Un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


 

Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont d’excellents exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe de cette ville, et sensibles à des idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à l’époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse.

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors.

Les Pharisiens croyaient à la résurrection des morts, tout comme Rabbi Joshua ben Youssef, plus connu sous le nom de Jésus, qui ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », et les traitant de « sépulcres blanchis ».

Les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, étaient des « Vieux-Croyants » et ils niaient quant à eux la résurrection.

L’idée de la résurrection n’était pas juive. Elle était répandue dans l’hellénisme, le pythagorisme, avec la palingénésie et la métempsycose. Tout cela prenait sa source dans un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », commente Isidore Lévyi.

Le judaïsme pharisien a adapté et modifié les concepts de résurrection et de palingénésie. Il conçoit la résurrection non comme une possibilité offerte aux âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte du judaïsme, ils sont appelés Hassa’im, les « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. »ii.

Ce sont aussi des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » iii

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux…

Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : Pythagore et Jésus savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs d’entre elles, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, et Salomé. Ce fait est en soi extrêmement remarquable, si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu antérieurement un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier les idées de Moïse et de Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions de points de vue.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse.

I. Lévy interprète ce qu’il appelle « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » de cette façon : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. »iv

Tout cela sonne curieusement au XXIème siècle, habitué aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations.

Un Jésus, rabbin décrié, condamné comme « roi des Juifs », réapparaît maintenant dans la conscience collective comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, la leçon est nette : l’essentiel de cette religion sortie de Palestine, le christianisme, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

Plus juif ou moins juif, qu’indo-européen ?

Peu importe. Il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, – transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

i in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

ii Bellum II, VIII, 5, §132

iii Bell. II, VIII, §155-157

ivIn Op.cit.

Moïse descend aux Enfers et Zoroastre dans le sein virginal


 

Les anges « tremblèrent » quand Moïse monta au ciel, écrit Baruch Ben Neriah dans son Apocalypse.

« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi, lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »i

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur de l’Apocalypse de Baruch était un Juif maîtrisant la Haggadah, la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte montre aussi des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou.

Dans les chapitres 11 à 16, l’archange Michel a un rôle de médiateur entre Dieu et les hommes, analogue à celui de Jésus.

Baruch a été sans doute exposé aux enseignements gnostiques et « orientaux ».

Aux premiers siècles de notre ère, les temps étaient en effet propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à ces influences venues d’ailleurs.

Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas.

Ces éléments ne correspondent pas au modèle biblique. Ils s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine.

On y trouve une description de la descente de Moïse aux Enfers, qui est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Égypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. »ii

La fusion multi-culturelle de ce genre de thèmes se manifeste par les fortes proximités et analogies entre les légendes de Pythagore et de Zoroastre, et les légendes attachées par la littérature juive à Moïse, aux « voyages dans l’Autre Monde » et aux « visions infernales » qu’elle rapporte.

Ces légendes et ces récits sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties.

Isidore Lévy en a fait la recension. Moïse est conduit à travers l’Éden et l’Enfer. Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne. Élie est mené par l’Ange. L’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie. Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

Ces similitudes trans-culturelles s’étendent aux visions divines et à la nature profonde de l’âme.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô.

James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte d’une manière détaillée la façon dont les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète. Ce récit n’est pas sans évoquer d’autres naissances virginales, rapportées par exemple dans la tradition chrétienne:

« Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien »iii.

L’être spirituel de Zoroastre possède deux éléments distincts, le Hravenô, qui est la partie la plus sublime, et même proprement divine, et le Frohar, principe immanent contenu dans le Haoma.

On peut en inférer que Hravenô et Frohar correspondent respectivement aux concepts grecs de Noos et de Psychè. « l’Intelligence » et à « l’âme ». Les équivalents hébreux seraient: Néphesh et Ruah.

Que ressort-il de ces comparaisons? Une intuition continue, s’étalant sur plusieurs milliers d’années, et couvrant une aire géographique allant du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour d’une même idée : celle de la « descente » sur terre d’un être « envoyé » par un Dieu, différemment nommé suivant les langues et les cultures.

i Baruch Ben Neriah, Apocalypse de Baruch . Ch. 59, 3-11. Texte écrit par peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

ii Isidore Lévy. La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

iiiJames Darmesteter, Le Zend Avesta, 1892-1893

Neurochimie du cerveau et vision de Dieu


 

La naissance de Dionysos vaut d’être racontée. On en trouve dans les Tableaux de Philostrate l’Ancien une description précise.

« Un nuage de feu, après avoir enveloppé la ville de Thèbes, se déchire sur le palais de Cadmos où Zeus mène joyeuse vie auprès de Sémélé. Sémélé meurt, et Dionysos naît vraiment sous l’action de la flamme.

On aperçoit l’image effacée de Sémélé qui monte vers le ciel, où les Muses fêteront son arrivée par des chants. Quant à Dionysos, il s’élance du sein maternel ainsi déchiré, et brillant comme un astre il fait pâlir l’éclat du feu par le sien propre. La flamme s’entr’ouvre, ébauchant autour de Dionysos la forme d’un antre [qui se revêt de plantes consacrées].

Les hélices, les baies du lierre, des vignes déjà robustes, les tiges dont on fait les thyrses en tapissent les contours, et toute cette végétation sort si volontiers de terre, qu’elle croît en partie au milieu du feu. Et ne nous étonnons point que la terre pose sur les flammes comme une couronne de plantes. »

Philostrate passe sous silence le fait que Sémélé avait voulu voir le visage de Zeus, son amant, et que cela fut la cause de sa mort. Zeus, tenu par une promesse qu’il lui avait faite d’exaucer tous ses désirs, fut contraint de dévoiler devant elle son visage de lumière et de feu lorsqu’elle en fit la demande, sachant que par là il lui donnerait la mort, bien malgré lui.

Mais il ne voulait pas laisser mourir l’enfant qu’elle portait, et qui était aussi le sien. Zeus sortit Dionysos, du ventre de sa mère, et le mit dans la grande lumière, dans un nuage de feu. Or, Dionysos était lui-même déjà un être de feu et de lumière. Philostrate décrit comment le propre feu de Dionysos « fait pâlir » le feu de Zeus lui-même.

Notons surtout que le feu divin de Dionysos ne consume pas les buissons sacrés qui enveloppent son corps au moment de sa naissance.

Dans un contexte différent, Moïse voit un buisson en flammes, qui ne se consume pas non plus. La Bible ne donne guère de détails sur la manière dont le buisson se comporte dans les flammes.

Philostrate, quant à lui, est un peu plus précis : une « couronne de plantes » flotte au-dessus du feu. La métaphore de la couronne fait penser à une aura, une auréole, ou encore aux lauriers ceignant la tête du héros. Sauf que Dionysos n’est pas un héros, mais un Dieu.

L’idée de plantes qui brûlent sans se consumer dans un « feu » d’origine divine est contre-intuitive.

Il est possible qu’il s’agisse d’une métaphore cachée. Le feu intérieur de certaines plantes, comme le Cannabis, ou d’autres plantes psychotropes, est une sorte de feu qui affecte l’esprit, qui la brûle mais ne le consume (en général) pas. Ce feu intérieur, provoqué par des plantes capables d’induire des visions shamaniques et même des extases divines, est l’une des plus anciennes voies d’accès à la contemplation des mystères.

C’est l’une des plus précieuses leçons des expériences rapportées par les shamans d’Asie, d’Afrique, ou d’Amérique.

Qu’est-ce qui explique la puissante affinité entre plantes psychotropes, neurochimie du cerveau humain et ces visions extatiques, divines ?

Pourquoi la chimie du cerveau est-elle capable d’engendrer la vision du Dieu, à partir de stimulations ?

Pourquoi le principe actif du cannabis, leTHC (Δ9 – tétrahydrocannabinol), est-il capable, en se fixant sur les récepteurs CB1 et CB2 de livrer l’homme à l’extase, et à la vision du divin, dans certaines conditions?

Les nouveaux moyens d’investigation du cerveau devraient pouvoir être mis à contribution pour détecter les régions cérébrales activées pendant ces visions.

Il y a deux grandes catégories d’hypothèses.

Soit le mécanisme psychotrope est entièrement interne au cerveau, dépendant seulement de processus neurobiologiques, qui peuvent s’emballer hors de toute mesure, lorsqu’ils sont en quelque sorte bouclés sur eux-mêmes.

Soit ces processus neurobiologiques ne sont en réalité qu’une façade, plus ou moins façonnée tout au long de l’évolution du cerveau humain. Ils cachent ou révèlent, suivant les cas, notre perception directe d’un monde encore mystérieux, un monde parallèle, en général inaccessible à la sensibilité et à la conscience.

Les processus neurochimiques désinhibés par le THC libèrent le cerveau, et lui donnent pendant l’extase la possibilité d’accéder à un méta-monde, habituellement voilé, mais bien réel, existant de façon indépendante de la conscience humaine.

La neurochimie du Cannabis ne génère alors pas de « visions » par elle-même ; elle n’est qu’une clé qui ouvre la conscience sur un monde inaccessible, la plupart du temps, aux faibles capacités humaines.

Le principe féminin de Dieu. שְׁכִינָה


 

Shekhinah, שְׁכִינָה, que l’on peut traduire par « présence » (divine), est un mot complètement absent de la Bible.

Ce mot n’apparaît que tardivement, dans la littérature rabbinique.

Pour signifier l’idée de « présence divine », l’hébreu biblique emploie un adverbe, פני, « en présence, devant », comme dans ce verset : « Marche en ma présence et sois parfait ». (Gen. 17,1) Littéralement, « Marche devant moi ». Cet adverbe, dont l’étymologie connote l’idée de « face », ne recouvre donc pas le symbolisme de la Shekhinah.

La Bible hébraïque emploie aussi le verbe שׁכן, « demeurer, séjourner, habiter », comme dans : « Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux » (Ex. 25,8), ou dans ce verset : « Et je résiderai au milieu des enfants d’Israël et je serai leur Divinité. » (Ex. 29,45)

Le verbe שׁכן correspond à la racine du mot Shekhinah. Pris comme substantif de שׁכן, Shekhinah signifie littéralement « demeure, séjour ». Son sens tardif de « présence » est donc une dérivation tardive, « abstraite ».

Suivant le Talmud, on a interprété la Shekhinah comme incarnant les attributs féminins de la présence de Dieu.i

Pour Judah Halevi, la Shekhinah est l’« intermédiaire » entre Dieu et l’homme.

Pour Maïmonide, la Shekhinah est l’intellect actif. Il la place à la dixième et dernière place dans la liste des dix « esprits divins ».

La Kabbale appelle la Shekhinah : « Malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi. Elle y est également à la dernière et dixième place, dans la hiérarchie des Sephirot.

Pour Hermann Cohen, la Shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement »ii. Il note qu’on l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

Ces différentes interprétations peuvent se résumer ainsi :

La Shekhinah est une sorte de « principe féminin » de Dieu, qui sert d’intermédiaire entre le divin et l’humain. Elle est placée à la dernière place dans les hiérarchies célestes. Mais c’est parce qu’elle se situe aussi au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et c’est cette « base » qui rend possibles leurs mouvements.

Du point de vue comparatiste, la Shekhinah peut être rapprochée, me semble-t-il, de la kénose chrétienne. La kénose est la disposition de Dieu à l’anéantissement volontaire. Elle consiste pour Dieu à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Revenons à l’interprétation juive. Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, dans la tradition de la Kabbale, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ?

Les premiers seront les derniers, disait aussi un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère.

iGinsburgh, Rabbi Yitzchak (1999). The Mystery of Marriage. Gal Einai.

iiReligion der Vernumft, 1929

Un Exit hors de la « modernité »


 

Les Oracles chaldaïques sont attribués à Julien et datent du 2ème siècle ap. J.-C. C’est un texte court, dense, profond, ouvrant, œuvrant. On y trouve des formules, célèbres dans d’autres contextes, comme : « un Esprit issu de l’Esprit » (νοῦ γάρ νόος).

Phrases oraculaires, dont les éclats anciens brillent d’un feu incertain, pépites vieilles, usées, précieuses.i

Mille ans après leur parution, Michel Psellus (1018-1098) a écrit les Commentaires des Oracles chaldaïques, et en a fait ressortir les influences assyriennes et chaldéennes.

Mille ans après Psellus, Hans Lewy leur a consacré son grand œuvre, Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956).

D’autres savants, tels W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E.R. Dodds, H. Jonas se sont penchés sur ces textes, entre la fin du 19ème siècle et le début du siècle dernier. Bien avant eux, une chaîne antique de penseurs, Eusèbe, Origène, Proclus, Porphyre, Jamblique, avait tracé des pistes. Il en ressort qu’il faut remonter à Babylone, et plus avant encore au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces poèmes magico-mystiques, qui obtinrent chez les néo-platoniciens le statut de révélation sacrée.

Qu’en reste-t-il ? Des idées comme celle du voyage de l’âme à travers les mondes, et des mots comme « anagogie » ou « Aion », qui est un autre nom de l’éternité. Il reste aussi l’hypothèse de « l’hypostase noétique de la Divinité », comme le formule Hans Lewy.

G. Durand a eu cette formule fameuse: « Le symbole est l’épiphanie d’un mystère. »ii Qu’il me soit permis de la paraphraser : le poème, l’oracle, mystifie le monde, et leurs étincelles éclairent la nuit.

Salomon disait : « Moi, la Sagesse, j’ai habité au Conseil, j’ai appelé à moi la connaissance et la pensée. »iii

Les « modernes », qu’ont-ils à dire au sujet du mystère, de la Sagesse, et de la « fulguration de l’esprit » ?

Il est temps de changer d’époque. Modernité aveugle et sourde, je n’ai qu’un mot à l’esprit : Exit ! Exit !

iEn voici une poignée :

« Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. » (16).

« Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. » (18)

« Tout esprit pense ce Dieu. » (19)

« L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. » (20)

« Artisan, ouvrier du monde en feu. » (33)

« L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu, la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. » (34)

« Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. » (37)

« Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. » (58)

« Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. » (81)

« …être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… » (99)

« N’éteins pas en ton esprit. » (105)

« Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. » (121)

« Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. » (134)

« Tout est éclairé par la foudre. » (147)

« Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. » (148)

« Ne change jamais les noms barbares. » (150)

« Ne te penche pas vers le bas. » (164)

« Et jamais, en oubli, ne coulions, en un flot misérable. » (171)

« Les enclos inaccessibles de la pensée. » (178)

« La fureur de la matière. » (180)

« Le vrai est dans le profond. » (183)

« Temps du temps (χρόνου χρόνος). » (185)

ii G. Durand L’imagination poétique

iii Prov. 8,12

Être « hébreu » c’est « migrer » (עָבַר), au-delà.


 

Les anges, les puissances, les vertus, les dominations, du fait de leurs fines et incessantes interconnexions, ne reconnaissent pas toujours la pertinence des classements, les ordres de préséance, malgré les efforts savants de la Kabbale ou des Scolastiques.

En matière de contemplation, la montée dans la vision n’est pas détachée de celle de la descente. Y compris au plus haut niveau.

« Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, « l’entretien trinitaire » revêt la forme de la « prière originelle ». » Cette analyse de l’interpénétration continue des niveaux divins, due à Hans U. V. Balthasar, illustre la réalité de la montée et de la descente au sein de la Trinité elle-même, laquelle est Dieu lui-même…

Dans l’« entretien trinitaire », on peut imaginer la complexité des zéphyrs, l’enchevêtrement des chuchotements séphirotiques, et d’atonaux chœurs des anges.

Il s’agit là, bien entendu, de métaphores. Il n’est pas donné à tous de percevoir les échos lointains, les paroles évanescentes, les symphonies systémiques, dans ces réalités hautes.

En ces matières élevées et délicates, les métaphores sont une invitation au cheminement. Il faut se mouvoir, toujours à nouveau. Aller au-delà.

Aller au-delà se dit habar, עָבַר, en hébreu. Le mot français hébreu vient lui-même de ce mot habar. L’hébreu est littéralement celui que se trouve au-delà. Être hébreu, c’est aller au-delà du fleuve, du pays, et du monde même.

Cette leçon sémantique a une portée symbolique générale : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. »i

Migrants. Les hommes sont naturellement des migrants. Les hommes ont pour destin la migration.

Les indices abondent, venant d’horizons improbables.

Par exemple dans la philosophie de Heidegger. On y trouve « la grande pensée de la migration et de la métamorphose, la grande pensée de l’imagination ontologique »ii selon C. Malabou.

Où va l’âme quand elle s’en va, quand elle émigre ? « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur lui. »iii.

La philosophie de Heidegger est une philosophie « fantastique », au sens que Platon donnait au mot « phantasmos » dans le Sophiste.

Elle porte aussi la question moderne de la fin de la métaphysique.

Il faut regarder en face « la balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visage. »iv

Sous la balafre, la faille. Sous la faille, un autre visage.

Certains parlent du Dieu transcendant et immanent avec les mots d’étincelle et de coquille, comme Martin Buber. On peut se servir d’autres métaphores. Éclairs, tonnerres, zéphyrs, murmures.

Les métaphores invitent à changer de langue, à naviguer entre les grammaires et les racines.

La prochaine mutation se prépare dans ces migrations. « L’homme se métamorphose ». L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours.

Cet enfantement surgit celé. Une nouvelle langue, symphonique, concertante, est nécessaire. Il faudra la parler, pour aller au-delà.

iFrédéric Ozanam, Philosophie de la mort (1834)

ii Catherine Malabou. Le change Heidegger

iii Catherine Malabou. Le change Heidegger

ivC. Malabou, Ibid.

Le principe féminin de Dieu : שְׁכִינָה (ou : La Présence de l’Absence)


 

Shekhinah, שְׁכִינָה, que l’on peut traduire par « présence » (divine), est un mot complètement absent de la Bible.

Ce mot n’apparaît que tardivement, dans la littérature rabbinique.

Pour signifier l’idée de « présence divine », l’hébreu biblique emploie un adverbe, פני, « en présence, devant », comme dans ce verset : « Marche en ma présence et sois parfait ». (Gen. 17,1) Littéralement, « Marche devant moi ». Cet adverbe, dont l’étymologie connote l’idée de « face », ne recouvre donc pas le symbolisme de la Shekhinah.

La Bible hébraïque emploie aussi le verbe שׁכן, « demeurer, séjourner, habiter », comme dans : « Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux » (Ex. 25,8), ou dans ce verset : « Et je résiderai au milieu des enfants d’Israël et je serai leur Divinité. » (Ex. 29,45)

Le verbe שׁכן correspond à la racine du mot Shekhinah. Pris comme substantif de שׁכן, Shekhinah signifie littéralement « demeure, séjour ». Son sens tardif de « présence » est donc une dérivation tardive, « abstraite ».

Suivant le Talmud, on a interprété la Shekhinah comme incarnant les attributs féminins de la présence de Dieu.i

Pour Judah Halevi, la Shekhinah est l’« intermédiaire » entre Dieu et l’homme.

Pour Maïmonide, la Shekhinah est l’intellect actif. Il la place à la dixième et dernière place dans la liste des dix « esprits divins ».

La Kabbale appelle la Shekhinah : « Malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi. Elle y est également à la dernière et dixième place, dans la hiérarchie des Sephirot.

Pour Hermann Cohen, la Shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement »ii. Il note qu’on l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

Ces différentes interprétations peuvent se résumer ainsi :

La Shekhinah est une sorte de « principe féminin » de Dieu, qui sert d’intermédiaire entre le divin et l’humain. Elle est placée à la dernière place dans les hiérarchies célestes. Mais c’est parce qu’elle se situe aussi au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et c’est cette « base » qui rend possibles leurs mouvements.

Du point de vue comparatiste, la Shekhinah peut être rapprochée, me semble-t-il, de la kénose chrétienne. La kénose est la disposition de Dieu à l’anéantissement volontaire. Elle consiste pour Dieu à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Revenons à l’interprétation juive. Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, dans la tradition de la Kabbale, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ?

Les premiers seront les derniers, disait aussi un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère.

iGinsburgh, Rabbi Yitzchak (1999). The Mystery of Marriage. Gal Einai.

iiReligion der Vernumft, 1929

Modernité d’Orphée


 

Moïse et Hermès Trismégiste étaient une seule et même personnei. Cette thèse provocante, proposée il y a plus de 2300 ans par l’historien Artapanusii, est évidemment sujette à controverse. Mais si l’on s’intéresse à la capacité des cultures à assumer leurs « symbioses » avec leurs voisines géographiques, cette seule idée en est un symptôme piquant.

Un historien juif, vivant à Alexandrie sous les Ptolémée, a pu émettre tranquillement l’hypothèse que deux personnalités aussi tranchées, appartenant aux traditions respectives d’Israël et de l’Égypte, sont en réalité une seule et même personne.

Les idées les plus révolutionnaires, les plus stimulantes, sont toujours possibles, quand règne la liberté de l’esprit de recherche.

Qu’il eût été ou non Moïse, Hermès Trismégiste était un personnage remarquable. Près de deux mille ans avant Blaise Pascal, Hermès a frappé une fameuse formule, citée dans L’Asclépius: « Dieu, un cercle spirituel dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Son Poimandrès ne manque pas non plus d’émouvoir par son ampleur de vue, et la puissance prophétique de ses intuitions. En voici les premières lignes.

« Je réfléchissais un jour sur les êtres; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu’un être immense, sans limites déterminées, m’appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?

Qui donc es-tu, répondis-je? — Je suis, dit-il, Poimandrèsiii, l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi. — Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu. — Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t’instruirai.

A ces mots, il changea d’aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable.»

Il y a du divin en Hermès, tout comme en Moïse. Pourquoi se le cacher ? Aujourd’hui, rares sont les hommes de cette trempe. Cela rend-il le monde plus difficile à vivre ? Moins ouvert à la sagesse?

On peut le croire si l’on s’en tient à la description du philosophe selon Platon.

« Voilà pourquoi est seule ailée la pensée du philosophe ; car ces réalités supérieures auxquelles par le souvenir elle est constamment appliquée dans la mesure de ses forces, c’est à ces réalités mêmes que ce qui est Dieu doit sa divinité. Or c’est en usant droitement de tels moyens de se ressouvenir qu’un homme qui est toujours parfaitement initié à de parfaites initiations, devient, seul, réellement parfait. Mais comme il s’écarte de ce qui est l’objet des préoccupations des hommes et qu’il s’applique à ce qui est divin, la foule lui remontre qu’il a l’esprit dérangé ; mais il est possédé d’un Dieu, et la foule ne s’en doute pas ! »iv

Aujourd’hui comme hier, l’opinion de la foule l’emporte souvent sur celle du sage. Mais ce dernier n’en a cure. Il est « possédé ».

Rien de mieux, pour comprendre une époque, que de se pencher sur les formes de « dérangement », sur les manières de « délirer », qu’elle condamne ou reconnaît.

Dans le Poimandrès Hermès livre des indications capitales à cet égard sur les préoccupations de son temps. Il y décrit son transport dans un corps immortel, et l’extase de son âme.

Dans le Banquet, Platon relate pour sa part le plongeon des âmes purifiées dans l’océan de la beauté divine. Dans l’Épinomis, il explique comment l’âme peut être unie à Dieu, vivant alors par Lui, plutôt que par elle-même.

Il est difficile de ne pas être frappé par la distance entre l’expérience de ces penseurs anciens et celle de la plupart des intellectuels et autres publicistes en ce début du 21ème siècle.

Rares, semble-t-il, sont ceux qui peuvent encore se faire une idée de ce que fut l’expérience de l’extase pour Moïse, pour Hermès, ou pour Socrate.

