La Tradition, est-ce le Talmud ou bien la Kabbale ?


 

Alphonse-Louis Constant était un ecclésiastique français et une figure controversée de l’occultisme, au 19ème siècle. Auteur d’une œuvre abondante, il prit pour nom de plume Éliphas Lévi, ou Éliphas-Lévi Zahed, qui est une traduction de son nom en hébreu. En 1862, il publia Fables et symboles, ouvrage dans lequel il analyse les symboles de Pythagore, des Évangiles apocryphes, et du Talmud. Voici l’une de ces fables, « Le Fakir et le Bramin », et son commentaire, qui ne sont pas sans rapport avec une certaine actualité :

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

Portant une hache à la main,

Un fakir rencontre un bramin :

– Fils maudit de Brama, je te retrouve encore !

Moi, c’est Eswara que j’adore !

Confesse devant moi que le maître des cieux

Est le meilleur des dieux,

Et que moi je suis son prophète,

Ou je vais te fendre la tête !

– Frappe, lui répond le bramin,

Je n’aime pas un dieu qui te rend inhumain.

Les dieux n’assassinent personne.

Crois ou ne crois pas que le mien

Est plus indulgent que le tien :

Mais en son nom, je te pardonne. 

SYMBOLE

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

« Quand les forces contraires ne s’équilibrent pas, elles se détruisent mutuellement.

Les enthousiasmes injustes, religieux ou autres, provoquent par leur excès un enthousiasme contraire.

C’est pour cela qu’un célèbre diplomate avait raison lorsqu’il disait : N’ayez jamais de zèle.

C’est pour cela que le grand Maître disait : Faites du bien à vos ennemis et vous amoncellerez du feu sur leur tête. Ce n’était pas la vengeance par les moyens occultes que le Christ voulait enseigner, mais le moyen de résister au mal par une savante et légitime défense. Ici est indiqué et même dévoilé un des plus grands secrets de la philosophie occulte. »

Eliphas Lévi a tenu, sur le voile, un propos qui n’est pas non plus sans rapport avec l’actualité.

« Absconde faciem tuam et ora.Voile ta face pour prier.

C’est l’usage des Juifs, qui, pour prier avec plus de recueillement, enveloppent leur tête d’un voile

qu’ils appellent thalith. Ce voile est originaire de l’Égypte et ressemble à celui d’Isis. Il signifie

que les choses saintes doivent être cachées aux profanes, et que chacun ne doit compte qu’à Dieu des pensées secrètes de son cœur. »

Enfin voici un extrait d’un petit dialogue, assez vif, entre un Israélite et Eliphas Levi .

L’Israélite : Je vois avec plaisir que vous faites bon marché des erreurs du Christianisme.

Eliphas Levi : Oui sans doute, mais c’est pour en défendre les vérités avec plus d’énergie.

L’Israélite : Quelles sont les vérités du Christianisme ?

Eliphas Levi : Les mêmes que celles de la religion de Moïse, plus les sacrements efficaces avec la foi, l’espérance et la charité.

L’Israélite : Plus aussi l’idolâtrie, c’est-à-dire le culte qui est dû à Dieu seul, rendu à un homme et même à un morceau de pain. Le prêtre mis à la place de Dieu même, et condamnant à l’enfer les Israélites, c’est-à-dire les seuls adorateurs du vrai Dieu et les héritiers de sa promesse.

Eliphas Levi : Non, enfants de vos pères nous ne mettons rien à la place de Dieu même. Comme vous, nous croyons que sa divinité est unique, immuable, spirituelle et nous ne confondons pas Dieu avec ses créatures. Nous adorons Dieu dans l’humanité de Jésus-Christ et non cette humanité à la place de Dieu.

Il y a entre vous et nous un malentendu qui dure depuis des siècles et qui a fait couler bien du sang et bien des larmes. Les prétendus chrétiens qui vous ont persécutés étaient des fanatiques et des impies indignes de l’esprit de ce Jésus qui a pardonné en mourant à ceux qui le crucifiaient et qui a dit : Pardonnez-leur mon Père, car ils ne savent ce qu’ils font (…)

L’Israélite : Je vous arrête ici et je vous déclare que chez nous la kabbale ne fait pas autorité. Nous ne la reconnaissons plus, parce qu’elle a été profanée et défigurée par les samaritains et les gnostiques orientaux. Maïmonides, l’une des plus grandes lumières de la synagogue, regarde la kabbale comme inutile et dangereuse; il ne veut pas qu’on s’en occupe et veut que l’on s’en tienne au symbole dont il a lui-même formulé les treize articles, du Sepher Torah, aux prophètes et au Talmud.

Eliphas Levi : Oui, mais le Sepher Torah, les prophètes et le Talmud sont inintelligibles sans la kabbale. Je dirai plus : ces livres sacrés sont la kabbale elle-même, écrite en hiéroglyphes hiératiques, c’est-à-dire en images allégoriques. L’écriture est un livre fermé sans la tradition qui l’explique et la tradition c’est la kabbale.

L’Israélite : Voilà ce que je nie, la tradition, c’est le Talmud.

Eliphas Levi : Dites que le Talmud est le voile de la tradition, la tradition c’est le Zohar.

L’Israélite : Pourriez-vous le prouver ?

Eliphas Levi : Oui, si vous voulez avoir la patience de m’entendre, car il faudrait raisonner longtemps.

De « l’accélération de la noosphère » à la « vraie paix »


Colloque International Teilhard de Chardin. Reims, 13-15 octobre 2017

Intervention de Philippe Quéaui

Devant la montée des menaces, Teilhard écrivait en 1936 : « Ce qui se passe aujourd’hui de si critique en Occident ne saurait être qu’un effet de progrès. Malgré toutes évidences contraires, nous pouvons et nous devons le croire : nous avançons. » Et il ajoutait : « Si nous avançons, dans quelle direction allons-nous ? »ii Quelles sont les conditions de l’Avenir ? « J’en vois trois », dit-il :

– « En avant de nous, s’ouvre un horizon libre, que nous [pouvons] considérer comme illimité. »

– Le Futur doit « n’exclure aucun des éléments positifs actuellement inclus dans l’Univers. Totalité, après irréversibilité et inaltérabilité : voilà le second caractère sans lequel l’Avenir ne serait pas capable de contenir l’espérance humaine. »

– « Le processus irréversible qui nous rassemble en quelque vaste unité organique ne doit pas compromettre, mais exalter, notre personnalité. Telle est la troisième et dernière des conditions. »

« Futurisme, Universalisme et Personnalisme, telles sont les trois caractéristiques du progrès qui nous entraîne. »iii

L’humanité a encore « pour plusieurs millions d’années à vivre et à se développer »iv. L’espèce humaine est encore embryonnaire. En avant de l’Humain s’étend une nappe profonde, obscure, d’« Ultra-Humain », un paroxysme de la Noosphère, conséquence des « effets d’accélération » et de sa Totalisationv.

Accélération illimitée. Noosphère totalisée. « Vraie paix » transfigurant la personne.

→ L’« accélération » : C’est une loi exponentielle. L’accélération modifie la nature même du changement. Elle porte en elle la brisure des continuités. Avec des effets de basculement, des points critiques. Hier : Crise économique des années 30. Chômage de masse. Faillite de la démocratie. Impuissance du politique. Aujourd’hui : Radicalité des bouleversements technologiques, convergence accélérée et disruptive des Nano-Bio-Info-technologies, impact global et transversal de l’Intelligence Artificielle (IA). Chômage de masse, mondialisé. Faillite des démocraties ? Impuissance du politique ?

→ La « noosphère » : étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes. L’internet des objets, les réalités virtuelle, mixte, augmentée, l’IA, les nano-bio-technologies pourraient bien ajouter à l’étoffe de la noosphère des quasi-êtres intermédiaires, des éclats de conscience artificielle.

L’apparition dans la noosphère des « Ultra-humains », « Transhumains », « Super-humains », implique-t-elle une convergence spirituelle? Une seule religion capable d’accompagner cette convergence ? Ou une coalition des religions « convergentes » ?

→ La « vraie paix » : c’est une paix « armée », une paix « en guerre » pour l’avenir. La vraie paix est en chacun de nous et mobilise toute l’énergie, toute la passion.

Accélération

Nous avons un avenir illimité vers l’avant, et tout s’accélère.

La puissance disruptive des nano-bio-infotechnologies et de l’IA affectent l’équilibre mondial des forces dans les domaines militaire, médiatique et de économique.

Avec les applications militaires de l’IA, les grands États disposent de nouvelles capacités de nuisances globales. Le fait nouveau est que la diffusion de ces outils permet à des États faibles ou faillis ou à des groupes terroristes de se procurer des armes de portée globale (sur le modèle des drones de longue portée) ainsi que des armes de cyberguerre du type ‘Advanced Persistent Threat’ – contre lesquelles il est difficile de se protéger. A l’inverse, l’impact de l’IA sur la guerre pourrait aussi avoir un effet pacificateur, sur le modèle de l’équilibre de la terreur.

Dans le domaine de l’information, l’IA va permettre d’augmenter la collecte des données et leur analyse, mais aussi la création de toutes sortes d’informations, y compris forgées de toutes pièces. Il y a aura de plus en plus de sources d’informations permettant des recoupements riches, heuristiques, féconds, mais aussi de plus en plus d’occasions « d’empoisonner » les sources d’information existantes, de les détourner, d’en créer de nouvelles par les médias sociaux et de les utiliser à des fins de mensonge patents ou de propagande insidieuse.

Les fausses nouvelles créées à l’aide de techniques basées sur l’IA vont éroder les critères de fiabilité et de confiance du public, trompant même la vigilance des spécialistes, affaiblissant le tissu social, politique, économique, médiatique,…

Dans le domaine économique, l’IA va accélérer la suppression des emplois moyennement qualifiés.

Des accélérations « transformatrices » ont déjà eu lieu dans le passé avec la révolution industrielle, le nucléaire, l’aéronautique, le cyberespace ou les biotechnologies. Mais l’IA va accélérer les processus disruptifs dans l’ensemble des secteurs d’activité, du fait de sa nature même.

Pour prendre une autre métaphore, qui aurait peut-être trouvé grâce aux yeux de Teilhard, on peut parler d’une « explosion cambrienne » des applications de l’IA.

L’IA va redistribuer les cartes des pouvoirs politiques et économiques. Elle va augmenter le pouvoir des États les plus forts, mais aussi le pouvoir de nuisance de leurs opposants. Se trouveront renforcés les risques structurels d’instabilités.

