De deux choses Lune


L’autre c’est le soleil.

Lorsque, jouant avec les mots, Jacques Prévert célébra la lune ‘une’, et le soleil ‘autre’, il n’avait peut-être pas entièrement à l’esprit le fait qu’il effleurait ainsi le souvenir de l’un des mythes premiers de la Mésopotamie ancienne, et qu’il rendait (involontairement) hommage à la prééminence de la lune sur le soleil, conformément aux croyances des peuples d’Assyrie, de Babylonie, et bien avant eux, d’Akkad.

Dans les récits épiques assyriens, le Soleil, Šamaš (Shamash), nom dont la trace se lit encore dans les appellations du soleil en arabe et en hébreu, est aussi nommé rituellement ‘Fils de Sîn’. Le père de Šamaš est Sîn, le Dieu Lune. En sumérien, le Dieu Lune porte des noms plus anciens encore, Nanna ou Su’en, d’où vient d’ailleurs le nom Sîn. Le Dieu Lune est le fils du Dieu suprême, le Seigneur, le Créateur unique, le roi des mondes, dont le nom est Enlil, en sumérien,ʿĒllil ou ʿĪlue, en akkadien.

Le nom sumérien Enlil est constitué des termes ‘en’, « seigneur », et ‘líl’, «air, vent, souffle ».

Le terme líl dénote aussi l’atmosphère, l’espace entre le ciel et la terre, dans la cosmologie sumérienne.

Les plus anciennes attestations du nom Enlil écrit en cunéiforme ne se lisent pas ‘en-líl’, mais ‘en-é’, ce qui pourrait signifier littéralement « Maître de la maison ». Le nom courant du Dieu suprême en pays sémitique est Ellil, qui donnera plus tard l’hébreu El et l’arabe Ilah, et pourrait avoir été formé par un dédoublement de majesté du terme signifiant ‘dieu’ (ilu, donnant illilu) impliquant par là l’idée d’un Dieu suprême et universel, d’un Dieu des dieux. Il semble assuré que le nom originel, Enlil, est sumérien, et la forme ‘Ellil’ est une forme tardive, sémitisée par assimilation du n au l.

L’Hymne à Enlil affirme qu’il est la Divinité suprême, le Seigneur des mondes, le Juge et le Roi des dieux et des hommes.

« Tu es, ô Enlil, un seigneur, un dieu, un roi. Tu es le juge qui prend les décisions pour le ciel et la terre. Ta parole élevée est lourde comme le ciel, et il n’y a personne qui puisse la soulever. »i « Enlil ! son autorité porte loin, sa parole est sublime et sainte ! Ce qu’il décide est imprescriptible : il assigne à jamais les destinées des êtres ! Ses yeux scrutent la terre entière, et son éclat pénètre au fin fond du pays ! Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté sur son trône sacré et sublime, lorsqu’il exerce à la perfection ses pouvoirs de Seigneur et de Roi, spontanément les autres dieux se prosternent devant lui et obéissent sans discuter à ses ordre ! Il est le grand et puissant souverain, qui domine le Ciel et la Terre, qui sait tout et comprend tout ! » — Hymne à Enlil, l. 1-12.ii

Un autre hymne évoque le Dieu Lune sous son nom sumérien, Nanna.

« Puis il (Marduk) fit apparaître Nanna
À qui il confia la Nuit.
Il lui assigna le Joyau nocturne
Pour définir les jours :
Chaque mois, sans interruption,
Mets-toi en marche avec ton Disque.
Au premier du mois,
Allume-toi au-dessus de la Terre ;
Puis garde tes cornes brillantes
Pour marquer les six premiers jours ;
Au septième jour,
Ton Disque devra être à moitié ;
Au quinzième, chaque mi-mois,
Mets-toi en conjonction avec Shamash (le Soleil).
Et quand Shamash, de l’horizon,
Se dirigera vers toi,
À convenance
Diminue et décrois.
Au jour de l’Obscurcissement,
Rapproche-toi de la trajectoire de Shamash,
Pour qu’au trentième, derechef,
Tu te trouves en conjonction avec lui.
En suivant ce chemin,
Définis les Présages :
Conjoignez-vous
Pour rendre les sentences divinatoires. »iii

Ce que nous apprennent les nombreux textes cunéiformes qui ont commencé d’être déchiffrés au 19ème siècle, c’est que les nations sémitiques de la Babylonie et d’Assyrie ont reçu de fortes influences culturelles et religieuses des anciens peuples touraniens de Chaldée, et cela plus de trois millénaires av. J.-C., et donc plus de deux millénaire avant qu’Abraham quitte la ville d’Ur (en Chaldée). Cette influence touranienne, akkadienne et chaldéenne, s’est ensuite disséminée vers le sud, la Phénicie et la Palestine, et vers l’ouest, l’Asie mineure, l’Ionie et la Grèce ancienne.

Le peuple akkadien, « né le premier à la civilisation »iv, n’était ni ‘chamitique’, ni ‘sémitique’, ni ‘aryen’, mais ‘touranien’, et venait des profondeurs de la Haute Asie, s’apparentant aux peuples tartaro-finnois et ouralo-altaïques.

La civilisation akkadienne forme donc le substrat de civilisations plus tard venues, tant celles des indo-aryens que celles des divers peuples sémitiques.

Suite aux travaux pionniers du baron d’Eckstein, on pouvait affirmer dès le 19ème siècle, ce fait capital : « Une Asie kouschite et touranienne était parvenue à un haut degré de progrès matériel et scientifique, bien avant qu’il ne fut question des Sémites et des Aryens. »v

Ces peuples disposaient déjà de l’écriture, de la numération, ils pratiquaient des cultes chamaniques et mystico-religieux, et leurs mythes fécondèrent la mythologie chaldéo-babylonienne qui leur succéda, et influença sa poésie lyrique.