Les « modernes » ont presque complètement coupé les ponts avec ces expériences multimillénaires. On voit dans les médias des professionnels de la sacralité, porte-paroles de la foi X, de la religion Y ou de la spiritualité Z, parader sur des scènes, des chaires, des estrades, ou des écrans, s’autoproclamant gardiens des Lois divines, infligeant sermons et homélies, lançant anathèmes ou fatwas.

Le domaine moderne du « sacré » forme une scène bruyante, brouillée, confuse.

Cette confusion cache une opacité plus conséquente. Le mystère intouché, insoupçonné, gît toujours dans les profondeurs, bien plus profond que la nuit spirituelle qui nous entoure de toutes parts.

Marsile Ficin, un des penseurs de la Renaissance qui a le mieux résisté à la dessiccation moderne, alors en gésine, a décrit un phénomène intéressant, le parcours de l’esprit saisi par l’objet de sa recherche :

« En aimant ardemment cette lumière, même obscurément perçue, ces intelligences sont complètement embrasées par sa chaleur, et une fois embrasées, ce qui est le propre de l’amour, elles se transforment en lumière. Fortifiées par cette lumière, elles deviennent très facilement par l’amour la lumière même qu’elles s’efforçaient auparavant de suivre du regard. »v

Ficin, qui semble avoir expérimenté la chose par lui-même, estime qu’il y a neuf degrés de contemplation possibles de Dieu. Trois sont en rapport avec sa bonté, trois sont relatifs à sa sagesse, et trois sont en lien avec sa puissance. Mais ces modes d’approche ne sont pas équivalents.

« Nous craignons la puissance de Dieu, nous cherchons sa sagesse, nous aimons sa bonté. Seul l’amour de sa bonté transforme l’âme en Dieu. »vi

Pourquoi toutes ces voies, alors, s’il n’y en a qu’une d’efficace ? La symbolique du nombre 9 est à prendre en compte. Le neuf se trouve chez Virgile. « Le Styx, s’interposant neuf fois, les enferme ».vii

Ficin cite Hésiode, Virgile, Ovide, Hermès Trismégiste, Platon. Il rêve au milieu de la Renaissance à l’âge d’or, pendant lequel les mystères pouvaient être contemplés.

L’intelligence des hommes est petite et faible. Rêver aujourd’hui d’un nouvel âge d’or, c’est croire à nouveau à un possible saut, un immense bond, à partir de cette petitesse, malgré cette faiblesse, vers la vision des mystères élevés, ou même leur compréhension.

Le témoignage des grands anciens à ce sujet est précieux. Ils disent que cela a été possible. Ils laissent entendre que cette expérience est toujours ouverte à quiconque entreprend ce voyage avec détermination. Il faut compter sur les forces générales de la symbiose universelle pour nous aider à franchir les étapes difficiles qui attendent les Argonautes de la vie. Orphée prévient : « Impossible de forcer les portes du royaume de Pluton ; à l’intérieur se trouve le peuple des songes. »viii

Mais ces portes peuvent s’ouvrir, comme par magie. Comment ? Orphée confie sa méthode : « Filles de Mnémosyne et de Jupiter foudroyant, ô Muses célèbres et illustres, déesses qui engendrez tous les arts, nourricières de l’esprit, qui inspirez de droites pensées, qui gouvernez avec sagesse les âmes des hommes et qui leur avez enseigné les sacrifices divins; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie et Calliope, venez avec votre mère auguste; venez auprès de nous et soyez-nous favorables, amenez-nous la Gloire toute puissante et la Sagesse. »ix

Pour ceux qui auraient une sensibilité à l’immanence, à la manière de Spinoza, ou façon shinto, Orphée propose d’invoquer la « substance universelle » :

« J’invoque Pan, substance universelle du monde, du ciel, de la mer profonde, de la terre aux formes variées et de la flamme impérissable. Ce ne sont là que des membres dispersés de Pan. Pan aux pieds de chèvres, dieu vagabond, maître des tempêtes, qui fais rouler les astres et dont la voix figure les concerts éternels du monde, dieu aimé des bouviers et des pasteurs qui affectionnent les claires fontaines, dieu rapide qui habites les collines, ami du son, dieu chéri des nymphes, dieu qui engendres toutes choses, puissance procréatrice de l’univers. »x

Pour ceux qui préfèrent se mettre sous l’ombre de la Loi, Orphée a aussi un signe :

« J’invoque la Loi divine, génie des hommes et des immortels ; déesse céleste, gubernatrice des astres, signe commun de toutes choses, fondement de la nature, de la mer et de la terre. Déesse constante, conservant les lois éternelles du ciel et lui faisant accomplir fidèlement ses immenses révolutions ; toi qui accordes aux mortels les bienfaits d’une vie prudente et qui gouvernes tout ce qui respire ; toi dont les sages conseils dirigent toutes choses selon l’équité, déesse toujours favorable aux justes, mais accablant les méchants de punitions sévères, douce déesse qui distribues les biens avec une délicieuse largesse, souviens-toi de nous et prononce notre nom avec amitié. »xi

Tous les moyens sont bons, à celui qui connaît le cap. Le voyage ne fait que commencer. Il n’a pas de fin. Seuls risquent de manquer l’imagination, l’espérance. Le courage.

i Cf. Eusèbe, Pr.Ev. 9,27,4

ii Artapanus était un historien d’origine juive qui vivait à Alexandrie entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère. Son œuvre ne nous est pas parvenue, mais Eusèbe de Césarée et Clément d’Alexandrie en citent plusieurs extraits.

iiiEn grec, littéralement : « le pasteur de l’homme »

iv Phèdre, 249, c-d

vMarsile Ficin, Th. Plat. 18,8

viIbid.

vii Géorg. IV, 480

viii Argonaut., 1142

ix Hymnes, LXXIII

x Orphée, Hymnes, X

xi Hymnes, LXI

Symbiose et métaphysique


 

Parmi les mystères concrets qu’offre la nature, il y a celui de la symbiose. Sujet fascinant, aux prolongements indescriptibles.

Presque tous les animaux ainsi que les plantes utilisent des bactéries symbiotiques, qui leur permettent de réaliser certaines fonctions métaboliques par procuration. Certaines plantes ont des bactéries qui fixent l’azote. Dans l’estomac des vaches, on trouve des bactéries qui digèrent la cellulose.

Les mitochondries et les chloroplastes, composants essentiels des cellules, étaient autrefois des créatures indépendantes, qui vivaient indépendamment de leurs hôtes actuels. C’est leur ADN génomique, très différent de celui de leurs actuelles cellules hôtes, qui témoigne de ce lointain passé.

On en infère que les mitochondries et les chloroplastes ont pénétré des cellules primitives à une période reculée, puis se sont adaptés à la vie à l’intérieur de ces cellules. La symbiose entre les mitochondries, les chloroplastes et les cellules primitives est à l’origine de bonds géants dans l’évolution de la vie. L’assemblage de structures simples, possédant des propriétés biologiques spécifiques, a permis d’édifier de plus en plus rapidement des structures cellulaires de plus en plus complexes. Le mécanisme de la symbiose a ainsi évité aux cellules déjà avancées d’avoir à réinventer par le hasard de mutations génétiques ce que les créatures symbiotiques leur apportaient directement, sur un plateau en quelque sorte.

Le physicien Freeman Dyson observe que dans l’univers, de très nombreux cas de symbiose s’observent aussi. On parle d’étoiles symbiotiques. Une grande partie des objets observés dans l’univers se trouvent associés dans des systèmes symbiotiques, soit en paires soit au sein de systèmes plus complexes. Les paires de galaxies symbiotiques sont fort répandues. Il arrive fréquemment que ces symbioses préparent des fusions, exactement comme les cellules ancestrales ont ingéré les mitochondries et les chloroplastes. Ainsi les grosses galaxies « avalent » les petites après leur avoir été associées un certain temps de façon symbiotique. Les noyaux des galaxies avalées s’observent à l’intérieur de celles qui les ont avalées. On nomme cela le « cannibalisme galactique ».

A l’échelle des étoiles on observe également de nombreux cas de symbiose. Des paires d’étoiles symbiotiques sont composées d’un élément hautement condensé comme une naine blanche, une étoile à neutrons ou même un trou noir, et d’une autre étoile normale, qui finira elle aussi par être avalée.

On a découvert des phénomènes de symbiose entre deux étoiles à neutrons, qui se freinent l’une l’autre du fait de l’interaction de leurs ondes gravitationnelles. A la fin elles fusionnent ensemble et créent une étoile unique dans un gigantesque éclaboussement de lumière et de matière stellaire, en l’espace de quelques millièmes de seconde. On observe ce type de phénomènes plusieurs fois par jour, par le truchement de décharges de rayons gamma, qui sont considérés comme les événements les plus violents de l’univers, plus encore que les explosions de supernovae.

Le Soleil et la Terre forment aussi un couple symbiotique. La Terre apporte diversité chimique et environnementale. Le Soleil garantit un apport stable d’énergie. La vie a pu naître grâce à la combinaison des potentialités de la Terre, de sa variabilité, avec la constance et la stabilité du Soleil.

Le paradigme de la symbiose s’applique aux cellules et aux galaxies, et aussi à l’homme. Par exemple dans le couple humain. Ou, à une échelle différente, dans les cultures et les civilisations qui sont capables d’union symbiotique.

On peut faire l’hypothèse de l’existence d’autres formes encore de symbiose, plus abstraites ou plus philosophiques. Ainsi peuvent être qualifiés de symbiotiques le rapport de tension entre le manifeste et le latent, ou le lien entre l’évidence du monde phénoménal et le mystère du monde nouménal, ou encore entre la relation entre l’humain et le divin.

Il est possible, pour continuer de filer la métaphore de la symbiose, que nous ne soyons pas seuls, isolés dans nos esprits et dans nos âmes, solitaires comme des navigateurs perdus dans l’océan. Il est possible que nous soyons, à notre propre insu, associés par plusieurs sortes de symbioses à des formes de vie supérieures dont nous ne pouvons concevoir ni la forme ni la puissance, mais qui nous accompagnent, tout au long de nos pérégrinations, dans différents plans de réalités.

Si tout fait système, comme se plaît à le souligner l’antique civilisation chinoise, alors il est possible que notre être même soit partie intégrante, systémique, d’une multiplicité de symbioses, d’importance variable.

De même que les mitochondries jouent un rôle particulier dans le métabolisme de chaque cellule, de même que l’univers entier produit sans cesse d’innombrables formes de symbiose sous l’effet des forces gravitationnelles, de même les hommes, individuellement et collectivement, jouent sans doute un rôle symbiotique, insu, inracontable, mais non mythique, à des échelles de temps et de réalités, que nous sommes bien incapables de seulement soupçonner.

Lumières et rayons, nuits et brouillards


 

Platon a étudié les « mystères » à travers la philosophie, la métaphysique, la théogonie. Il en résulte une vision intégrée, sans équivalent, indépassée depuis lors.

Il saisit les grands mystères, les plus éloignés de la perception et la compréhension humaine, par le mythe, l’analogie et la réminiscence.

Mythe, analogie, souvenir : l’esprit des mystères a pour analogie le mystère de l’esprit.

Ne s’engage pas qui veut sur cette voie. L’analyse de l’esprit est un art difficile. Il faut jongler avec la puissance non maîtrisée des associations d’idées, la tyrannie de l’imagination, l’empire de la raison et les dérives de l’imitation.

Deux questions émergent : l’adéquation de l’esprit à la réalité, et la conformation du désir de l’âme à sa fin véritable.

L’âme est au fond un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères loin de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se comprendre, ou d’échapper à l’emprise de sa folle imagination ?

Le mythe, tel que Platon le met en scène, est pour l’âme une voie possible de recherche.

Il est l’un des moyens d’échapper à la tyrannie du déjà vu et de ses conséquences. L’esprit s’y montre en liberté, tout en cédant à ses vertiges.

Voici un exemple.

Dans le Timée, Platon décrit la puissance que l’âme exerce sur le corps, et dans le Phèdre, il traite de l’âme libérée du corps.

D’un côté, l’âme a la charge du corps dans lequel elle est descendue. De l’autre, l’âme libérée du corps parcourt le ciel et gouverne le monde. Elle se lie aux âmes célestes.

La libération s’accompagne de phénomènes franchement énigmatiques. Qu’on en juge:

« D’où vient que les noms de mortel et aussi d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »i

L’âme « a ses ailes » et est appelée à administrer la « totalité du monde ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

En commentant ce passage, Marsile Ficin le rapproche d’un autre texte de Platon qui affirme de façon obscure :

« La nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »ii

Ce commentaire réclame une explication.

Lorsque l’âme est libérée, c’est-à-dire lorsqu’elle quitte le corps, elle profite de cette liberté pour s’unir « nécessairement » à l’intelligence. Pourquoi « nécessairement » ? Parce que dans le monde spirituel règne une loi d’attraction qui est analogue à la loi de l’attraction universelle dans l’univers physique. Cette loi est celle de l’amour que l’âme libre éprouve « nécessairement » pour l’intelligence (divine).

Lorsqu’elle s’unit à elle, l’âme devient « ailée ». Elle peut tout faire, y compris « administrer la totalité du monde ».

Cette explication n’explique pas grand chose, à vrai dire.

Pourquoi l’âme « parfaite », « ailée », est-elle appelée à « administrer la totalité du monde » ?

En réalité, le mystère s’épaissit. Le mythe ne fait qu’ouvrir des voies vers d’autres questions, plus obscures.

Deux mille ans après Platon, Marsile Ficin a proposé une interprétation de ces questions difficiles:

« Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure, spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon d’intelligence supérieure projeté sur l’âme, et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. »iii

Plus le mystère s’épaissit, plus les images se multiplient !

Le rayon, la lumière et la blancheur représentent des états différents de l’intelligence se mêlant à l’esprit (le rayon devient lumière), et de l’esprit se mêlant au monde et à la matière (la lumière devient blancheur).

On peut comprendre aussi que le « rayon » est une métaphore de l’intelligence (divine), que la « lumière » est une métaphore de la puissance de l’esprit (humain), et que la blancheur est une métaphore de la puissance vitale de l’âme.

Course sans fin de la glose néoplatonicienne …

Ces images (rayon, lumière, blancheur) ont une portée générale, – qui vaut pour le monde comme pour l’esprit.

Tout comme le mythe.

Le mythe est une « lumière », engendrée par un « rayon » frappant l’esprit du Philosophe.

Le mythe ainsi conçu est à son tour capable d’engendrer la « blancheur » (c’est-à-dire la révélation) dans les esprits de tous ceux qui en pénètrent le véritable sens.

Le « rayon » est analogue au Verbe (le Logos). La « lumière » est une métaphore du mythe (Mythos), et la « blancheur » est une image de la raison éclairant le monde.

Cette explication est-elle assez lumineuse ?

Si oui, il faut en remercier la puissance d’idées solaires.

Sinon, il faudra apprendre à voler, sans ailes, et sans radar, dans les nuits et les brouillards du monde d’en-bas.

i Phèdre 246 b,c

ii Epinomis 982 b

iii Marsile Ficin. Théologie platonicienne, 13,4

Le chômage et le bizarre


 

Juste avant de descendre sur la terre et de s’incarner dans les corps, les âmes choisissent leur destin, leur genre de vie. À ce moment crucial l’âme est libre. Il lui revient l’entière responsabilité de décider quel bon ou mauvais génie lui servira de tutelle pendant son bref séjour terrestre.

Cette idée de Platon va totalement à l’encontre des « modernes », qui pour la plupart d’entre eux, par exemple Calvin, Hobbes, Voltaire, Marx, Einstein, Freud, prônent depuis cinq siècles divers déterminismes ou matérialismes.

Les « modernes » sont fort éloignés du monde platonicien. Et bien plus encore du monde intellectuel et spirituel dans lequel vivaient les Égyptiens de la période pré-dynastique, les Mages chaldéens ou les tenants de Zoroastre.

Sur ces mondes disparus, existent des sources écrites, des traces archéologiques. Il n’est pas impossible de chercher à les comprendre mieux. Des savants scrupuleux y emploient leur vie.

Mais comment la « modernité » peut-elle recevoir ce que les égyptologues ou les assyriologues peuvent extraire de cette mémoire longue ?

La bruyante « modernité » reste muette, silencieuse, coite, sur les questions les plus anciennes, la vie et la mort de l’esprit, la croissance et la dégénérescence de l’âme.

Comment les « modernes », par exemple, se représentent-ils la formation de l’esprit dans le cerveau de l’enfant nouveau-né ?

L’épigenèse, disent-ils, forme progressivement l’esprit humain en connectant entre eux les neurones, en les renforçant ou en les affaiblissant, à l’occasion de milliards d’interactions continuelles avec le monde. C’est un processus matérialiste, épigénétique. Dans cette représentation, il n’y a pas besoin de substance primordiale, d’âme originelle, tapie sous les neurones, descendue du « ciel ». Il y a seulement une succession de connections mi-programmées, mi-contingentes, un mélange de hasards et de déterminismes neurobiologiques, qui finissent par constituer votre esprit ou le mien, celui d’un Mozart ou d’un Socrate.

Dans tous les cas, sans exception, il y a création totalement unique, absolument singulière, d’une « personne », d’une conscience.

Cette vision des choses est largement répandue. Mais ce n’est qu’une théorie ; elle manque de preuves patentes. Il n’existe aucune preuve neurobiologique que l’âme existe, et il n’existe aucune preuve neurobiologique qu’elle n’existe pas.

Résultat : les « modernes », qu’ils soient matérialistes ou animistes, déterministes ou spiritualistes, errent et tâtonnent, aveugles-nés, dans des paysages intellectuels baroques, dévastés, irréconciliables.

C’est pourquoi une prise de recul, un saut en arrière, de quelques siècles, peut permettre une reconsidération du problème.

« Qu’est-ce qui empêche qu’une pensée angélique se glisse dans les puissances raisonnables, bien que nous ne voyions pas comment elle s’y insinue ? »i

Cette phrase d’un fameux penseur de la Renaissance possède aujourd’hui une saveur « surréaliste », au sens moderne du mot. Elle anticipe effectivement l’Ange du bizarre de plus de trois siècles.

Cet ange n’avait pas d’ailes, ce n’était pas un « poulet » emplumé. Edgar Allan Poe explique que la seule fonction de cet « Anche ti Pizarre » était « d’amener ces accidents bizarres qui étonnent continuellement les sceptiques »ii.

L’écrivain ne crut d’abord pas un mot de ce que lui racontait l’Ange. Bien mal lui en prit. Peu après, « rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait l’élite de la cité, je me hâtais pour la saluer d’un de mes saluts les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le moment, complètement aveugle. Avant que j’eusse pu retrouver la vue, la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce que j’étais passé à côté d’elle sans la saluer. » iii

L’Ange s’était vengé.

Les sceptiques abondent. Moins nombreux, ceux qui détectent les subtiles interférences, les infimes signaux venus de mondes trop parallèles.

Que sont ces mondes ? Pour faire in, on pourrait les appeler des « branes ». Mais c’est une métaphore encore trop matérielle, trop physique.

Il y a des conditions pour percevoir ces phénomènes, ces interférences. Il faut être libre, en « vacance ».

Il y a plusieurs genres de vacances propices : le sommeil, l’évanouissement, la mélancolie, la solitude.iv

La maladie moderne par excellence, le chômage, pourrait être considérée comme une autre sorte de vacances encore. Il faudra seulement garantir la paix politique et sociale par un revenu universel garanti. On devra en passer par là, nécessairement, quand les progrès fulgurants de l’Intelligence artificielle priveront les sociétés de la plupart des emplois recensés.

Alors, dans un tel monde, libéré, « en vacances », d’intéressantes rencontres avec le bizarre auront sans aucun doute lieu, et particulièrement, bien malgré eux, pour les sceptiques.

i Marsile Ficin, Théologie platonicienne

iiEdgar Allan Poe. Histoires grotesques et sérieuses, Traduction par Charles Baudelaire. Michel Lévy frères, 1871 (pp. 191-212)

iiiIbid.

iv Ficin ajoute à cette liste l’admiration et la chasteté in Marsile Ficin, Théologie platonicienne

La nouvelle Renaissance mondiale


 

Pythagore et Platon ont attaché leurs noms à la puissance des nombres. Chaque nombre porte une charge symbolique. Les plus simples sont les plus lourds de sens. Ils peuvent être associés par l’imagination aux fonctions supérieures de l’âme.

Le 1, ou « l’unité », symbolise l’intelligence parce que celle-ci s’unifie dans l’intuition ou dans le concept. L’intelligence saisit ce qui fait l’unité de la chose, et par là se révèle elle-même « une ».

Le 2 , ou « dualité », représente la science, parce que celle-ci part d’un principe, pour atteindre une conclusion. Elle va de l’un à l’autre, et engendre ainsi l’idée de dualité.

Le 3, ou « trinité », est le nombre associé à l’opinion. L’opinion va de l’un au deux (ce qui fait trois): elle part d’un seul principe mais elle atteint deux conclusions opposées. L’une semble acceptée, provisoirement « conclue », mais l’autre reste « crainte », toujours possible. L’opinion, par son doute intrinsèque, introduit une ambiguïté ternaire.

Le 4, ou « quaternité », est associé aux sens. La première des quaternités c’est l’idée du corps, qui consiste en quatre angles, selon Platon.

Le 1, le 2, le 3 et le 4 symbolisent le fait que toutes choses se connaissent soit par l’intelligence, soit par la science, soit par l’opinion, soit par les sens.

L’unité, la dualité, la trinité et la quaternité sont « engrammés » dans l’âme.

De ceci, Platon conclut que l’âme est « séparée ».

Elle est « séparée » de la matière et du corps parce qu’elle est composée de quatre nombres inaltérables, éternels, qui lui servent de principes essentiels.

Comment nier l’éternité du 1, du 2, du 3, du 4 ?

Et si l’âme est composée de l’idée du 1, du 2, du 3 et du 4, comment nier son éternité ?

Cette idée vaut ce que ce qu’elle vaut. Au moins on ne peut lui dénier une certaine logique, qui allie raison, imagination, mythe.

Et cette idée ouvre la voie aux « grands récits » platoniciens sur l’âme, sur le monde et sur l’Auteur, qu’il est difficile, même aujourd’hui, de jeter aux poubelles de l’Histoire.

Mais surtout, il faut souligner que cette idée, ainsi que toute la philosophie (pythagoricienne et platonicienne) qui en découle, baigne dans une ombre profonde, dont les sources viennent de temps extrêmement anciens.

Vingt siècles après Platon, Marsile Ficin affirme que la construction de l’imaginaire platonicien n’aurait pas été possible sans l’apport immémorial des devins, des prophètes, des aruspices, des auspices, des astrologues, des Mages, des Sibylles et des Pythies. Il prophétise à son tour: « Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époque. »i

En pleine Renaissance européenne, ce penseur humaniste a voulu renouer avec les mystères de l’Orient et les intuitions foudroyantes, millénaires, de leurs plus grands génies. Heureuse époque, où l’on pouvait croire à la « crase »ii des civilisations.

A l’aube d’un 3ème millénaire que l’on pressent chaotique, nous avons urgemment besoin de bâtir les conditions d’une nouvelle Renaissance, de créer un imaginaire à l’échelle mondiale.

Pour que le monde vive, nous avons besoin d’embrasser, en chacune de nos âmes, tout pays et toute époque.

iCf. Marsile Ficin Théologie platonicienne

iiCrase : Du grec krasis « mélange ». En phonétique, contraction de la dernière syllabe d’un mot avec la première syllabe d’un autre mot. La crase est à distinguer de l’agglutination qui consiste en la réunion d’éléments phonétiques différents en un seul élément morphologique. J’emploie ici le mot « crase » comme une métaphore des transitions spatiales et temporelles entre aires de civilisations.

