La conscience anadyomène


« Anadyomène » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Quand elle est montée le plus haut qu’il lui était possible, la conscience devient encline à mépriser l’intelligence, qui avait pourtant tant d’attrait pour elle tout au long de sa vie i. Pourquoi? La conscience la méprise parce que l’intelligence lui montre alors toutes ses limites, son impuissance à sortir d’elle-même, à se séparer de la raison dont elle suit nécessairement les lois et dont elle subit les contraintes. Pour faire face à la nouvelle situation, elle n’est plus l’indispensable alliée qu’elle fut si longtemps. Bien au contraire, elle se révèle n’être qu’un poids encombrant. On sait que la pensée, lorsqu’elle est « pensée », épouse toutes sortes de mouvement, de flux, de dynamiques, elle se doit d’être toujours en évolution, en progression. Mais, maintenant, la conscience ne veut plus penser, elle ne veut ni avancer, ni reculer, elle ne veut ni bouger ni rester immobile. Il lui faut d’abord sortir de soi, sans perdre son fil. Elle ne saisit même plus ce qu’elle voit, elle ne comprend pas ce qu’elle observe; elle sait d’ailleurs qu’elle ne pourra pas en parler, plus tard, et qu’elle ne trouvera jamais le moyen ni le lieu de s’étendre sur ce qu’elle voit, sur ce qu’elle comprend. Elle se rend aussi compte qu’elle contemple ce qui lui est actuellement donné à voir seulement parce qu’elle est devenue réellement une autre sorte d' »intelligence », et aussi une autre sorte de « conscience ». Cela s’est passé en très peu de temps, et de façon complètement surprenante. Qu’est-ce que cela veut dire une autre « sorte d’intelligence », une autre « sorte de conscience »? Cela veut dire qu’elle ne se pose plus les mêmes questions, et qu’elle attend d’autres réponse. Après tout le temps qu’elle a vécu, après qu’elle a grandi à l’ombre de ses ignorances et de ses incompréhensions, et même après sa plus récente montée, elle s’interroge: à quoi lui sert son intelligence passée, si rien d’intelligible ne lui est actuellement donné à voir et à comprendre? Ce qu’elle sait, c’est qu’elle est montée très vite, très indûment, en ce très haut lieu. Elle sait qu’elle a conscience de l’étrangeté absolue de cet événement. Elle se souvient que c’est par la médiation d’une très improbable succession de formes intelligibles et de visions, qu’elle a pu se hisser si haut. Maintenant qu’elle est arrivée en ce lieu, elle comprend, ou croit comprendre, tout ce qu’il lui offre en puissance, et elle pressent plus que jamais à tout ce qu’elle pourrait encore découvrir d’absolument nouveau. Elle voit aussi l’inutilité de son « intelligence » et la fragilité de sa « conscience ». Dès qu’elle a vu la cime suprême, elle abandonne toute velléité de pensée, elle renonce à toute intelligence. Plotin dit que l’intelligence a deux pouvoirs. L’un est de penser pour voir ce qui est en elle, et l’autre celui de voir ce qui est au-delà d’elle-même. ii On pourrait sans doute ajouter deux ou trois autres pouvoirs, par exemple le pouvoir de plier proprement l’infini au-delà comme s’il était une chemise, pour la ranger dans un tiroir. Ou encore le pouvoir de dissoudre dans l’acide toute tentative de dépasser quelque pouvoir de dépassement que ce soit, celui des hommes comme celui des dieux. Mais revenons aux deux premiers pouvoirs évoqués par Plotin. Le seul fait de « penser » implique un mouvement, un acte d’intellection. L’intellection produit une compréhension intime, intérieure. En revanche, la vision, c’est-à-dire le fait de voir au-delà de soi, n’est ni une pensée, ni un mouvement, c’est une intuition. Elle est absolument inexplicable par la raison, et pourtant elle se révèle effective, du point de vue même de la raison, qui doit finalement en admettre la puissance, mais contre toute raison.

