campanella wanted to found a philosophical republic, « The Sun City », referring to Plato, Marcile Ficin and Thomas More.

In his Apology of Galileo, he describes the world as « a book in which eternal Wisdom wrote his own thoughts; it is the living temple in which she painted her actions and her own example (…) But we, souls attached to dead books and temples, copied from the living with many errors, interpose them between us and the divine teaching. » ii

Nature is the « manuscript of God ». It is necessary to look for « all ugliness and all evil ». They are « beauty masks ».

From the « living book » of nature, Man is the « epilogue ». Man can be compared to a « windowpane ».

He is a « spark of the infinite God ». He can reach the level of the « archetypal world » by means of ecstasy, – even if it is « denied by the stupidity of the Aristotelians ».

Through his immortal soul, man can escape the condition of other living beings, who are « like the worms in a belly or in a cheese ».

The characteristic of a good metaphor is that it can be followed ad libitum, and given unexpected directions.

If the world is a « book », many of its pages may be stained, incomplete, unreadable; other pages are simply missing, or have not even been written.

In other words, in this world made for « being », there are also many « non-being ». In this light, there is a lot of darkness. There is wisdom and a lot of ignorance; there is love and hatred.

Everything derives from a mixture of necessities and contingencies, destinies and chance, harmony and antagonisms.

But it is from this contingency and chance that the possibility of freedom is born for man.

Contingency, chance, fortune are defects inherent in the very texture of the world. From the beginning, all creation is affected by a « deficit » of being. Hence the rifts, the blindness, the gaps in the world.

However, it is in these gaps and blindness that man can find freedom.

Campanella’s theory (freedom through « lack of being ») was both revolutionary and « heretical » at the beginning of the 17th century.

It was difficult for the authorities to accept that contingency, chance, fortune could contradict the supposed manifestations of divine omnipotence and omniscience.

Contingency (contingentia) unnecessarily breaks the chain of necessity (necessitas) willed by God. It limits the power of causes, it denies the tyranny of determinism, it undoes the inflexible chain of causality.

Chance (casus) counters fatality (fatum), and « contradicts » what has been « predicted » (by God). In this way, he invalidates the idea of absolute, divine prescience.

Fortune (fortuna) thwarts universal harmony (harmonia). It thwarts world order and the will that drives it.

Thus are marked the necessary limits of necessity, and the constraints that are imposed even on divine power, knowledge and will.

Contingency, chance and fortune are all obstacles to divine « omnipotence », and therefore all openings to human « freedom ».

Subversive ideas!

If God is omnipotent and omniscient, how could He be limited in His power or prescience by contingency or chance?

If God wants universal harmony, how could His will be thwarted by the whims of fortune?

If God wants the necessary sequence of causes and effects, how can He tolerate contingency? How can His « omniscience » be compatible with the effects of chance?

Campanella replied that creation was drawn from nothing by God. It is therefore a combination of being and non-being. It comes from the Being, but its being « lacks being ». Contingency, chance and fortune are the concrete expressions of this lack, and the visible expression of the possible freedom of man.

Contingency, chance and fortune can be interpreted as providential figures of God’s absence in the world, as signs of his voluntary withdrawal, to leave man a responsibility in his creation.

This absence and withdrawal from God is reflected in the ideas of kenosis (S. Paul) and tsimtsum, (Kabbalah).

I will evoke these concepts in another article.

i Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,

ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella

The Metaphysics of the Lotus


In Biblical Hebrew, some letters of the alphabet can be swapped, i. e. replaced by phonetically close letters.

For example, the ninth letter, Teth, ט, corresponds to the t of the Latin alphabet. Teth means « snake » because of its shape. This letter can be switched with the sibilant ז (z) or צ (ts), and with the letter Taw, ת (th), which is the 22nd and last letter of the alphabet, and which means « writing sign ».

Permutation allows word games, which then generate other word games, giving rise to new meanings or altering those already known.

Let’s give an example.

The word תֵּבֵב, tevah, means « box », but also « ark ».

Noah built a tevah out of gopher wood (Gen 6:14).

And it was in a rush tevah that Moses, a newborn child, was placed (Ex. 2:3).

With the letter צ (ts), tevah gives tsavah, צָבָה, « to gather to fight », and again « to swell up ».

Noah’s Ark, by a slight shift of meaning, can thus embody a general assembly of the life forces fighting the flood. It also evokes a kind of belly that swells, as living beings destined to be saved penetrate into it…

By switching with the letters ז (z) and ט (t) things get tricky. The verb טָבַח tavaha has the meaning « to sacrifice, to kill cattle ». The word טַבָּח tabah means « the one who kills ». The verb זָבַח, zavaha, means « to cut, immolate, sacrifice » and the word זָבַח tavah: « victim, sacrifice ».

By simple permutation, the ark then evokes a huge oblation. We know now that this whole noachical affair turned out well. But the ark could have been shipwrecked. It would have been a disaster, the ultimate sacrifice: all the eggs of life in the same wooden basket.

We can also cut the last and weak letter of the word, ה. Then we get טָב, tav, « good », as in טָבְ אֵל « God is good ».

A rich assortment of meanings, convergent or contrary, through the magic of permutations. Language conducive to innuendoes, or even misunderstandings, depending on the attention, acuity available.

In Latin, it is the word arca that is supposed to translate tevah, and which gave in French « arche ». Arca means first of all « chest, wardrobe ». Hence the adjective arcanus, « hidden, secret », and the name arcanum, « secret », which is found with the French « arcane ».

Arca also means « coffin, prison, cell, cistern, tank ». But, strangely enough, it never means « ark ».

Arca refers to the verb arceo, « to contain, to confine, to retain ». But also: « to keep away, to divert, to spread ». This double meaning can well apply to Noah’s Ark.

Coerceo means « to contain, to repress ». Exerceo: « to tame, to exercise ». The adjective arctus, « locked, tightened, tightened » is part of the same family as is the verb arto, « tighten, press, reduce ».

« The world encloses (coercet) and encloses everything with its embrace (complexus) » said Ciceroi. Complexus is embracing, kissing, embracing. This word means ‘struggle’ as well as ‘love’, the hand-to-hand combat and the carnal embrace.

For anyone interested in the mysteries of the world, it is useful to start with the words that carry them, hide them and transport them.

These words are also like an arch, an arch of meaning, floating and precarious, through the flood of nonsense, or sometimes, a prison or a tomb.

To translate Tevah, the Septuagint translators chose to take a Greek word borrowed itself from Egyptian. They translated tevah by the word κιϐωτός, « cash register, box ». This word refers to κιϐώριον: « water lily flower », but also « cup », and even « tomb ». The word « ciborium » comes from there.

The word chosen by the Septuagint to embody both Noah’s Ark, the cradle of Moses and the Ark of the Covenant, then comes from a very ancient botanical and religious metaphor, the lotus flower (the « Egyptian water lily »).

The seeds of the sacred lotus hold the record for longevity (dormancy). A team of researchers successfully germinated a seed about 1,300 years old from the dry bed of an ancient lake in China.

Some words also germinate long after their dormancy.

In ancient Egypt (3500 BC), the lotus was a symbol of the creation of the world and an allegory of rebirth after death. The lotus flower was worthy to be offered to the God who had overcome death, Osiris.

In India, and also in China, the lotus is considered worthy of offering to the gods.

The lotus grows in the mud, which feeds it. It does not float on the water like the water lily, it emerges clearly out of the water. That is why it is an allegory of the resurrection.

The tevah floats on the flood. The lotus stands really above the water.

Times are changing. We now need a new Noah, and a new ark. This new ark will not just be a tevah (i.e. a big box). It will not just help a (very limited) subset of mankind to « float » in order to survive, like the old Noah’s Ark did.

This new ark will be more like a lotus, and it will help raise all of mankind above the water, like a wind of God did, a long time ago…

i « Mundus omnia complexu suo coercet et continet » (Nat. 2, 48).

« Je suis tombé dans le mystère » (Jung)


Jung affirme qu’il existe dans l’âme des choses qui ne sont pas faites par le moi, mais qui se font d’elles-mêmes et qui ont leur vie propre.i

« Tous mes écrits me furent imposés de l’intérieur. Ils naquirent sous la pression d’un destin. Ce que j’ai écrit m’a fondu dessus, du dedans de moi-même. J’ai prêté parole à l’esprit qui m’agitait ».ii

« En moi il y avait un daimon qui, en dernier ressort, a emporté la décision. Il me dominait, me dépassait ».iii

« J’ai fait l’expérience vivante que je devais abandonner l’idée de la souveraineté du moi. De fait, notre vie, jour après jour, dépasse de beaucoup les limites de notre conscience, et sans que nous le sachions, la vie de l’inconscient accompagne notre existence ».iv

L’inconscient est illimité, et il « dépasse » le conscient, qui lui reste nécessairement limité.

L’inconscient est illimité parce qu’il est un processus. Les rapports du moi à l’égard de l’inconscient et de ses contenus déclenchent une série d’évolutions, une métamorphose de la psyché, v une métanoïavi, littéralement une ‘conversion’, un ‘changement d’esprit’.

Seul l’inconscient est vraiment réel, — et le moi conscient manque de réalité, il est une sorte d’illusion.

« Notre existence inconsciente est l’existence réelle, et notre monde conscient est une espèce d’illusion ou une réalité apparente fabriquée en vue d’un certain but. »vii

Le mot ‘inconscient’ est un mot qui relève de la psychologie des profondeurs, mais ce qui importe c’est la ‘réalité’ que ce mot recouvre. Et notre compréhension de la réalité de l’ ‘inconscient’ change tout-à-fait d’échelle simplement par la magie d’une appellation ‘mythique’, si on l’appelle ‘Dieu’ par exemple.

« Je préfère le terme d’ ‘inconscient’ en sachant parfaitement que je pourrais aussi bien parler de ‘Dieu’ ou de ‘démon’, si je voulais m’exprimer de façon mythique. »viii

Si notre ‘inconscient’, traduit dans la langue des ‘mythes’ est ‘Dieu’ même, ce n’est pas l’idée de ‘Dieu’ qui s’en trouve diminuée, c’est bien plutôt la nature de notre ‘inconscient’ qui s’en trouve soudainement élevée à une hauteur prodigieuse.

Alors nous prenons conscience que notre ‘inconscient’ est comme ‘Dieu’ en nous. Et la vie de ‘Dieu’ en nous est aussi la vie (divine) du ‘mythe’ en nous. Et « seul un être mythique peut dépasser l’homme ».ix

« Ce n’est pas ‘Dieu’ qui est un mythe mais le mythe qui est la révélation d’une vie divine dans l’homme. Ce n’est pas nous qui inventons le mythe, c’est lui qui nous parle comme ‘Verbe de Dieu’.x« 

Jung est un « psychologue », et la science nouvelle qu’il a contribué à façonner, d’abord en compagnie de Freud, puis en s’éloignant de ce dernier, lui a apporté gloire, fortune et reconnaissance.

Pourtant , de son aveu même (un aveu qui d’ailleurs resta longtemps caché dans ses écrits non publiés de son vivant), la psychologie n’était pour lui qu’une simple préparation au mystère.

La psychologie ne peut jamais que s’efforcer de fournir des méthodes pour une première approche de celui-ci.

Tout ce qu’il importe vraiment de reconnaître reste inaccessible à la science de la ‘psyché’.

« La psyché ne peut s’élancer au-delà d’elle-même (…) Nous ne sommes pas en état de voir par-delà la psyché. Quoi qu’elle exprime sur elle-même, elle ne pourra jamais se dépasser. (…) Nous sommes désespérément enfermés dans un monde uniquement psychique. Pourtant nous avons assez de motifs pour supposer existant, par-delà ce voile, l’objet absolu mais incompris qui nous conditionne et nous influence.xi« 

Il faut reconnaître les limites qui entourent la ‘psyché’ de toutes parts, si l’on veut réellement tenter de lever le voile.

Lever le ‘voile’, vraiment? Est-ce seulement possible?

C’est dans son Livre rouge que Jung révèle ce qu’il a pu, pour sa propre part, et pour son propre usage, dévoiler, et qu’il indique jusqu’où il a pu cheminer — par-delà le voile.

Mais il s’agit là d’une tout autre histoire.

Je ne peux ici que l’introduire brièvement:

« J’ai, encore et toujours, accompli mon vouloir aussi bien que je le pouvais. Et ainsi j’ai assouvi tout ce qui était aspiration en moi. A la fin, j’ai trouvé que dans tout cela je me voulais moi-même, mais sans me chercher moi-même. C’est pourquoi je ne voulus plus me chercher en dehors de moi, mais en moi. Puis je voulus me saisir moi-même, et ensuite je voulus encore davantage, sans savoir ce que je voulais, et ainsi je tombai dans le mystère. »xii

Jung, « tombé dans le mystère »? Est-ce donc un abîme, un gouffre sans fond?

D’autres que Jung se sont aussi lancés à la poursuite du « mystère », avec un tout autre résultat, et ce qu’ils en racontent ne peut se résumer à la métaphore de la « chute ».

Ce sera l’objet d’un prochain billet…

iC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 293

iiC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p.355

iiiC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 560

ivC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 474

vC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 335

viIbid. p.515. Le mot métanoïa est composé de la préposition μετά (ce qui dépasse, englobe, met au-dessus) et du verbe νοέω (percevoir, penser), et signifie une ‘métamorphose’ de la pensée. Il désigne une transformation complète de la personne, comparable à celle qui se passe à l’intérieur d’une chrysalide.

viiC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 509

viiiC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 528

ixC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 26

xC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 534

xiC.G. Jung. Ma vie,Gallimard, 1973, p. 550-552

xiiC.G. Jung. Le Livre Rouge. Ed. L’Iconoclaste/ La compagnie du Livre rouge. Paris. 2012. p. 229

Leaving aside Joy and Sorrow


All religions, all beliefs, play their part in this world.

They are all quite different in a sense, But they all play a role in the current global, political and moral crisis.

Whether Vedic, Egyptian, Zend, Chaldean, Jewish, Buddhist, Hinduist, Christian, Islamic, all religions have something essential in common: they all have some kind of responsibility for the misfortune of the world.

Whether they say they are « outside » the world, or « inside » the world, they are responsible for what they say or let say, for what they do or let do on their behalf.

They are part of the world, taking on the most eminent place, that of judge, master and sage.

How could they not be linked to the actions and speeches of their followers?

How can we not judge them as much on what they say as on what they don’t say?

How can we not bring their great witnesses to the public arena and ask their opinion on the state of the world, as we would on election night or on a day of disaster?

We don’t really know where the chain of prophets began or when it will end.

Is the seal of the word sealed for eternity? Who will tell?

Will the Messiah return? Who will see that day?

Will eschatology come to an end? Who will hear the final Word?

If ten thousand years is not enough to lower the pride of the presumptuous, let us give ourselves a hundred centuries or a million millennia, just to see what will remain of the dust of words once tables, once stones, once laws.

Lists of names can be listed, to stimulate memories. How far back do we go?

Agni, Osiris, Melchizedek, Zoroaster, Moses, Hermes, Buddha, Pythagoras, Isaiah, Jesus, Muhammad…

In a few million years, we will see that they all shared their differences, their aspirations, their visions, their breaths, their ends.

What does the « religion » of these prophets have to do with « entities » now called Palestine, Israel, Saudi Arabia, Kuwait, the United States, Afghanistan, Iraq, Iran, Syria, Egypt, India, Greece, China, France, Germany?

Will History teach us some day the essence of the difference between the « religion » of the Khârijites, the Zaydites, the Imâmites, the Ismaili Shi’ites and the Sunni ‘majority’ of Islam?

What was really the origin of the « religion » of the Nizarrians, and that of Hassan ibn al-Sabbah’s Assassiyoun?

What is the « religion » of the Taliban?

These questions are pointless, useless, apparently. There are better things to do, as it seems, such as fighting, killing people, bombing cities, beheading bodies, murdering children.

The religions of the past illuminate the wanderings of the present and those of the future with a special light, a premonitory aura.

Their slow epigenesis must be observed.

Their (implicit, slow) convergence must not be excluded, in the long run, beyond their differences.

Memory is necessary for understanding the present, as time takes its time.

But who still has time to remember?

Religions highlight, with words, curses and targeted blessings, much of the world’s misfortune.

