J’entends l’oubli


« Oubli » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Tâche, avant tout, de te sentir mû et comme poussé vers le haut par cette chose-là. Tu ne sais pas ce qu’elle est, ni pourquoi elle te meut et t’émeut. Tu ne sais d’ailleurs rien, au fond, de tout ce qui te meut. Tu sais seulement que dans les mouvements qui t’animent, il y en a en lesquels tu crois reconnaître tes désirs, tes volontés. Et il y en a d’autres dans lesquels tu ne reconnais rien de toi ni de tes pensées. Tu sais seulement alors, qu’emporté tu n’auras plus aucun désir particulier pour quelque chose que ce soit. Dans cet élan franc, brut, dans ce mouvement nu, tu te dirigeras selon nulle loi, tu ne sauras rien de ce vers quoi tu iras. Tout pourra arriver, tout arrivera en effet, et tu auras tout à apprendre, tout, tout le temps.

Au commencement, tu ne trouveras rien que la nuit, l’obscurité, l’absence de sens. L’explication en est simple. Le sens, c’est à toi de le modeler, de lui donner forme, puis de le faire vivre, et ainsi contribuer à de plus grandes formes, dont tu ne sais encore rien, mais qu’il te sera donné de pressentir. A part le brouillard et l’ombre, tu ne verras pas. Tu sentiras seulement le mouvement, et tu pressentiras vaguement sa longue portée, son ampleur, son envergure. L’obscurité, l’absence, la nuit ne sont ici jamais que des métaphores. Le sens, il faut le trouver. On le sait, les nuages ont aussi leur vocation à l’orage, et la pluie est le fruit de leurs amours. Mais l’absence est d’un autre ordre. Il te faudra créer de la présence, non l’inventer mais l’appeler, et la faire vivre en toi. Les métaphores en général font que tu ne peux rien saisir clairement. Les métaphores t’obligent à les filer. Elles t’incitent à imaginer de plus larges mondes, de vastes théâtres de sens. Sachant que toi aussi, dans la moindre de tes pensées, tu es une sorte de démiurge, il te faudra assumer cette façon de divinité. Tout ce que tu penseras désormais, tout cela pense-le par la lumière de ton entendement, par la voie de ta raison, mais sens-le aussi à travers tes aspirations, dans la force de tes douceurs, et même encore, si cela devenait nécessaire, dans les rigueurs de tes colères et dans tes rugissements sourds.

Si tu dois enfin voir, un jour, quelque aperçu réel de ce que tu concevras virtuellement, autant que l’on peut ici-bas concevoir les virtualités de toute réalité, alors n’oublie jamais que ce sera toujours dans les nuages et dans l’obscurité que se dessineront à l’avenir l’ombre de tes rêves.

Lorsque je dis ici « nuage, nuit, obscurité », j’entends l’absence, le vide et le néant. J’entends l’oubli et l’effacement. J’entends l’agonie. J’entends la perte. J’entends la mort même.


En savoir plus sur Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.