Deux héroïnes et la mort


« Rouge et or » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Lisant une page de Bloy hier, je fus frappé des possibles parallèles avec le temps présent. Son grand style, emphatique et furieux, me parut annonciateur d’une sorte de faim de dire. Dire quoi ? La fin s’apprêtant à surgir dans le monde ? Neuf ans avant le déclenchement de la Grande Guerre, dont nous fêtons l’armistice aujourd’hui, il écrivit : « Puisque aucun livre considérable ne veut apparaître, puisque les jeunes, semblent-ils, n’ont plus rien à dire et déclarent silencieusement qu’ils ne veulent pas s’accouder à la table des immortels, on est bien forcé de revenir, quelquefois, aux vieux, à ces pauvres vieux défunts que dévora l’espérance de ne pas mourir et qui sont devenus les citoyens en poussière d’un très vaste empire où l’on ne fait pas de littérature. Parmi tous ceux-là, il se trouve que Flaubert est encore l’un des moins défunts. Son œuvre, pourtant, défiait la Vie, incroyablement, et paraissait être le plus grand effort qu’un poète eût jamais tenté pour s’amalgamer au néant. Ce fauve concubin des lexiques et des dictionnaires travailla, tant qu’il fut sur terre, à l’extermination de sa propre personnalité. Sa doctrine fut d’être impassible et de contempler exclusivement l’humanité dans des vocables. Il y parvint, Dieu le sait, autant qu’il est permis à des créatures façonnées pour penser et pour compatir. L’auteur de Salammbô fut, hélas ! le mercenaire de son propre cerveau qui était une Carthage aussi implacable que la vaincue des deux Scipions. Il en fut écrasé, à la fin, comme il convenait, et l’inexpiable déconfiture de ses facultés d’écrivain fut le châtiment inventé par son âme au désespoir contre le barbare désobéissant qui lui résistait. Étant exclusivement et par-dessus tout, ce que j’ai tant de fois exprimé, c’est-à-dire un providentiel et un millénaire, mon premier devoir intellectuel est de supposer assortie à d’autres prodromes de la Débâcle sublime, cette apparente extermination de la Pensée, par les idolâtres actuels de la Désinence ou du Radical. Autrement, ce serait trop bête. Il est certain qu’en aucun siècle, il ne s’était vu précisément inaugurer tant d’abreuvoirs pour le rafraîchissement des chameaux intempérants qui traversent à si grands frais le désert des histoires. Je défie qu’on me cite une époque de l’histoire intellectuelle où la nécessité d’être idiot ait été si universellement sentie et promulguée par de si compétents législateurs ! » Leon Bloy. « La besace lumineuse ». Belluaires et porchers. 1905

Cela m’a donné envie de me replonger dans Flaubert. J’y ai trouvé deux narrations de mort, celle de Salammbô, et celle d’Emma Bovary.

La mort d’Emma Bovary

« Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs et qui maintenant ne marcheraient plus. Le curé s’essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d’huile, et revint s’asseoir près de la moribonde pour lui dire qu’elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s’abandonner à la miséricorde divine […]  Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. […] Emma avait la tête penchée sur l’épaule droite. Le coin de sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage ; les deux pouces restaient infléchis dans la paume des mains ; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu’à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il semblait à Charles que des masses infinies, qu’un poids énorme pesait sur elle. » Gustave Flaubert. Madame Bovary (1857)

La mort de Salammbô

« Il n’avait plus, sauf les yeux, d’apparence humaine; c’était une longue forme complètement rouge; ses liens rompus pendaient le long de ses cuisses, mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés ; sa bouche restait grande ouverte ; de ses orbites sortaient deux flammes qui avaient l’air de monter jusqu’à ses cheveux ; ‒ et le misérable marchait toujours ! Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Bien qu’il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre; elle allait crier. Il s’abattit à la renverse et ne bougea plus. Salammbô, presque évanouie, fut reportée sur son trône par les prêtres s’empressant autour d’elle. Ils la félicitaient; c’était son œuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom. Un homme s’élança sur le cadavre. Bien qu’il fût sans barbe, il avait à l’épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l’espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d’or. D’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuiller; et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil. Le soleil s’abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme longues flèches sur le cœur tout rouge. L’astre s’enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut. Alors, depuis le golfe jusqu’à la lagune, et de l’isthme jusqu’au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri; quelquefois il s’arrêtait, puis recommençait; les édifices en tremblaient; Carthage était comme convulsée dans le spasme d’une joie titanique et d’un espoir sans bornes. Narr’Havas, enivré d’orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession; et, de la droite, prenant une patère d’or, il but au génie de Carthage. Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes, — et ses cheveux dénoués pendaient jusqu’à terre. Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. » Gustave Flaubert. Salammbô (1862)

La mort d’Emma et celle de Salammbô diffèrent en tout, par le style, par le sens, par le climat. Mais un lien profond les unit. Deux femmes, deux héroïnes, deux destins, à nu sous la plume glacée d’un « fauve concubin des lexiques et des dictionnaires », travaillant à l’extermination de sa propre personnalité, et s’efforçant « d’être impassible et de contempler exclusivement l’humanité dans des vocables. »


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