They reveal the fragility, weakness, instability, irreducible fracture of Man.

They encourage us to take a long and global perspective, to observe the events of the day, to understand them, to anticipate their consequences, and to overcome pain, anxiety, fatigue and the desire for revenge, the drive for hatred.

For more than fifty-five centuries, several religions have been born and deployed in a limited geographical area, it is worth noting.

This privileged area, this node of beliefs and passions, extends from the Nile Valley to the Ganges basin, via the Tigris and Euphrates, the Oxus, and the Indus.

Geography changes more slowly than the hearts of mortals….

Between the Indus and the Oxus, which country best reflects today the past millennia, the erased glories?

Pakistan? Afghanistan?

How can we forget that Iran and Iraq (like Ireland) take their names from the ancient Aryas, attesting to the ancient Indo-European ties of Persia, Elam and Europe?

The Aryas, long before they even received their « Aryan » name, founded two major religions, the Veda in India, and the Zend Avesta in Iran.

Colossal forces! Immaculate memories!

Antoine Fabre d’Olivet reports that Diagoras de Melos (5th century BC), nicknamed « the atheist », a mocking and irreverent character, discredited the Mysteries by disclosing and ‘explaining’ them. He even went so far as to imitate them in public. He recited the Orphic Logos, he shamelessly revealed the Mysteries of Eleusis and those of the Cabires.

Who will dare to unveil today, like Diagoras, the actual mysteries of the world to the amazed crowds?

« Religion » is a prism, a magnifying glass, a telescope and a microscope at the same time.

« Religion » is above all an anthropological phenomenon.

Dogma bring nothing to this debate, or rather ignite it without benefit to the heart or the mind.

A global anthropology of « religion » could possibly reveal some constants of the human mind.

These constants do exist. Thus, the latent, impalpable or fleeting feeling of « mystery ».

This « mystery » is not defined. It escapes any categorization. But implicitly, indirectly, by multiplying approaches, by varying angles, by accumulating references, by evoking the memory of peoples, their sacredness, perhaps we sometimes manage to see the shadow of its trace, its attenuated effluvium.

There is also the idea of a unique, principal, creative divinity. It is found in various forms, in ancient times, long before Abraham’s time, before the Zend, even before the Veda.

Constant again is the question of origin and death, the question of knowledge of what we cannot know.

What breath then goes through the pages of the Book of the Dead, the manuscripts of Nag Hammadi, the hymns of Ṛg Véda or the Gāthās of Zend Avesta? What breath, even today, runs through the world, in a time so different from the origins?

This breath, it is still possible to perceive it, to breathe its smell.

A world of ideas and beliefs, distant, astonishing, serves as a foundation for today’s world, filled with violence and lies, populated by « saints » and murderers, wise men and prophets, fools and crooks, death cries and « divine winds » (kami-kaze).

Who, today, thinks the world’s destiny?

When reading the Upaniṣad, let us also think of the « masters of the world », the « gnomes » enslaved to the banks, the political « dwarves » governing the peoples, perched on the shoulders of centuries?

« Those who are agitated in ignorance consider themselves wise. They run wildly around like blind people, led by a blind man. »i

It is a fact that we often observe, at the highest level, hypocrisy, lies, baseness, cowardice, and much more rarely wisdom, courage, truth.

But it is also a fact that anything can happen, always., at any time.

Anything is possible, on principle. The worst. The best. The mediocre. The unspeakable. The unheard of.

The world is saturated with ideas from all ages. Sometimes, from nowhere, new forms are born, shimmering above the rubble and catacombs, relics and hypogoria, crypts and hidden treasures.

Who will see these incredible visions, yet to appear?

Those who will be able to « meditate on what is difficult to perceive, penetrate the secret that is deposited in the hidden place, that resides in the ancient abyss ».

Those who « leave aside the joy and sorrow. »ii

i KU. 2.5

iiKU. 2.12

Three Fires and the One


Unlike the religion of the Old Egyptian Empire with its monuments and tombs, the religion of the Veda left no material trace. It just left the sound of words.

Only its liturgy keeps its memory, preserved orally for thousands of years.

The Vedic ceremony is a liturgy of songs, hymns and cries.

Song, hymns and cries are voices, and voices are ways, as the French language allows to say (‘les voix sont des voies’).

The Ṛg Veda talks about it that way:

« Through the Song, He creates the Cry, at his side;

by the Cry, the Hymn;

and by the three invocations, the Word. »i

Who is this « He »? Who « creates the Cry »?

One of His names is Agni. Agni is the Fire, which ignites, enlightens, inflames, consumes the Sôma. The Fire burns, crackles, rumbles, and « shouts » in its own way, in the middle of the circle of priests, who sing, shout and chant.

The Fire « sings » as it burns, « shouts » as it crackles, « speaks » as it rumbles, – with the Sôma. Fire feeds on it, it draws power, light and strength from it.

The Sôma accomplishes its nature through Fire.

What is this Sôma? It is composed of water, a kind of oil (from clarified butter) and a fermented juice, intoxicating – and with psychotropic properties.

Scientists say it could have been produced from Cannabis sativa, or Sarcostema viminalis, or Asclepias acida or Ephedra.

This union of substances (water, milk, plants) is highly symbolic.

Water comes from the sky; oil comes from the milk of cows, which are fed with herbs grown by water and sun; Cannabis sativa also comes from the earth and sun, and contains an active ingredient that creates « suns » and « fire » in the minds.

The Sôma, liquid, can flow on the altar. By its fat and oil, it can catch fire. Through its active ingredients, it can then reach the minds of men.

The ceremony is a microcosm. It is not confined to the scene of sacrifice. The necessary elements come from the far reaches of the universe. And its possible extensions, after the consumption of the sacrifice, go beyond the worlds.

Three cycles of transformation are at work, three times are at stake.

A long, cosmic cycle, starting from the sun and the sky, results in water, oil and liquor, forming the Sôma.

The short cycle begins with the new fire, the first spark of which is produced by the « igniter priest » using two rods (one made of acacia wood, the other of fig tree wood). One rod (called arsani) is arrow-shaped, and the other offers a slot to receive it, the yoni.

The short cycle also involves the production of the « fresh » Sôma. The oil is made from milk and clarified butter. Cannabis leaves are crushed in the mortar with the stone pestle. And it takes time to mature, to ferment.

An even shorter third cycle includes singing, shouting and prayer, as well as the consumption of the Sôma by the priests, with its psychic effects.

Three cycles of metamorphosis, intertwined.

Three fires « cry out »: the fire of the sun at its origin, the fire of sacrifice here and now, and the fire of the spirit, with its future projections.

Everything, in sacrifice, is symbol and metaphor?

Everything aims at unity.

Nature, words and spirit unite, while contemplating the One.

i« Gayatrena prati mimîte arkan ; arkeṇa sâma ; traiṡṭubhena vakam! » Ṛg Veda I, 164, 24

Pourquoi un Dieu « exterminateur »?


« Le Seigneur a envoyé la mort sur Jacob et elle est venue sur Israël. »

C’est Isaïe 9, 7 qui annonce cette très mauvaise nouvelle.

La mort, vraiment? Sur Jacob? Et sur Israël? Et c’est le Seigneur Lui-même qui l’a « envoyée »?

C’est bien le mot « mort » qui est employée dans la fameuse traduction des Septante, établie vers 270 av. J.-C. à Alexandrie, à la demande de Ptolémée II. La Septante (notée LXX) emploie en effet le mot θάνατον, thanaton, qui signifie « mort », sans doute possible.

Mais dans d’autres traductions, dédaignant cette leçon catastrophiste de la LXX, le verset d’Isaïe est traduit plus neutralement par « parole ».

La Bible de Jérusalem donne ainsi: « Le Seigneur a jeté une parole en Jacob, elle est tombée en Israël. »

Dans la version originale, l’hébreu utilise le mot דָּבָר , davar, dont le sens premier est « parole, mot ».

Mais en effet, le dictionnaire nous apprend aussi que ce même mot, דָּבָר , davar, peut signifier « peste » ou « mort », comme dans Exode 9,3: « Une très forte peste » ou « une peste très meurtrière ». Ici, la LXX donne θάνατος μέγας, « une grande mort ». Dans Osée 13,14 le mot davar signifie « les pestes ».

Si le substantif דָּבָר , davar, porte cette étonnante dualité de sens, le verbe דָּבַר, davara, la confirme en y ajoutant une nuance de démesure. Davara signifie « parler, dire; dire du mal, parler contre », mais aussi « détruire, exterminer ».

Tout se passe comme si la sphère du « parler » et du « dire », était d’emblée grosse de menaces ou d’agressions (verbales), comme dans Nb 12,1 (« Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse ») ou dans Ps 78,19 (« Ils parlèrent contre Dieu »), mais comme si elle était toujours lourde d’un potentiel, fatal et mortifère passage à l’acte, comme dans II Chr 22,10 (« Elle extermina toute la race royale ») ou dans Ps 2,5 (« Dans sa colère, il détruira leurs puissants »).

Davar. Parole, Mot. Mort, Extermination.

Une telle ambivalence, si radicale, implique que l’on ne peut réellement trancher la compréhension du sens, effectuer le choix entre les acceptions « parole « et « extermination« , qu’en analysant le contexte plus large dans lequel le mot est employé

Par exemple, dans le cas du verset d’Isaïe: « Le Seigneur a envoyé la mort sur Jacob et elle est venue sur Israël », il est important de souligner que le prophète continue un peu plus loin à proférer de terribles prédictions, plus sombres encore:

« L’Éternel élèvera contre eux les ennemis de Retsin. Et il armera leurs ennemis. Aram à l’orient, les Philistins à l’occident, et ils dévoreront Israël à pleine bouche. » (Isaïe 9, 10-11)

« Aussi YHVH a retranché d’Israël tête et queue, palme et jonc, en un jour. » (Isaïe 9,13)

« Par l’emportement de YHVH Sabaot la terre a été brûlée et le peuple est comme la proie du feu. » (Isaïe 9, 18)

Le contexte, clairement, donne ici du poids à une interprétation de davar comme « mort » et « extermination », et non comme simple « parole ».i

La leçon de la LXX paraît correcte.

Une autre question se pose alors.

Est-ce que cette parole « exterminatrice » citée par Isaïe est unique en son genre?

Un autre prophète, Ézéchiel, a lui aussi rapporté de terribles menaces proférées par Dieu contre Israël.

« Je ferai de toi une ruine, un objet de raillerie parmi les nations qui t’entourent, aux yeux de tous les passants. » (Ez 5,14)

« J’agirai chez toi comme jamais je n’ai agi et comme je n’agirai plus jamais, à cause de toutes tes abominations. » (Ez 5,9)

« Tu seras un objet de railleries et d’outrages, un exemple et un objet de stupeur pour les nations qui t’entourent, lorsque de toi je fera justice avec colère et fureur, avec des châtiments furieux. Moi, YHVH, j’ai dit. » (Ez 5,15)

« Et je mettrai les cadavres des Israélites devant leurs ordures, et je disperserai leurs ossements tout autour de vos autels. Partout où vous habitez, les villes seront détruites et les hauts lieux dévastés. » (Ez 6,5)

On retrouve chez Ézéchiel le mot davar employé dans le sens de « peste »:

« Ainsi parle le Seigneur YHVH: bats des mains, frappe du pied et dis: ‘Hélas!’ sur toutes les abominations de la maison d’Israël qui va tomber par l’épée, par la famine et par la peste (davar). Celui qui est loin mourra par la peste (davar). Celui qui est proche tombera sous le glaive. Ce qui aura été préservé et épargné mourra de faim car j’assouvirai ma fureur contre eux. » (Ez 6,11-12)

Dieu ne plaisante pas. Cette peste n’est pas « seulement » un fléau de plus. C’est la perspective d’une extermination, d’une annihilation, de la fin finale.

« Ainsi parle le Seigneur YHVH à la terre d’Israël: Fini! La fin vient sur les quatre coins du pays. C’est maintenant la fin pour toi. Je vais lâcher ma colère contre toi pour te juger selon ta conduite. (…) Ainsi parle le Seigneur YHVH: Voici que vient un malheur, un seul malheur. La fin approche, la fin approche, elle s’éveille en ta direction, la voici qui vient. » (Ez 7, 2-5)

Devant cette accumulation de menaces d’extermination du peuple d’Israël proférées par le Seigneur YHVH, une question plus profonde encore se pose.

Pourquoi un Dieu créateur des mondes, ayant « élu » Israël, décide-t-il de lui envoyer la « mort », menaçant de lui assurer la « fin » ?

C’est une question de simple logique qui se pose, d’abord.

Pourquoi un Dieu omnipotent et omniscient crée-t-il un monde et des peuples qui lui semblent, après coup, si mauvais, si pervers, si corrompus, qu’il décide alors de les exterminer?

Si Dieu est omniscient, il aurait dû toujours déjà avoir su que sa création finirait par provoquer sa fureur inextinguible, n’est-ce pas?

S’il est omnipotent, pourquoi n’a-t-il pas d’emblée fait d’Israël un peuple suffisamment satisfaisant, à ses yeux, pour au moins lui éviter la peine de devoir lui envoyer, quelque siècles plus tard, la mort et l’extermination?

Il s’agit là d’une question qui dépasse en fait la question du rapport entre Dieu et Israël, mais qui touche au problème plus vaste du rapport entre Dieu et sa Création.

Pourquoi un Dieu « créateur » est-il aussi amené à devenir, après coup, un Dieu « exterminateur ».

Il y a seulement deux réponses possibles.

Soit Dieu est effectivement omniscient et omnipotent, et alors il est nécessairement aussi cruel et pervers, ainsi que le révèle son intention d’exterminer un peuple qu’il a (sciemment) créé « mauvais » et « corrompu », afin de pouvoir ensuite l’ « exterminer ».

Soit Dieu n’est pas omniscient et il n’est pas omnipotent. Il a fait, en créant le monde, une sorte de « sacrifice », le sacrifice de son omnipotence et son omniscience.

Il a fait ce sacrifice pour élever ses créatures à son niveau, en leur donnant la liberté, une liberté telle qu’elle échappe d’une certaine et étrange façon, à la « science » et à la connaissance » divines.

Notons que c’était déjà, là aussi, l’intuition profonde du Véda telle que représentée par le sacrifice de Prajāpati, le Dieu suprême, le Seigneur des Créatures.

Mais pourquoi un Dieu suprême, créateur des Mondes, décide-t-il de sacrifier son omnipotence et son omniscience, pour des créatures qui, on le voit, finissent par se conduire de telle manière que ce Dieu suprême, étant en quelque sorte retombé sur terre, doive se résoudre à leur envoyer ensuite la « mort » et leur promettre la « fin »?

Il y a une seule explication, à mon humble avis.

C’est que l’ensemble [Dieu + Cosmos + Humanité] est d’une manière mystérieuse, plus profonde, et en un sens infiniment plus « divine » que la « divinité d’un Dieu tout court, d’un Dieu « seul ».

Seul le sacrifice de Dieu, le sacrifice du Dieu « seul », malgré tous les risques abondamment décrits par Isaïe ou Ézéchiel, rend possible une « augmentation » de sa propre divinité, lorsqu’il la partage avec sa Création, et lorsqu’il y ajoute les puissances propres du Monde et de l’Homme.

Cette piste de recherche est fascinante. Elle implique que nous avons une responsabilité quasi-divine à propos de l’avenir du monde, et pour commencer, à propos de l’avenir de cette petite planète.

iIl est instructif de noter que ce débat sur le sens à donner à davar dans ce verset a fait couler des flots d’encre. Théodoret de Cyr note: « Il faut savoir que les autres interprètes ont dit que c’est une « parole » et non la « mort » qui a été envoyée. Néanmoins leur interprétation n’offre pas de désaccord:ils ont donné le nom de « parole » à la décision de châtier.  » Basile adopte λόγον (« parole »), et propose une autre interprétation que Théodoret: il s’agirait du Verbe divin envoyé aux plus démunis, symbolisés par Jacob. Cyrille donne aussi λόγον,mais aboutit à la même conclusion que Théodoret: la « parole » comme annonce du châtiment. Cf.Théodoret de Cyr , Commentaires sur Isaïe. Trad. Jean-Noël Guinot. Ed. Cerf. 1982, p.13

The End of Judaism


« I am the end of Judaism »i.

