
Dans un article précédent, Je dors mais mon cœur veille, j’avais proposé de considérer, dans cet univers et au-delà, l’existence probable d’au moins cinq niveaux de conscience. Dans la tradition védique, on en trouve explicitement énoncés, non pas cinq, mais seulement quatre, lesquels correspondent aux quatre états de l’Ātman, ou du Soi. La Divinité, une et suprême, que les Upaniṣad appellent le brahman, se présente elle-même ainsi: « Je suis le Voyant pur, et par nature, Je ne change pas. Par nature, il n’y a pas d’objet pour Moi, étant l’Infini, complètement empli, de face, à travers, en haut, en bas et dans toutes les directions. Je suis non-né, et Je réside en Moi-même.1 » Puis la Divinité suprême décrit les trois niveaux de conscience des créatures rationnelles et humaines (éveil, rêve, sommeil profond) et elle indique que les créatures sont absolument incapables d’entrer en rapport avec elle. Elle oppose en fait ces trois niveaux de la conscience des créatures à un quatrième niveau de conscience, celui qui correspond à sa propre conscience, et qu’elle nomme elliptiquement « le Quatrième ». « Que ce soit dans l’état de sommeil profond, d’éveil ou bien de rêve, aucune perception trompeuse n’apparaît dans ce monde-ci, qui puisse Me concerner. Comme ces trois états de conscience n’ont aucune existence, ni autonome ni dépendante, Je suis toujours le Quatrième2, le Voyant et le non-duel. »3 Ces quatre états de la conscience sont finement explicités par la Māṇḍūkya- Upaniṣad: « Car le brahman est ce Tout. Le brahman est ce Soi (ātman), et ce Soi a quatre quarts. L’état de veille, connaissant ce qui est extérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du grossier, est Vaiśvānara « l’universel » ‒ le premier quart. L’état de rêve, connaissant ce qui est intérieur, ayant sept membres, dix-neuf bouches, faisant l’expérience du subtil, est Taijasa « le lumineux » ‒ deuxième quart. Lorsque, endormi, on ne désire aucun désir, on ne voit aucun rêve, c’est le sommeil profond. L’état de sommeil profond est un, il est un seul bloc de connaissance car, fait de félicité, il fait l’expérience de la félicité. Il est la bouche de la conscience, il est le connaissant (prājña) ‒ troisième quart. C’est lui le Seigneur de tout, lui le connaisseur de tout, lui le maître intérieur; il est la matrice de tout, car l’origine et la fin des êtres. Ni connaissant ce qui est intérieur, ni connaissant ce qui est extérieur, ni connaissant l’un et l’autre ensemble, ni bloc de connaissance, ni connaissant ni non-connaissant, ni visible, ni lié à l’action, insaisissable, indéfinissable, impensable, innommable, essence de la connaissance du Soi unique4, ce en quoi le monde se résorbe, tout de paix, bienveillant, non duel ‒ on le considère comme le Quatrième. C’est lui, le Soi qu’il faut discerner. »5 On voit que le Soi ne se définit que par une longue série de négations, mais aussi à l’aide de deux affirmations positives: le Soi est « tout de paix » et « bienveillant ». Le « Quatrième » [état de conscience] se dénote en sanskrit: तुरीय, turīya. Il est intéressant de s’arrêter un instant sur ce mot, turīya. Sa racine est TṜ (तॄ) dont le sens est « traverser ». Louis Renou6 estime qu’elle révèle l’essence du mot, qu’il faut donc comprendre comme « ce qui traverse, ce qui est, ou ce qui conduit au-delà ». Je ne peux résister à la tentation de rapprocher cette racine sanskrite TṜ (तॄ) de la racine hébraïque ‘abar (עבר) qui a exactement le même sens: « passer, aller au travers, traverser; aller au-delà, franchir, dépasser », et qui est aussi la racine du mot « hébreu » en hébreu… On a vu, dans l’article cité, que la Sulamite est consciente, de deux différentes façons, pendant ces deux états, celui de la veille et celui du sommeil. Mais que se passe-t-il quand la Sulamite n’est même plus consciente que son cœur veille? Que se passe-t-il pour elle quand elle entre dans le « sommeil profond »? Le Cantique des cantiques n’apporte point de réponse. En revanche, un commentaire de Śaṅkara permet de cerner la notion de sommeil profond, et ce qu’elle implique. « Lorsque l’on pense: ‘Je n’ai rien vu du tout dans l’état de sommeil profond’, on ne dénie pas sa propre Vision, on nie seulement ses propres notions. »7 Autrement dit, on ne nie pas sa capacité à voir, qui reste intacte dans le sommeil profond, on constate seulement qu’il n’y a alors rien à voir, du moins apparemment. En effet on peut arguer qu’il reste à voir dans le sommeil profond le fait même qu’il n’y a rien à y