De l’homosexualité de Tolstoï et de Nietzsche et de leur folie mystique

C’est une question à la mode, que de s’interroger sur l’homosexualité supposée de quelques personnages qui fraient avec l’actualité, ou encore de quelques ‘grands hommes’ qui projettent encore leur ombre, longtemps après leur mort.
Qui n’a pas souri au mot de Suétone à propos de Jules César, « mari de toutes les femmes et femme de tous les maris » ? Qui ne se rappelle que le pape Jean XXIII était un homosexuel notoire ? Non pas, bien sûr, le « Bon Pape », Angelo Guiseppe Roncalli, qui fut élu en 1958 et prit le nom de Jean XXIII, puis fut béatifié en l’an 2000, – mais l’un des ses lointains prédécesseurs, Baldassare Cossa (1360-1419) qui fut élu pape en 1410 sous le nom de Jean XXIII. Cossa eut une longue relation homosexuelle avec le cardinal Innocenzo Ciocchi del Monte et fut déposé par le concile de Constance en 1415 après avoir été accusé de viol, de sodomie, d’inceste, de torture et de meurtre (ce qui lui valut aussi d’être rayé des registres de l’Église, permettant ainsi au cardinal Roncalli d’utiliser le nom Jean XXIII quelques cinq siècles plus tard…).
On pourrait sans doute énumérer pour faire image une longue liste d’écrivains notoirement homosexuels ou ‘ayant contribué à faire avancer la cause homosexuelle’i, comme Balzac, Flaubert, Jules Verne, Lautréamont, Verlaine, Rimbaud, Gide, Proust, Colette, Mauriac, Cocteau, Montherlant, Yourcenar, Louis Aragon, Georges Dumézil, Sartre, Beauvoir, Jean Genet, Roland Barthes, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… On pourrait aussi énumérer une liste comparable d’hommes politiquesii, comme Cambacérès, Galliéni, Lyautey, Gaston Doumergue, Edouard Daladier, Georges Mandel, Jean de Lattre de Tassigny, Jean Moulin,…
Mais ici, je voudrais seulement brièvement évoquer les cas de Nietzsche et de Tolstoï, non pour affirmer leur homosexualité, mais pour m’interroger sur le fait que l’hypothèse continue de fasciner.
Nietzsche était-il homosexuel ? La réponse importe peu. Seule compte l’ironie (socratique) de la question. Le jugement de Nietzsche sur Socrate laisse entrevoir quelques unes des fissures lardant son inconscient… « J’ai donné à entendre en quoi Socrate pouvait paraître repoussant ; il n’en est que plus nécessaire d’expliquer qu’il ait pu fasciner. (…) C’est en s’adressant à l’instinct ‘agonal’ des Hellènes qu’il les fascina. Il introduisit une variante dans les jeux de la palestre entre hommes jeunes et jeunes hommes. Socrate fut aussi un grand érotique. »iii
Intéressants aussi, dans ce contexte, ses ‘traits’ sur les femmes, qui apportent de l’eau au moulin.
« On tient la femme pour profonde. Pourquoi ? Parce que chez elle on ne touche jamais le fond. La femme n’est pas même plate. »iv Ou encore : « Quand la femme a des vertus masculines, elle est à fuir. Et quand elle n’a pas de vertus masculines, c’est elle qui prend la fuite. »v
Peut-être, si l’on tient vraiment à se faire une opinion, pourrions-nous citer Jean Cocteau qui disait de lui: «Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre que le drame de Nietzsche fut une homosexualité refoulée jusqu’à l’angoisse. »
Je voudrais rapprocher son cas de celui de Tolstoï, né quatorze ans avant Nietzsche, et mort dix ans après lui, – dans ce qui a été décrit comme un accès de folie. Dominique Fernandez, dans une biographie attentive, évoque les mémoires de sa femme, Sophia Tolstoï:
« ‘Léon Nicolaïevitch Tolstoï, mon mari, est pédéraste. J’ai des preuves. Il ne s’en doute pas’. Ses preuves, c’est, outre la soumission de son mari au bel officier, l’aveu consigné dans le journal de jeunesse de l’écrivain: ‘il m’est arrivé assez souvent de tomber amoureux d’un homme. (…) Je n’oubliais jamais la nuit où nous sommes partis lui et moi, et où, enveloppés sous la couverture, j’avais envie de le manger de baiser, la volupté n’était pas exclue’. A relire et à ressasser ces lignes, elle ne doute plus des turpitudes de son mari. »vi
L’affaire est-elle entendue ? Peu importe. Qu’un ‘académicien français’ se soit préoccupé du sujet est bien suffisant. Cela me libère d’aller plus avant en la matière et me permet de passer à un autre aspect du problème. Sur la fin de sa vie, tout comme Nietzsche d’ailleurs, Tolstoï se sentait très seul. L’écrivain Anatole Leroy-Beaulieu qui fut l’une des dernières personnes à avoir rendu visite à Tolstoï, en 1910, raconte: «A table, lorsque leur père parlait, les fils dissimulaient mal leur ennui et leur incrédulité». Et il rapporte ce qu’en dit alors Sofia Tolstoï : «Il adore ses filles, mais n’aime aucun de ses fils et déteste certains d’entre eux».
Tolstoï, de quoi parlait-il à table, pour ennuyer à ce point sa propre engeance ?
Il était avant tout préoccupé des choses dernières. S’approchant à grands pas de la mort (il n’ a plus que quelques mois à vivre), Tolstoï écrit, – sept ans avant la révolution bolchevique de 1917, des phrases parfaitement contre-révolutionnaires:
« Absence de toute conception religieuse de la vie et au lieu d’elle la plus étrange conception de la vie, fondée sur rien, ne résistant à aucune critique et n’expliquant rien. Une conception de la vie consistant en ceci, que la loi de la vie humaine peut, doit être déduite des lois observées par nous dans le monde de la nature. Et puisque dans ce monde-là se produisent la lutte, la transformation des espèces – le mouvement, le progrès, là réside aussi la loi de la vie humaine. C’est-à-dire en fait que ce que font les hommes est aussi ce qui doit se faire. Et par suite de cette étonnante insanité, qui est encore davantage le propre de tous les malades mentaux, une présomption, un contentement de soi que rien ne peut ébranler. »vii
En 1888, juste avant de sombrer dans la folie, Nietzsche avait lu Tolstoï, croit-on savoirviii, mais il ne l’a cité ni évoqué dans ses derniers écrits. En revanche, il parle de Dostoïevski avec admiration : « Dostoïevski est, soit dit en passant, le seul psychologue qui ait eu quelque chose à m’apprendre. – Je le compte au nombre des plus belles aubaines de ma vie, plus encore que ma découverte de Stendhal. »ix
Dostoïevski est profond, affirme Nietzsche. Il note qu’il a vécu en Sibérie parmi les forçats, et qu’il a constaté que ces criminels endurcis étaient « taillés dans le bois le meilleur, le plus dur et le plus précieux qu’ait jamais produit le terroir russe. »x
De là il en tire une loi générale : « Tous les novateurs spirituels, pendant un certain temps, portent au front le stigmate livide et funeste du ‘tchandala’ : non pas parce qu’on les ressent comme tels, mais parce qu’ils sentent eux-mêmes l’effrayant abîme qui les sépare de tout ce qui est banal et que l’on tient en honneur. »xi
Nietzsche admirait Dostoïevski mais ignora volontairement Tolstoï. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient concurrents. Ils voulaient l’un et l’autre fonder une nouvelle religion…
Nietzsche et Tolstoï, deux penseurs majeurs du 19ème siècle, tous deux nihilistes, tous deux moralistes, tous deux homosexuels refoulés, se sentant isolés et incompris, ont en effet voulu créer sur la fin de leur vie, une nouvelle sorte de religion, méta-zoroastrienne pour le premier, para-bouddhiste pour le second. Comment auraient-ils pu se comprendre ?
Dans les lignes suivant immédiatement ses remarques sur les « novateurs spirituels » qui portent en leur âme le stigmate du ‘tchandala’, Nietzsche dévoile un peu plus le fond de son âme trouble :
« Une femme qui aime sacrifie son honneur. Un homme de savoir qui ‘aime’ sacrifiera peut-être son humanité. Un Dieu qui aimait s’est fait Juif… »xii
Ce sont les trois points de suspension après cette dernière phrase, qui, peut-être, sont ce que Nietzsche a jamais écrit de plus profond.
Une petite explication s’impose peut-être… Du fait de sa concision et de son caractère elliptique, ce texte, qui fait partie des tout derniers écrits avant la folie finale, est difficile à interpréter.
Ce qui me paraît central dans ce paragraphe, c’est la notion de ‘sacrifice’, dont on ne saurait trop souligner l’importance capitale du point de vue anthropologique et religieux, surtout si l’on a en mémoire le Véda, tel qu’éclairé par les Brahmanas. On y apprend que Prajāpati, le Dieu suprême, le créateur des mondes, est lui-même le Sacrifice, et que le Sacrifice est Dieu.
Le mot tchandala (चांडाल, « mangeur de chien ») vient des Lois de Manu, texte hindouiste tardif. Il trahit le choix de Nietzsche de privilégier un vocabulaire venant de la morale des prêtres hindouistes et du système des castes, qui n’apparurent que deux millénaires après le Véda originel.
Nietzsche savait-il que le Dieu védique suprême était le « Sacrifice » lui-même?
Il semble plutôt avoir une conception judéo-chrétienne du sacrifice divin.
Il compare le sacrifice de de la femme amoureuse, celui de l’homme qui aime le savoir plus que l’humanité, et celui du Dieu, qui ‘aime’, – mais quoi ?
La question reste sans réponse. Dieu aime-t-il le peuple élu ? L‘humanité tout entière ? La Création ? Ou Dieu s’aime-t-il Lui-même ? Ou aime-t-il le Sacrifice ?
Les trois points de suspension nietzschéens laissent entendre que Nietzsche ne connaît pas la réponse à l’énigme fondatrice, l’énigme du sacrifice du Dieu unique, l’énigme du Dieu-Sacrifice.
L’incarnation du Dieu « qui se fait Juif » représente l’essence de son Sacrifice. Les points de suspension indiquent que Nietzsche suggère qu’il est impuissant à expliquer l’essence de ce Sacrifice, et qu’il « suspend » son jugement à ce sujet.
Devant le mystère absolu, Nietzsche, ‘novateur religieux’, néo-Zarathoustra, Antéchrist autoproclamé, se voit obligé de recourir à une ‘épochè‘ sceptique à la Pyrrhon.
Il sombra dans la folie peu après…