Jacques Derrida wrote this sentence in his 1981 Notebooks.

The context? Starting from a question asked by Saint Augustine: « Quid ergo amo, cum Deum meum amo? », Derrida adapted it in his own way: « What do I love, who do I love, whom do I love above all? I am the end of Judaism. »ii

« What God do I love? « asks Derrida, fifteen centuries after Augustine.

Answer: He loves a « unique » God, – unique as birth, unique as death, unique as circumcision (because it only happens once).

What does Derrida like most of all? Answer: Judaism.

Who does he love above all? His mother, who is dying, and who no longer recognizes him.

His mother represents « the end of a Judaism, » adds Derrida (« la fin d’un judaïsme »).

As for him, he says he is « the end of Judaism » (« la fin du judaïsme »), of that Judaism that his mother embodied, to which his mother gave her face, and which he will not transmit.

The maternal face has now disappeared, although indelible.

« It’s over. »

His own face, disfigured by a viral facial paralysis, affects him, and opens up an unpredictable future for him.

Derrida claims that he is the end of this Judaism, that of his mother. But why does he generalize by saying: « I am the end of Judaism« ?

What allows him to make this assertion, this prophecy? His name Elijah?

After the end of this Judaism, Jacques Derrida wanted to found another one. He says that he will start a new Judaism, a « Judaism out of religion, inherited from his people but detached from them »iii.

He wants to found another religion, and even, through his philosophy, « to rebuild all religions »iv.

Colossal project, amazing idea. Questions quickly come to mind. Is there any analogy between Derrida’s new religion and Christianity?

Hadn’t Christianity already been a kind of first ‘exit’ from Judaism, and perhaps was it not even a project to « re-found » religion?

No and no. Derrida is categorical: « Christianity has abandoned the letter and circumcision ».

Is it worth starting a dispute? In Christian services, the letter is read. The Bible is a reference. The letter is there, literally. As for circumcision, it has not really been abandoned, either. Of course, it is not the foreskin (« orla », עָרְלָה), but rather the heart, eyes and ears that are recommended to be circumcised.

Derrida says he is faithful to the letter and circumcision. But since he wants to found another religion, which would be an « other Judaism » after the « end of Judaism », how will he go about innovating?

Let’s consult his program.

He says we must « re-found religions by playing with them, reinvent circumcision, re-circumcise what is uncircumcising, thwart the re-appropriation of languages by a God-Unity »v.

These formulas call for some comments.

« Re-founding religions by playing with them ».

The metaphor of « play » is curious, even surprising, in this charged context. « Playing » with religion is a dangerous game. Nowadays, a mortal one.

Moreover, where there is only one game, how can we judge what is at stake? What can be based on a game? When a foundation stone « plays », the temple trembles, religion falters.

« Reinventing circumcision. »

In what way is this idea new compared to what the Judeo-Christian Paul already said about circumcision, not of the foreskin, but of the heart?

What more can we invent to circumcise after the sex, the soul, the heart, the eyes, the ears? The fruits of the trees? Atoms? The stars? DNA? Eschatology? Or Judaism itself?

« Re-circumcise what is being uncircumcised. »

Derrida says that circumcision is a unique act, a founding event. How would flesh foreskins « uncircumcise »? Or would « uncircumcision » be only a metaphor, applying not to the flesh but to the spirit? But then isn’t this just Paul of Tarsus’ proposal?

« To defeat the re-appropriation of languages by a One God ».

Again a metaphor of a game. It is no longer a question of playing, however, but of « thwarting God ». Babel’s confusion had indicated a lead. The God « One » had then shown himself hostile to the idea of a « one » language among men.

Why would God – who once allowed the confusion of languages – have « re-appropriated » languages and unified them in the process?

What does Derrida want to thwart in God? Words, language? He plays them, he plays with them, he thwarts them. He is a poet of the word who opens, and who provokes.

« I am the last of the Jews. »vi

Here is Pierre Delain’s comment on the Derridex website: « This sentence, « I am the last of the Jews », Jacques Derrida signs it, and at the same time he mocks it (UTD p101). It must be put in quotation marks. It is the ironic sentence of the one who listens to himself speak, a stereotype, an outrageous statement. By quoting and reciting it, he staged the mockery, he laughed and cried too. From a certain angle where writing is put in abyss, it can be taken seriously. »

The philosopher Derrida wants to have the last word. This is his last card in the big game. The last one was a stunt. « Religious is a fighting sport (especially not for journalists!) ».vii

He is the last thinker, the thinker of eschatology.viii

« The most advanced is the one that keeps the future open. « Always open, even at the last minute…

« I am the last » means, really: « I am the one who opens, again, always. »

ihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506201121.html

iihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506201121.html

iiihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0505131252.html

iv Cf. Circonfession, p.206

vhttp://ww.idixa.net/Pixa/pagixa-0710201132.html

vihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190802.html « Cette formulation de Jacques Derrida, « Je suis le dernier des Juifs » [avec une majuscule], est reprise des carnets de 1976, non publiés mais cités dans Circonfession (1990). En septembre 1991, elle est rappelée dans une interview donnée à Elisabeth Weber, et enfin reprise le 3 décembre 2000 à l’occasion du colloque Judéités, qui s’est tenu au Centre communautaire de Paris. Elle est donc constamment réaffirmée sur plusieurs décennies. (…) dernier des Juifs, c’est aussi celui qui habite ce qui reste du judaïsme. Le dernier des eschatologistes maintient l’avenir ouvert. S’il annonce la fin du judaïsme, c’est pour en fonder un autre, qui ne serait plus le même. Tout se passe « comme si » le moins pouvait le plus (il insiste sur le « comme si ») : moins tu te montreras juif, plus tu le seras (c’est la formule du marrane). Le dernier des juifs peut être le pire des juifs, mais aussi celui qui garantit la série. Exclu-inclu, dehors-dedans, il n’appartient pas de fait à la culture juive, il est au bord de la série et la débordant. »

viihttps://diacritik.com/2016/03/25/jacques-derrida-le-religieux-est-un-sport-de-combat-surtout-pas-de-journalistes/

viiihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190808.html « Il n’est pas seulement le dernier des eschatologistes, il est aussi le plus avancé (p91) : « ils n’ont m’ont jamais pardonné d’être l’eschatologiste le plus avancé, la dernière avant-garde qui compte ». Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert, sans horizon. »

How to Start Fighting the Looming Global Civil War


There are words that are almost completely untranslatable from one language to another.

To give an idea of their meaning, they may require the mediation of several metaphors, and an accumulation of approximations. These words cannot travel easily.

Is it then wiser to let them marinate in their own juice?

Take as an example the Sanskrit word tajjalān in this text of Chāndogya-upaniṣad:

« In reality Brahman is all this. Whoever is appeased must worship it as tajjalān. »i

Sanskrit scholars suggest that the word tajjalān can be broken down into four syllables: tad + ja + la + an ii.

Each syllable embodies a symbolic meaning, related to a Brahman attribute.

Thus the world is tajja: « That – begotten ». Tajja is formed by the assimilation of tad « that » and ja which is related to the root JAN « to be born, to produce ».

But the world is also talla: « That – attached and dissolved » [tad + la = talla], where the root of la is LĪ, as used in words like liyate, « attach » and layate, « dissolve ».

Talla and tajja are then two opposing processes, of « birth » and « dissolution ».

Finally the world is tadana: « That which breathes and lives in it »[tad + an + a], where an has as its root AN « to breathe, to live ».

The word tajjalān thus describes in a dense, concentrated way, the world as having three states (engendering, dissolution, life/breathing), identified with the essence of Brahman.

Through the ambivalence of the root LĪ, the word also evokes the world’s attachment to Brahman, excluding any idea of separation.

One word, four ideas.

If we tried to give a kind of equivalent of tajjalān in English, we could perhaps propose a concatenated series of words like « That-born-dissolved-linked-alive »…

Let’s generalize.

If certain essential words of a particular civilization have no plausible equivalents in another culture, one could conclude that the world of ideas, religions and cultures is fundamentally fragmented, divided into more or less autistic provinces, keeping before them their idiosyncrasies, secret gardens, intimate grammars, gods and codes.

And this would be an argument to highlight the difficulty of a unified conception of humanity.

However, the hypothesis of the looming Balkanization of ideas and cultures does not necessarily exclude other possibilities, such as the idea that man can be defined by a unique ‘essence’.

For example, the Aristotelian idea that « man is a rational animal » could be entirely compatible with the reality of a Balkanized world.

Idea and reality would only be juxtaposed, circulating in two orbits of meaning not intended to meet, and able to ignore each other royally, for a long time to come.

Nor does the idea of an « essence » of man mean that humanity does not conceal, in its thicknesses, in its depths, in its past or in its future, immense and impenetrable areas of darkness, which no « essence » can define.

It is quite possible that Plato’s Ideas, or Aristotle’s reason, may coexist with a world deprived of meaning and internal cohesion, even if in theory this seems to be incompatible, or contradictory.

It is possible that, if translated otherwise, into a language that perhaps does not yet exist, or will never exist, these ideas would then no longer be contradictory, but would appear obviously compatible, and even necessary.

At this stage, it can already be argued that the hypothesis of a humanity less one than divided, less transparent than obscure, less communicative than hostile is completely compatible with the exactly opposite hypothesis, because it is obvious that so much everything is already mobile, diverse, evolving in a world that is both one and multiple.

Anthropology lets us know of the existence of tribal or religious groups, which are defined by exclusion. These tribes or groups decree the principle of their metaphysical separation from the rest of humanity.

They may draw a feeling of absolute singularity from a « principle », revealed only to them, in their own language, or following a « decision », communicated only to them, from a « God » who would only be « their » God.

However, the very idea of religious or ideological exclusion of entire segments of humanity is neither new nor reserved for specific cultures. Paradoxically, it is in fact quite commonplace.

The ideas of exclusion, separation, ostracism, seem as constitutive of the human essence as the opposite ideas, that of union, unity, community, society.

There are « first » tribes that only call themselves « men » in their language, implying that all those who are not of their tribe, all the rest of men, are not really human.

What the genius of these languages of exclusion has been able to do, symbolically, genetic engineering to modify the human genome can do, really, and on a large scale.

The dream of a « trans-humanity », capable of genetically and neurologically modifying itself, and thus gaining access to a completely unthinkable mutation of the human race, is no longer a distant utopia.

This tangible dream is there to remind us of the burning relevance of a project of an « exodus » reserved for a privileged subset of humanity outside human contingencies.

For the time being, this « exodus » seems to be only of an economic, fiscal or political nature, but it could soon become genetic, neural, anatomical and one day perhaps biological.

The Hollywood myth of a planetary « exodus », of a flight of a few mutants from a polluted Earth, irradiated and deeply scarred by a world civil war, is in everyone’s mind.

The general Balkanization and the bantustans imposed by all kinds of apartheids will be the first step.

In such a case, scholarly debates on words « almost untranslatable » would then be very derisory, very useless.

Those who then correctly pronounce the shibboleth of the day will be able to board the interstellar shuttle or take part in the meta-genetic adventure of trans-humanity.

All the others will be condemned to remain in the earthly hell.

While waiting for this perspective, closer than we may want to believe, we must affirm that words count, that they are semaphores.

It is really worth studying the « untranslatable » words, because they are like symptoms, verbal clues to the global separation, the progressive cultural and religious dislocation, in the making.

And it is worth trying to translate these « untranslatable » words, if we do not want a global civil war to happen some day.

i CU 3.14.1

iiCf. Les Upaniad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

Making Love to the Torah


Eagle eye. Core target. Intimate penetration. Some images hit hard the nail on the head. Other metaphors are just weak words, which fall down, flaccid, emollient.

Where does the strength of vivid images come from? What vibrates and resonates through words, when they are uniquely glued together?

In a small 16th century book, Deborah’s Palm Treei, written by Rabbi Moshe Cordovero, a sober, concise, sparkling passage offers a raw image of the unveiling of some high mysteries:

« The Torah, a subtle and material reality, was clothed in material narratives. Her narratives are very wise, and anyone who studies them gets a good salary. However, whoever stripes her of her materiality, lies with the King’s daughter and penetrates her according to her path (kedarka). She is married to him. He knows how to undo her from her dresses, one after the other, clothing under clothing, until he penetrates her into her intimacy. Happy who came in and didn’t deviate. » ii

What does the image of this straight penetration teach us? Three things, it seems to me.

First, any ‘material’ is nothing but a veil, veiling other veils.

Secondly, when the « Law » is stripped of « her » obviousness, « she » always reveals herself deeper, always more desirable. Like a King’s daughter who, slowly, agrees to let herself undress.

Thirdly, naked, the Law still remains « black » (kedar), like the tents of Kedar, like the pavilions of Salma. We must enter into this darkness, this obscurity. And then, we must never lose the right way.

The golden rule, the diamond rule, is that a (good) metaphor is a world, in itself. It always gives more meaning, more juice, as it is pressed further.

And when you’ve expressed everything, there’s still something to be desired. It is not enough to dare to say, as in Safed, in the 16th century, that knowing the Law is like « knowing » the King’s daughter. It must also be suggested, modestly, that there is still much to be understood when one has « known » her.

It remains, for example, to understand how the intelligent member knows the dark inner self, how he keeps the path straight, how he procreates, and gives flesh and life to the Law herself. It also remains to assume the consequences, in the face of the Law, in front of the King.

Writing makes it possible to multiply the meanings, to speak with several voices to various kind of intelligence. Among the metaphors, those relating to the body are most relevant to the soul, because everything, always, is in relation.

Does the metaphor of mystical « penetration » scandalize anyone?

Then let us choose more measured ones.

Ramaq said that God is an « insulted king », adding that this is the real meaning of Micah’s cry: « Who is a God like you? »

He also said: « What contains everything is the measure of humility ».

Let’s measure carnal words, bodily images, by this yardstick.

From the ‘mouth’: only emit good.

Regarding the ‘face’: it must shine.

About the ‘nose’: anger must not rise.

Regarding the ‘eyes’: they will not look at anything despicable.

About the ‘ears’: constantly stretched out to hear the good.

About the ‘front’: pure, without hardness.

Regarding the ‘thought’: it must be like a secret crown.

Etc.

i R. M. Cordovero (1522-1570)

ii Chiour Qoma, 82a

Breath, Wind, Spirit in the Veda and the Bible


There are fundamental intuitions that penetrate minds, elect in them a permanent residence, magnify their substance, and invigorate their dreams.

Some of them transcend ages, lands, cultures, languages, religions.

So, the breath.

This word brings together the air and wind, the breath of life, but also the soul and the spirit.

These three areas of meaning, meteorological, biological, spiritual, combined in a word, create a space of echoes.

They link nature, mankind and the divine with a tight knot.

The Veda and the Bible, separated by more than a thousand years of age and several thousand kilometers, are tied from this knot, too.

The Veda says:

« Tribute to the Breath! Under its watch is this universe.

It is the master of all things.

Everything has its foundations in it.

Tribute, O Breath, to your clamour,

Tribute to your thunder!

Tribute, O Breath, to your lightning bolt,

Tribute to you, Breathe, when you rain! (…)

Tribute to you, Breathe, when you breathe,

Tribute to you when you inspire,

to you when you walk away,

Tribute to you when you approach!

The Breath covers the beings,

like the father his beloved son.

The Breath is master of all things

of what breathes and what doesn’t….

Man inhales, exhales,

being in the womb.

As soon as you animate it, O Breath,

he is born again. »i

Wind, rain, thunder, lightning are only signs, they denote the Master of the universe.

Signs also — the spirit and soul of man, and the love of the Breath for the creature.

The Book of Genesis says:

« And the earth was without form, and void; and darkness was upon the face of the deep. And the Spirit of God רוּחַ אֱלֹהִים ( Ruah Elohim) moved upon the face of the waters. »ii

« And the Lord God formed man of the dust of the ground, and breathed into his nostrils the breath of life (neshmah); and man became a living soul. (נֶפֶשׁ חַיָּה nephesh hayah)iii

The Hebrew text uses three different words to mean the « wind » (ruah) of God, the « breath » (neshmah) of life, and the living « soul » (nephesh).

If we open dictionaries, we notice that the meanings of these words circulate fluidly between them.

Ruah: « Breath; wind, air; soul, spirit ».

