Trouver Dieu est difficile ; en parler est impossible


« Harpax » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Chacun est libre de partir en chasse, et de tenter de déterminer pour son propre compte si Dieu existe ou non. Il suffit, pour ce faire, de considérer la réalité elle-même, telle qu’elle se donne à voir à travers l’Univers tout entier. Pour qu’une telle enquête soit réellement concluante, il faudrait, idéalement, sinon pratiquement, recenser toutes ses parties visibles et invisibles, toutes les sortes de relations qui s’y entrelacent, tous les êtres et entités que ces mondes englobent, toutes les lois qui semblent y régner, toutes les puissances qu’ils contiennent ‒ immanentes ou transcendantes, universelles ou particulières, immatérielles ou matérielles ‒, toutes les natures, douées de raison ou non, qui y fleurissent, ainsi que toutes les sortes d’âmes qui y fourmillent. Cependant, celui qui aurait ainsi sciemment examiné toutes ces choses, et qui aurait dûment pesé les idées qui pourraient lui venir à l’esprit, serait encore bien trop impréparé, me semble-t-il, pour s’élancer enfin vers le Dieu inconnu, à la recherche duquel il se serait présomptueusement mais insuffisamment attaché. Il estimerait alors à tort, et bien trop tôt, qu’il serait dès lors en mesure de le concevoir, ou de l’entrapercevoir, ne serait-ce que d’une façon approximative. Car rien d’imparfait, rien de limité, ne peut jamais espérer entrer en contact avec l’Infinitude même, sauf peut-être là où celle-ci se révélerait être elle-même, sinon imparfaite ou limitée, mais du moins essentiellement inaccomplie (par rapport à ses propres fins sans fin). D’ailleurs, même si un tel contact était en quelque sorte possible, comment exprimer, comment traduire en mots ce qui en résulterait ? Comment en faire part à ceux qui, à défaut de se livrer eux-mêmes à cette recherche, aimeraient peut-être entendre quelques conclusions provisoires des lèvres mêmes d’autres explorateurs ? Platon nous a déjà mis en garde à ce propos : « C’est un travail difficile que de découvrir l’auteur et le père de cet Univers, mais une fois découvert, c’est une impossibilité que de le révéler à tousi. » Pour l’âme qui cherche véritablement à s’approcher du noyau de ces difficiles énigmes, la première des conditions serait, ce me semble, qu’elle commence par devenir elle-même un « monde intelligentii », c’est-à-dire, autant qu’il lui est possible, qu’elle se transforme elle-même en un monde analogue à la « totalité du monde intelligibleiii ». Cette transformation représenterait l’une des manières crédibles d’appréhender et de comprendre l’essence de l’Univers ‒ en quelque sorte, par identification. Ainsi transformée, et dûment préparée, l’âme pourrait alors s’approcher du Démiurge d’un Univers dont elle porterait déjà une espèce d’image en elle. Dans cette progressive approche, qui serait aussi une quête de croissante similitude, il lui serait loisible de se familiariser avec le voisinage de l’aura divine. Il lui faudrait, pour ce faire, appliquer sans discontinuer toutes ses forces, dans un effort sans relâche, un conatus sans fin. Penser sans cesse, faire travailler son esprit, on le sait, tend à éveiller, aiguiser et vivifier toujours davantage les puissances rationnelles. On peut conjecturer que l’âme, ainsi placée devant l’étagement de tant de nouveaux cieux, et ayant traversé tant de niveaux de compréhension et d’intelligence, pourrait entrer en union avec les plus élevés des mondes intelligibles que la totalité de l’Univers abrite. Ces dernières phrases sont une façon de décrire, avec des mots, une possible approche du Démiurge, son envisageable rencontre, et l’éventuelle jouissance de sa présence, que l’on pourrait aussi appeler extase ou ravissement, pour reprendre certaines expressions employées par de célèbres mystiques, qui ont témoigné l’avoir personnellement rencontré, et même seul à seul. Certains d’entre eux ont dit que l’âme alors est « ravie » en lui, ou vers lui ; d’autres disent également qu’ils ont vu que le Créateur, lui aussi, « se ravit » en lui-même. Cette dernière expression a, par exemple, été employée par Proclus dans son Commentaire du Timée de Platon. « Le Père s’est ravi lui-même, sans même inclure dans sa Puissance intellective le feu qui lui est propreiv. » On sait que dans le Timée, Platon donne au Dieu, alternativement, divers noms, comme ceux de « Démiurge », de « Créateur », ou encore de « Père »… Mais dans la phrase : « Le Père s’est ravi lui-même… ὁ πατὴρ ἥρπασσεν ἑαυτὸν… », le verbe grec employé par Proclus est ἁρπάζω, « enlever de force, ravir ; piller ; s’emparer vivement », qui sert aussi de racine pour les mots Hárpyiai ( Ἅρπυιαι), “les harpies” et harpax, “rapace”. Il s’agit donc d’un « ravissement » qui n’a rien de tendre, mais qui tient plutôt du rapt ou de l’enlèvement violent … Ce rapt de l’âme est analogue au rapt intérieur dont le Dieu se nourrit lui-même de lui-même, s’assouvissant essentiellement par la dévoration de sa propre et infinie ‘vérité’. Découvrir Dieu dans un tel ravissement, véritablement éruptif et sans fin envisageable, ce n’est pas le découvrir par la voie bénigne de l’opinion ou de la science, qui sont bien incapables d’atteindre à l’essence de l’Esprit divin. C’est le découvrir par une intuition instantanément foudroyante et éternellement fulgurante, qu’il reste à accomplir par une vive et essentielle union. Ce relatif accomplissement n’intervient qu’au terme d’un dur « travail », pénible, long, rude, qui implique d’avoir traversé quelques mondes, d’avoir évalué les théories qui les sous-tendent et d’avoir apprécié les hiérarchies des êtres. C’est dans ce « travail » que se déroule le vrai combat de l’âme, qui exige d’avoir dépassé toutes les vaines courses du monde créé, et d’avoir dominé les illusoires clartés des sciences et des philosophies. Dans ce rapt, dans cet envol, culmine et scintille alors en l’âme la fine pointe de l’intelligence. Celle-ci l’installe au sein des pensées mêmes du Dieu, comme un rapace aux serres acérées en son aire, au sommet des mondes, là elle où elle peut unir sa lumière à la lumière. Puis le vol de l’âme doit reprendre. Quand elle revient vers les vallées des mondes, il lui est vraiment impossible de parler de tout ce qu’elle a vu et su, sauf d’en dire cela, au moins, qu’elle sait cette impossibilité même. Mais à quoi tout cela peut-il donc servir ? Il y a, à ce sujet, un autre aspect à prendre en considération : le vulgaire en réalité, et pour le dire vulgairement, « se fout » de tout cela ‒ du Dieu, des mondes, du regard de l’aigle et de la fine pointe des âmes… Plus élégamment, comme l’a dit l’Étranger d’Élée, « la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divinv! » L’aigle, certes, peut fixer le soleil d’un regard sans faille, mais que peut-il glatir de ce qu’il a ainsi vu ? La véritable découverte pour l’âme consiste dans le fait d’avoir été initiée au mystère, et non pas de pouvoir en dire quelque chose, a posteriori. Elle ne consiste pas non plus pour elle à pouvoir se mouvoir d’un mouvement propre dans les hauteurs du ciel, mais dans le fait de se tenir désormais dans son silence. Il est en effet absolument impossible à des raisonnements discursifs de décrire la nature simple de ce qu’elle a vu. Si l’âme « trouve » quelque chose, dans son vol, et si elle ne « se trouve » alors elle-même que lorsqu’elle « se tait », comment quelque flot de paroles et de discours suffirait-il jamais à exprimer l’essence de ce silence ?

