Étonnez-moi, Éloi !


« Etonnez-moi! » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2026

Plutôt que de descendre dans les abîmes sordides de la politique internationale, et plutôt que de regretter sans fin la défaite des anciens idéaux (philosophiques et religieux), désormais en déshérence, je désire aujourd’hui aller un peu vers le haut, pour essayer de saisir quelques incommensurables, et respirer un air plus pur. Dans les circonstances actuelles, on ne peut plus et il ne faut plus s’étonner de rien, alors que la capacité d’étonnement est et reste la condition même de la philosophie i. Il ne faut donc pas s’étonner non plus que philosopher soit maintenant impossible, mais qu’en revanche tout le reste soit permis et même encouragé, la haine, la bêtise, la corruption, les guerres de convenance oligarchique, les génocides locaux et régionaux, les crimes contre l’humanité, les meurtres de masse et les maux mondiaux. Désormais, tout est possible, car tout est déjà arrivé, et tout peut encore arriver, et tout ce qui n’est pas encore réellement arrivé arrivera sans doute sous peu. Il n’y a plus de limites, plus de règles, plus de lois, plus de sens, plus de vertus. Il n’y a plus que l’ivresse brute et la folie nue du pouvoir. Le plus étonnant, dans le non-étonnement généralisé et non-philosophique qui envahit le monde, c’est que l’on ne peut même plus s’étonner de ce qu’il soit si partagé, si cynique, si universel. On ne trouve plus aucune raison de s’étonner de quoi que ce soit, parce que toutes les limites ont déjà été franchies, et que rien ne semble en mesure d’empêcher l’humanité de sombrer toujours davantage dans l’horreur, l’indifférence et la cruauté. Le plus étonnant, c’est aussi la rapidité avec laquelle s’écroulent les systèmes, les valeurs, les pouvoirs et les contre-pouvoirs, les idées et les croyances, les langues et les cultures. Le plus étonnant, c’est également le nombre des pharisiens en esprit: ils avalent avidement, goulûment, tant les mots que les faux, les mouches que les chameaux, les oukases et les injonctions. Perdre si vite et sans combat sa capacité d’étonnement, cela n’est certes pas une qualité platonicienne, ce qui explique peut-être qu’elle soit si éminemment pharisienne. Si l’étonnement est bien la seule et véritable passion du philosophe, celui-ci devrait probablement cesser de philosopher s’il découvrait que la philosophie détruit sa capacité d’étonnement. Si, donc, quelqu’un ne s’étonne plus de rien, c’est qu’il n’est déjà plus philosophe, ou plutôt qu’il ne l’a jamais été. Le fait que quelqu’un puisse s’étonner encore signifie probablement qu’il cherche toujours, passionnément ou désespérément, quelque nouvelle et ultime idée, qui se révélerait si universellement étonnante et révolutionnaire qu’après sa découverte la bataille de la science et du pouvoir serait enfin dépassée. Mais on pourrait aussi craindre que commencerait alors une nouvelle ère où pourraient se déployer sans frein de nouvelles sortes d’ignorances et d’impuissances, qui, à leur tour, envahiraient le monde, en quelques générations seulement. C’est pourquoi, ces derniers temps, en tant que témoin impuissant du chaos mondial, il me vient, surgissant de l’intérieur, cette aspiration, ce cri, cette prière : « Étonnez-moi, Éloi !« ii

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iPlaton. Thééthète, 155 d

iiJ’écris « Éloi » pour la rime interne, rime en « oi » que j’emprunte à Françoise Hardy. Mais j’ai conscience que ce nom pourrait être subtilement et sémantiquement modifié par l’ajout d’un simple tréma: « Éloï », que l’on écrit aussi « Élohi ».


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