Mais pour Teilhard, la montée en puissance d’un tel risque structurel, « critique », n’est pas nécessairement « catastrophique ». Bien au contraire…

« Que ne faut-il pas entendre ou lire, en ce moment, sur la décrépitude des civilisations, ou même sur la prochaine fin du Monde !…Un premier motif qui doit nous faire diagnostiquer que la crise actuelle n’est pas un malaise mortel me parait être la forme ou structure nouvelle prise par l’Humanité durant la courte période du siècle dernier. Il y a seulement trois ou quatre générations, le monde se partageait encore en blocs ethniques isolés, dont les potentiels étaient si complètement différents, qu’une destruction mutuelle des uns par les autres pouvait paraître à chaque instant une éventualité redoutable. Aujourd’hui, par-dessus les diversités résiduelles des cultures anciennes, se trouve tendu le réseau d’une psychologie commune. En l’espace de quelques années, la civilisation dite moderne s’est brusquement étalée comme un voile sur la surface entière de la Terre habitée. Dans tous les pays du monde les hommes savent aujourd’hui essentiellement les mêmes choses, et pensent essentiellement suivant les mêmes directions. N’y a-t-il pas, dans cette égalisation des humains sur un plan supérieur, une garantie définitive de stabilité ?

En somme, en se généralisant à la totalité des peuples, la civilisation me paraît avoir franchi un point critique dont elle émerge invulnérable aux attaques où ont pu succomber l’Égypte, Rome et Athènes : tel un grand paquebot qui franchit avec sécurité des mers où sombraient les galères… Ce qui est simplement national peut disparaître ; ce qui est humain ne saurait défaillir. »vi

L’Égypte, Rome, Athènes ont succombé. Que pourrait-il arriver à Washington, Moscou, Pékin ?

Teilhard se dissocie sans hésiter des « prophètes de la faillite humaine ». Ils sont intellectuellement myopes. Ils ne voient pas « la sûreté implacable du mouvement d’ensemble. »

La politique en témoigne, malgré les apparences. Les trois caractères du progrès (Futurisme, Universalisme, Personnalisme) se retrouvent à divers degrés dans les principaux mouvements politiques de l’avant-guerre, – mais incomplets, imparfaits.

« Démocratie, Communisme, Fascisme. : dans chacune des trois masses en présence se reconnaissent distinctement, mais à l’état d’ébauches incomplètes, les trois aspirations mêmes qui nous sont apparues comme les caractéristiques de la foi en l’Avenir. Passion du Futur, passion de l’Universel, passion du Personnel, – toutes les trois mal ou insuffisamment comprises – »

– « La Démocratie, en donnant au peuple la direction du progrès, parait satisfaire l’idée de totalité. Elle n’en présente qu’une contrefaçon. Pour avoir confondu Individualisme et Personnalisme, Foule et Totalité, – par émiettement et nivellement de la masse humaine, – la Démocratie risquait de compromettre les espérances, nées avec elle, d’un Avenir humain. Voilà pourquoi elle a vu se séparer d’elle, à gauche, le Communisme, et se dresser contre elle, à droite, tous les Fascismes. »

– « Dans le Communisme, la foi en un organisme humain universel s’est trouvé, du moins aux origines, magnifiquement exaltée. On ne saurait trop le dire. Ce qui crée, pour une élite, la tentation du néo-marxisme russe, c’est bien moins son évangile humanitaire que sa vision d’une civilisation totalitaire, fortement reliée aux puissances cosmiques de la Matière (…) [Mais] le Communisme en arrive à supprimer virtuellement la Personne, et à faire de l’Homme un termite. »

Enfin, il a cette analyse du fascisme, aux résonances périlleuses.

– « Le fascisme ne manque certes pas d’ardeur. À quel foyer prend-il son feu ? Très clairement à la même triple foi qui anime les courants auxquels il s’oppose avec le plus d’acharnement. Le fascisme est ouvert au Futur. Son ambition est d’englober de vastes ensembles sous son Empire. Et, dans la solide organisation dont il rêve, une place est faite plus soigneusement que partout ailleurs à la conservation et à l’utilisation de l’élite (C’est-à-dire du Personnel et de l’Esprit). Sur le domaine qu’il veut couvrir, ses constructions satisfont donc, plus qu’aucunes autres peut-être, aux conditions que nous avons reconnues comme fondamentales à la cité de l’avenir. Le seul, mais le grand, malheur est que ce domaine qu’il considère est dérisoirement restreint. Le Fascisme, jusqu’ici, paraît vouloir ignorer la transformation humaine critique et les liaisons matérielles irrésistibles qui ont fait accéder d’ores et déjà la civilisation au stade de l’Internationalisme. Il s’obstine à penser et à réaliser le monde moderne qui vit en lui sur des dimensions « néolithiques ».vii

Rien n’arrête l’élan prophétique de Teilhard – en cette année 1936: « En premier lieu, les forces qui s’affrontent autour de nous ne sont pas des puissances destructrices : elles contiennent chacune des composantes positives. En deuxième lieu, par ces composantes mêmes, elles ne s’éloignent pas l’une de l’autre, mais elles convergent secrètement vers une conception commune de l’avenir. En troisième lieu, – et ceci est l’explication de leur nature implacable, – en chacune d’elles c’est le Monde lui-même qui se défend et veut venir à la lumière.

Fragments qui se cherchent et non fragments qui se séparent, Monde qui travaille à se joindre, et non Monde qui se désagrège. Crise de naissance et non symptômes de mort. Affinités essentielles, et non haine définitive…

Voilà ce qui se passe sous nos yeux ; et voilà ce qu’il suffit d’avoir distingué sous les courants et dans la tempête pour apercevoir la manœuvre qui doit nous sauver. »viii

Erreur magistrale d’analyse, cruellement datée ? Cécité fatale avant la venue des années terribles?

Non ! Teilhard est le prophète inspiré d’une « passion supérieure », d’une « synthèse nouvelle alliant le sens démocratique des droits de la Personne ; la vision communiste des puissances de la Matière ; et l’idéal fasciste des élites organisées. (…) Nous sommes pris dans de l’irrespirable. De l’air. Non pas des fronts fascistes, ni un front populaire, – mais un Front Humain. Je le répète. Pour constituer ce front, à la fois de solidarité et de mouvement, les éléments sont partout autour de nous, – disséminés dans les masses en apparence hostiles qui se combattent. Ils n’attendent qu’un choc pour s’orienter et se réunir. Tout au fond, il n’y a que deux groupes d’Hommes dans l’Humanité : ceux qui risquent leur âme sur un Futur plus grand qu’eux-mêmes, et ceux qui, par inertie, égoïsme ou découragement, ne veulent pas avancer. Ceux qui croient en l’Avenir et ceux qui n’y croient pas. (…) Et ainsi, pour la première fois peut-être, « bons » et « mauvais » pourraient se reconnaître et se compter. Entre les deux camps ainsi formés sur la foi, ou la non-foi en un avenir spirituel de l’Univers, ce serait peut-être alors une guerre, – la seule guerre essentielle qui se cherchât sous toutes les autres guerres ; la lutte finale, ouverte, entre l’inertie et le progrès ; le conflit entre ce qui monte et ce qui descend. Du moins ni la beauté ni l’issue d’un pareil combat ne seraient-elle douteuses ; et du moins, aussi, ceux qui le livreraient n’auraient pas à craindre (enfin !) de tirer sur des frères. »ix

Serait-ce cela la « vraie paix » ? Une « guerre essentielle », une « lutte finale » entre ce qui monte et ce qui descend ?

Cette guerre entre « bons » et « mauvais » est aussi le combat du christianisme, et « les directrices de la religion du Christ sont exactement les mêmes que celles où nous avons vu s’exprimer l’essence de l’effort humain : Ciel, Catholicité, Cité des âmes, c’est-à-dire Futurisme, Universalisme, Personnalisme. »

Teilhard attend de cette guerre, qu’il pressent en 1936, un effet de seuil. « Il ne saurait y avoir, si l’on y réfléchit, de véritable Avenir que dans l’hypothèse (et l’espérance) de quelque seuil critique qui ferait passer le Monde, sous l’effet même de son développement psychique, à un état différent de celui que nous lui connaissons. »

Huit décennies plus tard, aujourd’hui, qui pressent les nouveaux seuils critiques, dans l’économie, la politique, la société, la religion ?

Seuils critiques

Une étudex réalisée à la demande de l’Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA) des États-Unis soutient que l’Intelligence artificielle (IA) se révèle être une technologie puissamment transformatrice, avec un potentiel d’accélération du pas de l’innovation et de la croissance de la productivité, dans un large spectre d’industries. L’IA va accélérer le rythme même de l’invention et de l’innovation.

Comment ?

– Par l’automatisation des expériences scientifiques. Les chercheurs développent des systèmes qui peuvent concevoir et tester de façon autonome des hypothèses scientifiques sur le génome, conduire des expériences biologiques, et formuler des conclusions permettant de concevoir la prochaine génération de nouvelles hypothèses scientifiques.

– Par la capacité de synthétiser les résultats de recherche dans des milliers d’articles scientifiques. Un système IA développé par le Barrow Neurological Institute et IBM utilise des algorithmes de traitement du langage pour analyser des milliers d’articles liés aux maladies neuro-dégénératives et a été capable d’identifier correctement cinq gènes impliqués dans ces maladies, et qui n’avaient été jamais encore été identifiés.

– Par la génération automatique et l’optimisation des schémas et des prototypes industriels, comme des moteurs de voitures, à l’aide d’algorithmes d’apprentissage automatique.

L’IA devient un super-accélérateur d’innovation. Quelles en seront les conséquences ?

En 2016, un rapport de la Maison Blanche (The 2016 White House Report on Artificial Intelligence, Automation and the Economy) a indiqué que les techniques d’automatisation et de robotisation allaient menacer des millions d’emplois aux États-Unis, et que ces destructions d’emplois ne seraient pas compensées par de nouvelles créations.

L’automatisation a toujours été source de destructions d’emplois. Après l’invention du tracteur agricole, par exemple, le nombre d’emplois dans le secteur agricole a connu un fort déclin. En 1920, aux États-Unis, 30 % de la population (soit 32 millions) travaillaient aux champs, contre 1 % de la population d’aujourd’hui, soit 3,2 millions.

Mais ce qui est différent, c’est la vitesse actuelle de la disruption économique.

L’ancien Secrétaire du Trésor Larry Summers a déclaré en juin 2017 : « Si la tendance actuelle continue, un tiers des hommes âgés entre 25 et 54 ans seront au chômage avant 2050, et cette tendance ne montre aucun signe de décélération. Et ces prévisions ne prennent même pas en compte l’impact des véhicules autonomes, et la disparition des emplois de chauffeurs de camion, de conducteurs de taxis ou de livreurs à domicile, qui se prépare.»xi

Notons au passage qu’un taux de chômage de 30 % est plus élevé que celui qui prévalait lors du pic de la Grande Dépression, tant aux États-Unis qu’en Allemagne.

On imagine assez bien les conséquences d’un tel scénario.

La prochaine vague d’automatisation pourrait bien laisser des millions de travailleurs de par le monde dans la même situation que les chevaux, au moment de l’arrivée de l’agriculture mécanisée et de la révolution des transports : incapables de rester compétitifs face aux machines, et incapables d’acquérir des capacités de production nouvelles, économiquement utiles.

Les anciens travailleurs agricoles ont pu se recycler dans l’industrie. Les chevaux, pas.

Si l’IA réduit significativement et durablement la demande pour un travail humain faiblement qualifié les impacts économiques et sociaux seront dévastateurs.

