In the Mire, Drowning Angels.


We humans are fundamentally nomads, – with no nomosi. We are forever nomads with no limits, and no ends.

Always dissatisfied, never at peace, never at rest, perpetually on the move, forever in exile.

The Journey has no end. Wandering is meaningless, without clues. The homelands are suffocating. Landscapes are passing by, and we have no roots. No abyss fulfills us. The deepest oceans are empty. The skies, down there, are fading. The suns are pale, the moons dirty. The stars are blinking. We can only breathe for a moment.

Our minds would like to look beyond the diffuse background, behind the veiled Cosmos. But even an infinitely powerful Hubble telescope couldn’t show us anything of what’s behind. Cosmology is a prison, only vaster, but still finite, bounded, and we are already tired of endless, useless, multiverses, and weary of their aborted drafts.

The worried soul « pursues an Italy that is slipping away », but Virgil is not anymore our vigilante, and Aeneas is not our elder. Rome has forgotten itself. Athens has died out. Jerusalem, we already have returned there, – so they say.

Billions of people live, dream and die on the Promised Land.

They try, every night, to drink the water of the Lethe and the Cocyte, without being burnt by the Phlegethon. When they wake up, they are always thirsty for new caresses, they want again to smell myrrh, to taste nectars.

They try to avoid the icy skin of mirrors. They desperately scan the hairy mountains, the undecided rivers, the bitter oranges. They follow the hard curve of the fruits, the orb of the colors.

But at one point the heart hits, the body falls. At any moment, the final night will cover the sun. Forgetting all will come without fail.

Euripides called life: « the dream of a shadow ».ii

This shadow has two wings, – not six, like Ezekiel’s angels.

Intelligence and will are our wings, says Plato.

With one wing, the shadow (or the soul) sucks in, breathes in. The world comes into her.

With the other wing, she goes to all things, she flies freely, anywhere.

When the two wings flap together, then anything is possible. The soul can evade anywhere, even out of herself, and even from God Himself. As Marsilio Ficino says: « Animus noster poterit deus quidam evadere ».

There is a mysterious principle at the heart of the soul: she becomes what she’s looking for. She is transformed into what she loves.

Who said that? A litany of impressive thinkers. Zoroaster, King David. Plato, Porphyry, Augustine. Paul put it that way: « And we all, who with unveiled faces contemplate the Lord’s glory, are being transformed into his image with ever-increasing glory. »iii

It is indeed a mysterious principle.

The word ‘mystery’ comes from the Greek μύω, to close. This verb was originally used for the eyes, or for the lips. Closed eyes. Closed lips. The religious meaning, as a derivative, describes an ancient problem: how could what is always closed be ever opened?

Zoroaster found an answer, kind of: « The human soul encloses God in herself, so to speak, when, keeping nothing mortal, she gets drunk entirely on the divinity”.iv

Who still reads or pays attention to Zoroaster today?

Nietzsche? But Nietzsche, the gay barbarian, joyfully ripped away his nose, teeth and tongue. After that, he pretended he could speak on his behalf. Also Sprach Zarathustra. Ach so? Wirklich?

There are two kinds of thinkers.

There are the atrabilaries, who distill their venom, their suspicions, their despair, or their limitations, like Aristotle, Chrysippus, Zeno, Averroes, Schopenhauer or Nietzsche.

And there are the optimists, Heraclitus, Pythagoras, Socrates, Plato, or Apollonius of Thyana. They believe in life and in everything that may flourish.

We’ll rely on Heraclitus for a concluding line: “If you do not expect the unexpected you will not find it, for it is not to be reached by search or trail”. (Fragm. 18)

What can we learn from that fragment?

Without hope, everything is and will stay forever mud, mire, or muck. We have to search for the unexpected, the impossible, the inaccessible… What on earth could it be? – Gold in the mud, – or in the mire, drowning angels?

iNomos (Greek) = Law

ii Medea, 1224

iii2 Co 3,18

iv ChaldaicOracles V. 14.21

La Chute de Rome, et le paradigme indémodable du déclin


 

Vieille leçon : à la fin tout pot se casse.