Huit siècles avant notre ère, les bibliothèques de Chaldée conservaient encore des hymnes aux divinités, des incantations théurgiques, et des rites magico-religieux, traduits en assyrien à partir de l’akkadien, et dont l’origine remontait au 3ème millénaire av. J.-C. Or l’akkadien était déjà une langue morte au 18ème siècle avant notre ère. Mais Sargon d’Akkad (22ème siècle av. J.-C.), roi d’Assur, qui régnait sur la Babylonie et la Chaldée, avait ordonné la traduction des textes akkadiens en assyrien. On sait aussi que Sargon II (8ème siècle av. J.-C.) fit copier des livres pour son palais de Calach par Nabou-Zouqoub-Kinou, chef des bibliothécaires.vi Un siècle plus tard, à Ninive, Assurbanipal créa deux bibliothèques dans laquelle il fit conserver plus de 20 000 tablettes et documents en cunéiformes. Le même Assurbanipal, connu aussi en français sous le nom sulfureux de ‘Sardanapale’, transforma la religion assyrienne de son temps en l’émancipant des antiques traditions chaldéennes.

L’assyriologue français du 19ème siècle, François Lenormant, estime avoir découvert dans ces textes « un véritable Atharva Veda chaldéen »vii, ce qui n’est certes pas une comparaison anachronique, puisque les plus anciens textes du Veda remontent eux aussi au moins au 3ème millénaire av. J.-C.

Lenormant cite en exemple les formules d’un hiératique hymne au Dieu Lune, conservé au Bristish Museumviii. Le nom assyrien du Dieu Lune est Sîn, on l’a dit. En akkadien, son nom est Hour-Ki, que l’on peut traduire par : « Qui illumine (hour) la terre (ki). »ix

Il est le Dieu tutélaire d’Our (ou Ur), la plus ancienne capitale d’Akkad, la ville sacrée par excellence, fondée en 3800 ans av. J.-C., nommée Mougheir au début du 20ème siècle, et aujourd’hui Nassiriya, située au sud de l’Irak, sur la rive droite de l’Euphrate.

L’Hymne au Dieu Lune, texte surprenant, possède des accents qui rappellent certains versets de la Genèse, des Psaumes, du Livre de Job, – tout en ayant plus de deux millénaires d’antériorité sur ces textes bibliques…

« Seigneur, prince des dieux du ciel, et de la terre, dont le commandement est sublime,

Père, Dieu qui illumine la terre,

Seigneur, Dieu bonx, prince des dieux, Seigneur d’Our,

Père, Dieu qui illumine la terre, qui dans l’abaissement des puissants se dilate, prince des dieux,

Croissant périodiquement, aux cornes puissantesxi, qui distribue la justice, splendide quand il remplit son orbe,

Rejetonxii qui s’engendre de lui-même, sortant de sa demeure, propice, n’interrompant pas les gouttières par lesquelles il verse l’abondancexiii,

Très-Haut, qui engendre tout, qui par le développement de la vie exalte les demeures d’En-haut,

Père qui renouvelle les générations, qui fait circuler la vie dans tous les pays,

Seigneur Dieu, comme les cieux étendus et la vaste mer tu répands une terreur respectueuse,

Père, générateur des dieux et des hommes,

Prophète du commencement, rémunérateur, qui fixe les destinées pour des jours lointains,

Chef inébranlable qui ne garde pas de longues rancunes, (…)

De qui le flux de ses bénédictions ne se repose pas, qui ouvre le chemin aux dieux ses compagnons,

Qui, du plus profond au plus haut des cieux, pénètre brillant, qui ouvre la porte du ciel.

Père qui m’a engendré, qui produit et favorise la vie.

Seigneur, qui étend sa puissance sur le ciel et la terre, (…)

Dans le ciel, qui est sublime ? Toi. Ta Loi est sublime.

Toi ! Ta volonté dans le ciel, tu la manifestes. Les Esprits célestes s’élèvent.

Toi ! Ta volonté sur la terre, tu la manifestes. Tu fais s’y conformer les Esprits de la terre.

Toi ! Ta volonté dans la magnificence, dans l’espérance et dans l’admiration, étend largement le développement de la vie.

Toi ! Ta volonté fait exister les pactes et la justice, établissant les alliances pour les hommes.

Toi ! Dans ta volonté tu répands le bonheur parmi les cieux étendus et la vate mer, tu ne gardes rancune à personne.

Toi ! Ta volonté, qui la connaît ? Qui peut l’égaler ?

Rois des Rois, qui (…), Divinité, Dieu incomparable. »xiv

Dans un autre hymne, à propos de la déesse Anounitxv, on trouve un lyrisme de l’humilité volontaire du croyant :

« Je ne m’attache pas à ma volonté.

Je ne me glorifie pas moi-même.

Comme une fleur des eaux, jour et nuit, je me flétris.

Je suis ton serviteur, je m’attache à toi.

Le rebelle puissant, comme un simple roseau tu le ploies. »xvi

Un autre hymne s’adresse à Mardouk, Dieu suprême du panthéon sumérien et babylonien :

« Devant la grêle, qui se soustrait ?

Ta volonté est un décret sublime que tu établis dans le ciel et sur la terre.

Vers la mer je me suis tourné et la mer s’est aplanie,

Vers la plante je me suis tourné et la plante s’est flétrie ;

Vers la ceinture de l’Euphrate, je me suis tourné et la volonté de Mardouk a bouleversé son lit.

