Ammon au Caucase


Il fut un temps où l’idée d’un Dieu suprême finit par impliquer logiquement son unicité, parmi les nations diverses. C’est ainsi que le Dieu suprême de l’Égypte, Amon, fusionna dans la conscience des peuples d’Europe et d’Asie mineure avec le Dieu grec Zeus. Les Grecs lui donnèrent le nom syncrétiste de Zeus-Ammon (Άμμωνα Δία / Ámmôna Día).

Des écrits anciens rapportent qu’un petit peuple de prêtres (de cet Ammon) s’établit, bien avant les temps historiques, sur les rives du Pont-Euxin (Mer Noire), et y fonda une colonie portant fièrement le nom de « Nome d’Ammon ». Hérodote et Pline les localisent assez précisément dans le Palus Méotide, dans les zones marécageuses à proximité de la Mer d’Azov, et sur les bords du fleuve Kouban, lequel prend sa source dans le Caucase, au pied du mont Elbrouz, le plus haut sommet d’Europe.

Hellanicus dit aussi qu’ils habitaient au-delà des monts Riphées, c’est-à-dire dans le Caucase, et qu’ils étaient une nation pieuse.

A.C. Moreau de Jonnèsi rapporte que Pline y a fait allusion en en parlant comme d’un peuple ‘céleste’, Ætheria gens, appelé aussi Atlantes. Orphée les a évoqués quand il cite la sagesse des Macrobes, qui habitent près des Cimmériens. Selon Onomacrite, ils étaient vertueux, se nourrissaient de plantes, et vivaient d’une fort longue vie, pouvant atteindre mille ans. Leur mort subvenait dans un sommeil tranquille.

Les peuples vivant aux alentours, et jusqu’en Grèce, les appelèrent les Hyperboréens, nom qui devait connaître une grande fortune. Hérodote, qui emploie ce nom, souligne que les Hyperboréens sont pacifiques, isolés au milieu d’une multitude de nations belliqueusesii.

De la Grèce jusqu’au Pont-Euxin, de nombreux peuples entretenaient des rapports religieux (et philosophiques) avec les Hyperboréens. Ils leur devaient le nom de leurs divinités, la science des oracles et des mystères. « Tout ce qu’il y eut de sacré en Grèce venait de ce peuple qui se disait issu de la race des vieux Titansiii, et qui existait encore du temps d’Hécatée. »iv

Moreau de Jonnès déduit de ces indices que « ce n’est donc point en Égypte que les Grecs avaient appris à connaître les dieux des Égyptiens, et on peut en conclure que ces premiers princes à qui les Athéniens durent leur éducation sociale et religieuse, Cécrops, Erichthon, Erechthée, s’étaient détachés du nome sacré pour venir s’établir sur le littoral sud de la Tauride. »v

La réputation des Hyperboréens était immense dans l’Antiquité, pour leur magistère moral. « Ce peuple est savant, il possède la sagesse et sait prédire l’avenir. L’on reconnaît les principaux caractères du druidisme dans cette science des choses futures, dans le droit d’asile et l’habitation au fond des forêts.»vi

Les Hyperboréens envoyaient des offrandes au Dieu en les faisant passer de peuples en peuples, qui les transmettaient fidèlement jusqu’au temple de Délos …

« Les Déliens racontent que les offrandes des Hyperboréens leur venaient enveloppées dans de la paille de froment. Elles passaient chez les Scythes : transmises ensuite de peuple en peuple, elles étaient portées le plus loin possible vers l’occident, jusqu’à la mer Adriatique. De là, on les envoyait du côté du midi. Les Dodonéens étaient les premiers Grecs qui les recevaient. Elles descendaient de Dodone jusqu’au golfe Maliaque, d’où elles passaient en Eubée, et, de ville en ville, jusqu’à Caryste. De là, sans toucher à Andros, les Carystiens les portaient à Ténos, et les Téniens à Délos. Si l’on en croit les Déliens, ces offrandes parviennent de cette manière dans leur île. »vii

De cette estime, de cette réputation et de cette reconnaissance universelle, Alexandre César Moreau de Jonnès va jusqu’à supputer que « les mythes fondamentaux du druidisme émanèrent jadis des enseignements que les Scythes, pères des Kimris et des Germains, avaient reçu du nome égyptien aux bords de la Mer Noire »viii.

Quelle sacrée effusion du sacré, du Caucase à l’Europe du Nord !

Ce qui est certain c’est que le nom même du « nome » d’Ammon, le nom noum, a bénéficié d’une diffusion quasi-universelle. Noum a signifié la ‘loi’ (divine), et cela sur un territoire immense, allant de l’Europe du Nord à la Sibérie, de la Mongolie à la Perse, de la Chaldée à l’Arabie…

« Dans tout le nord de l’Asie, en Chine et dans la Tartarie, namoun signifie loi. Noum chez les Chaldéens, nomos parmi les Grecs a le même sens ; les Sibériens, dit Klaproth, adorent un dieu Noum. Les Parses, selon l’Avesta, durent leur civilisation à Anhouma. Les Romains personnifient de même la loi dans Numa, le second de leurs rois mythiques, et chez eux, de ce même vocable, se sont formés les termes exprimant les premières notions nécessaires à toute société policée : numen, nomen, numerus. »ix

Si l’on partage la première partie de l’opinion de Moreau de Jonnès à propos de la diffusion du concept de noum, en revanche sur son dernier point (le rapprochement de noum avec numen, nomen, et numerus), il se peut qu’il ait ici commis une catachrèse malencontreuse, bien qu’on partage aussi son enthousiasme pour les allitérations, les polyptotes ou les homéotéleutes…

Certes, l’adage romain ‘nomen est numen’ est dans toutes les têtes.

Mais ce célèbre jeu de mots n’est pas une preuve de parenté étymologique. Il témoigne plutôt du contraire, puisqu’il ne pouvait certes pas passer pour une simple tautologie pour les locuteurs latins, faute de perdre tout son sel…

Quelques recherches étymologiques peuvent éclairer ce point délicat.

Nomen vient d’une très ancienne racine indo-européenne, attestée en sanskrit, नामन् nāman, ‘nom, appellation’.

Numen vient du verbe latin nuo, ‘faire un signe de tête’, lui-même dérivé de la racine sanskrite नम् nam-, ‘pencher, incliner, courber ; saluer, honorer, rendre hommage’. Il existe sans doute un rapport entre ces deux racines sanskrites nam– et nāman, mais rien qui atteste un rapport avec noum

Numerus vient du grec νέμω, nemo, ‘attribuer, répartir, distribuer’ selon le dictionnaire étymologique d’Arnout/Meillet. Des trois mots cités, c’est le seul qui semble avoir un réel rapport avec noum et nomos, ‘loi’.

Le mot nemo est particulièrement riche de résonancesx. Nemo peut décrire l’action de ‘faire paître’ (utiliser la part attribuée à la pâture), mais il peut aussi signifier ‘croire, reconnaître pour vrai’ (c’est-à-dire conforme à la vérité reconnue de tous). Parmi les nombreux mots qui en sont dérivés, on peut citer nomeus ‘pâtre’, nomas (gén. nomados), ‘bergers, nomades’, nomos ‘usage, loi’, nemesis ‘distribution, partage’, nomisma, ‘monnaie, nomizo ‘reconnaître pour vrai, croire’. Comme nom propre il désigne les Numides.

Emile Benveniste note pour sa part que la racine *nem– trouve un correspondant avec le gotique niman, ‘prendre’, au sens de ‘recevoir légalement’xi, et l’allemand nehmen. Il conclut à l’existence d’une racine germanique nem– qui rejoint le groupe abondant des formes indo-européennes de *nem-.

Cependant, fort malheureusement pour la thèse noum/nomen/numen/numerus de Moreau de Jonnès que nous citions plus haut, Chantaine remet en cause le lien étymologique entre numerus et nemo. « On est tenté de faire entrer dans la famille de nemo le latin numerus, ce qui reste douteux. xii»

On conclura ici que ni le ‘nom’ (nomen), ni le ‘numineux’ (numen), ni le ‘nombre’ (numerus), n’ont quelque lien avec noum et le nomos.

Il y a de fortes raisons de supposer, en revanche, que noum se rattache, ainsi que nomos, à un groupe très riche de formes indo-européennes venant de la racine *nem-.

De fait, il est même permis de supposer un usage bien plus universel de ces mots, touchant à des sphères linguistiques plus larges encore, si l’on tient compte des remarques de Jean-Pierre Abel-Rémusat, qui fut le premier titulaire de la chaire de langues et littératures chinoises et tartares-mandchoues du Collège de France:

« Nomoun, mot récemment adopté pour rendre le 經 jīng des Chinois, terme qui signifie ‘doctrine certaine, constante, livre classique’, est dérivé du mot Mongol et Ouïgour noum, qui a le même sens. Le grec νόμος, nomos, d’où s’est formé en chaldéen נמסא, en arabe ناموس (namous) et en syriaque ܢܰܡܳܘܣܰ (namous) paroît être la racine de ces mots Tartares qui ont gardé la signification primitive. Il y a sûrement quelque confusion dans le récit que fait Aboulfaradjexiii d’une controverse ordonnée par Tchinggis-Khan, entre les prêtres idolâtres des Ouïgours nommés Kami, et ceux du Khatai qui, dit-il, avoient apporté avec eux le livre de leur loi qu’ils nommoient Noum. Suivant toute apparence, l’auteur Syrien attribue aux Khitayens ou Chinois ce qui appartenoit aux Ouïgours. De tels mots sont de ceux qu’il est naturel qu’une nation emprunte de celle dont elle reçoit son écriture et ses livres.»xiv

Revenons aux Hyperboréens, inventeurs du noum, et sans doute, par là même, les penseurs et les philosophes de la religion les plus anciens dont on ait aujourd’hui la trace en Europe et en Asie mineure…

Leur réputation morale et philosophique fut telle que leur nom d’hyperboréen fut emprunté et revendiqué, beaucoup plus tard, par un groupe de penseurs, de mages et de chamans eux-mêmes bien antérieurs à Socrate et même au premier des présocratiques (Thalès) : Aristée de Proconnèse (vers 600 av. J.-C.), Épiménide de Crète (vers 595 av. J.-C.), Phérécyde de Syros (vers 550 av. J.-C.), Abaris le Scythe (vers 540 av. J.-C.), Hermotime de Clazomènes (vers 500 av. J.-C.). Ils formaient une école « hyperboréenne » ou « apollinienne », qui anticipait le pythagorisme.

