
L’esprit humain, fini et divisé, ne pourra jamais comprendre un Dieu, essentiellement un et infini. Un Dieu infini dispose d’une liberté et d’une volonté sans limites. Cette liberté est si absolue qu’il faut renoncer à toute idée d’une « fin » qui limiterait cette volonté littéralement « infinie ». Il n’y a donc pas en Dieu de cause finale, il n’est jamais pour lui-même, comme pour le monde, qu’une cause initiale, une cause première. Celle-ci étant posée, tout est possible. Tous les effets qui s’en déduisent résultent de sa liberté, et celle-ci étant infinie, les effets qu’elle autorise sont eux aussi potentiellement infinis. Mais que vise la liberté, quel est son but? Elle ne vise a priori aucun but en particulier, lequel limiterait sa puissance; elle ne vise donc que sa pleine et continuelle libre expression. Certains philosophes, et aussi des théologiens, affirment que le but (de la liberté divine) est le « Bien ». Mais le « Bien », pris comme tel, n’est qu’un mot. Il représente une notion théorique, dont on peut penser a priori qu’elle est elle-même en genèse. En effet, supposons, en quelque sorte par l’absurde, que le plus grand Bien soit un jour obtenu dans ce monde. Alors, de deux choses l’une : soit le monde s’arrêterait, ayant atteint son but, soit il continuerait d’être ce qu’il est. Dans le premier cas, on ne pourrait plus dire d’un monde à l’arrêt qu’il serait « bon » ou « bien », étant privé d’être et de vie. Dans le deuxième cas, si le monde ayant atteint le Bien continuait d’être, il ne pourrait pas rester « le même », ce qui serait aussi une sorte d’arrête, d’immobilité; il devrait pas conséquent continuer de se mouvoir, pour devenir encore meilleur, pour ne pas déchoir, et pour se dépasser toujours plus, sans jamais revenir à un état moindre que celui, déjà atteint, de « plus grand Bien ». Le « plus grand Bien » ne peut donc qu’être lui-même en devenir ‒ c’est-à-dire que le plus grand Bien doit toujours devenir encore meilleur.
Une autre façon d’énoncer le même problème, et d’exposer le paradoxe du « plus grand Bien », consiste à partir de l’idée que les idées ne sont pas vraies en elles-mêmes. L’idée du « plus grand Bien » n’est pas nécessaire en elle-même. Il est peut-être nécessaire qu’elle soit énoncée comme telle, mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit voulue en tant que telle 1. Les idées ne sont pas « vraies », dans le sens qu’un Dieu aurait décidé qu’elles le seraient. Dieu aurait pu concevoir un monde tout autre, où d’autres idées régneraient. Par exemple, un monde où la somme des angles du triangle ne serait pas égale à deux droits. Les mathématiciens ont conçu des mondes fictifs où de telles idées ont droit de cité. On peut dire qu’ils ont créé ces vérités de manière adéquate aux mondes fictifs qu’ils ont imaginés. De même, les vérités de ce monde pourraient être interprétées comme des créations momentanées d’un Dieu qui les aurait créées librement, mais qui resterait par ailleurs entièrement libre vis-à-vis d’elles après les avoir créées. Il n’est pas prisonnier de leur nécessité. Cette nécessité pourrait n’avoir qu’un temps. Il leur a certes conféré leur existence, et leur essence, mais il pourrait en principe décider à tout moment d’en terminer avec l’une et l’autre. Il reste toujours libre d’abolir d’anciennes vérités et d’en créer de nouvelles. Cette liberté s’applique aussi à l’essence et à l’existence des créatures. Lorsque Dieu donne l’être à ses créatures, il leur donne à la fois leur existence et leur essence. Mais, en théorie, il pourrait annuler ce don pour les renvoyer au néant. Toute créature est tirée du néant par sa volonté, et ne subsiste que par la permanence de sa volonté. C’est pourquoi toute créature suffisamment consciente de son état doit se considérer « comme un milieu entre Dieu et le néant2« . Venant du néant, la créature est « exposée à une infinité de manquements ». Descartes reconnaît que sa propre nature est « extrêmement faible et limitée ». Ses imperfections viennent de sa faculté déficiente de connaître. En revanche, il croit au libre arbitre. Il affirme que sa volonté n’est « renfermée dans aucunes bornes ». La liberté de son « franc arbitre » est si grande que c’est elle qui lui fait connaître qu’ « il porte l’image et la ressemblance de Dieu ». C’est le point capital : l’assimilation de la liberté humaine à la liberté divine. Dieu, en créant les hommes libres, n’a pas voulu les rendre omniscients ni tout-puissants, mais il a voulu leur donner en partage une liberté aussi entière que la sienne3. Dieu est le principe et la fin de ses créatures. Il est le principe de leur liberté. La liberté de Dieu prend sa racine en son unité et sa simplicité. Et la liberté de l’homme prend sa racine en lui. Dans son essence, la volonté humaine n’est pas inférieure à la volonté divine, puisque celle-là tire son essence de celle-ci. Je suis libre, comme Dieu l’est, d’affirmer, de nier, de choisir un but ou de m’en détourner. Évidemment, ma capacité de comprendre ou d’agir n’est en aucune façon comparable à celle de Dieu. Mais ma liberté est de même essence que la sienne. Par son origine divine, la liberté humaine participe à l’infini. Dieu a donné à l’homme sa liberté à cette fin : l’accès à l’infini. Être libre, c’est se mettre au service de fins infinies, de fins littéralement sans fin.