Neshmah: « Breath of life, soul, spirit. »

Nephesh: « Breath, smell, perfume; life, principle of life; soul, heart, desire; person ».

It is important to underline the intimate union of their meanings. These three Hebrew words come together in a symphony.

Philo of Alexandria writes in his commentary on Genesis:

« The expression (« He breathed ») has an even deeper meaning. Indeed, three things are required: what blows, what receives, what is blown. What blows is God; what receives is intelligence; what is blown is the soul. What is being done with these elements? There is a union of all three. » iv

Usually the wind blows and disperses the dust. Here, the wind gathers the dust, gives it breath and makes it live.

The Veda and the Bible breathe the same breath, the same wind blows, the same spirit shapes the same knot of life.

i AV. 40.4.1-2;8;10;14

ii Gen. 1,2

iii Gen. 2,7

iv Legum Allegoriae, 2, 37

An « automatic » prophet


As its name suggests, surrealism wanted to transcend a little bit the reality, but not too much. That is, surrealism wanted to establish itself, modestly, just a little « above » the common reality.

André Breton, who coined the word, had considered for a moment the word « supernaturalism« , but it was too close to the adjective « supernatural », and its metaphysical connotations: then it was not okay at all. The Surrealists weren’t going to let us think that they were interested to deal with the back worlds and supernatural entities…

In this temporary elevation above reality, the surrealist poet only seeks to occupy unexpected points of view, to produce symbols, to collect images — not falling from above, but spontaneously rising from below: surrealism really is a materialism.

Arcane 17 by André Breton gives some indications on the surrealist way to penetrate the « great secret »:

« This was for me the very key to this revelation I spoke of and that I could only owe to you alone, on the threshold of this last winter. In the icy street, I see you moulded on a shiver, your eyes alone exposed. With the collar high up, the scarf tightened with your hand over your mouth, you were the very image of the secret, one of nature’s great secrets when it was revealed, and in your eyes at the end of a storm you could see a very pale rainbow rising. »

We cannot believe for a moment that this so-called ‘revelation’ belongs to the anecdote, the banal memory, the autobiographical emotion. This would not be worthy of a ‘pope’ like Breton (even if he were to be a surreal one).

« The very image of the secret », it is obvious, cannot just be the figure of a beloved woman, – such as a Jacqueline Lamba, so revealed, so nude in her nautical dance, or an Elisa Claro, so naked in her mystery.

« The very image of the secret » is really a figure of ‘revelation’, of the « great secrets of nature at the moment when it is revealed ».

What is this « great secret »? What is this image « molded on a shiver »?

In a letter dated March 8, 1944, Breton confided: « I am thinking of writing a book around Arcanum 17 (the Star, Eternal Youth, Isis, the myth of the Resurrection, etc.) taking as a model a lady I love and who, unfortunately, is currently in Santiago. »

The « great secret » is therefore that of Arcanum 17, the metaphor of the Star, the (surreal) vision of the resurrection, the intuition of Isis, a dream of dawn and rainbow.

No woman of remembrance, no spectre of the future, no « godmother of God », no « ambassador of saltpetre » or « of the white curve on a black background that we call thought » …

Then who is this Star?

Who is this Isis?

Isis is here, as already in ancient Egypt, a metaphor (‘surreal’ or ‘supernatural’?) of Wisdom, even if Breton, an automatic poet, a Marxist and a Freudian, was probably voluntarily overtaken by his writing process.

Let’s see.

Only the eyes of the « revelation » are exposed. Everything else is wrapped, hidden – like Wisdom, all of it « vision ».

The scarf is tightened from hand to mouth, – like Wisdom, with a rare speech.

His gaze is between the storm and the dawn. Wisdom remains between the past and the future.

The « icy » street is a world without warmth, slippery, without foundation; only Wisdom announces the end of the storm, a saving sign (the very pale rainbow).

Three quarters of a century earlier, Verlaine had already used the adjective « icy ».

« In the old lonely and icy park

Two forms have just passed.

Their eyes are dead and their lips are soft,

And you can barely hear their words. »

Two past shapes, dead-eyed. Two indistinct spectra – unreal.

The « icy street », the revelation « molded on a shiver » – as for them, surreal.

When will the « last winter » end?

When will appear the miracle of heat and light that « pale eyes » provide?

The poet recognized the sign of mystery, he goes back to the source.

« This mysterious sign, which I knew only to you, presides over a kind of exciting questioning that gives at the same time its answer and brings me to the very source of the spiritual life. (…) This key radiates such a light that one begins to worship the very fire in which it was forged. »

Breton, surrealist and materialistic, thus brought to « the very source of the spiritual life »!

Breton, immersed in the light of the mind!

Breton, fire worshipper!

Breton, a Zoroaster from the left bank!

Breton, declaiming the Zend, in a bistro in the Vieux Portof Marseilles!

Why not?

The church of Saint Germain des Prés was built on the site of an old temple of Isis, just like in Marseilles, the Cathedral of the Major.

Always the poet must conclude – with precise words.

« The virtue among all singular that emerges from your being and that, without hesitation, I found myself referred to by these words: « Eternal youth », before having recognized their scope. »

Breton spoke too quickly. He concedes it a posteriori. « Eternal youth », the « virtue among all singular » is still a metaphor, imperfect and surreal.

Carried away by the automatic momentum, Breton finally recognized its scope, and its essence.

The « Eternal youth », this Isis, shouts loudly: Breton is only an automatic prophet of Wisdom.

De la pensée du dépassement au dépassement de la pensée


Nombreux les philosophes ayant manié la métaphore du dépassement, — avec de considérables écarts et différences d’ approches.

Hobbes dit que dans la vie, il faut dépasser tout le monde et ne pas abandonner la course, – ou bien mourir.

Pour Kant, Le sujet humain, comme la raison humaine, sont toujours déjà « dépassés ».

Schopenhauer estime qu’il faut « dépasser le soi », le singulier, l’individuel.

Nietzsche affirme que l’homme n’existe que pour être dépassé… afin de devenir ‘qui il est’.

Pour C.G. Jung, le conscient est limité, mais l’inconscient est lui, illimité, et le « dépasse » de toutes parts.

Il y a en gros deux types d’attitudes. Il y a ceux qui pensent que le « dépassement »permet à l’homme de se réaliser, et ceux qui pensent que l’homme est toujours irrémédiablement « dépassé », — par la raison ou par l’inconscient.

Dans le premier groupe: Hobbes, Schopenhauer, Nietzsche. Dans le second, Kant, Jung…

Hobbes

Hobbes dit que la vie humaine est une course ! « Cette course nous devons supposer qu’elle n’a d’autre but, ni d’autre couronne de récompense que le fait de chercher à être le plus en avant »i.

Vivre, c’est se lancer dans une cavalcade éperdue ; se hisser son corps au premier rang. Et dans cette course : « Considérer ceux qui sont derrière, c’est gloire. […] Être retenu, haine.[…] Avoir du souffle, espoir. […] Continuellement être dépassé, c’est misère. Et abandonner la course, c’est mourir. »ii .

Courir ou mourir, voilà tout.

Mais qu’advient-il si la réussite spectaculaire de quelques hommes leur donnent des avantages insurpassables, qui creusent radicalement (et pour plusieurs générations) l’écart dans cette course sans fin ?

Hobbes conclut froidement : alors, il faut s’attendre qu’une grande partie de l’humanité soit simplement laissée derrière, ressassant son exclusion dans la haine.

Kant

La toute première phrase de la préface à la première édition de la Critique de la raison pure (1781) présente la raison humain comme « totalement dépassée » : “La raison humaine a cette destinée singulière (…) d’être accaparée de questions qu’elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu’elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.” iii

La raison est dépassée par des questions que l’on peut dès lors qualifier d’ « inhumaines », et qui portent l’être humain aux bords de frontières indécidables. Elle est aussi dépassée , plus paradoxalement encore, par les principes mêmes dont elle se sert, qui sont pourtant « d’accord avec le sens commun ».

« La raison ne peut jamais dépasser le champ de l’expérience possible ».iv Et elle s’expérimente elle-même comme limitée par l’obscurité de principes qui la dépassent…

Kant donne en exemple les « paralogismes » de la raison pure, et ses « antinomies » qui sont au nombre de quatre (le monde est-il fini ou non, existence ou non du « simple » dans les choses, liberté ou nécessité de la causalité, existence ou non d’un être absolument nécessaire).

La raison pure ne peut en réalité que garantir l’enchaînement des raisonnements et l’unité de l’entendement. Elle favorise « l’usage empirique de la raison, en lui ouvrant de nouvelles voies que l’entendement ne connaît pas. »v

« La raison pure ne contient, si nous la comprenons bien, que des principes régulateurs (…) mais qui portent au plus haut degré, grâce à l’unité systématique, l’accord de l’usage [empirique de l’entendement] avec lui-même. »vi

Le « pouvoir suprême de connaître [ne peut] jamais sortir des limites de la nature, hors desquelles il n’y a plus pour nous qu’un espace vide. »vii

On ne sort pas des limites de l’expérience ni des limites de la nature…

Mais quid de la surnature? Kant reste muet à ce sujet.

Schopenhauer

Dans Le monde comme volonté et représentation, Schopenhauer entend « dépasser » radicalement le sujet. Il veut enlever au sujet la position centrale qu’il occupait dans la modernité depuis Descartes.

Son point de départ est l’existence de la souffrance (humaine) et de la compassion qu’elle inspire. L’expérience de la compassion implique que la séparation entre les hommes est illusoire. De ce fait, on peut mettre de côté le principe d’individuation et de subjectivité, voire l’éclipser, ou même l’ « anéantir » entièrement.

Car si le sujet connaît tout, il n’est en revanche connu par personne.

« Le sujet n’est pas connu en tant qu’il connaît ».viii

Chacun se trouve être soi-même « sujet connaissant », mais jamais « connaissable ».

La philosophie doit renoncer à fonder la subjectivité et la connaissance de la connaissance est impossible.

Il faut donc ‘dépasser’ le sujet, car le principe d’individuation n’est qu’un voile, une illusion (Mâyâ), et la séparation entre les êtres a aussi un caractère illusoire.

« Ne plus faire la distinction égoïste entre sa personne et celle d’autrui, mais prendre autant part aux souffrances des autres qu’aux siennes propres (…) se reconnaître dans tous les êtres, considérer également comme siennes les souffrances infinies de tout ce qui vit, et aura ainsi à s’approprier la douleur du monde tout entier. » (Monde comme volonté et représentation, § 68)

La particulier, le singulier, est une imposture, une illusion mensongère et pathogène. Persister dans cette illusion, vouloir cette individualité conduit fatalement à souffrir et infliger la souffrance.

En conséquence il faut nier le vouloir, abandonner la persévérance dans son être, chercher son « ’anéantissement », prendre conscience de l’unité de tout ce qui est.

Le bourreau et la victime ne font qu’un.

Une apostille à la troisième édition (1859) du Monde:

« Et c’est là précisément le Prajna-Paramita des Bouddhistes, l’ “au-delà de toute connaissance”, c’est-à-dire le point où le sujet et l’objet cessent d’être ».

L’ « anéantissement » (que Schopenhauer appelle aussi « faveur du néant ») est une révélation qui survient lors de l’éclipse de la conscience, lors de l’évanouissement de la présence à soi – lors de la libération de soi et du monde.

« Pour ceux chez qui la volonté s’est convertie et niée, c’est notre monde si réel avec tous ses soleils et avec toutes ses voies lactées qui est – néant », dit la célèbre dernière phrase du Monde de 1818.

Nietzsche

« Je vous enseigne le surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé (…) Le surhumain est le sens de la terre (…) Ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espérance supraterrestre. Sciemment ou non, ce sont des empoisonneurs. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Prologue 3)

Un homme Surhumain – et non Supraterrestre…

Cette idée rejoint un thème essentiel de l’auteur des Gâthas, du Zoroastre historique: celui de l’évolution du monde et des consciences, qui tendent sans cesse vers « la Perfection (Haurvatat), au terme de laquelle [nous serons] des créateurs capables d’autocréer de manière éternelle – c’est-à-dire des surhumains ayant accédé à l’immortalité . « ix

« Zarathoustra a plus d’audace que tous les penseurs pris ensemble. – Me comprend-on ?… La morale se dépassant elle-même par souci de vérité, le moraliste se dépassant en son contraire – en moi – , voilà ce que signifie dans ma bouche le nom de Zarathoustra. » Ecce Homo,x

Les aphorismes du dépassement fusent, dans Par-delà le bien et le mal:

« Atteindre son idéal, c’est le dépasser du même coup ».xi

« On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de ce désir ».xii

« Vivre dans une immense et orgueilleuse sérénité – toujours au-delà ».xiii

Il reconnaît Dionysos comme son dieu. « Je fus le dernier, me semble-t-il, à lui avoir offert un sacrifice (…) moi le dernier disciple du dieu Dionysos et son dernier initié ».xiv

Et il s’approprie ces paroles de Zarathoustra: « Deviens qui tu es ! « xv

« Deviens ce que tu es, quand tu l’auras appris » xvi

« Quant à nous autres, nous voulons devenir ceux que nous sommes – les hommes nouveaux, les hommes d’une seule foi, les incomparables, ceux qui se donnent leurs lois à eux-mêmes, ceux qui se créent eux-mêmes. » xvii

Se dépasser pour devenir soi-mêmexviii

Mais comment savoir vraiment qui est ce « soi-même » ?

Qui peut dire qui est (ou ce qu’est) vraiment le « Soi » ? Qui saura le dire en dernière instance? Le Moi? Le Soi? L’âme?

Jung propose des vues iconoclastes sur ce sujet. On les traitera dans un prochain billet.

iThomas Hobbes, Éléments de la loi naturelle et politique, Livre de poche, 2003, p145

iiThomas Hobbes, Éléments de la loi naturelle et politique, Livre de poche, 2003, p145

iiiEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 5

ivIbid. p. 484

vEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 472-473 (« La dialectique transcendantale. But de la dialectique naturelle »)

viEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, (« La dialectique transcendantale. But de la dialectique naturelle ») p. 484

viiIbid. p. 484

viii Schopenhauer. De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1813), trad. F.-X. Chenet, Paris, Vrin, 1991, § 25, p. 87

ixLes Gathas. Le livre sublime de Zarathoustra. Traduit et présenté par Khosro Khazai Pardis, Paris Albin Michel, 2011, p. 97

xF. Nietzsche. Ecce Homo. « Pourquoi je suis un destin », Gallimard, 1974, p. 145

xiPar-delà le bien et le mal §73

xiiPar-delà le bien et le mal §175

xiiiPar-delà le bien et le mal §284

xivPar-delà le bien et le mal §295

xvAinsi parlait Zarathoustra, L’Offrande du miel, op.cit., p. 273.

xviPindare, Les Pythiques, 2, 72.

xviiNietzsche, Le Gai savoir, §338.

xviiiNietzsche, Généalogie de la morale

The descent into immanence


The verb ירד, yarada, is one of those paradoxical, surprising, mysterious words in the literature of the Hekhalot (« the Palaces »), which deals with celestial ascents and descents. Its first meaning is « to descend », but there are several derived meanings: « to fall, to forfeit, to perish, to be ruined », or to « to slaughter, to humiliate, to precipitate ». It is mainly used to describe the different « descents », « falls », « lapses » or « humiliations » related to the human condition.

The paradox appears when the same verb is also used to describe theophanies, which are therefore somehow assimilated, by contiguity, to their exact opposite: the fall.

A brief collection of uses of this word (yarada) will make the spectrum shine through.

« Abram went down to Egypt ».i

« She went down to the fountain » (Gen. 24:16).

« Moses came down from the mountain » (Ex. 19:14 or Ex. 34:29).

« My beloved has gone down into his garden » (Cant. 6,2).

« He will descend like rain on the cut grass » (Ps. 72:6).

This verb is also used metaphorically:

« Everyone weeps » (Is 15:5). « 

The day was falling » (Jug. 19:11).

« Those who sail by sea » (Ps. 107:23).

It applies to death:

« Like those who go down to the grave » (Prov. 1:12).

« Let them go down alive into the hell » (Ps. 55:16).

The word can take the meaning of « forfeiture »:

« You will always forfeit lower and lower » (Deut. 28:43).

Finally, there is the application of this verb to theophanies, to forms of divine apparitions.

