Descente aux Enfers.


 

Assez rares, ceux qui sont descendus aux Enfers, et en sont revenus : Pythagore, Hénoch, Moïse, Orphée, Siosiri, Mithrobarzane, Énée. Jésus.i

Ils n’ont pas été très bavards sur ce qu’ils y ont vu. Les explorateurs de l’Hadès sont sans doute tenus de garder une certaine discrétion sur ce qu’ils ont pu découvrir dans l’Autre Monde.

Mais, en collationnant leurs témoignages, on peut tirer quelques leçons générales.

Tous ceux qui ont visité les abysses du Temps partagent des traits communs. Leur naissance fut miraculeuse, leur intelligence vive et précoce. Un jour, ils descendent aux Enfers, font des découvertes, reviennent dans le monde, en une apothéose, et puis ils disparaissent à nouveau.

Il est tentant de faire l’hypothèse qu’ils se conforment, ce faisant, à un type, un paradigme.

Dans leur diversité, ces voyages infernaux se ressemblent essentiellement.

Il suffit d’en évoquer un, pour les retrouver tous.

La plus poétique de ces descentes aux Enfers fut peut-être celle d’Énée, narrée par Virgile.

Tout commence lors d’une visite d’Énée à Cumes, dans l’antre de la Sibylle. Celle-ci, grande prêtresse de Phébus et d’Hécate, s’écrie : « C’est le moment d’interroger les destins. Le Dieu, voici le Dieu ! ». Énée prend la parole et commence sa prière. « La prophétesse résiste encore à l’étreinte du Dieu, se débat dans son antre comme une sauvage bacchante, et cherche à secouer hors de sa poitrine le Dieu tout puissant. »

Énée insiste. Il veut descendre dans les Enfers. Il veut y revoir son père. C’est un privilège exorbitant, mais il en a la capacité. « Moi aussi, je suis de la race du souverain Jupiter. », dit-il.

La Sibylle répond qu’il est en fait aisé de descendre à l’Averne. C’est revenir sur ses pas, remonter à la lumière d’en haut qui est difficile, qui est la dure épreuve. Il y a les boues de l’Achéron, les eaux noires du Cocyte, les flots du Styx, le sombre Tartare, la nuit muette du Phlégéton avec ses torrents de flamme. Il faut franchir ces obstacles deux fois, à l’aller et au retour.

Énée et Sibylle s’enfoncent alors dans les profondeurs de la terre. « Ils allaient comme des ombres par la nuit déserte, à travers l’obscurité et les vastes demeures de Pluton et son royaume de simulacres. »

Après moult péripéties, Énée retrouve son père Anchise. Le contact n’est pas facile. « Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois, vainement saisie, l’ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole. »

Énée l’interroge, il veut savoir pourquoi il y a tant d’âmes « qui aspirent de nouveau à rentrer dans les liens épais du corps ». Anchise lui expose alors « tous ces beaux secrets ».

« Et d’abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l’astre Titanique du soleil, sont pénétrés et vivifiés par un principe spirituel : répandu dans les membres du monde, l’esprit en fait mouvoir la masse entière et transforme en s’y mêlant ce vaste corps. »

C’est de ce principe que naissent les hommes, les animaux, les oiseaux, et les monstres de l’Océan. Tous les germes de vie doivent leur vigueur à leur céleste origine. Malgré cela, les âmes connaissent craintes, désirs, douleurs, joies, et elles restent emprisonnées dans leurs ténèbres et leurs geôles aveugles, quand la vie les quitte.

Il faut des milliers d’années de souffrance et de châtiments pour que l’âme retrouve un jour sa pureté, l’étincelle initiale du feu qui lui a été accordé.

Anchise décrit avec précision le destin qui attend les descendants d’Énée et ce que va devenir Rome. Tout est dit.

Sans transition, le retour à la lumière se fait, presque instantanément. Anchise reconduit Énée et Sibylle à la porte « d’ivoire éclatant », que les Mânes n’utilisent que pour envoyer vers le Monde d’en haut « les fantômes illusoires ».

C’est par cette porte qu’Énée passe, « coupant au plus court ».

Énée revient sur terre et il fonde Rome.

Qui peut en dire autant ?

i Pour les détails, se rapporter respectivement à la katabase pythagoricienne ; à la vision de Hénoch ; au voyage de Moïse dans la Géhenne, raconté par Philon, Josèphe et l’Apocalypse de Baruch ; à la descente d’Orphée dans la région de l’Achéron ; à celle de Siosiri à l’Amanthès ; à celle de Mithrobarzane dans la Nécyomantie ; et à celle, fameuse grâce au pouvoir d’évocation de Virgile, du troyen Énée conduit par la Sibylle.

Un rabbin juif, grec, exotique et indo-européen


 

Le judaïsme a beaucoup pythagorisé à Alexandrie, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne. Philon et Josèphe sont d’excellents exemples de juifs hellénisants, appartenant à la haute classe de cette ville, et sensibles à des idées venues d’ailleurs. Le pharisaïsme et l’essénisme qui fleurissaient à l’époque, peuvent être interprétés comme des filiations effectives du judaïsme pythagoricien et alexandrin.

Les Pharisiens, les « séparés », faisaient « bande à part », ils voulaient se distinguer des juifs traditionnels, et même innover quant à la Loi. Josèphe dit que les Pharisiens imposèrent au peuple des règles qui ne sont pas inscrites dans la Loi de Moïse.

La mort, la résurrection occupaient beaucoup les esprits, alors.

Les Pharisiens croyaient à la résurrection des morts, tout comme Rabbi Joshua ben Youssef, plus connu sous le nom de Jésus, qui ne les aimait guère – les trouvant « hypocrites », et les traitant de « sépulcres blanchis ».

Les Sadducéens, fidèles à la lettre de la Loi, étaient des « Vieux-Croyants » et ils niaient quant à eux la résurrection.

L’idée de la résurrection n’était pas juive. Elle était répandue dans l’hellénisme, le pythagorisme, avec la palingénésie et la métempsycose. Tout cela prenait sa source dans un Orient plus lointain. L’Iran. L’Inde. Le vaste monde avait bien d’autres vues que la Palestine sur ces sujets difficiles.

La croyance pharisienne en la résurrection était indubitablement « une innovation décisive, qui faisait du judaïsme pharisien et talmudique une religion tout autre que celle de la Loi et des Prophètes », commente Isidore Lévyi.

Le judaïsme pharisien a adapté et modifié les concepts de résurrection et de palingénésie. Il conçoit la résurrection non comme une possibilité offerte aux âmes migrantes, mais comme un fait singulier, unique, qui se produit une fois pour toutes, et pour tous, le jour de l’Apocalypse.

Quant aux Esséniens, autre secte du judaïsme, ils sont appelés Hassa’im, les « silencieux ». Josèphe les décrit ainsi : « Nul cri, nul tumulte ne souille jamais la maison ; chacun reçoit la parole à son tour. Aux gens du dehors, le silence observé à l’intérieur donne l’impression d’un mystère effrayant. »ii.

Ce sont aussi des fanatiques, constate Josèphe. « Ils jurent de ne rien dévoiler aux étrangers de ce qui concerne les membres de la secte, même si on devait les torturer jusqu’à la mort. »

C’était déjà, rappelons-le, le serment de Pythagore : « Plutôt mourir que parler », comme rapporté par Diogène Laërce (VIII, 39). Et cela rappelle aussi le silence obstiné de Jésus devant Pilate.

Flavius Josèphe résume la croyance de la secte des Esséniens: « L’âme est éternelle. Délivrée de sa chaîne charnelle, l’âme, comme affranchie d’une longue servitude, prend avec joie son essor vers les hauteurs. » iii

D’autres sectes encore les concurrençaient dans cette époque troublée : les Çadoqites, les Nazaréens, les Dosithéens, les disciples de Johanan Ben Zakai, ceux de Hillel…

Dans ce monde ouvert à l’influence des cultures hétérodoxes, le parallèle entre la naissance de Jésus et celle de Pythagore saute aux yeux…

Il y a plus. Pythagore à Crotone refuse la filiation d’Apollon, de même Jésus à Capernaum ne veut pas être connu comme fils de Dieu. Autre similitude : Pythagore et Jésus savent parler aux femmes. Jésus a eu pour adeptes inconditionnels plusieurs d’entre elles, dont trois sont nommées par leur nom : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, et Salomé. Ce fait est en soi extrêmement remarquable, si l’on tient compte du contexte et de l’époque. Seul Pythagore a obtenu antérieurement un succès semblable.

Le pharisaïsme, né à Alexandrie au milieu d’un maelstrom de cultures, de religions, de mouvements politiques, économiques, migratoires, s’est efforcé de concilier les idées de Moïse et de Pythagore. L’époque aspirait à des formes de syncrétisme, à des conjonctions de points de vue.

Si le judaïsme fut influencé par le pythagorisme, comment ne pas voir que le christianisme aussi subit son aura ? Bien avant Jésus, Pythagore avait été connu comme étant l’Homme-Dieu de Samos, tout en étant le fils de Mnésarque et de Parthénis. Il incarnait sur terre la manifestation d’Apollon. Par lui, brilla à Crotone, le flambeau sauveur du bonheur et de la sagesse.

I. Lévy interprète ce qu’il appelle « le fait énigmatique du triomphe du christianisme » de cette façon : « De la religion qui sous les Césars est sortie de Palestine, l’essentiel n’avait été introduit à Jérusalem qu’un siècle plus tôt. L’Évangile dissimule sous un vêtement oriental le système de croyances qui, nous le savons par les écrits de Virgile, de Plutarque et bien d’autres, par la carrière d’Apollonius de Tyane et d’Alexandre d’Abonoutikhos, captivait sur les rives grecques et latines de la Méditerranée les esprits les plus divers. Il a séduit le monde antique parce qu’il lui apportait, empreint du plus pénétrant charme exotique, un produit de la pensée grecque, héritière d’un passé indo-européen. »iv

Tout cela sonne curieusement au XXIème siècle, habitué aux plus étranges extrapolations, et sensible aux plus improbables réinterprétations, jamais dépourvues de putatives provocations.