Un seul univers ou une multitude de multivers ?


 

Les sectateurs les plus engagés de la théorie des super-cordes soutiennent l’existence des multivers. Il y en aurait 10500, disent-ils, si l’on prend en compte tous les univers correspondant à toutes les variétés possibles de Calabi-Yau, chacun voguant dans des branes parallèles.

En réalité il pourrait y en avoir même bien plus encore, – si l’on tient compte des multivers totalement déconnectés, indétectables, improuvables, pures vues de l’esprit, mais qui sont nécessaires pour garantir la cohérence de la super-symétrie définie par les mathématiques des super-cordes.

En revanche, des physiciens plus conservateurs jugent que la théorie des super-cordes ne relève pas de la science mais de la féerie. La théorie des multivers viendrait du délire de chercheurs si épris de la force abstraite des mathématiques, qu’ils les tiennent pour « réelles », alors qu’elles ne sont que des constructions intellectuelles, et n’ont d’autre réalité que mentale.

Platon croyait déjà que les mathématiques possèdent une forme de réalité, emplie de mystère. Mais il croyait aussi qu’il y avait au-delà des mathématiques d’autres mystères, plus profonds encore. Quant à l’hypothèse d’une infinité de mondes parallèles, allègrement postulée par les physiciens des super-cordes, il l’avait aussi considérée par le moyen de l’approche métaphysique, et l’avait invalidée nettement:

« Afin donc que ce monde-ci, sous le rapport de l’unicité, fût semblable au Vivant absolu, pour ce motif, ce n’est ni deux, ni une infinité de mondes qui ont été faits par l’Auteur, mais c’est à titre unique, seul en son genre, que ce monde est venu à l’être, et que dorénavant il sera. »i

 

L’alternative est simple : soit il y a un seul univers (que Platon présente comme « semblable au Vivant absolu »), soit il y a un nombre presque infini de multivers… Quelle est l’hypothèse la plus probable ?

S’il y a un nombre presque infini d’univers, ils sont à 99,9999…% (il faut imaginer ici une suite de milliers de 9, après la virgule) absurdement instables, structurellement délétères – à l’exception d’une poignée d’entre eux.

Et parmi cette poignée, infiniment plus rares encore ceux qui seraient capables d’engendrer les conditions de l’apparition de la pensée humaine.

Or la pensée humaine est apparue. Elle devient donc un facteur à prendre en compte du point de vue de la théorie cosmologique. Son existence même, et son extrême rareté à l’échelle des grands nombres de multivers possibles, sont des indices de la nature exceptionnelle (au plan statistique et au plan conceptuel) de l’univers particulier dans lequel elle a pu émerger.

Son existence et sa rareté ont une signification cosmologique. Et cette signification entre inévitablement en interaction avec la définition du cosmos qu’elle s’efforce de concevoir, – à travers l’application du principe d’Ockham et du principe anthropique.

Le principe d’Ockham stipule qu’il est vain de multiplier les êtres sans nécessité. Il est absurde de les multiplier sans signification. Un seul univers possédant sens et cohérence (du point de vue cosmologique) est préférable à une démultiplication d’univers non viables, absurdes et insensés (toujours du point de vue de la cosmologie).

Selon le principe anthropique, le seul fait de l’existence de l’humanité oblige à affirmer que l’univers qui l’a vu naître est « spécial » et même « unique » (encore du point de vue cosmologique). Parmi les myriades de multivers possibles, qui n’ont aucune signification anthropique, le seul fait que l’univers de l’humanité existe implique un hasard cosmologique incommensurable, – si l’on s’en tient à la théorie des multivers.

Cet hasard « incommensurable », on peut s’en faire une idée approximative. Il peut se mesurer à l’aune de l’improbabilité hallucinante de la « constante cosmologique » indispensable pour que la vie et la pensée humaine soient possibles.

Le hasard tel qu’il se déploie sous les contraintes draconiennes de la cosmologie ne peut produire en général que des univers banals. Or cet univers, le nôtre, n’est pas banal : il doit le principe même de son existence à la précision miraculeusement adéquate d’une constante cosmologique infiniment hasardeuse à mettre en œuvre.

Cet univers est unique, parce qu’il est spécial. Pourquoi si spécial? A cause de l’incroyable et déroutante improbabilité des constantes physiques qui régissent sa structure, et qui sont nécessaires à son existence.

Ces constantes invraisemblablement « fines », que la physique détecte et que la mathématique théorise, rendent possibles l’équilibre des forces cosmiques, l’existence des amas galactiques et la vie même.

La constante cosmologique, telle qu’on peut la déduire par l’observation et le calcul, doit être d’une précision ébouriffante : un 0, suivi d’une virgule, puis de 123 zéros, puis d’une longue série de chiffres. La moindre variation dans cette suite de chiffres rendrait l’univers totalement instable, dès les premiers instants du Big Bang, ou alors le rendrait totalement inapte à la vie.

Les multivers sont, en théorie, en nombre presque infini. Mais un tout petit nombre de multivers seulement sont compatibles avec le principe anthropique.

La totale improbabilité des constantes cosmologiques que requiert la vie implique que l’homme n’avait aucune chance d’apparaître dans l’infinité des multivers possiblement concevables.

Or l’humanité existe dans cet univers, et il est même possible de calculer approximativement la probabilité infime de son existence.

Plus cette probabilité est infime, et plus la probabilité de valider la théorie des multivers devient elle-même infime.

Par contrecoup, l’extrême probabilité de la thèse de l’univers unique, proposée par Platon, se renforce d’autant.

i Timée, 31b

La leçon mathématique et l’aveuglement des modernes


On trouve chez Platon des idées qui stupéfient, abasourdissent…

Marsile Ficin, l’un des premiers « modernes » de la Renaissance, présente cette idée platonicienne : « Tout ce qui agit dans le temps, soit corps, soit âme, reçoit continuellement la puissance d’opérer peu à peu, mais ne la possède jamais absolument tout entière. C’est pourquoi les Platoniciens jugent que l’âme non seulement existe toujours, mais même est toujours engendrée, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’elle puise sa force, elle déploie des formes intrinsèquement différentes et varie continuellement ses désirs et ses lois. »

Comment une telle idée pourrait-elle s’insérer dans le référentiel étriqué des « modernes » contemporains ?

Entre la Renaissance et aujourd’hui, le mot « moderne » a diamétralement changé de sens.

Notre époque, malgré ses progrès, est presque incapable de comprendre et d’intégrer des idées couramment admises par la fine fleur de l’intelligence philosophique du début de la Renaissance. Leçon de relativisme.

L’idée présentée par Ficin est simple. L’âme possède une mobilité intrinsèque, permanente, continuelle. L’idée de mobilité incessante est moderne dans son principe. Mais les modernes aujourd’hui ne connaissent pas « l’âme », ils ne connaissent que la « matière ».

Comment appliquer un principe moderne (la mobilité incessante) à une substance non-moderne ou a-moderne (l’âme) ?

La matière, dit-on souvent, est intrinsèquement mobile. Il suffit d’observer le mouvement infini des quarks, le stridulement suraigu des super-cordes. En reconnaissant cette mobilité, le moderne croit comprendre le secret de toutes choses, de l’infiniment petit aux confins des étoiles.

La matière et la mobilité incarnent ensemble pour la modernité le rôle de la substance et celui de l’âme, tout à la fois. Tout y est « mélange », forme et matière, mobilité et repos. Des catégories anciennes, comme l’âme et le corps, sont désormais confondues, fusionnées. Plus de discrimination, plus de séparation. A la place, simplement du commun, du même.

Mais la matière, le même, le commun, n’épuisent pas le mystère. Le même et le commun s’essoufflent vite, et le mystère court partout.

Prenez le cercle d’Euler. Rien de moderne, rien de matériel dans ce cercle abstrait, cette représentation mathématique enseignée au lycée. Mais, qui parmi les modernes, peut dire pourquoi la droite d’Euler relie l’orthocentre, le centre de gravité, et les deux centres du cercle circonscrit et du cercle d’Euler ?

Les modernes sont incapables de « voir » ces objets de pensée, pourtant peu complexes, et de qualifier leur nature, leur essence.

Pour Platon et Pythagore, c’était le contraire. Les nombres et les figures géométriques leur apparaissaient comme des puissances imaginaires, et même comme des forces divinesi.

La puissance des nombres et des formes mathématiques représentait pour eux le meilleur indice de l’existence du mystère.

Les modernes ne soupçonnent même plus que ce mystère (simplement mathématique) fut jadis physiquement et philosophiquement subodoré, pressenti, et en quelque sorte adoré par ces grands anciens.

C’est une leçon utile, je crois.

i Cf. Timée 31b-32c

La multiplication des Idées


Les mathématiques, l’univers, l’homme, l’intelligence, la volonté, qu’ont-ils en commun ? L’« être ». Ils possèdent différentes formes d’être, spécifiques. La diversité de ces genres d’être explique leurs rôles respectifs.

Pouvant s’appliquer à des objets aussi divers, on voit que le mot être est trop vague, trop flou. L’être s’entend de trop nombreuses manières. C’est sans doute un effet du langage. Malgré l’homonymie, l’être de l’homme n’est pas l’être du nombre pi, et l’être du Cosmos tout entier ne s’identifie pas à l’être de la Sagesse.

Sensible à cette difficulté, Platon a cherché à analyser la variété des êtres possibles. Il a défini cinq genres principaux de l’Être, censés engendrer tous les autres êtres par leurs combinaisons et leurs compositions.i

Les deux premiers genres d’Être sont l’Infini et le Fini. Le troisième genre résulte de leur Mélange. La Cause de ce Mélange représente le quatrième genre. Le cinquième genre est la Discrimination, qui opère à l’inverse du Mélange.

Infini, Fini, Mélange, Cause, Discrimination. On est frappé par le caractère hétérogène de ces cinq genres. On y trouve pêle-mêle, substance et principe, cause et effet, union et séparation. C’est sans doute cette hétérogénéité qui donne une puissance d’engendrement.

Défini par ses cinq genres, l’Être est une catégorie première de l’entendement. Mais il y en a d’autres.

Platon, dans le Sophiste, les énumère toutes ensemble: l’Être, le Même, l’Autre, le Repos, le Mouvement.

L’Être exprime l’essence de chaque chose ; il définit le principe de leur existence.

Le Même fait percevoir qu’un être coïncide avec lui-même, mais qu’il peut aussi ressembler, en partie, à d’autres êtres.

L’Autre atteste que les choses diffèrent entre elles, mais qu’il y a aussi des différences irréductibles au sein de chaque être.

Le Repos rappelle que tout être conserve nécessairement son unité propre pendant un certain temps.

Le Mouvement signifie, à l’inverse, que toute chose résulte aussi d’un passage de la puissance à l’acte.

Cinq genres de l’Être. Cinq catégories de l’entendement. Beautés platoniciennes !

Tout ceci n’est jamais qu’un point de départ. Il faut maintenant se mettre à en déduire tous les possibles, toutes les réalités, toutes les intelligences, toutes les créations, toutes les idées…

Pour commencer, pourquoi ne pas tenter une expérience de pensée ?

Appliquons sans crainte les cinq « catégories » de l’entendement aux cinq « genres » d’être, dans l’espoir de faire apparaître d’étranges objets de pensée, de surprenantes notions.

Que dire de ces alliages : le Mouvement de la Cause ; le Même Mélange, l’Autre de la Fin, le Repos de la Discrimination, l’Être du Sans-Fin.

Ou encore : l’Être du Mélange, le Repos de l’Infini, l’Autre de la Cause, le Mouvement du Fini, le Même Discriminé.

Il y a bien d’autres combinaisons possibles, artificielles ou heuristiques. Le principe général est qu’une abstraction appliquée à une abstraction engendre une idée, et que cette idée peut faire sens, à qui veut l’entendre, semble-t-il.

On pourrait aussi essayer d’appliquer les genres aux catégories. D’autres idées-chimères surgissent alors: l’Infini de l’Autre, le Fini du Même, le Mélange de l’Être, la Cause du Repos, la Discrimination du Mouvement.

Qu’est-ce que ces jeux de langage enseignent ? Que les genres et les catégories sont comme des briques et du ciment. Genres et catégories, assemblés selon diverses manières, peuvent produire des masures ou des cathédrales, des havres ou des nuages, des gouffres ou des amers, des geôles ou des écoles, des vents ou des montagnes, du piment ou de l’encens.

Ce sont là autant de métaphores, matérielles, ou impalpables, de la puissance des idées platoniciennes, de leurs miroitements, de leurs promesses d’horizons.

i Cf. Philèbe

L’horreur et la raison


 

Le prophète Daniel parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie fait référence aux « savants », et par là possède une saveur gnostique. Ce n’est pas seulement de savoir dont il est question, mais de justice, d’une connaissance moins humaine que divine. Comment l’atteindre? Comment accéder à ces haut parages?

Ils sont nombreux ceux qui doutent de leur propre divinité, ceux qui n’ont jamais tourné leur regard vers la splendeur de l’intelligence. Ils sont plus nombreux encore ceux qui préfèrent la brume des sens, l’épaisseur des corps, à l’acuité de l’âme.

Comment arriveraient-ils à la connaissance et à la justice dont parle Daniel ?

Platon, qui n’est pas prophète, mais non moins voyant, conseille de méditer sans cesse sur la mort.

« De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. »i

Le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire la ciguë.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée aussi peu moderne que possible: « Nous sommes des êtres divins ». Comment peut-on affirmer une telle chose? « Parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. »ii

Cet espoir immense, sans raison, se base, – c’est un paradoxe –, sur la seule activité de la raison.

Marsile Ficin livre cette explication:

« L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. »iii

Ces idées déraisonnables ont été partagées par des penseurs aussi divers que Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Ils ont fait école, leurs disciples ont proliféré : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus…

Sur un plan philosophique, l’argument de Socrate paraît avoir une certaine portée. La raison dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

Si l’on décide d’ignorer le point de vue socratique, résolument optimiste, l’horreur absolue ressemblerait donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable de tirer d’elle les hypothèses les plus folles, les plus absurdes.

iPhédon, 66 e

ii M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI

iiiIbid

Les parfums de l’Un


Alain Badiou détermine qu’il existait quatre « discours » sur l’Un – au 1er siècle de notre ère. Il y avait le discours du Juif, celui du Grec et celui du chrétien. Badiou y ajoute un quatrième discours, « qu’on pourrait appeler mystique »i.

Qu’est-ce que le discours juif ? C’est celui du prophète, qui réquisitionne les signes. C’est « un discours de l’exception, car le signe prophétique, le miracle, l’élection désignent la transcendance comme au-delà de la totalité naturelle »ii.

Qu’est-ce que le discours grec ? C’est celui du sage, en tant qu’il s’approprie « l’ordre fixe du monde », et qu’il apparie le logos à l’être. C’est un « discours cosmique » qui dispose le sujet dans « la raison d’une totalité naturelle »iii.

Ces deux discours semblent s’opposer. « Le discours grec argue de l’ordre cosmique pour s’y ajuster, tandis que le discours juif argue de l’exception à cet ordre pour faire signe de la transcendance divine. »iv

Mais en réalité, ils sont « les deux faces d’une même figure de maîtrise ». C’est cela « l’idée profonde » de Paul, interprété par Badiou. « Aux yeux du juif Paul, la faiblesse du discours juif est que sa logique du signe exceptionnel ne vaut que pour la totalité cosmique grecque. Le Juif est en exception du Grec. Il en résulte premièrement qu’aucun des deux discours ne peut être universel, puisque chacun suppose la persistance de l’autre. Et deuxièmement, que les deux discours ont en commun de supposer que nous est donnée dans l’univers la clé du salut, soit par la maîtrise directe de la totalité (sagesse grecque), soit par la maîtrise de la tradition littérale et du déchiffrement des signes (ritualisme et prophétisme juifs). »v

Ni le discours grec, ni le discours juif ne sont « universels ». L’un est réservé aux «sages», l’autre aux «élus». Or le projet de Paul est de « montrer qu’une logique universelle du salut ne peut s’accommoder d’aucune loi, ni celle qui lie la pensée au cosmos, ni celle qui règle les effets d’une exceptionnelle élection. Il est impossible que le point de départ soit le Tout, mais tout aussi impossible qu’il soit une exception au Tout. Ni la totalité ni le signe ne peuvent convenir. Il faut partir de l’événement comme tel, lequel est acosmique et illégal, ne s’intégrant à aucune totalité et n’étant signe de rien. »vi

Paul tranche. Il part seulement de l’événement, unique, improbable, inouï, incroyable, jamais vu. Cet événement sans hier et sans pair, n’a aucun rapport avec la loi, et aucun rapport avec la sagesse. Ce qu’il introduit dans le monde est absolument nouveau.

Paul casse les discours, le séculaire et le millénaire. « Aussi est-il écrit : « Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. » Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle ? (…) Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et les plus méprisées, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont. » (Cor. 1, 1, 17sq.)

On ne peut nier que ces paroles soient révolutionnaires, « scandaleuses » pour les uns, « folles » pour les autres, indubitablement subversives.

Et puis il y a le quatrième discours, mystique. De celui-là on peut à peine dire que c’est un discours. L’allusion, chez Paul, est brève comme l’éclair, voilée, lapidaire : « Je connais un homme (…) qui entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer. » (Cor. 2, 12)

L’ineffable est cousin de l’inaudible.

Plutarque rapporte qu’il y avait en Crète une statue de Zeus sans oreilles. « Il ne sied point en effet au souverain Seigneur de toutes choses d’apprendre quoi que ce soit d’aucun homme », explique l’historien grec.

L’Un n’a pas d’oreilles pour les hommes. Aurait-il des yeux, une langue, un nez ?

Badiou apporte quatre réponses à cette question. Deux d’entre elles ne sont pas universelles. La troisième l’est, parce qu’elle inclut entre autres les fous, les faibles, les vils et les méprisés.

De la quatrième on ne peut rien dire.

Un point de vue spécial consisterait à les rendre compatibles, à raccorder ensemble ces opinions spécifiques, en retrouvant leur possible cohérence cachée. Ce point de vue serait le point de vue de l’Un, lui-même.

Comment représenter cette vue Unique ?

On peut changer de métaphore, passer de la vue à l’odorat. Des couleurs aux fragrances. De la contemplation à la respiration.

Les effluves subtiles des arômes divins, le parfum sacré élaboré par les prêtres égyptiens en donne une idée.

Ce parfum, appelé Kyphi, était composé de seize substances : miel, vin, raisins secs, souchet, résine, myrrhe, bois de rose, séséli, lentisque, bitume, jonc odorant, patience, petit et grand genévrier, cardamone, calame.

Il y avait d’autres recettes, que l’on trouve chez Galien, chez Dioscoride, dans le texte d’Edfou ou dans le texte de Philae.

Effluves. Effluences. Émanations. Exhalaisons. Il faut se laisser prendre par l’inspiration, porter par la respiration.

« Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise. » vii

Mystique – des fleurs passées, et des fruits à venir.

iAlain Badiou. Saint Paul. La fondation de l’universalisme..PUF , 2014

iiIbid.

iiiIbid.

ivIbid.

vIbid.

viIbid.

viiCharles Baudelaire. Le parfum in Les Fleurs du mal.

Le Messie égyptien


 

Des chaînes humaines transmettent les savoir acquis au-delà des âges. De l’une à l’autre, on remonte toujours plus haut, aussi loin que possible, comme le saumon le torrent.

Grâce à Clément d’Alexandrie, au 2ème siècle, on a sauvé de l’oubli vingt-deux fragments d’Héraclite (les fragments 14 à 36 selon la numérotation de Diels-Kranz), sur un total de cent trente-huit.

« Rôdeurs dans la nuit, les Mages, les prêtres de Bakkhos, les prêtresses des pressoirs, les trafiquants de mystères pratiqués parmi les hommes. » (Fragment 14)

Quelques mots, et un monde apparaît.

La nuit, la Magie, les bacchantes, les lènes, les mystes, et bien sûr le dieu Bakkhos.

Le fragment N°15 décrit l’une de ces cérémonies mystérieuses et nocturnes: « Car si ce n’était pas en l’honneur de Dionysos qu’ils faisaient une procession et chantaient le honteux hymne phallique, ils agiraient de la manière la plus éhontée. Mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire. »

Héraclite semble réservé à l’égard des délires bacchiques et des hommage orgiaques au phallus.

Il voit un lien entre la folie, le délire, Hadès et Dionysos.

Bacchus est associé à l’ivresse. On a en mémoire des Bacchus rubiconds, faisant bombance sous la treille.

Bacchus, nom latin du dieu grec Bakkhos, est aussi Dionysos, qu’Héraclite assimile à Hadès, Dieu des Enfers, Dieu des morts.

Dionysos était aussi étroitement associé à Osiris, selon Hérodote au 5ème siècle av. J.-C. Plutarque est aller étudier la question sur place, 600 ans plus tard, et il rapporte que les prêtres égyptiens donnent au Nil le nom d’Osiris, et à la mer, celui de Typhon. Osiris est le principe de l’humide, de la génération, ce qui est compatible avec le culte phallique. Typhon est le principe du sec et du brûlant, et par métonymie du désert et de la mer. Et Typhon est aussi l’autre nom de Seth, le frère assassin d’Osiris, qu’il a découpé en morceaux.

On voit là que les noms des dieux circulent entre des sphères de sens éloignées.

On en induit qu’ils peuvent aussi s’interpréter comme les dénominations de concepts abstraits.

Plutarque, qui cite dans son livre Isis et Osiris des références venant d’un horizon plus oriental encore, comme Zoroastre, Ormuzd, Ariman ou Mitra, témoigne de ce mécanisme d’abstraction anagogique, que les antiques religions avestique et védique pratiquaient abondamment.

Zoroastre en avait été l’initiateur. Dans le zoroastrisme, les noms des dieux incarnent des idées, des abstractions. Les Grecs furent en la matière les élèves des Chaldéens et des anciens Perses. Plutarque condense plusieurs siècles de pensée grecque, d’une manière qui évoque les couples de principes zoroastriens: « Anaxagore appelle Intelligence le principe du bien, et celui du mal, Infini. Aristote nomme le premier la forme, et l’autre, la privationi. Platon qui souvent s’exprime comme d’une manière enveloppée et voilée, donne à ces deux principes contraires, à l’un le nom de « toujours le même » et à l’autre, celui de « tantôt l’un, tantôt l’autre »ii. »

Plutarque n’est pas dupe des mythes grecs, égyptiens ou perses. Il sait qu’ils recouvrent des vérités abstraites, et peut-être plus universelles. Mais il lui faut se contenter d’allusions de ce genre : « Dans leurs hymnes sacrés en l’honneur d’Osiris, les Égyptiens évoquent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ». »

Quant à Typhon, déicide et fratricide, Hermès l’émascula, et prit ses nerfs pour en faire les cordes de sa lyre. Mythe ou abstraction ?

Plutarque se sert, méthode ancienne, de l’étymologie (réelle ou imaginée) pour faire passer ses idées : « Quant au nom d’Osiris, il provient de l’association de deux mots : ὄσιοϛ, saint et ἱερός, sacré. Il y a en effet un rapport commun entre les choses qui se trouvent au Ciel et celles qui sont dans l’Hadès. Les anciens appelaient saintes les premières, et sacrées les secondes. »iii

Osiris, dans son nom même, osios-hiéros, unit le Ciel et l’Enfer, il conjoint le saint et le sacré.

Le sacré, c’est ce qui est séparé.

