
La conscience humaine se compare à un ver vivant dans le corps, qui ne cesse de muer, de croître et de transmuer. Ce ver dévore, et se dévore aussi, il excrète ou s’exècre, il tisse et détisse sans cesse son soi et se défait de son non-soi. A l’image de ce ver, la conscience file sans fin le fin fil du soi, elle se donne peu à peu la semblance d’un cocon, dont elle s’habille et se recouvre, avant de s’en débarrasser pour se continuer autrement. Après plusieurs mues, elle s’extrait de sa chrysalide, et, devenue imago, elle se met à papillonner. Seulement après s’être envolée, elle cherchera à se reproduire. Pour quelle engendrer quelle engeance? Si la conscience est un ver, serait-elle donc une sorte d’ascaride, de lombric, de ténia? Soyons plus précis dans la métaphore. La conscience ressemble plutôt à la larve du Bombyx du mûrier (Bombyx mori), plus connue sous l’appellation de ver à soie. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette figure, il faut la déployer, la déplier, l’expliquer, voir d’où elle part et où elle mène. Tout au long de sa courte vie, la chenille du Bombyx dévore des feuilles de mûrier et excrète une bave abondante qui se durcit à l’air. Celle-ci prend la forme d’un fil unique de soie brute, pouvant dépasser un kilomètre de long. La chenille s’en sert pour tisser son cocon, à l’intérieur duquel elle subira quatre mues, puis se transformera en chrysalide1, avant sa métamorphose en papillon. Quand le ver à soie sort de son œuf natal, sa longueur n’est que de deux millimètres environ et il ne pèse qu’un demi milligramme. Il commence aussitôt à dévorer, à excréter, à tisser. A chacune de ses mues, il double sa taille et quadruple son poids. Au stade de la chrysalide, il peut atteindre une longueur de 8 cm (soit quarante fois sa taille initiale), et un poids de10 g (soit vingt mille fois son poids initial). Avant d’éclore, le ver reste longtemps à l’état de « semence » sous la forme de « petits grains », disposés sur les feuilles d’un mûrier. Aux premières chaleurs de l’été, ils éclosent, ils commencent leur vie, ils s’alimentent, ils grandissent, ils tissent les cocons dont ils s’enveloppent. Puis vient le moment de la dernière mue de la larve. « Au lieu du ver gros et hideux, il sort de chacun des cocons un petit papillon blanc, d’une beauté charmante2« , dit sobrement Thérèse d’Avila. C’est là, commente-t-elle aussi, une image de ce qui arrive à l’âme3. Comme un ver, dès que l’âme naît, elle commence à se développer, elle file sa soie, c’est-à-dire son soi, elle fabrique le cocon (c’est-à-dire son monde intérieur) dans lequel elle doit grandir et muer plusieurs fois. Puis elle doit « mourir », c’est-à-dire qu’elle doit une fois encore éclore, pour prendre une forme entièrement nouvelle. Thérèse dit qu’alors l’âme renée voit Dieu, et s’abîme en lui, dans sa grandeur, tout comme le ver enclos dans l’étroitesse soyeuse du cocon s’abîme en elle4. Avec la carmélite d’Avila, la logique de la métaphore nous emporte, bien loin de la sériciculture ou de la lépidoptérologie; elle nous ouvre des horizons plus eschatologiques qu’entomologiques. Surgissent des questions de fond et d’horizons. Que devient le « soi » quand il sort de sa « soie », quand il s’échappe de son cocon de soie serrée? Ce point n’est guère développé, même parmi les mystiques de haut vol. On verra de « grandes choses », assure la sainte espagnole. Mais la seule chose qui compte vraiment pour elle est de continuer d’aller de l’avant5. Après une éclosion, quatre mues, la formation de la chrysalide, puis la transformation de la larve en imago, bien d’autres choses doivent donc encore arriver. Il est venu à l’âme des « ailes ». Pour quoi faire? Dans quel esprit doit-elle prendre son vol? L’âme-papillon se montrera-t-elle inquiète ou remplie de joie? Pour commencer elle « papillonne », ce qui qui indique qu’elle semble tout d’abord ne savoir où aller ni sur quoi se poser. Devenue libre de voler dans la lumière, on imagine qu’elle s’est affranchie de son obscurité larvaire, et qu’elle méprise maintenant son ancienne vie de ver, cette vie d’autrefois, lorsque, simple larve, elle tissait fil à fil sa prison de soie. Des ailes lui sont venues. Elle ne sait pas encore s’en servir, ni vers quoi voler. Jusqu’où aller? Quel sort l’attend? Petit papillon voletant, elle n’imagine pas non plus l’étendue d’un monde qui la dépasse infiniment, le réduisant aux gaies couleurs vives de sa petite prairie. D’autres questions pourraient se poser, dont elle ignore l’existence même. Doit-elle craindre le filet de quelque entomologiste? Comment soupçonnerait-elle seulement son existence et ses intentions collectrices? Elle n’en a aucune idée. Elle ne conçoit pas sa possible capture, ni non plus la possibilité que la pointe d’une aiguille délicatement la perce. Après avoir été perpendiculairement piquée dans le thorax avec une épingle entomologique, sera-t-elle rangée, dûment épinglée, dans la rainure de quelque divin étaloir? Le Dieu des âmes épinglées serait-il entomologiste? J’en doute. La crucifixion est singulière. Il nous faut changer de métaphore. Heureusement elles ne manquent pas, pour qui bat des ailes du langage.
_________________
1La chrysalide est la nymphe des lépidoptères ‒ un stade de développement intermédiaire entre la larve (la chenille) et l’imago (le stade adulte, ou papillon)
2Thérèse d’Avila. Le Château intérieur. Traduit de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Payot et Rivages, Paris, 1998, p.164
3« Ce qui arrive à ce ver est l’image de ce qui arrive à l’âme ». Ibid. p.165
4« Meure ensuite, meure notre ver à soie, comme l’autre, quand il a terminé l’ouvrage pour lequel il a été créé. Alors nous verrons Dieu, et nous nous trouverons aussi abîmées dans sa grandeur, que ce ver l’est dans sa coque […] Il meurt entièrement au monde , et se convertit en un beau papillon blanc.» Ibid. p.167
5« Cette âme ne se connaît plus elle-même. Entre ce qu’elle était et ce qu’elle est, il y a autant de différences qu’entre un vilain ver et un papillon blanc […] L’âme que Dieu a daigné élever à cet état verra de grandes choses, si elle s’efforce d’aller plus avant. » Ibid. p.168
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.