« J’ai dix-sept religions, au moins… »


« Gérard de Nerval photographié par Nadar »

Gérard Labrunie, dit « de Nerval », était un poète mélancolico-romantique, dont l’inspiration profonde, c’est là, je pense, un trait majeur, a pu être qualifiée d’« orphique » et même de « chamanique ». Indéniablement, l’ésotérisme l’attira, ainsi que l’alchimie et le maçonnisme.

On l’accusa d’être impie. Ce à quoi il répondit : « Moi, pas de religion ? J’en ai dix-sept… au moins. »

Lors de son internement en 1841 pour « folie », il avait écrit « Je suis l’autre » au bas de l’un de ses portraits photographiques. Etait-ce l’un de ceux que Nadar fit de lui, je ne sais, mais c’est probable.

Son Voyage en Orient témoigne d’un intérêt pour les idées anciennes, les terres lointaines, les rêves oubliés, et aussi pour « les femmes du Caire ». En Syrie, il fut initié, dit-il, aux mystères druzes et à la religion du seul Dieu, nommé Hakem, ou Albar, et dont le prophète fut Hamza.

On lit dans ce Voyage des phrases comme :

« – Le hachich rend pareil à Dieu, répondit l’étranger d’une voix lente et profonde.

– Oui, répliqua Youssouf avec enthousiasme ; les buveurs d’eau ne connaissent que l’apparence matérielle et grossière des choses. L’ivresse, en troublant les yeux du corps, éclaircit ceux de l’âme. »i

Sa poésie surtout, pleine d’une douceur ironique, amère, assurément visionnaire, appelle les hommes d’un 19e siècle violent, impérialiste et matérialiste, à monter vers des ailleurs inouïs, ou à redescendre vers quelques sombres Hadès, jadis visités par des âmes héroïques.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, quel polygraphe parisien serait-il capable de franchir leurs murailles horizontales, leurs feux liquides ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle et maladif en est-il capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

Toute l’œuvre de Nerval est influencée, ouvertement ou secrètement, par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – et explorateur des abîmes. On le sait, Orphée, lorsqu’il fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant divin avait déjà, auparavant, persuadé Hadès de le laisser librement repartir avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Mais inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient presque arrivés au bord du monde des vivants, et il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice qu’il aimait. Il aurait pu lui parler, sans la regarder, la tenir par la main, ou bien respirer le parfum de son corps, pour s’assurer de sa présence? Mais non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Qu’ont-ils donc, ces héros et ces poètes, à vouloir aller affronter le Cocyte et l’Achéron ? Ce qui les hante, c’est le désir de savoir si la mort est bien réelle, ou si elle est imaginaire. Ce qui les pousse aussi peut-être, c’est le désir de retrouver les êtres aimés, censément perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait la musique, le chant et la poésie.

La musique, le chant et la poésie imposent à l’Enfer, et au Chaos même, l’allure d’une forme, ou la silhouette d’un sens. Orphée chanta sans doute des vers semblables à ceux ainsi recréés par son lointain successeur :

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était à l’évidence, inspiré. Par qui ? Nul ne peut le dire. Il faut se contenter aujourd’hui de ramasser quelques-unes des miettes éparses, dont il a constellé son œuvre, pour reconstituer le pain qui l’a nourri.

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

Sont-ce là des vers inspirés par un sentiment de l’immanence du divin dans les choses ? Par la force d’une intuition animiste ou chamanique ? Cela y ressemble. Mais je crois que le poète partait néanmoins perdant dans sa chasse aux vérités dernières. Il avoua sa défaite dans une sorte d’exaltation plaintive, nostalgique, chargée de faux espoirs :

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Croyait-il vraiment que « l’ordre des anciens jours » allait revenir, et que « la sibylle au visage latin » allait se réveiller sous quelque portique antique? Qui sait ? Orphée comme Nerval ont le temps pour eux. Nous autres mortels, un peu moins. Au 20e siècle, Cocteau a repris lui aussi à son compte le thème orphique. Et à la Renaissance, Marsile Ficin en avait déjà fait un éloge appuyé :

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »ii

Donc le Chaos est avant tous les dieux, et avant le Dieu souverain même, Jupiter ! Mais, surprise, au sein du Chaos, Amour est là et donne vie à la mort, et forme à ce qui n’a pas de forme…

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. »iii

Cette bonne nouvelle, c’est à Orphée qu’on la doit.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »iv

Orphée fut chanté par Gérard de Nerval et filmé par Jean Cocteau. Je n’en retiendrai, pour ma part, que cet unique legs : « L’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux ».

« L’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. » Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Ficin, enfin, précise l’enseignement orphique : « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. »v

L’Un. L’Amour. L’unité avec l’Unique. Voilà la révélation orphique.