Un Jésus, rabbin décrié, condamné comme « roi des Juifs », réapparaît maintenant dans la conscience collective comme un produit « oriental », « exotique », un héritier de la « pensée grecque » et d’un « passé indo-européen ».

Selon I. Lévy, la leçon est nette : l’essentiel de cette religion sortie de Palestine, le christianisme, est tout ce que l’on veut, sauf juif.

Dans le monde juif d’après la destruction du Temple par les Romains en 70 ap. J.-C., il n’était sans doute pas souhaitable de laisser se développer les germes d’hérésie. Il fallait rassembler les esprits, après la catastrophe politique, symbolique et morale. Jésus était pourtant juif, tout autant que les pharisiens, les sadducéens ou les esséniens qui occupaient le terrain de la pensée juive de cette époque. Plus juif qu’indo-européen, pourrions-nous dire. Il n’est certes pas indifférent, aujourd’hui, de ne vouloir voir en lui qu’un produit « oriental », « exotique », « grec» et «indo-européen», plutôt que comme le surgeon du tronc de Jessé que les judéo-chrétiens célébraient alors.

Plus juif ou moins juif, qu’indo-européen ?

Peu importe. Il était à la fois juif, grec, exotique et indo-européen, – transcendant les frontières, les classes, les sectes, les siècles.

i in La Légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

ii Bellum II, VIII, 5, §132

iii Bell. II, VIII, §155-157

ivIn Op.cit.

Moïse descend aux Enfers et Zoroastre dans le sein virginal


 

Les anges « tremblèrent » quand Moïse monta au ciel, écrit Baruch Ben Neriah dans son Apocalypse.

« Ceux qui avoisinent le trône du Très-Haut tremblèrent quand Il prit Moïse près de lui. Il lui enseigna les lettres de la Loi, lui montra les mesures du feu, les profondeurs de l’abîme et le poids des vents, le nombre des gouttes de pluie, la fin de la colère, la multitude des grandes souffrances et la vérité du jugement, la racine de la sagesse, les trésors de l’intelligence, la fontaine du savoir, la hauteur de l’air, la grandeur du Paradis, la consommation des temps, le commencement du jour du jugement, le nombre des offrandes, les terres qui ne sont pas encore advenues, et la bouche de la Géhenne, le lieu de la vengeance, la région de la foi et le pays de l’espoir. »i

La Jewish Encyclopaedia (1906) estime que l’auteur de l’Apocalypse de Baruch était un Juif maîtrisant la Haggadah, la mythologie grecque et la sagesse orientale. Le texte montre aussi des influences venant de l’Inde. En témoigne l’allusion faite à l’oiseau Phénix, compagnon du soleil, image similaire au rôle de l’oiseau Garuda, compagnon du dieu Vishnou.

Dans les chapitres 11 à 16, l’archange Michel a un rôle de médiateur entre Dieu et les hommes, analogue à celui de Jésus.

Baruch a été sans doute exposé aux enseignements gnostiques et « orientaux ».

Aux premiers siècles de notre ère, les temps étaient en effet propices à la recherche et à la fusion d’idées et d’apports venant de cultures et de pays divers.

Le judaïsme n’échappa pas à ces influences venues d’ailleurs.

Les éléments de la vie de Moïse, dont l’Apocalypse de Baruch rend compte, sont attestés par d’autres auteurs juifs, Philon et Josèphe, et avant eux par le Juif alexandrin Artanapas.

Ces éléments ne correspondent pas au modèle biblique. Ils s’inspirent en revanche de la Vie de Pythagore, telle que rapportée par la tradition alexandrine.

On y trouve une description de la descente de Moïse aux Enfers, qui est calquée sur la descente de Pythagore dans l’Hadès. Isidore Lévy fait à ce propos le diagnostic suivant : « Ces emprunts du judaïsme d’Égypte aux Romans successifs de Pythagore ne constituent pas un fait superficiel de transmission de contes merveilleux, mais révèlent une influence profonde du système religieux des pythagorisants : le judaïsme alexandrin, le pharisaïsme (dont la première manifestation ne paraît pas antérieure à l’entrée en scène d’Hérode) et l’essénisme, offrent, comparés au mosaïsme biblique, des caractères nouveaux, signes de la conquête du monde juif par les conceptions dont la légende de Pythagore fut l’expression narrative et le véhicule. »ii

La fusion multi-culturelle de ce genre de thèmes se manifeste par les fortes proximités et analogies entre les légendes de Pythagore et de Zoroastre, et les légendes attachées par la littérature juive à Moïse, aux « voyages dans l’Autre Monde » et aux « visions infernales » qu’elle rapporte.

Ces légendes et ces récits sont manifestement empruntés dans tous leurs détails à la « katabase pythagorisante » dont Lucien et Virgile ont décrit les péripéties.

Isidore Lévy en a fait la recension. Moïse est conduit à travers l’Éden et l’Enfer. Isaïe est instruit par l’Esprit de Dieu sur les cinq régions de la Géhenne. Élie est mené par l’Ange. L’Anonyme du Darké Teschuba est dirigé par Élie. Josué fils de Lévi est accompagné par les Anges ou par Élie, ce qui reproduit le thème du Visiteur de la Katabase de Pythagore.

Ces similitudes trans-culturelles s’étendent aux visions divines et à la nature profonde de l’âme.

Dans la langue du Zend Avesta, qui correspond au texte sacré de l’antique religion de l’Iran ancien, la « Gloire Divine », celle-là même que Moïse a vu de dos, est nommée Hravenô.

James Darmesteter, spécialiste du Zend Avesta, rapporte d’une manière détaillée la façon dont les Zoroastriens décrivaient la venue de leur prophète. Ce récit n’est pas sans évoquer d’autres naissances virginales, rapportées par exemple dans la tradition chrétienne:

« Un rayon de la Gloire Divine, destiné par l’intermédiaire de Zoroastre à éclairer le monde, descend d’auprès d’Ormuzd, dans le sein de la jeune Dughdo, qui par la suite épouse Pourushaspo. Le génie (Frohar) de Zoroastre est enfermé dans un plant de Haoma que les Amshaspand transportent au haut d’un arbre qui s’élève au bord de la rivière Daitya sur la montagne Ismuwidjar. Le Haoma cueilli par Pourushaspo est mélangé par ses soins et par ceux de Dughdo à un lait d’origine miraculeuse, et le liquide est absorbé par Pourushaspo. De l’union de la dépositaire de la Gloire Divine avec le détenteur du Frohar, descendu dans le Haoma, naît le Prophète. Le Frohar contenu dans le Haoma absorbé par Pourushaspo correspond à l’âme entrée dans le schoenante assimilé par Khamoïs (=Mnésarque, père de Pythagore), et le Hravenô correspond au mystérieux élément apollinien »iii.

L’être spirituel de Zoroastre possède deux éléments distincts, le Hravenô, qui est la partie la plus sublime, et même proprement divine, et le Frohar, principe immanent contenu dans le Haoma.

On peut en inférer que Hravenô et Frohar correspondent respectivement aux concepts grecs de Noos et de Psychè. « l’Intelligence » et à « l’âme ». Les équivalents hébreux seraient: Néphesh et Ruah.

Que ressort-il de ces comparaisons? Une intuition continue, s’étalant sur plusieurs milliers d’années, et couvrant une aire géographique allant du bassin de l’Indus à la vallée du Nil, semble réunir les religions de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de l’Égypte autour d’une même idée : celle de la « descente » sur terre d’un être « envoyé » par un Dieu, différemment nommé suivant les langues et les cultures.

i Baruch Ben Neriah, Apocalypse de Baruch . Ch. 59, 3-11. Texte écrit par peu après la seconde destruction du Temple, en 70 ap. J.-C.

ii Isidore Lévy. La légende de Pythagore de Grèce en Palestine, 1927

iiiJames Darmesteter, Le Zend Avesta, 1892-1893

Délires anciens et modernes


 

Les Bacchanales représentent, dans l’antique religion dionysiaque, un phénomène sauvage, extrême. Il s’agit de s’enivrer, de prendre part à l’orgie de la nature, et de se livrer entièrement au délire et à toutes ses conséquences.

 

Ivres, les Bacchantes se précipitent sur les victimes, les dépècent à mains nues, leur arrachent les membres, leur fouaillent les organes internes. Les mains gluantes de sang, elles décapitent l’infortuné tombé sous les coups de la folie sacrée.

C’est dans le délire que la métamorphose peut avoir lieu. Il y en a plusieurs sortes.

Celle d’Harmonie et de Cadmos est spectaculaire. Des écailles de serpent recouvrent progressivement le corps. Les pieds d’abord, les jambes, les hanches, puis le sexe se métamorphosent en serpents sifflants, hideux. Enfin tout le reste du corps est atteint de cette mutation monstrueuse.

La religion dionysiaque n’est pas de tout repos. On n’est à l’abri d’aucune terreur, d’aucun choc psychique et corporel. Mais c’est cette métamorphose qui est le moment essentiel, après le vin de l’ivresse et le partage des membres de la victime sacrifiée.

Philostrate l’Ancien en donne cette description : « Voici les chœurs des Bacchantes, les pierres ruisselant de vin, les grappes distillant le nectar, les mottes de terre toutes reluisantes de l’éclat du lait, voici le lierre à la tige rampante, les serpents dressant la tête, les thyrses et les arbres d’où le miel s’échappe goutte à goutte.