Selon Wikipedia, Apollonios Dyscole (vers 130) a écrit « À Épiménide, Aristée, Hermotime, Abaris et Phérécyde a succédé Pythagore (…) qui ne voulut jamais renoncer à l’art de faiseur de miracles. »xv 

Nicomaque de Gérase (vers 180) déclare : « Marchant sur les traces de Pythagore, Empédocle d’Agrigente, Épiménide le Crétois et Abaris l’Hyperboréen accomplirent souvent des miracles semblables. » 

Clément d’Alexandrie regroupe ensemble Pythagore, Abaris, Aristée, Épiménide, Zoroastre, Empédoclexvi, et Pline rapproche Hermotime, Aristée, Épiménide, Empédoclexvii.

Walter Burkert énumère comme « faiseurs de miracles » : Aristée, Abaris, Épiménide, Hermotime, Phormio, Léonymos, Stésichore, Empédocle, Zalmoxis.xviii

Ces nouveaux ‘hyperboréens’ étaient à la fois des chamans, des penseurs et des philosophes.

Selon Giorgio Colli, cité par Wikipédia, Abaris et Aristée, c’est « le délire d’Apollon à l’ouvrage. L’extase apollinienne est un sortir hors de soi : l’âme abandonne le corps et, libérée, elle se transporte au dehors. Cela est attesté par Aristée, et on dit de son âme qu’elle ‘volait’xix . À Abaris, en revanche, on attribue la flèche, symbole transparent d’Apollon, et Platon fait allusion à ses sortilèges. Il est permis de conjecturer qu’ils ont réellement vécu. (…) Ce que relate Hérodote à propos de la transformation d’Aristée en corbeau est aussi digne d’intérêt : le vol est un symbole apollinien. (…) D’autres renseignements sur Épiménide en donnent une représentation chamanique qui est à mettre en relation avec Apollon Hyperborée. Dans ce cadre prennent place sa vie ascétique, sa diète végétarienne, voire son fabuleux détachement vis-à-vis de la nécessité de se nourrir. (…) C’est chez Épiménide que l’on peut saisir pour la première fois les deux aspects de la sagesse individuelle archaïque de source apollinienne : l’extase divinatoire et l’interprétation directe de la parole oraculaire du dieuxx. Le premier aspect est déjà repérable chez Abaris et Aristée. (…) Phérécyde de Syros se présente à première vue comme un personnage apollinien. En effet, de Phérécyde est attestée l’excellence dans la divination, et Aristote lui-mêmexxi  lui attribue une pratique miraculeuse de la magie, qualité récurrente dans le chamanisme hyperboréen. »xxii 

Aristote classe Phérécyde de Syros comme proches des Magesxxiii.

Selon Élien, vers 530 av. J.-C., « les habitants de Crotone ont appelé Pythagore Apollon Hyperboréenxxiv. » 

Enfin, beaucoup plus proche de nous, et combien inactuelle, l’idée hyperboréenne revient dans la modernité avec Nietzsche :

« Regardons-nous en face. Nous sommes des hyperboréens, — nous savons assez combien nous vivons à l’écart. ‘Ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène chez les Hyperboréens’ : Pindare l’a déjà dit de nous. Par delà le Nord, les glaces et la mort — notre vie, notre bonheur… Nous avons découvert le bonheur, nous en savons le chemin, nous avons trouvé l’issue à travers des milliers d’années de labyrinthe. Qui donc d’autre l’aurait trouvé ? — L’homme moderne peut-être ? — ‘Je ne sais ni entrer ni sortir ; je suis tout ce qui ne sait ni entrer ni sortir’ — soupire l’homme moderne… Nous sommes malades de cette modernité  malades de cette paix malsaine, de cette lâche compromission, de toute cette vertueuse malpropreté du moderne oui et non. Cette tolérance et cette largeur du cœur, (…) est pour nous quelque chose comme un sirocco. Plutôt vivre parmi les glaces.»xxv

Vivre parmi les glaces, dans la chaleur des Hyperboréens…

iAlexandre César Moreau de Jonnès, Les Temps mythologiques. Essai de restitution historique. Librairie académique Didier, Paris, 1876, p.134

iiHérodote note la nature pacifique des Hyperboréens : « Aristée de Proconnèse, fils de Caystrobius, écrit dans son poème épique qu’inspiré par Phébus, il alla jusque chez les Issédons ; qu’au-dessus de ces peuples on trouve les Arimaspes, qui n’ont qu’un œil ; qu’au delà sont les Gryplions, qui gardent l’or ; que plus loin encore demeurent les Hyperboréens, qui s’étendent vers la mer; que toutes ces nations, excepté les Hyperboréens, font continuellement la guerre à leurs voisins, à commencer par les Arimaspes ; que les Issédons ont été chassés de leur pays par les Arimaspes, les Scythes par les Issédons; et les Cimmériens, qui habitaient les côtes de la mer au midi, l’ont été par les Scythes. Ainsi Aristée ne s’accorde pas même avec les Scythes sur cette contrée. » Hérodote, Histoire, Trad. du grec par Larcher avec des notes de Bochard, Wesseling, Scaliger.. [et al.]   Paris. Charpentier, 1850. Livre IV, XIII

iiiPindare, Olymp., schol. III, 28 cité par Alexandre César Moreau de Jonnès, in op. cit.

ivAlexandre César Moreau de Jonnès, Les Temps mythologiques. Essai de restitution historique. Librairie académique Didier, Paris, 1876, p.135

vIbid.p.135

viIbid.p.135

viiHérodote, Histoire, Trad. du grec par Larcher avec des notes de Bochard, Wesseling, Scaliger.. [et al.]   Paris. Charpentier, 1850. Livre IV, XXXIII

viiiIbid. p.136

ixAlexandre César Moreau de Jonnès, Les Temps mythologiques. Essai de restitution historique. Librairie académique Didier, Paris, 1876, p.136

xUn livre entier a été consacré à cette famille de mots : Ε. LarocheHistoire de la racine NEM- en grec ancien. Paris, Klincksieck, 1949.

xiCf. E. Benveniste, Le vocabulaire des Institutions indo-européennes I, Paris Éditions de Minuit, 1969, p. 85

xiiPierre Chantraine. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Paris, Klincksieck, 1977, p.744

xiiiAlboufaradj (897-967), Chron. Bar. Hebr. text Syr. p. 441, vers. Lat. p. 451 et 452

xivAbel Rémusat, Recherches sur les langues tartares, Paris, 1820, T. 1, p.137

xvApollonios Dyscole, Histoires merveilleuses, 6.

xviClément d’AlexandrieStromates, I, 133.

xviiPline l’AncienHistoire naturelle, VII, 174

xviiiWalter Burkert, Lore and Science in Ancient Pythagoreanism, Harvard University Press, 1972, p. 147-158.

xix SoudaMaxime de Tyr, X, 2 e ; 38, 3 d.

xxPlaton, Les Lois, 642 d-643 a ; 677 d-e.

xxiAristote, Sur les Pythagoriciens, fragment 1, trad. an. : The Complete Works of Aristotle, J. Barnes édi., Princeton University Press, 1984, p. 2441-2446.

xxiiGiorgio Colli, La sagesse grecque (1977-1978), trad., Éditions de l’Éclat, t. I : Dionysos. Apollon. Éleusis. Musée. Hyperboréens. Énigme, 1990, p. 46, 427 ; t. II : Épiménide. Phérécyde. Thalès. Anaximandre. Anaximène. Onomacrite, 1991, p. 15, 264, 19.

xxiiiAristote, Métaphysique, 1091 b 10.

xxivÉlienHistoires variées, II, 26.

xxvNietzsche. L’Antéchrist. Essai d’une critique du christianisme. §1

L’homme fourmille. Ou : Du sensible et du supra-sensible.


Dieu est un, – mais ses forces et ses puissances (elohim et sefirot) sont plus que multiples. Cette idée (de la Cabale juive) conjoint sans contradictions les intuitions monothéistes et polythéistes.

Par contraste, on ne peut dire que l’homme soit réellement un, – ni le monde d’ailleurs. Mais de leurs abondantes multiplicités, on ne peut dire non plus qu’elles leur tiennent lieu d’unité.

L’un et l’autre sont assurément divers, divisés, mélangés, mixtes, indéfinis et indéfinissables.