La poterie, qui abonde dans les chantiers archéologiques, témoigne des soubresauts de l’Histoire. Les vaisselles se brisent aisément, mais leurs menus fragments, leurs divers débris, se révèlent extraordinairement résistants, et ils passent sans souci le test des millénaires.

Les archéologues ont découvert par millions de tels débris et les ont analysés.

On peut soupeser même l’idée que l’intégralité de la poterie produite pendant toute l’histoire humaine attend, éclatée en morceaux, mais figée dans la glaise, la tourbe ou quelque couche géologique, qu’on l’exhume un jour, dans dix, mille ou un million d’années, archive immortelle.

Les éléments déjà trouvés portent une masse exceptionnelle d’informations, parce que l’on peut déterminer l’origine, la qualité et la composition de la matière première, l’argile, en fonction des sites d’extraction, classer les formes et les vernis des poteries, trahissant leur provenance et leur parcours. Diverses marques, quasi-indestructibles, permettent de déduire si elles ont été fabriquées à la main, au tour rapide, au tour lent, ou si elles ont été retravaillées avant d’avoir séchées.i

De ces poteries oubliées, minuscules morceaux de mémoire, on a pu déduire une confirmation matérielle, concrète, physique, de la célèbre thèse de la chute de Rome, sous le coup des invasions barbares. Tout au long du 5ème siècle, l’Occident fut livré aux hordes venues du Nord, de l’Est ou du Sud. Les Huns, les Goths, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Suèves, les Francs, les Alains, les Vandales vinrent et la civilisation du monde antique s’effondra en quelques décennies.

Des âges sombres commencèrent.

Bien entendu, des avis radicalement différents sur la nature de cette période clé se font aussi entendre.

« Aux yeux de l’historien laïque, les débuts du Moyen Âge apparaîtront toujours inévitablement comme un ‘âge des ténèbres’, un âge barbare, sans culture ni littérature profanes, s’absorbant dans des disputes inintelligibles, touchant des dogmes eux-mêmes incompréhensibles […]. Aux yeux du catholique, au contraire, c’est moins l’âge des ténèbres que l’âge de l’aube, car il a vu la conversion de l’Occident, la fondation de la civilisation chrétienne, la naissance de l’art chrétien et de la liturgie catholique. C’est avant tout l’âge des moines. »ii

Alors, non pas un « âge sombre », mais une victoire historique de la chrétienté sur le paganisme? Suivie d’ailleurs d’une autre victoire religieuse, celle de l’islam, au début du 7ème siècle ? Les deux monothéismes évinçant donc, entre l’an 250 et l’an 800, ce qui restait encore des religions anciennes de Rome et de la Perse, et annonçant l’avènement d’un « âge de la foi », dont apparemment nous ne serions toujours pas sortis ?

Victoire initiale d’une religion universelle ou défaite terminale d’une politique d’empire ?

Un historien « laïque » affirme fortement :

« A mes yeux, le Ve siècle fut le théâtre d’une crise militaire et politique profonde, provoquée par le fait que les envahisseurs s’emparèrent violemment du pouvoir et d’une bonne partie des richesses. […] J’affirme que les siècles post-romains connurent un déclin spectaculaire de la prospérité économique et de modèles élaborés, et que ce déclin frappa l’ensemble de la société, de la production agricole à la haute culture, et des paysans jusqu’aux rois. Un effondrement démographique se produisit très probablement, et l’ample circulation des marchandises de qualité cessa tout-à-fait. Des outils culturels de haut niveau, tels que l’écrit, disparurent de certaines régions et se restreignirent dans toutes les autres. » iii

La « Chute de Rome ». Est-ce le triomphe d’une idée religieuse, du paradigme d’une religion « universaliste », et de l’avènement décisif d’une vision prémonitoire, qui devait aboutir à la construction millénaire de « l’Europe »  (dont on sait aussi la fragilité éminente) ? Ou bien est-ce le paradigme d’une catastrophe globale, de la fin d’un monde dans un cortège d’horreurs abominables, de la destruction d’une civilisation complexe, raffinée, et de la plongée subite de l’Occident d’alors dans des manières de vivre semblables à celles des temps préhistoriques ?