iiiNietzsche. Crépuscule des idoles. Le problème de Socrate § 8. Gallimard. 1974, p.30

ivNietzsche. Crépuscule des idoles. Maximes et traits § 27. Gallimard. 1974, p.19

vNietzsche. Crépuscule des idoles. Maximes et traits § 28. Gallimard. 1974, p.19

viDominique Fernandez, Avec Tosltoï, Grasset, 2010

viiTolstoï. Carnets et feuilles isolées. 13 juillet 1910, in Journaux et carnets III, p. 974

ixNietzsche. Crépuscule des idoles. Divagations d’un ‘Inactuel’ § 45. Gallimard. 1974, p.135

xIbid. p. 135

xiIbid. p. 136

xiiIbid.§ 46, p. 136

Rêvons dans le noir

 

« La civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »

C’est ainsi que s’exprime Michel Onfray dans un livre intitulé « Décadence », et sous-titré : « De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident », publié chez Flammarion en 2017. Déjà un an ?Comme le temps passe vite !

Le constat d’Onfray est définitif, sans appel.

« Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».

Le ‘bateau coule’. Cette métaphore censée dépeindre la ‘décadence’ n’est pas une très bonne image. Un ‘naufrage’ est soudain, rapide, terminal. Or la ‘décadence’ est longue, molle, indécise. On a même vu des cas où elle favorisait une ‘renaissance’.

Oswald Spengler a fameusement exposé ce qu’il considère être Le déclin de l’Occident, dans un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922. Trois décennies auparavant, Nietzsche avait éructé de toute sa puissance contre la ‘décadence’ de la culture occidentale.

Ayant la vue perçante et la mémoire longue, Nietzsche en décelait les prémisses chez Euripide, déjà ! Ce dernier était à l’origine, selon lui, de la ‘décadence’ de la tragédie grecque, signe annonciateur de ce qui allait suivre.

La ‘décadence’, donc, a des racines anciennes. Mais a-t-elle un futur ? Qu’est-ce qu’il advient après une phase de ‘décadence’ ? Plus de ‘décadence’ encore, ou bien la lente émergence des prolégomènes d’une aube nouvelle ?

Par le passé, on pouvait observer des changements de foyers civilisationnels, des transhumances culturelles. Mais si l’écroulement est général, quelle civilisation peut-elle apparaître, sur des ruines universelles ?

Une ‘décadence’ profonde peut-elle engendrer les forces, les ressources, les idées, permettant d’inventer un monde neuf, ‘ascendant’ ?

Bizarrement, Onfray, qui se dit athée convaincu, pense que l’islam a un rôle à jouer dans l’accouchement de ce nouveau monde.

« L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »

Devant cette ‘force’ de l’islam, Onfray juge que l’histoire de Jésus est « une fable pour les enfants ».