Le problème, c’est qu’Orphée a perdu son Eurydice, son amour et son unique.

De cette perte, qu’avons-nous gagné?

______________________

iGérard de Nerval. Voyage en Orient. Tome I. Les femmes du Caire – Druses et Maronites. Ed. Calmann Lévy, Paris, 1884, p.343

iiMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

iiiMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ivMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

vMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 7ème , Ch. 14, (1578).

What do we have (yet) to lose?


Gérard de Nerval was imbued with shamanism and orphism. With its calculated, ironic and visionary poetry, Voyage en Orient bears witness to these tropisms.

« They plunged me three times into the waters of the Cocyte » (Antéros).

The four rivers of Hell, who can cross their liquid walls? Can a pale poet cross these bitter barriers, these dark, convulsive masses?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron,

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.”

(And I have twice a winner crossed the Acheron

Modulating in turn on the lyre of Orpheus

The sighs of the saint and the cries of the fairy.) (El Desdichado)

Nerval’s work is influenced by the tutelary figure of Orpheus, prince of poets, lovers and mystics – explorer of the depths.

Orpheus was dismembered alive by the Bacchae in madness, but continued to sing from the mouth of his beheaded head. His singing had already persuaded Hades to let him leave Hell with Eurydice. The condition was that he did not look at her, until he came out of the world of the dead. Worried about the silence of the beloved, he turned his head when they had arrived at the edge of the world of the living. He lost again, and forever, Eurydice.

Instead of looking at her, he could have talked to her, held her by the hand, or inhaled her scent, to make sure she was there? No, he had to see her, to look at her. As a result, she died.

Why do heroes want to face Hell?

What haunts them is whether death is real, or imaginary. What drives them is the desire to see the loved ones again, though lost forever. In these difficult circumstances, they must acquire special powers, magical abilities. Orpheus’ strengths were music, song and poetry.

Music produces, even in Hell, a form, a meaning, and calls for the poem. Orpheus might have sung:

« Always, under the branches of Virgil’s laurel

The pale hydrangea unites with the green myrtle.  » (Myrto)

Gérard de Nerval was inspired. By what?

From the scattered crumbs, let us deduce the bread that feeds him.

« Man, free thinker! Do you think you’re the only one thinking

In this world where life is bursting into everything?

(…)

Each flower is a soul to nature blooms.

A mystery of love in metal rests.

(…)

Often in the dark being dwells a hidden God

And like a nascent eye covered by his eyelids,

A pure spirit grows under the bark of the stones.  » (Golden Verses)

The poets lose, lost, in the theological assaults. Nerval admits defeat, false hopes and real regret:

« They will return these Gods that you always cry for!

Time will bring back the order of the old days,

The earth shuddered with a prophetic breath…

However, the sibyl with its Latin face

Is asleep under the arch of Constantine

And nothing disturbed the severe gantry.  » (Delfica)

Did Nerval believe in the breath of the sibyl, in the order of the day?

Orpheus, Nerval, prophetic poets.

During the Renaissance, Marsile Ficin presented Orpheus as an explorer of Chaos and a theologian of love.

« Gilded in Argonautics imitating the Theology of Mercury Trismegist, when he sings principles of things in the presence of Chiron and the heroes, that is, angelic men, puts Chaos before the world, & before Saturn, Iupiter and the other gods, within this Chaos, he welcomes Love, saying Love is very ancient, by itself perfect, of great counsel. Plato in Timaeus similarly describes Chaos, and here puts Love. »i

Chaos is before the gods, – before the very sovereign God, Jupiter. And in Chaos, there is Love!

« Finally, in all of us, Love accompanies Chaos, and precedes the world, excites the things that sleep, illuminates the dark ones: gives life to the dead things: forms the unformed, and gives perfection to the imperfect. » ii

This « good news » was first announced by Orpheus.

« But the unique invisible perpetual light of the divine Sun, by its presence, always gives comfort, life and perfection to all things. Of what divinely sang Orpheus saying:

God the Eternal Love all things comforts

And on all of them is spread, animated and supported. »

Orpheus bequeathed to humanity these simple pearls:

« Love is more ancient and younger than other Gods ».

« Love is the beginning and the end. He is the first and last of the gods. »

Merci, Marcile. Perfect, Orpheus.

Finally, Ficin specifies the figure of the last of all the gods: « There are therefore four kinds of divine fury. The first is the Poetic Fury. The second is the Mystical, that is, the Priestly. The third is Divination. The fourth is the Affection of Love. Poetry depends on the Muses: The Mystery of Bacchus: The Divination of Apollo & The Love of Venus. Certainly Soul cannot return to unity unless it becomes unique.” iii

The One. Love. The Union. This is the message Orpheus reports.

To hear it first, Orpheus must have lost Eurydice.

