The Divine Omnipotence vs. Contingency, Chance and Fortune


Tommaso Campanella (1568-1639), a Dominican monk, spent twenty-seven years of his life in prison where he was tortured for heresy. He wrote an abundant worki there after narrowly escaping the death penalty by posing as mad.

He said of Aristotle that he was « unholy », « a liar », « father of the Machiavellians », and « author of amazing errors ».

He said of himself: « I am the bell (campanella) that announces the new dawn. »

Campanella wanted to found a philosophical republic, « The Sun City », referring to Plato, Marcile Ficin and Thomas More.

In his Apology of Galileo, he describes the world as « a book in which eternal Wisdom wrote his own thoughts; it is the living temple in which she painted her actions and her own example (…) But we, souls attached to dead books and temples, copied from the living with many errors, interpose them between us and the divine teaching. » ii

Nature is the « manuscript of God ». It is necessary to look for « all ugliness and all evil ». They are « beauty masks ».

From the « living book » of nature, Man is the « epilogue ». Man can be compared to a « windowpane ».

He is a « spark of the infinite God ». He can reach the level of the « archetypal world » by means of ecstasy, – even if it is « denied by the stupidity of the Aristotelians ».

Through his immortal soul, man can escape the condition of other living beings, who are « like the worms in a belly or in a cheese ».

The characteristic of a good metaphor is that it can be followed ad libitum, and given unexpected directions.

If the world is a « book », many of its pages may be stained, incomplete, unreadable; other pages are simply missing, or have not even been written.

In other words, in this world made for « being », there are also many « non-being ». In this light, there is a lot of darkness. There is wisdom and a lot of ignorance; there is love and hatred.

Everything derives from a mixture of necessities and contingencies, destinies and chance, harmony and antagonisms.

But it is from this contingency and chance that the possibility of freedom is born for man.

Contingency, chance, fortune are defects inherent in the very texture of the world. From the beginning, all creation is affected by a « deficit » of being. Hence the rifts, the blindness, the gaps in the world.

However, it is in these gaps and blindness that man can find freedom.

Campanella’s theory (freedom through « lack of being ») was both revolutionary and « heretical » at the beginning of the 17th century.

It was difficult for the authorities to accept that contingency, chance, fortune could contradict the supposed manifestations of divine omnipotence and omniscience.

Contingency (contingentia) unnecessarily breaks the chain of necessity (necessitas) willed by God. It limits the power of causes, it denies the tyranny of determinism, it undoes the inflexible chain of causality.

Chance (casus) counters fatality (fatum), and « contradicts » what has been « predicted » (by God). In this way, he invalidates the idea of absolute, divine prescience.

Fortune (fortuna) thwarts universal harmony (harmonia). It thwarts world order and the will that drives it.

Thus are marked the necessary limits of necessity, and the constraints that are imposed even on divine power, knowledge and will.

Contingency, chance and fortune are all obstacles to divine « omnipotence », and therefore all openings to human « freedom ».

Subversive ideas!

If God is omnipotent and omniscient, how could He be limited in His power or prescience by contingency or chance?

If God wants universal harmony, how could His will be thwarted by the whims of fortune?

If God wants the necessary sequence of causes and effects, how can He tolerate contingency? How can His « omniscience » be compatible with the effects of chance?

Campanella replied that creation was drawn from nothing by God. It is therefore a combination of being and non-being. It comes from the Being, but its being « lacks being ». Contingency, chance and fortune are the concrete expressions of this lack, and the visible expression of the possible freedom of man.

Contingency, chance and fortune can be interpreted as providential figures of God’s absence in the world, as signs of his voluntary withdrawal, to leave man a responsibility in his creation.

This absence and withdrawal from God is reflected in the ideas of kenosis (S. Paul) and tsimtsum, (Kabbalah).

I will evoke these concepts in another article.

i Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,

ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella

Absence de Dieu, liberté, kénose et tsimtsoum


Tommaso Campanella (1568-1639), moine dominicain, passa vingt-sept ans de sa vie en prison où il fut torturé, pour hérésie. Il y écrivit une œuvre abondantei après avoir échappé de peu à la peine capitale en se faisant passer pour fou.

Il disait d’Aristote qu’il était « impie », « menteur », « père des machiavéliens », et « auteur d’erreurs stupéfiantes ».

Campanella voulait fonder une république philosophique, « la Cité du Soleil », se référant à Platon, Marcile Ficin et Thomas More.

Il disait de lui-même : « Je suis la clochette (campanella) qui annonce la nouvelle aurore. »

Dans son Apologie de Galilée, il décrit le monde comme « un livre où la Sagesse éternelle a écrit ses propres pensées ; il est le temple vivant où elle a peint ses actions et son propre exemple (…) Mais nous, âmes attachées à des livres et à des temples morts, copiés du vivant avec beaucoup d’erreurs, nous les interposons entre nous et le divin enseignement. »ii

Il faut déchiffrer la nature, qui est le « manuscrit de Dieu ». « Toute laideur et tout mal sont des masques de beauté », qu’il faut révéler.