Voici ce sapin étendu sur le sol, sa chute est l’œuvre de femmes violemment agitées par Dionysos ; en le secouant, les Bacchantes l’ont fait tomber avec Penthée qu’elles prennent pour un lion ; les voilà qui déchirent leur proie, les tantes détachent les mains, la mère traîne son fils par les cheveux (…)

Harmonie et Cadmos sont présents. Déjà les extrémités inférieures, depuis les cuisses, se transforment en serpents, tout disparaît sous les écailles depuis les pieds jusqu’aux hanches ; la métamorphose gagne les parties supérieures. Harmonie et Cadmos sont frappés d’épouvante ; ils s’embrassent mutuellement, comme si, par cette étreinte, ils devaient arrêter leur corps dans sa fuite et sauver du moins ce qui leur reste encore de la forme humaine. »i

 

L’amateur d’histoire des religions peut être incité à faire des rapprochements, du point de vue de l’anthropologie comparée.

Par exemple, peut-on voir voir dans les Bacchanales une analogie lointaine ou un lien obscur avec le sacrifice du Christ, la consommation de son sang et de sa chair partagée entre les fidèles ?

Sans doute y a-t-il dans les profondeurs de la mémoire humaine quelques lointaines et ineffaçables souvenances des sacrifices anciens.

Le sacrifice du Christ tel que célébré par l’Église n’est pas une version évoluée, intellectualisée, d’un paradigme sacrificiel éminemment plus sauvage, plus barbare, célébré jadis au nom du Dieu Dionysos, en souvenir de sa naissance sanglante et brûlante.

Mais il est cependant possible d’y voir des éléments d’analogie, une similitude anthropologique, ne serait-ce que dans la consommation de la « chair » et du « sang » du Christ par ses disciples, à l’acmé de la communion.

L’esprit humain, d’âge en âge, s’est montré capable de concevoir des paradigmes qui ouvrent des univers, qui se jouent de toutes les valeurs, non pour les abolir, mais pour garantir la possibilité de leurs métamorphoses.

La religion dionysiaque fut en son temps l’un de ces paradigmes, et continue de l’être, dans l’inconscient immarcescible des peuples. Il est permis de réfléchir à la manière dont les idées dionysiaques s’incarnent aujourd’hui dans les excès de l’humanité contemporaine, comment elles continuent leur vie secrète dans une « modernité » aveugle à leur sujet.

iPhilostrate l’Ancien, Les Tableaux, XVII

Neurochimie du cerveau et vision de Dieu


 

La naissance de Dionysos vaut d’être racontée. On en trouve dans les Tableaux de Philostrate l’Ancien une description précise.

« Un nuage de feu, après avoir enveloppé la ville de Thèbes, se déchire sur le palais de Cadmos où Zeus mène joyeuse vie auprès de Sémélé. Sémélé meurt, et Dionysos naît vraiment sous l’action de la flamme.

On aperçoit l’image effacée de Sémélé qui monte vers le ciel, où les Muses fêteront son arrivée par des chants. Quant à Dionysos, il s’élance du sein maternel ainsi déchiré, et brillant comme un astre il fait pâlir l’éclat du feu par le sien propre. La flamme s’entr’ouvre, ébauchant autour de Dionysos la forme d’un antre [qui se revêt de plantes consacrées].

Les hélices, les baies du lierre, des vignes déjà robustes, les tiges dont on fait les thyrses en tapissent les contours, et toute cette végétation sort si volontiers de terre, qu’elle croît en partie au milieu du feu. Et ne nous étonnons point que la terre pose sur les flammes comme une couronne de plantes. »

Philostrate passe sous silence le fait que Sémélé avait voulu voir le visage de Zeus, son amant, et que cela fut la cause de sa mort. Zeus, tenu par une promesse qu’il lui avait faite d’exaucer tous ses désirs, fut contraint de dévoiler devant elle son visage de lumière et de feu lorsqu’elle en fit la demande, sachant que par là il lui donnerait la mort, bien malgré lui.

Mais il ne voulait pas laisser mourir l’enfant qu’elle portait, et qui était aussi le sien. Zeus sortit Dionysos, du ventre de sa mère, et le mit dans la grande lumière, dans un nuage de feu. Or, Dionysos était lui-même déjà un être de feu et de lumière. Philostrate décrit comment le propre feu de Dionysos « fait pâlir » le feu de Zeus lui-même.

Notons surtout que le feu divin de Dionysos ne consume pas les buissons sacrés qui enveloppent son corps au moment de sa naissance.

Dans un contexte différent, Moïse voit un buisson en flammes, qui ne se consume pas non plus. La Bible ne donne guère de détails sur la manière dont le buisson se comporte dans les flammes.

Philostrate, quant à lui, est un peu plus précis : une « couronne de plantes » flotte au-dessus du feu. La métaphore de la couronne fait penser à une aura, une auréole, ou encore aux lauriers ceignant la tête du héros. Sauf que Dionysos n’est pas un héros, mais un Dieu.

L’idée de plantes qui brûlent sans se consumer dans un « feu » d’origine divine est contre-intuitive.

Il est possible qu’il s’agisse d’une métaphore cachée. Le feu intérieur de certaines plantes, comme le Cannabis, ou d’autres plantes psychotropes, est une sorte de feu qui affecte l’esprit, qui la brûle mais ne le consume (en général) pas. Ce feu intérieur, provoqué par des plantes capables d’induire des visions shamaniques et même des extases divines, est l’une des plus anciennes voies d’accès à la contemplation des mystères.

C’est l’une des plus précieuses leçons des expériences rapportées par les shamans d’Asie, d’Afrique, ou d’Amérique.

Qu’est-ce qui explique la puissante affinité entre plantes psychotropes, neurochimie du cerveau humain et ces visions extatiques, divines ?

Pourquoi la chimie du cerveau est-elle capable d’engendrer la vision du Dieu, à partir de stimulations ?

Pourquoi le principe actif du cannabis, leTHC (Δ9 – tétrahydrocannabinol), est-il capable, en se fixant sur les récepteurs CB1 et CB2 de livrer l’homme à l’extase, et à la vision du divin, dans certaines conditions?

Les nouveaux moyens d’investigation du cerveau devraient pouvoir être mis à contribution pour détecter les régions cérébrales activées pendant ces visions.

Il y a deux grandes catégories d’hypothèses.

Soit le mécanisme psychotrope est entièrement interne au cerveau, dépendant seulement de processus neurobiologiques, qui peuvent s’emballer hors de toute mesure, lorsqu’ils sont en quelque sorte bouclés sur eux-mêmes.

Soit ces processus neurobiologiques ne sont en réalité qu’une façade, plus ou moins façonnée tout au long de l’évolution du cerveau humain. Ils cachent ou révèlent, suivant les cas, notre perception directe d’un monde encore mystérieux, un monde parallèle, en général inaccessible à la sensibilité et à la conscience.

Les processus neurochimiques désinhibés par le THC libèrent le cerveau, et lui donnent pendant l’extase la possibilité d’accéder à un méta-monde, habituellement voilé, mais bien réel, existant de façon indépendante de la conscience humaine.

La neurochimie du Cannabis ne génère alors pas de « visions » par elle-même ; elle n’est qu’une clé qui ouvre la conscience sur un monde inaccessible, la plupart du temps, aux faibles capacités humaines.

Le principe féminin de Dieu. שְׁכִינָה


 

Shekhinah, שְׁכִינָה, que l’on peut traduire par « présence » (divine), est un mot complètement absent de la Bible.

Ce mot n’apparaît que tardivement, dans la littérature rabbinique.

Pour signifier l’idée de « présence divine », l’hébreu biblique emploie un adverbe, פני, « en présence, devant », comme dans ce verset : « Marche en ma présence et sois parfait ». (Gen. 17,1) Littéralement, « Marche devant moi ». Cet adverbe, dont l’étymologie connote l’idée de « face », ne recouvre donc pas le symbolisme de la Shekhinah.

La Bible hébraïque emploie aussi le verbe שׁכן, « demeurer, séjourner, habiter », comme dans : « Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux » (Ex. 25,8), ou dans ce verset : « Et je résiderai au milieu des enfants d’Israël et je serai leur Divinité. » (Ex. 29,45)

Le verbe שׁכן correspond à la racine du mot Shekhinah. Pris comme substantif de שׁכן, Shekhinah signifie littéralement « demeure, séjour ». Son sens tardif de « présence » est donc une dérivation tardive, « abstraite ».

Suivant le Talmud, on a interprété la Shekhinah comme incarnant les attributs féminins de la présence de Dieu.i

Pour Judah Halevi, la Shekhinah est l’« intermédiaire » entre Dieu et l’homme.

Pour Maïmonide, la Shekhinah est l’intellect actif. Il la place à la dixième et dernière place dans la liste des dix « esprits divins ».

La Kabbale appelle la Shekhinah : « Malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi. Elle y est également à la dernière et dixième place, dans la hiérarchie des Sephirot.

Pour Hermann Cohen, la Shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement »ii. Il note qu’on l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

Ces différentes interprétations peuvent se résumer ainsi :

La Shekhinah est une sorte de « principe féminin » de Dieu, qui sert d’intermédiaire entre le divin et l’humain. Elle est placée à la dernière place dans les hiérarchies célestes. Mais c’est parce qu’elle se situe aussi au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et c’est cette « base » qui rend possibles leurs mouvements.

Du point de vue comparatiste, la Shekhinah peut être rapprochée, me semble-t-il, de la kénose chrétienne. La kénose est la disposition de Dieu à l’anéantissement volontaire. Elle consiste pour Dieu à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Revenons à l’interprétation juive. Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, dans la tradition de la Kabbale, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ?

Les premiers seront les derniers, disait aussi un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère.

iGinsburgh, Rabbi Yitzchak (1999). The Mystery of Marriage. Gal Einai.

iiReligion der Vernumft, 1929

Un Exit hors de la « modernité »


 

Les Oracles chaldaïques sont attribués à Julien et datent du 2ème siècle ap. J.-C. C’est un texte court, dense, profond, ouvrant, œuvrant. On y trouve des formules, célèbres dans d’autres contextes, comme : « un Esprit issu de l’Esprit » (νοῦ γάρ νόος).

Phrases oraculaires, dont les éclats anciens brillent d’un feu incertain, pépites vieilles, usées, précieuses.i

Mille ans après leur parution, Michel Psellus (1018-1098) a écrit les Commentaires des Oracles chaldaïques, et en a fait ressortir les influences assyriennes et chaldéennes.