But to hear it, what do we have yet to lose?

iMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ii Marsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

iii Ibid., Oraison 7, Ch. 14

What do we have to lose?


Gérard de Nerval was imbued with shamanism and orphism. With its calculated, ironic and visionary poetry, Voyage en Orient bears witness to these tropisms.

« They plunged me three times into the waters of the Cocyte » (Antéros).

The four rivers of Hell, who can cross their liquid walls? Can a pale poet cross these bitter barriers, these dark, convulsive masses?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron,

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.”

(And I have twice a winner crossed the Acheron

Modulating in turn on the lyre of Orpheus

The sighs of the saint and the cries of the fairy.) (El Desdichado)

Nerval’s work is influenced by the tutelary figure of Orpheus, prince of poets, lovers and mystics – explorer of the depths.

Orpheus was dismembered alive by the Bacchae in madness, but continued to sing from the mouth of his beheaded head. His singing had already persuaded Hades to let him leave Hell with Eurydice. The condition was that he did not look at her, until he came out of the world of the dead. Worried about the silence of the beloved, he turned his head when they had arrived at the edge of the world of the living. He lost again, and forever, Eurydice.

Instead of looking at her, he could have talked to her, held her by the hand, or inhaled her scent, to make sure she was there? No, he had to see her, to look at her. As a result, she died.

Why do heroes want to face Hell?

What haunts them is whether death is real, or imaginary. What drives them is the desire to see the loved ones again, though lost forever. In these difficult circumstances, they must acquire special powers, magical abilities. Orpheus’ strengths were music, song and poetry.

Music produces, even in Hell, a form, a meaning, and calls for the poem. Orpheus might have sung:

« Always, under the branches of Virgil’s laurel

The pale hydrangea unites with the green myrtle.  » (Myrto)

Gérard de Nerval was inspired. By what?

From the scattered crumbs, let us deduce the bread that feeds him.

« Man, free thinker! Do you think you’re the only one thinking

In this world where life is bursting into everything?

(…)

Each flower is a soul to nature blooms.

A mystery of love in metal rests.

(…)

Often in the dark being dwells a hidden God

And like a nascent eye covered by his eyelids,

A pure spirit grows under the bark of the stones.  » (Golden Worms)

The poets lose, lost, in the theological assaults. Nerval admits defeat, false hopes and real regret:

« They will return these Gods that you always cry for!

Time will bring back the order of the old days,

The earth shuddered with a prophetic breath…

However, the sibyl with its Latin face

Is asleep under the arch of Constantine

And nothing disturbed the severe gantry.  » (Delfica)

Did Nerval believe in the breath of the sibyl, in the order of the day?

Orpheus, Nerval, prophetic poets.

During the Renaissance, Marsile Ficin presented Orpheus as an explorer of Chaos and a theologian of love.

« Orpheus in Argonautics imitating the Theology of Mercury Trismegist, when he sings the principles of things in the presence of Chiron and the heroes, that is, angelic men, he puts Chaos before the world, & before Saturn, Iupiter and the other gods, and within Chaos, he welcomes Love, saying Love is very ancient, by itself perfect, of great counsel. Plato in Timaeus similarly describes Chaos, and here puts Love. »i

Chaos is before the gods, – before the very sovereign God, Jupiter. And in Chaos, there is Love!

« Finally, in all of us, Love accompanies Chaos, and precedes the world, excites the things that sleep, illuminates the dark ones: gives life to the dead things: forms the unformed, and gives perfection to the imperfect. » ii

This « good news » was first announced by Orpheus.

« But the unique invisible perpetual light of the divine Sun, by its presence, always gives comfort, life and perfection to all things. Of what divinely sang Orpheus, saying:

God the Eternal Love all things comforts

And on all of them is spread, animated and supported. »

Orpheus bequeathed to humanity these simple pearls: « Love is more ancient and younger than other Gods ». « Love is the beginning and the end. He is the first and last of the gods. »

Finally, Ficin specifies the figure of the last of all the gods: « There are therefore four kinds of divine fury. The first is the Poetic Fury. The second is the Mystical, that is, the Sacred. The third is Divination. The fourth is the Affection of Love. Poetry depends on the Muses: The Mystery of Bacchus: The Deviation of Apollo: & The Love of Venus. Certainly Soul cannot return to unity unless it becomes unique. » iii

The One. The Love. The Union. This is the message of Orpheus.

To learn it first, Orpheus had to have lost Eurydice.

To hear it, what do we have to lose?

iMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ii Marsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

iii Ibid., Oraison 7, Ch. 14

Tout perdre pour entendre


 

Gérard de Nerval était pénétré de chamanisme et d’orphisme. Avec sa poésie calculée, ironique et visionnaire, le Voyage en Orient témoigne de ces tropismes.

« Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte » (Antéros).