Mais cette division, ce mélange, cette mixité, cette indéfinition, sont relatives. Elles trouvent leurs limites, ne serait-ce que dans le temps et l’espace. L’homme, comme le monde, sont indéfinis, mais certes pas infinis.

Dans l’apparente profusion des innombrables étants et des instants qui les composent, des formes de singularités émergent, pour un temps. Ici et là : des quarks étranges, des amas galactiques, des personnes et des consciences…

Mais ces singularités sont-elles des unités ? Pour le dire autrement, ces singularités sont-elles aussi ‘unes’ que Dieu est dit ‘un’ ?

Des foules affairées, inconscientes et composites (moléculaires, chromosomiques, microbiennes, neuronales, synaptiques, parasitaires) fourmillent à tout moment en tout homme. Qu’en subsistera-t-il au soir des temps ?

Si l’homme pense être jamais un, la mort se charge toujours, à la fin, de mettre à l’épreuve ce sentiment douteux de puissance unitive.

A l’inverse, si l’homme n’est pas un, s’il est autre qu’un, qu’est-il en réalité?

Plusieurs hypothèses valent d’être considérées.

L’homme, – un étant diachronique.

La multiplicité immanente se révèle, sur les temps longs, par le cumul du bigarré. Ce que nous étions fœtus, le perdrons-nous mourants, ou ne le résumerons-nous pas plutôt ? La fleur de la jeunesse perd-elle seulement ses pétales et ses éclats dans les ombres de la maturité, ou dans la nuit de l’agonie, ou n’en révèle-t-elle pas plutôt alors ses subtils, invisibles et irradiants parfums?

Changeons de métaphores. Si l’homme était une sorte de vaste bibliothèque, quel ouvrage le résumerait-il le mieux ? Ou ne pourrait-on retenir pour le désigner que quelques ‘bonnes feuilles’ éparses ? Ou, même, ne devrait-on pas se contenter d’une seule ligne élue, au coin d’un paragraphe oublié, ou d’un mot halluciné, pour en exprimer enfin l’unité supposée, le sens essentiel ?

L’homme, – un étant synchronique.

De même qu’une courbe mathématique (infinie) peut se résumer en chacun de ses points par l’ensemble (lui-même infini) de ses dérivées, de même on pourrait supposer qu’à tout instant de sa vie, l’être de l’homme pourrait contenir l’ensemble (apparemment infini) de ses virtualités en devenir. Toujours en épigenèse, l’homme n’est ni son sexe ni son cerveau, ni sa rate ni son pancréas, ni son cœur ni son sang, ni son âme même ni sa défaillante mémoire, mais tout cela simultanément.

La raison est route, ruse et rouage, et le sang, lieu et sens. L’âme anime, et l’esprit élève, il voisine l’ivresse, mais dort souvent dans l’obscurité des souvenirs. Dans la lymphe baigne la lumière de l’espoir. La salive noie les soleils du goût, le souffle tempère les crépuscules de la conscience.

L’homme, – un étant distribué.

Une hypothèse plus fantastique travaille parfois le ‘moi’ qui doute de lui-même. C’est l’idée que n’importe quel ‘moi’ pourrait se définir par l’ensemble des ‘tu’ rencontrés au long de la vie, ainsi que par la somme de tous les ‘nous’ ressentis, ou même la foule anonyme des ‘ils’ assumés ou conçus. Le ‘moi’ humain est seul, mais fait de pluralités indissolubles, de singularités silencieuses, de multitudes extérieures, de sociétés entières, et d’histoires immémoriales.

Qu’il soit diachronique, synchronique ou distribué, ou tout cela tour à tour, ou tout cela simultanément, revient au même. C’est la mort qui révèle au ‘moi’ ce qu’il est en réalité : soit ‘rien’, vraiment ‘rien de rien’, ou bien quelque entité admise à continuer son ‘étant’ sous une forme inconnue, sublimée.

Il ne sert à rien d’argumenter en cette matière, personne ne connaît le fin mot de l’histoire, mais tous nous le connaîtrons le soir venu, ce fin mot-là.

Pour conclure sur une ouverture, je voudrais citer ce fragment du philosophe présocratique Gorgias :

« Être n’a rien de manifeste puisque cela n’apparaît pas [aux hommes : dokein]. Paraître [aux hommes] est faible, puisque cela ne réussit pas à être. »i

Pour le dire autrement, de manière plus nette peut-être, et pour mettre cette pensée ancienne et vive en perspective longue, « la façon dont on a pensé Dieu pendant des siècles ne convainc plus personne ; si quelque chose est mort, ce ne peut être que la façon traditionnelle de le penser. Ce qui est bien mort, c’est la distinction fondamentale entre le domaine sensoriel et le domaine supra-sensoriel ».ii

On devrait revenir à une intuition fondamentale de Nietzsche, que Martin Heidegger (cité par Hannah Arendt) formule ainsi: « la destruction du supra-sensible supprime également le purement sensible, et par là, la différence entre les deux. »iii

iDie Fragmente des Vorsokratiker. Vol. II, B 26. Hermann Diels et Walther Kranz, 1959. Cité par Hannah Arendt. La vie de l’esprit. La pensée. Le vouloir. Trad. Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.45

iiHannah Arendt. La vie de l’esprit. La pensée. Le vouloir. Trad. Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.28

iiiMartin Heidegger. Chemins qui ne mènent nulle part. Trad. W. Brokmeier. Paris 1962, p.173. Cité par Hannah Arendt. La vie de l’esprit. La pensée. Le vouloir. Trad. Lucienne Lotringer. PUF, 1981, p.29

In the Mire, Drowning Angels.


We humans are fundamentally nomads, – with no nomosi. We are forever nomads with no limits, and no ends.

Always dissatisfied, never at peace, never at rest, perpetually on the move, forever in exile.

The Journey has no end. Wandering is meaningless, without clues. The homelands are suffocating. Landscapes are passing by, and we have no roots. No abyss fulfills us. The deepest oceans are empty. The skies, down there, are fading. The suns are pale, the moons dirty. The stars are blinking. We can only breathe for a moment.

Our minds would like to look beyond the diffuse background, behind the veiled Cosmos. But even an infinitely powerful Hubble telescope couldn’t show us anything of what’s behind. Cosmology is a prison, only vaster, but still finite, bounded, and we are already tired of endless, useless, multiverses, and weary of their aborted drafts.

The worried soul « pursues an Italy that is slipping away », but Virgil is not anymore our vigilante, and Aeneas is not our elder. Rome has forgotten itself. Athens has died out. Jerusalem, we already have returned there, – so they say.

Billions of people live, dream and die on the Promised Land.

They try, every night, to drink the water of the Lethe and the Cocyte, without being burnt by the Phlegethon. When they wake up, they are always thirsty for new caresses, they want again to smell myrrh, to taste nectars.

They try to avoid the icy skin of mirrors. They desperately scan the hairy mountains, the undecided rivers, the bitter oranges. They follow the hard curve of the fruits, the orb of the colors.

But at one point the heart hits, the body falls. At any moment, the final night will cover the sun. Forgetting all will come without fail.

Euripides called life: « the dream of a shadow ».ii

This shadow has two wings, – not six, like Ezekiel’s angels.

Intelligence and will are our wings, says Plato.

With one wing, the shadow (or the soul) sucks in, breathes in. The world comes into her.

With the other wing, she goes to all things, she flies freely, anywhere.

When the two wings flap together, then anything is possible. The soul can evade anywhere, even out of herself, and even from God Himself. As Marsilio Ficino says: « Animus noster poterit deus quidam evadere ».

There is a mysterious principle at the heart of the soul: she becomes what she’s looking for. She is transformed into what she loves.

Who said that? A litany of impressive thinkers. Zoroaster, King David. Plato, Porphyry, Augustine. Paul put it that way: « And we all, who with unveiled faces contemplate the Lord’s glory, are being transformed into his image with ever-increasing glory. »iii

It is indeed a mysterious principle.

The word ‘mystery’ comes from the Greek μύω, to close. This verb was originally used for the eyes, or for the lips. Closed eyes. Closed lips. The religious meaning, as a derivative, describes an ancient problem: how could what is always closed be ever opened?

Zoroaster found an answer, kind of: « The human soul encloses God in herself, so to speak, when, keeping nothing mortal, she gets drunk entirely on the divinity”.iv

Who still reads or pays attention to Zoroaster today?

Nietzsche? But Nietzsche, the gay barbarian, joyfully ripped away his nose, teeth and tongue. After that, he pretended he could speak on his behalf. Also Sprach Zarathustra. Ach so? Wirklich?

There are two kinds of thinkers.

There are the atrabilaries, who distill their venom, their suspicions, their despair, or their limitations, like Aristotle, Chrysippus, Zeno, Averroes, Schopenhauer or Nietzsche.

And there are the optimists, Heraclitus, Pythagoras, Socrates, Plato, or Apollonius of Thyana. They believe in life and in everything that may flourish.

We’ll rely on Heraclitus for a concluding line: “If you do not expect the unexpected you will not find it, for it is not to be reached by search or trail”. (Fragm. 18)

What can we learn from that fragment?

Without hope, everything is and will stay forever mud, mire, or muck. We have to search for the unexpected, the impossible, the inaccessible… What on earth could it be? – Gold in the mud, – or in the mire, drowning angels?

iNomos (Greek) = Law

ii Medea, 1224

iii2 Co 3,18

iv ChaldaicOracles V. 14.21

The Transhumance of Humankind


At the last song of Purgatory, Beatrice said to Dante: « Do not speak like a man who dreams anymore ».i If Dante complies with this injunction, the rest of the Divine Comedy can be interpreted as a reference document, as far from the dream as from fiction.