Dans un tel scénario, des pays technologiquement avancés pourraient connaître la « malédiction » que connaissent aujourd’hui les pays de rentes, pétrolière ou minière, où les propriétaires des ressources naturelles sont extrêmement concentrés, et les industries d’extraction demandent de forts capitaux financiers, mais peu de ressources humaines. En conséquence, l’inégalité est forte et la gouvernance faible, corrompue. Un très petit nombre de gens fait main basse sur la majeure partie des profits. Il n’y a presque pas de redistribution. Le reste de la population est soumis à des pressions économiques et politiques considérables.

Teilhard a pour sa part réfléchi à la question du chômage – au moment de la Grande Dépression et après elle. Il en voyait paradoxalement les aspects positifs, découlant du caractère fondamentalement « inoccupé » de l’Humanité . Le chômage n’est pas pour lui le symptôme d’une crise économique, mais surtout d’une crise spirituelle.

« Chômage. Ce mot qui définit, saisie dans son aspect le plus superficiel et le plus tangible, la crise que traverse en ce moment le monde, exprime en même temps la cause profonde du mal dont nous nous inquiétons. Inoccupée, l’Humanité a commencé à l’être (ou du moins à pouvoir l’être) dès le premier instant où son esprit nouveau-né s’est détaché de la perception et de l’action immédiate pour vagabonder dans le domaine des choses lointaines ou possibles. Inoccupée, elle n’a pas senti profondément qu’elle l’était (en fait, et surtout en droit) aussi longtemps qu’une portion dominante d’elle-même est restée assujettie à un travail qui absorbait la majeure partie de sa capacité d’effort.

La crise actuelle est beaucoup plus que la passe difficile rencontrée accidentellement par un type particulier de civilisation. Sous des apparences contingentes et locales, elle exprime l’aboutissement inévitable de la rupture d’équilibre amenée dans la vie animale par l’apparition de la Pensée. Les hommes ne savent pas aujourd’hui à quoi employer la force de leurs bras. Ils ne savent surtout pas vers quel But universel et final ils doivent diriger l’élan de leurs âmes. On l’a déjà dit, mais sans aller assez profond dans la signification des mots : la crise actuelle est une crise spirituelle. L’énergie matérielle ne circule plus assez parce qu’elle ne trouve pas un esprit assez fort pour organiser et entraîner sa masse ; et l’esprit n’est pas assez fort parce qu’il se dissipe continuellement en agitation désordonnée. »xii

On le sait par expérience. Les « puissances inoccupées » ne vont pas le rester longtemps. Vers quoi vont-elles se mobiliser ?

« Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant. Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffe­ment de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées. L’Homme moderne ne sait plus que faire du temps et des puissances qu’il a déchaînés entre ses mains. Nous gémissons de cet excès de richesses. Nous crions au « chômage ». Et pour un peu nous essaierions de refouler cette sur‑abondance dans la Matière dont elle est sortie, sans remarquer ce que ce geste contre nature aurait d’impos­sible et de monstrueux. (…) C’est en vain que nous cherchons, pour n’avoir pas à chan­ger nos habitudes, à régler les conflits internationaux par des ajustements de frontières, — ou à traiter comme des « loi­sirs » à distraire, les activités disponibles de l’Humanité. Au train où vont les choses, nous nous écraserons bientôt les uns sur les autres, et quelque chose explosera, si nous nous obsti­nons à vouloir absorber dans le soin donné à nos vieilles masures des forces matérielles et spirituelles taillées désor­mais à la mesure d’un Monde. »xiii

Le « jaillissement des puissances inoccupées » fait exploser la genèse de l’Esprit, la Noosphère.

Noosphère

Étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes d’« Ultra-humains », de « Transhumains », de « Super-humains ».

La noosphère annonce et favorise une convergence mondiale des esprits, des politiques, des cultures…

Implique-t-elle une mondialisation des religions ?

Est-ce possible ? Souhaitable ?

La noosphère : serait-ce le rêve d’une nouvelle Babel, non verticale, mais horizontale, convergeant en un réseau mondial d’intelligences humaines et artificielles se coalisant pour monter jusqu’au méta-humain?

Cette utopie se confronte quotidiennement à l’existence virulente de groupes tribaux ou religieux, qui se définissent par l’auto-exclusion. Ils décrètent le principe de leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité, dont ils affirment la « déchéance » et la « chute ».

Ces groupes, ces tribus, tirent un sentiment de singularité absolue à partir d’une « décision », d’une « révélation », faite par un Dieu qui ne reconnaîtrait que les siens.

La pulsion de séparation, d’ostracisme, semble (paradoxalement) autant constitutive de l’essence humaine que l’idée inverse, celle d’union, de communauté, de société (mondiale).

Il y a des tribus « premières » qui se donnent seulement à elles-mêmes le nom d’ « hommes », dans leur langue, impliquant que tous ceux qui ne sont pas de leur tribu, tout le reste des hommes, ne sont pas vraiment humains.

Ce que ces langues d’exclusion traduit symboliquement, le génie génétique et la reprogrammation du génome humain pourront bientôt le faire, réellement, pour quelques richissimes privilégiés, ou même à grande échelle, pour servir l’intérêt de quelques États.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation encore impensée de la race humaine, se fait réalité.

Ce rêve tangible est là pour rappeler la brûlante actualité de l’aspiration d’un sous-ensemble privilégié de l’humanité à une forme d’exode, hors des contingences humaines en général.

Cet exode semble, pour le moment, n’être que d’ordre économique, fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et biologique.

Hollywood nous a déjà présenté maintes fois la perspective d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par une guerre civile mondiale.

La balkanisation générale et les bantoustans imposés par toutes sortes d’apartheids génétiques et biologiques, en seront la première étape.

Quel shibboleth faudra-t-il murmurer pour monter dans la navette interstellaire ou prendre part à l’aventure méta-génétique de la trans-humanité ?

Les progrès de l’IA et de la bio-génétique sont des symptômes, des indices de la séparation mondiale, de la progressive dislocation culturelle, religieuse et civilisationnelle, à laquelle l’humanité sera un jour confrontée.

Mais dans la nouvelle Babel, l’IA et les bio-technologies peuvent aussi jouer le rôle de technologies de la « traduction », de tout, en tout et partout, de technologies de la convergence générale, à travers des équivalents universels, comme la monnaie, le code génétique, ou les algorithmes.

Alors qui l’emportera ? Les tendances à l’exclusion, l’exode, la balkanisation en bantoustans et « gated communities » ou bien la construction réussie d’une Babel mondiale, la convergence progressive de l’humanité soudée par les menaces planétaires, partageant des langues artificielles, communiant en quelques métaphores dominantes, dans des « grands récits », de nouveaux « mythes », des « fins » communes ?

La mutation de Sapiens vers Trans-Sapiens, la conquête d’une nouvelle essence de l’homme et sa séparation d’avec son ancienne « nature », sont désormais théoriquement possibles par la convergence de la « technique » et de la « nature », la fusion des réalités « mixtes » et « augmentées » avec la réalité « réelle ».

L’IA résume et incarne le lieu planétaire de cette convergence idéologique, politique et économique. Rien ne semble impossible à ses acteurs les plus en vue.

Anthony Levandowski, par ailleurs au centre d’une bataille juridique entre Uber et Google pour la propriété intellectuelle de logiciels de voitures autonomes, vient d’établir une fondation religieuse, « Way of the Future », dont le but affiché est de « développer et promouvoir la réalisation d’une déité (« Godhead ») basée sur l’intelligence artificielle, et de contribuer à l’amélioration de la société, par la compréhension et l’adoration de cette déité.  »

Il ne faut pas, je pense, se laisser distraire par le côté loufoque de l’affaire, mais prendre cela comme un autre symptôme encore du mouvement de fond pressenti par Teilhard.

Christopher Benek, pasteur et fondateur de la « Christian Transhumanist Association » affirme : « L’Église est incapable de se faire entendre des gens de la Silicon Valley. » Or l’IA pourrait être parfaitement compatible avec le christianisme et ses objectifs, ajoute-t-il. Il suffirait de s’assurer que les valeurs chrétiennes soient convenablement programmées dans les algorithmes de décision.

Les idées les plus bizarres se répandent comme une traînée de poudre. Des futuristes comme Ray Kurzweil, pensent que nous serons capables de télécharger nos cerveaux sur des machines, ce qui mènerait à une sorte d’immortalité numérique. Elon Musk pense en revanche que ces projets représentent une menace existentielle pour l’humanité. “L’intelligence artificielle est une invitation lancée au démon », a-t-il déclaré.

 

Le Pape François s’y met aussi. « Si, par exemple, une expédition de Martiens arrivait, et que l’un d’entre eux disait, ‘Je veux être baptisé !’ Qu’est-ce qui arriverait ? Quand le Seigneur nous montre le chemin, qui sommes-nous pour dire : ‘Non, Seigneur, ce n’est pas prudent !’ »xiv

Si le christianisme concerne toutes les formes de vie intelligente, et même les extra-terrestres, quid des machines hyper-intelligentes et autonomes ? Peut-on les laisser réinventer à leur façon une morale, ou faudrait-il penser à les évangéliser, dès leur conception même ?

La plupart des théologiens n’ont aucune considération pour ce genre de questions. Et pourtant, il serait bien possible que l’IA par la nature des questions qu’elle pose à long terme, représente une sérieuse menace pour la théologie chrétienne, dans sa forme actuelle.

Si l’IA peut piloter des avions, faire des diagnostics médicaux, peindre des chefs-d’œuvre à la façon de Rembrandtxv, composer des symphonies dans le style de Beethovenxvi, elle pourrait sans doute inventer des homélies ou entendre des confessions ?

Poussant aux extrêmes, le développement de l’IA pourrait même annoncer la fin de l’espère humaine a déclaré Stephen Hawking à la BBC en 2014xvii. Si l’IA commence à se développer d’elle-même, et de manière accélérée, les humains, limités par la lenteur et les contraintes de l’évolution biologique, ne seront plus compétitifs et finiront par être dominés.

Si le monde est quadrillé de bout en bout par des machines IA, elles sauront mettre de l’ordre dans nombre de comportements déviants ou criminogènes, elles sauront à la fois prévenir et guérir les maux des sociétés et même provoquer une radicale transition démographique, compte tenu de l’imminente inutilité productive de 99 % de l’humanité…

Les révolutions scientifiques et techniques ont souvent eu par le passé un impact religieux. On pense à Giordano Bruno ou Galilée.

Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens, et Homo Deus) fait remarquer que les divinités agricoles étaient différentes des esprits des chasseurs-cueilleurs, et que les ouvriers et les paysans imaginaient des paradis différents. Il en conclut que les technologies du 21ème siècle vont probablement engendrer des mouvements religieux sans précédent, qui n’auront rien à voir avec les croyances médiévales.

Si les religions ne peuvent digérer et informer les révolutions de l’époque, elles deviennent obsolètes, par leur incapacité à répondre aux nouvelles questions et aux problèmes tels qu’ils se posent aujourd’hui, et aux choix de sociétés, engageant l’avenir de l’humanité. Il ne s’agit pas seulement de bioéthique ou d’éthique des nanotechnologies. C’est toute la conception de l’homme et du divin qui se trouve remise en question.