Considérons maintenant la vie d’un être humain : il est conçu, porté dans le sein de sa mère, naît, vit et meurt. Il semble que cette vie soit donc bornée, et parfaitement finie, et non « infinie » : elle a un début et une fin. Dans une représentation spatio-temporelle, on pourrait se représenter cette vie comme un long « tube » quadridimensionnel (trois pour l’espace et une pour le temps), dont chaque section incarnerait un instant unique, suivi et précédé de tous les autres instants dont la somme constitue la vie de tel ou tel être singulier, qu’il soit humain ou non humain. À la mort, tout se termine, dit-on. Mais selon certaines croyances, il peut y avoir une série de nouvelles réincarnations, comme l’affirme le bouddhisme, ou l’espoir d’une résurrection à la fin des Temps, comme l’assure le christianisme. Dans les deux cas, cela implique que le temps continue son œuvre linéaire. Le vivant vit, meurt, puis continue sous une autre forme, de vivre dans un temps nouveau, qui se situerait dans le prolongement en quelque sorte « horizontal » du temps que nous représentons souvent comme une ligne fléchée. Mais on peut envisager d’autres hypothèses. Par exemple il y a la métaphore, plus verticale, ou, si l’on préfère, plus fongique, figurée par le mycélium, associé au fungus Ophiocordyceps. Ce fungus parasite les Fourmis charpentières, prend le contrôle de leur corps, en l’envahissant de son mycélium et de ses hyphes, les immobilise, puis ressort par leur tête, pour disperser ses spores et contaminer d’autres fourmis. On pourrait s’en servir de métaphore de la vie humaine. Le long « tube » quadridimensionnel qui représente l’intégralité d’une vie humaine pourrait être comparable à une sorte de fourmi, laquelle serait parasitée par un fungus: la conscience, l’esprit ou l’âme. La conscience-fungus prend peu à peu le contrôle du corps humain, en dirige les mouvements, mais en laissant le cerveau relativement indépendant, et libre de fonctionner de son côté pour assurer les fonctions vitales. Lorsque la mort survient, l’âme ou l’esprit-fungus est en mesure de sortir du corps, de même que les stipes de l’Ophiocordyceps sortent de la tête du Formicidé, pour entamer un nouveau cycle. D’un côté, ce serait là une reprise de la thèse bouddhiste de la réincarnation. Mais j’aimerais ajouter une nuance significative. Les fungi et les hyphes « spirituels » qui animent le corps humain ne sont pas aussi invasifs et aussi mortels que ceux de l’Ophiocordyceps. Bien au contraire, ils sont vivifiants. Ils prolifèrent à chaque instant de la vie, ils émergent du corps en permanence, comme autant d’extensions impalpables, invisibles, s’élançant vers des mondes spirituels, dont nous n’avons aucune conscience. Lorsque la mort survient, cela signifie certes que le « tube quadridimensionnel » prend fin. Mais tous les hyphes qui sont déjà sortis du « tube » pendant la vie du corps continuent quant à eux de pousser, ils continuent de croître, se nourrissant de tous ces mondes spirituels. Toute vie, qu’elle soit brève ou longue, est effectivement limitée, horizontalement, en un sens. Mais elle ne l’est pas selon les autres dimensions, et notamment la verticale. Dans cette représentation, notre vie spatio-temporelle est une sorte de terreau vital, intemporel, duquel la vie continue de surgir, de croître et de proliférer, sous les espèces d’un mycélium spirituel et de ses hyphes, lesquels partent, tout long de la vie, à la découverte d’autres mondes. Après la mort, la vie continue, à partir de notre vie même, telle que représentée (de façon simplifiée) par le « tube quadridimensionnel ». Ce « tube » existe dans l’espace-temps, et il continuera d’exister à jamais. Personne, pas même Dieu, ne peut faire qu’il n’ait jamais été. Si Dieu l’anéantissait, cela reviendrait à arracher de sa propre substance tout ce dont Il a encouragé la croissance infinie en Lui-même. Hypothèse peu crédible et au fond absurde. Ce « tube » existentiel et immortel est, à l’échelle de l’infinité des Temps, comme un grain de moutarde ou une graine de sénevé. Modeste par sa taille initiale (car la durée d’une vie humaine, brève ou longue, est toujours peu de chose), il peut cependant continuer de faire croître à l’infini ses hyphes méta-temporelles, et se mêler intimement à la grande Forêt de l’univers, étreignant par là, d’une singulière manière, une infinie Totalité toujours en mouvement.
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1Selon Descartes, « que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n’est pas à dire qu’il les ait nécessairement voulues. » Lettre à Mesland, 2 mai 1644. Autrement dit, l’idée du plus grand bien recouvre peut-être une vérité nécessaire, mais il n’est pas nécessaire que cette idée soit nécessairement voulue: d’autres idées, plus supérieures encore, peuvent encore se révéler.
2Descartes. Quatrième Méditation métaphysique.
3« Et en effet dès que Dieu voulait me donner la volonté, il ne pouvait me la donner moindre que celle que je découvre en lui, (…) puisque sa nature est telle qu’on ne lui saurait rien ôter sans la détruire. Ma volonté considérée formellement et précisément en elle-même est donc infinie comme celle de Dieu et c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte son image et sa ressemblance » Descartes. Principes philosophiques.
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