In the immediately following song, which happens to be the first song of Paradise, Dante makes this revelation:

« In the heavens that take most of the light I was, and I saw things that neither knows nor can say again who comes down from above; for when approaching its desire our intellect goes so deep that the memory can no longer follow it there ».ii

Dante didn’t dream, one might think. He really saw what he said he saw « in the heavens », he didn’t make up his visions at all, and he was able to tell us about them after coming down « from up there ».

His memory has kept the memory of light, depth and desire, even if the memory is always behind the spirit that goes, and if it cannot follow it in all conscience, in exceptional, unheard of, unspeakable moments.

Without preparation, the spirit suddenly rises into heavens, sees the light, desires it, sinks into the depths, goes into the abyss.

On the way back, stunned, blinded, without memory, the intelligence begins to doubt what it has seen. Was it only a dream?

In the same song, Dante elliptically explains the true nature of his experience:

« In his contemplation I made myself like Glaucus when he tasted the grass that did it in the sea, the parent of the gods. To go beyond the human cannot be meant by words; that example is enough for those to whom grace reserves experience »iii.

To say « going beyond the human », Dante uses the word trasumanar.

Glaucus’ herb, what was it? Hashish? One of those herbs that are used in shamanic concoctions? Sôma? Haoma?

« Going beyond » implies a disruption. « Overcoming the human being » means leaving humankind behind, leaving it in its supposed state of relative helplessness.

Translated more literally, and playing on the common origin of homo and humus, the word trasumanar could be translated as a sort of ontological, metaphysical « transhumance« .

Like a transhumance out of human nature, an exodus out of inner Egypt, forged by millennia.

This is also the recent dream of « transhumanism ». The accession to a supernatural, a trans-natural, trans-human other state of nature.

The body or soul reaches an extreme point, and with a single pulse they are driven out of themselves, to reach an « Other » state.

Which « Other » state? There are many answers, according to various traditions.

Teilhard de Chardin described this leap towards the Other as a noogenesis.

Akhenaten, Moses, Zoroaster, Hermes, Jesus, Cicero, Nero, Plato, had a brain similar to ours. What did they see that we don’t?

Materialists and skeptics do not believe in visions. Nothing has really changed for thousands of years. But materialism, skepticism, « realism », lack explanatory power, and do not take into account the deep past nor the infinite futures.

Life has evolved since the oyster, the mussel and the sea urchin, and it continues to rise. Where is it going?

The question becomes: when will the next mutation occur? In a few million years? In a few centuries? What will be its form: biological, genetic, psychological? Or all this together? A tiny but decisive genetic mutation, accompanied by a biological transformation and a mental rise, a psychological surge?

The planetary compression is already turning to incandescence. The anthropocene crisis has only just begun. Environmental, societal, political, the crisis is brewing. It remains to mobilize the deep layers of the collective unconscious. There are many warning signs, such as the death drive claimed as such.

The growing forms of an immanent neo-fascism that can already be diagnosed in our times represent a warning.

They indicate the birth of the death drive, the need to bypass the humankind, to leave it behind, perplexed by fears, blinded by false ideas.

Glaucus’s grass, Dante’s trasumanar, will take on other forms from the 21st century onwards. Which ones?

Poetry, the one that reveals, always gives lively leads.

« As the fire that escapes from the cloud, expanding so hard that it no longer holds within itself, and falls to the ground against its nature, so my spirit in this banquet, becoming greater, came out of itself and no longer knows how to remember what it did. »iv

Lightning falls to the ground, and Dante’s spirit rises to heaven. Dante no longer remembers what he does there, but Beatrice guides him in his self-forgetfulness. « Open your eyes, » she said, « look how I am: you have seen things that have given you the power to bear my laughter. »

Dante adds: « I was like a person who feels like a forgotten vision and who strives in vain to remember it. »

I would like to highlight here a crucial relationship between vision, laughter and forgetting. Beatrice’s laughter is difficult to bear. Why? Because this laughter sums up everything Dante has forgotten, and evokes everything he should have seen. This happy laugh of the beloved woman is all she has left. This laughter is also what is necessary to find the thread. Not all the poetry in the world would reach « a thousandth of the truth » of what that « holy laugh » was, Dante adds.

Dense, Dantean laughter. Opaque, obscure. This laughter reopens the eyes and memory.

There are other examples of the power of laughter in history. Homer speaks of the « unquenchable laughter of the gods »v. Nietzsche glosses over Zarathustra’s laughter. There are probably analogies between all these laughter. They burst like lightning without cause.

Dante says, in his own way: « Thus I saw superabundant light, dazzled from above by fiery rays, without seeing the source of the lightning. »

He sees the lightning bolt, but not its source. He sees the laughter, but he has forgotten the reason. He sees the effects, but not the cause.

There is a lesson in this thread: see, forget, laugh. The transhuman must go through this path, and continue beyond it. Laughter is the doorway between memory and the future.

Since his Middle Ages, Dante has warned modernity: « We now preach with jokes and jests, and as long as we laugh well, the hood swells and asks for nothing ».vi

The hood was that of the preachers of the time, the Capuchins.

Nowadays hoods have other forms, and preachers have other ideas. But the jokes and jests continue to fly. And we laugh a lot these days, don’t we?

The transhuman hides away, probably far beyond all these laughter.

i Dante, Purgatory, XXXIII

ii Dante, Paradise, I

iiiIbid.

iv Dante, Paradise, XXIII

v Iliad I, 599, et Odyssey VIII, 326

vi Dante, Paradise, XXIX

De la pensée du dépassement au dépassement de la pensée


Nombreux les philosophes ayant manié la métaphore du dépassement, — avec de considérables écarts et différences d’ approches.

Hobbes dit que dans la vie, il faut dépasser tout le monde et ne pas abandonner la course, – ou bien mourir.

Pour Kant, Le sujet humain, comme la raison humaine, sont toujours déjà « dépassés ».

Schopenhauer estime qu’il faut « dépasser le soi », le singulier, l’individuel.

Nietzsche affirme que l’homme n’existe que pour être dépassé… afin de devenir ‘qui il est’.

Pour C.G. Jung, le conscient est limité, mais l’inconscient est lui, illimité, et le « dépasse » de toutes parts.

Il y a en gros deux types d’attitudes. Il y a ceux qui pensent que le « dépassement »permet à l’homme de se réaliser, et ceux qui pensent que l’homme est toujours irrémédiablement « dépassé », — par la raison ou par l’inconscient.

Dans le premier groupe: Hobbes, Schopenhauer, Nietzsche. Dans le second, Kant, Jung…

Hobbes

Hobbes dit que la vie humaine est une course ! « Cette course nous devons supposer qu’elle n’a d’autre but, ni d’autre couronne de récompense que le fait de chercher à être le plus en avant »i.

Vivre, c’est se lancer dans une cavalcade éperdue ; se hisser son corps au premier rang. Et dans cette course : « Considérer ceux qui sont derrière, c’est gloire. […] Être retenu, haine.[…] Avoir du souffle, espoir. […] Continuellement être dépassé, c’est misère. Et abandonner la course, c’est mourir. »ii .

Courir ou mourir, voilà tout.

Mais qu’advient-il si la réussite spectaculaire de quelques hommes leur donnent des avantages insurpassables, qui creusent radicalement (et pour plusieurs générations) l’écart dans cette course sans fin ?

Hobbes conclut froidement : alors, il faut s’attendre qu’une grande partie de l’humanité soit simplement laissée derrière, ressassant son exclusion dans la haine.

Kant

La toute première phrase de la préface à la première édition de la Critique de la raison pure (1781) présente la raison humain comme « totalement dépassée » : “La raison humaine a cette destinée singulière (…) d’être accaparée de questions qu’elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu’elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.” iii

La raison est dépassée par des questions que l’on peut dès lors qualifier d’ « inhumaines », et qui portent l’être humain aux bords de frontières indécidables. Elle est aussi dépassée , plus paradoxalement encore, par les principes mêmes dont elle se sert, qui sont pourtant « d’accord avec le sens commun ».

« La raison ne peut jamais dépasser le champ de l’expérience possible ».iv Et elle s’expérimente elle-même comme limitée par l’obscurité de principes qui la dépassent…

Kant donne en exemple les « paralogismes » de la raison pure, et ses « antinomies » qui sont au nombre de quatre (le monde est-il fini ou non, existence ou non du « simple » dans les choses, liberté ou nécessité de la causalité, existence ou non d’un être absolument nécessaire).

La raison pure ne peut en réalité que garantir l’enchaînement des raisonnements et l’unité de l’entendement. Elle favorise « l’usage empirique de la raison, en lui ouvrant de nouvelles voies que l’entendement ne connaît pas. »v

« La raison pure ne contient, si nous la comprenons bien, que des principes régulateurs (…) mais qui portent au plus haut degré, grâce à l’unité systématique, l’accord de l’usage [empirique de l’entendement] avec lui-même. »vi

Le « pouvoir suprême de connaître [ne peut] jamais sortir des limites de la nature, hors desquelles il n’y a plus pour nous qu’un espace vide. »vii

On ne sort pas des limites de l’expérience ni des limites de la nature…

Mais quid de la surnature? Kant reste muet à ce sujet.

Schopenhauer

Dans Le monde comme volonté et représentation, Schopenhauer entend « dépasser » radicalement le sujet. Il veut enlever au sujet la position centrale qu’il occupait dans la modernité depuis Descartes.