La désaffection vis-à-vis des religions classiques, et l’efflorescence de nouveaux mouvements « religieux » prétendant apporter des réponses à des questions que personne n’avait prévues, ne font que commencer. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire du monde qu’un bouleversement complet des conceptions politiques, philosophiques et religieuses s’opérerait.

La création de robots intelligents, autonomes, dotés de valeurs morales pour guider leurs actions, aura sans doute des conséquences disruptives, et cela à une échelle mondiale et même cosmique. Les explorateurs de l’espace seront bien plutôt des robots que des humains et pourront être programmés pour des errances millénaires, des exodes aux frontières des mondes connus…

Si l’on peut imaginer de l’IA basée sur des valeurs chrétiennes, pourquoi pas aussi des robots aux valeurs juives, islamiques, néo-évangéliques ou bouddhistes ?

Faudra-t-il composer des équipages de robots-explorateurs du cosmos qui soient multi-confessionnels ? Ou bien laissera-t-on aux robots eux-mêmes le soin de juger par IA les « valeurs » les mieux adaptées à un voyage de mille ans au fond de la galaxie ?

Des transhumanistes comme Zoltan Istvan, pensent que le mouvement de convergence de la religion et la science est déjà entamé et qu’il culminera dans l’apparition de la « singularité » au sein de l’humanité. Cette « singularité » est l’équivalent d’un « Messie » trans-humaniste.

Pour Istvan, un Dieu incarné dans l’IA aurait l’avantage d’offrir une certaine dose de raison, dont beaucoup de religions manquent.

Dans un futur moins éloigné qu’on pourrait croire, l’IA sera sans conteste capable de démontrer sa supériorité dans nombre de questions d’éthique, de philosophie, de théologie.

Le véritable défi sera alors pour l’Homme de s’inventer un rôle nouveau, s’il en est capable.

Mondialisation et religion(s)

Nous ne nous sommes pas éloignés de Teilhard, par ces considérations. Seul le contexte a quelque peu changé. Mais les idées restent structurellement analogues.

Teilhard propose un « super-christianisme »  visant le point Oméga. Une « religion du progrès universel » . Un « christianisme » révolutionné, mondialisé – qui serait donc quelque peu éloigné de son acception actuelle?

Si la religion mondiale doit être ce futur « super-christianisme », quid du judaïsme ? De l’islam ? Du bouddhisme ? Tout cela absorbé par un super-Christ ? Par miracle, toutes les résistances envolées ?

Y aurait-il d’autres alternatives ? Il peut être intéressant de confronter la vision de Teilhard sur la mondialisation et la religion du futur, avec la pensée de Raimon Panikkar sur ces sujets.

Les idées de convergence, de noosphère, de compression psychique, de coalescence des consciences, impliquent naturellement la formation d’une nouvelle conscience religieuse, caractérisée par la prise en compte, et la synthèse, des divers et multiples rapports des hommes au Divin, au sacré, au mystère. Mais cette nouvelle conscience, Teilhard l’affirme, c’est le christianisme, qui seul, peut sauver le monde.

« En cette phase dangereuse, qui menace l’existence des « âmes », c’est, j’imagine, le Christianisme qui peut et qui va intervenir pour remettre les aspirations humaines dans la seule ligne conforme aux lois structurelles de l’être et de la vie. On pouvait penser, hier encore, que rien n’était aussi démodé, aussi anthropomorphique, que le Dieu personnel chrétien. Or voici que, par ce côté en apparence le plus vieilli, et cependant le plus essentiel de son Credo, l’Évangile chrétien se découvre la plus moderne des religions. »xviii

Pour Teilhard, « le Christianisme peut être appelé à sauver encore une fois, demain, le Monde ». Mais, demande-t-il : «  – D’où vient alors l’espèce de discrédit où, à raison même de ce dogme, il paraît tombé au regard des zélateurs d’une plus grande Humanité ? Pourquoi la suspicion ? et pourquoi la haine ? »

Il y a des éléments d’explication. Le christianisme a fait de graves erreurs. Il s’est « attardé », « assoupi » dans un « moralisme » juridique.

« Le Christianisme est universaliste. Mais ne s’est-il pas attardé dans une cosmologie médiévale, au lieu de faire face résolument aux immensités temporelle et spatiale auxquelles les faits lui demandent d’étendre ses vues de l’Incarnation ? – Le Christianisme est suprêmement futuriste. Mais la transcendance même des perspectives qu’il entretient ne l’a-t-elle pas conduit à se laisser regarder comme extra-terrestre (et donc passif et assoupissant), au lieu que par la logique même de son dogme il devrait être supra-terrestre (et donc générateur d’un maximum d’effort humain) ? Le Christianisme, enfin, est spécifiquement personnaliste. Mais, là encore, est-ce que la dominance accordée aux valeurs de l’âme ne l’a pas incliné à se présenter surtout comme un juridicisme et une morale, au lieu de nous manifester les splendeurs organiques et cosmiques enfermées dans son Christ Universel ? »

Le passif est lourd mais l’avenir radieux. « Le christianisme dans le monde » est la seule solution. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner ce que propose la concurrence.

« Sont à éliminer d’abord, en bloc, les divers agnosticismes, formels ou implicites, qui ont tenté de fonder la Morale sur un pur empirisme social, ou encore sur un pur esthétisme individuel, – toute foi en quelque consommation à venir du Monde étant positivement exclue. (…)

Ni le Confucianisme, qui assurait un bon roulement sur place de la société, – ni la sagesse d’un Marc-Aurèle, qui embellissait les parterres de l’Humanité, – ni le culte tant prôné aujourd’hui encore de la jouissance et de la perfection intérieure fermées, ne répondent plus, en quoi que ce soit, à notre idéal de constructeurs et de conquérants.

C’est à l’attaque d’un Ciel qu’il faut nous convier à partir. Autrement, nous désarmons.Du groupe islamique, examiné à son tour, rien ne subsiste ; tout se dissout, – et peut-être plus complètement encore. L’Islam a sauvé en lui-même l’idée de l’existence et de la grandeur de Dieu (germe dont tout, il est vrai, peut renaître un jour). Mais, en même temps, il a réalisé le prodige de rendre ce Dieu aussi inefficace et aussi stérile qu’un Néant pour tout ce qui intéresse la connaissance et l’amélioration du Monde. Après avoir beaucoup détruit, et localement créé une beauté éphémère, l’Islam se présente aujourd’hui comme un principe de fixation et de stagnation. À cette impuissance de fait, une amélioration serait parfaitement concevable, et celle-ci, équivalente au fond à une convergence au Christianisme, semble être déjà en cours chez un groupe d’esprits élevés et modernisés. En attendant cette renaissance, l’Allah du Coran est un Dieu pour Bédouins. Il ne pourrait attirer vers lui les efforts d’aucun vrai civilisé. »xix

Teilhard évoque enfin « la grandeur incomparable des religions de l’Orient » qui est « d’avoir vibré autant qu’aucune autre à la passion de l’Unité. (…) Mais, pour atteindre à cette Unité, les sages hindous ont pensé qu’il fallait aux Hommes renier la Terre, ses passions, ses anxiétés, son effort. Le Multiple, au sein duquel nous luttons, ils l’ont déclaré issu d’un mauvais songe. ‘Dissipez cette Maya, étouffez tout bruit’, ont-ils enseigné, ‘et alors vous vous éveillerez dans la Vacuité essentielle, où il n’y a ni son, ni figure, ni amour.’ – Doctrine de passivité, de détente, de retrait des choses, en droit. Doctrine morte ou inopérante, en fait. Juste l’inverse de ce qu’attend, pour pouvoir s’épanouir, la vraie mystique humaine, née en Occident. »xx

Tout le monde en prend pour son grade. Sauf le christianisme.

« Seul, en fait, le Christianisme reste aujourd’hui debout, capable de se mesurer avec le Monde intellectuel et moral né en Occident depuis la Renaissance. Il ne semble pas qu’aucun homme, profondément touché par la culture et les évidences modernes, puisse être sincèrement Confucianiste, Bouddhiste ou Musulman (à moins de mener une vie intérieure double, ou de modifier profondément à son usage les termes de sa Religion). Un tel homme peut au contraire se dire et se croire encore absolument chrétien. À quoi tient cette différence ? »

Teilhard donne cette explication: « Seule entre toutes les formes existantes de croyances, le Christianisme, en dépit de certaines apparences, que ses amis comme ses ennemis semblent prendre plaisir à accentuer, est une religion de progrès universel. »

A titre de contrepoint, et pour évoquer d’autres avenues de recherche, je voudrais citer brièvement les positions d’un autre prêtre catholique, né une génération après Teilhard, en 1918, d’un père indien et hindou et d’une mère catalane et chrétienne, Raimon Panikkar.

Souvent comparé à Teilhard pour ses positions théologiques avancées, Panikkar, sur le point crucial de la « religion de l’avenir », se démarque de notre jésuite. S’il se revendique prêtre – consacré « selon l’ordre de Melchisedech », il se dit aussi bouddhiste, shivaïste et védiste.

Panikkar soutient que l’humanité est entrée dans une « seconde période axiale ». La première « période axiale », Achsenzeit, l’« âge pivot », a été définie, on s’en rappelle, par Karl Jaspers comme étant la période culminant entre le 8ème et le 5ème siècle av. J.-C., pendant laquelle ont vécu en Israël le prophète Élie, le premier et le deuxième Isaïe, en Inde Bouddha et les auteurs des Upanishad, en Chine Confucius, Lao Tseu et Tchouang Tseu, en Iran Zarathoustra, en Grèce Homère, Héraclite, Parménide, Platon…

Les spiritualités ont commencé à se baser sur un « Logos », même si Bouddha se distingue en affirmant qu’on ne peut diviniser quelque « Logos » que ce soit, prônant le « Silence ».

A la nouvelle ère axiale, Panikkar associe la nécessité d’un nouveau Mythos, un « Mythos-monde » (« World-mythos »)xxi .

« Nous avons besoin d’un nouveau mythos, d’un horizon plus profond duquel puissent émerger les mythologoumenon, le Récit pour notre temps. (…) Même si le temps n’est pas tout-à-fait mûr pour un nouveau mythe, nous avons perdu notre innocence avec les anciens mythes, et nous n’y croyons plus. Le progrès, la science, la technologie, l’histoire, la démocratie, et d’autres histoires semblables que la plupart de nos prédécesseurs croyaient, et auxquelles beaucoup de nos contemporains croient encore, ne sont plus tenues pour crédibles par une multitude de gens.»xxii

« Nous ne connaissons pas encore le Nouveau Récit, mais ses acteurs, ses dramatis personae – kosmos, anthropos, theos – sont déjà connus. En supprimer l’un des trois serait tomber dans un réductionnisme, et les éléments de la réalité sont si imbriqués que n’importe lequel de ces personnages est inhérent aux deux autres. »xxiii

Le nouveau Récit se fonde sur une nouvelle « Kosmologie » (avec un K) et un mythe « cosmothéandrique ». Le Kosmos, l’Homme et Dieu, voilà la « Trinité radicale ».