Mardouk, par mille dieux, prophète de toute gloire (…) Seigneur des batailles

Devant son froid, qui peut résister ?

Il envoie sa parole et fait fondre les glacesxvii.

Il fait souffler son vent et les eaux coulent. »xviii

De ces quelques citations, on pourra retenir que les idées des hommes ne tombent pas du ciel comme la grêle ou le froid, mais qu’elles surgissent ici ou là, indépendamment les unes des autres jusqu’à un certain point, ou bien se ressemblant étrangement selon d’autres points de vue. Les idées sont aussi comme un vent qui souffle, ou une parole qui parle, et qui fait fondre les cœurs, s’épancher les âmes.

Le Dieu suprême Enlil, Dieu des dieux, le Dieu suprême Mardouk, créateur des mondes, ou le Dieu suprême YHVH, Dieu unique régnant sur de multiples « Elohim », dont leur pluralité finira par s’identifier à son unicité, peuvent envoyer leurs paroles dans différentes parties du monde, à différentes périodes de l’histoire. L’archéologie et l’histoire enseignent la variété des traditions et la similitude des attitudes.

On en tire la leçon qu’aucun peuple n’a par essence le monopole d’une ‘révélation’ qui peut prend des formes variées, dépendant des contextes culturels et cultuels, et du génie propre de nations plus ou moins sensibles à la présence du mystère, et cela depuis des âges extrêmement reculés, il y a des centaines de milliers d’années, depuis que l’homme cultive le feu, et contemple la nuit étoilée.

Que le Dieu Enlil ait pu être une source d’inspiration pour l’intuition divine de l’hébraïque El est sans doute une question qui mérite considération.

Il est fort possible qu’Abraham, après avoir quitté Ur en Chaldée, et rencontré Melchisedech, à qui il demanda sa bénédiction, et à qui il rendit tribut, ait été tout-à-fait insensible aux influences culturelles et cultuelles de la fort ancienne civilisation chaldéenne.

Il est possible que le Dieu qui s’est présenté à Abraham, sous une forme trine, près du chêne de Mambré, ait été dans son esprit, malgré l’évidence de la trinité des anges, un Dieu absolument unique.

Mais il est aussi possible que des formes et des idées aient transité pendant des millénaires, entre cultures, et entre religions.

Il est aussi possible que le Zoroastre de l’ancienne tradition avestique ait pu influencer le Juif hellénisé et néoplatonicien, Philon d’Alexandrie, presque un millénaire plus tard.

Il est aussi possible que Philon ait trouvé toute sa philosophie du logos par lui-même, plus ou moins aidé de ses connaissances de la philosophie néo-platonicienne et des ressources de sa propre culture juive.

Tout est possible.

En l’occurrence il a même été possible à un savant orientaliste du 19ème siècle d’oser établir avec conviction le lien entre les idées de Zoroastre et celles du philosophe juif alexandrin, Philon.

« I do not hesitate to assert that, beyond all question, it was the Zarathustrian which was the source of the Philonian ideas. »xix

Il est aussi possible de remarquer des coïncidences formelles et des analogies remarquables entre le concept de ta et de vāc dans le Veda, celui d’asha, d’amesha-spenta et de vohu manah et dans l’Avesta de Zoroastre/Zarathoustra, l’idée du Logos et de νοῦς d’abord présentées par Héraclite et Anaxagore puis développées par Platon.

Le Logos est une force ‘raisonnable’ qui est immanente à la substance-matière du monde cosmique. Rien de ce qui est matériel ne pourrait subsister sans elle. Sextus Empiricus l’appelle ‘Divin Logos’.

Mais c’est dans l’Avesta, et non dans la Bible, dont l’élaboration fut initiée un millénaire plus tard, que l’on trouve la plus ancienne mention, conservée par la tradition, de l’auto-mouvement moral de l’âme, et de sa volonté de progression spirituelle « en pensée, en parole et en acte ».

Héraclite d’Éphèse vivait au confluent de l’Asie mineure et de l’Europe. Nul doute qu’il ait pu être sensible à des influences perses, et ait eu connaissance des principaux traits philosophiques du mazdéisme. Nul doute, non plus, qu’il ait pu être frappé par les idées de lutte et de conflit entre deux formidables armées antagonistes, sous l’égide de deux Esprits originels, le Bien et le Mal.

Les antithèses abondent chez Zoroastre : Ahura Mazda (Seigneur de la Sagesse) et Aṅgra Mainyu (Esprit du Mal), Asha (Vérité) et Drūj (Fausseté), Vohu Manah (Bonne Pensée) et Aka Manah (Mauvaise Pensée), Garô-dmān (ciel) et Drūjô- dmān (enfer) sont autant de dualismes qui influencèrent Anaxagore, Héraclite, Platon, Philon.

Mais il est possible enfin, qu’indo-aryens et perses, védiques et avestiques, sumériens et akkadiens, babyloniens et assyriens, juifs et phéniciens, grecs et alexandrins, ont pu contempler « le » Lune et « la » Soleil, et qu’ils ont commencé à percevoir dans les jeux sidéraux qui les mystifiaient, les premières intuitions d’une philosophie dualiste de l’opposition, ou au contraire, d’une théologie de l’unité cosmique, du divin et de l’humain.

i Hymne à Enlil, l. 139-149 . J. Bottéro, Mésopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Paris, 1997, p. 377-378

ii J. Bottéro, Mésopotamie, L’écriture, la raison et les dieux, Paris, 1997, p. 377-378

iiiÉpopée de la Création, traduction de J. Bottéro. In J. Bottéro et S. N. Kramer, Lorsque les Dieux faisaient l’Homme, Paris, 1989, p. 632

ivFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 147.

vFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 148.

viIbid. p.148

viiIbid. p.155

viiiRéférence K 2861

ixEn akkadien, An-hur-ki signifie « Dieu qui illumine la terre, ce qui se traduit en assyrien par nannur (le « Dieu lumineux »). Cf. F. Lenormant, op.cit. p. 164

xL’expression « Dieu bon » s’écrit avec des signes qui servent aussi à écrire le nom du Dieu Assur.

xiAllusion aux croissants de la lune montante et descendante.

xiiLe mot original porte le sens de « fruit »

xiiiOn retrouve une formule comparable dans Job 38,25-27 : « Qui a creusé des rigoles à l’averse, une route à l’éclair sonore, pour arroser des régions inhabitées, le désert où il n’y a pas d’hommes, pour abreuver les terres incultes et sauvages et faire pousser l’herbe nouvelle des prairies? »

xivFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 168

xvTablette conservée au British Museum, référence K 4608

xviFrançois Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 159-162

xvii Deux mille ans plus tard, le Psalmiste a écrit ces versets d’une ressemblance troublante avec l’original akkadien:

« Il lance des glaçons par morceaux: qui peut tenir devant ses frimas? 

 Il émet un ordre, et le dégel s’opère; il fait souffler le vent: les eaux reprennent leur cours. »  (Ps 147, 17-18)

xviii Tablette du British Museum K 3132. Trad. François Lenormant. Les premières civilisations. Études d’histoire et d’archéologie. Ed. Maisonneuve. Paris, 1874, Tome 2, p. 168

xix« Je n’hésite pas à affirmer que, au-delà de tout doute, ce sont les idées zarathoustriennes qui ont été la source des idées philoniennes. » Lawrence H. Mills. Zoroaster, Philo, the Achaemenids and Israel. The Open Court Publishing. Chicago, 1906, p. 84.

xxIgnaz Goldziher. Mythology among the Hebrews. Trad. Russell Martineau (de l’allemand vers l’anglais). Ed. Longmans, Green and co. London, 1877, p. 28

xxiCf. SB XI.5.6.4

xxiiIbid., p. 29

xxiiiIbid., p. 35

xxivIbid., p. 37-38

xxvIbid., p. 54

The true name of God (from Enlil and Ilu to El, Ilah and Allah)


On the plain of words, a worn-out ziggurat casts its shadow – the world of ideas is deeper than memory. Who measures its angles? Who discerns its diagonals? Who calculates the effect of rain and dust on it? Who can see the hollow that time leaves in it?

Towards the end of the 3rd millennium B.C., in Sumer, a poem celebrated the sovereign God, the God of gods. Enlil, his name Sumerian name, is its oldest written name, ever.

« Enlil! His authority is far-reaching,

His word is sublime, holy!

What he decides is imprescriptible.

He assigns forever the destiny of beings.

His eyes scan the entire earth.

His radiance penetrates to the farthest reaches of the land.

When the venerable Enlil takes his place in majesty..,

On his sacred and sublime throne,

When he exercises his powers as Lord and King in perfection,

The other gods spontaneously prostrate themselves before him and obey his orders without question.

He is the great and powerful ruler who dominates Heaven and Earth,

Who knows everything and understands everything.»i

A millennium later, a prayer in the Akkadian language was composed for the supreme God. His Akkadian name was Marduk.

« Lord Marduk, O supreme God, of unsurpassed intelligence..,

When you go to war, the heavens falter,

When you raise your voice, the sea is disturbed.

When you brandish your sword, the gods turn around.

Not a single one can resist your furious shock.

Fearful Lord, in the Assembly of the Gods, there is none like you! »ii

The language of the Sumerians does not belong to any known language family. As for the language of the Akkadians, which included Hebrew, Aramaic and Arabic peoples, it was Semitic.

Sumerians and Akkadians began to mix in Mesopotamia from the 4th millennium BC. Jean Bottéroiii notes that the Akkadians arrived in the north and centre of Mesopotamia, whereas the Sumerians were already present in the south.

The mixing of these peoples took place gradually. A common cultural capital was formed over time.

The Sumerians were « the most active and inventive, » according to Jean Bottéro. They were the ones who invented writing, around ~3000. Sumerian is therefore the oldest language ever written.

From the 2nd millennium BC, the Sumerians were « absorbed » by the Semites. Akkadian remains the only spoken language, but the Sumerian language, a language of culture, liturgy and scholarship, does not disappear and continues to be written.

There is an enormous amount of documentation about this period. More than 500,000 documents written in Sumerian make it possible to study the religious world of these peoples, their prayers, hymns, rituals and myths.

In this mass of documents, there is no dogmatic, normative text. There are no « holy writings », no « revealed text ».

Yet religion permeated life. The sacred penetrated daily life.

In this multitude of assembled peoples, no one claimed the monopoly of a cognitive election, the supremacy of knowledge.

These peoples, these myriads, of diverse origins, shared together a sense of the sacred, an intuition of mystery.

In Babylonia, beliefs were humble, and the high priests remained modest in their formulas:

« The thoughts of the gods are as far from us as the depths of heaven.

It is impossible for us to penetrate them,

No one can understand them! »iv

To represent the idea of the divine in the Sumerian language, the cuneiform sign used was an eight-pointed star:

(pronunciation: dingir).

In Akkadian, this representation was simplified and stylized as follows:

(pronunciation: ilu).

 

This original Ilu later became El (God) among the Hebrews and Ilah (the Divinity) among the Arabs, who took the proper name of Allah, literally al Ilah: « the God ».