« The Lord will descend in the sight of the whole people on Mount Sinai » (Ex. 19:11).

« Sinai Mountain was all smoking because the Lord had descended into it in the heart of the flame » (Ex. 18:18).

« The column of cloud descended, stopped at the entrance of the Tent, and God spoke with Moses.  » (Ex. 33,9).

« The Lord came down to the earth to see the city and the tower » (Gen. 11:5).

« I will come down and speak to you, and I will remove part of the spirit that is on you and rest it on them » (Nb. 1:17).

« He tilts the heavens and descends; under his feet, a thick mist » (2 S. 22:10). « 

Ah! May you tear the heavens apart and come down!  » (Is 63:19).

« Thou wentest down and the mountains staggered » (Is 64:2)

« The Lord Zebaoth will come down to war on Mount Zion and its heights.  » (Is. 31:4)

In all cases where God descends into the world, He keeps, let us note, a certain height, or a certain distance. He goes down just low enough to be « in sight of the people », but no lower. He goes down to the mountain, but « within a flame ». He descends to the Tent, but remains « in a cloud ». He descends from the heavens, but « a thick fog » remains under His feet. He descends to Moses, but only at the distance necessary to talk to him. He descends to Mount Zion, but remains on the « heights ».

What does that show?

First, a verb including the ideas of descent, fall, decay, ruin, humiliation, can, as we see, be applied (metaphorically) to God. Each of the theophanies can be interpreted, from the point of view not of man, but of God, as a kind of « descent » and perhaps of « fall ». It’s a strong idea.

Then, as noted, the descents described in the texts cited always keep a certain distance, a reserve. God descends, but only to a certain extent.

Finally, the idea of God’s descent is never associated with the idea of his ascent. There is of course the case of Jacob’s dream. But then it was « the divine messengers » who « went up and down the ladder » (Gen. 28:12). As for Him, « the Lord appeared at the top » (Gen. 28:13), very far away then.

What can we conclude from this?

God can « come down », the texts say. The same texts never say that He « goes up », after having gone down.

This is a strong argument, it seems to me, to associate divine transcendence with a persistent, paradoxical immanence.

i Gen 12,10

L’humanisme est-il dépassé?


En 1999, Peter Sloterdijk prononça une conférence intitulée « Règles pour le parc humain », qui se voulait une réponse à la fameuse Lettre sur l’humanisme, de Heideggeri.

Il y annonce comme inévitable « la réforme des qualités de l’espèce humaine » et la fin de « l’ère de l’humanisme », suite aux progrès de la science génétique et des biotechnologies.

Selon lui, l’avenir de l’humanité est menacé par les tendances actuelles, « qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par les médias ».ii

Il affirme que l’idéologie humaniste est obsolète. C’est d’ailleurs Heidegger qui a porté les premiers coups contre elle: « Il caractérise l’humanisme – qu’il soit antique, chrétien ou des Lumières – comme l’agent de la non-pensée depuis deux mille ans. Heidegger explique que l’humanisme n’a pas visé suffisamment haut. »iii

La métaphysique européenne avait défini l’homme comme animal rationale. Mais, selon Heidegger, la différence décisive entre l’homme et l’animal n’est pas la raison, c’est le langage,. « Le langage est la maison de l’Être en laquelle l’homme habite et de la sorte ‘ek-siste’… » Il en ressort que « ce qui est essentiel, ce n’est pas l’homme, mais l’Être comme dimension de l’extatique de l’ek-sistence.  » Le devoir de l’homme, c’est d’habiter le langage, afin d’ek-sister et dans cette ek-stase, trouver la vérité de l’Être…

Mais le problème, avertit Sloterdijk, c’est que pour cette ek-stasesoit possible, «Heidegger exige un homme plus domestiqué.(…) En définissant l’homme comme gardien et voisin de l’Être, il lui impose un recueillement radical, et une réflexion qui exige d’avantage de calme et de placidité que l’éducation la plus complète ne pourrait le faire. »iv

Or on sait maintenant que l’homme ‘humaniste’, ‘domestiqué’, a été historiquement le complice objectif de toutes les horreurs commises pour le bien-être de l’humanité. « L’humanisme est le complice naturel de toute horreur commise sous le prétexte du bien-être de l’humanité. Dans ce combat de titans tragique entre le bolchévisme, le fascisme et l’américanisme au milieu du siècle s’étaient affrontées – selon l’opinion de Heidegger – trois variantes de la même violence anthropocentrique, trois candidats pour un règne mondial enjolivé par des idéaux humanitaires. Le fascisme s’est singularisé en démontrant plus ouvertement son mépris des valeurs inhibantes que sont la paix et l’éducation. »v

La domestication renvoie à la très ancienne aventure de l’hominisation par laquelle les hommes, dès l’origine, se rassemblent pour former une société. Pendant la longue préhistoire humaine est apparue une nouvelle espèce de créatures « nées trop tôt », imparfaites, mais perfectibles.

Le fœtus humain naît dans un état d’immaturité et de fragilité durable. Le nouveau-né est à la merci de son environnement humain, pendant de nombreuses années. Dès la naissance, il doit apprendre à ne pas cesser d’apprendre, à ne pas cesser de ‘dépasser sa nature’ en la ‘domestiquant’.

Il n’est jamais ‘naturellement’ dans un ‘environnement naturel’. Créature indéfinie, il échappe à toute définition naturelle, mais il gagne en revanche l’accès à une culture, au langage, au monde humain.

La naissance humaine est une première ‘ekstase’, un premier ‘dépassement’ de la nature dans le monde humain, que Sloterdijk appelle une « hyper-naissance qui fait du nouveau-né un habitant du monde. »

L’homme naît au monde, et lui est ‘exposé’; alors il entre aussitôt dans une bulle de « domestication ».

Sloterdijk s’élève contre cette domestication, cet apprivoisement, ce domptage, ce dressage, cette éducation, et en général contre « l’humanisme ». Il reprend les thèses de Nietzsche, en faveur d’un « super-humanisme » qui doit dépasser l’humanisme ‘domestiqué’.

« Nietzsche, qui a étudié Darwin et Paul avec la même attention, perçoit, derrière l’horizon serein de la domestication scolaire de l’homme, un second horizon, plus sombre.»

« Nietzsche postule ici le conflit de base pour l’avenir : la lutte entre petits et grands éleveurs de l’homme – que l’on pourrait également définir comme la lutte entre humanistes et super-humanistes, entre amis de l’homme et amis du surhomme.»

De même que la généralisation de l’alphabétisation et de la culture lettrée ont créé « entre lettrés et illettrés un fossé si infranchissable qu’il en faisait presque des espèces différentes«  , de même le futur ‘super-humanisme’ fera de même, à travers de nouvelles formes de ‘domestication’.

L’avenir de l’espèce humaine se jouera là, dans ce « super-humanisme ».

«  Qu’il soit bien clair que les prochaines longues périodes seront pour l’humanité celles des décisions politiques concernant l’espèce. Ce qui se décidera, c’est si l’humanité ou ses principales parties seront capables d’introduire des procédures efficaces d’auto-apprivoisement. (…) Il faut savoir si le développement va conduire à une réforme génétique de l’espèce ; si l’anthropo-technologie du futur ira jusqu’à une planification explicite des caractères génétiques ; si l’humanité dans son entier sera capable de passer du fatalisme de la naissance à la naissance choisie et à la sélection pré-natale. »vi

Toutes ces questions sont radicales, insurmontables, impossibles à résoudre par l’humanisme classique, mais elles restent inévitables pour le futur « super-humanisme » qui devra dépasser l’« humanisme » obsolète.

Sloterdijk pense déjà à l’organisation politique de la future « super-humanité. » Il s’agit de créer un « zoo humain », des « parcs humains », dans le cadre d’un projet  » zoo-politique ». Zoo, parc, camp, — ou goulag?

Il est parfaitement conscient de l’énormité de l’enjeu: « Le lecteur moderne qui tourne son regard tout à fois vers l’éducation humaniste de l’époque bourgeoise, vers l’eugénisme fasciste, et vers l’avenir biotechnologique, reconnaît inévitablement le caractère explosif de ces réflexions ».

Mais il n’est plus temps de reculer. L’homme politique doit devenir un « véritable éleveur », dont « l’action consciente le rapproche davantage des Dieux que des créatures confuses placées sous sa protection. » Le devoir de ce seigneur « sur-humaniste » sera « la planification des caractéristiques de l’élite, que l’on devrait reproduire par respect pour le tout. »

Le « sur-humanisme » sera seul capable d’apprivoiser le « parc humain ». – prenant appui sur le potentiel des biotechnologies et des manipulations génétiques, et nonobstant l’obsolescence de l’humanisme chrétien ou celui des lumières.

On sait que Heidegger n’a plus bonne presse aujourd’hui. Mais reconnaissons au moins que, à la différence de Sloterdijk, il ne voulait pas d’un tel ‘sur-humanisme’ ou d’un tel ‘trans-humanisme’, il aspirait à un humanisme qui vise « suffisamment haut ».vii Heidegger donnait cette définition de l’humanisme: « L’humanisme consiste en ceci: réfléchir et veiller à ce que l’homme soit humain et non in-humain, « barbare », c’est-à-dire hors de son essence. Or en quoi consiste l’humanité de l’homme ? »viii

A cette question, Heidegger répond de façon quasi-mystique: « L’essence extatique de l’homme repose dans l’ek-sistence. »ix

Nouvelle question: qu’est-ce que l’ek-sistence? « Ek-sistence signifie ek-stase [Hinaus-stehen] en vue de la vérité de l’Être.»x

Mais quelle est la vérité de l’Être? Un jeu de mots, seul possible dans la langue allemande, met sur la piste. Heidegger explique: « Il est dit dans Sein und Zeit ‘il y a l’Être’ ; « es gibt » das Sein. Cet ‘il y a ‘ ne traduit pas exactement « es gibt ». Car le « es » (ce) qui ici « gibt » (donne) est l’Être lui-même. Le « gibt » (donne) désigne toutefois l’essence de l’Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi [das Sichgeben] dans l’ouvert au moyen de cet ouvert est l’Être même. »xi

L’essence de l’Être est de se dépasser en s’ouvrant, en se ‘donnant’… « L’Être est essentiellement au-delà de tout étant.(…) L’Être se découvre en un dépassement (Uebersteigen) et en tant que ce dépassement. »xii

Pour découvrir l’Être, l’homme doit se dépasser, ek-sister. « L’homme est, et il est homme, pour autant qu’il est l’ek-sistant. Il se tient en extase en direction de l’ouverture de l’Être, ouverture qui est l’Être lui-même’.»xiii

L’avenir choisira peut-être une autre voie, entre le zoo humain de Sloterdijk et l’ek-sistence de Heidegger.

Dans un prochain billet, je me propose d’explorer plusieurs autres voies …

iLettre sur l’humanisme, adressée par Heidegger à Jean Beauffret en 1946. Cette Lettre fut conçue aussi comme une réponse à l’ouvrage de Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946).

iiPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

iiiPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

ivPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

vIbid.

viIbid.

vii« Les plus hautes déterminations humanistes de l’essence de l’homme n’expérimentent pas encore la dignité propre de l’homme. En ce sens, la pensée qui s’exprime dans Sein und Zeit est contre l’humanisme. Mais cette opposition ne signifie pas qu’une telle pensée s’oriente à l’opposé de l’humain, plaide pour l’inhumain, défende la barbarie et rabaisse la dignité de l’homme. Si l’on pense contre l’humanisme, c’est parce que l’humanisme ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme. » Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 75

viii Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 45

ixMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 61

xMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 65

xiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 87

xiiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 95

xiiiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 131

Careful! Logic is misleading


« The most characteristic feature of the mystery is the fact that it is announced everywhere »i.

It is announced, but not revealed.

It is presented, but not disclosed. It is reported, but not visible.

« What is hidden is what is revealed »ii

I assume that « what is hidden » points not to the invisible but to the ineffable.

What is revealed is ineffable.

Between myth and mysticism, there are as many differences as there are between the invisible and the unspeakable.

Buried caches, deep caves, dark cellars, distant Hades, these are the founding places of the myth. Esoteric thinkers promise the vision of these secret places to the initiate, when the time comes.

Mysticism goes beyond myth in this: it claims to reveal nothing of the « mystery », which remains unspeakable, inexpressible, incommunicable. What mysticism teaches is not what cannot be said, but what testifies to it, what by signs takes the place of it.

« The god whose oracle is in Delphi does not reveal, does not hide, but gives a sign. « iii (Heraclitus)

You have to get used to thinking like crabs, to drifting towards the sea, running sideways, going sideways. Think by allusions, by paradoxes. « God exists, but not by existence. He lives, but not by life. He knows, but not by science » iv (Leibniz).

Words, syntax, grammars, are teeming with false leads. The researcher must look for other stars, to cross the unknown seas of the world.

Logic itself and its laws are misleading. It is better to follow Leibniz: « The more we succeed in abstracting ourselves from demonstrating God, the more we progress in His knowledge. »v

iS. John Chrysostom

ii Ignatius of Antioch, Ad. Eph. 19,1

iii Heraclitus, Frag. 93.

ivCf. Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés. §C57

v Ibid. §C59

Le dépassement de l’humain par le « post-humain »


Le dépassement « sur-humain » par amélioration et augmentation génétique, qu’on vient d’évoquer dans un billet récent (« Dépasser l’humain »), garde encore un certain lien avec la « nature humaine », telle qu’elle est définie par l’ADN. Mais voilà qu’une autre forme de dépassement fait irruption: le dépassement « post-humain »; le remplacement de l’homme par ce que d’aucuns ont appelé le « Successeur », à base d’IA et de silicium, et le dépassement des capacités de la pensée humaine, par des formes impensables d’IA…

Je dis ‘impensable’ car l’apprentissage machine (‘machine learning’), le traitement statistique de très grandes bases de données (Big Data), et nombre de programmes d’IA ‘fonctionnent’ et produisent des ‘résultats’ sans qu’on puisse expliquer pourquoi (effet ‘boite noire’).

La raison humaine est ainsi, pour partie, dépossédée par ses propres créations. Elle se voit effectivement dépassée’ par des algorithmes et des ‘programmes’, dont on ne peut pas dominer rationnellement a priori tous leurs cheminements, ni toutes leurs dérives possibles. On peut seulement constater qu’ils ont de meilleurs résultats que les experts humains confrontés aux mêmes problèmes.

Ce ‘dépassement’ (même partiel) de la pensée humaine par quelque IA future influera-t-il l’avenir même de la pensée humaine, son jugement sur sa propre essence?

La pensée humaine est-elle aujourd’hui capable de penser la nature et la complexité des futures interactions avec les formes d’IA qui pourraient émerger à l’avenir, dans un but de ‘prévention’ ou de calcul des risques?

Elle est déjà obligée de se doter de programmes que l’on pourrait appeler de méta-IA pour tenter de suivre et décrypter les cheminements des arbres de décision des apprentissages-machines.

Il en résulte des formes troublantes de métissage ou d’hybridation entre raison humaine et post-humaine, où les deux parties jouent un rôle propre, et dont les interactions à long terme sont paraissent indécidables.

Les neurosciences éclairent ce débat d’une lumière particulière.

Marvin Minsky, pionnier de l’IA a conclu, après des années de recherche et d’expérimentation, à l’inexistence chez l’Homme d’un Soi unifié : il parle d’une « société de l’esprit », composée de millions d’unités diversifiées.

Francisco Varela, spécialiste des neurosciences cognitives et théoricien de la vie artificielle, se veut plus radical encore.« L‘esprit n’est pas une machine», et il est fragmenté, divisé, pluriel…« La vie créesans cesse ses propres formes, par auto-poièse. Une cellule n’existe que parce qu’elle fabriqueen permanence les conditions de son identité et de son autonomie : elle garantit l’invariance de son organisation interne dans un flux constant de perturbations. Elle appréhende le réel qui l’entoure à travers sa propre cohérence interne, qui n’est pas matérielle mais systémique.»i

Varela voit là une forme élémentaire de ‘conscience de soi’, basée sur la reconnaissance entre le dedans et le dehors. De là, on peut induire d’autres formes ‘émergentes’ de conscience aux divers niveaux systémiques composant un organisme complexe Nous sommes composés de « consciences » plurielles

Comment penser la coexistence et la cohérence de ces multiples formes de conscience ? Se hiérarchisent-elles ? Y a-t-il un fondement unifié de ces consciences, les dépassant toutes?