« L’Homme n’est ni un serviteur de Dieu, ni le roi de la création, quelque signifiantes que soient ces expressions dans leurs contextes respectifs. L’Homme peut être les deux, mais seulement à condition que l’humanum retrouve sa place propre dans la réalité, et le rôle unique qu’il doit y jouer. Il y a quelque chose d’unique dans l’Homme, qui est irréductible à Dieu ou à la matière. »xxiv

Si l’Homme est unique, l’univers aussi. « L’univers a un Destin – la dramaturgie théogénique, selon l’expression de Henry Corbin. »xxv. « Je crois que la matière est vivante, quoique d’une autre sorte de vie que celle des plantes et des animaux. Par conséquent, la manière dont on traite la matière et les intentions que l’on a vis-à-vis du monde matériel ont de l’importance. »xxvi

« Le sujet du « Nouveau Récit » n’est ni le cosmos ni l’Homme, mais le Kosmos habité par Dieu et par l’Homme, ce dernier étant compris non comme un produit de la Terre, ni comme un émigrant venu du Ciel, mais comme un membre constitutif de cette réalité. »xxvii

Le monde, l’humanité et Dieu sont incompatibles si on les considère comme des entités séparées, indépendantes. Ils sont « imbriqués ». Un monde sans êtres humains n’aurait pas de sens. Un Dieu sans créatures ne serait plus un Dieu. Une humanité sans monde ne pourrait subsister, et sans Dieu, elle cesserait d’être humaine. Dieu est sublimé, mais cette sublimation doit se condenser quelque part, dans l’esprit humain et dans le monde.

Panikkar cite Abhinavaguptaxxviii et le principe tantrique, trinitaire, du trika, selon lequel « tout est inhérent à tout » (sarvaṁṁ hi sarvātmakam iti). Tout est à la fois Śiva, Śakti et Nara (Dieu, Puissance, Homme). Chaque élément de la triade, sans perdre sa nature, procède des trois formes, singulière, duelle, plurielle.

« La trinité cosmothéandrique n’est pas une idéologie, mais un mythe. Elle ne peut donc prétendre informer une seule foi, une seule religion, un ensemble homogène de croyances, une culture mondiale unifiée, ou quoi que ce soit de ce genre. (…) Par sa nature même, un mythe est polysémique, et donc non incompatible avec le pluralisme. Pour résumer, un nouveau mythos émerge. Les signes sont partout. J’ai donné beaucoup de noms pour des fragments de cette aube : vision cosmothéandrique, sacré séculier (ou laïcité sacrée), kosmologie, ontonomie, trinité radicale, interindépendance, relativité radicale, etc. Je pourrais aussi utiliser un terme consacré advaita, qui est l’équivalent de la Trinité radicale. Tout est relié à Tout, mais sans l’identité moniste ou la séparation dualiste.»xxix

Le Nouveau Récit change aussi le regard sur le Non-Vivant.

Dans ses « Twelve Principles for Understanding the Universe »xxx, Thomas Berry, prêtre catholique, et (ancien) président de l’American Teilhard Association, parle ainsi de l’univers dans « sa réalité psychique autant que physique », et souligne « l’inter-communion de toutes les composantes vivantes et non-vivantes de la communauté de la terre. »xxxi Berry, qui se dit « géologue » – comme Teilhard– plutôt que théologien, semble allègrement se passer des théismes, des religions et des spiritualités.

Disciple de Teilhard de Chardin, Berry ne cherche pas à réconcilier la religion et la science moderne. Ce qu’approuve Panikkar, pour qui « le grand absent dans le mythos scientifique c’est l’Homme. Des Dieux y abondent sous la forme des trous noirs, des galaxies, des infinis grands et petits, des limites, des seuils, etc. Les diables sont légions ; la science biomoléculaire fournit une virologie aussi impressionnante que la démonologie médiévale (…) Seul l’Homme n’entre pas dans le tableau. »

Le nouveau Mythe voit l’Humain, la Matière et le Divin comme une unité trinitaire.

La Vraie Paix

L’accélération de la Noosphère, la mondialisation de la religion, le Nouveau Mythe, ne sont encore que des moyens, des conditions. Il reste à parler des fins, et surtout de celle qui a trait au sujet de ce colloque, la « Vraie Paix »

De quelle paix s’agit-il ?

La paix, selon Teilhard, c’est « le reploiement vital de l’humanité sur elle-même », une convergence et une concentration croissantes, un « grand effort organisé ».

Cela suppose d’éliminer « tous les espoirs de tranquillité bourgeoise, tous les rêves de félicité « millénariste », [dans] une société bien sage où chacun vivrait à l’aise et sans peine dans des cadres définitivement fixés, un monde tranquillement au repos »xxxii.

Les mêmes forces qui poussaient jadis à la guerre poussent maintenant à la paix.

Ces forces viennent de la « prodigieuse affinité, encore dormante, qui attire entre elles les « molécules pensantes » du monde », et de « l’élan même qui jusqu’ici se dispersait en luttes sanguinaires. »

« En somme, la vraie paix, la seule paix biologiquement possible, n’est pas la cessation ni le contraire de la guerre, elle est bien plutôt une forme naturellement sublimée de celle-ci. »xxxiii

La vraie paix ne sera possible que si l’on vainc le démon de l’immobilisme, que si l’on surmonte l’éternel conflit entre une moitié du monde qui bouge et une autre qui ne veut pas avancer.

« La foi en la paix : elle n’est possible, elle n’est justifiable, ne l’oublions pas, que sur une terre où domine la foi en l’avenir, la foi en l’homme. Sous ce rapport, tant que nous ne serons pas tous à une même, à une assez haute température, inutile d’essayer de nous rapprocher et de nous fondre. Nous n’y arriverons pas. »xxxiv

Il faut atteindre à cette haute température de fusion, loin des tranquilles tiédeurs.

Les Allemands en 1939 combattait pour un idéal, même si cet idéal était intrinsèquement vicié. Au contraire, déplorait Teilhard, « la France s’était engagée sans conviction et sans esprit d’idéal : juste pour avoir le droit d’être « tranquille ». Or, s’il est une vérité qui se dégage, c’est que les pacifistes ont fait une énorme erreur en définissant la paix comme l’opposé de la guerre. La vraie paix, la seule paix biologiquement désirable et possible, est dans la direction, mais au-delà de la guerre : c’est l’esprit de conquête transporté sur un objet supra-humain. Lutter, mais tous ensemble et pour un objet qui unisse les efforts au lieu de les diviser. »xxxv

« Lutter tous ensemble », pour quel objet ? Pour quelle croyance commune ?

« Pour la presque totalité des religions anciennes, le renou­vellement des vues cosmiques caractérisant l’ «  esprit moder­ne » a été une crise dont, si elles ne sont pas encore mortes, on peut prévoir qu’elles ne se relèveront pas. Étroitement liées à des mythes intenables, ou engagées dans une mystique de pessimisme et de passivité, il leur est impossible de s’ajuster aux immensités précises, ni aux exigences construc­tives, de l’Espace‑Temps. (…) Or, à l’heure présente, sur la surface entière de la Noosphère, le Christianisme représente l’Unique courant de Pensée assez audacieux et assez progressif pour embrasser pratiquement et efficacement le Monde dans un geste com­plet, et indéfiniment perfectible. »xxxvi

Le Christianisme est pour Teilhard la seule vraie religion de l’Humanité, la seule religion de cette « espèce zoologique », « capable de réaliser ce à quoi avait échoué toute autre espèce avant elle : non pas simplement être cosmopolite, — mais couvrir, sans se rompre, la Terre d’une seule membrane organisée. »

«Le jeu externe des forces cosmiques, combiné avec la nature éminem­ment coalescible de nos âmes pensantes, travaille dans le sens d’une concentration énergique des consciences. »xxxvii

« Et maintenant, comme un germe de dimensions planétaires, la nappe pensante qui, sur toute son étendue, développe et entrecroise ses fibres, (…) dans le sens d’une gigantesque opéra­tion psycho‑biologique, — comme une sorte de méga‑synthèse, — le « super‑arrangement » auquel tous les éléments pensants de la Terre se trouvent aujourd’hui individuellement et collectivement soumis. »

« L’Issue du Monde, les portes de l’Avenir, l’entrée dans le Super‑humain, elles ne s’ouvrent en avant ni à quelques privilégiés, ni à un seul peuple élu entre tous les peuples ! Elles ne céderont qu’à une poussée de tous ensemble, dans une direction où tous ensemble peuvent se rejoindre et s’achever dans une rénovation spirituelle de la Terre, — rénovation dont il s’agit maintenant de préciser les allures, et de méditer le degré physique de réalité ».xxxviii

Un domaine nouveau d’expansion psychique : voilà ce qui est devant nous, si seulement nous levions les yeux, l’édification unanime d’un Esprit de la Terre.

Optimisme inébranlable. Confiance absolue dans l’avenir.

« L’Homme est irremplaçable. Donc, si invraisemblable soit la perspective, c’est qu’il doit aboutir, non pas nécessairement, sans doute, mais infailliblement. (…) D’une part, en effet, comparée aux nappes zoologiques qui la précèdent, et dont la vie moyenne est au moins de l’ordre de 80 millions d’années, l’Humanité est si jeune qu’on peut la dire tout juste née. (…) Entre la Terre finale et notre Terre moderne s’étend donc vraisemblablement une durée immense, marquée, non point par un ralentisse­ment, mais par une accélération, et le définitif épanouisse­ment, suivant la flèche humaine, des forces de l’Évolution. »xxxix

Teilhard remarque « qu’il se peut que, dans ses capacités et sa pénétration individuelles notre cerveau ait atteint ses limites organiques. » Mais le mouvement ne s’arrêtera pas pour autant, l’Évolution est désormais occupée ailleurs, dans un domaine plus riche et plus complexe, à construire, avec tous les esprits mis ensemble, l’Esprit. —

« Nous n’avons encore aucune idée de la grandeur possible des effets « noosphéri­ques ». La résonance de vibrations humaines par millions ! Toute une nappe de conscience pressant sur l’Avenir en même temps ! Le produit collectif et additif d’un million d’années de Pensée !… Avons‑nous jamais essayé d’imaginer ce que ces grandeurs représentent? Dans cette ligne, le plus inattendu est peut‑être ce qu’il y a le plus à attendre. »xl

« Vaincues par la Science, nous n’aurons plus à redouter, sous leurs formes aiguës, ni la maladie ni la faim. Et, vaincues par le sens de la Terre et le Sens humain, la Haine et les Luttes intestines auront disparu aux rayons toujours plus chauds d’Oméga. Quelque unanimité régnant sur la masse entière de la Noosphère. La convergence finale s’opérant dans la paix. Une pareille issue, bien sûr, serait la plus harmonieu­sement conforme à la théorie.

Mais il se peut aussi que, suivant une loi à laquelle rien dans le Passé n’a encore échappé, le Mal, croissant en même temps que le Bien, atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous forme spécifiquement nouvelle. »xli

Le paroxysme du Mal

Même Teilhard, éternellement optimiste, conçoit la possibilité de la résurgence du Mal, paroxystique.