Le saint, c’est ce qui unit.

Osiris conjoint le séparé à ce qui est uni.

Osiris, vainqueur de la mort, unit les mondes les plus séparés qui soient. Il représente la figure du Sauveur, – en hébreu le « Messie ».

Si l’on tient compte de l’antériorité, le Messie hébreu et le Christ chrétien sont des figures tardives d’Osiris.

Osiris, métaphore christique, par anticipation ? Ou le Christ, lointaine réminiscence osirienne ?

Ou encore participation commune à un fonds commun, immémorial ?

Mystère

iAristote, Metaph. 1,5 ; 1,7-8

iiPlaton. Timée 35a

iiiPlutarque, Isis et Osiris.

Djihad, décapitation et castration.


Quel post-moderne peut encore comprendre les passions religieuses des sociétés ? Depuis que la philosophie occidentale a décrété la mort de la métaphysique, elle s’est mise hors d’état de penser l’état du monde réel.

Elle s’est mise de facto dans l’incapacité de penser un monde où l’on fait au nom des Dieux des guerres interminables et sans merci, un monde où des sectes religieuses égorgent les hommes, réduisent les femmes à l’esclavage et enrôlent les enfants pour en faire des assassins.

La philosophie se trouve incapable de contribuer à la bataille intellectuelle, théologico-politique contre le fanatisme.

Elle a déserté le combat sans avoir même tenté de combattre. Persuadée de ses démonstrations, elle s’est convaincue que la raison n’a rien à dire à propos de la foi, ni légitimité pour s’exprimer à ce sujet. Son scepticisme et son pyrrhonisme tranchent singulièrement avec l’assurance des ennemis de la raison

Les fanatismes se sont déchaînés. Aucune police de la pensée n’est en mesure de les arrêter. La critique philosophique a par avance reconnu son incapacité à dire quoi que ce soit de raisonnable sur la croyance, et son impensé.

Dans ce désert philosophique, il reste la voie anthropologique. Elle incite à revisiter les anciennes croyances religieuses, à la recherche d’un lien possible entre ce que les peuples vivant dans les vallées de l’Indus ou du Nil, du Tigre ou du Jourdain, croyaient il y a trente ou cinquante siècles, et ce que d’autres peuples croient aujourd’hui, dans ces mêmes régions.

Ces croyances mystifient les philosophes et les rationalistes, les politiques et les journalistes, comme celles qui font de la mort et de la haine les compagnes quotidiennes de millions de personnes, à deux heures d’avion de la modernité  repue, sceptique et assoupie.

Comment ne pas voir, par exemple, le lien anthropologique entre la castration volontaire des prêtres de Cybèle, les dogmes de la religion d’Osiris, et la foi des fanatiques djihadistes, leur goût de la décapitation et de l’égorgement ?

La castration fait partie des constantes anthropologiques, traduites au long des âges en figures religieuses, pérennes. Dans son lien avec l’« enthousiasme », la castration projette sa dé-liaison radicale avec le sens commun, et affiche son lien paradoxal et malsain avec le divin.

Pendant le « jour du sang », les prêtres d’Atys et Cybèle s’émasculent volontairement et jettent leurs organes virils au pied de la statue de Cybèle. Des néophytes et des initiés, pris de folie divine, tombent dans la fureur de l’ « enthousiasme », et les imitent, s’émasculant à leur tour.

Quelle est la nature de cet « enthousiasme » ? Que nous dit-il sur la raison et la déraison humaine ?

Jamblique écrit à ce propos : « Il faut rechercher les causes de la folie divine ; ce sont des lumières qui proviennent des dieux, les souffles envoyés par eux, leur pouvoir total qui s’empare de nous, bannit complètement notre conscience et notre mouvement propres, et émet des discours, mais non avec la pensée claire de ceux qui parlent ; au contraire, c’est quand ils les « profèrent d’une bouche délirante »i et sont tout service pour se plier à l’unique activité de qui les possède. Tel est l’enthousiasme. »ii

Cette description de la « folie divine », de l’« enthousiasme », par un contemporain de ces scènes orgiaques, de ces visions de démesure religieuse, me frappe par son empathie. Jamblique évoque ce « pouvoir total qui s’empare de nous » et « bannit notre conscience » comme s’il avait éprouvé lui-même ce sentiment.

On peut faire l’hypothèse que cette folie et ce délire sont structurellement et anthropologiquement analogues à la folie et au délire fanatique qui occupent depuis quelque temps la scène médiatique et le monde aujourd’hui.

Face à la folie, il y a la sagesse. Jamblique évoque dans le même texte le maître de la sagesse, Osiris. « L’esprit démiurgique, maître de la vérité et de la sagesse, quand il vient dans le devenir et amène à la lumière la force invisible des paroles cachées, se nomme Amoun en égyptien, mais quand il exécute infailliblement et artistement en toute vérité chaque chose, on l’appelle Ptah (nom que les Grecs traduisent Héphaistos, en ne l’appliquant qu’à son activité d’artisan) ; en tant que producteur des biens, on l’appelle Osiris. »iii

Quel lien entre Osiris et la castration ?

Plutarque rapporte avec de nombreux détails le mythe d’Osiris et d’Isis. Il ne manque pas d’établir un lien direct entre la religion grecque et l’ancienne religion égyptienne. « Le nom propre de Zeus est Amoun [dérivant de la racine amn, être caché], mot altéré en Ammon. Manéthon le Sébennyte croit que ce terme veut dire chose cachée, action de cacher ».

C’est affirmer un lien entre Zeus, Amoun/Ammon, Ptah et Osiris.

Mais le plus intéressant est sa narration du mythe osirien.

On se rappelle que Seth (reconnu par les Grecs comme étant Typhon), frère d’Osirisiv, le met à mort, et découpe son cadavre en morceaux. Isis part à la recherche des membres d’Osiris éparpillés dans toute l’Égypte. Plutarque précise: « La seule partie du corps d’Osiris qu’Isis ne parvint pas à trouver ce fut le membre viril. Aussitôt arraché, Typhon (Seth) en effet l’avait jeté dans le fleuve, et le lépidote, le pagre et l’oxyrrinque l’avaient mangé : de là l’horreur sacrée qu’inspirent ces poissons. Pour remplacer ce membre, Isis en fit une imitation et la Déesse consacre ainsi le Phallos dont aujourd’hui encore les Égyptiens célèbrent la fête. » (Plutarque, Isis et Osiris)

Un peu plus tard, Seth-Typhon décapite Isis. Il semble qu’il y ait là un lien, au moins métonymique, entre le meurtre d’Osiris, l’arrachement de son membre viril par Seth, et la décapitation de la déesse Isis par le même. Un acharnement à la déchirure, à la section, à la coupure.

Seth-Typhon ne s’en tira pas si bien. Le Livre des morts raconte qu’Horus l’émascula à son tour, puis l’écorchav. Plutarque rapporte également que Hermès, inventeur de la musique, prit les nerfs de Seth pour en faire les cordes de sa lyre.

On le voit bien : décapitation, émasculation, démembrement sont des figures anciennes, toujours réactivées. Ce sont des signaux d’une forme de constance anthropologique. S’appliquant aux dieux anciens, mais aussi aux hommes d’aujourd’hui, la réduction du corps à ses parties, l’ablation de « tout ce qui dépasse » est une figure de l’humain réduit à l’inhumain.

Dans ce contexte, et de façon structurellement comparable, l’avalement du pénis divin par le poisson du Nil est aussi une figure vouée à la réinterprétation continue, et à sa transformation métaphorique.

Le prophète Jonas, יוֹנָה (yônah) en hébreu, fut également avalé par un poisson, comme avant lui le pénis d’Osiris. De même qu’Osiris ressuscita, Jonas fut recraché par le poisson trois jours après. Les Chrétiens ont également vu dans Jonas une préfiguration du Christ ressuscité trois jours après son ensevelissement.

Le ventre du poisson fait figure de tombeau provisoire, d’où il est toujours possible pour les dieux dévorés et les prophètes avalés de ressusciter.

La décapitation, le démembrement, la castration, armes de guerre psychologique, font partie de l’attirail anthropologique depuis des millénaires. La résurrection, la métamorphose et le salut aussi. Pour les Égyptiens, tout un chacun a vocation à devenir Osiris N., jadis démembré, castré, ressuscité, cet Osiris que, dans leurs hymnes sacrés, les Égyptiens appellent « Celui qui se cache dans les bras du Soleil ».

La modernité occidentale, oublieuse des racines de son propre monde, coupée de son héritage, vidée de ses mythes fondateurs, désormais sans Récit, se trouve brutalement confrontée à leur réémergence inattendue dans le cadre d’une barbarie qu’elle n’est plus en mesure d’analyser, et encore moins de comprendre.

i Héraclite DK. fr. 92

ii Jamblique, Les mystères d’Égypte, III, 8

iii Ibid. VIII, 3

iv Plutarque note que « les Égyptiens prétendent que Hermès naquit avec un bras plus court que l’autre, que Seth-Typhon était roux, qu’Horus était blanc et qu’Osiris était noir. » Voilà pourquoi « Osiris est un Dieu noir » devint l’un des secrets de l’arcane. S’agissait-il de qualifier par des couleurs symboliques des différences races qui peuplaient la vallée du Nil ? Notons que le rouge, le blanc et le noir sont aujourd’hui encore les couleurs du drapeau égyptien, et du drapeau syrien. Persistance des symboles.

v Cf. Ch. 17, 30, 112-113

La religion immanente de l’humanité


Les prières du Zend-Avesta sont adressées aux Gâthâs, qui ne sont en réalité que des divinités intermédiaires. Le Yasna dit à leur sujet: « Tous les mondes, les corps, les os, les forces vitales, les formes, les forces, la conscience, l’âme, la Phravaṣi, nous les offrons et présentons aux Gâthâs, saints, seigneurs du temps, purs ; aux Gâthâs qui sont pour nous des soutiens, des protecteurs, une nourriture de l’esprit. »i

Il ne faut pas perdre de vue que le Zend-Avesta révère avant tout un Seigneur des seigneurs, un Dieu unique, qui règne fort au-dessus des Gâthâs. Le nom de ce Dieu est Ahura Mazda, appelé également, en pehlevi, ou moyen persan, Ormuzd.

En avestique qui est la langue iranienne ancienne, Ahura signifie « seigneur ». Mazda signifie « grandement savant ». L’éminent Burnouf décompose le mot mazda en maz – dâ. Maz est un superlatif, et signifie « connaître ». En persan moderne, dânâ signifie « savant ». Il y a aussi un équivalent en sanskrit : « mêdhas ».

Lorsqu’il est interrogé par Zoroastre sur le sens de son Nom (un peu comme le fera, quatre ou cinq siècles plus tard, Moïse sur la montagne, face à YHVH), Ahura Mazda déclare dans le premier Yast: « Mon nom est le souverain, mon nom est le grand savant ». Tout se passe comme si toute la sagesse, toute la connaissance résidait dans le Nom de Dieu.

Les adeptes du Zend Avesta appellent également Ahura Mazda d’un autre nom, Spenta Mainyu, soit mot à mot : « le Saint Esprit ».

La question des noms de Dieu est fort importante, par ses implications. C’est pourquoi Zoroastre ne s’en tient pas à cette réponse et continue d’interroger Ahura Mazda. Il le presse de révéler ce qu’il y a de plus puissant, de plus efficace contre les démons, rangé sous la bannière de l’Esprit du Mal, Aṅra Mainyu (en pehlevi : Ahriman).

Ahura Mazda répond que ce sont les noms qu’il porte.

« Mon nom est Celui qu’il faut interroger ; je m’appelle en deuxième lieu le Chef des troupeaux ; le Propagateur de la loi ; la Pureté excellente ; le Bien d’origine pure ; l’intelligence ; Celui qui comprend ; le Sage ; l’Accroissement ; Celui qui s’accroît ; le Seigneur ; Celui qui est le plus utile ; Celui qui est sans souffrance ; Celui qui est solide ; Celui qui compte les mérites ; Celui qui observe tout ; l’Auxiliateur ; le Créateur ; l’Omniscient (le Mazdâ) (…).

Retiens et prononce ces noms jour et nuit. Je suis le Protecteur, le Créateur, le Sustentateur, le Savant, l’Être céleste très-saint. Mon nom est l’Auxiliaire, le Prêtre, le Seigneur ; je m’appelle Celui qui voit beaucoup, Celui qui voit au loin. Je m’appelle le Surveillant, le Créateur, le Protecteur, le Connaisseur. Je m’appelle Celui qui accroît ; je m’appelle le Dominateur, Celui qu’on ne doit pas tromper, celui qui n’est pas trompé ; je m’appelle le Fort, le Pur, le Grand ; je m’appelle Celui qui possède la bonne science.

Celui qui retient et prononce ces noms échappera aux attaques des démons. »ii

On note au passage l’analogie évidente de ces lignes avec des textes comparables, mais beaucoup plus tardifs, du judaïsme, et plus tardifs encore de l’islam.

L’Avesta possède tous les caractères d’une religion révélée. Tout d’abord, c’est Dieu (Ahura Mazda) qui s’est lui-même initialement révélé aux Mazdéens. Ensuite, l’Avesta se réfère à un grand prophète, Zoroastre, qui se targue d’avoir servi d’intermédiaire entre Dieu et l’homme, et qui a été le grand réformateur du mazdéisme. Les travaux scientifiques les plus récents attestent que Zoroastre vécut antérieurement à Abraham, entre 1400 et 1100 av. J.-C.. Il fut le prophète qui transforma le dualisme initial du mazdéisme et la multiplicité des divers gâthâs en un monisme absolument transcendantal, après en avoir discuté directement avec Ahura Mazda, tel un Moïse avestique, – plusieurs siècles avant le Moïse hébreu.

Je tire de ces faits établis la conjecture suivante.

De deux choses l’une :

Ou bien ce « monde d’en-haut », ce monde du divin, dont on tente, dans la longue histoire des idées religieuses, de cerner les variations, les analogies et les anagogies, les ressemblances et les échos, n’existe tout simplement pas. Le monde est vide, il n’y a aucun Dieu, et ce sont les matérialistes qui ont raison à 100%. Alors les guerres de religion, les sacrifices, les martyrs, les passions de la croyance, et tout le sang répandu aujourd’hui, hier et demain, sont autant de facettes d’une sinistre farce jouée par des crapules ou des politiques machiavéliques aux dépens de l’insondable naïveté des peuples, victimes de leur crédulité et de leur superstition.

Cette farce est continuellement développée et réécrite au long des millénaires par des illuminés, des fous, ou bien des cyniques et des criminels de guerre, tous contribuant à faire de cette terre un lieu sans sens, sans passé et sans avenir. Dans cette vision, le monde serait condamné à l’auto-destruction, au suicide moral et à la violence absolue, aussitôt que la supercherie éventée enfin.

Ou bien le « monde d’en-haut » existe en effet, d’une manière ou d’une autre, mais il échappe à notre perception, à notre compréhension et à notre intellection. C’est le Mystère. Dans cette hypothèse, il y a de bonnes chances que les religions apparues depuis l’aube des temps, comme le shamanisme, le Véda, l’Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, la magie chaldaïque, l’ancienne religion égyptienne, l’orphisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam, loin de pouvoir revendiquer une singularité élective, soient autant d’instances de diverses perceptions et intuitions du divin par l’homme, autant de témoignages de la pluralité des approches possibles du Mystère.

Dans cette interprétation, plus distanciée et non ethnocentrée du fait religieux, chaque religion représente une manière spéciale de concrétiser une particulière émanation divine, plus ou moins adaptée à l’époque et aux peuples qui en font réception.

Il serait alors vain de hiérarchiser les religions entre elles. Il serait plus productif, du point de vue prospectif notamment, de s’interroger sur les relations systémiques entre une époque donnée et la manière dont le fait religieux s’inscrit à ce moment de l’histoire dans le tissu social, culturel, politique, économique.

Ajoutons que l’état général du monde laisse à penser qu’aucune des religions citées plus haut n’est aujourd’hui en mesure de réclamer le monopole de la vérité sur les difficiles questions qu’elles prétendent trancher à leur avantage.

Dans cette hypothèse de l’existence d’un « monde d’en-haut », inaccessible à la raison humaine, et d’un point de vue anthropologique, tout se passe comme si quelque chose de très important mais de parfaitement incompréhensible se jouait depuis des millénaires au sein de l’humanité, avec la complicité active du divin.

Il faudrait faire l’hypothèse que se joue depuis l’aube de l’humanité une sorte de « grand jeu » cosmique, sidéral, dont le sens et la finalité nous échappe manifestement, mais auquel les hommes sont invités à prendre part, dans la mesure de leurs faibles moyens.

L’humanité est composée de générations qui transitent fugacement sur la terre comme des insectes dans la lumière, un soir d’été. Il est donc fort probable que ces générations successives ne peuvent qu’appréhender de manière déficiente, l’indicible enjeu de cet arrangement super-naturel.

Mais il est possible de supputer que les successives générations humaines peuvent de temps à autre engendrer en leur sein des esprits capables de percevoir intuitivement, « imaginalement » comme dirait Corbin, l’enjeu grandiose de cette partie divine.

Tout ce que nous pouvons faire dans une époque comme la notre, et c’est déjà beaucoup, c’est de refuser de nous laisser prendre dans la nasse des idées reçues, refuser les sectarismes, les dogmatismes, les prisons de la pensée et de l’imagination. Nous pouvons activement contribuer à l’édification lente, fragile et provisoire de la religion immanente de l’humanité entière.

iYasna, ch. 54

iiCité par Abel Hovelacque, Avesta, Zoroastre et le mazdéisme. Paris, 1880.

Un Dieu néant, indifférent ou très bas.


Dans un essai publié en 1973, Jacques Lacarrière s’en est pris violemment au christianisme, celui des premiers siècles, et celui de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »i

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit pour Lacarrière de faire l’éloge appuyé du gnosticisme, par contraste. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens », explique-t-il.

En prenant fait et cause pour les gnostiques, il se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et adopte avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »ii

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire aurait été idéal pour générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, qui est dès l’origine entièrement voué au mal.

Tous les signes sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, symboles du mal et du malheur dans la Bible juive, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde », et ils en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques, énumérées par Épiphane, sont fort diverses. Il y a les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Lacarrière est fasciné par les gnostiques, mais il avoue aussi avoir beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec leurs musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), leurs danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, selon Lacarrière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en clamant la nécessité d’un « nouveau gnosticisme ». Le gnostique d’aujourd’hui doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent de près d’un demi-siècle, mais elles sont certainement datées. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu de sa signification. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, dans l’ancienne Palmyre, sur les rives du Bosphore et sur celles du golfe de Syrte, et dans tant d’autres lieux, on a fait couler le sang.

Des fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à la racine occupent désormais la une des médias.

Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes résolus, méprisant la vie, celle des autres comme la leur ?

La radicalité des gnostiques jadis, la guerre qu’ils avaient entreprise contre les païens, les juifs et les chrétiens du début de notre ère, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du monde occidental, le monde des démocraties et de leurs alliés.

L’histoire est à l’affût, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne désormais autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Et Dieu dans tout ça?

«La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. » écrit Marguerite Yourcenar dans l’Œuvre au noir.

Le sang coule, dans l’indifférence de Dieu.

Mais quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu Unique? Le Dieu du djihad ? Le Dieu « universel », « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes?

Le cœur bat, la sève et le sang coulent. Dieu se tait. Pourquoi ?

Il se peut que cette indifférence vienne de ce qu’il n’existe pas.

Il se peut aussi que Dieu étant immuable, son indifférence en découle, comme le propose Yourcenar.

Il y a une troisième possibilité. Sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Il est possible qu’il parle très bas, qu’il murmure, comme un zéphyr peu sûr. Pour percevoir et entendre, il faut être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Alors un Dieu néant, indifférent ou très bas ?

i Jacques Lacarrière, Les gnostiques. 1973

iiIbid.

L’Esprit souffle sur les ténèbres


 

Mille ans avant Abraham, et douze ou quinze siècles avant les rédacteurs de la Genèse, Sanchoniaton s’écria : « L’Esprit souffle sur les ténèbres ».

Les Phéniciens, peuple concret, marchand et voyageur, ont inventé l’alphabet, mais ils n’ont laissé presque aucune trace écrite. Le seul monument écrit qu’ils aient légué est un fragment attribué à Sanchoniaton, prêtre de Tyr, selon Philon de Byblos. Sanchoniaton a vécu avant la guerre de Troie, plus de 2000 ans avant J.-C.

Le nom Sanchoniaton, selon Ernest Renan, vient du mot grec Σαγχων, « qui habite ». En copte ancien Koniath signifie « demeure sainte », ou « endroit où sont déposés les archives ». Sanchoniaton signifierait donc « celui qui habite avec le collège saint », ou encore « l’archiviste »…

Le fragment de Sanchoniaton est précieux, parce qu’il est l’un des rares témoignages qui nous restent d’une époque fabuleuse, où des esprits ont pu converger, malgré de rudes différences de culture et de langue, autour d’idées fortes.

En ces temps-là, le Véda, l’Avesta, la Genèse, les théogonies d’Hésiode et celle de Sanchoniaton pouvaient apparaître comme des phases différentes et complémentaires d’une même histoire, et non comme des revendications séparées de peuples recherchant pour eux-mêmes une prééminence originaire.

Le « feu sacré » était révéré chez les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Perses.  L’idée du Dieu Unique était présente chez les Hébreux, mais aussi dans la religion orphique, dans le mazdéisme, dans la religion de la magie chaldaïque, et plus originairement, avait été célébrée dans le Veda et dans le Zend Avesta, plus d’un millénaire avant qu’Abraham ait quitté Ur.

Selon les recherches les plus récentes sur le terrain archéologique, le monothéisme ne se serait installé en Israël que vers la fin de la période monarchique, au 8ème siècle av. J.-C.

Chez Homère, qui vivait au 8ème siècle av. J.-C., plus de mille ans après Sanchoniaton, on retrouve des réminiscences de l’intuition universaliste du prêtre de Tyr. Les dieux abondent dans l’œuvre homérique, mais leur pluralité n’est qu’une apparence. Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que le Ciel et la Terre sont liés, et reliés. L’humain et le divin se confondent. Les hommes sont des descendants des dieux, et les héros sont faits de leur étoffe.

Il y a d’autres traces de la mémoire longue de cette région du monde. Sous Ptolémée Philadelphe, Manéthou, un prêtre de Sébennytus, a compilé l’histoire des trente et une dynasties égyptiennes, de Ménès à Alexandre, et fait remonter leur origine à 3630 av. J.-C. Champollion, d’après les indications recueillies dans les tombes de Thèbes, fait remonter à l’année 3285 av. J.-C. l’institution du calendrier égyptien de 365 jours. On peut estimer que les connaissances astronomiques de cette antique époque étaient donc déjà fort supérieures à celles des peuples nomades qui comptaient encore par mois lunaires.

Le phénicien de Tyr, Sanchoniaton, vivait il y a quatre mille ans. Il a laissé en héritage, pour les siècles, un fragment décalé, renversant par avance quelques idées reçues, à propos du dieu Thôt, qui sera identifié bien plus tard à Hermès, Mercure, Idrîs et Henoch. Sanchoniaton l’appelle pour sa part Taut, et livre cette description succincte: « Taut excite au combat les Elohim, compagnons de El, en leur chantant des hymnes guerriers. »

Sanchoniaton affirme aussi que Taut était fils de Misor, autrement dit Misr ou Misraïm, terme qui dénommait les colonies égyptiennes de la Mer noire, dont la principale fut Colchis.