Peut-on garantir l’unité transcendantale du sujet ?

Ou faut-il se résigner à concevoir une conscience éclatée, une multiplicité de points de vue hétérogènes, labiles, autonomes ?

Varela affirme que les sciences cognitives n’ont trouvé qu’une conscience divisée, fragmentée, plurielle, alors qu’elles étaient parties à la recherche d’un Soi fondamental, d’une conscience du soi, fondant l’unité de l’esprit.

Il se dit en conséquence adepte de l’approche bouddhiste – il n’existe pas de Soi unifié, pas de fondement ultime de la conscience, c’est la pensée qui nous pense, et nous sommes victimes de l’illusion de la souveraineté de la conscience et la raison.

Mais si ‘la pensée me pense’, si je ‘suis pensé’ par des processus internes dont ma conscience ne représente qu’une pellicule extérieure, le sentiment de dépassement n’est-il qu’une illusion ? Cette illusion est-elle nécessaire pour affirmer une autre illusion, celle de la souveraineté du Soi, alors que d’autres phénomènes inconscients restent à l’œuvre, plus en profondeur?

Quels sont ces autres phénomènes inconscients, toujours à l’oeuvre?

Varela a expliqué comment il en avait réalisé la permanence: « Ce fut un coup de foudre. Je me suis dit: « Qu’est-ce que tu peux être con ! Tu travailles sur l’esprit, et tu es passé à côté de ton propre esprit ! (…) Observez un cafard, il court sur le sol, puis, sans transition, monte un mur et se retrouve au plafond. Les notions d’horizontale, de verticale, d’envers, n’ont absolument pas le même sens pour lui que pour nous. Son monde mental n’a rien à voir avec le nôtre. Peut-être l’imagine-t-il plat ? Cette différence ne vient pas de son minuscule cerveau. Pour le comprendre, il vaut mieux regarder ses pattes. Pendant des années, j’ai étudié les deux mille cinquante-trois senseurs de la deuxième patte du milieu d’un cafard ! L’insecte agit dans le monde sans aucune prévision sur l’environnement. Il le fabrique, il le construit, et s’y adapte depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, dans le cadre de la vie artificielle, on construit des robots sur le modèle de l’insecte, sans cerveau central mais avec des senseurs.»ii

La métaphore du cafard s’applique à l’esprit, selon Varela.

L’esprit est comme un cafard mental, doté de millions de pattes, ou bien comme une myriade de cafards indépendants qui courent, montent, volent et descendent non sur des ‘murs’ et des ‘plafonds’ mais dans diverses représentations ‘immanentes’ du monde… Ces cafards mentaux et multiples contribuent ce faisant à créer de nouveaux murs, de nouveaux plafonds, ou bien creusent des tunnels inattendus dans des représentations mouvantes sans réel cerveau central.

« L’organisme et l’environnement s’enveloppent et se dévoilent mutuellement dans la circularité fondamentale qu’est la vie même. » résume Varela.

Mondes et créatures, environnements et organismes, sont co-dépendants, ils ne cessent de co-évoluer. La réalité est ‘dépassée’ par le jeu libre des créatures qui évoluent en son sein, et qui ‘s’y dépassent’, comme résultat d’une auto-invention, d’un auto-dévoilement, en constant couplage épigénétique avec l’environnement.

« On n’apprend ça nulle part dans la philosophie occidentale, dit Varela. Seul le bouddhisme n’a jamais cherché à trouver un fondement ultime à l’esprit, qui serait le rationalisme. Le bouddhisme ne croit ni en Dieu, ni en un absolu de la pensée humaine. L’expérience bouddhiste de la méditation nous enseigne au contraire que l’ego, le soi, peuvent se désinvestir de leur arrogance et de leur hantise du fondement et du savoir absolu, et qu’ainsi nous vivrons mieux. »iii

Le ‘post-humain’ tel que préfiguré par l’IA, la Vie Artificielle et les neurosciences cognitives, à la façon de Varela, semble conduire à favoriser la métaphore bouddhiste.

Il y a d’autres métaphores possibles.

Par exemple, le mouvement transhumaniste, avec l’appui de moyens médiatiques, techniques et financiers considérables, semble rêver d’une nouvelle conception de l’homme, d’une nouvelle religion, et d’une nouvelle eschatologie…

Google a créé une société de biotechnologies nommée Calico (California Life Company), qui vise explicitement à en finir avec la mort elle-même…

S’il faut en croire Google, les sciences et les technologies seraientsur le point de permettre à l’espèce humaine de « dépasser » la mort, soit en rendant le corps invulnérable (l’homme bionique, la manipulation génomique), soit en s’en débarrassant (cyborg, dématérialisation et téléchargement de la « conscience »).

Les corps humains seraient en sursis, déjà obsolètes : ce ne sont que des carcasses dont il faudra se débarrasser à terme. Ray Kurzweil prédit les débuts de cette épopée pour 2030.

Jean-Michel Besnier, dans son livre Demain les post-humainsiv rappelle que ce type de matérialisme et de réductionnisme n’est pas nouveau. Pour les matérialistes du 18è siècle, « le dualisme âme/corps était une absurdité dont il fallait se débarrasser, la conscience étant selon eux produite exclusivement par la matière. Spontanément les neurobiologistes contemporains rejoignent cette opinion. Il existe une matière cervicale, neuronale, productrice de la conscience, c’est pour eux une donnée positive qui n’amène plus de débat philosophique. » 

« Les transhumanistes souhaitent purement et simplement la disparition de l’humain. Ils sont dans l’attente de quelque chose d’autre, de quelque chose de radicalement nouveau, qu’ils appellent la singularité, un posthumanisme qui succédera à une humanité révolue. Il n’y a plus de place pour une position médiane et une séparation de plus en plus large et irréductible est en train de se faire jour entre d’un côté les technoprogessistes qui attendent le posthumain, et de l’autre les bioconservateurs qui entendent sauver l’humain. »

Besnier conclut qu’il ne faut plus chercher à « dépasser » l’humain. Il prône au contraire une « sagesse ordinaire », « faite de comportements de sobriété, de simplicité, et de méfiance à l’égard des gadgets dont on inonde le marché. »

« Je ne vois de remède que dans une réconciliation de l’homme avec lui-même, dans le fait d’accepter notre fragilité, notre vulnérabilité. L’homme ne peut évidemment rivaliser avec la puissance de calcul informatique mais il jouit d’autres formes d’intelligence. Je pense que nous ne devons pas fuir notre fragilité mais en faire la source-même de notre privilège. »

Cette « sagesse ordinaire » peut-elle l’emporter face aux déchaînements du post-humanisme et du trans-humanisme? Avons-nous besoin de pensées ordinaires ou extraordinaires?

Varela invoquait Bouddha. Les trans-humanistes convoquent Teilhard de Chardin en appui à leurs idées… mais en détournant sa pensée…

Jean-Michel Truong, dont le livre Totalement inhumaine emprunte son titre à une expression de Teilhard de Chardin (en en prenant l’exact contre-pied)v, annonce le proche avènement du ‘Successeur’, un être artificiel doté d’un cerveau planétaire capable de se dupliquer à l’infini et de dépasser l’Homme.

Le ‘Successeur’ sera capable d’embarquer sur « un nouvel esquif »vi intergalactique. «Commencée avec l’homme, son odyssée bientôt se poursuivra sans lui.» La vie a été fondée sur la chimie du carbone, mais rien ne dit qu’elle doive continuer d’être enchaînée à l’ADN. L’intelligence n’a pas nécessairement besoin d’organismes biologiques, pensent les transhumanistes. Pourquoi ne serait-il pas possible de créer d’autres réceptacles pour la recevoir et la propager?

« Je ne dis pas que le Successeur provoquera notre fin, mais seulement qu’il nous « survivra » précise Truong. Mais surtout, l’avènement de ce Successeur est une bonne nouvelle pour l’humanité, qui garde ainsi l’espoir que quelque chose d’humain survive en cette chose totalement inhumaine ».

Teilhard pensait certes que la conscience, une fois apparue dans le Cosmos, devait nécessairement survivre, envers et contre tout, mais que l’’évolution devrait continuer la « cosmogénèse » et la formation de la Noosphère  grâce au ‘téléchargement’ de la conscience sur des puces de silicium….

Peut-on ‘penser’ que de l’humain puisse survivre et se dépasser dans de l’inhumain?

iFrancisco Varela définit ainsi l’autopoïèse : « Un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoïétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoïétique est un système à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit). » Autonomie et connaissance. Essai sur le vivant. Seuil, 1889, p. 45

iihttp://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2007/09/19/lesprit-nest-pas-une-machine-rencontre-avec-le-neurobiologiste-francisco-varela-un-des-peres-de-la-recherche-cognitive/

iiiFrancisco Varela. Ibid.

ivGrasset, 1993

vPierre Teilhard de Chardin. Le milieu divin. Œuvres complètes, Tome IV. Seuil. p. 199. « L’attente du Ciel ne saurait vivre que si elle est incarnée. Quel corps donnerons-nous à la nôtre aujourd’hui ? Celui d’une immense espérance totalement humaine. »

viJ.M. Truong cite à ce propos Teilhard de Chardin. « Sauf à supposer le monde absurde, il est nécessaire que la conscience échappe, d’une manière ou d’une autre, à la décomposition dont rien ne saurait préserver, en fin de compte, la tige corporelle ou planétaire qui la porte. » Pierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain. Seuil, 1955

Dépasser l’humain


Le sport de haut niveau incarne une idée assez répandue du dépassement de soi. Le champion cherche ses limites, pour les dépasser, et pour surpasser les autres. Il s’impose discipline, fatigues extrêmes, et risques incontrôlés. Il met sa vie en jeu, quand il use des ressources, de plus en plus puissantes, du dopage. Le système politique et médiatique tire avantage du champion sacrificiel, dans un jeu qui le ‘dépasse’ souvent. Sa gloire fugace est vite ‘dépassée’ par les progrès sans cesse renouvelés des techniques pharmaco-biologiques et biogénétiques.

Leur déploiement ne fait que commencer. Elles ‘dépassent’ désormais le seul corps de l’athlète. C’est la définition de l’homme et de ses limites qui est en jeu.

La programmation génétique remet en question l’égalité de nature entre les hommes et à plus long terme l’unité de l’espèce humaine.

L’humain augmenté sera plus fort, plus rapide, plus résistant. Il sera plus intelligent, plus habile. Il vivra en excellente santé jusqu’à un âge avancé, il luttera en permanence contre sa propre déchéance, et fera indéfiniment reculer la mort, dépassant toujours davantage les limites de sa finitude.

Organe après organe, fonction après fonction, l’homme se technicise, s’artificialise, se robotise. Sa pensée se nano-matérialise, se neuro-biologise, s’algorithmise.

Des individus, des groupes spécifiques, des sociétés entières, chercheront à être « augmentés » de façon spécifique. On peut conjecturer, dans un avenir peu éloigné, l’apparition d’une nouvelle espèce, ‘sur-humaine’, doté d’un patrimoine génétique en constante reprogrammation…

Dans son livre Brief Answers to the Big Questions, Stephen Hawking prédit l’avènement de ‘super-humains’, résultant de manipulations génétiques, et de nouvelles espèces, au risque de la destruction du reste de l’humanité, du reste non-augmenté.

« Dès que de tels super-humains apparaîtront, de graves problèmes politiques se poseront avec les humains non-augmentés, mis hors compétition. A leur place, une nouvelle race d’êtres auto-conçus, progressant toujours plus rapidement. »

« Nous transcenderons la Terre et apprendrons à vivre dans l’espace. » Hawking croit que la mission de l’humanité dans le futur sera de répandre la vie dans la galaxie, comme dans un jardin cosmique…

Le philosophe Hans Jonas conclut que l’homme se trouve désormais en mesure d’user de son art de la fabrication pour se transformer lui-même.

Two short Quotes about the Gates of Death


Pir O Murshid Inayat Khan: « Why are you yourself the veil over the answer you seek? »

Seneca to Lucilius: « Then the secrets of nature will be revealed before you; this darkness will divide and the dazzling light will spring forth from all sides. Imagine what a magnificent glow there will be when so many stars unite their light. No shadow will tarnish this serenity (…) How will the divine light present itself to you when you see it in its place? »

The other ‘Other’


In his Observations on Rabbi Moses Maimonides’ book entitled The Guide for the Perplexedi Leibniz refers to two other « Tetragrams », one of twelve letters and the other of forty-two. But he remains elliptical on how a four-letter Tetragram, to put it pleonastically, can expand like this into many more letters.

Leibniz also indicates that Moses received « thirteen prophecies » from Godii. Here is the detail of this revelation, reported in the Exodus, and quoted in full.

« The Lord passed before him and shouted: ‘The Lord, the Lord, God of tenderness and mercy, slow to anger, rich in grace and faithfulness, who keeps his grace to thousands, tolerates fault, transgression and sin, but leaves nothing unpunished, and punishes the sins of fathers on children and grandchildren until the third and fourth generation!’ »iii

So Leibniz’ idea is that there are thirteen prophecies densely concentrated in these two verses. One may conjecture that each ‘prophecy’ seems to be associated with one specific word.

Here they are, as far as I can reconstruct them:

The first ‘prophecy’ is: « YHVH (יהוה) ».

The second one: « YHVH (יהוה) ».

The third: « God » (אל).

The fourth: « Clement » (רחום).

The fifth: « Merciful » (חנון).

The sixth: « Slow to anger (אפים) ».

The seventh: « Full (or rich, רב) » – more precisely, « rich in goodness (חסד) and truth (אמת) ».

The eighth: « He keeps his kindness (or favor, חסד) to thousands ».

The ninth: « He tolerates fault (or crime, עון) ».

The tenth: « And the transgression (or rebellion, פשע) ».

The eleventh: « And sin (חטאה) ».

The twelfth « But he leaves nothing unpunished (לא ינקה) ».

The thirteenth: « And he punishes the sins (עון) of the fathers on the children and on the little children ».

Observations are required, from a critical and heuristic point of view.

First of all, we count as two separate and distinct prophecies, the two statements that Yahweh makes of the name YHVH, and as a third the name EL.

Then each attribute (clement, merciful, slow, full) is counted as a prophecy.

There is the special case of « full of goodness and truth », which is counted as a prophecy. Why not count two? Because the adjective « full » is mentioned only once, and because God wants to make it clear that « goodness » and « truth » are inseparable, and must be counted as « one ».

For the verb « he keeps », let us count a prophecy, since God only keeps his goodness.

For the verb « he tolerates », let us count three prophecies, since God tolerates fault, rebellion and sin.

Finally, let us count two prophecies that refer to punishment.

Then, let us note that God cries out twice his name YHVH, but once his name EL.

He shouts four of his attributes, then he shouts four verbs. The first, to keep, applies to only one thing, kindness, but for the benefit of thousands. The second, to tolerate, applies to three negative things. The third, to leave, is used in a negative, therefore absolute, total way. The fourth, to punish, applies over four generations.

It is surely worth noting that three words are quoted twice: « YHVH », « goodness », and « fault », and that one word is quoted three times in the last verse: « the sons ».

There are also questions about some apparent inconsistencies:

God « tolerates fault » but « he leaves nothing unpunished », which seems contradictory.

Moreover, « he punishes the sins of the fathers on the sons and the sons of the sons », which seems unfair.

Let’s take a closer look at this last point, referring to the dictionary. The verb « to punish«  is in the original Hebrew: פקד. This word has a very rich palette of meanings. Here are some of them: « to seek, to visit, to examine, to remember, to punish, to avenge, to lack something, to deprive, to entrust something to the care of another ».

This verb can be translated to mean that God wants to « punish » and « chastise » children and grandchildren for their fathers’ faults, as it is written:

« And he punishes the sins (עון) of the fathers on the children and on the little children ».

But one could also opt for a broader, more generous translation or interpretation of פקד :

« And he seeks, or he examines, or he remembers, or he entrusts the care the sins of a generation to the care of another. »

Another what? Another generation?

Or might it be another ‘Other’?