Son point de départ est l’existence de la souffrance (humaine) et de la compassion qu’elle inspire. L’expérience de la compassion implique que la séparation entre les hommes est illusoire. De ce fait, on peut mettre de côté le principe d’individuation et de subjectivité, voire l’éclipser, ou même l’ « anéantir » entièrement.

Car si le sujet connaît tout, il n’est en revanche connu par personne.

« Le sujet n’est pas connu en tant qu’il connaît ».viii

Chacun se trouve être soi-même « sujet connaissant », mais jamais « connaissable ».

La philosophie doit renoncer à fonder la subjectivité et la connaissance de la connaissance est impossible.

Il faut donc ‘dépasser’ le sujet, car le principe d’individuation n’est qu’un voile, une illusion (Mâyâ), et la séparation entre les êtres a aussi un caractère illusoire.

« Ne plus faire la distinction égoïste entre sa personne et celle d’autrui, mais prendre autant part aux souffrances des autres qu’aux siennes propres (…) se reconnaître dans tous les êtres, considérer également comme siennes les souffrances infinies de tout ce qui vit, et aura ainsi à s’approprier la douleur du monde tout entier. » (Monde comme volonté et représentation, § 68)

La particulier, le singulier, est une imposture, une illusion mensongère et pathogène. Persister dans cette illusion, vouloir cette individualité conduit fatalement à souffrir et infliger la souffrance.

En conséquence il faut nier le vouloir, abandonner la persévérance dans son être, chercher son « ’anéantissement », prendre conscience de l’unité de tout ce qui est.

Le bourreau et la victime ne font qu’un.

Une apostille à la troisième édition (1859) du Monde:

« Et c’est là précisément le Prajna-Paramita des Bouddhistes, l’ “au-delà de toute connaissance”, c’est-à-dire le point où le sujet et l’objet cessent d’être ».

L’ « anéantissement » (que Schopenhauer appelle aussi « faveur du néant ») est une révélation qui survient lors de l’éclipse de la conscience, lors de l’évanouissement de la présence à soi – lors de la libération de soi et du monde.

« Pour ceux chez qui la volonté s’est convertie et niée, c’est notre monde si réel avec tous ses soleils et avec toutes ses voies lactées qui est – néant », dit la célèbre dernière phrase du Monde de 1818.

Nietzsche

« Je vous enseigne le surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé (…) Le surhumain est le sens de la terre (…) Ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espérance supraterrestre. Sciemment ou non, ce sont des empoisonneurs. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Prologue 3)

Un homme Surhumain – et non Supraterrestre…

Cette idée rejoint un thème essentiel de l’auteur des Gâthas, du Zoroastre historique: celui de l’évolution du monde et des consciences, qui tendent sans cesse vers « la Perfection (Haurvatat), au terme de laquelle [nous serons] des créateurs capables d’autocréer de manière éternelle – c’est-à-dire des surhumains ayant accédé à l’immortalité . « ix

« Zarathoustra a plus d’audace que tous les penseurs pris ensemble. – Me comprend-on ?… La morale se dépassant elle-même par souci de vérité, le moraliste se dépassant en son contraire – en moi – , voilà ce que signifie dans ma bouche le nom de Zarathoustra. » Ecce Homo,x

Les aphorismes du dépassement fusent, dans Par-delà le bien et le mal:

« Atteindre son idéal, c’est le dépasser du même coup ».xi

« On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de ce désir ».xii

« Vivre dans une immense et orgueilleuse sérénité – toujours au-delà ».xiii

Il reconnaît Dionysos comme son dieu. « Je fus le dernier, me semble-t-il, à lui avoir offert un sacrifice (…) moi le dernier disciple du dieu Dionysos et son dernier initié ».xiv

Et il s’approprie ces paroles de Zarathoustra: « Deviens qui tu es ! « xv

« Deviens ce que tu es, quand tu l’auras appris » xvi

« Quant à nous autres, nous voulons devenir ceux que nous sommes – les hommes nouveaux, les hommes d’une seule foi, les incomparables, ceux qui se donnent leurs lois à eux-mêmes, ceux qui se créent eux-mêmes. » xvii

Se dépasser pour devenir soi-mêmexviii

Mais comment savoir vraiment qui est ce « soi-même » ?

Qui peut dire qui est (ou ce qu’est) vraiment le « Soi » ? Qui saura le dire en dernière instance? Le Moi? Le Soi? L’âme?

Jung propose des vues iconoclastes sur ce sujet. On les traitera dans un prochain billet.

iThomas Hobbes, Éléments de la loi naturelle et politique, Livre de poche, 2003, p145

iiThomas Hobbes, Éléments de la loi naturelle et politique, Livre de poche, 2003, p145

iiiEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 5

ivIbid. p. 484

vEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, p. 472-473 (« La dialectique transcendantale. But de la dialectique naturelle »)

viEmmanuel Kant. Critique de la raison pure. Trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud. PUF, 1975, (« La dialectique transcendantale. But de la dialectique naturelle ») p. 484

viiIbid. p. 484

viii Schopenhauer. De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1813), trad. F.-X. Chenet, Paris, Vrin, 1991, § 25, p. 87

ixLes Gathas. Le livre sublime de Zarathoustra. Traduit et présenté par Khosro Khazai Pardis, Paris Albin Michel, 2011, p. 97

xF. Nietzsche. Ecce Homo. « Pourquoi je suis un destin », Gallimard, 1974, p. 145

xiPar-delà le bien et le mal §73

xiiPar-delà le bien et le mal §175

xiiiPar-delà le bien et le mal §284

xivPar-delà le bien et le mal §295

xvAinsi parlait Zarathoustra, L’Offrande du miel, op.cit., p. 273.

xviPindare, Les Pythiques, 2, 72.

xviiNietzsche, Le Gai savoir, §338.

xviiiNietzsche, Généalogie de la morale

L’humanisme est-il dépassé?


En 1999, Peter Sloterdijk prononça une conférence intitulée « Règles pour le parc humain », qui se voulait une réponse à la fameuse Lettre sur l’humanisme, de Heideggeri.

Il y annonce comme inévitable « la réforme des qualités de l’espèce humaine » et la fin de « l’ère de l’humanisme », suite aux progrès de la science génétique et des biotechnologies.

Selon lui, l’avenir de l’humanité est menacé par les tendances actuelles, « qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par les médias ».ii

Il affirme que l’idéologie humaniste est obsolète. C’est d’ailleurs Heidegger qui a porté les premiers coups contre elle: « Il caractérise l’humanisme – qu’il soit antique, chrétien ou des Lumières – comme l’agent de la non-pensée depuis deux mille ans. Heidegger explique que l’humanisme n’a pas visé suffisamment haut. »iii

La métaphysique européenne avait défini l’homme comme animal rationale. Mais, selon Heidegger, la différence décisive entre l’homme et l’animal n’est pas la raison, c’est le langage,. « Le langage est la maison de l’Être en laquelle l’homme habite et de la sorte ‘ek-siste’… » Il en ressort que « ce qui est essentiel, ce n’est pas l’homme, mais l’Être comme dimension de l’extatique de l’ek-sistence.  » Le devoir de l’homme, c’est d’habiter le langage, afin d’ek-sister et dans cette ek-stase, trouver la vérité de l’Être…

Mais le problème, avertit Sloterdijk, c’est que pour cette ek-stasesoit possible, «Heidegger exige un homme plus domestiqué.(…) En définissant l’homme comme gardien et voisin de l’Être, il lui impose un recueillement radical, et une réflexion qui exige d’avantage de calme et de placidité que l’éducation la plus complète ne pourrait le faire. »iv

Or on sait maintenant que l’homme ‘humaniste’, ‘domestiqué’, a été historiquement le complice objectif de toutes les horreurs commises pour le bien-être de l’humanité. « L’humanisme est le complice naturel de toute horreur commise sous le prétexte du bien-être de l’humanité. Dans ce combat de titans tragique entre le bolchévisme, le fascisme et l’américanisme au milieu du siècle s’étaient affrontées – selon l’opinion de Heidegger – trois variantes de la même violence anthropocentrique, trois candidats pour un règne mondial enjolivé par des idéaux humanitaires. Le fascisme s’est singularisé en démontrant plus ouvertement son mépris des valeurs inhibantes que sont la paix et l’éducation. »v

La domestication renvoie à la très ancienne aventure de l’hominisation par laquelle les hommes, dès l’origine, se rassemblent pour former une société. Pendant la longue préhistoire humaine est apparue une nouvelle espèce de créatures « nées trop tôt », imparfaites, mais perfectibles.

Le fœtus humain naît dans un état d’immaturité et de fragilité durable. Le nouveau-né est à la merci de son environnement humain, pendant de nombreuses années. Dès la naissance, il doit apprendre à ne pas cesser d’apprendre, à ne pas cesser de ‘dépasser sa nature’ en la ‘domestiquant’.

Il n’est jamais ‘naturellement’ dans un ‘environnement naturel’. Créature indéfinie, il échappe à toute définition naturelle, mais il gagne en revanche l’accès à une culture, au langage, au monde humain.

La naissance humaine est une première ‘ekstase’, un premier ‘dépassement’ de la nature dans le monde humain, que Sloterdijk appelle une « hyper-naissance qui fait du nouveau-né un habitant du monde. »

L’homme naît au monde, et lui est ‘exposé’; alors il entre aussitôt dans une bulle de « domestication ».

