L’Intimation du coquillage


« Intimation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Un enfant innocent court dans le grand soleil, près de la mer, avec légèreté, et il sent la vie couler dans son corps. Que saurait-il de la mort ? Il sait pourtant déjà son ombre, il l’a vue un jour surgir dans la nuit, il ne l’a plus jamais oubliée. Et pour cette raison, elle va devenir la seule compagne de sa jeune vie. Sa naissance l’avait plongé pour un temps dans une sorte de sommeil et d’oubli. L’âme qui s’éveilla lentement en lui, l’étoile de sa vie, avait peut-être brillé ailleurs, venant de loin. Mais que pouvait-il en savoir? Il ne voyait en elle qu’un oubli total, une nudité absolue. Il n’avait aucune idée de son immensité.

Plus tard, il lut les plus grands des philosophes, dont l’héritage est conservé dans les bibliothèques. Il en tira certaines idées, mais peu de réponses. Jetant des regards entre les écoles aveugles, souvent silencieux, sourd aux paroles faciles, il visita des profondeurs éternelles, poursuivi du souvenir de puissants prophètes, et d’oracles anciens. Il se reposait, le moment venu, sur des vérités et des théorèmes. S’efforçant de trouver dans la vie une voie vraie, se perdant souvent dans des ténèbres journalières, il croisa cependant assez de scintillements, de luminaires et de couleurs, pour cultiver l’errance.

Toi, l’ancien Enfant, déjà grand, vieux et glorieux de gloses, tu cherches toujours cette liberté, née du ciel au sommet de ton être. Pourquoi, avec tant d’ardeur, t’es-tu si longtemps imposé ce joug évitable, cette astreinte de trop, te mettant à côté de bonheurs égarés ? Bientôt, ton âme portera vers d’autres mondes son fardeau terrestre. Plaise au ciel que ta routine répétée pendant tant d’années ne pèse alors sur toi d’un poids plus lourd que toute la glace des pôles! Quels violents volcans, plus profonds que la vie, la liquéfieraient-ils assez? Si leur lave te rendait ton effervescence, élèverais-tu un chant de louange, un psaume des montées? Il resterait aux éruptions le soin de combler de magma tes questionnements obstinés sur le sens des abîmes intérieurs, leurs dérives, leurs rêves, et tous tes regrets, tes retours, tes déchirements, tes brusques enthousiasmes, tes puissantes intuitions, tes univers non réalisés. Tous tes souvenirs, et même les plus effilés et les plus fantomatiques, toutes tes souvenances, quelles qu’elles soient, alimentent encore dans tes nuits des foyers de lumière. Ils te soutiennent, te chérissent, et ont le pouvoir de faire paraître toutes tes années bruyantes comme autant d’instants suspendus au sein du Silence, comme autant de vérités prêtes à s’éveiller à nouveau, pour ne jamais périr. Et ni l’acédie, ni les efforts fous, ni l’Homme sage, ni tout ce qui est en inimitié avec la joie, ne pourront jamais les abolir complètement.

Maintenant tu entres dans un temps calme. Ton âme suit le mouvement de la mer immortelle. Elle t’a jeté, il y a longtemps, sur le rivage. On y trouve encore quelques coquillages, qui donnent un écho de ses orages originaires.


En savoir plus sur Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.