Who, then, might be this other « Other » to whom God entrusts the care of future generations?

i Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés § C62

ii Ibid. § C54

iiiEx. 34,6-7

Métaphysique du dépassement


Novalis affirme: «Nous ne devons pas être seulement des hommes. Nous devons être plus que des hommes ». Et il ajoute: « L’acte de se dépasser soi-même est partout l’acte suprême, l’origine, la genèse de la vie. La flamme n’est pas autre chose qu’un tel acte.»i

N’en déplaise à Novalis, la flamme est-elle réellement une bonne métaphore du dépassement? Bien d’autres images pourraient faire l’affaire, ou nous mettre sur d’autres pistes tout aussi valables a priori. L’étincelle, à sa manière fugitive, ‘dépasse’ le silex inamovible; la chaleur, ambiante, ‘dépasse’ la braise, locale. Le Phoenix, mythique, ‘dépasse’ la cendre qui lui rend sa vie.

Le verbe ‘dépasser’, dans ces exemples, a-t-il toujours le même sens?

Par instinct du neuf et de du non-encore-dit, les poètes toujours cherchent à dépassent le sens des mots, ils veulent outrepasser les limites du langage, et celles de l’homme….

Au premier chant du Paradis, Dante invente, pour ce dire, un néologisme: ‘trasumanar’. Pour aussitôt en constater l’opacité…

Trasumanar significar per verba non si poria. ii

Ce que l’on peut traduire littéralement ainsi: « Transhumaniser, par des mots ne se peut signifier ».

Un traducteur du 19ème siècle a aussi proposé un autre néologisme: « Qui pourrait exprimer, par des paroles, cette faculté de transhumaner ! »

Une traduction récente opte plus classiquement pour: « Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots. »iii

A quel ‘transhumanisme’ Dante fait-il référence ? 
Il vient d’évoquer la vision dans laquelle il était plongé, en compagnie de Béatrice, — expérience si profonde qu’il la compare à celle de Glaucus, «quand il goûta l’herbe, qui le fit dans la mer parent des dieux », selon le vers d’Ovide, dans les Métamorphoses

Un commentateur fait le lien entre ce vers de Dante, celui d’Ovide, et l’extase de S. Paul qui a dit aux Corinthiens qu’« il fut ravi jusqu’au troisième ciel ; si ce fut dans ce corps, je ne sais, si ce fut hors de ce corps, je ne sais, Dieu seul le sait.»iv

Sept siècles après Dante, le mot a été repris par les ‘transhumanistes’ , mais dans un sens et avec des perspectives très différentes.

L’idée générale d’un « dépassement de l’humain  » traverse les millénaires et les cultures, avec bien des biais divers.

Dans Les paradis artificiels, Baudelaire décrit « le goût de l’infini » de l’homme.

Il dit « ne supporter la condition humaine qu’en plaçant entre elle et lui l’écran ou le filtre de l’opium », pour « expérimenter l’infini dans le fini »v.

Il emploie, pour la première fois peut-être dans l’histoire de la langue française, l’expression « homme augmenté ».

« L’homme a voulu rêver, le rêve gouvernera l’homme. Il s’est ingénié pour introduire artificiellement le surnaturel dans sa vie et dans sa pensée ; mais il n’est, après tout (…) que le même homme augmenté, le même nombre élevé à une très haute puissance. Il est subjugué ; mais, pour son malheur, il ne l’est que par lui-même. »

Poussé à outrance, le « goût de l’infini » va vers la croyance en sa propre divinité.

« Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : « Je suis devenu Dieu ! », qu’un cri sauvage, ardent, (…) culbute les anges disséminés dans les chemins du ciel : « Je suis un Dieu!» ».vi

Rimbaud ouvre une autre piste encore.

« Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. (…) Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. (…) Il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! »vii

L’Homme augmenté. L’Homme-Dieu. Le Suprême Savant. Le Voyant…

Les poètes n’y vont pas de main morte!

Plus économe de ses moyens, Henri Michaux, se contente de ressasser le mot ‘dépassement’.

« Gestes de dépassement
du dépassement

surtout du dépassement »viii

Les mots français ‘dépasser, surpasser, outrepasser’ ne suffisent peut-être pas à signifier tout ce dont ils sont porteurs?

En latin, en grec, en hébreu, en sanskrit, on trouve d’autres nuances, et des métaphores inattendues.

Le latin supero signifie ‘surpasser, survivre’. Antecello : ‘dépasser, s’élever en avant des autres’. Excello, ‘dépasser, exceller’. Excedo, ‘dépasser, sortir de’. Transeosignifie ‘aller au-delà, se changer en’.

Dans la langue de la Bible, excessus, ‘départ, sortie’,traduit le grec ἔκστασις, ex-stase, qui est aussi une forme de‘transport’.

Le grec rend l’idée du dépassement en recourant au préfixe ύπερ, hyper, comme dans: ύπερϐάλλειν, ‘dépasser, l’emporter sur’, ou encore: hyper-anthropos, ‘supérieur à l’homme’.

En hébreu, c’est le mot ‘hébreu’ lui-même, עֵֵבֶר, qui veut dire ‘dépasser’. ‘Hébreu’ vient du nom Héberix, – lequel vient du verbeעָבַר, ‘passer, aller au-delà, traverser’.x

Par extension, le verbeעָבַר signifie ‘violer, transgresser (une loi, un ordre, une alliance), mais aussi ‘passer outre, passer devant quelqu’un’xi, ou encore : ‘passer une faute, pardonner’.

Le sanskrit, langue fort riche, dispose de plusieurs dizaines de verbes qui traduisent de multiples nuances du ’dépassement’. Il possède des racines verbales comme tṝ तॄ ‘traverser, atteindre, accomplir, surpasser, surmonter, échapper’, laṅgh, ‘aller au-delà, exceller, surpasser, briller, transgresser’, ou pṛ पृ ‘surpasser, exceller, être capable de’. Le sanskrit use aussi de nombreux préfixes.

L’un d’eux, ati अति, exprime l’idée d’au-delà, de surpassement, ce qui permet de forger des mots comme : atimānuṣa-, ‘surhumain’, devātideva, un ‘Dieu qui surpasse tous les dieux’.

Résumons. Les Latins voient le dépassement comme un excès. Les Grecs enseignent que l’excès mène à l’extase. L’hébreu porte le ‘dépassement’ dans son nom même, – ce qui revient peut-être, (nomen est numen) à l’inclure dans l’essence de sa psyché? Les Indo-āryas ont un mot désigner le rite suprême de leur très ancienne religion, le Sacrifice (yajña), et un autre mot encore pour désigner ce qui surpasse le Sacrifice même – yajñātīta.

L’idée de ‘dépassement’ touche tous les hommes, tous les peuples.

L’homme toujours recherche l’infini. « Je crois fermement qu’on peut l’atteindre »xii, dit Fernando Pessoa. Et il confie: « Je n’ai jamais oublié cette phrase de Haeckel: ‘L’homme supérieur (je crois qu’il cite quelque Kant ou quelque Goethe) est beaucoup plus éloigné de l’homme ordinaire que celui-ci ne l’est du singe.’ Je n’ai jamais oublié cette phrase, parce qu’elle est vraie. »xiii

Idem chez Borgès, qui emprunte à John Donne l’idée d’un infini dépassement de l’âme. « Nous avons le poème The Progress of the Soul (Le Progrès de l’âme) de John Donne: ‘Je chante le progrès de l’âme infinie’, et cette âme passe d’un corps à un autre. Il projetait d’écrire un livre qui aurait été supérieur à tous les livres y compris l’Écriture sainte. »xiv

D’où vient ce désir d’infini, de ‘dépassement’ ?

L’origine en est peut-être dans l’inconscient « océanique » de l’embryon. Les embryons savent, inconsciemment, par mille signaux, qu’ils sont de ‘passage’, en ‘transit’, qu’un autre monde les attend, tout proche, à portée de voix, avec un nouveau départ, une sortie, une traversée, hors du sein originaire, et une ‘nouvelle’ naissance, une nouvelle façon d’« être-au-monde » .

Borgès explique : « [Gustav] Fechner pense à l’embryon, au corps qui n’est pas encore sorti du ventre maternel. Ce corps a des jambes qui ne servent à rien, des bras qui ne servent à rien, et rien de cela n’a de sens; cela n’aura de sens que dans une vie ultérieure. Nous devons penser qu’il en va de même de nous, que nous sommes pleins d’espoirs, de craintes, de théories dont nous n’avons nul besoin dans une vie purement mortelle. Nous n’avons besoin que de ce qu’ont les animaux et ils peuvent se passer de tout cela qui peut-être nous servira dans une autre vie plus complète. C’est un argument en faveur de l’immortalité. »xv

Comme des ‘embryons’, en devenir, nous continuons de croître et de nous transformer. Les rêves et les idéaux ‘dépassent’ le cadre étroit des vies. Ils sont des incitations au dépassement, vers d’autres états de la conscience ou de l’être…

Il n’y a pas de limites. La gamme est large: dépasser le corps en l’augmentant, dépasser artificiellement l’intelligence, dépasser l’humain, dépasser la raison, dépasser le Soi, dépasser l’Être, dépasser Dieu même…

iNovalis. Fragments. Ed. José Corti. Paris, 1992, p. 198

iiDante Alighieri. La Divine Comédie. Paradis, Chant I, v. 70-72

iiiTraduction de Jacqueline Risset. Ed. Diane de Selliers, 1996

iv2 Cor. 12,2

vC. Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975

viC. Baudelaire, Le poème du haschisch. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade, 1975

viiLettre de A. Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant), 15 mai 1871

viiiHenri Michaux. Mouvements. NRF/ Le point du jour, 1951

ixHéber, fils de Selah, patriarche des Hébreux (Gen 10,24)

xComme dans les exemples suivants : « Il passa le gué du torrent de Jabbok » (Gn 32,23) . »Lorsque tu traverseras les eaux » (Is. 43,2). « Tu ne passeras pas par mon pays » (Nb 20,18)

xi Par exemple : »L’Éternel passa devant lui » (Ex 34,6)

xii« J’ai concentré et limité mes désirs, pour pouvoir les affiner davantage. Pour atteindre à l’infini — et je crois fermement qu’on peut l’atteindre — il nous faut un port sûr, un seul, et partir de là vers l’Indéfini. » Fernando Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. § 96. Ed Christian Bourgois, 1988, p.171

xiiiFernando Pessoa. Le livre de l’intranquillité. Vol. I. §140. Ed Christian Bourgois, 1988, p.239-240

xivJ.L. Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes II, Gallimard, 2010, p. 749

xvJ.L. Borgès. Sept nuits. Immortalité. Œuvres complètes II, Gallimard, 2010, p. 746

The power of whisper


« But among the humble is wisdom. » i.

In Hebrew, the word « humble » derives from the verb צָנַע, to hide, to humiliate oneself. A more literal translation might then be possible: « But among those who hide is wisdom. »

The humble are hiding. So is wisdom, hiding.

The idea of hidden wisdom is old. It is found in many religious, exoteric or esoteric traditions.

« I speak to you, O Nacitekas, heavenly Agni, who knows how to obtain the endless worlds and the sojourn. O thou, know it, [this wisdom] is deposited in a secret place. » ii

The secret is first and foremost a “place”. And wisdom also is a “place”.

Going to this secret “place” is akin to a “revelation”. To penetrate the divine secret is to penetrate this divine place, and to plunge into the abyss. When you enter it, you lose all balance, all connection, you leave everything to go beyond the human.

« When he meditated, applying himself, on the union with the supreme soul, on the God who is difficult to perceive, who has penetrated into the secret, who has settled in the hiding place, who resides in the abyss, – the wise leaves aside joy and sorrow. » iii

Not everyone can imitate the wise man. The Holy of Holies is a very empty, solitary, place.

If the revelation reveals anything, it is that nothing sheds light on the mystery. It only deepens it without measure, always more so.

Abrahamic, Mosaic or Christian “revelations” are in a way an “unveiling”. But this unveiling brings in reality many new veils, many questions, throwing inconceivable, unexpected perspectives.

Among them: any divine revelation threatens the state of things and life itself. How many prophets stoned or crucified for sharing their vision? Death is the companion of their truth.

R. Isaac of Acra comments: « When Moses our master said: « Show me your glory » (Ex. 33:18), it is death that he asked for, so that his soul may break the light of his palace, which separates him from the wonderful divine light, which she was eager to contemplate ».

The union with the Divine presents an extraordinary challenge: death.

Elsewhere, in other traditions, it is called dissolution. It is compared to a drop of water in the sea. « As pure water poured into pure water becomes like it, the soul of the discerning wise man becomes like Brahman.»iv

The same image can be found in the Jewish Kabbalah: « The soul will cling to the divine Intellect and the intellect will cling to the soul (…) And the soul and the Intellect become the same thing, as when a jug of water is poured into a gushing spring. This is therefore the secret of the verse: ‘A fire that devours fire’. » (R. Isaac of Acra).

A drop of water in the spring. A fire that devours the fire. Wisdom is well hidden. Why is she concealing herself, shying away from glory, from revelation?

A passage from Paul can put us on the track. « Should we boast? It’s not worth anything, though. (…) For me, I will only boast of my weaknesses.» v

An « angel of Satan » is in charge of blowing Paul so that he does not take pride. If Paul asks God to remove this satanic angel from him, God answers: « My grace is enough for you; for power unfolds in weakness.» So the blows continue.

And Paul concludes: « That is why I take pleasure in weaknesses, in outrages, in distress, in persecutions and anguish endured for Christ: for when I am weak, it is then that I am strong ».vi

It is strange (and maybe inaudible) in our modern times, to hear that weakness, distress, persecution,, may be a « strength ».

Strength and power in effect veil and muffle everything. In the noisy storm, in the midst of the devastating hurricane, only the humble, the wise, have a little chance of hearing the zephyr, which will follow, in a whisper.

iProv.11,2

iiKatha Upanisad 1,14

iiiKatha Upanisad 2,12.

ivKatha Upanisad 4,15

v2 Cor. 12,1-10

vi2 Cor. 12,1-10

The Metaphors of Monotheism in India, Israel and the West


The philosopher must travel among the nations, following the example of Pythagoras.

« Pythagoras went to Babylon, Egypt, all over Persia, learning from the Magi and priests; it is reported that he also got along with the Brahmins. »i

No people, no culture, no religion has a monopoly on knowledge. Under the appearance of their multiplicities, we must seek a deeper, original unity.

In the Vedas, Agni is « God of Fire ». Fire is an image. It’s only one of his names. Agni is the Divine in many other aspects, which its names designate: « Agni, you are Indra, the dispenser of good; you are the adorable Viṣṇu, praised by many; you are Brahmānaspati… you are all wisdom. Agni you are the royal Varuṇa, observer of the sacred vows, you are the adorable Mitra, the destroyer. »

Agni embodies the infinite multiplicity and profound unity of the Divine. Agni is in the same time innumerable, and the only God.

The religion of the Vedas has the appearance of a polytheism, through the myriadic accumulation of God’s names. But it is also a monotheism in its essential intuition.

The Vedas sing, chant, invoke and cry out the Divine, – in all its forms. This Divine is always Word, – in all its forms. « By the Song and beside it, he produces the Cry; by the Cry, the Hymn; by means of the triple invocation, the Word. »ii

Agni is the divine Fire, which illuminates, it is also the libation of the Soma, which crackles. He is one, and the other, and their union. Through Sacrifice, Fire and Soma unite. Fire and Soma contribute to their union, this union of which Agni is the divine name.

The same questions are still running through humanity.

« Where is the breath, the blood, the breath of the earth? Who went to ask who knows? « asks Ṛg Veda.iii

Later, and further west, the Lord asked Job: « Where were you when I founded the earth? Speak if your knowledge is enlightened. Who set the measures, would you know, or who stretched the line on her? (…) Tell us, if you know all this. On which side does the light dwell, and where does the darkness dwell? » iv

There is an instinctive familiarity, a brotherhood of tone, an intuitive resemblance, between a thousand years apart.

The ancient Hebrews, dedicated to the intuition of the One, also sought and celebrated His various names. Is this not analogy with the multiple names and Vedic attributes of the Divinity, whose essence is unique?

When God « shouts » three times his name to Moses’ address « YHVH, YHVH, EL » (יְהוָה יְהוָה, אֵל), there is one God who pronounces a triple Name. Three screams for three names. What does the first YHVH say? What does the second YHVH mean? What does the third name, EL, express?