La noosphère ne suffit pas. Il faut une véritable méta-noïa dit Panikkar, sous peine de guerre totale.

« Ce passage d’une culture de la guerre (…) en une culture de la paix exige un « grand remède », une mutation de civilisation, la seule qui puisse mener à bonne fin un changement dans l’auto-compréhension même de l’homme. »xlii

La mutation de civilisation, la méta-noïa, sont-elles compatibles avec l’accélération et la totalisation de la Noosphère, la « lutte finale » de ce qui monte contre ce qui descend?

Non. La vision de Panikkar est plus pessimiste que celle de Teilhard.

« Nous savons par expérience qu’aujourd’hui et hier, la lutte pour la paix est contre-productive. La lutte pour la paix crée généralement une autre guerre.»xliii

La paix n’est pas seulement politique, elle est une réalité cosmique et anthropologiquexliv.

Le Cosmos et l’Homme doivent jouer leurs rôles, complémentaires à celui du Divin.

« Existaient le monde des dieux, le monde des hommes et le monde des choses ; les mondes divin, humain, terrestre (…) La religion, la, politique et la technique étaient les trois grands arts de la vie. L’homme moderne a créé un « quart-monde » : le monde factice où le divin est banni, l’humain domestiqué et le matériel dompté. (…) Dans un tel monde, la paix aussi, semble-t-il, ne peut qu’être, elle aussi, artificielle. »xlv

Dans un monde dominé par l’Intelligence artificielle, la paix sera artificielle.

Car tout est en relation avec tout. L’ami avec l’ennemi. La balle et la blessure. La bombe et le cosmos. L’intelligence et l’artifice.

La paix ne peut être qu’un fruit de l’Esprit, dit Panikkar dans ses « Neuf sûtra sur la paix ».

« La victoire obtenue en tant que résultat de la défaite violente de l’ennemi ne conduit jamais à la paix. ‘Celui qui vainc engendre la haine’xlvi. La paix n’est pas le contraire de la guerre. Supprimer la guerre n’apporte pas automatiquement la paix. Les vaincus ne peuvent jouir de la paix des vainqueurs. »

En conséquence, « le désarmement militaire a besoin du désarmement culturel. Le temps est venu d’une mutation anthropologique. Par mutation anthropologique, nous entendons la mutation de cet être, l’homme, dont la conscience de soi appartient à sa propre nature. (…)

Aucune culture, religion ou tradition ne peut résoudre isolément les problèmes du monde.

Aucune religion n’est aujourd’hui auto-suffisante ni ne peut fournir de réponses universelles. (…)

Il n’existe pas de concept unique de la paix. Il suffit de connaître les résonances et les connotations des différents termes (pax, eirênê, Frieden, śanti, mir, wa, salam, shalom,…). La paix est polysémique : elle a de nombreux sens. Elle est aussi pluraliste : elle a de nombreuses interprétations incompatibles au niveau doctrinal.

La paix n’est pas un simple concept. La paix est le mythe dominant de notre époque. (…) La paix semble être le mythe unificateur de notre temps. Et on fait aussi des guerres en son nom !

La religion est un chemin vers la paix. Nous assistons aujourd’hui à la transformation de la notion même de « religion », un fait que nous pourrions exprimer en disant que les religions sont les différentes voies par lesquelles on peut approcher et atteindre cette paix qui est en train de devenir, probablement, l’un des rares symboles véritablement universels.

La voie vers la paix n’est pas une voie facile ; c’est une voie révolutionnaire, perturbatrice, provocatrice et qui exige la suppression de l’injustice, de l’égoïsme, de la cupidité.»xlvii

Résumons ces thèses :

La paix est une affaire éminemment religieuse.

La voie qui mène à la paix passe par l’interculturalité – et la religion.

La post-modernité exige une métanoïa.

Il faut abandonner la culture « moderne » d’origine occidentale, et ses valeurs acquises et non négociables, comme le progrès, la technologie, la science, la démocratie, le marché mondial.

Il faut un changement radical du mythe prédominant de l’humanité, actuellement propagé par « cette partie de l’humanité bruyante, influente, riche, qui dirige les destins de la politique ».

Avec la métanoïa, Panikkar marque sa distance avec « l’évolutionnisme » de Teilhard. Panikkar critique l’idée d’un rejet à la fin des temps du salut christique, symbolisé par le point Oméga.

Il y a bien trop de souffrances ici et maintenant sur lesquelles on ne peut faire l’impasse en attendant Godot ou Oméga.

« Le désarmement culturel exige l’abandon de l’évolutionnisme comme forme de pensée. (…) Selon l’évolution universelle, chaque pas d’une forme d’existence vers une autre se fait aux dépens de millions d’êtres qui disparaissent pour que, de leur magma, surgisse la matière inorganique, organique, vivante, sensible, intelligente… jusqu’au surhomme et au divin.

S’il y a dans l’être humain une étincelle divine, l’homme ne peut être le simple maillon d’une chaîne qui devra un jour produire le surhomme ou parvenir au « point Oméga ».

Si l’homme a en lui une dignité personnelle, et non comme un simple moyen pour une fin plus « sublime », la vie humaine doit avoir un sens possible et plénier pour la personne qui la vit. Le dilemme est ultime : ou la paix ou la la guerre. (…) Il faut monter jusqu’au sommet de la pyramide ou se résigner à être chair à canon, travailleur exploité, massa damnata, pour que la construction se poursuive. »xlviii

Si l’on abandonne la culture moderne, quelles sont les alternatives ?

Il n’y a pas une alternative, au singulier! Tout culture d’ordre global nous amène à une dictature.

Il n’y a pas une culture globale ; elle ne serait pas culture.

Il n’y a pas non plus de perspective globale. C’est une contradiction dans les termes. Pas même les anges, pas même Dieu, dit le Talmud, n’ont une perspective globale.

Il n’y a pas et ne peut y avoir de religion universelle. C’est un phénomène très significatif,

même du point de vue de la théologie chrétienne que l’évolution du mot « catholique ». C’est seulement au 16ème siècle que « catholique » a été interprété comme signifiant ‘universel’ au sens géographique. Saint Augustin traduit catholique, du grec kath’olon, par secundum totum : parfait, complet, et non au sens d’universalité géographique.

Une religion universelle ne serait pas religion, à moins d’avoir réduit toute l’espèce humaine à un seul type de pensée, à une forme unique, à un système symbolique unitaire, à une culture uniforme, à une cosmologie univoque.

Il n’y a pas un ordre idéal, politique, économique, humain. Il faut dénoncer l’idée d’ordre idéal.

La culture moderne n’est ni universelle, ni universalisable. Elle porte en elle-même les germes de sa propre destruction. C’est le dynamisme même de sa croissance insatiable qui la fera périr.

La soif humaine d’infini s’y incarne dans un désir d’universalité matérielle. Or on est arrivé aux limites de la terre et de l’homme, et on ne peut plus s’arrêter. Le limité ne peut soutenir un désir infini.

Alors, quelles alternatives ? Il n’y a pas de paradigme unique.

Chacun de nous doit se « con-centrer » et se relier aux autres centres du monde. Nous sommes tous au centre du monde, et la vie vaut la peine d’être vécue parce que chacun est dans une certaine mesure Tout, Dieu, Fils de Dieu, Unique, Brahman, né du Grand Esprit, microcosme, aimé des Dieux, une personne nécessaire, utile pour la construction de la cité…

Chacun est un centre d’intelligence et d’action.

Les idées des uns et des autres peuvent être incompatibles sans pour autant impliquer que certaines soient absolument fausses et d’autres complètement vraies. Il faut apprendre à vivre avec elles.

Conclusion

Une synthèse des idées de Teilhard et de Pannikar est-elle possible?

Est-ce que la massa damnata joue un rôle cosmique de « magma », de « chair à canon », utile pour la montée des élus et l’avènement du point Oméga ? Ou bien est-ce que le « Tout » englobe déjà tout en tous ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire et de penser, aujourd’hui et ici-même, pour participer à l’avènement, plus modeste, mais non moins essentiel, d’un point Omicron?

« Je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant. » (Ap. 1,8)

Mais quid du Phi, du Khi, du Psi ? Du Thêta, du Iota, du Lambda ? Du Mu, Nu, Xi ? Avant de rêver à l’Oméga divin, dans quelques millions d’années, ne pouvons-nous pas faire advenir un peu plus tôt un Omicron humain?

Faut-il d’ailleurs voir l’Oméga comme un point final dans l’alphabet des Temps? N’aurions-nous pas plutôt besoin de voir les Temps comme des courbes, des plans ou des variétés de l’espace-temps ? Ou comme des « rythmes » qui se laissent entendre dans la symphonie du présent?

Depuis Leibniz, une courbe infinie, aussi complexe soit-elle, peut être tout entière définie en et par n’importe lequel de ses points, grâce à toutes ses dérivées au énième degré.

Comparaison n’est pas raison. Mais l’Oméga est peut-être déjà en puissance ici et maintenant, en tous points de l’univers, en tout homme, en toute pierre, en toute étoile, en tout quark.

Dans cette vue, la massa damnata, n’en déplaise au pessimisme de certaines interprétations exclusives du salut, fait aussi déjà partie de la massa Oméga

iMetaxu.org.

iiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. (11 novembre 1936). In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965).

iiiIbid.

ivRéflexions sur le progrès (1941), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959),tome 5, p.95

vDu Pré-Humain à l’Ultra-Humain (1950), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.383

viPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité (1936), in op.cit. p.172

viiIbid. p.181-182

viiiIbid. p.184

ixIbid. p.186

xGreg Allen et Taniel Chan. Artificial Intelligence and National Security. Belfer Center for Science and International Affairs. Harvard Kennedy School. Cambridge (MA). Juillet 2017

xiMatthews, Christopher. “Summers: Automation is the middle class’ worst enemy.” Axios. June 05, 2017. https://www.axios.com/automation-is-already-the-middle-class-worst-enemy-2413151019.html

xiiPierre Teilhard de Chardin. Le christianisme dans le monde. In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965). p. 134.

xiiiPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.280-281

xviiiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. 1936, p. 190

xixIbid. p. 138

xxIbid. p. 139

xxiRaimon Panikkar. The Rythm of Being. The Unbroken Trinity. The Gifford Lectures. Orbis Books. New York. 2010, p.368

xxiiIbid. p. 374

xxiiiIbid. p. 375

xxivIbid. p. 383

xxvIbid. p. 376

xxviIbid. p. 397

xxviiIbid. p. 401

xxviiiAbhinavagupta, Parātrīśikā, 72-73

xxixIbid. p. 404

xxxThomas Berry and Brian Swimme, The Universe Story : From the Primordial Flaring Forth to the Ecozoic Era. San Francisco, Harper, 1992

xxxiThomas Berry, The New Story, Chambersburg, Anima Books, 1978, p. 107-8

xxxiiPierre Teilhard de Chardin. La foi en la paix (1947). In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.195

xxxiiiIbid. p. 196

xxxivIbid. p. 196

xxxvGeorges-B. Barbour, Teilhard de Chardin sur le terrain, Seuil, 1965, p.127-128

xxxviPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.330-331

xxxviiIbid. p.267

xxxviiiIbid. p.271

xxxixIbid. p.307-308

xlIbid. p.318

xliIbid. p.321

xliiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.17

xliiiIbid. p.31

xlivRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.24

xlvIbid. p.35

xlviDhammapada, XV, 5

xlviiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.52 sq.

xlviiiIbid. p.165

Pour une anthropologie du divin


L’anthropologie comparée des religions repose sur l’intuition qu’elles possèdent un socle commun, originaire, ou du moins qu’elles partagent des analogies frappantes.