voir. Il reste à observer la conscience en train de prendre conscience de sa singulière nature, qui est de continuer d’exister, alors même qu’elle est censée n’être plus consciente d’elle-même, tout en étant une « Pure Conscience »… La « Pure Conscience » continue d’exister, bien qu’elle n’ait (momentanément) rien à voir. Mais comment prend-elle conscience de sa pure existence, sans avoir le moyen de l’exercer sur quelque réalité « visible »? « Personne ne voit rien dans l’état de sommeil profond, mais ceci ne veut pas dire que dans le sommeil profond, la Pure Conscience cesse d’exister. C’est seulement parce qu’il n’y a aucun objet visible que rien n’est vu dans le sommeil profond, et non pas parce que la Pure Conscience cesse d’être. C’est grâce à la Pure Conscience que l’on peut dénier alors l’existence d’objets visibles. »8
Les Écritures védiques affirment « l’existence de la Conscience et son immuabilité, disant que telle personne atteint sa propre ‘illumination’9 et que ‘il n’y a pas de disparition de la vision pour le voyant, à cause de son indestructibilité’10, déclarant la périssabilité des notions. Ainsi les Écritures elles-mêmes séparent les notions de l’Éveil. »11
En résumé, la tradition védique a longuement théorisé ces quatre états de la conscience ‒ la veille, le rêve, le sommeil profond, et ce qu’elle appelle le « quatrième » [état], à savoir l’Éveil. Il y a là une sorte d’échelle [une « échelle de Jacob »?] de la conscience, avec quatre niveaux successifs. Mais ceci n’épuise pas le tout du mystère. On subodore que chacun de ces niveaux de conscience développe en lui-même des profondeurs propres. D’où ma suggestion de considérer cinq niveaux de conscience, le cinquième étant capable de se détacher de l’état même de turīya, ce qui après tout revient à dépasser tous les dépassements mêmes.
1« I am Seeing, pure and by nature changeless. There is by nature no object for me. Beeing the Infinite, completely filled in front, across, up, down, and in every direction, I am unborn, abiding in Myself. » Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 10, « Seeing », p.123 §2
2Le commentaire de Śaṅkara explique ce terme de cette façon: « The ātman in the waking state is called vaiśvānara (Upad I, 17,65), that in the dreaming state taijasa (Upad I,15,24), and that in the state of deep sleep prājña (Upad I, 15,25).These three kinds of ātman are not the true Ātman. The true Ātman transcends all these three, and It is called Turīya (Upad I, 10,4). »
3« Whether in the state of deep sleep or of waking or of dreaming, no delusive perception appears to pertain to Me in this world. As those [three states] have no existence, self-dependent or other-dependent, I am always the Fourth, the Seeing and the non-dual. » Ibid.§4
4« I am Seeing, pure and by nature changeless. There is by nature no object for me. Beeing the Infinite, completely filled in front, across, up, down, and in every direction, I am unborn, abiding in Myself. » Śaṅkara. A Thousand Teachings, traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 10, « Seeing », p.123 §2
5Māṇḍūkya- Upaniṣad. 2-7. Trad. du sanskrit par Alyette Degrâces. Les Upaniṣad, Ed. Fayard, 2014, p. 506-508
6L. Renou. »Sur la notion de Brahman ». in L’Inde fondamentale, 1978, p.86
7Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §97, p.182
8Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. Introduction, p.45.
9« En vérité, cet Homme, le Puruṣa, a deux états: ce monde-ci et l’autre monde. L’état de rêve, un troisième, en est la jonction. Se tenant dans cet état de jonction, il voit les deux états, ce monde-ci et l’autre monde. Et quelle que soit l’approche par laquelle il advient dans l’autre monde, par cette approche il est entré et il voit l’un et l’autre, les maux et les joies. Quand il rêve, il reprend le matériel de ce monde en son entier, il le détruit par lui-même, il le crée par lui-même. Il rêve par son propre rayonnement, par sa propre lumière. En ce lieu, l’Homme devient sa propre lumière. » Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,9 (Trad. du sanskrit par Alyette Degrâces)
10Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4,3,23. Trad. du sanskrit par Alette Degrâces, in op.cit. p.288
11Śaṅkara. A Thousand Teachings,traduit du sanskrit en anglais par Sengaku Mayeda. University of Tokyo Press, 1979. I, ch. 18, §98, p.182. J’ai employé ici le mot « Éveil » pour traduire le mot anglais « Awareness » employé par S. Mayeda.
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