Sloterdijk s’élève contre cette domestication, cet apprivoisement, ce domptage, ce dressage, cette éducation, et en général contre « l’humanisme ». Il reprend les thèses de Nietzsche, en faveur d’un « super-humanisme » qui doit dépasser l’humanisme ‘domestiqué’.

« Nietzsche, qui a étudié Darwin et Paul avec la même attention, perçoit, derrière l’horizon serein de la domestication scolaire de l’homme, un second horizon, plus sombre.»

« Nietzsche postule ici le conflit de base pour l’avenir : la lutte entre petits et grands éleveurs de l’homme – que l’on pourrait également définir comme la lutte entre humanistes et super-humanistes, entre amis de l’homme et amis du surhomme.»

De même que la généralisation de l’alphabétisation et de la culture lettrée ont créé « entre lettrés et illettrés un fossé si infranchissable qu’il en faisait presque des espèces différentes«  , de même le futur ‘super-humanisme’ fera de même, à travers de nouvelles formes de ‘domestication’.

L’avenir de l’espèce humaine se jouera là, dans ce « super-humanisme ».

«  Qu’il soit bien clair que les prochaines longues périodes seront pour l’humanité celles des décisions politiques concernant l’espèce. Ce qui se décidera, c’est si l’humanité ou ses principales parties seront capables d’introduire des procédures efficaces d’auto-apprivoisement. (…) Il faut savoir si le développement va conduire à une réforme génétique de l’espèce ; si l’anthropo-technologie du futur ira jusqu’à une planification explicite des caractères génétiques ; si l’humanité dans son entier sera capable de passer du fatalisme de la naissance à la naissance choisie et à la sélection pré-natale. »vi

Toutes ces questions sont radicales, insurmontables, impossibles à résoudre par l’humanisme classique, mais elles restent inévitables pour le futur « super-humanisme » qui devra dépasser l’« humanisme » obsolète.

Sloterdijk pense déjà à l’organisation politique de la future « super-humanité. » Il s’agit de créer un « zoo humain », des « parcs humains », dans le cadre d’un projet  » zoo-politique ». Zoo, parc, camp, — ou goulag?

Il est parfaitement conscient de l’énormité de l’enjeu: « Le lecteur moderne qui tourne son regard tout à fois vers l’éducation humaniste de l’époque bourgeoise, vers l’eugénisme fasciste, et vers l’avenir biotechnologique, reconnaît inévitablement le caractère explosif de ces réflexions ».

Mais il n’est plus temps de reculer. L’homme politique doit devenir un « véritable éleveur », dont « l’action consciente le rapproche davantage des Dieux que des créatures confuses placées sous sa protection. » Le devoir de ce seigneur « sur-humaniste » sera « la planification des caractéristiques de l’élite, que l’on devrait reproduire par respect pour le tout. »

Le « sur-humanisme » sera seul capable d’apprivoiser le « parc humain ». – prenant appui sur le potentiel des biotechnologies et des manipulations génétiques, et nonobstant l’obsolescence de l’humanisme chrétien ou celui des lumières.

On sait que Heidegger n’a plus bonne presse aujourd’hui. Mais reconnaissons au moins que, à la différence de Sloterdijk, il ne voulait pas d’un tel ‘sur-humanisme’ ou d’un tel ‘trans-humanisme’, il aspirait à un humanisme qui vise « suffisamment haut ».vii Heidegger donnait cette définition de l’humanisme: « L’humanisme consiste en ceci: réfléchir et veiller à ce que l’homme soit humain et non in-humain, « barbare », c’est-à-dire hors de son essence. Or en quoi consiste l’humanité de l’homme ? »viii

A cette question, Heidegger répond de façon quasi-mystique: « L’essence extatique de l’homme repose dans l’ek-sistence. »ix

Nouvelle question: qu’est-ce que l’ek-sistence? « Ek-sistence signifie ek-stase [Hinaus-stehen] en vue de la vérité de l’Être.»x

Mais quelle est la vérité de l’Être? Un jeu de mots, seul possible dans la langue allemande, met sur la piste. Heidegger explique: « Il est dit dans Sein und Zeit ‘il y a l’Être’ ; « es gibt » das Sein. Cet ‘il y a ‘ ne traduit pas exactement « es gibt ». Car le « es » (ce) qui ici « gibt » (donne) est l’Être lui-même. Le « gibt » (donne) désigne toutefois l’essence de l’Être, essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi [das Sichgeben] dans l’ouvert au moyen de cet ouvert est l’Être même. »xi

L’essence de l’Être est de se dépasser en s’ouvrant, en se ‘donnant’… « L’Être est essentiellement au-delà de tout étant.(…) L’Être se découvre en un dépassement (Uebersteigen) et en tant que ce dépassement. »xii

Pour découvrir l’Être, l’homme doit se dépasser, ek-sister. « L’homme est, et il est homme, pour autant qu’il est l’ek-sistant. Il se tient en extase en direction de l’ouverture de l’Être, ouverture qui est l’Être lui-même’.»xiii

L’avenir choisira peut-être une autre voie, entre le zoo humain de Sloterdijk et l’ek-sistence de Heidegger.

Dans un prochain billet, je me propose d’explorer plusieurs autres voies …

iLettre sur l’humanisme, adressée par Heidegger à Jean Beauffret en 1946. Cette Lettre fut conçue aussi comme une réponse à l’ouvrage de Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946).

iiPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

iiiPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

ivPeter Sloterdijk. Règles pour le parc humain, 1999. Trad.fr. Mille et une nuits, 2000.

vIbid.

viIbid.

vii« Les plus hautes déterminations humanistes de l’essence de l’homme n’expérimentent pas encore la dignité propre de l’homme. En ce sens, la pensée qui s’exprime dans Sein und Zeit est contre l’humanisme. Mais cette opposition ne signifie pas qu’une telle pensée s’oriente à l’opposé de l’humain, plaide pour l’inhumain, défende la barbarie et rabaisse la dignité de l’homme. Si l’on pense contre l’humanisme, c’est parce que l’humanisme ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme. » Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 75

viii Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 45

ixMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 61

xMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 65

xiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 87

xiiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 95

xiiiMartin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Trad. Roger Munier. Aubier, Paris, 1983, p. 131