Mais ces analogies sont-elles véritablement signifiantes, révèlent-elles des invariants structurels, cachés sous la diversité des formes apparentes?

Est-il légitime de rapprocher et de comparer, aujourd’hui, d’un point de vue anthropologique, le culte du Dieu Osiris, roi de la Mort, le sacrifice du Purusa dans le Véda, l’immolation d’Isaac exigée d’Abraham par YHVH, la mort humiliante de Jésus sur la croix ?

Malgré toutes les différences, évidentes, ces exemples n’offrent-ils pas certains points communs, qui transcendent les époques, les civilisations, les particularités ?

Dans ces cas, la mort d’un innocent, la divinité abaissée dans l’humanité.

Si oui, alors cela ouvre la porte à une anthropologie du divin en nous.

C’est une époque paradoxale que la nôtre.

La religion semble jouer un grand rôle en certaines parties du monde, par exemple au sud de la Méditerranée, ou au Moyen Orient. Mais ailleurs, dans une bonne partie de l’Europe, on constate au contraire un affaiblissement du sentiment religieux, ou, du moins, de la religiosité conventionnelle.

D’un côté, on observe que des formes extrêmes de violence religieuse, de fanatisme même, et d’affirmation identitaire basée sur la foi religieuse, font des millions de victimes, modifient la carte du monde, provoquent des émigrations de masse, aux conséquences géopolitiques mondiales.

D’un autre côté, scepticisme, matérialisme, agnosticisme, athéisme fleurissent, remplaçant des dogmes anciens, désormais difficiles à accepter sans critique, par le discours de l’« humanisme », s’appuyant sur des acquis divers comme la « laïcité », de la « tolérance » .

C’est une ligne de fracture globale, qui passe en chaque société, et se dessine chaque jour sur la carte du monde.

D’un côté des peuples se laissent plus ou moins emporter par la passion religieuse. De l’autre des populations entières, jadis soumises à l’esprit religieux, semblent s’en éloigner, et même le dédaigner – oubliant la fureur fanatique qui avait pu les submerger à des époques antérieures.

Ces lignes globales, religieuses et géopolitiques, de quoi sont-elles les symptômes ?

En étudiant les religions anciennes, leurs fondements, leurs croyances et leurs dérives, on peut, me semble-t-il, apporter une contribution à cette question. On peut espérer discerner des tendances fondamentales dans les cultures humaines, tendances repérables sous une forme ou une autre à toutes les époques historiques, et actives aujourd’hui encore.

Si l’on peut dégager quelques tendances, quelques principes, on aura fait un pas important.

Le contexte de l’analyse est essentiel. La crise de l’« anthropocène » a commencé. On lui a donné un nom géologique, pour mettre en lumière son importance à l’échelle de l’histoire longue de la Terre. C’est une période cruciale, et peut-être même une nouvelle période « axiale » de l’histoire de l’humanité.

Tout progrès, même infime, dans l’analyse anthropologique de la « crise de l’esprit », serait d’une importance incommensurable.

Les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants partagent, bien malgré eux sans doute, certains invariants anthropologiques avec les « croyants ». Simplement, ils ne croient pas aux mêmes dieux. Ils ne croient pas à des dieux qui auraient le nom de dieux. Mais ils croient à des dieux qui sont des abstractions, des idées, ou même des absences d’idées, comme le néant de toute croyance.

Structurellement il s’agit du même mécanisme fondamental. Ces dieux abstraits, ces dieux-idées, ou ces dieux du néant, notons-le bien, ont d’ailleurs existé dans certaines religions. Le Zend Avesta par exemple avait inventé des dieux incarnant de pures abstractions comme la « bonne pensée ».

Il vaut également la peine de noter que les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants ont aussi leurs victimes expiatoires, leurs boucs émissaires. Ils n’hésitent pas non plus à faire mourir leurs propres dieux en holocauste, sur la croix de leurs doutes.

Si une anthropologie des religions est possible, alors elle en révélera infiniment plus sur l’humain (croyant ou non) que sur le divin.

Noms de Dieu


 

La littérature apocalyptique et les ésotérismes arborent un goût certain pour l’énumération des noms de Dieu et de ses attributs.

Ces noms sont censés incarner des aspects de l’essence divine. On pourrait les croire immuables, par nature.Quant aux noms humains, ils ne sont pas immuables. Philon d’Alexandrie a consacré un livre (De mutatione nominum) à la question du changement des noms dans la Bible.

Les exemples abondent. Abram devient Abraham, Saraï est renommée Sarah.

Philon traite aussi de la question des noms que Dieu se donne à lui-même..

Il interprète ainsi le nom que Dieu se donne devant Moïse, « Je suis celui qui est » (Ex. 3, 14), de cette manière : « Cela équivaut à : ma nature est d’être, non d’être dit ».

Dans l’hébreu original on lit : « Ehieh asher ehieh ». Une traduction littérale sonnerait comme : « Je suis celui qui suis », expression formellement incorrecte du point de vue de la grammaire française, puisque on devrait dire : « je suis celui qui est ». Mais cette incorrection préserve un peu l’hébraïsme du texte.

On pourrait aussi traduire, de façon plus laxiste: « Je suis qui je suis ». Mais le sens n’est plus le même.

On pourrait enfin se contenter d’observer le redoublement du seul mot de cette phrase qui exprime l’Être, le mot « ehieh », « Je suis ‘je suis’ ».

Dans l’Exode Dieu affirme en son nom son essence qui est d’« être ».

Dans l’Évangile de Jean, on affirme que l’essence de Dieu est Verbe, Parole, Logos.

Jean rapporte aussi ces paroles que Jésus prononce, s’adressant à Dieu: « J’ai manifesté ton nom (onoma) aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole (logon). » (Jn. 17, 6).

La Parole, le Logos, n’est pas seulement un nom, un simple onoma, un attribut. C’est un nom qui est la présence même de Dieu, sa présence vivante. Logos est Shekhina.

Jésus affirme juste après: « Je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom (onoma) que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous. » (Jn. 17, 11)

Pour l’auteur du texte original (grec), logos (parole) et onoma (nom) sont donnés comme des formes équivalentes.

Le Nom (onoma) est présenté comme un substitut de la Parole (le Logos) et ce Logos est par ailleurs « un » avec Dieu lui-même.

Nom, Parole, Dieu, sont ici synonymes.

Le Nom de Dieu inclut tous les Noms de Dieu, ceux qui sont révélés et ceux qui restent cachés.

Selon toute vraisemblance, les Noms cachés abondent. Pour prendre une métaphore, il y a autant de Noms que d’anges, et réciproquement, chaque ange « porte » un des Noms de Dieu. Le Talmud de Babylone enseigne à ce sujet: « L’archange Metatron, dont il est dit qu’il porte le Nom de Dieu » ( « Metatron che-chemo ke-chem rabbo) » (Sanhedrin 38b).

Ces Noms ne sont pas des appellations. Ce ne sont pas des mots. Ce sont des êtres, ou plutôt ils sont des figures de l’Être même. Un texte appartenant aux manuscrits de Nag Hammadi, l’« évangile de vérité », composé par Valentin au 2ème siècle, le précise de cette façon: « Le Nom du Père est le Fils. C’est lui qui, dans le Principe, a donné nom à celui qui est sorti de lui, qui était lui-même et il l’a engendré comme Fils. Il lui a donné son Nom qui est le sien propre. (…) Le Père. Il a le Nom, il a le Fils. On peut le voir. Mais le Nom, au contraire, est invisible, parce que lui seul est le mystère de l’Invisible destiné à parvenir aux oreilles qui sont toutes remplies de lui (…) Ce Nom n’appartient pas aux mots et ce ne sont pas des appellations qui constituent son Nom. Il est invisible. »i

On trouve la même idée exprimée de façon un peu différente, dans l’Évangile de Philippe, provenant également des manuscrits de Nag Hammadi  : « ‘Jésus’ est un nom caché, le ‘Christ’ est un nom manifesté »ii.

Mais si ‘Jésus’ est un nom caché, comment peut-il être connu ? Irénée de Lyon donne une possible réponse : « Iésous n’est que le son du Nom, pas sa vertu. En fait, le Nom entier se compose, non pas de six lettres seulement, mais de trente. Sa composition exotérique (ou prononçable) est IHCOYC [Iésous], tandis que sa composition exotérique comprend vingt-quatre lettres. »iii

Le Nom exotérique IHCOYC est formé de six lettres grecques.

Le Nom entier en comporte trente. Mais Irénée ne dit pas quelles elles sont.

Sachant que l’alphabet grec comprend justement vingt-quatre lettres, la première étant alpha, la dernière oméga, on peut d’ailleurs imaginer que ce Nom ésotérique est tissé de l’infinité de leurs combinaisons possibles…

i Cité par Guy Stroumsa, Ancient Christian Magic : Coptic Texts of Ritual Power. Princeton, 1993.

ii Évangile de Philippe 58, 3-4

iii Contre les Hérésies I. 14, 1-9. Trad. A. Rousseau. 1979

Le rire du Christ sur la croix


Le rire du Christ sur la croix

Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient le Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde », disaient-ils.

Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C’était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c’était Simon. C’était un autre qui recevait la couronne d’épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. »i

Cette explication reprend la thèse de l’hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n’aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Le fait que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n’était pas absolument nouveau. Il y a ce verset des Psaumes de David : « Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, YHVH les tourne en dérision » (Ps. 2,4) : Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». Abraham a donné ce nom même à Isaac. Pour les chrétiens, Isaac est une préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l’intention de l’égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d’Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque l’histoire de la conception miraculeuse d’Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu’Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6).

Philon commente: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c’est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Le Christ cloué en croix rit, – sous les quolibets et la dérision de la soldatesque.

Sara affirme à la naissance d’Isaac, « Il rit », que c’est le Seigneur qui a engendré le rire en elle.

Le Christ mourant et riant, Sara concevant le « rire » par l’opération divine.

La proximité de l’humanité avec la divinité se laisse pressentir dans dans la nudité, la mort, la conception.

C’est là l’un des problèmes fondamentaux que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam. Comment concilier la transcendance divine avec la réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac dans le sein d’une vieille femme ?

Le simple fait de poser la question, en nous appuyant sur la lettre des Écritures, n’est-elle pas déjà une « caricature » ?

Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l’humiliationii, la dérision, n’est-il pas en soi susceptible d’être caricaturé de mille manières?

L’interdiction de la représentation du prophète Mohammed témoigne du même problème. Comment concilier l’humanité du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble sans rapport avec la simplicité de la réponse : l’interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons un peu de recul. Toute question critique, distanciée, et parfois même un peu ironique, n’est-elle pas une forme de caricature – pour ceux qui ne posent pas de question, et ne s’en posent pas, non plus?