Mille ans après Psellus, Hans Lewy leur a consacré son grand œuvre, Chaldean Oracles and Theurgy. Mysticism magic and platonism in the later Roman Empire (Le Caire, 1956).

D’autres savants, tels W. Kroll, E. Bréhier, F. Cumont, E.R. Dodds, H. Jonas se sont penchés sur ces textes, entre la fin du 19ème siècle et le début du siècle dernier. Bien avant eux, une chaîne antique de penseurs, Eusèbe, Origène, Proclus, Porphyre, Jamblique, avait tracé des pistes. Il en ressort qu’il faut remonter à Babylone, et plus avant encore au zoroastrisme, pour tenter de comprendre le sens de ces poèmes magico-mystiques, qui obtinrent chez les néo-platoniciens le statut de révélation sacrée.

Qu’en reste-t-il ? Des idées comme celle du voyage de l’âme à travers les mondes, et des mots comme « anagogie » ou « Aion », qui est un autre nom de l’éternité. Il reste aussi l’hypothèse de « l’hypostase noétique de la Divinité », comme le formule Hans Lewy.

G. Durand a eu cette formule fameuse: « Le symbole est l’épiphanie d’un mystère. »ii Qu’il me soit permis de la paraphraser : le poème, l’oracle, mystifie le monde, et leurs étincelles éclairent la nuit.

Salomon disait : « Moi, la Sagesse, j’ai habité au Conseil, j’ai appelé à moi la connaissance et la pensée. »iii

Les « modernes », qu’ont-ils à dire au sujet du mystère, de la Sagesse, et de la « fulguration de l’esprit » ?

Il est temps de changer d’époque. Modernité aveugle et sourde, je n’ai qu’un mot à l’esprit : Exit ! Exit !

iEn voici une poignée :

« Le silence des pères, dont Dieu se nourrit. » (16).

« Vous qui connaissez, en le pensant, l’abîme paternel, au-delà du cosmos. » (18)

« Tout esprit pense ce Dieu. » (19)

« L’Esprit ne subsiste pas indépendamment de l’Intelligible, et l’Intelligible ne subsiste pas à part de l’Esprit. » (20)

« Artisan, ouvrier du monde en feu. » (33)

« L’orage, s’élançant impétueux, atténue peu à peu, la fleur de son feu en se jetant dans les cavités du monde. » (34)

« Pensées intelligentes, qui butinent en abondance, à la source, la fleur du feu, au plus haut point du temps, sans repos. » (37)

« Le feu du soleil, il le fixa à l’emplacement du cœur. » (58)

« Aux fulgurations intellectuelles du feu intellectuel, tout cède. » (81)

« …être asservis, mais d’une nuque indomptée subissent le servage… » (99)

« N’éteins pas en ton esprit. » (105)

« Le mortel qui se sera approché du Feu tiendra de Dieu la lumière. » (121)

« Ne pas se hâter non plus vers le monde, hostile à la lumière. » (134)

« Tout est éclairé par la foudre. » (147)

« Quand tu auras vu le feu saint, saint, briller sans formes, en bondissant, dans les abîmes du monde entier, écoute la voix du feu. » (148)

« Ne change jamais les noms barbares. » (150)

« Ne te penche pas vers le bas. » (164)

« Et jamais, en oubli, ne coulions, en un flot misérable. » (171)

« Les enclos inaccessibles de la pensée. » (178)

« La fureur de la matière. » (180)

« Le vrai est dans le profond. » (183)

« Temps du temps (χρόνου χρόνος). » (185)

ii G. Durand L’imagination poétique

iii Prov. 8,12

Être « hébreu » c’est « migrer » (עָבַר), au-delà.


 

Les anges, les puissances, les vertus, les dominations, du fait de leurs fines et incessantes interconnexions, ne reconnaissent pas toujours la pertinence des classements, les ordres de préséance, malgré les efforts savants de la Kabbale ou des Scolastiques.

En matière de contemplation, la montée dans la vision n’est pas détachée de celle de la descente. Y compris au plus haut niveau.

« Chaque Personne divine aperçoit, dans l’Autre, Dieu, le Dieu plus grand que toute compréhension et éternellement digne d’adoration. Ainsi, « l’entretien trinitaire » revêt la forme de la « prière originelle ». » Cette analyse de l’interpénétration continue des niveaux divins, due à Hans U. V. Balthasar, illustre la réalité de la montée et de la descente au sein de la Trinité elle-même, laquelle est Dieu lui-même…

Dans l’« entretien trinitaire », on peut imaginer la complexité des zéphyrs, l’enchevêtrement des chuchotements séphirotiques, et d’atonaux chœurs des anges.

Il s’agit là, bien entendu, de métaphores. Il n’est pas donné à tous de percevoir les échos lointains, les paroles évanescentes, les symphonies systémiques, dans ces réalités hautes.

En ces matières élevées et délicates, les métaphores sont une invitation au cheminement. Il faut se mouvoir, toujours à nouveau. Aller au-delà.

Aller au-delà se dit habar, עָבַר, en hébreu. Le mot français hébreu vient lui-même de ce mot habar. L’hébreu est littéralement celui que se trouve au-delà. Être hébreu, c’est aller au-delà du fleuve, du pays, et du monde même.

Cette leçon sémantique a une portée symbolique générale : « La destinée de l’homme est tout entière dans le problème d’une vie future. »i

Migrants. Les hommes sont naturellement des migrants. Les hommes ont pour destin la migration.

Les indices abondent, venant d’horizons improbables.

Par exemple dans la philosophie de Heidegger. On y trouve « la grande pensée de la migration et de la métamorphose, la grande pensée de l’imagination ontologique »ii selon C. Malabou.

Où va l’âme quand elle s’en va, quand elle émigre ? « Nous ignorons où le Dasein s’en va quand il quitte l’homme. Mais entre être-là (da-sein) et être parti (weg-sein), nous pouvons aimer ce chemin pour lui-même, veiller sur lui. »iii.

La philosophie de Heidegger est une philosophie « fantastique », au sens que Platon donnait au mot « phantasmos » dans le Sophiste.

Elle porte aussi la question moderne de la fin de la métaphysique.

Il faut regarder en face « la balafre non blessante de la destruction de la métaphysique que nous portons en plein visage. »iv

Sous la balafre, la faille. Sous la faille, un autre visage.

Certains parlent du Dieu transcendant et immanent avec les mots d’étincelle et de coquille, comme Martin Buber. On peut se servir d’autres métaphores. Éclairs, tonnerres, zéphyrs, murmures.

Les métaphores invitent à changer de langue, à naviguer entre les grammaires et les racines.

La prochaine mutation se prépare dans ces migrations. « L’homme se métamorphose ». L’auto-transformation de l’espèce humaine est en cours.

Cet enfantement surgit celé. Une nouvelle langue, symphonique, concertante, est nécessaire. Il faudra la parler, pour aller au-delà.

iFrédéric Ozanam, Philosophie de la mort (1834)

ii Catherine Malabou. Le change Heidegger

iii Catherine Malabou. Le change Heidegger

ivC. Malabou, Ibid.

Le principe féminin de Dieu : שְׁכִינָה (ou : La Présence de l’Absence)


 

Shekhinah, שְׁכִינָה, que l’on peut traduire par « présence » (divine), est un mot complètement absent de la Bible.

Ce mot n’apparaît que tardivement, dans la littérature rabbinique.

Pour signifier l’idée de « présence divine », l’hébreu biblique emploie un adverbe, פני, « en présence, devant », comme dans ce verset : « Marche en ma présence et sois parfait ». (Gen. 17,1) Littéralement, « Marche devant moi ». Cet adverbe, dont l’étymologie connote l’idée de « face », ne recouvre donc pas le symbolisme de la Shekhinah.

La Bible hébraïque emploie aussi le verbe שׁכן, « demeurer, séjourner, habiter », comme dans : « Et ils me construiront un sanctuaire pour que je réside au milieu d’eux » (Ex. 25,8), ou dans ce verset : « Et je résiderai au milieu des enfants d’Israël et je serai leur Divinité. » (Ex. 29,45)

Le verbe שׁכן correspond à la racine du mot Shekhinah. Pris comme substantif de שׁכן, Shekhinah signifie littéralement « demeure, séjour ». Son sens tardif de « présence » est donc une dérivation tardive, « abstraite ».

Suivant le Talmud, on a interprété la Shekhinah comme incarnant les attributs féminins de la présence de Dieu.i

Pour Judah Halevi, la Shekhinah est l’« intermédiaire » entre Dieu et l’homme.

Pour Maïmonide, la Shekhinah est l’intellect actif. Il la place à la dixième et dernière place dans la liste des dix « esprits divins ».

La Kabbale appelle la Shekhinah : « Malkhut », c’est-à-dire la princesse, la fille du roi. Elle y est également à la dernière et dixième place, dans la hiérarchie des Sephirot.

Pour Hermann Cohen, la Shekhinah est « le repos absolu qui est le terrain éternel pour le mouvement »ii. Il note qu’on l’appelle aussi Ruah ha-kodesh (Saint Esprit) ou Kevod ha-shem (la Gloire de Dieu).

Ces différentes interprétations peuvent se résumer ainsi :

La Shekhinah est une sorte de « principe féminin » de Dieu, qui sert d’intermédiaire entre le divin et l’humain. Elle est placée à la dernière place dans les hiérarchies célestes. Mais c’est parce qu’elle se situe aussi au point de rencontre entre les puissances divines et les mondes créés. Son immobilité tranquille sert de base à tous les mondes et c’est cette « base » qui rend possibles leurs mouvements.

Du point de vue comparatiste, la Shekhinah peut être rapprochée, me semble-t-il, de la kénose chrétienne. La kénose est la disposition de Dieu à l’anéantissement volontaire. Elle consiste pour Dieu à « se vider à l’intérieur de sa puissance » ( Hilaire de Poitiers).