Moreau de Jonnès explique que Taut (ou Thôt) a reçu le nom de Mercure, Her-Koure, le Seigneur des Koures. « Ce nom dérive de Kour, le soleil. Les Courètes et les Coraïxites habitaient la Colchide. Le fleuve Kour, Dioscurias, le Gouriel rappellent cette dénomination générique. Her-Koure fut le Dieu des trafiquants et des navigateurs (emblème du poisson), ancêtres des phéniciens. Les Corybantes (Kouronbant) étaient selon Strabon originaires de la Colchide. »

En la Colchide, située sur la côte de la mer Noire, aujourd’hui appelée Abkhazie, et arrachée depuis peu à la Géorgie, fleurissent aujourd’hui les magnifiques villas des oligarques russes et des silovniki du FSB…

Eusèbe de Césarée rapporte que le début du Sanchoniaton a été traduit ainsi par Philon: « Il y avait au commencement du monde un air ténébreux et l’Esprit – ou le Souffle – ténébreux, et il y avait le Chaos troublé et plongé dans la nuit. »

Ces mots écrits mille ans avant Abraham évoquent étrangement les premiers versets de la Genèse.

Qu’est-ce que le prêtre de Tyr dit? L’Esprit souffle sur les ténèbres, depuis le commencement du monde. Il s’oppose au Chaos et à la Nuit. Il est Lumière.

C’est plutôt une bonne nouvelle, en ces temps troublés.

Le Dieu d’Israël avait une épouse, dixit un archéologue israélien


 

« C’est difficile à admettre, mais il est clair, aujourd’hui, pour les chercheurs, que le peuple d’Israël n’a pas séjourné en Égypte, qu’il n’a pas erré dans le désert, qu’il n’a pas conquis la Terre dans une campagne militaire, qu’il ne l’a pas partagée entre les douze tribus d’Israël. Plus difficile à digérer est le fait, désormais clair, que le royaume unifié de David et de Salomon, décrit par la Bible comme une puissance régionale, ne fut tout au plus qu’un petit royaume tribal. En outre, c’est dans un certain malaise que vivra quiconque saura que l’Éternel, Dieu d’Israël, avait une épouse, et que la religion israélite ancienne n’adopta le monothéisme qu’à la fin de la période monarchique, et pas sur le mont Sinaï. »

Ces lignes provocantes, non dénuées d’une sorte de jubilation transgressive, ont été publiées le 29 octobre 1999 par l’archéologue israélien Zeev Herzog, professeur à l’université de Tel Aviv dans le journal Haaretz.i

L’archéologie est une discipline qui appelle beaucoup de rigueur, tant dans le traitement des découvertes sur le terrain que dans l’interprétation qui en faite.

Il est intéressant d’analyser la manière dont cet archéologue hiérarchise ses conclusions. Ce qui lui paraît « le plus difficile à digérer », parmi les révélations qu’il se trouve en droit de faire, c’est que le royaume de David et de Salomon n’était pas une « puissance régionale » à cette époque, mais seulement « un petit royaume tribal ».

Pourquoi est-ce plus difficile à « digérer » que, par exemple, la révélation que le récit de l’Exode n’a aucun fondement historique et archéologique? La puissance politique du moment serait-elle plus importante que la puissance symbolique du mythe et de l’épopée guidée par Moïse ?

Ou bien, cela implique-t-il que le « Grand Récit » qu’Israël se donne à lui-même peut varier suivant les époques et les circonstances ?

Maintenant qu’Israël dispose d’au moins deux cents têtes nucléaires, un bond qualitatif et quantitatif énorme a été accompli en matière de puissance régionale, depuis le temps de David et Salomon. En revanche, pour ce qui est du « Grand Récit », il reste à voir si les progrès réalisés depuis cette lointaine époque ont été comparables.

Quant à l’adoption fort tardive du monothéisme par le peuple d’Israël, vers le 8ème siècle avant J.-C., soit la période correspondant à la fin du Royaume d’Israël, il vaut la peine de remarquer que, plus d’un millénaire auparavant, les Âryas du bassin de l’Indus adoraient déjà un Dieu unique, suprême, Maître et Seigneur des tous les univers, et se révélant sous de multiples formes, ainsi que le Véda en témoigne. Dans l’Iran ancien, le Zend Avesta, religion qui découle en partie du Véda, professait la même croyance en un Dieu bon, unique, dans la deuxième moitié du 2ème millénaire avant J.-C.

A propos de « l’épouse de Dieu », il faut souligner que dans l’ancienne religion d’Israël, cette « épouse » pouvait être assimilée à la Sagesse (Hokhmah). Dans une autre configurations interprétative, cette « épouse » était Israël même.

Signalons également que dans le Véda ou le Zend Avesta, des métaphores comme « l’épouse de la Divinité » étaient largement usitées depuis des âges reculés.

Sur le plan conceptuel donc, on peut légitimement arguer de l’existence antérieure d’une forme de monothéisme védique ou zoroastrienne bien avant qu’Abraham ait quitté Ur en Chaldée.

Mais il faut aussi constater que la foi d’Israël en un Dieu unique est toujours vivante aujourd’hui, après trois millénaires.

Le Véda ou le Zend Avesta ont eu apparemment moins de succès, sur le long terme.

Mais ces religions ont laissé une immense mémoire, qui aujourd’hui encore irrigue l’esprit de continents entiers, avec le bouddhisme et l’hindouisme.

On prouve la vie par la vie, dans la vie comme dans les idées.

Et la mémoire de ce qui fut la vie a aussi sa vie propre, dont on peut tout attendre.

iCité par Jean-Christophe Attias in Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 236

Le paroxysme du mal et l’absence de Dieu


Martin Buber s’est demandé au début des années 50 comment les survivants d’Auschwitz, qu’il appelait les « Job des chambres à gaz », pouvait comprendre le verset par lequel commence et s’achève le Psaume 118 : « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ? Emil Fackenheimi a noté que Buber n’a en fait pas répondu à la question. Jean-Christophe Attias ajoute pour sa part que cette question ne peut jamais mourir et hantera toujours les descendants des survivants et « qu’il est toujours possible de rendre compte du génocide de quelque façon, et d’y voir un châtiment ou l’effet d’un voilement volontaire de la Face divine, laissant l’homme totalement libre de ses actes, et donc libre d’accomplir le mal absolu ».ii

Si un Dieu voilé ou absent laisse par dessein la plus totale liberté à l’homme, et lui permet de déployer le « mal absolu » dans « l’irréductible singularité » d’un événement historique, alors ce même Dieu pourrait, à l’avenir, laisser à nouveau cette « totale liberté » se déployer dans d’autres événements historiques tout aussi singuliers, sans qu’on puisse imaginer de limites à un paroxysme du mal, dans le futur.

Les malheurs de Job ne pouvaient en aucune manière préfigurer ou annoncer ceux de l’Holocauste. Pourtant Martin Buber choisit la figure de Job pour poser une question qui transcende les millénaires.

La « singularité » du mal absolu dans un certain contexte historique n’empêche aucunement sa répétition ou son aggravation dans des mesures qui dépassent toute imagination humaine.

Il est aujourd’hui nécessaire non seulement de vivre avec la question posée par Buber, celle du voilement ou de l’absence volontaire de Dieu de la scène du monde, pour des raisons qui nous sont parfaitement incompréhensibles, mais aussi d’imaginer l’homme capable de faire bien pire encore.

Dans une planète surpeuplée, privée d’un Dieu décidément absent, de combien de centaines de millions de morts le prochain « mal absolu » instigué par l’homme provoquera-t-il dans l’indifférence apparente des Cieux ?

Pourra-t-on alors, dans un monde dévasté, chanter avec foi: « Rendez hommage au Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle » ?

Buber n’a pas répondu à cette question.

Il y a des limites indépassables à la parole et à l’intelligence humaines. Mais le mal absolu, paroxystique, peut assez facilement se dépasser lui-même toujours plus.

Et la Face de Dieu peut se faire toujours plus voilée, toujours plus opaque.

Entre ce paroxysme et cette absence, l’intelligence humaine vacille.

iEmil Fackenheim. The Jewish Bible after the Holocaust. A Re-Reading. Manchester, 1990, p.26

iiJean-Christophe Attias, Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 245

Le rire est le propre du transhumain


Au dernier chant du Purgatoire, Béatrice dit à Dante : « Ne parle plus comme un homme qui rêve »i. Si Dante se plie à cette injonction, la suite de la Divine Comédie peut être interprétée comme un document de référence, aussi éloigné du rêve que de la fiction.

Dans le chant immédiatement suivant, qui se trouve être le premier chant du Paradis, Dante fait cette révélation :

« Dans le ciel qui prend le plus de sa lumière je fus, et je vis des choses que ne sait ni ne peut redire qui descend de là-haut ; car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut plus l’y suivre »ii.

Dante n’a pas rêvé, peut-on croire. Il a vraiment vu ce qu’il dit avoir vu « dans le ciel », il n’a en rien imaginé ses visions, et il a pu les redire après être redescendu « de là-haut ».

Sa mémoire a gardé le souvenir de la lumière, de la profondeur et du désir, même si la mémoire est toujours en retard sur l’esprit qui va, et si elle ne peut le suivre en toute conscience, dans les moments d’exception, inouïs, indicibles.

Sans préparation, l’esprit soudain monte dans le ciel, voit la lumière, la désire, s’enfonce dans les profondeurs, va dans les abysses.

Au retour, abasourdie, aveuglée, sans souvenir, l’intelligence se prend à douter de ce qu’elle a vu. A-t-elle rêvé?

Dans le même chant, Dante explique de façon elliptique la vraie nature de son expérience:

« Dans sa contemplation je me fis moi-même pareil à Glaucus quand il goûta de l’herbe qui le fit dans la mer parent des dieux. Outrepasser l’humain ne se peut signifier par des mots ; que l’exemple suffise à ceux à qui la grâce réserve l’expérience »iii.

Pour dire « outrepasser l’humain », Dante emploie le mot : « trasumanar ».

L’herbe de Glaucus, quelle était-elle ? Du hashish ? De la petite fumée ? De ces herbes qui entrent dans les concoctions shamaniques, dans le Sôma ou l’Haoma ?

« Outrepasser » c’est passer outre, ce qui implique une violation, un dédain, une rupture. « Outrepasser l’humain », c’est le laisser derrière soi, le laisser dans son état supposé d’impuissance relative.

Traduit de façon plus littérale, et jouant sur l’origine commune de homo et de humus, le mot trasumanar pourrait se rendre par « transhumer », dans un sens ontologique, métaphysique.

La transhumance, l’exode, la sortie de l’Égypte intérieure, hors de la nature humaine, forgée par les millénaires.

C’est le rêve récent du « transhumanisme ».

L’accession à une sur-nature, une trans-nature, trans-humaine.

Le corps ou l’âme atteignent un point extrême, et d’une seule pulsation ils sont chassés hors d’eux-même, pour atteindre un état « Autre ».

Quel « Autre » ? Il y a plusieurs réponses, selon diverses traditions.

Par exemple, ce saut vers l’Autre, Teilhard de Chardin l’a décrit comme une noogénèse.

Akhénaton, Moïse, Zoroastre, Hermès, Jésus, Cicéron, Néron, Platon, avaient un cerveau semblable au nôtre. Qu’ont-ils vus que nous ne voyons pas ?

Les matérialistes et les sceptiques ne croient pas aux visions. Rien ne change vraiment depuis des millénaires. Mais ces « réalistes » manquent de puissance explicative, et ne rendent pas compte du passé profond, ni des futurs infinis.

Il faut bien admettre que la vie a évolué depuis l’huître, la moule et l’oursin. Et la vie continue à monter. Vers quoi va-t-elle ? La vie a déjà muté de nombreuses fois, et ce n’est certes pas fini.

La question devient: quand la prochaine mutation adviendra-t-elle ? Dans un million d’années ? Dans un siècle ? Qui le dira ? Quelle sera sa forme : biologique, génétique, psychique? Ou tout cela ensemble ? Une minuscule mais décisive mutation génétique, accompagnée d’une transformation biologique et d’une montée mentale, d’une poussée psychique ?

La compression planétaire vire déjà à l’incandescence. La crise de l’anthropocène ne fait que commencer. Environnementale, sociétale, politique, la crise couve. Il reste à mobiliser les couches profondes de l’inconscient collectif. Les signes annonciateurs ne manquent pas, comme la pulsion de mort revendiquée comme telle.

Les formes de néo-fascisme que l’on peut déjà diagnostiquer représentent un avertissement.

Elles indiquent la naissance de la pulsion de mort, le besoin d’outrepasser l’humain, de le laisser derrière, perclus de peurs, aveuglé d’idées fausses.

L’herbe de Glaucus, le trasumanar de Dante, prendront d’autres formes, et ceci dès le 21ème siècle. Lesquelles ?

La poésie, celle qui révèle, donne des pistes toujours vives.

« Comme le feu qui s’échappe du nuage, se dilatant si fort qu’il ne tient plus en soi, et tombe à terre contre sa nature, ainsi mon esprit dans ce banquet, devenu plus grand, sortit de soi-même et ne sait plus se souvenir de ce qu’il fit »iv.

La foudre tombe à terre, et l’esprit de Dante monte au ciel. Dante ne se souvient plus de ce qu’il y fait, mais Béatrice le guide dans son oubli de soi. « Ouvre les yeux, lui dit-elle, regarde comme je suis : tu as vu des choses qui t’ont donné la puissance de supporter mon rire. »

Dante ajoute: « J’étais comme celui qui se ressent d’une vision oubliée et qui s’ingénie en vain à se la remettre en mémoire. »

J’aimerais souligner ici un rapport crucial entre la vision, le rire et l’oubli. Le rire de Béatrice est difficile à supporter. Pourquoi ? Parce que ce rire résume tout ce que Dante a oublié, et évoque tout ce qu’il lui eût fallu voir. Ce rire heureux de la femme aimée est tout ce qui lui reste. Ce rire est aussi ce qui est nécessaire pour retrouver le fil. Toute la poésie du monde n’atteindrait pas « au millième du vrai » de ce qu’était ce « saint rire », ajoute Dante.

Rire dense, dantesque. Opaque, obscur. Ce rire fait ré-ouvrir les yeux et la mémoire.

Il y a d’autres exemples de la puissance du rire dans l’histoire. Homère parle du « rire inextinguible des dieux »v. Nietzsche glose sur le rire de Zarathoustra. Il y a sans doute des analogies entre tous ces rires. Ils fusent comme des éclairs sans cause.

Dante dit, dans sa manière : « Ainsi je vis des foisons de lumière, fulgurées d’en haut par des rayons ardents, sans voir la source des éclairs. »

Il voit l’éclair, mais pas sa source. Il voit le rire, mais il en a oublié la raison. Il voit les effets, mais pas leur cause.

Il y a une leçon dans ce fil : voir, oublier, rire. Le transhumain doit passer par ce chemin, et continuer au-delà. Le rire est la porte entre la mémoire et l’avenir.

Depuis son Moyen Âge, Dante avertit la modernité: « On prêche à présent avec des facéties et des quolibets, et pourvu qu’on rie bien, le capuchon se gonfle et ne demande rien ».vi

Le capuchon était celui des prêcheurs d’alors, les Capucins.

De nos jours les capuchons ont d’autres formes, et les prêcheurs d’autres idées. Mais les quolibets et les facéties continuent de fuser. Et l’on rit beaucoup de nos jours, n’est-ce pas ?

Le transhumain attend sans doute déjà, bien au-delà de tous ces rires-là.

i Dante, Purgatoire, XXXIII

ii Dante, Paradis, I

iiiIbid.

iv Dante, Paradis, XXIII

v Iliade I, 599, et Odyssée, VIII, 326

vi Dante, Paradis, XXIX

Le sacrifice de Puruṣa, le démembrement d’Osiris et la crucifixion du Christ


 

Les textes les plus anciens de civilisations éloignées, sont difficiles à traduire et à interpréter. Malgré tout, il est parfois possible d’en tirer des leçons, qui touchent inopinément à l’universalité et à l’immortalité.

Un saisissement transversal, diagonal, apparaît dès lors possible. Se dessine la possibilité d’un paradigme, qui unirait les cultures, les religions, les philosophies, par-delà les temps.

Bien sûr, subsiste un doute. Riche moisson ou simple mirage ?

Voici un cas intéressant où cette question se pose avec insistance.

Le Rig Véda est l’un des textes les plus sacrés de l’Inde ancienne. Il a été traduit en plusieurs langues occidentales, avec des variations significatives.

Un hymne fameux du Rig Véda est dédié à Puruṣa (l’Homme). Dans la traduction de Louis Renou, les deux premiers versets :

« 1. L’Homme a mille têtes. Il a mille yeux, mille pieds. Couvrant la terre de part en part, il la dépasse encore de dix doigts.

2. L’Homme n’est autre que cet univers, ce qui est passé, ce qui est à venir. Et il est le maître du domaine immortel parce qu’il croît au-delà de la nourriture. »i

Dans la traduction de A. Langlois, qui fut aussi la première traduction en français, cela donne :

« 1. Pourousha a mille têtes, mille yeux, mille pieds. Il a pétri la terre de ses dix doigts, et en a formé une boule, au-dessus de laquelle il domine.

2. Pourousha, maître de l’immortalité, fort de la nourriture qu’il prend, a formé ce qui est, ce qui fut, ce qui sera. »ii

On voit que Langlois préfère ne pas traduire le mot पुरुष Purua (ou Pourousha dans la graphie du 19ème siècle). Pourquoi ? Sans doute le terme accumule-t-il trop d’ambivalences et de complexités.

Le dictionnaire de Huet définit ainsi Purua : « Homme, mâle, personne ; héros ». Au sens philosophique, ce mot signifie « l’humanité ». Purua peut être aussi un nom propre, et il se traduit alors par: « l’Être ; l’esprit divin ; le macrocosme». Dans le dictionnaire de Monier-Williams, on trouve les traductions suivantes : « The primaeval man as the soul and original source of the universe ; the personal and animating principle in men and other beings, the soul or spirit; the Supreme Being or Soul of the universe. »

Passons maintenant aux versets 6 et 7, particulièrement singuliers.

Renou traduit ainsi :

« 6. Lorsque les Dieux tendirent le sacrifice avec l’Homme pour substance oblatoire, le printemps servit de beurre, l’été de bois d’allumage, l’automne d’offrande.

7. Sur la litière, ils aspergèrent l’Homme – le Sacrifice – qui était né aux origines. Par lui les Dieux accomplirent le sacrifice, ainsi que les Saints et les Voyants.»

Langlois donne :

« 6. Quand les Dévas avec Pourousha sacrifièrent en présentant l’offrande, le beurre forma le printemps, le bois l’été, l’holocauste, l’automne.

7. Pourousha ainsi né devint le Sacrifice, accompli sur le (saint) gazon par les Dévas, les Sâdhyas et les Richis. »

On note une sérieuse divergence d’interprétation. Langlois met Pourousha du côté des sacrificateurs que sont les Dévas. Renou fait de l’Homme (Purua) l’objet du sacrifice, la victime de l’oblation.

De plus, on note chez Langlois une réticence manifeste à traduire les noms liturgiques, une volonté de garder leur consonance originale.

La science du Véda a fait quelques progrès depuis, et l’on sait que l’interprétation de Langlois est fautive.

Un article récentiii traite du « sacrifice de soi » dans le rituel védique (« Self sacrifice in Vedic ritual ») à partir de ce même hymne au Purua. « By immolating the Puruṣa, the primordial being, the gods break up the unchecked expansiveness of his vitality and turn it into the articulated order of life and universe ». En immolant le Puruṣa, l’Être primordial, les dieux brisent l’expansion immaîtrisée de sa vitalité, et la transforme dans l’ordre articulé de la vie et de l’univers.

L’article cite le verset 6 particulièrement significatif: « With sacrifice the gods sacrificed sacrifice, these were the first ordinances. » Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice, ce furent les premières offrandes.

Étrange formule védique ! « Avec le sacrifice, les dieux sacrifièrent le sacrifice »…

Cela se présente comme une énigme, une incitation à la recherche. Quel en est le sens ?

L’Homme est le sacrifice. Les dieux sacrifient l’Homme, et ce faisant ils sacrifient le sacrifice.

Cette formulation fait irrésistiblement penser au sacrifice du « Fils de l’homme » par Dieu, afin de sauver l’Homme (par ce sacrifice).

La comparaison des structures donne à penser à la permanence trans-historique d’un paradigme liant le divin et l’humain.

Poursuivons.

Les versets 11, 12, 13, 14 donnent, chez Renou:

« Quand ils eurent démembré l’Homme comment en distribuèrent-ils les parts ? Que devint sa bouche, que devinrent ses bras ? Ses cuisses, ses pieds, quel nom reçurent-ils ?

Sa bouche devint le Brāhmane, le Guerrier fut le produit de ses bras, ses cuisses furent l’Artisan, de ses pieds naquirent le Serviteur.

La lune est née de sa conscience, de son regard est né le soleil, de sa bouche Indra at Agni, de son souffle est né le vent.

L’air sortit de son nombril, de sa tête le ciel évolua, de ses pieds la terre, de son oreille les orients. Ainsi furent réglés les mondes. »

Par la magie des métaphores, on semble passer de la vallée de l’Indus dans celle du Nil. Ces versets du Rig Véda évoquent des formules du Livre des Morts. Le démembrement de l’Homme fait penser au démembrement d’Osiris.

Plutarque rapporte qu’après le meurtre d’Osiris par son frère Seth, ce dernier déchira le corps d’Osiris en quatorze morceaux et les dispersa. « Son cœur était à Athribis, son cou à Létopolis, sa colonne vertébrale à Busiris, sa tête à Memphis et à Abydos ». Et Plutarque de conclure : « Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’éternité, Souverain des morts. »

Le sacrifice de Puruṣa, la mise à mort et le démembrement d’Osiris, la crucifixion du Christ et la communion de son Corps et de son Sang, partagent une profonde analogie structurelle.

C’est l’idée peu banale d’un Dieu, Être primordial, sacrifié puis démembré. En Inde, en Égypte et en Israël, le Dieu est sacrifié sur l’autel ou sur la croix, et son « démembrement » permet la communion universelle.

iRV X,90

iiDans la numérotation de Langlois : RV Lecture IV, Section VIII, Hymne V

iii Cf. Essays on Transformation, Revolution and Permanence in the History of Religions (S. Shaked, D. Shulman, G.G. Stroumsa)

De « l’accélération de la noosphère » à la « vraie paix »


Colloque International Teilhard de Chardin. Reims, 13-15 octobre 2017

Intervention de Philippe Quéaui

Devant la montée des menaces, Teilhard écrivait en 1936 : « Ce qui se passe aujourd’hui de si critique en Occident ne saurait être qu’un effet de progrès. Malgré toutes évidences contraires, nous pouvons et nous devons le croire : nous avançons. » Et il ajoutait : « Si nous avançons, dans quelle direction allons-nous ? »ii Quelles sont les conditions de l’Avenir ? « J’en vois trois », dit-il :

– « En avant de nous, s’ouvre un horizon libre, que nous [pouvons] considérer comme illimité. »

– Le Futur doit « n’exclure aucun des éléments positifs actuellement inclus dans l’Univers. Totalité, après irréversibilité et inaltérabilité : voilà le second caractère sans lequel l’Avenir ne serait pas capable de contenir l’espérance humaine. »

– « Le processus irréversible qui nous rassemble en quelque vaste unité organique ne doit pas compromettre, mais exalter, notre personnalité. Telle est la troisième et dernière des conditions. »

« Futurisme, Universalisme et Personnalisme, telles sont les trois caractéristiques du progrès qui nous entraîne. »iii

L’humanité a encore « pour plusieurs millions d’années à vivre et à se développer »iv. L’espèce humaine est encore embryonnaire. En avant de l’Humain s’étend une nappe profonde, obscure, d’« Ultra-Humain », un paroxysme de la Noosphère, conséquence des « effets d’accélération » et de sa Totalisationv.