Lorsque j’étais en poste à Moscou, j’ai rencontré des Russes qui maniaient brutalement la dialectique. J’ai le souvenir d’une phrase, qui me fut assénée plusieurs fois : « Vous les Occidentaux, vous êtes comme des enfants, – pour nous les Russes. »

Les ‘enfants’ n’ont rien à faire dans le monde des ‘adultes’. Le christianisme, l’Occident, sont-ils désormais inadaptés au monde qui vient ? Doivent-ils tout réapprendre ? Dans les douleurs des transformations, manquent-ils d’un souffle neuf, d’une idée grande, à l’échelle humaine tout entière ? Ont-ils perdu le sens et la saveur de ce qui fut jadis leur « grand récit » initial ?

Beaucoup pensent que les utopies sont mortes. L’idée d’un ‘gouvernement mondial des sages’, d’une ‘justice planétaire’, ou d’une ‘religion universelle’, ne seraient que des chimères enfantines, dérisoires.

Une planète surpeuplée. Une compression accélérée. Une perte de mémoire. Des techniques mondialisées. Beaucoup de chômage. Partout de l’IA, des robots. Déficience du politique. Lâcheté générale de la pensée. Prégnante, la désinformation. Insidieux, le mensonge « d’État ».

Sans gouvernance sage, au niveau planétaire, comment ne pas craindre la multiplication de conflits locaux, et leur coalescence ultérieure en une guerre civile mondiale, en puissance, tapie dans l’inconscient ?

Le monde manque d’une idée commune, d’une vision partagée.

Des idéaux considérés respectables sont aujourd’hui dévoyés, détournés, jugés « toxiques ».

D’un côté les menaces montent. De l’autre, l’ordre ancien ne convainc plus.

Comment penser la construction d’une ‘ultra-humanité’, dépassant les défis dans une inattendue synthèse, – un surgissement.

Un chômage généralisé, mondialisé, signalera peut-être le début de la fin du capitalisme. Des milliards de chômeurs éduqués, en réseau, ne se laisseront pas écraser sans doute par quelques poignées d’ultra-riches en ghettos.

Ils voudront prendre un contrôle commun sur les richesses du monde.

Les machines, l’IA, l’argent noir et les capitaux blanchis ne savent pas ‘éduquer, soigner, inventer, créer, socialiser, développer, aimer’. Les fins seront-elles négligées et asservies aux moyens ?

La promiscuité des religions, le mélange des peuples, va, comme d’un cratère en fusion, projeter dans l’atmosphère un nuage d’idées, ultra-humaines, méta-philosophiques.

Le chamanisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront atteindre pour leur part un niveau supérieur de compréhension de leurs doctrines respectives. Il n’y a qu’un seul noyau essentiel, commun, au centre du mystère.

La pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les cœurs, illuminer les esprits. Rêvons comme le font les enfants dans le noir.

La circoncision mondiale

Michel Onfray affirme que « la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »i

Le constat est impitoyable, définitif, sans appel : « Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».ii

Onfray utilise la métaphore du « naufrage ». Le bateau coule, il sombre. Ce n’est pas, je crois, une bonne image pour dépeindre la « décadence ». Le naufrage est soudain, rapide, terminal. La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.

C’est justement la possible renaissance qui mérite réflexion. L’histoire fourmille de périodes « décadentes ». Les renaissances sont plus rares, mais possibles, et elles méritent l’attention.

Il y a un siècle, Oswald Spengler a fameusement glosé sur Le déclin de l’Occident, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.

Au siècle précédent, Nietzsche avait puissamment éructé contre la « décadence » de la culture occidentale. Ayant la vue perçante, il en décelait d’ailleurs les prémisses chez Euripide, à l’origine selon lui de la « décadence de la tragédie grecque », signe annonciateur, révélateur, de ce qui allait suivre.

La métaphore de la décadence, on le voit, fleurit aisément sous la plume des « penseurs ».

Mais ce qui me paraît plus intéressant, à supposer que la décadence soit effective, c’est ce qui peut advenir après. Après l’obscurcissement des soleils trompeurs, une aube nouvelle est-elle concevable? Après l’écroulement général, quel renouveau possible ? Où trouver les forces, l’énergie, les ressources, les idées, pour inventer un autre monde ?

Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense à ce sujet que l’islam a un rôle à jouer. « L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »iii

A côté de cette force, ce que représente Jésus n’est qu’« une fable pour les enfants », dit Onfray.