Si les historiens professionnels s’étripent encore à ce sujet, nous laisserons ici le débat ouvert.

Concluons seulement que ce qui a pu un jour prévaloir, la barbarie nue s’imposant à des peuples paralysés, pourrait à nouveau faire irruption, en Europe ou ailleurs, demain ou dans deux décades. Le 20ème siècle n’est pas si loin, qui vit s’initier deux guerres mondiales.

Pourquoi, et au nom de quoi, pourrait-on absolument exclure une nouvelle catastrophe mondiale, d’essence politique et militaire, ou économique, écologique ou encore religieuse et culturelle, ou bien de tout cela à la fois ?

Tous les jours, on voit enfler à son propre rythme le ventre fécond de la bête immonde.

Tous les jours on voit se multiplier les ferments de peur et de doute dans des continents étrécis, tétanisés, livrés à des politiciens corrompus, menteurs, sans idées et sans avenir.

Il est urgent de ne pas attendre, pour penser l’avenir et agir au présent.

iBryan Ward-Perkins. La chute de Rome. Fin d’une civilisation. Flammarion, 2017, p. 308

iiChristopher Dawson. Le Moyen Âge et les origines de l’Europe, trad. L. Halphen. Paris, Rieder, 1934, rééd Arthaud, 1960, p.14 cité in Bryan Ward-Perkins. La chute de Rome. Fin d’une civilisation. Flammarion, 2017, p. 283

iiiBryan Ward-Perkins. La chute de Rome. Fin d’une civilisation. Flammarion, 2017, p. 303

Descente aux Enfers.


 

Assez rares, ceux qui sont descendus aux Enfers, et en sont revenus : Pythagore, Hénoch, Moïse, Orphée, Siosiri, Mithrobarzane, Énée. Jésus.i

Ils n’ont pas été très bavards sur ce qu’ils y ont vu. Les explorateurs de l’Hadès sont sans doute tenus de garder une certaine discrétion sur ce qu’ils ont pu découvrir dans l’Autre Monde.

Mais, en collationnant leurs témoignages, on peut tirer quelques leçons générales.

Tous ceux qui ont visité les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence vive et précoce. Un jour, ils descendent aux Enfers, font des découvertes, reviennent dans le monde, en une apothéose, et puis ils disparaissent à nouveau.

Il est tentant de faire l’hypothèse qu’ils se conforment, ce faisant, à un type, un paradigme.

Dans leur diversité, ces voyages infernaux se ressemblent essentiellement.

Il suffit d’en évoquer un, pour les retrouver tous.

La plus poétique de ces descentes aux Enfers fut peut-être celle d’Énée, narrée par Virgile.

Tout commence lors d’une visite d’Énée à Cumes, dans l’antre de la Sibylle. Celle-ci, grande prêtresse de Phébus et d’Hécate, s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et commence sa prière. « La prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste. Il veut descendre dans les Enfers. Il veut y revoir son père. C’est un privilège exorbitant, mais il en a la capacité. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. », dit-il.

La Sibylle répond qu’il est en fait aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est difficile, qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois, à l’aller et au retour.

Énée et Sibylle s’enfoncent alors dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. »

Énée l’interroge, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Malgré cela, les âmes connaissent craintes, désirs, douleurs, joies, et elles restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, quand la vie les quitte.

Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que l’âme retrouve un jour sa pureté, l’étincelle initiale du feu qui lui a été accordé.

Anchise décrit avec précision le destin qui attend les descendants d’Énée et ce que va devenir Rome. Tout est dit.

Sans transition, le retour à la lumière se fait, presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ».

C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

Énée revient sur terre et il fonde Rome.

Qui peut en dire autant ?

i Pour les détails, se rapporter respectivement à la katabase pythagoricienne ; à la vision de Hénoch ; au voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch ; à la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron ; à celle de Siosiri à l’Amanthès ; à celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie ; et à celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.