
Méditer sur le devenir d’un monde éclaté, divisé, désillusionné, n’est-ce que naïf ? Est-il irrémédiablement vain de demander vers quoi évolue, dans le temps long, une humanité apparemment sans fin, sans utopie ? Cette humanité n’existe peut-être même pas, en tant que tellei. Seuls existeraient, alors, les peuples qui la composent, et qui, en conséquence, se pensent tous uniques, spéciaux. Croyant incarner à eux seuls l’essence de l’humain, ils agitent des couleurs criardes dans des parades. Leur satisfaction et leur certitude d’être ce qu’ils pensent qu’ils sont, leur suffisent pour porter la guerre chez d’autres peuples, qui se sentent tout aussi distincts, séparés. Ou bien, pris d’une haine intestine, animés d’une pulsion de division, ils portent la guerre contre eux-mêmes, pour vaincre leurs humiliations. Tous ces peuples ont-ils encore besoin de connaître, pour vivre, ou seulement survivre, l’essence de leur être — si celle-ci existe ? Ayant au moins en commun les traits répétés de leurs banales multitudes, de leurs passions petites, de leurs désirs étroits, ils suivent, renâclant ou enthousiastes, les indications de leurs « élus », ou bien ils obéissent à leurs inclinations, toujours en cela soumis à des intérêts spécieux, transitoires. Généralement vidées de tout espoir de vraie durée, les générations, quant à elles, passent, ignorant l’au-delà des siècles et l’intérieur de leurs rêves. Des moralistes faussement bien-pensants, de soi-disant philosophes, des publicistes véreux, des politiciens cauteleux, des religieux de toutes croyances et des maîtres d’obédiences hétéroclites, tonitruants ou relâchés, insinuants ou assertoriques, encouragent leurs passives audiences à n’être que ce qu’elles croient vouloir être, et à s’asservir toujours plus à l’abondance de leurs manques. La plupart de ceux qui leur parlent, clercs ou escrocs, savants ou sots, répètent que les intérêts des peuples sont d’autant plus élevés, sublimes même, qu’ils renforcent leur droit à un égoïsme existentiel, métaphysique, justifié par la nature des choses.
Les tendances du monde sont lourdes, et les courbes se rapprochent de leurs asymptotes. Les guerres d’aujourd’hui, qu’elles soient occasionnelles, opportunistes ou endémiques, correspondent d’abord à des « intérêts » —puissants, acerbes, vindicatifs. C’est pourquoi elles ne cesseront certes pas par l’étalage de simples vues de l’esprit. Elles tendront même à s’amplifier, à se généraliser dans les prochaines décennies, se nourrissant des crises, et les favorisant en retour. Les guerres locales ou régionales d’aujourd’hui contribuent déjà à rendre plus probable une guerre générale entre peuples, entre classes, entre religions, entre haines, entre croyances — une guerre toujours plus totale. Chacune des parties défendra demain avec encore plus de hargne et de haine des « intérêts » de plus en plus épars, de plus en plus dispersésii. Et l’on finira par atteindre l’étiage de ces « guerres zoologiquesiii », ces guerres existentielles de la survie biologique que se sont livrées depuis le Précambrien de nombreuses espèces d’animaux dans une planète surpeuplée. Insectes, rongeurs, carnassiers, tous autant qu’ils sont, veulent survivre à l’extinction pendante. La métaphore s’applique aussi à tous les « peuples », puisque l’idée même d’« humanité » n’est plus pertinente, étant considérée comme fallacieuse par les nominalistes au pouvoir. Les guerres qui se tiennent aux portes de l’Europe, en Ukraine ou au Proche Orient, menacent par la contagion de l’exemple le fondement de l’existence des peuples, leur ontologie même. Il faut voir à quel niveau de perfection, encore inconnu à ce jour, l’esprit de haine contre l’autre, la haine contre ce qui n’est pas soi, pourra encore être porté à l’avenir, chez des hommes désormais libérés de toute morale, s’en glorifiant même, et se traitant les uns les autres d’« animaux » (ce qui est évidemment une injure injustifiable faite à la gent animale).
La paix mondiale, si jamais elle doit advenir un jour, ne se fondera pas sur l’effroi anticipé des effets délétères des guerres. Elle se fondera seulement sur l’amour de la « paix », en tant que telle, la « paix » comme bien commun, indivis, la « paix » comme suprême valeur, d’essence divine. La paix dépendra de la transformation intérieure des âmes humaines, dans leur ensembleiv. La paix sera possible quand les peuples cesseront de mettre leur bonheur, triste et court, dans la possession de richesses qui diminuent d’autant plus qu’elles sont partagées. Elle ne sera possible que lorsque sera reconnue la valeur des biens qui n’augmentent que s’ils sont partagés. Renonçant à l’univers mortifère des « égoïsmes sacrés » et des entre-tueries perpétuelles du Talion, l’humanité doit en revenir à cette idée déjà concoctée il y a deux millénaires, celle d’un Bien se situant bien au-dessus et bien au-delà d’elle-même. Les passions humaines actuelles auront eu alors au moins ce mérite, le commencement de l’apprentissage, grâce à elles, de l’existence d’une sagesse qui puisse les transcender. Ceci adviendra, je n’en doute pas, mais pas avant qu’une nouvelle guerre totale ait apporté au monde son lot de malheurs et de morts. L’humanité qui, on l’a dit, n’existe pas, pour les nominalistes, n’apprend donc jamais rien, en tant que telle. L’histoire de l’humanité ne changera donc pas son cours pour des guerres qui ne durent que quelques années et qui ne tuent que quelques millions d’hommes. Il lui faudra une catastrophe plus totale, plus globale, pour prendre conscience d’elle-même. On peut me trouver pessimiste. Mais on peut aussi douter que la guerre devienne jamais assez horrible pour décourager ceux qui la préparent, ceux qui l’entretiennent et ceux qui en tirent profit, d’autant plus que ces derniers ne sont jamais ceux qui la font, au front.
Au front ! Et aujourd’hui est un jour de vote !
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iC’est là l’une des conséquences de la thèse fondamentale du nominalisme, idéologie fort en vogue, fort à la mode, depuis le commencement des temps modernes.
iiDans son analyse d’un contexte sensiblement analogue, celui de l’entre deux guerres, Julien Benda (La Trahison des clercs, 1927) cite Maurice Barrès :« Il faut défendre en sectaire la partie essentielle de nous-mêmes ».
iiiDont parlait déjà Ernest Renan au 19e siècle.
iv« La paix n’est pas l’absence de la guerre mais une vertu qui naît de la force de l’âme. » (Spinoza.)
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