A Moscou, il m’est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, du genre FSB ou ex-KGB, au parler direct : « Vous les Occidentaux, me disaient-ils, vous êtes comme des enfants. »

La Russie est-elle décadente ? Je ne sais. Ce qui est sûr c’est que les Russes sont fiers de leur histoire et de leur géographie. Ils ont arrêté les invasions mongoles, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler dans son bunker. Et leur pays couvre onze fuseaux horaires, donnant son sens à l’utopie politique et philosophique d’une « Eurasie » dont la Russie serait l’âme.

L’Occident, condamné à la déchéance prochaine par Onfray, a lui aussi quelques occasions de fierté. nombre d’inventions, plusieurs chefs-d’œuvre, et des instituions sociales et politiques, plus saines semble-t-il, plus « démocratiques » qu’ailleurs. Et pourtant, la décadence s’annonce, dit Onfray.

C’est possible. Certains signes sont inquiétants. Mais le monde change vite, et il rétrécit. La métaphore de la décadence, car c’en est une, est peu originale. Ce qui manque le plus aujourd’hui, ce n’est pas de verser des larmes de crocodile sur ce qui fut le passé, mais de proposer de nouvelles idées, un souffle neuf, non pour le bénéfice de l’« Occident », mais à l’échelle humaine entière. Le monde a besoin d’un « grand récit », d’une vision globale, et d’une utopie crédible, comme celle d’un gouvernement mondial, pour les questions d’urgence planétaire, s’appuyant sur une fiscalité équitable, elle aussi à l’échelle planétaire. Rêves enfantins ?

La planète Terre est surpeuplée, en état de compression accélérée. L’urbanisation massive, le changement climatique, l’appauvrissement phénoménal de la faune et de la flore mondiales méritent une réflexion de portée planétaire.

Les défis sont aussi économiques et sociaux. La 4ème révolution industrielle a commencé. Un chômage massif dû aux applications ubiquitaires de l’intelligence artificielle à la robotisation à large échelle, des politiques déficientes, ou dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique, des inégalités sidérales : toutes les composantes d’une guerre civile mondiale sont là, en puissance. Sauf si.

Sauf si une idée stupéfiante, supérieure, inouïe, émerge, porteuse d’une vision commune.

Hier, le socialisme, le communisme, l’idée d’égalité, de fraternité ou de solidarité ont pu faire rêver les « masses » pendant quelques décennies. D’un autre côté, le conservatisme, l’individualisme, le capitalisme, la liberté d’entreprendre, ont su joué leurs cartes dans le poker menteur mondial.

Que réserve l’avenir ? Toujours plus de conservatisme, de capitalisme et d’individualisme ? Ou des formes ouvertement fascistes de contrôle social ? On sait bien, aujourd’hui plus que hier, les limites, les dévoiements, les détournements et les dérives des anciens idéaux.

Les menaces montent, de tous côtés. Les anciennes idéologies ont échoué. Que faire ?

Il faut que l’humanité prenne conscience de sa nature et de sa force. Il faut qu’elle prenne conscience de son destin. L’humanité a vocation à l’ultra-humanité, se dépassant dans une nouvelle synthèse, un surgissement, une mutation de la civilisation mondiale.

Le chômage général peut être une excellente nouvelle : il signale la fin assurée du modèle actuel, l’instauration d’un revenu universel, et la fin du capitalisme prédateur. On ne pourra pas faire l’impasse sur des milliards de gens sans emploi, et de plus en plus éduqués. Ils ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos ultra-riches. Forcément, il y aura une réaction.

L’immense massa damnata, créée par un capitalisme sans foi ni loi, reprendra nécessairement le contrôle « commun » sur les richesses mondiales, qui sont immenses, mais aujourd’hui accaparées par le 1 %, et trouvera le moyen de les répartir équitablement pour octroyer à tous un revenu humain.

Les énormes quantités de temps libéré par la « fin du travail » pourront dès lors être mobilisées pour faire tout ce que les machines, les algorithmes et les capitaux ne savent pas faire : mieux éduquer, bien soigner, librement inventer, réellement créer, humainement socialiser, durablement développer, évidemment aimer.

La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.

Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront ensemble passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, et d’ailleurs déjà commun, le noyau unique du mystère du monde.

Tout cela va arriver dans les prochaines décennies. N’en doutons-pas. Non pas que les hommes vont devenir plus sages. Mais la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les esprits.

iMichel Onfray. Décadence. De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident. Flammarion. 2017

iiIbid.

iiiIbid.