De l’homosexualité de Tolstoï et de Nietzsche et de leur folie mystique


C’est une question à la mode, que de s’interroger sur l’homosexualité supposée de quelques personnages qui fraient avec l’actualité, ou encore de quelques ‘grands hommes’ qui projettent encore leur ombre, longtemps après leur mort.
Qui n’a pas souri au mot de Suétone à propos de Jules César, « mari de toutes les femmes et femme de tous les maris » ? Qui ne se rappelle que le pape Jean XXIII était un homosexuel notoire ? Non pas, bien sûr, le « Bon Pape », Angelo Guiseppe Roncalli, qui fut élu en 1958 et prit le nom de Jean XXIII, puis fut béatifié en l’an 2000, – mais l’un des ses lointains prédécesseurs, Baldassare Cossa (1360-1419) qui fut élu pape en 1410 sous le nom de Jean XXIII. Cossa eut une longue relation homosexuelle avec le cardinal Innocenzo Ciocchi del Monte et fut déposé par le concile de Constance en 1415 après avoir été accusé de viol, de sodomie, d’inceste, de torture et de meurtre (ce qui lui valut aussi d’être rayé des registres de l’Église, permettant ainsi au cardinal Roncalli d’utiliser le nom Jean XXIII quelques cinq siècles plus tard…).
On pourrait sans doute énumérer pour faire image une longue liste d’écrivains notoirement homosexuels ou ‘ayant contribué à faire avancer la cause homosexuelle’i, comme Balzac, Flaubert, Jules Verne, Lautréamont, Verlaine, Rimbaud, Gide, Proust, Colette, Mauriac, Cocteau, Montherlant, Yourcenar, Louis Aragon, Georges Dumézil, Sartre, Beauvoir, Jean Genet, Roland Barthes, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… On pourrait aussi énumérer une liste comparable d’hommes politiquesii, comme Cambacérès, Galliéni, Lyautey, Gaston Doumergue, Edouard Daladier, Georges Mandel, Jean de Lattre de Tassigny, Jean Moulin,…
Mais ici, je voudrais seulement brièvement évoquer les cas de Nietzsche et de Tolstoï, non pour affirmer leur homosexualité, mais pour m’interroger sur le fait que l’hypothèse continue de fasciner.
Nietzsche était-il homosexuel ? La réponse importe peu. Seule compte l’ironie (socratique) de la question. Le jugement de Nietzsche sur Socrate laisse entrevoir quelques unes des fissures lardant son inconscient… « J’ai donné à entendre en quoi Socrate pouvait paraître repoussant ; il n’en est que plus nécessaire d’expliquer qu’il ait pu fasciner. (…) C’est en s’adressant à l’instinct ‘agonal’ des Hellènes qu’il les fascina. Il introduisit une variante dans les jeux de la palestre entre hommes jeunes et jeunes hommes. Socrate fut aussi un grand érotique. »iii
Intéressants aussi, dans ce contexte, ses ‘traits’ sur les femmes, qui apportent de l’eau au moulin.
« On tient la femme pour profonde. Pourquoi ? Parce que chez elle on ne touche jamais le fond. La femme n’est pas même plate. »iv Ou encore : « Quand la femme a des vertus masculines, elle est à fuir. Et quand elle n’a pas de vertus masculines, c’est elle qui prend la fuite. »v
Peut-être, si l’on tient vraiment à se faire une opinion, pourrions-nous citer Jean Cocteau qui disait de lui: «Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre que le drame de Nietzsche fut une homosexualité refoulée jusqu’à l’angoisse. »
Je voudrais rapprocher son cas de celui de Tolstoï, né quatorze ans avant Nietzsche, et mort dix ans après lui, – dans ce qui a été décrit comme un accès de folie. Dominique Fernandez, dans une biographie attentive, évoque les mémoires de sa femme, Sophia Tolstoï:
« ‘Léon Nicolaïevitch Tolstoï, mon mari, est pédéraste. J’ai des preuves. Il ne s’en doute pas’. Ses preuves, c’est, outre la soumission de son mari au bel officier, l’aveu consigné dans le journal de jeunesse de l’écrivain: ‘il m’est arrivé assez souvent de tomber amoureux d’un homme. (…) Je n’oubliais jamais la nuit où nous sommes partis lui et moi, et où, enveloppés sous la couverture, j’avais envie de le manger de baiser, la volupté n’était pas exclue’. A relire et à ressasser ces lignes, elle ne doute plus des turpitudes de son mari. »vi
L’affaire est-elle entendue ? Peu importe. Qu’un ‘académicien français’ se soit préoccupé du sujet est bien suffisant. Cela me libère d’aller plus avant en la matière et me permet de passer à un autre aspect du problème. Sur la fin de sa vie, tout comme Nietzsche d’ailleurs, Tolstoï se sentait très seul. L’écrivain Anatole Leroy-Beaulieu qui fut l’une des dernières personnes à avoir rendu visite à Tolstoï, en 1910, raconte: «A table, lorsque leur père parlait, les fils dissimulaient mal leur ennui et leur incrédulité». Et il rapporte ce qu’en dit alors Sofia Tolstoï : «Il adore ses filles, mais n’aime aucun de ses fils et déteste certains d’entre eux».
Tolstoï, de quoi parlait-il à table, pour ennuyer à ce point sa propre engeance ?
Il était avant tout préoccupé des choses dernières. S’approchant à grands pas de la mort (il n’ a plus que quelques mois à vivre), Tolstoï écrit, – sept ans avant la révolution bolchevique de 1917, des phrases parfaitement contre-révolutionnaires:
« Absence de toute conception religieuse de la vie et au lieu d’elle la plus étrange conception de la vie, fondée sur rien, ne résistant à aucune critique et n’expliquant rien. Une conception de la vie consistant en ceci, que la loi de la vie humaine peut, doit être déduite des lois observées par nous dans le monde de la nature. Et puisque dans ce monde-là se produisent la lutte, la transformation des espèces – le mouvement, le progrès, là réside aussi la loi de la vie humaine. C’est-à-dire en fait que ce que font les hommes est aussi ce qui doit se faire. Et par suite de cette étonnante insanité, qui est encore davantage le propre de tous les malades mentaux, une présomption, un contentement de soi que rien ne peut ébranler. »vii
En 1888, juste avant de sombrer dans la folie, Nietzsche avait lu Tolstoï, croit-on savoirviii, mais il ne l’a cité ni évoqué dans ses derniers écrits. En revanche, il parle de Dostoïevski avec admiration : « Dostoïevski est, soit dit en passant, le seul psychologue qui ait eu quelque chose à m’apprendre. – Je le compte au nombre des plus belles aubaines de ma vie, plus encore que ma découverte de Stendhal. »ix
Dostoïevski est profond, affirme Nietzsche. Il note qu’il a vécu en Sibérie parmi les forçats, et qu’il a constaté que ces criminels endurcis étaient « taillés dans le bois le meilleur, le plus dur et le plus précieux qu’ait jamais produit le terroir russe. »x
De là il en tire une loi générale : « Tous les novateurs spirituels, pendant un certain temps, portent au front le stigmate livide et funeste du ‘tchandala’ : non pas parce qu’on les ressent comme tels, mais parce qu’ils sentent eux-mêmes l’effrayant abîme qui les sépare de tout ce qui est banal et que l’on tient en honneur. »xi
Nietzsche admirait Dostoïevski mais ignora volontairement Tolstoï. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient concurrents. Ils voulaient l’un et l’autre fonder une nouvelle religion…
Nietzsche et Tolstoï, deux penseurs majeurs du 19ème siècle, tous deux nihilistes, tous deux moralistes, tous deux homosexuels refoulés, se sentant isolés et incompris, ont en effet voulu créer sur la fin de leur vie, une nouvelle sorte de religion, méta-zoroastrienne pour le premier, para-bouddhiste pour le second. Comment auraient-ils pu se comprendre ?
Dans les lignes suivant immédiatement ses remarques sur les « novateurs spirituels » qui portent en leur âme le stigmate du ‘tchandala’, Nietzsche dévoile un peu plus le fond de son âme trouble :
« Une femme qui aime sacrifie son honneur. Un homme de savoir qui ‘aime’ sacrifiera peut-être son humanité. Un Dieu qui aimait s’est fait Juif… »xii
Ce sont les trois points de suspension après cette dernière phrase, qui, peut-être, sont ce que Nietzsche a jamais écrit de plus profond.
Une petite explication s’impose peut-être… Du fait de sa concision et de son caractère elliptique, ce texte, qui fait partie des tout derniers écrits avant la folie finale, est difficile à interpréter.
Ce qui me paraît central dans ce paragraphe, c’est la notion de ‘sacrifice’, dont on ne saurait trop souligner l’importance capitale du point de vue anthropologique et religieux, surtout si l’on a en mémoire le Véda, tel qu’éclairé par les Brahmanas. On y apprend que Prajāpati, le Dieu suprême, le créateur des mondes, est lui-même le Sacrifice, et que le Sacrifice est Dieu.
Le mot tchandala (चांडाल, « mangeur de chien ») vient des Lois de Manu, texte hindouiste tardif. Il trahit le choix de Nietzsche de privilégier un vocabulaire venant de la morale des prêtres hindouistes et du système des castes, qui n’apparurent que deux millénaires après le Véda originel.
Nietzsche savait-il que le Dieu védique suprême était le « Sacrifice » lui-même?
Il semble plutôt avoir une conception judéo-chrétienne du sacrifice divin.
Il compare le sacrifice de de la femme amoureuse, celui de l’homme qui aime le savoir plus que l’humanité, et celui du Dieu, qui ‘aime’, – mais quoi ?
La question reste sans réponse. Dieu aime-t-il le peuple élu ? L‘humanité tout entière ? La Création ? Ou Dieu s’aime-t-il Lui-même ? Ou aime-t-il le Sacrifice ?
Les trois points de suspension nietzschéens laissent entendre que Nietzsche ne connaît pas la réponse à l’énigme fondatrice, l’énigme du sacrifice du Dieu unique, l’énigme du Dieu-Sacrifice.
L’incarnation du Dieu « qui se fait Juif » représente l’essence de son Sacrifice. Les points de suspension indiquent que Nietzsche suggère qu’il est impuissant à expliquer l’essence de ce Sacrifice, et qu’il « suspend » son jugement à ce sujet.
Devant le mystère absolu, Nietzsche, ‘novateur religieux’, néo-Zarathoustra, Antéchrist autoproclamé, se voit obligé de recourir à une ‘épochè‘ sceptique à la Pyrrhon.
Il sombra dans la folie peu après…

iiiNietzsche. Crépuscule des idoles. Le problème de Socrate § 8. Gallimard. 1974, p.30

ivNietzsche. Crépuscule des idoles. Maximes et traits § 27. Gallimard. 1974, p.19

vNietzsche. Crépuscule des idoles. Maximes et traits § 28. Gallimard. 1974, p.19

viDominique Fernandez, Avec Tosltoï, Grasset, 2010

viiTolstoï. Carnets et feuilles isolées. 13 juillet 1910, in Journaux et carnets III, p. 974

ixNietzsche. Crépuscule des idoles. Divagations d’un ‘Inactuel’ § 45. Gallimard. 1974, p.135

xIbid. p. 135

xiIbid. p. 136

xiiIbid.§ 46, p. 136

Rêvons dans le noir


 

« La civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »

C’est ainsi que s’exprime Michel Onfray dans un livre intitulé « Décadence », et sous-titré : « De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident », publié chez Flammarion en 2017. Déjà un an ?Comme le temps passe vite !

Le constat d’Onfray est définitif, sans appel.

« Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».

Le ‘bateau coule’. Cette métaphore censée dépeindre la ‘décadence’ n’est pas une très bonne image. Un ‘naufrage’ est soudain, rapide, terminal. Or la ‘décadence’ est longue, molle, indécise. On a même vu des cas où elle favorisait une ‘renaissance’.

Oswald Spengler a fameusement exposé ce qu’il considère être Le déclin de l’Occident, dans un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922. Trois décennies auparavant, Nietzsche avait éructé de toute sa puissance contre la ‘décadence’ de la culture occidentale.

Ayant la vue perçante et la mémoire longue, Nietzsche en décelait les prémisses chez Euripide, déjà ! Ce dernier était à l’origine, selon lui, de la ‘décadence’ de la tragédie grecque, signe annonciateur de ce qui allait suivre.

La ‘décadence’, donc, a des racines anciennes. Mais a-t-elle un futur ? Qu’est-ce qu’il advient après une phase de ‘décadence’ ? Plus de ‘décadence’ encore, ou bien la lente émergence des prolégomènes d’une aube nouvelle ?