Accélération illimitée. Noosphère totalisée. « Vraie paix » transfigurant la personne.

→ L’« accélération » : C’est une loi exponentielle. L’accélération modifie la nature même du changement. Elle porte en elle la brisure des continuités. Avec des effets de basculement, des points critiques. Hier : Crise économique des années 30. Chômage de masse. Faillite de la démocratie. Impuissance du politique. Aujourd’hui : Radicalité des bouleversements technologiques, convergence accélérée et disruptive des Nano-Bio-Info-technologies, impact global et transversal de l’Intelligence Artificielle (IA). Chômage de masse, mondialisé. Faillite des démocraties ? Impuissance du politique ?

→ La « noosphère » : étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes. L’internet des objets, les réalités virtuelle, mixte, augmentée, l’IA, les nano-bio-technologies pourraient bien ajouter à l’étoffe de la noosphère des quasi-êtres intermédiaires, des éclats de conscience artificielle.

L’apparition dans la noosphère des « Ultra-humains », « Transhumains », « Super-humains », implique-t-elle une convergence spirituelle? Une seule religion capable d’accompagner cette convergence ? Ou une coalition des religions « convergentes » ?

→ La « vraie paix » : c’est une paix « armée », une paix « en guerre » pour l’avenir. La vraie paix est en chacun de nous et mobilise toute l’énergie, toute la passion.

Accélération

Nous avons un avenir illimité vers l’avant, et tout s’accélère.

La puissance disruptive des nano-bio-infotechnologies et de l’IA affectent l’équilibre mondial des forces dans les domaines militaire, médiatique et de économique.

Avec les applications militaires de l’IA, les grands États disposent de nouvelles capacités de nuisances globales. Le fait nouveau est que la diffusion de ces outils permet à des États faibles ou faillis ou à des groupes terroristes de se procurer des armes de portée globale (sur le modèle des drones de longue portée) ainsi que des armes de cyberguerre du type ‘Advanced Persistent Threat’ – contre lesquelles il est difficile de se protéger. A l’inverse, l’impact de l’IA sur la guerre pourrait aussi avoir un effet pacificateur, sur le modèle de l’équilibre de la terreur.

Dans le domaine de l’information, l’IA va permettre d’augmenter la collecte des données et leur analyse, mais aussi la création de toutes sortes d’informations, y compris forgées de toutes pièces. Il y a aura de plus en plus de sources d’informations permettant des recoupements riches, heuristiques, féconds, mais aussi de plus en plus d’occasions « d’empoisonner » les sources d’information existantes, de les détourner, d’en créer de nouvelles par les médias sociaux et de les utiliser à des fins de mensonge patents ou de propagande insidieuse.

Les fausses nouvelles créées à l’aide de techniques basées sur l’IA vont éroder les critères de fiabilité et de confiance du public, trompant même la vigilance des spécialistes, affaiblissant le tissu social, politique, économique, médiatique,…

Dans le domaine économique, l’IA va accélérer la suppression des emplois moyennement qualifiés.

Des accélérations « transformatrices » ont déjà eu lieu dans le passé avec la révolution industrielle, le nucléaire, l’aéronautique, le cyberespace ou les biotechnologies. Mais l’IA va accélérer les processus disruptifs dans l’ensemble des secteurs d’activité, du fait de sa nature même.

Pour prendre une autre métaphore, qui aurait peut-être trouvé grâce aux yeux de Teilhard, on peut parler d’une « explosion cambrienne » des applications de l’IA.

L’IA va redistribuer les cartes des pouvoirs politiques et économiques. Elle va augmenter le pouvoir des États les plus forts, mais aussi le pouvoir de nuisance de leurs opposants. Se trouveront renforcés les risques structurels d’instabilités.

Mais pour Teilhard, la montée en puissance d’un tel risque structurel, « critique », n’est pas nécessairement « catastrophique ». Bien au contraire…

« Que ne faut-il pas entendre ou lire, en ce moment, sur la décrépitude des civilisations, ou même sur la prochaine fin du Monde !…Un premier motif qui doit nous faire diagnostiquer que la crise actuelle n’est pas un malaise mortel me parait être la forme ou structure nouvelle prise par l’Humanité durant la courte période du siècle dernier. Il y a seulement trois ou quatre générations, le monde se partageait encore en blocs ethniques isolés, dont les potentiels étaient si complètement différents, qu’une destruction mutuelle des uns par les autres pouvait paraître à chaque instant une éventualité redoutable. Aujourd’hui, par-dessus les diversités résiduelles des cultures anciennes, se trouve tendu le réseau d’une psychologie commune. En l’espace de quelques années, la civilisation dite moderne s’est brusquement étalée comme un voile sur la surface entière de la Terre habitée. Dans tous les pays du monde les hommes savent aujourd’hui essentiellement les mêmes choses, et pensent essentiellement suivant les mêmes directions. N’y a-t-il pas, dans cette égalisation des humains sur un plan supérieur, une garantie définitive de stabilité ?

En somme, en se généralisant à la totalité des peuples, la civilisation me paraît avoir franchi un point critique dont elle émerge invulnérable aux attaques où ont pu succomber l’Égypte, Rome et Athènes : tel un grand paquebot qui franchit avec sécurité des mers où sombraient les galères… Ce qui est simplement national peut disparaître ; ce qui est humain ne saurait défaillir. »vi

L’Égypte, Rome, Athènes ont succombé. Que pourrait-il arriver à Washington, Moscou, Pékin ?

Teilhard se dissocie sans hésiter des « prophètes de la faillite humaine ». Ils sont intellectuellement myopes. Ils ne voient pas « la sûreté implacable du mouvement d’ensemble. »

La politique en témoigne, malgré les apparences. Les trois caractères du progrès (Futurisme, Universalisme, Personnalisme) se retrouvent à divers degrés dans les principaux mouvements politiques de l’avant-guerre, – mais incomplets, imparfaits.

« Démocratie, Communisme, Fascisme. : dans chacune des trois masses en présence se reconnaissent distinctement, mais à l’état d’ébauches incomplètes, les trois aspirations mêmes qui nous sont apparues comme les caractéristiques de la foi en l’Avenir. Passion du Futur, passion de l’Universel, passion du Personnel, – toutes les trois mal ou insuffisamment comprises – »

– « La Démocratie, en donnant au peuple la direction du progrès, parait satisfaire l’idée de totalité. Elle n’en présente qu’une contrefaçon. Pour avoir confondu Individualisme et Personnalisme, Foule et Totalité, – par émiettement et nivellement de la masse humaine, – la Démocratie risquait de compromettre les espérances, nées avec elle, d’un Avenir humain. Voilà pourquoi elle a vu se séparer d’elle, à gauche, le Communisme, et se dresser contre elle, à droite, tous les Fascismes. »

– « Dans le Communisme, la foi en un organisme humain universel s’est trouvé, du moins aux origines, magnifiquement exaltée. On ne saurait trop le dire. Ce qui crée, pour une élite, la tentation du néo-marxisme russe, c’est bien moins son évangile humanitaire que sa vision d’une civilisation totalitaire, fortement reliée aux puissances cosmiques de la Matière (…) [Mais] le Communisme en arrive à supprimer virtuellement la Personne, et à faire de l’Homme un termite. »

Enfin, il a cette analyse du fascisme, aux résonances périlleuses.

– « Le fascisme ne manque certes pas d’ardeur. À quel foyer prend-il son feu ? Très clairement à la même triple foi qui anime les courants auxquels il s’oppose avec le plus d’acharnement. Le fascisme est ouvert au Futur. Son ambition est d’englober de vastes ensembles sous son Empire. Et, dans la solide organisation dont il rêve, une place est faite plus soigneusement que partout ailleurs à la conservation et à l’utilisation de l’élite (C’est-à-dire du Personnel et de l’Esprit). Sur le domaine qu’il veut couvrir, ses constructions satisfont donc, plus qu’aucunes autres peut-être, aux conditions que nous avons reconnues comme fondamentales à la cité de l’avenir. Le seul, mais le grand, malheur est que ce domaine qu’il considère est dérisoirement restreint. Le Fascisme, jusqu’ici, paraît vouloir ignorer la transformation humaine critique et les liaisons matérielles irrésistibles qui ont fait accéder d’ores et déjà la civilisation au stade de l’Internationalisme. Il s’obstine à penser et à réaliser le monde moderne qui vit en lui sur des dimensions « néolithiques ».vii

Rien n’arrête l’élan prophétique de Teilhard – en cette année 1936: « En premier lieu, les forces qui s’affrontent autour de nous ne sont pas des puissances destructrices : elles contiennent chacune des composantes positives. En deuxième lieu, par ces composantes mêmes, elles ne s’éloignent pas l’une de l’autre, mais elles convergent secrètement vers une conception commune de l’avenir. En troisième lieu, – et ceci est l’explication de leur nature implacable, – en chacune d’elles c’est le Monde lui-même qui se défend et veut venir à la lumière.

Fragments qui se cherchent et non fragments qui se séparent, Monde qui travaille à se joindre, et non Monde qui se désagrège. Crise de naissance et non symptômes de mort. Affinités essentielles, et non haine définitive…

Voilà ce qui se passe sous nos yeux ; et voilà ce qu’il suffit d’avoir distingué sous les courants et dans la tempête pour apercevoir la manœuvre qui doit nous sauver. »viii

Erreur magistrale d’analyse, cruellement datée ? Cécité fatale avant la venue des années terribles?

Non ! Teilhard est le prophète inspiré d’une « passion supérieure », d’une « synthèse nouvelle alliant le sens démocratique des droits de la Personne ; la vision communiste des puissances de la Matière ; et l’idéal fasciste des élites organisées. (…) Nous sommes pris dans de l’irrespirable. De l’air. Non pas des fronts fascistes, ni un front populaire, – mais un Front Humain. Je le répète. Pour constituer ce front, à la fois de solidarité et de mouvement, les éléments sont partout autour de nous, – disséminés dans les masses en apparence hostiles qui se combattent. Ils n’attendent qu’un choc pour s’orienter et se réunir. Tout au fond, il n’y a que deux groupes d’Hommes dans l’Humanité : ceux qui risquent leur âme sur un Futur plus grand qu’eux-mêmes, et ceux qui, par inertie, égoïsme ou découragement, ne veulent pas avancer. Ceux qui croient en l’Avenir et ceux qui n’y croient pas. (…) Et ainsi, pour la première fois peut-être, « bons » et « mauvais » pourraient se reconnaître et se compter. Entre les deux camps ainsi formés sur la foi, ou la non-foi en un avenir spirituel de l’Univers, ce serait peut-être alors une guerre, – la seule guerre essentielle qui se cherchât sous toutes les autres guerres ; la lutte finale, ouverte, entre l’inertie et le progrès ; le conflit entre ce qui monte et ce qui descend. Du moins ni la beauté ni l’issue d’un pareil combat ne seraient-elle douteuses ; et du moins, aussi, ceux qui le livreraient n’auraient pas à craindre (enfin !) de tirer sur des frères. »ix

Serait-ce cela la « vraie paix » ? Une « guerre essentielle », une « lutte finale » entre ce qui monte et ce qui descend ?

Cette guerre entre « bons » et « mauvais » est aussi le combat du christianisme, et « les directrices de la religion du Christ sont exactement les mêmes que celles où nous avons vu s’exprimer l’essence de l’effort humain : Ciel, Catholicité, Cité des âmes, c’est-à-dire Futurisme, Universalisme, Personnalisme. »

Teilhard attend de cette guerre, qu’il pressent en 1936, un effet de seuil. « Il ne saurait y avoir, si l’on y réfléchit, de véritable Avenir que dans l’hypothèse (et l’espérance) de quelque seuil critique qui ferait passer le Monde, sous l’effet même de son développement psychique, à un état différent de celui que nous lui connaissons. »

Huit décennies plus tard, aujourd’hui, qui pressent les nouveaux seuils critiques, dans l’économie, la politique, la société, la religion ?

Seuils critiques

Une étudex réalisée à la demande de l’Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA) des États-Unis soutient que l’Intelligence artificielle (IA) se révèle être une technologie puissamment transformatrice, avec un potentiel d’accélération du pas de l’innovation et de la croissance de la productivité, dans un large spectre d’industries. L’IA va accélérer le rythme même de l’invention et de l’innovation.

Comment ?

– Par l’automatisation des expériences scientifiques. Les chercheurs développent des systèmes qui peuvent concevoir et tester de façon autonome des hypothèses scientifiques sur le génome, conduire des expériences biologiques, et formuler des conclusions permettant de concevoir la prochaine génération de nouvelles hypothèses scientifiques.

– Par la capacité de synthétiser les résultats de recherche dans des milliers d’articles scientifiques. Un système IA développé par le Barrow Neurological Institute et IBM utilise des algorithmes de traitement du langage pour analyser des milliers d’articles liés aux maladies neuro-dégénératives et a été capable d’identifier correctement cinq gènes impliqués dans ces maladies, et qui n’avaient été jamais encore été identifiés.

– Par la génération automatique et l’optimisation des schémas et des prototypes industriels, comme des moteurs de voitures, à l’aide d’algorithmes d’apprentissage automatique.

L’IA devient un super-accélérateur d’innovation. Quelles en seront les conséquences ?

En 2016, un rapport de la Maison Blanche (The 2016 White House Report on Artificial Intelligence, Automation and the Economy) a indiqué que les techniques d’automatisation et de robotisation allaient menacer des millions d’emplois aux États-Unis, et que ces destructions d’emplois ne seraient pas compensées par de nouvelles créations.

L’automatisation a toujours été source de destructions d’emplois. Après l’invention du tracteur agricole, par exemple, le nombre d’emplois dans le secteur agricole a connu un fort déclin. En 1920, aux États-Unis, 30 % de la population (soit 32 millions) travaillaient aux champs, contre 1 % de la population d’aujourd’hui, soit 3,2 millions.

Mais ce qui est différent, c’est la vitesse actuelle de la disruption économique.

L’ancien Secrétaire du Trésor Larry Summers a déclaré en juin 2017 : « Si la tendance actuelle continue, un tiers des hommes âgés entre 25 et 54 ans seront au chômage avant 2050, et cette tendance ne montre aucun signe de décélération. Et ces prévisions ne prennent même pas en compte l’impact des véhicules autonomes, et la disparition des emplois de chauffeurs de camion, de conducteurs de taxis ou de livreurs à domicile, qui se prépare.»xi

Notons au passage qu’un taux de chômage de 30 % est plus élevé que celui qui prévalait lors du pic de la Grande Dépression, tant aux États-Unis qu’en Allemagne.

On imagine assez bien les conséquences d’un tel scénario.

La prochaine vague d’automatisation pourrait bien laisser des millions de travailleurs de par le monde dans la même situation que les chevaux, au moment de l’arrivée de l’agriculture mécanisée et de la révolution des transports : incapables de rester compétitifs face aux machines, et incapables d’acquérir des capacités de production nouvelles, économiquement utiles.

Les anciens travailleurs agricoles ont pu se recycler dans l’industrie. Les chevaux, pas.

Si l’IA réduit significativement et durablement la demande pour un travail humain faiblement qualifié les impacts économiques et sociaux seront dévastateurs.

Dans un tel scénario, des pays technologiquement avancés pourraient connaître la « malédiction » que connaissent aujourd’hui les pays de rentes, pétrolière ou minière, où les propriétaires des ressources naturelles sont extrêmement concentrés, et les industries d’extraction demandent de forts capitaux financiers, mais peu de ressources humaines. En conséquence, l’inégalité est forte et la gouvernance faible, corrompue. Un très petit nombre de gens fait main basse sur la majeure partie des profits. Il n’y a presque pas de redistribution. Le reste de la population est soumis à des pressions économiques et politiques considérables.

Teilhard a pour sa part réfléchi à la question du chômage – au moment de la Grande Dépression et après elle. Il en voyait paradoxalement les aspects positifs, découlant du caractère fondamentalement « inoccupé » de l’Humanité . Le chômage n’est pas pour lui le symptôme d’une crise économique, mais surtout d’une crise spirituelle.

« Chômage. Ce mot qui définit, saisie dans son aspect le plus superficiel et le plus tangible, la crise que traverse en ce moment le monde, exprime en même temps la cause profonde du mal dont nous nous inquiétons. Inoccupée, l’Humanité a commencé à l’être (ou du moins à pouvoir l’être) dès le premier instant où son esprit nouveau-né s’est détaché de la perception et de l’action immédiate pour vagabonder dans le domaine des choses lointaines ou possibles. Inoccupée, elle n’a pas senti profondément qu’elle l’était (en fait, et surtout en droit) aussi longtemps qu’une portion dominante d’elle-même est restée assujettie à un travail qui absorbait la majeure partie de sa capacité d’effort.

La crise actuelle est beaucoup plus que la passe difficile rencontrée accidentellement par un type particulier de civilisation. Sous des apparences contingentes et locales, elle exprime l’aboutissement inévitable de la rupture d’équilibre amenée dans la vie animale par l’apparition de la Pensée. Les hommes ne savent pas aujourd’hui à quoi employer la force de leurs bras. Ils ne savent surtout pas vers quel But universel et final ils doivent diriger l’élan de leurs âmes. On l’a déjà dit, mais sans aller assez profond dans la signification des mots : la crise actuelle est une crise spirituelle. L’énergie matérielle ne circule plus assez parce qu’elle ne trouve pas un esprit assez fort pour organiser et entraîner sa masse ; et l’esprit n’est pas assez fort parce qu’il se dissipe continuellement en agitation désordonnée. »xii

On le sait par expérience. Les « puissances inoccupées » ne vont pas le rester longtemps. Vers quoi vont-elles se mobiliser ?

« Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant. Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffe­ment de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées. L’Homme moderne ne sait plus que faire du temps et des puissances qu’il a déchaînés entre ses mains. Nous gémissons de cet excès de richesses. Nous crions au « chômage ». Et pour un peu nous essaierions de refouler cette sur‑abondance dans la Matière dont elle est sortie, sans remarquer ce que ce geste contre nature aurait d’impos­sible et de monstrueux. (…) C’est en vain que nous cherchons, pour n’avoir pas à chan­ger nos habitudes, à régler les conflits internationaux par des ajustements de frontières, — ou à traiter comme des « loi­sirs » à distraire, les activités disponibles de l’Humanité. Au train où vont les choses, nous nous écraserons bientôt les uns sur les autres, et quelque chose explosera, si nous nous obsti­nons à vouloir absorber dans le soin donné à nos vieilles masures des forces matérielles et spirituelles taillées désor­mais à la mesure d’un Monde. »xiii

Le « jaillissement des puissances inoccupées » fait exploser la genèse de l’Esprit, la Noosphère.

Noosphère

Étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes d’« Ultra-humains », de « Transhumains », de « Super-humains ».

La noosphère annonce et favorise une convergence mondiale des esprits, des politiques, des cultures…

Implique-t-elle une mondialisation des religions ?

Est-ce possible ? Souhaitable ?

La noosphère : serait-ce le rêve d’une nouvelle Babel, non verticale, mais horizontale, convergeant en un réseau mondial d’intelligences humaines et artificielles se coalisant pour monter jusqu’au méta-humain?

Cette utopie se confronte quotidiennement à l’existence virulente de groupes tribaux ou religieux, qui se définissent par l’auto-exclusion. Ils décrètent le principe de leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité, dont ils affirment la « déchéance » et la « chute ».

Ces groupes, ces tribus, tirent un sentiment de singularité absolue à partir d’une « décision », d’une « révélation », faite par un Dieu qui ne reconnaîtrait que les siens.

La pulsion de séparation, d’ostracisme, semble (paradoxalement) autant constitutive de l’essence humaine que l’idée inverse, celle d’union, de communauté, de société (mondiale).

Il y a des tribus « premières » qui se donnent seulement à elles-mêmes le nom d’ « hommes », dans leur langue, impliquant que tous ceux qui ne sont pas de leur tribu, tout le reste des hommes, ne sont pas vraiment humains.

Ce que ces langues d’exclusion traduit symboliquement, le génie génétique et la reprogrammation du génome humain pourront bientôt le faire, réellement, pour quelques richissimes privilégiés, ou même à grande échelle, pour servir l’intérêt de quelques États.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation encore impensée de la race humaine, se fait réalité.

Ce rêve tangible est là pour rappeler la brûlante actualité de l’aspiration d’un sous-ensemble privilégié de l’humanité à une forme d’exode, hors des contingences humaines en général.

Cet exode semble, pour le moment, n’être que d’ordre économique, fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et biologique.

Hollywood nous a déjà présenté maintes fois la perspective d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par une guerre civile mondiale.

La balkanisation générale et les bantoustans imposés par toutes sortes d’apartheids génétiques et biologiques, en seront la première étape.

Quel shibboleth faudra-t-il murmurer pour monter dans la navette interstellaire ou prendre part à l’aventure méta-génétique de la trans-humanité ?

Les progrès de l’IA et de la bio-génétique sont des symptômes, des indices de la séparation mondiale, de la progressive dislocation culturelle, religieuse et civilisationnelle, à laquelle l’humanité sera un jour confrontée.

Mais dans la nouvelle Babel, l’IA et les bio-technologies peuvent aussi jouer le rôle de technologies de la « traduction », de tout, en tout et partout, de technologies de la convergence générale, à travers des équivalents universels, comme la monnaie, le code génétique, ou les algorithmes.

Alors qui l’emportera ? Les tendances à l’exclusion, l’exode, la balkanisation en bantoustans et « gated communities » ou bien la construction réussie d’une Babel mondiale, la convergence progressive de l’humanité soudée par les menaces planétaires, partageant des langues artificielles, communiant en quelques métaphores dominantes, dans des « grands récits », de nouveaux « mythes », des « fins » communes ?

La mutation de Sapiens vers Trans-Sapiens, la conquête d’une nouvelle essence de l’homme et sa séparation d’avec son ancienne « nature », sont désormais théoriquement possibles par la convergence de la « technique » et de la « nature », la fusion des réalités « mixtes » et « augmentées » avec la réalité « réelle ».

L’IA résume et incarne le lieu planétaire de cette convergence idéologique, politique et économique. Rien ne semble impossible à ses acteurs les plus en vue.

Anthony Levandowski, par ailleurs au centre d’une bataille juridique entre Uber et Google pour la propriété intellectuelle de logiciels de voitures autonomes, vient d’établir une fondation religieuse, « Way of the Future », dont le but affiché est de « développer et promouvoir la réalisation d’une déité (« Godhead ») basée sur l’intelligence artificielle, et de contribuer à l’amélioration de la société, par la compréhension et l’adoration de cette déité.  »

Il ne faut pas, je pense, se laisser distraire par le côté loufoque de l’affaire, mais prendre cela comme un autre symptôme encore du mouvement de fond pressenti par Teilhard.

Christopher Benek, pasteur et fondateur de la « Christian Transhumanist Association » affirme : « L’Église est incapable de se faire entendre des gens de la Silicon Valley. » Or l’IA pourrait être parfaitement compatible avec le christianisme et ses objectifs, ajoute-t-il. Il suffirait de s’assurer que les valeurs chrétiennes soient convenablement programmées dans les algorithmes de décision.