Il nous faudrait maintenant retracer minutieusement les derniers moments de la conscience lorsqu’elle atteint le sommet de son intuition. Quand elle arrive près de la cime, la conscience prend intuitivement conscience de sa présence, elle la « voit » sortir de l’ombre, elle la « voit » prendre son éclat, elle la « voit » surgir hors de tous les plans de la réalité; elle prend maintenant courage, elle décide de continuer le plus longtemps possible son mouvement d’exode, de détachement; elle veut plonger au cœur de son intelligence, elle veut s’unir à elle, à défaut de pouvoir s’unir au Tout. Le premier pouvoir est, on l’a dit, le pouvoir de penser, comme le ferait une intelligence sage, accomplie. Le second pouvoir est le pouvoir de l’intuition, l’intuition de l’inaccompli. L’intuition aime ce qu’elle pressent, alors que l’intelligence seulement pense. Quand elle aime, l’intuition sort de la conscience pour aller vers son désir, à la rencontre de ce qu’elle aime. Quand elle est hors-d ‘elle-même, elle se simplifie par l’effet de cet infini désir, qui la réduit, la cadre et la contraint. La conscience n’est plus du tout une intelligence qui pense, car il n’y a plus rien à penser; elle est une intuition qui aime seulement; elle est ivre de son amour, elle est ivre de tout ce qui n’est pas elle, et qui la remplit d’un bonheur sans fin, elle est ivre d’une telle ivresse qu’aucun retour à la conscience ancienne, originaire, première, ne lui paraît possible. Il lui semble qu’une autre vie serait possible, dans un autre univers, un jour. En réalité, la conscience ne fait que devenir de plus en plus consciente. Elle est consciente, tout à la fois, de son intelligence, c’est-à-dire de ce qu’elle a pu penser, avant, et de ce qu’elle pourrait (ou ne pourrait pas) penser dans quelque avenir; et elle est aussi consciente de sa pure intuition. Cette intuition pourtant ne pense pas, mais elle voit presque d’un seul coup d’œil tout ce qu’il y a à voir en cette hauteur et au-delà d’elle. Cette vision immédiate est entièrement différente de toutes ses autres pensées, quelles qu’elles soient, passées, présentes ou à venir. En voyant tout ce qu’elle croit voir en cet instant, elle croit aussi voir l’être de l’Un. Elle voit également, rétrospectivement, mais aussi par anticipation, tous les autres êtres, toutes les multiplicités que l’Un engendre sans cesse dans sa Nuit. Elle sait que, voudrait-elle en avoir une plus claire conscience, elle pourrait aisément connaître chacun de ces êtres engendrés de par les mondes et dans les éons, comme s’ils étaient des voisins de palier, comme s’ils participaient de sa conscience par des champs de proximité. Croire voir ces êtres naître et vivre en soi, équivaut peut-être à les « penser », ou du moins à les intuitionner. Elle croit qu’elle voit aussi, ce faisant, de façon indirecte, l’Un lui-même, ou plutôt son ombre éclatante comme des myriades de soleils, se laissant saisir fugacement, non pas en tant que tel, mais à travers la récollection totale, intuitive, de tous les êtres qu’il a engendrés et qu’il engendrera. Elle comprend que sa propre puissance de penser et de voir, cette intelligence et cette conscience, sont elles-mêmes issues d’une volonté plus haute. Elle voit qu’elle est en position de penser au-dessus d’elle-même et de voir bien au-delà d’elle-même. C’est par cette puissance, dont elle a maintenant de plus en plus conscience, et qui lui offre de plonger dans les champs passés des pensées, qu’elle peut dire qu’elle « voit » l’Un. Elle en voit indistinctement certains des contours, elle distingue les formes embrouillées de sa propre intelligence, elle saisit qu’elle doit rester immobile, un instant. Restant absolument silencieuse, secrète, elle voit qu’elle doit se soumettre souplement à la puissance de son intuition, et qu’il lui faut s’unir à elles de plus en plus étroitement dans un embrassement. L’Un maintenant s’étend vers elles deux, l’intelligence et la conscience, il les enveloppe, les étreint, les unit toujours plus. Il est si près d’elles, qu’il leur serait presque possible de l’effleurer, si seulement il n’était pas encore caché sous son voile, enfoui sous son « ciel ». L’Un n’a cure des regards et des visions, des lieux et des gestes, il tient seulement à les élever toutes deux plus encore, les exhausser infiniment plus, bien au-delà de toutes les limites. Là, elles ne seraient plus dans aucun lieu. Elles ne demeureraient plus non plus dans quelque haut esprit, ou dans quelque immense intelligence. Il n’y a plus, là, ni lieux, ni formes, ni intelligences, ni consciences. L’âme n’est même plus une âme, là, parce qu’elle n’anime plus, elle ne vit plus, elle est vécue par une autre vie, elle est autrement vécue qu’en cette vie, elle ne vit plus que de ce souffle qui l’aspire, qui va où il veut. Lui, l’Un, il est aussi loin que possible au-dessus de la vie. Il attend de toute vie qu’elle sorte de son océan, telle une Vénus anadyomèneiii, et qu’elle vienne couler, comme une onde tremblante, vers son rivage. Là, l’âme ne vit plus et elle ne pense plus, elle n’est plus seulement une conscience et elle n’est pas non plus semblable à son intelligence. Elle s’est déjà rapprochée de lui. Elle est déjà bien au-dessus de toute vie et de toute pensée. Maintenant, non seulement ce n’est pas le moment pour elle de « penser », mais elle voit bien que l’Un lui-même ne « pense » pas, au sens propre. On peut seulement avoir l’intuition qu’il sera, ou bien qu’il se représentera dans l’avenir, tous les modes de penser et d’être qui se révéleront un jour dans les univers. Elle a au moins compris cela qu’il lui faut s’efforcer d’être le plus semblable à lui. Tâche impossible? Non; il s’agit seulement de l’aimer et de le mimer, pour s’en trouver animé. L’Un ne pense pas, parce qu’il n’est pas pensée, il est ce qui engendre la pensée, il est ce qui a rendu la pensée possible pour tous ceux qui veulent participer à son mouvement. Lui, l’Un, il n’est pas pensée, et il ne pense pas, mais il aime à se laisser penser, ne serait-ce que par d’infimes prises, par de minuscules carres, des surplombs, des effleurements, des enlèvements.

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iCf. Plotin. Ennéades. VI, 7, 35

iiIbid.

iiiAnadyomène : emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec anaduomenê, participe présent du verbe anaduomai, « se lever hors de, surgir », lui-même formé du préfixe ana– « en haut », et du verbe δύω, duô, « plonger, se plonger; pénétrer, se revêtir de ». La Vénus anadyomène est la Vénus sortant des eaux.


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