God, therefore, was written for the first time in Sumerian, Enlil, in four corner strokes, forming two crosses together, or a star.

Then the Akkadian, Semitic language, wrote it Ilu, in three cuneiform strokes, forming a cross or a star – with six branches.

i Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder

ii Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »

iii Cf. J.Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux. Folio. Paris, 1997

iv Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature. Cit. in J. Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux. Folio. Paris, 1997

Counting the Visions of Haggar


Haggar, Sara’s servant, conceived – at Sara’s request – a son with Abraham. Haggar was then expelled into the desert by Sara who resented bitterness from her triumphant pregnancy.
The name « Haggar » means « emigration ». Pregnant and on the run, she met an angel near a well in the desert. It was not her first encounter with an angel.
According to Rashi, Haggar had already seen angels four times in Abraham’s dwelling. He also points out that « she had never had the slightest fear of them », because « she was used to seeing them ».
Haggar’s meeting with the angel near the well gave rise to a curious scene. There was a mysterious encounter between Haggar and the Lord, implying at least two successive, different, « visions ».
She proclaimed the name of the Lord [YHVH] who had spoken to her: ‘You are the God [EL] of my vision [Roÿ], because, she said, did I not see, right here, after I saw?’ That is why the well was called ‘Beer-la-Haÿ-Roÿ[the ‘Well of the Living One of My Vision’]; it is located between Kadesh and Bered.”i
It is said that Haggar « proclaimed the name of the Lord [YHVH]« , but in fact she did not pronounce this very name, YHVH, which is, as we know, unpronounceable. She used instead a new metaphor that she had just coined: « El Roÿ » (literally ‘God of my Vision’).
She thus gave a (pronouncable) name to the (unspeakable) vision she just had.
From the name given to the well, that was conserved by the tradition, we infer that, a little while after having ‘called the Lord’, Haggar called the Lord a second time with yet another name: « Haÿ Roÿ » (‘The Living One of My Vision’). It is this second name that she used to name the well.
Haggar coined two different names, just as she had two successive visions.
In the text of Genesis, Haggar used the word « vision » twice and the expression « I saw » also twice.
She revealed that she had another vision ‘after she saw’: « Didn’t I see, right here, after I saw? ».
The first name she gave to the Lord is very original. She is the only person in the whole Bible who uses this name: « El Roÿ » (‘God of My Vision’).
The second name is even more original: « Haÿ Roÿ » (‘the Living One of My Vision’).
Here is a servant girl expelled away in the desert by her mistress. She then has two visions, and she invents two new names for God!
The name she gives to the second vision is « The Living One ». This vision is indeed very alive, it is « living », it does not disappear like a dream, it lives deeply in her soul, as the child moves in her womb.
The text, taken literally, indicates that Haggar had two successive visions. But Rashi takes the analysis further, in his commentary on Gen 16, 9:
« THE ANGEL OF THE LORD SAID TO HIM. For every saying, another angel had been sent to her. This is why for each saying, the word AN ANGEL OF THE LORD [ מַלְאַךְ יְהוָה ] is repeated.»
Then according to Rashi, fourangels of the Lord’ spoke with Haggar, who therefore had four visions corresponding to four different angels.

If we add the four other visions that she already had in Abraham’s dwelling, also according to Rashi, Haggar had at least eight visions in her life.

I say ‘at least’, because around twenty years later, Haggar had yet another spiritual encounter: an angel called her from the heaven, when she was in danger of dying after having been expelled, once more, from Abraham’s dwelling, as reported in Gen 21,17.
The last angel who spoke to Haggar, near the Well of the Living One of My Vision’, had said :
« You shall bear a son, you shall call him Ishmael, because God has heard your affliction. »ii
Ishmael can indeed be translated as « God has heard ».
Haggar saw a vision and heard a divine voice, and God also « heard » Haggar. But why doesn’t the text say that God « saw » her affliction?
Here is a possible interpretation: in fact God does « hear » and « see » Haggar, but He does not “see” her separately from her unborn son. He « sees » the mother together with her son, the former pregnant with the latter, and He « sees » no immediate reason for affliction. Rather, God « sees » in her the vigorous thrust of a life yet to come, growing in her womb as a seed, and her future joy.
Haggar’s affliction has nothing to do with her pregnancy, it has everything to do with the humiliation imposed on her by Sara. It is this humiliation that God « heard ».
But then, why did the angel who spoke the second time say to her: « Go back to your mistress and humiliate yourself under her hand.” ?
Why does God, who « heard » Haggar’s affliction and humiliation, ask her to return to Abraham’s dwelling, for a further life of humiliation?
God reserves great glory for the afflicted, the humble, the humiliated. And as a price for a life of humiliation, Haggar « saw » the Most High, the Almighty, at least eight times. Many more times than Sara, it seems.

iGn 16, 13-14

ii Gen. 16, 11

The other ‘Other’


In his Observations on Rabbi Moses Maimonides’ book entitled The Guide for the Perplexedi Leibniz refers to two other « Tetragrams », one of twelve letters and the other of forty-two. But he remains elliptical on how a four-letter Tetragram, to put it pleonastically, can expand like this into many more letters.

Leibniz also indicates that Moses received « thirteen prophecies » from Godii. Here is the detail of this revelation, reported in the Exodus, and quoted in full.

« The Lord passed before him and shouted: ‘The Lord, the Lord, God of tenderness and mercy, slow to anger, rich in grace and faithfulness, who keeps his grace to thousands, tolerates fault, transgression and sin, but leaves nothing unpunished, and punishes the sins of fathers on children and grandchildren until the third and fourth generation!’ »iii

So Leibniz’ idea is that there are thirteen prophecies densely concentrated in these two verses. One may conjecture that each ‘prophecy’ seems to be associated with one specific word.