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iPlaton. Timée. 28 c

iiProclus, dans son Commentaire du Timée, distingue le ‘ϰόσμος νοερος’, c’est-à-dire le « monde intelligent », ou le « cosmos intellectif » (que représente l’âme individuelle), de la « totalité du monde intelligible » (qui désigne l’Univers entier). Cf. Tim. 28 c, p. 301, 23-24, Diels : « Mais il est également nécessaire que l’âme, après être devenue un cosmos intellectif, s’assimile dans la mesure du possible à l’ensemble du cosmos intelligible, s’approche du Créateur de l’univers, et se familiarise d’une manière ou d’une autre avec lui, par sa concentration continuelle – car l’activité inlassable concentrée sur un objet convoque et enflamme les principes rationnels que nous avons en nous et, par cette familiarité, se tenant à la porte du Père, elle entre en union avec lui.  Voilà ce qu’est la découverte de Dieu.»

iiiPour reprendre l’expression de Proclus : « τῷ ὅλῳ ϰαὶ νοητῷ ϰόσμῳ ». Ibid.

ivProclus. Commentaire du Timée de Platon. Kroll p. 12, Psellus P.G., 122, 1144 a 8-9

vPlaton. Le Sophiste 254 a-b : « Le philosophe est toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l’Être, s’il n’est pas du tout facile à voir, c’est en raison de l’éclatante lumière de la région où il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision qui se porte dans la direction du Divin ! »


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