Revenons à l’interprétation juive. Si le féminin est à la dernière place des Séphirot, dans la tradition de la Kabbale, est-ce à dire que le masculin serait quelque part dans les hauteurs ?

Les premiers seront les derniers, disait aussi un fameux rabbin du 1er siècle de notre ère.

iGinsburgh, Rabbi Yitzchak (1999). The Mystery of Marriage. Gal Einai.

iiReligion der Vernumft, 1929

Le tranchant subtil de l’esprit


 

Pindare a chanté les exploits de Jason à la recherche de la Toison d’or. Jason doit affronter mille difficultés. Heureusement la déesse Aphrodite a décidé de lui venir en aide. Elle rend Médée amoureuse de lui, par le truchement d’un oiseau, la « bergerette », appelée aussi « torcol ». En grec, cet oiseau se nomme ἴϋγξ, transcrit en « iynge ».

« Alors la déesse aux flèches acérées, Cyprine, ayant attaché une bergerette aux mille couleurs sur les quatre rayons d’une roue inébranlable, apporta de l’Olympe aux mortels cet oiseau du délire, et apprit au sage fils d’Éson des prières et des enchantements, afin que Médée perdit tout respect pour sa famille, et que l’amour de la Grèce agitât ce cœur en feu sous le fouet de Pitho. » i

La magie marche. L’« oiseau du délire » remplit Médée d’amour pour Jason. « Tous deux conviennent de s’unir par les doux liens du mariage. »

Le torcol est un drôle d’oiseau. Il a deux doigts en avant et deux en arrière, selon Aristote. Il pousse des petits cris aigus. Il est capable de tirer longuement sa langue, à la manière des serpents. Il tire son nom, « torcol », de sa capacité à tourner le cou sans que le reste de son corps ne bouge. Et surtout il est capable de faire tomber les femmes et les hommes en amour.

Il a une autre propriété encore, celui de « transmetteur de messages », décrit dans un texte de la fin du 2ème siècle ap. J.-C., les Oracles chaldaïquesii. Le fragment 78 évoque les « iynges », qui « transmettent des messages  comme les « intermédiaires » et les « démons » platoniciens. Le « feu », qui est une métaphore de « l’âme du monde », est l’un de ces intermédiaires.

Les âmes sont liées au Feu, parce qu’elles viennent de lui. « L’âme humaine, étincelle du Feu originel, descend par un acte de sa volonté les degrés de l’échelle des êtres, et vient s’enfermer dans la geôle d’un corps. »iii

Comment cette descente s’opère-t-elle ? Quels rôles respectifs jouent le Feu originel, le « feu, âme du monde », et le feu des âmes ?

C’est une vieille croyance orientale que les âmes portent des voiles, des vêtements. Les âmes, dans leur descente depuis le Feu originel, se revêtent, comme de tuniques successives, des qualités des plans intermédiaires.

Chaque âme incarnée est en réalité un dieu tombé, descendu. Elle doit s’efforcer de sortir de l’oubli dans lequel elle a sombré. Il lui faut pour cela proférer une certaine parole, en souvenir de son origine.

Il lui faut quitter le « troupeau », soumis au destin « intraitable, pesant, sans part à la lumière », et « éviter l’aile impudente du sort fatal ».iv

Ces idées « orientales », « chaldaïques », ont influencé des penseurs grecs comme Porphyre, Jamblique, Syrianus, Proclus. Elles leur ont servi à décrire la « remontée de l’âme », l’ἀναγωγηv. Elles étaient une alternative aux idées de la philosophie grecque, pratiquée encore par Plotin, et ouvraient la voie à la théurgie.

La théurgie est « un système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels ».vi

La théurgie chaldaïque est pleine de signes admirables. On y côtoie l’indicible qui s’y exprime en symboles ineffables. « Les noms sacrés des dieux et les autres symboles divins font monter vers les dieux. »vii La prière chaldaïque est particulièrement efficace, car « les supplications hiératiques sont les symboles des dieux mêmes »viii.

Au 11ème siècle, Michel Psellus expliqua que « ce sont les anges de l’ascension qui font monter les âmes vers eux, en les tirant du devenir. Ils les soustraient pour cela aux « liens qui les lient », c’est-à-dire aux natures vengeresses des démons et aux épreuves des âmes humaines. »ix

Les Oracles chaldaïques donne un conseil aux amateurs d’ascension spirituelle: « Que s’ouvre la profondeur immortelle de ton âme, et dilate bien en haut tous tes yeux ! ». x

Psellus précise la nature du défi lancé à l’âme: « Dieu est au-delà de l’intelligible et de l’intelligible en soi. Car il est supérieur à toute parole, à toute pensée, comme entièrement impensable et inexprimable, et mieux honoré par le silence, qu’il ne serait glorifié par des mots d’admiration. Car il est au-dessus même de la glorification, de l’expression, de la pensée. »

Il est frappant de trouver dans les cérémonies védiques une approche structurellement équivalente des mystères de la Divinité. Au côté des prêtres qui opèrent le sacrifice védique, se tiennent des prêtres qui récitent les hymnes divins, d’autres qui les psalmodient et d’autres enfin qui les chantent. Surveillant l’ensemble, il y a un autre prêtre encore, le plus élevé dans la hiérarchie, qui se tient immobile et reste en silence, pendant toute la cérémonie.

Hymnes, psaumes, chants, doivent donc le céder en tout au silence, dans la religion chaldaïque comme dans la religion védique.

L’autre point commun entre Véda et religion chaldaïque est l’importance du Feu.

Les deux traditions, par ailleurs si éloignées, transmettent une lumière venue d’une très ancienne et très profonde nuit. Elles se réfèrent à la puissance du Feu originaire, et l’opposent à la faiblesse de la flamme qu’il a été donné à l’homme de faire vivre:

« Il est la force d’un glaive lumineux qui brille de tranchants spirituels. Il ne faut donc pas concevoir cet Esprit avec véhémence, mais par la flamme subtile d’un subtil intellect, qui mesure toutes choses, sauf cet Intelligible. »xi

i Pindare, 4ème Pythique

iiLa plus ancienne collection des Oracles chaldaïques qui nous soit parvenue est due à Pléthon (1360-1452) et s’intitulait alors: « Oracles magiques des disciples de Zoroastre. » Par là, à nouveau, on voit s’établir un lien entre le monde égypto-judéo-grec d’Alexandrie avec les centres mésopotamien et iranien de pensée.

iii F. Cumont. Lux perpetua (1949)

iv Oracles chaldaïques, Fragment 109

v Porphyre, De regressu animae

vi A. Festugière dans Révélation (1953)

viiSynésius de Cyrène (370-413) énonce un certain nombre de ces noms efficaces. Άνθος est la « fleur de l’Esprit », Βένθος est le « profond », Κολπος est le « Sein ineffable » (de Dieu), Σπινθήρ est « l’Étincelle de l’âme, formée de l’Esprit et du Vouloir divins, puis du chaste Amour » : « Je porte en moi un germe venu de Toi, une étincelle de noble intelligence, qui s’est enfoncée dans les profondeurs de la matière. » Ταναός est la « flamme de l’esprit tendué à l’extrême », et Τομή est « la coupure, la division », par laquelle se produit « l’éclat du Premier Esprit qui blesse les yeux ».Proclus s’empara de ces thèmes nouveaux pour éveiller la « fleur », la « fine pointe de l’âme ». Cf. Édouard des Places, dans son introduction à sa traduction des Oracles chaldaïques (1971)

viiiÉdouard des Places, dans son introduction à sa traduction des Oracles chaldaïques (1971)

ixIbid.

x Oracles chaldaïques, fragment 112

xi Oracles chaldaïques, fragment 1.

Modernité d’Orphée


 

Moïse et Hermès Trismégiste étaient une seule et même personnei. Cette thèse provocante, proposée il y a plus de 2300 ans par l’historien Artapanusii, est évidemment sujette à controverse. Mais si l’on s’intéresse à la capacité des cultures à assumer leurs « symbioses » avec leurs voisines géographiques, cette seule idée en est un symptôme piquant.

Un historien juif, vivant à Alexandrie sous les Ptolémée, a pu émettre tranquillement l’hypothèse que deux personnalités aussi tranchées, appartenant aux traditions respectives d’Israël et de l’Égypte, sont en réalité une seule et même personne.

Les idées les plus révolutionnaires, les plus stimulantes, sont toujours possibles, quand règne la liberté de l’esprit de recherche.

Qu’il eût été ou non Moïse, Hermès Trismégiste était un personnage remarquable. Près de deux mille ans avant Blaise Pascal, Hermès a frappé une fameuse formule, citée dans L’Asclépius: « Dieu, un cercle spirituel dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Son Poimandrès ne manque pas non plus d’émouvoir par son ampleur de vue, et la puissance prophétique de ses intuitions. En voici les premières lignes.

« Je réfléchissais un jour sur les êtres; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu’un être immense, sans limites déterminées, m’appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?

Qui donc es-tu, répondis-je? — Je suis, dit-il, Poimandrèsiii, l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi. — Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu. — Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t’instruirai.

A ces mots, il changea d’aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable.»

Il y a du divin en Hermès, tout comme en Moïse. Pourquoi se le cacher ? Aujourd’hui, rares sont les hommes de cette trempe. Cela rend-il le monde plus difficile à vivre ? Moins ouvert à la sagesse?

On peut le croire si l’on s’en tient à la description du philosophe selon Platon.

« Voilà pourquoi est seule ailée la pensée du philosophe ; car ces réalités supérieures auxquelles par le souvenir elle est constamment appliquée dans la mesure de ses forces, c’est à ces réalités mêmes que ce qui est Dieu doit sa divinité. Or c’est en usant droitement de tels moyens de se ressouvenir qu’un homme qui est toujours parfaitement initié à de parfaites initiations, devient, seul, réellement parfait. Mais comme il s’écarte de ce qui est l’objet des préoccupations des hommes et qu’il s’applique à ce qui est divin, la foule lui remontre qu’il a l’esprit dérangé ; mais il est possédé d’un Dieu, et la foule ne s’en doute pas ! »iv

Aujourd’hui comme hier, l’opinion de la foule l’emporte souvent sur celle du sage. Mais ce dernier n’en a cure. Il est « possédé ».