Par le passé, on pouvait observer des changements de foyers civilisationnels, des transhumances culturelles. Mais si l’écroulement est général, quelle civilisation peut-elle apparaître, sur des ruines universelles ?

Une ‘décadence’ profonde peut-elle engendrer les forces, les ressources, les idées, permettant d’inventer un monde neuf, ‘ascendant’ ?

Bizarrement, Onfray, qui se dit athée convaincu, pense que l’islam a un rôle à jouer dans l’accouchement de ce nouveau monde.

« L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »

Devant cette ‘force’ de l’islam, Onfray juge que l’histoire de Jésus est « une fable pour les enfants ».

Lorsque j’étais en poste à Moscou, j’ai rencontré des Russes qui maniaient brutalement la dialectique. J’ai le souvenir d’une phrase, qui me fut assénée plusieurs fois : « Vous les Occidentaux, vous êtes comme des enfants, – pour nous les Russes. »

Les ‘enfants’ n’ont rien à faire dans le monde des ‘adultes’. Le christianisme, l’Occident, sont-ils désormais inadaptés au monde qui vient ? Doivent-ils tout réapprendre ? Dans les douleurs des transformations, manquent-ils d’un souffle neuf, d’une idée grande, à l’échelle humaine tout entière ? Ont-ils perdu le sens et la saveur de ce qui fut jadis leur « grand récit » initial ?

Beaucoup pensent que les utopies sont mortes. L’idée d’un ‘gouvernement mondial des sages’, d’une ‘justice planétaire’, ou d’une ‘religion universelle’, ne seraient que des chimères enfantines, dérisoires.

Une planète surpeuplée. Une compression accélérée. Une perte de mémoire. Des techniques mondialisées. Beaucoup de chômage. Partout de l’IA, des robots. Déficience du politique. Lâcheté générale de la pensée. Prégnante, la désinformation. Insidieux, le mensonge « d’État ».

Sans gouvernance sage, au niveau planétaire, comment ne pas craindre la multiplication de conflits locaux, et leur coalescence ultérieure en une guerre civile mondiale, en puissance, tapie dans l’inconscient ?

Le monde manque d’une idée commune, d’une vision partagée.

Des idéaux considérés respectables sont aujourd’hui dévoyés, détournés, jugés « toxiques ».

D’un côté les menaces montent. De l’autre, l’ordre ancien ne convainc plus.

Comment penser la construction d’une ‘ultra-humanité’, dépassant les défis dans une inattendue synthèse, – un surgissement.

Un chômage généralisé, mondialisé, signalera peut-être le début de la fin du capitalisme. Des milliards de chômeurs éduqués, en réseau, ne se laisseront pas écraser sans doute par quelques poignées d’ultra-riches en ghettos.

Ils voudront prendre un contrôle commun sur les richesses du monde.

Les machines, l’IA, l’argent noir et les capitaux blanchis ne savent pas ‘éduquer, soigner, inventer, créer, socialiser, développer, aimer’. Les fins seront-elles négligées et asservies aux moyens ?

La promiscuité des religions, le mélange des peuples, va, comme d’un cratère en fusion, projeter dans l’atmosphère un nuage d’idées, ultra-humaines, méta-philosophiques.

Le chamanisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront atteindre pour leur part un niveau supérieur de compréhension de leurs doctrines respectives. Il n’y a qu’un seul noyau essentiel, commun, au centre du mystère.

La pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les cœurs, illuminer les esprits. Rêvons comme le font les enfants dans le noir.

La circoncision mondiale


Michel Onfray affirme que « la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »i

Le constat est impitoyable, définitif, sans appel : « Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance ».ii

Onfray utilise la métaphore du « naufrage ». Le bateau coule, il sombre. Ce n’est pas, je crois, une bonne image pour dépeindre la « décadence ». Le naufrage est soudain, rapide, terminal. La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.

C’est justement la possible renaissance qui mérite réflexion. L’histoire fourmille de périodes « décadentes ». Les renaissances sont plus rares, mais possibles, et elles méritent l’attention.

Il y a un siècle, Oswald Spengler a fameusement glosé sur Le déclin de l’Occident, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.

Au siècle précédent, Nietzsche avait puissamment éructé contre la « décadence » de la culture occidentale. Ayant la vue perçante, il en décelait d’ailleurs les prémisses chez Euripide, à l’origine selon lui de la « décadence de la tragédie grecque », signe annonciateur, révélateur, de ce qui allait suivre.

La métaphore de la décadence, on le voit, fleurit aisément sous la plume des « penseurs ».

Mais ce qui me paraît plus intéressant, à supposer que la décadence soit effective, c’est ce qui peut advenir après. Après l’obscurcissement des soleils trompeurs, une aube nouvelle est-elle concevable? Après l’écroulement général, quel renouveau possible ? Où trouver les forces, l’énergie, les ressources, les idées, pour inventer un autre monde ?

Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense à ce sujet que l’islam a un rôle à jouer. « L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »iii

A côté de cette force, ce que représente Jésus n’est qu’« une fable pour les enfants », dit Onfray.

A Moscou, il m’est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, du genre FSB ou ex-KGB, au parler direct : « Vous les Occidentaux, me disaient-ils, vous êtes comme des enfants. »

La Russie est-elle décadente ? Je ne sais. Ce qui est sûr c’est que les Russes sont fiers de leur histoire et de leur géographie. Ils ont arrêté les invasions mongoles, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler dans son bunker. Et leur pays couvre onze fuseaux horaires, donnant son sens à l’utopie politique et philosophique d’une « Eurasie » dont la Russie serait l’âme.

L’Occident, condamné à la déchéance prochaine par Onfray, a lui aussi quelques occasions de fierté. nombre d’inventions, plusieurs chefs-d’œuvre, et des instituions sociales et politiques, plus saines semble-t-il, plus « démocratiques » qu’ailleurs. Et pourtant, la décadence s’annonce, dit Onfray.

C’est possible. Certains signes sont inquiétants. Mais le monde change vite, et il rétrécit. La métaphore de la décadence, car c’en est une, est peu originale. Ce qui manque le plus aujourd’hui, ce n’est pas de verser des larmes de crocodile sur ce qui fut le passé, mais de proposer de nouvelles idées, un souffle neuf, non pour le bénéfice de l’« Occident », mais à l’échelle humaine entière. Le monde a besoin d’un « grand récit », d’une vision globale, et d’une utopie crédible, comme celle d’un gouvernement mondial, pour les questions d’urgence planétaire, s’appuyant sur une fiscalité équitable, elle aussi à l’échelle planétaire. Rêves enfantins ?

La planète Terre est surpeuplée, en état de compression accélérée. L’urbanisation massive, le changement climatique, l’appauvrissement phénoménal de la faune et de la flore mondiales méritent une réflexion de portée planétaire.

Les défis sont aussi économiques et sociaux. La 4ème révolution industrielle a commencé. Un chômage massif dû aux applications ubiquitaires de l’intelligence artificielle à la robotisation à large échelle, des politiques déficientes, ou dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique, des inégalités sidérales : toutes les composantes d’une guerre civile mondiale sont là, en puissance. Sauf si.

Sauf si une idée stupéfiante, supérieure, inouïe, émerge, porteuse d’une vision commune.

Hier, le socialisme, le communisme, l’idée d’égalité, de fraternité ou de solidarité ont pu faire rêver les « masses » pendant quelques décennies. D’un autre côté, le conservatisme, l’individualisme, le capitalisme, la liberté d’entreprendre, ont su joué leurs cartes dans le poker menteur mondial.

Que réserve l’avenir ? Toujours plus de conservatisme, de capitalisme et d’individualisme ? Ou des formes ouvertement fascistes de contrôle social ? On sait bien, aujourd’hui plus que hier, les limites, les dévoiements, les détournements et les dérives des anciens idéaux.

Les menaces montent, de tous côtés. Les anciennes idéologies ont échoué. Que faire ?

Il faut que l’humanité prenne conscience de sa nature et de sa force. Il faut qu’elle prenne conscience de son destin. L’humanité a vocation à l’ultra-humanité, se dépassant dans une nouvelle synthèse, un surgissement, une mutation de la civilisation mondiale.

Le chômage général peut être une excellente nouvelle : il signale la fin assurée du modèle actuel, l’instauration d’un revenu universel, et la fin du capitalisme prédateur. On ne pourra pas faire l’impasse sur des milliards de gens sans emploi, et de plus en plus éduqués. Ils ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos ultra-riches. Forcément, il y aura une réaction.

L’immense massa damnata, créée par un capitalisme sans foi ni loi, reprendra nécessairement le contrôle « commun » sur les richesses mondiales, qui sont immenses, mais aujourd’hui accaparées par le 1 %, et trouvera le moyen de les répartir équitablement pour octroyer à tous un revenu humain.

Les énormes quantités de temps libéré par la « fin du travail » pourront dès lors être mobilisées pour faire tout ce que les machines, les algorithmes et les capitaux ne savent pas faire : mieux éduquer, bien soigner, librement inventer, réellement créer, humainement socialiser, durablement développer, évidemment aimer.

La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.

Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, devront ensemble passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, et d’ailleurs déjà commun, le noyau unique du mystère du monde.

Tout cela va arriver dans les prochaines décennies. N’en doutons-pas. Non pas que les hommes vont devenir plus sages. Mais la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les esprits.

iMichel Onfray. Décadence. De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l’Occident. Flammarion. 2017

iiIbid.

iiiIbid.