Here they are, as far as I can reconstruct them:

The first ‘prophecy’ is: « YHVH (יהוה) ».

The second one: « YHVH (יהוה) ».

The third: « God » (אל).

The fourth: « Clement » (רחום).

The fifth: « Merciful » (חנון).

The sixth: « Slow to anger (אפים) ».

The seventh: « Full (or rich, רב) » – more precisely, « rich in goodness (חסד) and truth (אמת) ».

The eighth: « He keeps his kindness (or favor, חסד) to thousands ».

The ninth: « He tolerates fault (or crime, עון) ».

The tenth: « And the transgression (or rebellion, פשע) ».

The eleventh: « And sin (חטאה) ».

The twelfth « But he leaves nothing unpunished (לא ינקה) ».

The thirteenth: « And he punishes the sins (עון) of the fathers on the children and on the little children ».

Observations are required, from a critical and heuristic point of view.

First of all, we count as two separate and distinct prophecies, the two statements that Yahweh makes of the name YHVH, and as a third the name EL.

Then each attribute (clement, merciful, slow, full) is counted as a prophecy.

There is the special case of « full of goodness and truth », which is counted as a prophecy. Why not count two? Because the adjective « full » is mentioned only once, and because God wants to make it clear that « goodness » and « truth » are inseparable, and must be counted as « one ».

For the verb « he keeps », let us count a prophecy, since God only keeps his goodness.

For the verb « he tolerates », let us count three prophecies, since God tolerates fault, rebellion and sin.

Finally, let us count two prophecies that refer to punishment.

Then, let us note that God cries out twice his name YHVH, but once his name EL.

He shouts four of his attributes, then he shouts four verbs. The first, to keep, applies to only one thing, kindness, but for the benefit of thousands. The second, to tolerate, applies to three negative things. The third, to leave, is used in a negative, therefore absolute, total way. The fourth, to punish, applies over four generations.

It is surely worth noting that three words are quoted twice: « YHVH », « goodness », and « fault », and that one word is quoted three times in the last verse: « the sons ».

There are also questions about some apparent inconsistencies:

God « tolerates fault » but « he leaves nothing unpunished », which seems contradictory.

Moreover, « he punishes the sins of the fathers on the sons and the sons of the sons », which seems unfair.

Let’s take a closer look at this last point, referring to the dictionary. The verb « to punish«  is in the original Hebrew: פקד. This word has a very rich palette of meanings. Here are some of them: « to seek, to visit, to examine, to remember, to punish, to avenge, to lack something, to deprive, to entrust something to the care of another ».

This verb can be translated to mean that God wants to « punish » and « chastise » children and grandchildren for their fathers’ faults, as it is written:

« And he punishes the sins (עון) of the fathers on the children and on the little children ».

But one could also opt for a broader, more generous translation or interpretation of פקד :

« And he seeks, or he examines, or he remembers, or he entrusts the care the sins of a generation to the care of another. »

Another what? Another generation?

Or might it be another ‘Other’?

Who, then, might be this other « Other » to whom God entrusts the care of future generations?

i Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés § C62

ii Ibid. § C54

iiiEx. 34,6-7

The Kundalini Serpent and the Kabbalah Candlestick


The Gods have received many names in history, in all the languages of the earth. The unique God of monotheisms, himself, is far from having only one name to represent his uniqueness. There are ten, one hundred or even many more, depending on the variations of different monotheisms, on this subject.

In Guillaume Postel’s Interpretation of the Candlestick of Moses (Venice, 1548), based on the famous sephiroth, we find listed the ten names of the One God, as they are transmitted by the Jewish Kabbalah.

The first name is EHIEH: « I am ». He is associated with Cheter, the crown, superiority, multitude and power.

The second is IAH, which is found in compound expressions, for example HALLELU-IAH. His property is Hokhmah, wisdom, sapience, distinction, judgment.

The third is JEHOVIH, associated with Binah, intelligence, science, understanding.

The fourth is EL, associated with Hesed, that is mercy or sovereign kindness, and Gedolah, greatness.

The fifth is ELOHIM, which refers to Pashad as fear, terror and judgment. We associate Geburah with it, strength, punishment, judgment.

The sixth name is JEHOVAH, whose property is Tiphaeret, which means the honour and perfection of the beauty of the world.

The seventh name is JEHOVAH TSABAOTH, associated with Netzah, the perfect and final victory, which means the final achievement of the works.

The eighth name is ELOHIM TSABAOTH, whose property is Hod, praise and direction.

The ninth name is EL SHADDAI, to whom the property of Iesod answers, which means the foundation and base of all the perfections of the world.

The tenth name is ADONAÏ, which is accompanied by Hatarah and Malcut, which means « lower crown ».

This seemingly heteroclite list of ten main names calls for comments, the most salient of which I would like to report.

The order in which these names are placed is important. They are arranged in a figure (the « candelabra ») that has a vague body shape.

The first and tenth names (the beginning and the end) are under the sign of the crown, which is well suited to a reign.

The first three names refer to God in the higher world. The next three to God in the intermediate world. The next three to God in the lower world. Finally, the last name is a generic name, which refers to God in all his states.

EHIEH, אֶהְיֶה « I am » (Ex. 3,14). This is the very essence of God, the essence of Him who was, is and will be. It is the sovereign power.

IAH, יה. This name is composed of a Yod and a Hey, the two letters that symbolize respectively the masculine and the feminine. They are also the two letters placed at the beginning and end of the « very high and inexplicable name »: יהוה, the Tetragrammaton. It is associated with Wisdom.