Rien de mieux, pour comprendre une époque, que de se pencher sur les formes de « dérangement », sur les manières de « délirer », qu’elle condamne ou reconnaît.

Dans le Poimandrès Hermès livre des indications capitales à cet égard sur les préoccupations de son temps. Il y décrit son transport dans un corps immortel, et l’extase de son âme.

Dans le Banquet, Platon relate pour sa part le plongeon des âmes purifiées dans l’océan de la beauté divine. Dans l’Épinomis, il explique comment l’âme peut être unie à Dieu, vivant alors par Lui, plutôt que par elle-même.

Il est difficile de ne pas être frappé par la distance entre l’expérience de ces penseurs anciens et celle de la plupart des intellectuels et autres publicistes en ce début du 21ème siècle.

Rares, semble-t-il, sont ceux qui peuvent encore se faire une idée de ce que fut l’expérience de l’extase pour Moïse, pour Hermès, ou pour Socrate.

Les « modernes » ont presque complètement coupé les ponts avec ces expériences multimillénaires. On voit dans les médias des professionnels de la sacralité, porte-paroles de la foi X, de la religion Y ou de la spiritualité Z, parader sur des scènes, des chaires, des estrades, ou des écrans, s’autoproclamant gardiens des Lois divines, infligeant sermons et homélies, lançant anathèmes ou fatwas.

Le domaine moderne du « sacré » forme une scène bruyante, brouillée, confuse.

Cette confusion cache une opacité plus conséquente. Le mystère intouché, insoupçonné, gît toujours dans les profondeurs, bien plus profond que la nuit spirituelle qui nous entoure de toutes parts.

Marsile Ficin, un des penseurs de la Renaissance qui a le mieux résisté à la dessiccation moderne, alors en gésine, a décrit un phénomène intéressant, le parcours de l’esprit saisi par l’objet de sa recherche :

« En aimant ardemment cette lumière, même obscurément perçue, ces intelligences sont complètement embrasées par sa chaleur, et une fois embrasées, ce qui est le propre de l’amour, elles se transforment en lumière. Fortifiées par cette lumière, elles deviennent très facilement par l’amour la lumière même qu’elles s’efforçaient auparavant de suivre du regard. »v

Ficin, qui semble avoir expérimenté la chose par lui-même, estime qu’il y a neuf degrés de contemplation possibles de Dieu. Trois sont en rapport avec sa bonté, trois sont relatifs à sa sagesse, et trois sont en lien avec sa puissance. Mais ces modes d’approche ne sont pas équivalents.

« Nous craignons la puissance de Dieu, nous cherchons sa sagesse, nous aimons sa bonté. Seul l’amour de sa bonté transforme l’âme en Dieu. »vi

Pourquoi toutes ces voies, alors, s’il n’y en a qu’une d’efficace ? La symbolique du nombre 9 est à prendre en compte. Le neuf se trouve chez Virgile. « Le Styx, s’interposant neuf fois, les enferme ».vii

Ficin cite Hésiode, Virgile, Ovide, Hermès Trismégiste, Platon. Il rêve au milieu de la Renaissance à l’âge d’or, pendant lequel les mystères pouvaient être contemplés.

L’intelligence des hommes est petite et faible. Rêver aujourd’hui d’un nouvel âge d’or, c’est croire à nouveau à un possible saut, un immense bond, à partir de cette petitesse, malgré cette faiblesse, vers la vision des mystères élevés, ou même leur compréhension.

Le témoignage des grands anciens à ce sujet est précieux. Ils disent que cela a été possible. Ils laissent entendre que cette expérience est toujours ouverte à quiconque entreprend ce voyage avec détermination. Il faut compter sur les forces générales de la symbiose universelle pour nous aider à franchir les étapes difficiles qui attendent les Argonautes de la vie. Orphée prévient : « Impossible de forcer les portes du royaume de Pluton ; à l’intérieur se trouve le peuple des songes. »viii

Mais ces portes peuvent s’ouvrir, comme par magie. Comment ? Orphée confie sa méthode : « Filles de Mnémosyne et de Jupiter foudroyant, ô Muses célèbres et illustres, déesses qui engendrez tous les arts, nourricières de l’esprit, qui inspirez de droites pensées, qui gouvernez avec sagesse les âmes des hommes et qui leur avez enseigné les sacrifices divins; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie et Calliope, venez avec votre mère auguste; venez auprès de nous et soyez-nous favorables, amenez-nous la Gloire toute puissante et la Sagesse. »ix

Pour ceux qui auraient une sensibilité à l’immanence, à la manière de Spinoza, ou façon shinto, Orphée propose d’invoquer la « substance universelle » :

« J’invoque Pan, substance universelle du monde, du ciel, de la mer profonde, de la terre aux formes variées et de la flamme impérissable. Ce ne sont là que des membres dispersés de Pan. Pan aux pieds de chèvres, dieu vagabond, maître des tempêtes, qui fais rouler les astres et dont la voix figure les concerts éternels du monde, dieu aimé des bouviers et des pasteurs qui affectionnent les claires fontaines, dieu rapide qui habites les collines, ami du son, dieu chéri des nymphes, dieu qui engendres toutes choses, puissance procréatrice de l’univers. »x

Pour ceux qui préfèrent se mettre sous l’ombre de la Loi, Orphée a aussi un signe :

« J’invoque la Loi divine, génie des hommes et des immortels ; déesse céleste, gubernatrice des astres, signe commun de toutes choses, fondement de la nature, de la mer et de la terre. Déesse constante, conservant les lois éternelles du ciel et lui faisant accomplir fidèlement ses immenses révolutions ; toi qui accordes aux mortels les bienfaits d’une vie prudente et qui gouvernes tout ce qui respire ; toi dont les sages conseils dirigent toutes choses selon l’équité, déesse toujours favorable aux justes, mais accablant les méchants de punitions sévères, douce déesse qui distribues les biens avec une délicieuse largesse, souviens-toi de nous et prononce notre nom avec amitié. »xi

Tous les moyens sont bons, à celui qui connaît le cap. Le voyage ne fait que commencer. Il n’a pas de fin. Seuls risquent de manquer l’imagination, l’espérance. Le courage.

i Cf. Eusèbe, Pr.Ev. 9,27,4

ii Artapanus était un historien d’origine juive qui vivait à Alexandrie entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère. Son œuvre ne nous est pas parvenue, mais Eusèbe de Césarée et Clément d’Alexandrie en citent plusieurs extraits.

iiiEn grec, littéralement : « le pasteur de l’homme »

iv Phèdre, 249, c-d

vMarsile Ficin, Th. Plat. 18,8

viIbid.

vii Géorg. IV, 480

viii Argonaut., 1142

ix Hymnes, LXXIII

x Orphée, Hymnes, X

xi Hymnes, LXI

Symbiose et métaphysique


 

Parmi les mystères concrets qu’offre la nature, il y a celui de la symbiose. Sujet fascinant, aux prolongements indescriptibles.

Presque tous les animaux ainsi que les plantes utilisent des bactéries symbiotiques, qui leur permettent de réaliser certaines fonctions métaboliques par procuration. Certaines plantes ont des bactéries qui fixent l’azote. Dans l’estomac des vaches, on trouve des bactéries qui digèrent la cellulose.

Les mitochondries et les chloroplastes, composants essentiels des cellules, étaient autrefois des créatures indépendantes, qui vivaient indépendamment de leurs hôtes actuels. C’est leur ADN génomique, très différent de celui de leurs actuelles cellules hôtes, qui témoigne de ce lointain passé.

On en infère que les mitochondries et les chloroplastes ont pénétré des cellules primitives à une période reculée, puis se sont adaptés à la vie à l’intérieur de ces cellules. La symbiose entre les mitochondries, les chloroplastes et les cellules primitives est à l’origine de bonds géants dans l’évolution de la vie. L’assemblage de structures simples, possédant des propriétés biologiques spécifiques, a permis d’édifier de plus en plus rapidement des structures cellulaires de plus en plus complexes. Le mécanisme de la symbiose a ainsi évité aux cellules déjà avancées d’avoir à réinventer par le hasard de mutations génétiques ce que les créatures symbiotiques leur apportaient directement, sur un plateau en quelque sorte.

Le physicien Freeman Dyson observe que dans l’univers, de très nombreux cas de symbiose s’observent aussi. On parle d’étoiles symbiotiques. Une grande partie des objets observés dans l’univers se trouvent associés dans des systèmes symbiotiques, soit en paires soit au sein de systèmes plus complexes. Les paires de galaxies symbiotiques sont fort répandues. Il arrive fréquemment que ces symbioses préparent des fusions, exactement comme les cellules ancestrales ont ingéré les mitochondries et les chloroplastes. Ainsi les grosses galaxies « avalent » les petites après leur avoir été associées un certain temps de façon symbiotique. Les noyaux des galaxies avalées s’observent à l’intérieur de celles qui les ont avalées. On nomme cela le « cannibalisme galactique ».

A l’échelle des étoiles on observe également de nombreux cas de symbiose. Des paires d’étoiles symbiotiques sont composées d’un élément hautement condensé comme une naine blanche, une étoile à neutrons ou même un trou noir, et d’une autre étoile normale, qui finira elle aussi par être avalée.

On a découvert des phénomènes de symbiose entre deux étoiles à neutrons, qui se freinent l’une l’autre du fait de l’interaction de leurs ondes gravitationnelles. A la fin elles fusionnent ensemble et créent une étoile unique dans un gigantesque éclaboussement de lumière et de matière stellaire, en l’espace de quelques millièmes de seconde. On observe ce type de phénomènes plusieurs fois par jour, par le truchement de décharges de rayons gamma, qui sont considérés comme les événements les plus violents de l’univers, plus encore que les explosions de supernovae.

