Silence


« Silence » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

« Au milieu du silence, il me fut adressé une parole secrète » ‒ que voilà une Écriture chargée de mystère! Je me tournais donc vers moi-même, vers mon âme même, et je lui dis: Souviens-toi donc, si tu le peux, de tes puissances ; puis, oublie-les toutes, ainsi que les images dont tu t’es remplie tout au long de la vie. Plus tu les oublies, plus tu te rends capable d’entendre ce secret. Après avoir éteint tous tes sens, il te faudra d’ailleurs prendre ton vol au-dessus de toi-même, au-dessus de la raison et de l’intelligence, bien au-dessus des formes et des essences. Comment pénétrer autrement les plus sombres des ténèbres et commencer d’approcher l’inconnu, et son bel et profond infini? Là, c’est sûr, tu seras complètement dépouillée de toute image et de toute idée. Me demanderas-tu alors comment faire pour voir et comprendre sans image et sans idée? Te faudra-t-il descendre longtemps, aveugle et sourde, dans le fond de ta propre essence? As-tu seulement le souvenir de ce silence dont tu fus éclose? La nature de la parole est de manifester ce qui est caché, et d’éclairer l’intelligence en lui révélant ce qu’elle ne sait pas encore. Elle parle de ce qui est, elle dit ce qu’elle doit dire, mais elle ne dit jamais ce qu’elle est elle-même, en vérité, ni d’où elle vient. Elle descend secrètement et mystérieusement dans l’esprit, sans jamais révéler son essence ni sa provenance. Elle est à la fois manifeste (puisqu’elle dit quelque chose) et cachée (puisqu’elle ne dit pas ce qu’elle est, ou qui elle est). Dans cette ignorance, nous devons toujours attendre et désirer apprendre. Il faut chercher jusqu’à ce que nous découvrions son origine, et ne pas nous arrêter de la chercher encore, même après l’avoir censément trouvée. Je me rappelle en cette occasion d’un homme, qui fut ravi un jour non au troisième quant à lui, mais au septième ciel. Après qu’il eut été admis à la contemplation des choses divines, il revint à soi, mais il oublia (presque) tout ce qu’il avait vu, sans oublier cependant le fait même qu’il les avait vues. Tout s’était passé si avant dans le fond de son être, que sa raison n’avait pu jusqu’alors pénétrer aussi profondément. Il avait perdu presque tout souvenir non de ce rapt, mais de ses prolongements, de ses implications et de ses intrications. Il tentait d’en chercher sans désemparer les traces en lui-même, si tant est qu’elles existassent encore. Ces choses ne se trouvent qu’au dedans, tout à fait au dedans, et sont si profondément enfouies qu’il faut être un véritable spéléologue des creux, des cavernes, des abîmes et des gouffres. Bonne chance et bonne chasse aux essences! En réalité, personne n’est jamais allé dans le fond de la nature humaine, personne n’a encore compris ni exprimé sa véritable noblesse, ni deviné son avenir. Le silence peut-être sait qui elle est. Mais qui donc m’apprendra le vrai silence et la sagesse qui en sourd1? Mon âme devra-t-elle pour ce faire habiter le silence2? Ou bien devrais-je la tenir contre moi, comme un petit enfant3? En attendant, je la tiens, en silence4.

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1Job 13, 5 « Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne! »

2Ps 94, 17 « Si l’Éternel ne me venait en aide, bientôt mon âme habiterait le silence. »

3Ps 131, 2 « Non, je tiens mon âme en paix et silence; comme un petit enfant contre sa mère, comme un petit enfant, telle est mon âme en moi. »

4Dan 8, 26 « Elle est vraie, la vision des soirs et des matins qui a été dite, mais, toi, garde silence sur la vision, car il doit s’écouler bien des jours. »


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