Les idées les plus bizarres se répandent comme une traînée de poudre. Des futuristes comme Ray Kurzweil, pensent que nous serons capables de télécharger nos cerveaux sur des machines, ce qui mènerait à une sorte d’immortalité numérique. Elon Musk pense en revanche que ces projets représentent une menace existentielle pour l’humanité. “L’intelligence artificielle est une invitation lancée au démon », a-t-il déclaré.

 

Le Pape François s’y met aussi. « Si, par exemple, une expédition de Martiens arrivait, et que l’un d’entre eux disait, ‘Je veux être baptisé !’ Qu’est-ce qui arriverait ? Quand le Seigneur nous montre le chemin, qui sommes-nous pour dire : ‘Non, Seigneur, ce n’est pas prudent !’ »xiv

Si le christianisme concerne toutes les formes de vie intelligente, et même les extra-terrestres, quid des machines hyper-intelligentes et autonomes ? Peut-on les laisser réinventer à leur façon une morale, ou faudrait-il penser à les évangéliser, dès leur conception même ?

La plupart des théologiens n’ont aucune considération pour ce genre de questions. Et pourtant, il serait bien possible que l’IA par la nature des questions qu’elle pose à long terme, représente une sérieuse menace pour la théologie chrétienne, dans sa forme actuelle.

Si l’IA peut piloter des avions, faire des diagnostics médicaux, peindre des chefs-d’œuvre à la façon de Rembrandtxv, composer des symphonies dans le style de Beethovenxvi, elle pourrait sans doute inventer des homélies ou entendre des confessions ?

Poussant aux extrêmes, le développement de l’IA pourrait même annoncer la fin de l’espère humaine a déclaré Stephen Hawking à la BBC en 2014xvii. Si l’IA commence à se développer d’elle-même, et de manière accélérée, les humains, limités par la lenteur et les contraintes de l’évolution biologique, ne seront plus compétitifs et finiront par être dominés.

Si le monde est quadrillé de bout en bout par des machines IA, elles sauront mettre de l’ordre dans nombre de comportements déviants ou criminogènes, elles sauront à la fois prévenir et guérir les maux des sociétés et même provoquer une radicale transition démographique, compte tenu de l’imminente inutilité productive de 99 % de l’humanité…

Les révolutions scientifiques et techniques ont souvent eu par le passé un impact religieux. On pense à Giordano Bruno ou Galilée.

Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens, et Homo Deus) fait remarquer que les divinités agricoles étaient différentes des esprits des chasseurs-cueilleurs, et que les ouvriers et les paysans imaginaient des paradis différents. Il en conclut que les technologies du 21ème siècle vont probablement engendrer des mouvements religieux sans précédent, qui n’auront rien à voir avec les croyances médiévales.

Si les religions ne peuvent digérer et informer les révolutions de l’époque, elles deviennent obsolètes, par leur incapacité à répondre aux nouvelles questions et aux problèmes tels qu’ils se posent aujourd’hui, et aux choix de sociétés, engageant l’avenir de l’humanité. Il ne s’agit pas seulement de bioéthique ou d’éthique des nanotechnologies. C’est toute la conception de l’homme et du divin qui se trouve remise en question.

La désaffection vis-à-vis des religions classiques, et l’efflorescence de nouveaux mouvements « religieux » prétendant apporter des réponses à des questions que personne n’avait prévues, ne font que commencer. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire du monde qu’un bouleversement complet des conceptions politiques, philosophiques et religieuses s’opérerait.

La création de robots intelligents, autonomes, dotés de valeurs morales pour guider leurs actions, aura sans doute des conséquences disruptives, et cela à une échelle mondiale et même cosmique. Les explorateurs de l’espace seront bien plutôt des robots que des humains et pourront être programmés pour des errances millénaires, des exodes aux frontières des mondes connus…

Si l’on peut imaginer de l’IA basée sur des valeurs chrétiennes, pourquoi pas aussi des robots aux valeurs juives, islamiques, néo-évangéliques ou bouddhistes ?

Faudra-t-il composer des équipages de robots-explorateurs du cosmos qui soient multi-confessionnels ? Ou bien laissera-t-on aux robots eux-mêmes le soin de juger par IA les « valeurs » les mieux adaptées à un voyage de mille ans au fond de la galaxie ?

Des transhumanistes comme Zoltan Istvan, pensent que le mouvement de convergence de la religion et la science est déjà entamé et qu’il culminera dans l’apparition de la « singularité » au sein de l’humanité. Cette « singularité » est l’équivalent d’un « Messie » trans-humaniste.

Pour Istvan, un Dieu incarné dans l’IA aurait l’avantage d’offrir une certaine dose de raison, dont beaucoup de religions manquent.

Dans un futur moins éloigné qu’on pourrait croire, l’IA sera sans conteste capable de démontrer sa supériorité dans nombre de questions d’éthique, de philosophie, de théologie.

Le véritable défi sera alors pour l’Homme de s’inventer un rôle nouveau, s’il en est capable.

Mondialisation et religion(s)

Nous ne nous sommes pas éloignés de Teilhard, par ces considérations. Seul le contexte a quelque peu changé. Mais les idées restent structurellement analogues.

Teilhard propose un « super-christianisme »  visant le point Oméga. Une « religion du progrès universel » . Un « christianisme » révolutionné, mondialisé – qui serait donc quelque peu éloigné de son acception actuelle?

Si la religion mondiale doit être ce futur « super-christianisme », quid du judaïsme ? De l’islam ? Du bouddhisme ? Tout cela absorbé par un super-Christ ? Par miracle, toutes les résistances envolées ?

Y aurait-il d’autres alternatives ? Il peut être intéressant de confronter la vision de Teilhard sur la mondialisation et la religion du futur, avec la pensée de Raimon Panikkar sur ces sujets.

Les idées de convergence, de noosphère, de compression psychique, de coalescence des consciences, impliquent naturellement la formation d’une nouvelle conscience religieuse, caractérisée par la prise en compte, et la synthèse, des divers et multiples rapports des hommes au Divin, au sacré, au mystère. Mais cette nouvelle conscience, Teilhard l’affirme, c’est le christianisme, qui seul, peut sauver le monde.

« En cette phase dangereuse, qui menace l’existence des « âmes », c’est, j’imagine, le Christianisme qui peut et qui va intervenir pour remettre les aspirations humaines dans la seule ligne conforme aux lois structurelles de l’être et de la vie. On pouvait penser, hier encore, que rien n’était aussi démodé, aussi anthropomorphique, que le Dieu personnel chrétien. Or voici que, par ce côté en apparence le plus vieilli, et cependant le plus essentiel de son Credo, l’Évangile chrétien se découvre la plus moderne des religions. »xviii

Pour Teilhard, « le Christianisme peut être appelé à sauver encore une fois, demain, le Monde ». Mais, demande-t-il : «  – D’où vient alors l’espèce de discrédit où, à raison même de ce dogme, il paraît tombé au regard des zélateurs d’une plus grande Humanité ? Pourquoi la suspicion ? et pourquoi la haine ? »

Il y a des éléments d’explication. Le christianisme a fait de graves erreurs. Il s’est « attardé », « assoupi » dans un « moralisme » juridique.

« Le Christianisme est universaliste. Mais ne s’est-il pas attardé dans une cosmologie médiévale, au lieu de faire face résolument aux immensités temporelle et spatiale auxquelles les faits lui demandent d’étendre ses vues de l’Incarnation ? – Le Christianisme est suprêmement futuriste. Mais la transcendance même des perspectives qu’il entretient ne l’a-t-elle pas conduit à se laisser regarder comme extra-terrestre (et donc passif et assoupissant), au lieu que par la logique même de son dogme il devrait être supra-terrestre (et donc générateur d’un maximum d’effort humain) ? Le Christianisme, enfin, est spécifiquement personnaliste. Mais, là encore, est-ce que la dominance accordée aux valeurs de l’âme ne l’a pas incliné à se présenter surtout comme un juridicisme et une morale, au lieu de nous manifester les splendeurs organiques et cosmiques enfermées dans son Christ Universel ? »

Le passif est lourd mais l’avenir radieux. « Le christianisme dans le monde » est la seule solution. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner ce que propose la concurrence.

« Sont à éliminer d’abord, en bloc, les divers agnosticismes, formels ou implicites, qui ont tenté de fonder la Morale sur un pur empirisme social, ou encore sur un pur esthétisme individuel, – toute foi en quelque consommation à venir du Monde étant positivement exclue. (…)

Ni le Confucianisme, qui assurait un bon roulement sur place de la société, – ni la sagesse d’un Marc-Aurèle, qui embellissait les parterres de l’Humanité, – ni le culte tant prôné aujourd’hui encore de la jouissance et de la perfection intérieure fermées, ne répondent plus, en quoi que ce soit, à notre idéal de constructeurs et de conquérants.

C’est à l’attaque d’un Ciel qu’il faut nous convier à partir. Autrement, nous désarmons.Du groupe islamique, examiné à son tour, rien ne subsiste ; tout se dissout, – et peut-être plus complètement encore. L’Islam a sauvé en lui-même l’idée de l’existence et de la grandeur de Dieu (germe dont tout, il est vrai, peut renaître un jour). Mais, en même temps, il a réalisé le prodige de rendre ce Dieu aussi inefficace et aussi stérile qu’un Néant pour tout ce qui intéresse la connaissance et l’amélioration du Monde. Après avoir beaucoup détruit, et localement créé une beauté éphémère, l’Islam se présente aujourd’hui comme un principe de fixation et de stagnation. À cette impuissance de fait, une amélioration serait parfaitement concevable, et celle-ci, équivalente au fond à une convergence au Christianisme, semble être déjà en cours chez un groupe d’esprits élevés et modernisés. En attendant cette renaissance, l’Allah du Coran est un Dieu pour Bédouins. Il ne pourrait attirer vers lui les efforts d’aucun vrai civilisé. »xix

Teilhard évoque enfin « la grandeur incomparable des religions de l’Orient » qui est « d’avoir vibré autant qu’aucune autre à la passion de l’Unité. (…) Mais, pour atteindre à cette Unité, les sages hindous ont pensé qu’il fallait aux Hommes renier la Terre, ses passions, ses anxiétés, son effort. Le Multiple, au sein duquel nous luttons, ils l’ont déclaré issu d’un mauvais songe. ‘Dissipez cette Maya, étouffez tout bruit’, ont-ils enseigné, ‘et alors vous vous éveillerez dans la Vacuité essentielle, où il n’y a ni son, ni figure, ni amour.’ – Doctrine de passivité, de détente, de retrait des choses, en droit. Doctrine morte ou inopérante, en fait. Juste l’inverse de ce qu’attend, pour pouvoir s’épanouir, la vraie mystique humaine, née en Occident. »xx

Tout le monde en prend pour son grade. Sauf le christianisme.

« Seul, en fait, le Christianisme reste aujourd’hui debout, capable de se mesurer avec le Monde intellectuel et moral né en Occident depuis la Renaissance. Il ne semble pas qu’aucun homme, profondément touché par la culture et les évidences modernes, puisse être sincèrement Confucianiste, Bouddhiste ou Musulman (à moins de mener une vie intérieure double, ou de modifier profondément à son usage les termes de sa Religion). Un tel homme peut au contraire se dire et se croire encore absolument chrétien. À quoi tient cette différence ? »

Teilhard donne cette explication: « Seule entre toutes les formes existantes de croyances, le Christianisme, en dépit de certaines apparences, que ses amis comme ses ennemis semblent prendre plaisir à accentuer, est une religion de progrès universel. »

A titre de contrepoint, et pour évoquer d’autres avenues de recherche, je voudrais citer brièvement les positions d’un autre prêtre catholique, né une génération après Teilhard, en 1918, d’un père indien et hindou et d’une mère catalane et chrétienne, Raimon Panikkar.

Souvent comparé à Teilhard pour ses positions théologiques avancées, Panikkar, sur le point crucial de la « religion de l’avenir », se démarque de notre jésuite. S’il se revendique prêtre – consacré « selon l’ordre de Melchisedech », il se dit aussi bouddhiste, shivaïste et védiste.

Panikkar soutient que l’humanité est entrée dans une « seconde période axiale ». La première « période axiale », Achsenzeit, l’« âge pivot », a été définie, on s’en rappelle, par Karl Jaspers comme étant la période culminant entre le 8ème et le 5ème siècle av. J.-C., pendant laquelle ont vécu en Israël le prophète Élie, le premier et le deuxième Isaïe, en Inde Bouddha et les auteurs des Upanishad, en Chine Confucius, Lao Tseu et Tchouang Tseu, en Iran Zarathoustra, en Grèce Homère, Héraclite, Parménide, Platon…

Les spiritualités ont commencé à se baser sur un « Logos », même si Bouddha se distingue en affirmant qu’on ne peut diviniser quelque « Logos » que ce soit, prônant le « Silence ».

A la nouvelle ère axiale, Panikkar associe la nécessité d’un nouveau Mythos, un « Mythos-monde » (« World-mythos »)xxi .

« Nous avons besoin d’un nouveau mythos, d’un horizon plus profond duquel puissent émerger les mythologoumenon, le Récit pour notre temps. (…) Même si le temps n’est pas tout-à-fait mûr pour un nouveau mythe, nous avons perdu notre innocence avec les anciens mythes, et nous n’y croyons plus. Le progrès, la science, la technologie, l’histoire, la démocratie, et d’autres histoires semblables que la plupart de nos prédécesseurs croyaient, et auxquelles beaucoup de nos contemporains croient encore, ne sont plus tenues pour crédibles par une multitude de gens.»xxii

« Nous ne connaissons pas encore le Nouveau Récit, mais ses acteurs, ses dramatis personae – kosmos, anthropos, theos – sont déjà connus. En supprimer l’un des trois serait tomber dans un réductionnisme, et les éléments de la réalité sont si imbriqués que n’importe lequel de ces personnages est inhérent aux deux autres. »xxiii

Le nouveau Récit se fonde sur une nouvelle « Kosmologie » (avec un K) et un mythe « cosmothéandrique ». Le Kosmos, l’Homme et Dieu, voilà la « Trinité radicale ».

« L’Homme n’est ni un serviteur de Dieu, ni le roi de la création, quelque signifiantes que soient ces expressions dans leurs contextes respectifs. L’Homme peut être les deux, mais seulement à condition que l’humanum retrouve sa place propre dans la réalité, et le rôle unique qu’il doit y jouer. Il y a quelque chose d’unique dans l’Homme, qui est irréductible à Dieu ou à la matière. »xxiv

Si l’Homme est unique, l’univers aussi. « L’univers a un Destin – la dramaturgie théogénique, selon l’expression de Henry Corbin. »xxv. « Je crois que la matière est vivante, quoique d’une autre sorte de vie que celle des plantes et des animaux. Par conséquent, la manière dont on traite la matière et les intentions que l’on a vis-à-vis du monde matériel ont de l’importance. »xxvi

« Le sujet du « Nouveau Récit » n’est ni le cosmos ni l’Homme, mais le Kosmos habité par Dieu et par l’Homme, ce dernier étant compris non comme un produit de la Terre, ni comme un émigrant venu du Ciel, mais comme un membre constitutif de cette réalité. »xxvii

Le monde, l’humanité et Dieu sont incompatibles si on les considère comme des entités séparées, indépendantes. Ils sont « imbriqués ». Un monde sans êtres humains n’aurait pas de sens. Un Dieu sans créatures ne serait plus un Dieu. Une humanité sans monde ne pourrait subsister, et sans Dieu, elle cesserait d’être humaine. Dieu est sublimé, mais cette sublimation doit se condenser quelque part, dans l’esprit humain et dans le monde.

Panikkar cite Abhinavaguptaxxviii et le principe tantrique, trinitaire, du trika, selon lequel « tout est inhérent à tout » (sarvaṁṁ hi sarvātmakam iti). Tout est à la fois Śiva, Śakti et Nara (Dieu, Puissance, Homme). Chaque élément de la triade, sans perdre sa nature, procède des trois formes, singulière, duelle, plurielle.

« La trinité cosmothéandrique n’est pas une idéologie, mais un mythe. Elle ne peut donc prétendre informer une seule foi, une seule religion, un ensemble homogène de croyances, une culture mondiale unifiée, ou quoi que ce soit de ce genre. (…) Par sa nature même, un mythe est polysémique, et donc non incompatible avec le pluralisme. Pour résumer, un nouveau mythos émerge. Les signes sont partout. J’ai donné beaucoup de noms pour des fragments de cette aube : vision cosmothéandrique, sacré séculier (ou laïcité sacrée), kosmologie, ontonomie, trinité radicale, interindépendance, relativité radicale, etc. Je pourrais aussi utiliser un terme consacré advaita, qui est l’équivalent de la Trinité radicale. Tout est relié à Tout, mais sans l’identité moniste ou la séparation dualiste.»xxix

Le Nouveau Récit change aussi le regard sur le Non-Vivant.

Dans ses « Twelve Principles for Understanding the Universe »xxx, Thomas Berry, prêtre catholique, et (ancien) président de l’American Teilhard Association, parle ainsi de l’univers dans « sa réalité psychique autant que physique », et souligne « l’inter-communion de toutes les composantes vivantes et non-vivantes de la communauté de la terre. »xxxi Berry, qui se dit « géologue » – comme Teilhard– plutôt que théologien, semble allègrement se passer des théismes, des religions et des spiritualités.

Disciple de Teilhard de Chardin, Berry ne cherche pas à réconcilier la religion et la science moderne. Ce qu’approuve Panikkar, pour qui « le grand absent dans le mythos scientifique c’est l’Homme. Des Dieux y abondent sous la forme des trous noirs, des galaxies, des infinis grands et petits, des limites, des seuils, etc. Les diables sont légions ; la science biomoléculaire fournit une virologie aussi impressionnante que la démonologie médiévale (…) Seul l’Homme n’entre pas dans le tableau. »

Le nouveau Mythe voit l’Humain, la Matière et le Divin comme une unité trinitaire.

La Vraie Paix

L’accélération de la Noosphère, la mondialisation de la religion, le Nouveau Mythe, ne sont encore que des moyens, des conditions. Il reste à parler des fins, et surtout de celle qui a trait au sujet de ce colloque, la « Vraie Paix »

De quelle paix s’agit-il ?

La paix, selon Teilhard, c’est « le reploiement vital de l’humanité sur elle-même », une convergence et une concentration croissantes, un « grand effort organisé ».

Cela suppose d’éliminer « tous les espoirs de tranquillité bourgeoise, tous les rêves de félicité « millénariste », [dans] une société bien sage où chacun vivrait à l’aise et sans peine dans des cadres définitivement fixés, un monde tranquillement au repos »xxxii.

Les mêmes forces qui poussaient jadis à la guerre poussent maintenant à la paix.

Ces forces viennent de la « prodigieuse affinité, encore dormante, qui attire entre elles les « molécules pensantes » du monde », et de « l’élan même qui jusqu’ici se dispersait en luttes sanguinaires. »

« En somme, la vraie paix, la seule paix biologiquement possible, n’est pas la cessation ni le contraire de la guerre, elle est bien plutôt une forme naturellement sublimée de celle-ci. »xxxiii

La vraie paix ne sera possible que si l’on vainc le démon de l’immobilisme, que si l’on surmonte l’éternel conflit entre une moitié du monde qui bouge et une autre qui ne veut pas avancer.

« La foi en la paix : elle n’est possible, elle n’est justifiable, ne l’oublions pas, que sur une terre où domine la foi en l’avenir, la foi en l’homme. Sous ce rapport, tant que nous ne serons pas tous à une même, à une assez haute température, inutile d’essayer de nous rapprocher et de nous fondre. Nous n’y arriverons pas. »xxxiv

Il faut atteindre à cette haute température de fusion, loin des tranquilles tiédeurs.

Les Allemands en 1939 combattait pour un idéal, même si cet idéal était intrinsèquement vicié. Au contraire, déplorait Teilhard, « la France s’était engagée sans conviction et sans esprit d’idéal : juste pour avoir le droit d’être « tranquille ». Or, s’il est une vérité qui se dégage, c’est que les pacifistes ont fait une énorme erreur en définissant la paix comme l’opposé de la guerre. La vraie paix, la seule paix biologiquement désirable et possible, est dans la direction, mais au-delà de la guerre : c’est l’esprit de conquête transporté sur un objet supra-humain. Lutter, mais tous ensemble et pour un objet qui unisse les efforts au lieu de les diviser. »xxxv

« Lutter tous ensemble », pour quel objet ? Pour quelle croyance commune ?

« Pour la presque totalité des religions anciennes, le renou­vellement des vues cosmiques caractérisant l’ «  esprit moder­ne » a été une crise dont, si elles ne sont pas encore mortes, on peut prévoir qu’elles ne se relèveront pas. Étroitement liées à des mythes intenables, ou engagées dans une mystique de pessimisme et de passivité, il leur est impossible de s’ajuster aux immensités précises, ni aux exigences construc­tives, de l’Espace‑Temps. (…) Or, à l’heure présente, sur la surface entière de la Noosphère, le Christianisme représente l’Unique courant de Pensée assez audacieux et assez progressif pour embrasser pratiquement et efficacement le Monde dans un geste com­plet, et indéfiniment perfectible. »xxxvi

Le Christianisme est pour Teilhard la seule vraie religion de l’Humanité, la seule religion de cette « espèce zoologique », « capable de réaliser ce à quoi avait échoué toute autre espèce avant elle : non pas simplement être cosmopolite, — mais couvrir, sans se rompre, la Terre d’une seule membrane organisée. »

«Le jeu externe des forces cosmiques, combiné avec la nature éminem­ment coalescible de nos âmes pensantes, travaille dans le sens d’une concentration énergique des consciences. »xxxvii

« Et maintenant, comme un germe de dimensions planétaires, la nappe pensante qui, sur toute son étendue, développe et entrecroise ses fibres, (…) dans le sens d’une gigantesque opéra­tion psycho‑biologique, — comme une sorte de méga‑synthèse, — le « super‑arrangement » auquel tous les éléments pensants de la Terre se trouvent aujourd’hui individuellement et collectivement soumis. »

« L’Issue du Monde, les portes de l’Avenir, l’entrée dans le Super‑humain, elles ne s’ouvrent en avant ni à quelques privilégiés, ni à un seul peuple élu entre tous les peuples ! Elles ne céderont qu’à une poussée de tous ensemble, dans une direction où tous ensemble peuvent se rejoindre et s’achever dans une rénovation spirituelle de la Terre, — rénovation dont il s’agit maintenant de préciser les allures, et de méditer le degré physique de réalité ».xxxviii

Un domaine nouveau d’expansion psychique : voilà ce qui est devant nous, si seulement nous levions les yeux, l’édification unanime d’un Esprit de la Terre.

Optimisme inébranlable. Confiance absolue dans l’avenir.

« L’Homme est irremplaçable. Donc, si invraisemblable soit la perspective, c’est qu’il doit aboutir, non pas nécessairement, sans doute, mais infailliblement. (…) D’une part, en effet, comparée aux nappes zoologiques qui la précèdent, et dont la vie moyenne est au moins de l’ordre de 80 millions d’années, l’Humanité est si jeune qu’on peut la dire tout juste née. (…) Entre la Terre finale et notre Terre moderne s’étend donc vraisemblablement une durée immense, marquée, non point par un ralentisse­ment, mais par une accélération, et le définitif épanouisse­ment, suivant la flèche humaine, des forces de l’Évolution. »xxxix

Teilhard remarque « qu’il se peut que, dans ses capacités et sa pénétration individuelles notre cerveau ait atteint ses limites organiques. » Mais le mouvement ne s’arrêtera pas pour autant, l’Évolution est désormais occupée ailleurs, dans un domaine plus riche et plus complexe, à construire, avec tous les esprits mis ensemble, l’Esprit. —

« Nous n’avons encore aucune idée de la grandeur possible des effets « noosphéri­ques ». La résonance de vibrations humaines par millions ! Toute une nappe de conscience pressant sur l’Avenir en même temps ! Le produit collectif et additif d’un million d’années de Pensée !… Avons‑nous jamais essayé d’imaginer ce que ces grandeurs représentent? Dans cette ligne, le plus inattendu est peut‑être ce qu’il y a le plus à attendre. »xl

« Vaincues par la Science, nous n’aurons plus à redouter, sous leurs formes aiguës, ni la maladie ni la faim. Et, vaincues par le sens de la Terre et le Sens humain, la Haine et les Luttes intestines auront disparu aux rayons toujours plus chauds d’Oméga. Quelque unanimité régnant sur la masse entière de la Noosphère. La convergence finale s’opérant dans la paix. Une pareille issue, bien sûr, serait la plus harmonieu­sement conforme à la théorie.