Le Soleil et la Terre forment aussi un couple symbiotique. La Terre apporte diversité chimique et environnementale. Le Soleil garantit un apport stable d’énergie. La vie a pu naître grâce à la combinaison des potentialités de la Terre, de sa variabilité, avec la constance et la stabilité du Soleil.

Le paradigme de la symbiose s’applique aux cellules et aux galaxies, et aussi à l’homme. Par exemple dans le couple humain. Ou, à une échelle différente, dans les cultures et les civilisations qui sont capables d’union symbiotique.

On peut faire l’hypothèse de l’existence d’autres formes encore de symbiose, plus abstraites ou plus philosophiques. Ainsi peuvent être qualifiés de symbiotiques le rapport de tension entre le manifeste et le latent, ou le lien entre l’évidence du monde phénoménal et le mystère du monde nouménal, ou encore entre la relation entre l’humain et le divin.

Il est possible, pour continuer de filer la métaphore de la symbiose, que nous ne soyons pas seuls, isolés dans nos esprits et dans nos âmes, solitaires comme des navigateurs perdus dans l’océan. Il est possible que nous soyons, à notre propre insu, associés par plusieurs sortes de symbioses à des formes de vie supérieures dont nous ne pouvons concevoir ni la forme ni la puissance, mais qui nous accompagnent, tout au long de nos pérégrinations, dans différents plans de réalités.

Si tout fait système, comme se plaît à le souligner l’antique civilisation chinoise, alors il est possible que notre être même soit partie intégrante, systémique, d’une multiplicité de symbioses, d’importance variable.

De même que les mitochondries jouent un rôle particulier dans le métabolisme de chaque cellule, de même que l’univers entier produit sans cesse d’innombrables formes de symbiose sous l’effet des forces gravitationnelles, de même les hommes, individuellement et collectivement, jouent sans doute un rôle symbiotique, insu, inracontable, mais non mythique, à des échelles de temps et de réalités, que nous sommes bien incapables de seulement soupçonner.

Lumières et rayons, nuits et brouillards


 

Platon a étudié les « mystères » à travers la philosophie, la métaphysique, la théogonie. Il en résulte une vision intégrée, sans équivalent, indépassée depuis lors.

Il saisit les grands mystères, les plus éloignés de la perception et la compréhension humaine, par le mythe, l’analogie et la réminiscence.

Mythe, analogie, souvenir : l’esprit des mystères a pour analogie le mystère de l’esprit.

Ne s’engage pas qui veut sur cette voie. L’analyse de l’esprit est un art difficile. Il faut jongler avec la puissance non maîtrisée des associations d’idées, la tyrannie de l’imagination, l’empire de la raison et les dérives de l’imitation.

Deux questions émergent : l’adéquation de l’esprit à la réalité, et la conformation du désir de l’âme à sa fin véritable.

L’âme est au fond un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer des mystères loin de son atteinte, alors qu’elle n’est pas capable de se comprendre, ou d’échapper à l’emprise de sa folle imagination ?

Le mythe, tel que Platon le met en scène, est pour l’âme une voie possible de recherche.

Il est l’un des moyens d’échapper à la tyrannie du déjà vu et de ses conséquences. L’esprit s’y montre en liberté, tout en cédant à ses vertiges.

Voici un exemple.

Dans le Timée, Platon décrit la puissance que l’âme exerce sur le corps, et dans le Phèdre, il traite de l’âme libérée du corps.

D’un côté, l’âme a la charge du corps dans lequel elle est descendue. De l’autre, l’âme libérée du corps parcourt le ciel et gouverne le monde. Elle se lie aux âmes célestes.

La libération s’accompagne de phénomènes franchement énigmatiques. Qu’on en juge:

« D’où vient que les noms de mortel et aussi d’immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu’il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d’âme et, d’autre part, circule dans l’univers entier, en s’y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu’elle est parfaite et qu’elle a ses ailes, c’est dans les hauteurs qu’elle chemine, c’est la totalité du monde qu’elle administre. »i

L’âme « a ses ailes » et est appelée à administrer la « totalité du monde ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

En commentant ce passage, Marsile Ficin le rapproche d’un autre texte de Platon qui affirme de façon obscure :

« La nécessité de l’intelligence et de l’âme unie à l’intelligence dépasse toute nécessité. »ii

Ce commentaire réclame une explication.

Lorsque l’âme est libérée, c’est-à-dire lorsqu’elle quitte le corps, elle profite de cette liberté pour s’unir « nécessairement » à l’intelligence. Pourquoi « nécessairement » ? Parce que dans le monde spirituel règne une loi d’attraction qui est analogue à la loi de l’attraction universelle dans l’univers physique. Cette loi est celle de l’amour que l’âme libre éprouve « nécessairement » pour l’intelligence (divine).

Lorsqu’elle s’unit à elle, l’âme devient « ailée ». Elle peut tout faire, y compris « administrer la totalité du monde ».

Cette explication n’explique pas grand chose, à vrai dire.

Pourquoi l’âme « parfaite », « ailée », est-elle appelée à « administrer la totalité du monde » ?

En réalité, le mystère s’épaissit. Le mythe ne fait qu’ouvrir des voies vers d’autres questions, plus obscures.

Deux mille ans après Platon, Marsile Ficin a proposé une interprétation de ces questions difficiles:

« Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure, spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance spirituelle est un rayon d’intelligence supérieure projeté sur l’âme, et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage, est blancheur. »iii

Plus le mystère s’épaissit, plus les images se multiplient !

Le rayon, la lumière et la blancheur représentent des états différents de l’intelligence se mêlant à l’esprit (le rayon devient lumière), et de l’esprit se mêlant au monde et à la matière (la lumière devient blancheur).

On peut comprendre aussi que le « rayon » est une métaphore de l’intelligence (divine), que la « lumière » est une métaphore de la puissance de l’esprit (humain), et que la blancheur est une métaphore de la puissance vitale de l’âme.

Course sans fin de la glose néoplatonicienne …

Ces images (rayon, lumière, blancheur) ont une portée générale, – qui vaut pour le monde comme pour l’esprit.

Tout comme le mythe.

Le mythe est une « lumière », engendrée par un « rayon » frappant l’esprit du Philosophe.

Le mythe ainsi conçu est à son tour capable d’engendrer la « blancheur » (c’est-à-dire la révélation) dans les esprits de tous ceux qui en pénètrent le véritable sens.

Le « rayon » est analogue au Verbe (le Logos). La « lumière » est une métaphore du mythe (Mythos), et la « blancheur » est une image de la raison éclairant le monde.

Cette explication est-elle assez lumineuse ?

Si oui, il faut en remercier la puissance d’idées solaires.

Sinon, il faudra apprendre à voler, sans ailes, et sans radar, dans les nuits et les brouillards du monde d’en-bas.

i Phèdre 246 b,c

ii Epinomis 982 b

iii Marsile Ficin. Théologie platonicienne, 13,4

La nouvelle Renaissance mondiale


 

Pythagore et Platon ont attaché leurs noms à la puissance des nombres. Chaque nombre porte une charge symbolique. Les plus simples sont les plus lourds de sens. Ils peuvent être associés par l’imagination aux fonctions supérieures de l’âme.

Le 1, ou « l’unité », symbolise l’intelligence parce que celle-ci s’unifie dans l’intuition ou dans le concept. L’intelligence saisit ce qui fait l’unité de la chose, et par là se révèle elle-même « une ».

Le 2 , ou « dualité », représente la science, parce que celle-ci part d’un principe, pour atteindre une conclusion. Elle va de l’un à l’autre, et engendre ainsi l’idée de dualité.

Le 3, ou « trinité », est le nombre associé à l’opinion. L’opinion va de l’un au deux (ce qui fait trois): elle part d’un seul principe mais elle atteint deux conclusions opposées. L’une semble acceptée, provisoirement « conclue », mais l’autre reste « crainte », toujours possible. L’opinion, par son doute intrinsèque, introduit une ambiguïté ternaire.

Le 4, ou « quaternité », est associé aux sens. La première des quaternités c’est l’idée du corps, qui consiste en quatre angles, selon Platon.

Le 1, le 2, le 3 et le 4 symbolisent le fait que toutes choses se connaissent soit par l’intelligence, soit par la science, soit par l’opinion, soit par les sens.

L’unité, la dualité, la trinité et la quaternité sont « engrammés » dans l’âme.

De ceci, Platon conclut que l’âme est « séparée ».

Elle est « séparée » de la matière et du corps parce qu’elle est composée de quatre nombres inaltérables, éternels, qui lui servent de principes essentiels.

Comment nier l’éternité du 1, du 2, du 3, du 4 ?

Et si l’âme est composée de l’idée du 1, du 2, du 3 et du 4, comment nier son éternité ?

Cette idée vaut ce que ce qu’elle vaut. Au moins on ne peut lui dénier une certaine logique, qui allie raison, imagination, mythe.

Et cette idée ouvre la voie aux « grands récits » platoniciens sur l’âme, sur le monde et sur l’Auteur, qu’il est difficile, même aujourd’hui, de jeter aux poubelles de l’Histoire.

Mais surtout, il faut souligner que cette idée, ainsi que toute la philosophie (pythagoricienne et platonicienne) qui en découle, baigne dans une ombre profonde, dont les sources viennent de temps extrêmement anciens.

Vingt siècles après Platon, Marsile Ficin affirme que la construction de l’imaginaire platonicien n’aurait pas été possible sans l’apport immémorial des devins, des prophètes, des aruspices, des auspices, des astrologues, des Mages, des Sibylles et des Pythies. Il prophétise à son tour: « Quand l’âme de l’homme sera tout-à-fait séparée du corps, elle embrassera, les Égyptiens le croient, tout pays et toute époque. »i

En pleine Renaissance européenne, ce penseur humaniste a voulu renouer avec les mystères de l’Orient et les intuitions foudroyantes, millénaires, de leurs plus grands génies. Heureuse époque, où l’on pouvait croire à la « crase »ii des civilisations.

