La circoncision du Nom


« Elision » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La première condition de la philosophie est la foi en la puissance de l’esprit. La seconde est le goût de la vérité. L’homme, puisqu’il est esprit, ne doit jamais sous-estimer l’ampleur et la puissance de son esprit. Il doit se considérer comme digne de chercher la vérité, quelle qu’elle soit et où qu’elle soit. Il doit surtout se mettre en quête de ce dont elle témoigne ‒ la possible existence de quelque fin supérieure, suprême ou dernière. Certes, la découverte de l’essence cachée de l’Univers se révélera sans doute être un processus sans fin. Cela ne devrait empêcher personne de se mettre en route, quelles que soient les difficultés du voyage. La vérité n’a aucune raison de tromper ceux qui ont le courage de se mettre à sa recherche. Elle reconnaît de loin ceux qui ont pris la route, elle aime à se laisser découvrir, elle consent à s’ouvrir en douceur à ceux qui s’avancent, pour leur montrer les profondeurs de sa beauté, et les inviter à en jouir. Mais quelle est-elle, en réalité? Ou plutôt qui est-elle? Comment la reconnaître? Et d’ailleurs, comment expliquer que la vérité soit absolument une, alors qu’est si élevé le nombre des religions, des philosophies et des visions du monde dont les vues divergent toutes à son sujet? Peut-on par exemple accepter l’idée de Hegel pour qui « l’idée est ce que nous appelons la vérité »i? Les idées ne sont-elles pas innombrables alors que la vérité doit être une? Il semble probable que la vérité se trouve nécessairement bien au-dessus de toutes les idées que l’on se forme à son égard; c’est-à-dire loin hors d’atteinte des religions et des philosophies.

Connaître la vérité d’une chose implique de pénétrer son essence, pour la connaître telle qu’elle est « en soi ». Mais connaître cet « en soi », ce n’est pas encore connaître son être réel, sa vérité vraie, pleine et entière. L’en soi de telle ou telle chose n’offre qu’une connaissance abstraite, théorique, de son essence. Ce n’est là qu’une perspective accélérée, laquelle ne doit pas être confondue avec l’immense paysage des possibilités de son « existence », qui laisse entrevoir l’infinité des « idées » associées à sa réalité, et à sa totalité. La question tient dans la possibilité de définir la totalité de l’être, de rassembler la totalité des aspects de son existence sous un seul point de vue. Pour employer une autre métaphore, l’essence d’une chose n’est qu’une sorte de germe, qui est loin de pouvoir révéler toute la vérité de la chose, tout ce qui reste en puissance de germination. La vérité du gland que l’on dissèque et que l’on analyse ne peut révéler qu’une infime partie du chêne futur, cet arbre encore virtuel qui doit longuement croître, s’épanouir et fructifier encore et encore, et disséminer des multitudes de graines nouvelles. Il reste à guetter tout ce qui doit se manifester dans sa lente croissance, ce qui doit s’épanouir dans la progression de son arborescence, se récolter dans ses multiples fruitions. Peut-être aussi, beaucoup plus tard, après quelques coups de cognée signalant la fin de sa vie végétale, il faut imaginer que commencera alors une autre vie (après cette mort bucheronnière), celle d’un noble bois dur mis au service d’une volonté tout autre, celle de l’ébéniste ou du charpentier. Le bois mort deviendra table d’hôte, escalier en colimaçon ou encore charpente de cathédrale. La graine contient assurément « en soi » toutes sortes de puissances en devenir. Elle se présente pourtant de façon simple, elle semble n’être qu’une coque, presque une sorte de « point ». Toute la vie de l’arbre est encore à venir, avec la hauteur de son houppier, la largeur de sa ramure, la brillance des branchages, la couleur des feuilles, l’odeur des pollens… Tout cela est contenu dans le mystère et la puissance indéfinie de ce germe, de ce « point » initial… En mathématiques, on montre qu’en un seul « point », un point quelconque, un point a d’une courbe indéfiniment dérivable, toute l’information permettant de reconstruire l’entièreté de la courbe se trouve contenue dans la série infinie (dite de Taylor) des dérivées en ce seul point a. Il y a là, me semble-t-il, la preuve d’une relation quasi métaphysique entre un point et le Tout. Cette idée trouve un prolongement alphabétique: une seule lettre pourrait alors contenir des mondes. Dans le Livre du Merveilleux, il est écrit que si le nom divin chaddaï (le « Tout-Puissant ») manquait d’un seul « petit point », celui correspondant à la minuscule lettre י (yod), alors du mot chaddaï il ne resterait plus que le mot chod, lequel signifie « dévastation ». On en déduit que c’est la présence de ce « petit point », de ce minuscule י, qui aurait donc pour effet d’empêcher que la terrible puissance de Dieu ne ravage et n’anéantisse totalement le monde. D’ailleurs, il est aussi dit que cet י est le point initial de la Création, puisqu’il se trouvait au commencement au-dessus de la lumière divine.ii A la vérité, il est possible de continuer de gloser toujours et encore sur cette interprétation. Pour ma part, je pourrais faire observer que si l’on supprime le yod du mot chaddaï (שַׁדַּי), on obtient en réalité non pas un mais deux mots. Il y a certes le mot chod (שֹׁד) signifiant « ravage, destruction, violence, dévastationiii« , signalé par le Livre du Merveilleux. Il y a aussi cet autre mot chod (שֹׁד), écrit de façon similaire, mais doté d’une acception complètement différente : celle de « mamelle », comme dans Job 24,9 (« Ils arrachent avec violence l’orphelin de la mamelle ») ou dans Is 66,11 (« afin que vous suciez à la mamelle de ses consolations »). Si le fait d’enlever un « petit point » au nom du Tout-Puissant donne le choix entre le chod de la « dévastation » et le chod de la « mamelle nourricière », quelle est donc la véritable essence de ce point, de ce yod? Tout n’est donc jamais complètement défini ni déterminé. L’élision du yod final du mot chaddaï pourrait être comparée, par exemple, à une sorte de circoncision du nom même du Tout-Puissant. Et alors, le mot chaddaï, une fois circoncis en chod, pourrait encore donner à choisir sa véritable essence, celle de la destruction finale de ce monde, ou bien celle de sa consolation et de son nourrissement par quelque lait divin. Quant à l’essence de la philosophie, elle est précisément, me semble-t-il, de nous inciter à réfléchir sur ce point.

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iCf. G.W.F. Hegel. Leçons sur l’histoire de la philosophie.

iiMartin Buber. Gog et Magog. Chronique de l’époque napoléonienne. Trad. de l’allemand par Jean Loewenson-Lavi. 1958, p. 66

iiiCf. Pr 24, 2; Amos 3,10; Ps 12,6 ; Is 59, 7; Osée 7,13


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