Mais il se peut aussi que, suivant une loi à laquelle rien dans le Passé n’a encore échappé, le Mal, croissant en même temps que le Bien, atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous forme spécifiquement nouvelle. »xli

Le paroxysme du Mal

Même Teilhard, éternellement optimiste, conçoit la possibilité de la résurgence du Mal, paroxystique.

La noosphère ne suffit pas. Il faut une véritable méta-noïa dit Panikkar, sous peine de guerre totale.

« Ce passage d’une culture de la guerre (…) en une culture de la paix exige un « grand remède », une mutation de civilisation, la seule qui puisse mener à bonne fin un changement dans l’auto-compréhension même de l’homme. »xlii

La mutation de civilisation, la méta-noïa, sont-elles compatibles avec l’accélération et la totalisation de la Noosphère, la « lutte finale » de ce qui monte contre ce qui descend?

Non. La vision de Panikkar est plus pessimiste que celle de Teilhard.

« Nous savons par expérience qu’aujourd’hui et hier, la lutte pour la paix est contre-productive. La lutte pour la paix crée généralement une autre guerre.»xliii

La paix n’est pas seulement politique, elle est une réalité cosmique et anthropologiquexliv.

Le Cosmos et l’Homme doivent jouer leurs rôles, complémentaires à celui du Divin.

« Existaient le monde des dieux, le monde des hommes et le monde des choses ; les mondes divin, humain, terrestre (…) La religion, la, politique et la technique étaient les trois grands arts de la vie. L’homme moderne a créé un « quart-monde » : le monde factice où le divin est banni, l’humain domestiqué et le matériel dompté. (…) Dans un tel monde, la paix aussi, semble-t-il, ne peut qu’être, elle aussi, artificielle. »xlv

Dans un monde dominé par l’Intelligence artificielle, la paix sera artificielle.

Car tout est en relation avec tout. L’ami avec l’ennemi. La balle et la blessure. La bombe et le cosmos. L’intelligence et l’artifice.

La paix ne peut être qu’un fruit de l’Esprit, dit Panikkar dans ses « Neuf sûtra sur la paix ».

« La victoire obtenue en tant que résultat de la défaite violente de l’ennemi ne conduit jamais à la paix. ‘Celui qui vainc engendre la haine’xlvi. La paix n’est pas le contraire de la guerre. Supprimer la guerre n’apporte pas automatiquement la paix. Les vaincus ne peuvent jouir de la paix des vainqueurs. »

En conséquence, « le désarmement militaire a besoin du désarmement culturel. Le temps est venu d’une mutation anthropologique. Par mutation anthropologique, nous entendons la mutation de cet être, l’homme, dont la conscience de soi appartient à sa propre nature. (…)

Aucune culture, religion ou tradition ne peut résoudre isolément les problèmes du monde.

Aucune religion n’est aujourd’hui auto-suffisante ni ne peut fournir de réponses universelles. (…)

Il n’existe pas de concept unique de la paix. Il suffit de connaître les résonances et les connotations des différents termes (pax, eirênê, Frieden, śanti, mir, wa, salam, shalom,…). La paix est polysémique : elle a de nombreux sens. Elle est aussi pluraliste : elle a de nombreuses interprétations incompatibles au niveau doctrinal.

La paix n’est pas un simple concept. La paix est le mythe dominant de notre époque. (…) La paix semble être le mythe unificateur de notre temps. Et on fait aussi des guerres en son nom !

La religion est un chemin vers la paix. Nous assistons aujourd’hui à la transformation de la notion même de « religion », un fait que nous pourrions exprimer en disant que les religions sont les différentes voies par lesquelles on peut approcher et atteindre cette paix qui est en train de devenir, probablement, l’un des rares symboles véritablement universels.

La voie vers la paix n’est pas une voie facile ; c’est une voie révolutionnaire, perturbatrice, provocatrice et qui exige la suppression de l’injustice, de l’égoïsme, de la cupidité.»xlvii

Résumons ces thèses :

La paix est une affaire éminemment religieuse.

La voie qui mène à la paix passe par l’interculturalité – et la religion.

La post-modernité exige une métanoïa.

Il faut abandonner la culture « moderne » d’origine occidentale, et ses valeurs acquises et non négociables, comme le progrès, la technologie, la science, la démocratie, le marché mondial.

Il faut un changement radical du mythe prédominant de l’humanité, actuellement propagé par « cette partie de l’humanité bruyante, influente, riche, qui dirige les destins de la politique ».

Avec la métanoïa, Panikkar marque sa distance avec « l’évolutionnisme » de Teilhard. Panikkar critique l’idée d’un rejet à la fin des temps du salut christique, symbolisé par le point Oméga.

Il y a bien trop de souffrances ici et maintenant sur lesquelles on ne peut faire l’impasse en attendant Godot ou Oméga.

« Le désarmement culturel exige l’abandon de l’évolutionnisme comme forme de pensée. (…) Selon l’évolution universelle, chaque pas d’une forme d’existence vers une autre se fait aux dépens de millions d’êtres qui disparaissent pour que, de leur magma, surgisse la matière inorganique, organique, vivante, sensible, intelligente… jusqu’au surhomme et au divin.

S’il y a dans l’être humain une étincelle divine, l’homme ne peut être le simple maillon d’une chaîne qui devra un jour produire le surhomme ou parvenir au « point Oméga ».

Si l’homme a en lui une dignité personnelle, et non comme un simple moyen pour une fin plus « sublime », la vie humaine doit avoir un sens possible et plénier pour la personne qui la vit. Le dilemme est ultime : ou la paix ou la la guerre. (…) Il faut monter jusqu’au sommet de la pyramide ou se résigner à être chair à canon, travailleur exploité, massa damnata, pour que la construction se poursuive. »xlviii

Si l’on abandonne la culture moderne, quelles sont les alternatives ?

Il n’y a pas une alternative, au singulier! Tout culture d’ordre global nous amène à une dictature.

Il n’y a pas une culture globale ; elle ne serait pas culture.

Il n’y a pas non plus de perspective globale. C’est une contradiction dans les termes. Pas même les anges, pas même Dieu, dit le Talmud, n’ont une perspective globale.

Il n’y a pas et ne peut y avoir de religion universelle. C’est un phénomène très significatif,

même du point de vue de la théologie chrétienne que l’évolution du mot « catholique ». C’est seulement au 16ème siècle que « catholique » a été interprété comme signifiant ‘universel’ au sens géographique. Saint Augustin traduit catholique, du grec kath’olon, par secundum totum : parfait, complet, et non au sens d’universalité géographique.

Une religion universelle ne serait pas religion, à moins d’avoir réduit toute l’espèce humaine à un seul type de pensée, à une forme unique, à un système symbolique unitaire, à une culture uniforme, à une cosmologie univoque.

Il n’y a pas un ordre idéal, politique, économique, humain. Il faut dénoncer l’idée d’ordre idéal.

La culture moderne n’est ni universelle, ni universalisable. Elle porte en elle-même les germes de sa propre destruction. C’est le dynamisme même de sa croissance insatiable qui la fera périr.

La soif humaine d’infini s’y incarne dans un désir d’universalité matérielle. Or on est arrivé aux limites de la terre et de l’homme, et on ne peut plus s’arrêter. Le limité ne peut soutenir un désir infini.

Alors, quelles alternatives ? Il n’y a pas de paradigme unique.

Chacun de nous doit se « con-centrer » et se relier aux autres centres du monde. Nous sommes tous au centre du monde, et la vie vaut la peine d’être vécue parce que chacun est dans une certaine mesure Tout, Dieu, Fils de Dieu, Unique, Brahman, né du Grand Esprit, microcosme, aimé des Dieux, une personne nécessaire, utile pour la construction de la cité…

Chacun est un centre d’intelligence et d’action.

Les idées des uns et des autres peuvent être incompatibles sans pour autant impliquer que certaines soient absolument fausses et d’autres complètement vraies. Il faut apprendre à vivre avec elles.

Conclusion

Une synthèse des idées de Teilhard et de Pannikar est-elle possible?

Est-ce que la massa damnata joue un rôle cosmique de « magma », de « chair à canon », utile pour la montée des élus et l’avènement du point Oméga ? Ou bien est-ce que le « Tout » englobe déjà tout en tous ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire et de penser, aujourd’hui et ici-même, pour participer à l’avènement, plus modeste, mais non moins essentiel, d’un point Omicron?

« Je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant. » (Ap. 1,8)

Mais quid du Phi, du Khi, du Psi ? Du Thêta, du Iota, du Lambda ? Du Mu, Nu, Xi ? Avant de rêver à l’Oméga divin, dans quelques millions d’années, ne pouvons-nous pas faire advenir un peu plus tôt un Omicron humain?

Faut-il d’ailleurs voir l’Oméga comme un point final dans l’alphabet des Temps? N’aurions-nous pas plutôt besoin de voir les Temps comme des courbes, des plans ou des variétés de l’espace-temps ? Ou comme des « rythmes » qui se laissent entendre dans la symphonie du présent?

Depuis Leibniz, une courbe infinie, aussi complexe soit-elle, peut être tout entière définie en et par n’importe lequel de ses points, grâce à toutes ses dérivées au énième degré.

Comparaison n’est pas raison. Mais l’Oméga est peut-être déjà en puissance ici et maintenant, en tous points de l’univers, en tout homme, en toute pierre, en toute étoile, en tout quark.

Dans cette vue, la massa damnata, n’en déplaise au pessimisme de certaines interprétations exclusives du salut, fait aussi déjà partie de la massa Oméga

iMetaxu.org.

iiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. (11 novembre 1936). In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965).

iiiIbid.

ivRéflexions sur le progrès (1941), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959),tome 5, p.95

vDu Pré-Humain à l’Ultra-Humain (1950), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.383

viPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité (1936), in op.cit. p.172

viiIbid. p.181-182

viiiIbid. p.184

ixIbid. p.186

xGreg Allen et Taniel Chan. Artificial Intelligence and National Security. Belfer Center for Science and International Affairs. Harvard Kennedy School. Cambridge (MA). Juillet 2017

xiMatthews, Christopher. “Summers: Automation is the middle class’ worst enemy.” Axios. June 05, 2017. https://www.axios.com/automation-is-already-the-middle-class-worst-enemy-2413151019.html

xiiPierre Teilhard de Chardin. Le christianisme dans le monde. In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965). p. 134.

xiiiPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.280-281

xviiiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. 1936, p. 190

xixIbid. p. 138

xxIbid. p. 139

xxiRaimon Panikkar. The Rythm of Being. The Unbroken Trinity. The Gifford Lectures. Orbis Books. New York. 2010, p.368

xxiiIbid. p. 374

xxiiiIbid. p. 375

xxivIbid. p. 383

xxvIbid. p. 376

xxviIbid. p. 397

xxviiIbid. p. 401

xxviiiAbhinavagupta, Parātrīśikā, 72-73

xxixIbid. p. 404

xxxThomas Berry and Brian Swimme, The Universe Story : From the Primordial Flaring Forth to the Ecozoic Era. San Francisco, Harper, 1992

xxxiThomas Berry, The New Story, Chambersburg, Anima Books, 1978, p. 107-8

xxxiiPierre Teilhard de Chardin. La foi en la paix (1947). In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.195

xxxiiiIbid. p. 196

xxxivIbid. p. 196

xxxvGeorges-B. Barbour, Teilhard de Chardin sur le terrain, Seuil, 1965, p.127-128

xxxviPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.330-331

xxxviiIbid. p.267

xxxviiiIbid. p.271

xxxixIbid. p.307-308

xlIbid. p.318

xliIbid. p.321

xliiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.17

xliiiIbid. p.31

xlivRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.24

xlvIbid. p.35

xlviDhammapada, XV, 5

xlviiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.52 sq.

xlviiiIbid. p.165

Le Dieu noir


 

L’ abbé Constant, alias Eliphas Lévi, s’est livré à une description précise des « mystères d’Éleusis », dont voici la scène finale:

« Lorsque l’initié avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu’il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s’approchait de lui en courant, et lui jetait dans l’oreille cette parole énigmatique : « Osiris est un Dieu noir. » Mots obscurs et plus brillants que le jais ! »

André Breton, dans son livre Arcane 17, reprend ces mots mêmes, qu’il qualifie de « formule magique », de formule « opérante ».

« Aussi, chaque fois qu’une association d’idées traîtreusement te ramène en ce point où, pour toi, toute espérance un jour s’est reniée et, du plus haut que tu tiennes alors, menace, en flèche cherchant l’aile, de te précipiter à nouveau dans le gouffre, éprouvant moi-même la vanité de toute parole de consolation et tenant toute tentative de diversion pour indigne, me suis-je convaincu que seule une formule magique, ici, pourrait être opérante, mais quelle formule saurait condenser en elle et te rendre instantanément toute force de vivre, de vivre avec toute l’intensité possible, quand je sais qu’elle t’était revenue si lentement? Celle à laquelle je décide de m’en tenir, la seule par laquelle je juge acceptable de te rappeler à moi lorsqu’il t’arrive de te pencher tout à coup vers l’autre versant, tient dans ces mots dont, lorsque tu commences à détourner la tête, je veux seulement frôler ton oreille : « Osiris est un Dieu noir ». »

De quoi cette « magie » est-elle le nom, et dont Breton invoque le secours ? Que veut vraiment dire cette parole: « Osiris est un Dieu noir » ?

Anubis, dieu funéraire, régnant sur les nécropoles, l’une des divinités les plus anciennes de l’Égypte, remonte à la période pré-dynastique, il y a plus de 5500 ans. Il est représenté sous forme de grand canidé noir. Est-ce un loup ? Un chacal ? Un chien sauvage?

Être hybride, il a les oreilles d’un renard, la queue et la tête d’un chacal, et la silhouette d’un lévrier.

Anubis est le fils adultérin d’Osiris, selon la version du mythe transmise par Plutarque dans son Isis et Osiris.

« Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’Éternité, Souverain des morts.»

Dans quelques manuscrits Osiris est, lui aussi, représenté avec un visage noir.

On peut noter que la mort cruelle d’Osiris assassiné par son frère Seth, le démembrement de son corps et sa résurrection font irrésistiblement penser à une analogie, au moins de forme, entre la foi des anciens Égyptiens et le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, dans le christianisme.

Mais pourquoi un « Dieu noir » ?

Je propose l’explication suivante.

La crue du Nil (dans sa partie nommée le Nil « blanc ») apportait chaque année un limon noir permettant la culture de ses rives. A cette haute époque ce phénomène est resté longtemps mystérieux, inexpliqué.

C’est de ce limon noir que vient le nom antique de l’Égypte, Kemet, qui veut dire « la terre noire », c’est-à-dire la terre « arable »i.

Osiris est un « Dieu noir » parce qu’il apporte la vie.

Les trois couleurs du drapeau de l’Égypte, le noir, le blanc et le rouge, témoignent encore, bien longtemps après, de cette croyance mythique. Ces trois couleurs sont une référence, respectivement, à Osiris, Isis et Seth, Osiris étant le Dieu noir, Isis la déesse blanche, et Seth, lié au désert, étant symbolisé par le rouge.

i Dans une aire géographique complètement différente, celle du bassin de l’Indus, les Âryas se sont donnés à eux-mêmes ce nom Âryas, dont la racine sanskrite est AR-, qui veut dire « cultiver », et qui a d’ailleurs donné en latin arare, cultiver.

L‘arche et le lotus


 

En hébreu biblique, certaines lettres de l’alphabet peuvent permuter, c’est-à-dire être remplacées par des lettres phonétiquement proches. Par exemple, la neuvième lettre, Teth, ט, correspond au t de l’alphabet latin. Teth signifie « serpent », à cause de sa forme. Cette lettre peut permuter avec les sifflantes ז (z) ou צ (ts), et avec la lettre Taw, ת (th), qui est la 22ème et dernière lettre de l’alphabet, et qui veut dire « signe d’écriture ».

La permutation permet de licites jeux de lettres, qui engendrent des jeux de mots, faisant naître ou glisser les sens.

Exemple. Le mot תֵּבָה, tevah, signifie « boîte », mais aussi « arche ». C’est une tevah que construisit Noé en bois de gopher (Gen 6,14). Et c’est dans une tevah de jonc que l’on plaça Moïse, enfant nouveau-né (Ex. 2,3).

Avec la lettre צ (ts), tevah donne tsavah, צָבָה, « s’assembler pour combattre », et encore « s’enfler ». L’arche de Noé, par un léger glissement de sens, peut ainsi incarner une assemblée générale des forces de vie combattant le déluge. Elle évoque aussi une sorte de ventre qui s’enfle, au fur et à mesure que les êtres vivants destinés à être sauvés pénètrent en elle..

En permutant avec les lettres ז (z) et ט (t) les choses se corsent. Le verbe טָבַח tavaha a pour sens « immoler, tuer le bétail ». Le mot טַבָּח tabah signifie « celui ou celle qui tue ». Le verbe זָבַח, zavaha, signifie « égorger, immoler, sacrifier » et le mot זָבַח tavah : « victime, sacrifice ».

Par simple permutation, l’arche évoque alors une immense oblation. On sait que toute cette affaire noachique a bien tourné. Mais l’arche aurait pu faire naufrage. C’eût été une catastrophe, le sacrifice ultime : tous les œufs de vie dans le même panier de bois.

On peut aussi couper la lettre terminale et faible du mot, le ה, ou Hé. Alors on obtient טָב, tav, « bon », comme dans טָבְאֵל « Dieu est bon ».

Riche assortiment de sens, convergents ou contraires, par la magie des permutations. Langue propice aux sous-entendus, ou même aux malentendus, suivant l’attention, l’acuité disponibles.

En latin, c’est le mot arca qui est censé traduire tevah, et qui a donné en français « arche ». Arca signifie premièrement « coffre, armoire». D’où l’adjectif arcanus, « caché, secret », et le nom arcanum, « secret », que l’on retrouve avec le français « arcane ».

Arca signifie aussi « cercueil, prison, cellule, citerne, réservoir ». Mais jamais « arche ».

Arca renvoie au verbe arceo, « contenir, enfermer, retenir ». Mais aussi : « tenir éloigné, détourner, écarter ». Ce double sens peut bien s’appliquer à l’arche de Noé.

Coerceo signifie « contenir, réprimer ». Exerceo : « dompter, exercer ». L’adjectif arctus, « enfermé, serré » fait partie de la même famille ainsi que le verbe arto, « resserrer, presser, réduire ».

« Le monde enferme (coercet) et enserre tout de son étreinte (complexus) » a dit Cicéron.i Complexus c’est l’étreinte, l’embrassement, l’enlacement. Ce mot rend aussi bien la lutte que l’amour, le combat corps à corps et l’étreinte charnelle.

Pour qui s’intéresse aux arcanes du monde, il est utile de commencer par les mots qui les portent, qui les cachent et les transportent.

Ces mots sont aussi comme une arche, une arche de sens, flottante et précaire, à travers le déluge des non-sens, ou encore parfois, une prison ou une tombe.

Pour traduire tevah, les traducteurs de la Septante ont choisi de prendre un mot grec emprunté lui-même à l’égyptien. Ils ont traduit tevah par le mot κιϐωτός, « caisse, boite ». Ce mot renvoie à κιϐώριον : « fleur de nénuphar », mais aussi « coupe », et même « tombe ». Le mot « ciboire » vient de là.

Le mot choisi par la Septante pour incarner à la fois l’arche de Noé, le berceau de Moïse et l’Arche d’alliance, vient d’une très ancienne métaphore botanique et religieuse, la fleur de lotus (le « nénuphar égyptien »).

Les graines du lotus sacré détiennent le record de longévité (dormance). Une équipe de chercheurs a réussi à faire germer une graine datant d’environ 1 300 ans provenant du lit asséché d’un ancien lac, en Chine.

Certains mots aussi germent longtemps après leur dormance.

Dans l’Égypte ancienne (3500 ans av. J.C), le lotus était un symbole de la création du monde et une allégorie de la renaissance après la mort. La fleur de lotus était digne d’être offerte au Dieu qui avait vaincu la mort, Osiris.

En Inde, et également en Chine, le lotus est considéré digne d’offrande aux dieux.

Le lotus pousse dans la boue, qui le nourrit. Il ne flotte pas sur l’eau comme le nénuphar, il émerge nettement hors de l’eau. C’est pourquoi il est une allégorie de la résurrection.

Je vois une tevah nourrie de la boue du monde, lotus flottant au-dessus du déluge.

i « Mundus omnia complexu suo coercet et continet » (Nat. 2, 48).

Laissons de côté la joie et la peine


 

La religion joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Toutes les religions, toutes les croyances, jouent leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme. Toutes les religions ont quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se disent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font bien partie du monde, s’arrogeant la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Le Messie reviendra-t-il ? Qui le verra?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui l’entendra ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million de millénaires, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte, l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Trump?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Décapiter. Assassiner froidement, en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, aussi. Questions capitales pour la construction future de la paix mondiale, la paix pour éviter la prochaine guerre mondiale.

Les religions du passé éclairent les errances du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher au-delà de leurs divergences leur convergence (implicite).

La mémoire est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps d’avoir de la mémoire?

Les religions mettent en lumière, avec des mots, des imprécations et des bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective longue et planétaire, à observer les événements du jour, à les comprendre, à en prévoir les conséquences, et à surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le Tigre et l’Euphrate, l’Oxus, et l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend le mieux compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées?

Le Pakistan moderne ? L’Afghanistan ?

Comment oublier que l’Iran et l’Irak (comme l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, attestant des liens indo-européens anciens de la Perse, d’Elam et de l’Europe?

Les Aryas, bien avant d’avoir même reçu leur nom « aryen », ont fondé deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Qui osera dévoiler aujourd’hui, tel Diagoras, les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope à la fois.

La « religion » est surtout un phénomène anthropologique. L’apologétique n’apporte rien à ce débat, et l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Une anthropologie mondiale de la « religion », pourrait dégager, possiblement, quelques constantes de l’esprit.

Ces constantes existent. Ainsi, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Il y a aussi l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice. On la trouve sous diverses formes, à des époques reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Quel souffle parcourt donc les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, les hymnes du g Véda ou les Gāthās du Zend Avesta ?  Quel souffle, aujourd’hui encore, en un temps si différent des origines ?

Ce souffle, il est possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, pénétré de violence et de mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ?

En lisant les Upaniad, songeons aussi aux « maîtres du monde », aux « gnomes » asservis aux banques, aux « nains » gouvernant les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, la veulerie, et plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre. L’indicible. L’inouï.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Parfois, de nulle part, naissent de nouvelles formes, miroitant au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra, ces formes inouïes ?

Celui qui saura « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et « laisser de côté la joie et la peine .»ii

i KU. 2.5

ii KU. 2.12