A l’aube d’un 3ème millénaire que l’on pressent chaotique, nous avons urgemment besoin de bâtir les conditions d’une nouvelle Renaissance, de créer un imaginaire à l’échelle mondiale.

Pour que le monde vive, nous avons besoin d’embrasser, en chacune de nos âmes, tout pays et toute époque.

iCf. Marsile Ficin Théologie platonicienne

iiCrase : Du grec krasis « mélange ». En phonétique, contraction de la dernière syllabe d’un mot avec la première syllabe d’un autre mot. La crase est à distinguer de l’agglutination qui consiste en la réunion d’éléments phonétiques différents en un seul élément morphologique. J’emploie ici le mot « crase » comme une métaphore des transitions spatiales et temporelles entre aires de civilisations.

L’horreur et la raison


 

Le prophète Daniel parle de sa voix de voyant: « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les savants brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, brilleront comme les étoiles pour toute l’éternité. » (Dan. 12,3)

Cette prophétie fait référence aux « savants », et par là possède une saveur gnostique. Ce n’est pas seulement de savoir dont il est question, mais de justice, d’une connaissance moins humaine que divine. Comment l’atteindre? Comment accéder à ces haut parages?

Ils sont nombreux ceux qui doutent de leur propre divinité, ceux qui n’ont jamais tourné leur regard vers la splendeur de l’intelligence. Ils sont plus nombreux encore ceux qui préfèrent la brume des sens, l’épaisseur des corps, à l’acuité de l’âme.

Comment arriveraient-ils à la connaissance et à la justice dont parle Daniel ?

Platon, qui n’est pas prophète, mais non moins voyant, conseille de méditer sans cesse sur la mort.

« De deux choses l’une : ou bien d’aucune manière il ne nous est possible d’acquérir la connaissance, ou bien ce l’est pour nous une fois trépassés. »i

Le moyen d’être le plus près de la connaissance, c’est d’avoir le moins possible commerce avec le corps. Passant à la limite, on déduit que la mort est le royaume de la vraie connaissance. C’est d’ailleurs « l’immense espoir » dont fait part joyeusement Socrate à ses amis affligés, peu avant de boire la ciguë.

Sur quoi cet espoir repose-t-il ? Sur une idée aussi peu moderne que possible: « Nous sommes des êtres divins ». Comment peut-on affirmer une telle chose? « Parce que, privés momentanément de notre demeure et de notre patrie céleste, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes sur la terre les suppléants de Dieu, nous sommes sans cesse tourmentés par le désir de cette patrie céleste et que nul plaisir terrestre ne peut consoler dans le présent exil l’intelligence humaine désireuse d’une condition meilleure. »ii

Cet espoir immense, sans raison, se base, – c’est un paradoxe –, sur la seule activité de la raison.

Marsile Ficin livre cette explication:

« L’espoir de l’immortalité résulte d’un élan de la raison, puisque l’âme espère non seulement sans le concours des sens, mais malgré leur opposition. C’est pourquoi je ne trouve rien de plus admirable que cette espérance, parce que, tout en vivant sans cesse parmi des êtres éphémères, nous ne cessons pas d’espérer. »iii

Ces idées déraisonnables ont été partagées par des penseurs aussi divers que Zoroastre, Hermès Trismégiste, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon… Ils ont fait école, leurs disciples ont proliféré : Xénocrate, Arcésilas, Carnéade, Ammonius, Plotin, Proclus…

Sur un plan philosophique, l’argument de Socrate paraît avoir une certaine portée. La raison dit qu’il n’y a que deux hypothèses : soit la connaissance n’est pas possible du tout, soit elle n’est possible qu’après la mort.

Si l’on décide d’ignorer le point de vue socratique, résolument optimiste, l’horreur absolue ressemblerait donc un peu à ceci : voir clairement avec les yeux de la raison pure l’absurdité et l’inanité d’une condition humaine, capable de raison, et capable de tirer d’elle les hypothèses les plus folles, les plus absurdes.

iPhédon, 66 e

ii M. Ficin, Théolog. Plat. Livre XVI

iiiIbid

L’âge de l’univers


 

D’après la bible juive le monde a été créé il y a environ 6000 ans. D’après les cosmologistes contemporains, le Big Bang remonte à 14 milliards d’années. Mais l’Univers pourrait être en fait plus ancien. Le Big Bang n’est pas nécessairement l’événement unique, originel. Bien d’autres univers ont pu exister, avant lui, dans des âges antérieurs.

Le temps pourrait remonter loin en arrière. C’est ce que les cosmologies védiques enseignent. Il pourrait même remonter à l’infini selon les théories d’univers cycliques.

Dans un célèbre roman chinois d’inspiration bouddhique, La pérégrination vers l’Ouest, il y a un récit de la création du monde. On y décrit la formation d’une montagne, et le moment « où le pur se séparait du turbide ». La montagne, appelée mont des Fleurs et des Fruits, domine un vaste océan. Les plantes et les fleurs jamais ne s’y fanent. « Le pêcher des immortels ne cesse de former des fruits, les bambous longs retiennent les nuages. » Cette montagne est « le pilier du ciel où se rencontrent mille rivières ». Elle est « l’axe immuable de la terre à travers dix mille kalpa. »

Une terre immuable pendant dix mille kalpa. Qu’est-ce qu’un kalpa ? C’est le mot sanskrit utilisé pour définir les durées très longues de la cosmologie. Pour se faire une idée de la durée d’un kalpa, diverses métaphores sont disponibles. Prenez un cube de 40 km de côté et emplissez-le à ras bord de graines de moutarde. Retirez une graine tous les siècles. Quand le cube sera vide, vous ne serez pas encore au bout du kalpa. On alors prenez un gros rocher et essuyez-le une fois par siècle d’un rapide coup de chiffon. Lorsqu’il ne restera plus rien du rocher, alors vous ne serez pas encore au bout du kalpa.

Le temps du monde : 6000 ans ? 14 milliards d’années ? 10.000 kalpa ?

On peut aussi faire l’hypothèse que ces temps ne veulent rien dire d’assuré. De même que l’espace est courbe, le temps est courbe. La théorie de la relativité générale établit que les objets de l’univers ont une tendance à se mouvoir vers les régions où le temps s’écoule relativement plus lentement. Un cosmologiste, Brian Greene, formule ainsi la chose : « En un sens, tous les objets veulent vieillir aussi lentement que possible. » Cette tendance, du point de vue d’Einstein, est exactement comparable au fait que les objets « tombent » quand on les lâche.

Pour les objets de l’Univers qui se rapprochent des « singularités » de l’espace-temps qui y prolifèrent (comme les « trous noirs »), le temps se ralentit toujours davantage. Dans cette interprétation, ce n’est pas de dix mille kalpa dont il faudrait disposer, mais de milliards de milliards de kalpa

Une vie humaine n’est qu’une scintillation ultra-fugace, une sorte de femto-seconde à l’échelle des kalpa, et la vie de toute l’humanité n’est qu’un battement de cœur. C’est une bonne nouvelle ! Les récits inouïs qui se cachent dans les kalpa, les narrations que le temps recèle, ne s’épuiseront jamais. L‘infini du temps possède sa propre vie.

Des mystiques, comme Plotin ou Pascal, ont rapporté leurs visions. Mais leurs images de feu n’étaient jamais que des instantanés, des moments infiniment infimes, comparés à l’infinie substance de laquelle elles ont surgi.

Cette substance, – un paysage de récits infinis, une infinité de points de vue mobiles, ouvrant sur une infinité de mondes, dont certains méritent un détour, et d’autres valent l’infini voyage.

Tout perdre pour entendre


 

Gérard de Nerval était pénétré de chamanisme et d’orphisme. Avec sa poésie calculée, ironique et visionnaire, le Voyage en Orient témoigne de ces tropismes.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, qui peut franchir leur muraille liquide ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle en est-il capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

L’œuvre de Nerval est influencée par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – explorateur des profondeurs.

Orphée fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, mais continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant avait déjà persuadé Hadès de le laisser quitter l’Enfer avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient arrivés au bord du monde des vivants. Il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice.

Au lieu de lui jeter un regard, il aurait pu lui parler, la tenir par la main, ou bien respirer son odeur, pour s’assurer de sa présence? Non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Pourquoi ces héros veulent-ils affronter l’Enfer ?

Ce qui les hante, c’est de savoir si la mort est réelle, ou imaginaire. Ce qui les pousse, c’est le désir de revoir les êtres aimés, perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait pour atouts la musique, le chant et la poésie.

La musique produit, même en Enfer, une forme, zèbre un sens, appelle le poème. Orphée chanta peut-être:

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était inspiré. Par quoi ? Comment le savoir ?

De miettes éparses, déduisons le pain qui le nourrit.

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

Les poètes partent perdant, perdus, dans les assauts théologiques. Nerval avoue sa défaite, ses faux espoirs et ses vrais regrets:

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Nerval croyait-il au souffle de la sibylle, à l’ordre des jours ?

Orphée, Nerval, poètes prophètes.

À la Renaissance, Marsile Ficin présente Orphée en explorateur du Chaos et en théologien de l’amour.

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »i

Le Chaos est avant les dieux, – avant le Dieu souverain même, Jupiter. Et, dans le Chaos, il y a l’Amour !

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. » ii

Cette « bonne nouvelle », c’est Orphée qui le premier l’annonce.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant :

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »

Orphée a légué à l’humanité ces perles simples : « L’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux ». « L’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. »

Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Ficin précise enfin la figure du dernier de tous les dieux: « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. » iii

L’Unique. L’Amour. L’Union. C’est le message que rapporte Orphée.

Pour l’entendre d’abord, Orphée a dû perdre Eurydice.

Pour l’entendre, que devons-nous perdre?

 

iMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ii Marsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

iii Ibid., Oraison 7, Ch. 14