Christianity will respond a thousand years after Moses to these questions with other metaphors (the Father, the Son, the Spirit).

A thousand years before Moses, verses from Ṛg Veda already evoked the three divine names of a single God: « Three Hairy shines in turn: one sows itself in the Saṃvatsara; one considers the Whole by means of the Powers; and another one sees the crossing, but not the color. »v

The three « Hairy » are in fact the only God, Agni, whose hair is of flame.vi

The first « Hairy » is sown in the Soma, as a primordial, unborn germ. The second « Hairy » considers the Whole thanks to the Soma, which contains the powers and forces. The third « Hairy » is the dark being of Agni (the Agni « aja », – « unborn »), a darkness that God « passes through » when he passes from the dark to the bright, from night to light.

For the poet’s eye and ear, this ‘triplicity’ is not a coincidence. Millennia pass, ideas remain. Agni spreads the fire of his bushy and shiny « hair » three times, to signify his creative power, wisdom and revelation. From the burning bush, Yahweh shouts his three names to Moses to make sure he is heard.

The figure of a God « one » who shows Himself as a « three », seems to be an anthropological constant. The same strange, contradictory and fundamental metaphor links Aryan and Vedic India, Semitic and Jewish Israel, and Greek-Latin and Christian West.

iEusèbe de Césarée. Préparation évangélique, 4,15

iiṚg Veda I, 164,24.

iiiṚg Veda I, 164,4.

ivJob, 38, 4-19

vṚg Veda I, 164,44.

viOne of the attributes of Apollo, Xantokomès (Ξανθόκομης), also makes him a God« with « fire-red hair »

The Kundalini Serpent and the Kabbalah Candlestick


The Gods have received many names in history, in all the languages of the earth. The unique God of monotheisms, himself, is far from having only one name to represent his uniqueness. There are ten, one hundred or even many more, depending on the variations of different monotheisms, on this subject.

In Guillaume Postel’s Interpretation of the Candlestick of Moses (Venice, 1548), based on the famous sephiroth, we find listed the ten names of the One God, as they are transmitted by the Jewish Kabbalah.

The first name is EHIEH: « I am ». He is associated with Cheter, the crown, superiority, multitude and power.

The second is IAH, which is found in compound expressions, for example HALLELU-IAH. His property is Hokhmah, wisdom, sapience, distinction, judgment.

The third is JEHOVIH, associated with Binah, intelligence, science, understanding.

The fourth is EL, associated with Hesed, that is mercy or sovereign kindness, and Gedolah, greatness.

The fifth is ELOHIM, which refers to Pashad as fear, terror and judgment. We associate Geburah with it, strength, punishment, judgment.

The sixth name is JEHOVAH, whose property is Tiphaeret, which means the honour and perfection of the beauty of the world.

The seventh name is JEHOVAH TSABAOTH, associated with Netzah, the perfect and final victory, which means the final achievement of the works.

The eighth name is ELOHIM TSABAOTH, whose property is Hod, praise and direction.

The ninth name is EL SHADDAI, to whom the property of Iesod answers, which means the foundation and base of all the perfections of the world.

The tenth name is ADONAÏ, which is accompanied by Hatarah and Malcut, which means « lower crown ».

This seemingly heteroclite list of ten main names calls for comments, the most salient of which I would like to report.

The order in which these names are placed is important. They are arranged in a figure (the « candelabra ») that has a vague body shape.

The first and tenth names (the beginning and the end) are under the sign of the crown, which is well suited to a reign.

The first three names refer to God in the higher world. The next three to God in the intermediate world. The next three to God in the lower world. Finally, the last name is a generic name, which refers to God in all his states.

EHIEH, אֶהְיֶה « I am » (Ex. 3,14). This is the very essence of God, the essence of Him who was, is and will be. It is the sovereign power.

IAH, יה. This name is composed of a Yod and a Hey, the two letters that symbolize respectively the masculine and the feminine. They are also the two letters placed at the beginning and end of the « very high and inexplicable name »: יהוה, the Tetragrammaton. It is associated with Wisdom.

JEHOVIH is the name of God, as it relates to Intelligence. It represents one of the ways to distribute vowels on the Tetragrammaton (supposed to be unpronounceable).

EL is the name of power, goodness and mercy. It is in the singular, and refers in a way to its plural form: ELOHIM.

ELOHIM, plural of EL, is the name of terror, fear and also of strength and resistance.

JEHOVAH, which presents another reading of the Tetragrammaton (another vocalization), is the virtue of the whole world.

JEHOVAH TSABAOTH is the Lord of armies, multitudes and final victory.

ELOHIM TSABAOTH is a similar name, meaning Gods of the armies.

EL SHADDAI which means « Almighty » is interpreted by Kabbalah as « feeding » and « udders of the world ». But it is also logically enough the « foundation », or « base ». Some add that this name of power, is « at the right of the seminal place in the great divine man ».

ADONAÏ is the common name of God. It summarizes and embodies all its properties.

These ten names are arranged to draw the mosaic  »candelabra ». Upon careful observation, it is not unworthy, I think, to propose the idea of a possible comparison with the « snake » of the Vedic kundalini.

In other words, the comparison of »names » with Vedic and Tantric shakras seems stimulating.

Let’s start with the three lower shakras. They can be associated with the three divine names that Kabbalah associates with what she calls the lower world.

EL SHADDAI, which is the « foundation » of the world according to Kabbalah, can be associated with the first shakra, Muladhara (which literally means « foundation support » in Sanskrit). In Veda culture, this shakra is associated with the anus, the earth, the sense of smell and the inciting awakening. As it is at the place of the « seminal place », the name EL SHADDAI can also be associated with the second shakra, the Svadhisthana (« seat of the self »), which refers in the Vedas to the genitals, water, taste and enjoyment.

The names ELOHIM TSABAOTH and JEHOVAH TSABAOTH can be quite easily associated with the third shakra, the Manipura (« Abundant in jewels »), which refers to the solar plexus, sight, fire and life force, which seems to apply to the qualifier of Lord or God of the « hosts ».

The name JEHOVAH, as it refers to the virtue of the world, can be associated with the fourth shakra, called Anahata (« Ineffable »), which is related to the heart, air, touch and subtle sound.

The names ELOHIM and EL, in so far as they relate to power, kindness and mercy, can be associated with the fifth shakra, Visuddha (« Very Pure »), which is related to the larynx, hearing, ether and sacred Word.

The name JEHOVIH, as it refers to Intelligence, can be associated with the sixth shakra, the ajna (« order »), which refers to the forehead, mind, spirit and truth.

The name IAH, which refers to Wisdom, can be associated with the seventh shakra, Sahasrara (« Circle of a thousand rays »), which is associated with the occiput, « vision » and yoga, with the ultimate union.

The name EHIEH will be left aside, not affected by these metaphorical analogies, since it is used as a tautology.

As for the name ADONAÏ, it is the most general name, we said. Therefore, it is not appropriate to involve it in these kinds of comparisons.

I would like to retain from this correspondence between the « kundalinic serpent » and the « mosaic candelabra » the idea that archetypal, permanent forms are sculpted, in the depth of our bodies as well as in the depths of our minds.

These archetypes, the « snake » or the « candelabra », represent a « tree » or « ladder » of hierarchies, and symbolize an ascent towards divine union, from a « base », the most material of all, the « foundation ».

These metaphors in Kabbalah and the Vedas refer to the same intuition: the ascent of man to the divine.

The testicles of Kabbalah


The word « testicle », כליות (khiliot), appears in the Kabbalah Denudata, by Joannis Davidis Zunnerii. Its Latin equivalents are renes and testiculis. The word renes, « kidneys », also has the meaning of « testicles » in some contexts. As an example, Zunneri cites Job’s book: « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam? ». « Who put wisdom in the kidneys (testicles)? »ii

Curiously, the word כליות (khiliot) does not actually appear in this verse. In its place is the word טּחוֺת (tuhôt) which has a rather similar, though different meaning: « The bottom of being, what is covered, what is hidden, what is hidden, lumps, kidneys ».

There are many occurrences of khiliot and tuhôt in the Bible, and in almost all cases these two words have a similar meaning.

For example: « Yea, my khiliot will rejoice « iii, « You are near in their mouths and far from their khiliot« iv. « Probing the khiliot and hearts »v.

As for tuhôt, we find it, for example, in: « Behold, Thou desirest truth in the inward parts (tuhôt); make me, therefore, to know wisdom in mine inmost heart. » vi

Zunneri explains the word khiliot as follows: « Sunt Nezah and Hod », (the khiliots are Nezah and Hod).

Nezah means « to gush, to splash », and Hod means: « what is obscure ».vii

The khiliot may aggregate therefore the meaning of « something obscure », and which « gushes and splashes ».

Zennuri continues: « Ubi indicatur quod הי i.e Binah and Chochmah influxum derivet in renes. »

« Where it is stated that הי, i. e. Intelligence (Binah) and Wisdom (Hokhmah), cause their influx to drift into the kidneys (testicles). »

We have already seen that the Yod י was a symbol of the masculine and that the Hé ה was a symbol of the feminine.

There is an allusion here to the fact that the intimate union of Intelligence and Wisdom is realized in the khiliot. The meaning of « testicles » then takes on all its flavour, its sap.

It is now possible to understand Teresa of Avila, when she says, « From my Beloved I have drunk, » to give an idea of what she receives from God in this divine cellar of union.

What she drinks from her Beloved is His intelligence and wisdom, and their very union.

iJoannis Davidis Zunneri. Kabbala Denudata. Liber Sohar restitutus, Francfort,1684

iiJob 38,36

iiiPr. 23,16

ivJer 12,2

vJer 11,20

viPs. 51,8

viiDictionary English-Hebrew Gensenius-Robinson, New York 1877

Teresa’s Ecstasy


Grothendieck has revolutionized the notion of mathematical space, as Einstein did in physics. He invented a new geometry, in which « the arithmetic world and the world of continuous quantities are now one ».

To combine the discontinuous and the continuous, the numbers and the quantities, to make them unite intimately, Grothendieck conceived the metaphor of their « marriages ». This marriage of paper had to be followed by proper consumption, in order to ensure the generation of new mathematical beings.

« For the expected ‘brides’,’of numbers and greatness’, it was like a decidedly narrow bed, where only one of the future spouses (i.e., the bride) could at least find a place to nestle as best as they could, but never both at the same time! The « new principle » that remained to be found, to consume the marriage promised by favourable fairies, was also that this spacious « bed » that the future spouses were missing, without anyone having only noticed it until then. This « double bed » appeared (as if by a magic wand…) with the idea of topos. » i

Grothendieck, the greatest mathematical thinker of the 20th century, explained a revolutionary breakthrough using a matrimonial metaphor, and all that follows.

Indeed, the metaphor of « marriage » has always been used to translate difficult ideas into philosophical contexts.

Two thousand years ago, the Jewish philosopher Philo of Alexandria used this same metaphor to present the « mystery of the divine generation ». To translate the idea of « divine generation » into Greek, Philo uses the word τελετή (‘telete’).

This mystery is composed of three elements. There are the two initial « causes » of the generation and their final product.

The two causes are God and Wisdom (who is « the bride of God », – remaining « virgin »)ii.

Wisdom is Virginity itself. Philo relies on the authority of the prophet Isaiah, who affirms that God unites himself with Virginity in itself.iii

Philo specifies elsewhere: « God and Wisdom are the father and mother of the world ».iv

In the Christian tradition, there are similar metaphors, derived from Jewish ideas, but transposed into the « union » of Christ and the Church.

A 16th century Christian cabalist, Guillaume Postel, uses the metaphor of the love of the male and female to describe this union:

« For as there is love of the male to the female, by which she is bound, so there is love and bond of the female to the male by which she is bound. This is the mystery of the most wonderful secret of the Church’s authority over God and Heaven, as well as over God and Heaven on Church by which Jesus meant it: Whatever you bind on earth will be bound to Heaven. »v

Teresa of Avila, a contemporary of Guillaume Postel, speaks through experience of « perfect union with God, called spiritual marriage »:

« God and the soul are one, like crystal and the ray of sunlight that penetrates it, like coal and fire, like the light of the stars and the light of the sun (…) To give an idea of what it receives from God in this divine cellar of union, the soul is content to say these words (and I do not see that it could better say to express something of them):

From my Beloved I drank.

For as the wine that we drink spreads and penetrates into all the limbs and veins of the body, so this communication of God spreads to the whole soul (…) The Bride speaks of it in these terms in the book of Songs: ‘My soul has become liquefied as soon as the Bridegroom has spoken’. »vi

Therese of Avila speaks of the Bride « burning with the desire to finally reach the kiss of union with the Bridegroom », quoting the Song of Songs: « There you shall teach me ».

The Song of Songs has incestuous resonances:

« Oh, what a brother to me, breastfed in my mother’s womb! Meeting you outside, I could kiss you, without people despising me. I’ll drive you, I’ll introduce you to my mother’s house, you’ll teach me! I’ll make you drink a fragrant wine, my pomegranate liqueur. »vii

This spicy passage was strangely interpreted by S. François de Sales:

« And these are the tastes that will come, these are the ecstasies, these are the summits of the powers; so that the sacred wife asks for pillows to sleep. »viii

Metaphors! Metaphors! Where do you lead us to?

iRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiPhilo of Alexandria. De Cherubim

iii Is. 66, 6-9

iv De Ebrietate, 30

v Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l’authorité de l’Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l’a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »

viTeresa of Avila (1515-1582). The Interior Castle

viiCt 8,1-2

viiiFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706

The Three Screams of God


When do you need a ‘veil’ ?

There are strong reasons to wear a veil, under certain circumstances. For example, it reads:

« And Moses hid his face, for he was afraid to look upon God. »i

Or: « When Moses had finished speaking to them, he put a veil over his face. »ii

In both cases, the veil seems to be justified, for very different reasons.

But there are times when, clearly, you have to remove the veil. For example:

« When Moses entered before the Lord to speak with him, he took off the veil until he came out. »iii

How can we explain that Moses sometimes veils himself, and sometimes reveals himself, when he is in the presence of God?

Moses, it seems to me, makes an essential difference between watching and speaking.

To make a long story short, this difference is as follows: the gaze kills, the word gives life.

It is certain that there is mortal danger in « seeing » the face of God. « Man cannot see me and live. »iv

To overcome this risk, Moses only looks at God’s « back » or the « cloud » in which He hides.

On the contrary, the word is the very instrument of prophecy. It does not kill, it gives life.

With a capital letter, the Word is Wisdom, Verb, Logos. It is even placed at the right hand of God, like Adonaiv. It names the Name. It sets out the Law.

In the extreme, the Word is a « scream ». More precisely, three screams.

It reads: « The Lord passed before him and screamed: ‘YHVH, YHVH, God, merciful and gracious!’  » vi

Why does God shout His name to Moses three times?

Why does He shout His name ‘YHVH’ twice in a row, and His name ‘EL’ a third time?

These three screams are not addressed to Moses alone, maybe.

They must be heard, long after, by all those who were not there, – all of humanity yet to come.

In order for these ‘names’ to be heard long after Moses days, they had to be screamed, to be shouted, very loud, to reach the extremities of Mankind. But above all, they had to be written.

« Put these words in writing »vii.

Words, screams, writings. How do you put a scream in writing ? With capital letters? There are none in Hebrew.

If Moses had put on a veil, he would not have « seen », and above all he would have heard badly enough, one can speculate – except for the screams. But, for sure, with a veil he could not have written.

And he could not have spoken (audibly). Moses did not have an easy wordviii. With a veil over his face, he would have been even more embarrassed to speak distinctly.

The veil would have been a barrier to exchange. It was therefore not really necessary, it was even strongly discouraged.

Especially since the interview environment was very noisy. « Moses was speaking and God was answering him in thunder. »ix

Moses had previously put a veil over his face for fear of dying in front of the Face, or when he had wanted to hide his own « shining » face from the Israelites.

The veil was then necessary, it seems, as a defence (against death) or as a modesty (against the jealousy of the people).

But when it came to speaking, hearing, writing, then Moses removed the veil.

The lesson is still valid today.

i Ex. 3,6

ii Ex. 34,33

iii Ex. 34, 34

iv Ex. 33,20

v Ps. 110 (109) -1

vi Ex. 34,6

vii Ex. 34,27

viii Ex. 6,30

ix Ex.19,19