Campanella accumule à plaisir les images et les métaphores.

De ce « livre vivant », de ce « codex » du monde et de la nature, l’homme est lui-même le vivant « épilogue ».

L’homme est dans ce monde comme un « soupirail ».

Il est une « étincelle du Dieu infini ». Il peut bondir au niveau du « monde archétype », par le moyen de l’extase, – même si celle-ci est « niée par la bêtise des aristotéliciens ».

Grâce à son âme immortelle, l’homme peut échapper à la condition des autres êtres vivants, qui sont « comme les vers dans un ventre ou dans un fromage ».

Le propre des bonnes métaphores, c’est qu’on peut les filer ad libitum, et leur donner des directions inattendues.

Si le monde est un livre, beaucoup de ses pages sont maculées, lacunaires, illisibles ; d’autres pages manquent tout simplement, ou n’ont même pas été écrites.

Autrement dit, dans ce monde fait pour l’« être », il y a aussi beaucoup de « non-être », dans cette lumière, il y a beaucoup d’obscurités. Il y a de la sagesse et beaucoup d’ignorance ; il y a de l’amour et de la haine.

Tout y découle d’un mélange de nécessités et de contingences, de destinées et de hasards, d’harmonie et d’antagonismes.

Mais c’est précisément de cette contingence, de ce hasard, que naît pour l’homme la possibilité de la liberté.

En effet la contingence, le hasard, la fortune sont des défauts de la substance, de la texture même du monde. Dès l’origine, toute la création est affectée d’un « déficit » de l’être. D’où les failles, les béances, les manques dans le monde, mais aussi, c’est le point essentiel, la possibilité de la liberté pour l’homme.

Cette théorie de la liberté par le « manque d’être » était à la fois révolutionnaire et « hérétique », au début du 17ème siècle.

La contingence, le hasard, la fortune contredisent en effet les manifestations supposées de la toute-puissance et de l’omniscience divines.

La contingence (contingentia) rompt sans raison l’enchaînement de la nécessité (necessitas) voulue par Dieu. Elle limite le pouvoir des causes, elle nie la tyrannie du déterminisme, elle défait la chaîne inflexible de la causalité.

Le hasard (casus) contrecarre la fatalité (fatum), et « contredit » tout ce qui a été « prédit », « déclaré » (par Dieu). Par là, il invalide toute prescience divine.

La fortune (fortuna) contrarie l’harmonie universelle (harmonia). Elle déjoue l’ordre du monde et la volonté qui l’anime.

Sont ainsi marquées les nécessaires limites de la nécessité. Des contraintes structurelles sont imposées au pouvoir, au savoir et au vouloir divins.

La contingence, le hasard et la fortune représentent autant de freins à la « toute-puissance » divine, et autant d’ouvertures à la « liberté » humaine.

Ces idées portaient évidemment atteinte à l’idée que l’on se faisait alors de l’ordre divin.

Si Dieu est omnipotent et omniscient, comment pourrait-il être limité dans sa puissance ou dans sa prescience par la contingence ou le hasard ?

Si Dieu veut l’harmonie universelle, comment sa volonté pourrait-elle être contrecarrée par les caprices de la fortune ?

Si Dieu veut l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, comment peut-il tolérer la contingence? Comment son « omniscience » peut-elle être compatible avec les effets du hasard ?

Campanella répond que la création a été tirée du néant par Dieu. Elle est donc un composé d’être et de non-être. Elle vient certes de l’Être, mais son être « manque d’être », à tous les niveaux. Contingence, hasard et fortune sont les expressions concrètes de ce manque.

Mais, point positif, ils sont aussi l’expression visible de la possible liberté de l’homme, qui peut jouer dans les interstices de ces manques.

Contingence, hasard et fortune peuvent aussi s’interpréter comme des figures providentielles de l’absence de Dieu dans le monde, comme des signes de son retrait volontaire, pour laisser à l’homme une responsabilité dans sa création.

C’est l’idée de kénose (mot employé par S. Paul) ou de tsimtsoum, (pour faire référence à un concept de la Kabbale juive).

i Entre autres : Philosophia Sensibus Demonstrata, La Cité du soleil, Atheismus Triumphatus, Aforismi Politici,

ii « Mundus ergo totus est sensus, vita, anima, corpus, statua Dei altissimi, ad ipsius condita gloriam, in potestate, sapientia, et Amore (…) Homo ergo epilogus est totius mundi, ejus cultor et admirator dum Deum nosse velit, cujus gratia factus est. Mundus est statua, imago, Templum vivum et codex Dei, ubi inscripsit et depinxit res infiniti decoris gestas in mente sua. » (De Sensu Rerum et Magia, 1619) Cité par J. Delumeau Le mystère Campanella