Les quatre fleuves de l’Enfer, qui peut franchir leur muraille liquide ? Traverser ces barrières amères, ces masses sombres, convulsives, un poète pâle en est-il capable ?

« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. » (El Desdichado)

L’œuvre de Nerval est influencée par la figure tutélaire d’Orphée, prince des poètes, des amoureux et des mystiques – explorateur des profondeurs.

Orphée fut démembré vivant par les Bacchantes en folie, mais continua de chanter depuis la bouche de sa tête décapitée. Son chant avait déjà persuadé Hadès de le laisser quitter l’Enfer avec Eurydice. La condition était qu’il ne la regardât pas, jusqu’à la sortie du monde des morts. Inquiet du silence de l’aimée, il tourna la tête alors qu’ils étaient arrivés au bord du monde des vivants. Il perdit à nouveau, et à jamais, Eurydice.

Au lieu de lui jeter un regard, il aurait pu lui parler, la tenir par la main, ou bien respirer son odeur, pour s’assurer de sa présence? Non, il fallait qu’il la vît. Il s’ensuivit qu’elle mourut.

Pourquoi ces héros veulent-ils affronter l’Enfer ?

Ce qui les hante, c’est de savoir si la mort est réelle, ou imaginaire. Ce qui les pousse, c’est le désir de revoir les êtres aimés, perdus à jamais. Dans ces difficiles circonstances, il faut se doter de pouvoirs spéciaux, de capacités magiques. Orphée avait pour atouts la musique, le chant et la poésie.

La musique produit, même en Enfer, une forme, zèbre un sens, appelle le poème. Orphée chanta peut-être:

« Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert. » (Myrto)

Gérard de Nerval était inspiré. Par quoi ? Comment le savoir ?

De miettes éparses, déduisons le pain qui le nourrit.

« Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

(…)

Chaque fleur est une âme à la nature éclose.

Un mystère d’amour dans le métal repose.

(…)

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. » (Vers dorés)

Les poètes partent perdant, perdus, dans les assauts théologiques. Nerval avoue sa défaite, ses faux espoirs et ses vrais regrets:

« Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours,

La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l’arche de Constantin

Et rien n’a dérangé le sévère portique. » (Delfica)

Nerval croyait-il au souffle de la sibylle, à l’ordre des jours ?

Orphée, Nerval, poètes prophètes.

À la Renaissance, Marsile Ficin présente Orphée en explorateur du Chaos et en théologien de l’amour.

« Orfée en l’Argonautique imitant la Théologie de Mercure Trismégiste, quand il chante des principes des choses en la présence de Chiron et des heroës, c’est-à-dire des hommes angéliques, met le Chaos devant le monde, & devant Saturne, Iupiter et les autres dieux, au sein d’icelluy Chaos, il loge l’Amour, disant l’Amour être très antique, par soy-même parfaict, de grand conseil. Platon dans Timée semblablement descrit le Chaos, et en iceluy met l’Amour. »i

Le Chaos est avant les dieux, – avant le Dieu souverain même, Jupiter. Et, dans le Chaos, il y a l’Amour !

« Finalement en tous l’Amour accompagne le Chaos, et précède le monde, excite les choses qui dorment, illumine les ténébreuses : donne vie aux choses mortes : forme les non formées, et donne perfection aux imparfaites. » ii

Cette « bonne nouvelle », c’est Orphée qui le premier l’annonce.

« Mais la perpétuelle invisible unique lumière de Soleil divin, par sa présence donne toujours à toutes choses confort, vie et perfection. De quoy a divinement chanté Orfée disant :

Dieu l’Amour éternel toutes choses conforte

Et sur toutes s’épand, les anime et supporte. »

Orphée a légué à l’humanité ces perles simples : « L’amour est plus antique et plus jeune que les autres Dieux ». « L’amour est le commencement et la fin. Il est le premier et le dernier des dieux. »

Merci Marcile. Parfait, Orphée.

Ficin précise enfin la figure du dernier de tous les dieux: « Il y a doncques quatre espèces de fureur divine. La première est la fureur Poëtique. La seconde est la Mystériale, c’est-à-dire la Sacerdotale. La tierce est la Devinaison. La quatrième est l’Affection d’Amour. La Poësie dépend des Muses : Le Mystère de Bacchus : La Devinaison de Apollon : & l’Amour de Vénus. Certainement l’Âme ne peut retourner à l’unité, si elle ne devient unique. » iii

L’Unique. L’Amour. L’Union. C’est le message que rapporte Orphée.

Pour l’entendre d’abord, Orphée a dû perdre Eurydice.

Pour l’entendre, que devons-nous perdre?

 

iMarsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

ii Marsile Ficin. Discours de l’honneste amour sur le banquet de Platon, Oraison 1ère, Ch. 2, (1578)

iii Ibid., Oraison 7, Ch. 14