JEHOVIH is the name of God, as it relates to Intelligence. It represents one of the ways to distribute vowels on the Tetragrammaton (supposed to be unpronounceable).

EL is the name of power, goodness and mercy. It is in the singular, and refers in a way to its plural form: ELOHIM.

ELOHIM, plural of EL, is the name of terror, fear and also of strength and resistance.

JEHOVAH, which presents another reading of the Tetragrammaton (another vocalization), is the virtue of the whole world.

JEHOVAH TSABAOTH is the Lord of armies, multitudes and final victory.

ELOHIM TSABAOTH is a similar name, meaning Gods of the armies.

EL SHADDAI which means « Almighty » is interpreted by Kabbalah as « feeding » and « udders of the world ». But it is also logically enough the « foundation », or « base ». Some add that this name of power, is « at the right of the seminal place in the great divine man ».

ADONAÏ is the common name of God. It summarizes and embodies all its properties.

These ten names are arranged to draw the mosaic  »candelabra ». Upon careful observation, it is not unworthy, I think, to propose the idea of a possible comparison with the « snake » of the Vedic kundalini.

In other words, the comparison of »names » with Vedic and Tantric shakras seems stimulating.

Let’s start with the three lower shakras. They can be associated with the three divine names that Kabbalah associates with what she calls the lower world.

EL SHADDAI, which is the « foundation » of the world according to Kabbalah, can be associated with the first shakra, Muladhara (which literally means « foundation support » in Sanskrit). In Veda culture, this shakra is associated with the anus, the earth, the sense of smell and the inciting awakening. As it is at the place of the « seminal place », the name EL SHADDAI can also be associated with the second shakra, the Svadhisthana (« seat of the self »), which refers in the Vedas to the genitals, water, taste and enjoyment.

The names ELOHIM TSABAOTH and JEHOVAH TSABAOTH can be quite easily associated with the third shakra, the Manipura (« Abundant in jewels »), which refers to the solar plexus, sight, fire and life force, which seems to apply to the qualifier of Lord or God of the « hosts ».

The name JEHOVAH, as it refers to the virtue of the world, can be associated with the fourth shakra, called Anahata (« Ineffable »), which is related to the heart, air, touch and subtle sound.

The names ELOHIM and EL, in so far as they relate to power, kindness and mercy, can be associated with the fifth shakra, Visuddha (« Very Pure »), which is related to the larynx, hearing, ether and sacred Word.

The name JEHOVIH, as it refers to Intelligence, can be associated with the sixth shakra, the ajna (« order »), which refers to the forehead, mind, spirit and truth.

The name IAH, which refers to Wisdom, can be associated with the seventh shakra, Sahasrara (« Circle of a thousand rays »), which is associated with the occiput, « vision » and yoga, with the ultimate union.

The name EHIEH will be left aside, not affected by these metaphorical analogies, since it is used as a tautology.

As for the name ADONAÏ, it is the most general name, we said. Therefore, it is not appropriate to involve it in these kinds of comparisons.

I would like to retain from this correspondence between the « kundalinic serpent » and the « mosaic candelabra » the idea that archetypal, permanent forms are sculpted, in the depth of our bodies as well as in the depths of our minds.

These archetypes, the « snake » or the « candelabra », represent a « tree » or « ladder » of hierarchies, and symbolize an ascent towards divine union, from a « base », the most material of all, the « foundation ».

These metaphors in Kabbalah and the Vedas refer to the same intuition: the ascent of man to the divine.

Le vrai nom de Dieu (ou : d’Enlil et Ilu à El, Ilah et Allah)


Sur la plaine des mots, une ziggourat usée dresse son ombre – le monde des idées est plus profond que la mémoire. Qui en mesure les angles? Qui en discerne les diagonales ? Qui calcule sur elle l’effet de la pluie et de la poussière? Qui saisit le creux qu’y laisse le temps?

Vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien célébra le Dieu souverain, le Dieu des dieux. Enlil, son nom de Sumer, est le plus ancien nom écrit de Dieu.

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime, sainte !

Ce qu’il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres.

Ses yeux scrutent la terre entière.

Son éclat pénètre à l’extrême fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s’installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu’il exerce ses pouvoirs de Seigneur et de Roi, en perfection,

Les autres dieux se prosternent spontanément devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »i

Un millénaire plus tard, une prière en langue akkadienne fut composée pour le Dieu suprême. Son nom d’Akkad était Marduk.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l’intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l’Assemblée des dieux, nul ne t’égale ! »ii

La langue des Sumériens ne se rapporte à aucune famille linguistique connue. Quant à la langue des Akkadiens, qui regroupaient des peuples hébreux, araméens, arabes, elle était sémitique.

Sumériens et Akkadiens ont commencé à se mêler en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéroiii note que les Akkadiens arrivèrent au nord et au centre de la Mésopotamie, alors que les Sumériens étaient déjà présents au sud.

Le mélange de ces peuples s’est fait progressivement. Un capital culturel, commun, s’est formé avec le temps.

Les Sumériens étaient « les plus actifs et les plus inventifs », selon Jean Bottéro. Ce sont eux qui ont inventé l’écriture, aux environs de ~3000. Le sumérien est donc la plus ancienne langue ayant jamais été écrite.

A partir du 2ème millénaire avant notre ère, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L’Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais la langue sumérienne, langue de culture, liturgique, savante, ne disparaît pas pour autant, et continue d’être écrite.

On dispose à propos de cette période d’une énorme documentation. Plus de 500.000 documents rédigés en sumérien permettent d’étudier l’univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes.

Dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n’y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait pourtant la vie. Le sacré pénétrait le quotidien.

Dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d’une élection cognitive, la suprématie d’un savoir.

Ces peuples, ces myriades, d’origines diverses, partageaient ensemble le sens du sacré, l’intuition du mystère.

En Babylonie, les croyances étaient humbles, et les grands prêtres restaient modestes dans leurs formules:

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »iv

Pour représenter l’idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches :

(prononciation : dingir).

En akkadien, cette représentation s’est simplifiée et stylisée ainsi :

(prononciation : ilu).

Cet Ilu originaire devint par la suite El (Dieu) chez les Hébreux et Ilah (la Divinité) chez les Arabes, qui en tirèrent le nom propre d’Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

Dieu, donc, s’est écrit pour la première fois en sumérien, Enlil, en quatre coups de coin, formant deux croix ensemble, ou une étoile.

Puis la langue akkadienne, sémitique, l’a écrit Ilu, en trois coups cunéiformes, formant une croix ou une étoile – à six branches.

i Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder

ii Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »

iii Cf. Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux.

iv Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature. Cité in Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux.

La Kabbale et les Védas sont sœurs


Les Dieux ont reçu beaucoup de noms au cours de l’histoire, dans toutes les langues de la terre. Le Dieu unique des monothéismes, lui-même, est loin de n’avoir qu’un seul nom pour figurer son unicité. Il en a dix, cent ou même bien plus encore, suivant les variations des monothéismes, à ce sujet.

Dans l’Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), basée sur les fameuses sephiroth, on trouve énumérés les dix noms du Dieu unique, tels qu’ils sont transmis par la Kabbale juive.

Le premier nom est EHIEH : « Je suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance.

Le second est IAH, que l’on trouve dans des expressions composées, par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement.

Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement.

Le quatrième est EL, associé à Hesed, c’est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, ainsi qu’à Gedolah, la grandeur.

Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe Geburah, force, punition, jugement.

Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s’entend comme l’honneur et la perfection de la beauté du monde.

Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l’accomplissement final des œuvres.

Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction.

Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde.

Le dixième nom est ADONAÏ, qui s’accompagne de Hatarah et de Malcut, qui veut dire « couronne inférieure ».

Cette liste, apparemment hétéroclite, de dix noms principaux appelle des commentaires, dont je voudrais rapporter les plus saillants.

L’ordre dans lequel sont placés ces noms a son importance. Ils sont disposés en une figure (le « candélabre ») qui a vaguement la forme d’un corps.

Le premier et le dixième noms (le commencement et la fin) sont sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Enfin, le dernier nom est un nom générique, qui se rapporte à Dieu dans tous ses états.

EHIEH, אֶהְיֶה « Je suis » (Ex. 3,14). C’est l’essence même de Dieu, l’essence de Celui qui fut, est et sera. C’est la souveraine puissance.

IAH, יה. Ce nom est composé d’un Yod et d’un Hé, les deux lettres qui symbolisent respectivement le masculin et le féminin. Ce sont aussi les deux lettres placées au commencement et à la fin du « très haut et inexplicable nom » : יהוה, le Tétragramme. On l’associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence. Il représente l’une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme (censé être imprononçable).

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Il est au singulier, et renvoie en quelque sorte à sa forme plurielle : ELOHIM.

ELOHIM, pluriel de EL, est le nom de la terreur, de la peur et aussi de la force et de la résistance.

JEHOVAH, qui présente une autre lecture du Tétragramme (une autre vocalisation), est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un nom similaire, signifiant Dieux des armées.

EL SHADDAÏ qui signifie « Tout Puissant » s’interprète par la Kabbale comme étant le « nourrissement » et les « mamelles du monde ». Mais c’en est aussi assez logiquement le « fondement », ou la « base ». Certains ajoutent que ce nom de puissance, est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule et incarne toutes ses propriétés.

Ces dix noms ponctuent et dessinent le  »candélabre » mosaïque. A l’observer attentivement m’est venue l’idée d’une possible comparaison avec le « serpent » de la kundalini védique.

Autrement dit, la mise en parallèle des  »noms » avec les shakra védiques et tantriques semble stimulante.

Commençons par les trois shakra inférieurs. On peut les associer aux trois noms divins que la Kabbale, quant à elle, associe à ce qu’elle appelle le monde inférieur.

EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde selon la Kabbale, peut être évidemment associé au premier shakra, le Muladhara (qui signifie littéralement : « support du fondement » en sanskrit). Dans la culture des Védas, ce shakra est associé à l’anus, à la terre, à l’odorat et à l’éveil incitateur. En tant qu’il est à l’endroit du « lieu séminal », le nom EL SHADDAÏ peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie dans les Védas aux parties génitales, à l’eau, au goût et à la jouissance.

Les noms d’ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH peuvent assez facilement être associés au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui paraît bien s’appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu’il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, appelé Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l’air, au toucher et au son subtil.

Les noms d’ELOHIM et de EL, en tant qu’ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l’ouïe, à l’éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l’ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l’esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l’union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est le nom le plus général, avons-nous dit. Aussi il ne convient pas de l’impliquer dans ces sortes de comparaisons.

Je voudrais retenir de cette correspondance entre le « serpent kundalinique » et le « candélabre mosaïque » l’idée que sont sculptées, dans la profondeur de nos corps comme dans les abysses de nos esprit, des formes archétypales, permanentes.

Ces archétypes, le « serpent » ou le « candélabre », figurent un « arbre » ou une « échelle » de hiérarchies, et symbolisent une montée vers l’union divine, à partir d’une « base », la plus matérielle qui soit, le « fondement ».

J’en conclus que la Kabbale et les Védas sont sœurs, et renvoient à une même intuition : la montée de l’homme vers le divin.