En matière de religion, il est aisé de tomber dans la caricature.

i Bibl. Copte de Nag Hammadi, Trad. L. Painchaud.

ii Le mot « humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l’homme.

Le Dieu noir


 

L’ abbé Constant, alias Eliphas Lévi, s’est livré à une description précise des « mystères d’Éleusis », dont voici la scène finale:

« Lorsque l’initié avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu’il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s’approchait de lui en courant, et lui jetait dans l’oreille cette parole énigmatique : « Osiris est un Dieu noir. » Mots obscurs et plus brillants que le jais ! »

André Breton, dans son livre Arcane 17, reprend ces mots mêmes, qu’il qualifie de « formule magique », de formule « opérante ».

« Aussi, chaque fois qu’une association d’idées traîtreusement te ramène en ce point où, pour toi, toute espérance un jour s’est reniée et, du plus haut que tu tiennes alors, menace, en flèche cherchant l’aile, de te précipiter à nouveau dans le gouffre, éprouvant moi-même la vanité de toute parole de consolation et tenant toute tentative de diversion pour indigne, me suis-je convaincu que seule une formule magique, ici, pourrait être opérante, mais quelle formule saurait condenser en elle et te rendre instantanément toute force de vivre, de vivre avec toute l’intensité possible, quand je sais qu’elle t’était revenue si lentement? Celle à laquelle je décide de m’en tenir, la seule par laquelle je juge acceptable de te rappeler à moi lorsqu’il t’arrive de te pencher tout à coup vers l’autre versant, tient dans ces mots dont, lorsque tu commences à détourner la tête, je veux seulement frôler ton oreille : « Osiris est un Dieu noir ». »

De quoi cette « magie » est-elle le nom, et dont Breton invoque le secours ? Que veut vraiment dire cette parole: « Osiris est un Dieu noir » ?

Anubis, dieu funéraire, régnant sur les nécropoles, l’une des divinités les plus anciennes de l’Égypte, remonte à la période pré-dynastique, il y a plus de 5500 ans. Il est représenté sous forme de grand canidé noir. Est-ce un loup ? Un chacal ? Un chien sauvage?

Être hybride, il a les oreilles d’un renard, la queue et la tête d’un chacal, et la silhouette d’un lévrier.

Anubis est le fils adultérin d’Osiris, selon la version du mythe transmise par Plutarque dans son Isis et Osiris.

« Osiris ressuscita comme roi et juge des morts. Il porte le titre de Seigneur du monde souterrain, Seigneur de l’Éternité, Souverain des morts.»

Dans quelques manuscrits Osiris est, lui aussi, représenté avec un visage noir.

On peut noter que la mort cruelle d’Osiris assassiné par son frère Seth, le démembrement de son corps et sa résurrection font irrésistiblement penser à une analogie, au moins de forme, entre la foi des anciens Égyptiens et le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, dans le christianisme.

Mais pourquoi un « Dieu noir » ?

Je propose l’explication suivante.

La crue du Nil (dans sa partie nommée le Nil « blanc ») apportait chaque année un limon noir permettant la culture de ses rives. A cette haute époque ce phénomène est resté longtemps mystérieux, inexpliqué.

C’est de ce limon noir que vient le nom antique de l’Égypte, Kemet, qui veut dire « la terre noire », c’est-à-dire la terre « arable »i.

Osiris est un « Dieu noir » parce qu’il apporte la vie.

Les trois couleurs du drapeau de l’Égypte, le noir, le blanc et le rouge, témoignent encore, bien longtemps après, de cette croyance mythique. Ces trois couleurs sont une référence, respectivement, à Osiris, Isis et Seth, Osiris étant le Dieu noir, Isis la déesse blanche, et Seth, lié au désert, étant symbolisé par le rouge.

i Dans une aire géographique complètement différente, celle du bassin de l’Indus, les Âryas se sont donnés à eux-mêmes ce nom Âryas, dont la racine sanskrite est AR-, qui veut dire « cultiver », et qui a d’ailleurs donné en latin arare, cultiver.

La Tradition, est-ce le Talmud ou la Kabbale ?


 

Alphonse-Louis Constant était un ecclésiastique français et une figure controversée de l’occultisme, au 19ème siècle. Auteur d’une œuvre abondante, il prit pour nom de plume Éliphas Lévi, ou Éliphas-Lévi Zahed, qui est une traduction de son nom en hébreu. En 1862, il publia Fables et symboles, ouvrage dans lequel il analyse les symboles de Pythagore, des Évangiles apocryphes, et du Talmud. Voici l’une de ces fables, « Le Fakir et le Bramin », et son commentaire, qui ne sont pas sans rapport avec une certaine actualité :

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

Portant une hache à la main,

Un fakir rencontre un bramin :

– Fils maudit de Brama, je te retrouve encore !

Moi, c’est Eswara que j’adore !

Confesse devant moi que le maître des cieux

Est le meilleur des dieux,

Et que moi je suis son prophète,

Ou je vais te fendre la tête !

– Frappe, lui répond le bramin,

Je n’aime pas un dieu qui te rend inhumain.

Les dieux n’assassinent personne.

Crois ou ne crois pas que le mien

Est plus indulgent que le tien :

Mais en son nom, je te pardonne. 

SYMBOLE

LE FAKIR ET LE BRAMIN.

« Quand les forces contraires ne s’équilibrent pas, elles se détruisent mutuellement.

Les enthousiasmes injustes, religieux ou autres, provoquent par leur excès un enthousiasme contraire.

C’est pour cela qu’un célèbre diplomate avait raison lorsqu’il disait : N’ayez jamais de zèle.

C’est pour cela que le grand Maître disait : Faites du bien à vos ennemis et vous amoncellerez du feu sur leur tête. Ce n’était pas la vengeance par les moyens occultes que le Christ voulait enseigner, mais le moyen de résister au mal par une savante et légitime défense. Ici est indiqué et même dévoilé un des plus grands secrets de la philosophie occulte. »

Eliphas Lévi a tenu, sur le voile, un propos qui n’est pas non plus sans rapport avec l’actualité.

« Absconde faciem tuam et ora.Voile ta face pour prier.

C’est l’usage des Juifs, qui, pour prier avec plus de recueillement, enveloppent leur tête d’un voile

qu’ils appellent thalith. Ce voile est originaire de l’Égypte et ressemble à celui d’Isis. Il signifie

que les choses saintes doivent être cachées aux profanes, et que chacun ne doit compte qu’à Dieu des pensées secrètes de son cœur. »

Enfin voici un extrait d’un petit dialogue, assez vif, entre un Israélite et Eliphas Levi .

L’Israélite : Je vois avec plaisir que vous faites bon marché des erreurs du Christianisme.

Eliphas Levi : Oui sans doute, mais c’est pour en défendre les vérités avec plus d’énergie.

L’Israélite : Quelles sont les vérités du Christianisme ?

Eliphas Levi : Les mêmes que celles de la religion de Moïse, plus les sacrements efficaces avec la foi, l’espérance et la charité.

L’Israélite : Plus aussi l’idolâtrie, c’est-à-dire le culte qui est dû à Dieu seul, rendu à un homme et même à un morceau de pain. Le prêtre mis à la place de Dieu même, et condamnant à l’enfer les Israélites, c’est-à-dire les seuls adorateurs du vrai Dieu et les héritiers de sa promesse.

Eliphas Levi : Non, enfants de vos pères nous ne mettons rien à la place de Dieu même. Comme vous, nous croyons que sa divinité est unique, immuable, spirituelle et nous ne confondons pas Dieu avec ses créatures. Nous adorons Dieu dans l’humanité de Jésus-Christ et non cette humanité à la place de Dieu.

Il y a entre vous et nous un malentendu qui dure depuis des siècles et qui a fait couler bien du sang et bien des larmes. Les prétendus chrétiens qui vous ont persécutés étaient des fanatiques et des impies indignes de l’esprit de ce Jésus qui a pardonné en mourant à ceux qui le crucifiaient et qui a dit : Pardonnez-leur mon Père, car ils ne savent ce qu’ils font (…)

L’Israélite : Je vous arrête ici et je vous déclare que chez nous la kabbale ne fait pas autorité. Nous ne la reconnaissons plus, parce qu’elle a été profanée et défigurée par les samaritains et les gnostiques orientaux. Maïmonides, l’une des plus grandes lumières de la synagogue, regarde la kabbale comme inutile et dangereuse; il ne veut pas qu’on s’en occupe et veut que l’on s’en tienne au symbole dont il a lui-même formulé les treize articles, du Sepher Torah, aux prophètes et au Talmud.

Eliphas Levi : Oui, mais le Sepher Torah, les prophètes et le Talmud sont inintelligibles sans la kabbale. Je dirai plus : ces livres sacrés sont la kabbale elle-même, écrite en hiéroglyphes hiératiques, c’est-à-dire en images allégoriques. L’écriture est un livre fermé sans la tradition qui l’explique et la tradition c’est la kabbale.

L’Israélite : Voilà ce que je nie, la tradition, c’est le Talmud.

Eliphas Levi : Dites que le Talmud est le voile de la tradition, la tradition c’est le Zohar.

L’Israélite : Pourriez-vous le prouver ?

Eliphas Levi : Oui, si vous voulez avoir la patience de m’entendre, car il faudrait raisonner longtemps.

L‘arche et le lotus


 

En hébreu biblique, certaines lettres de l’alphabet peuvent permuter, c’est-à-dire être remplacées par des lettres phonétiquement proches. Par exemple, la neuvième lettre, Teth, ט, correspond au t de l’alphabet latin. Teth signifie « serpent », à cause de sa forme. Cette lettre peut permuter avec les sifflantes ז (z) ou צ (ts), et avec la lettre Taw, ת (th), qui est la 22ème et dernière lettre de l’alphabet, et qui veut dire « signe d’écriture ».

La permutation permet de licites jeux de lettres, qui engendrent des jeux de mots, faisant naître ou glisser les sens.

Exemple. Le mot תֵּבָה, tevah, signifie « boîte », mais aussi « arche ». C’est une tevah que construisit Noé en bois de gopher (Gen 6,14). Et c’est dans une tevah de jonc que l’on plaça Moïse, enfant nouveau-né (Ex. 2,3).

Avec la lettre צ (ts), tevah donne tsavah, צָבָה, « s’assembler pour combattre », et encore « s’enfler ». L’arche de Noé, par un léger glissement de sens, peut ainsi incarner une assemblée générale des forces de vie combattant le déluge. Elle évoque aussi une sorte de ventre qui s’enfle, au fur et à mesure que les êtres vivants destinés à être sauvés pénètrent en elle..

En permutant avec les lettres ז (z) et ט (t) les choses se corsent. Le verbe טָבַח tavaha a pour sens « immoler, tuer le bétail ». Le mot טַבָּח tabah signifie « celui ou celle qui tue ». Le verbe זָבַח, zavaha, signifie « égorger, immoler, sacrifier » et le mot זָבַח tavah : « victime, sacrifice ».

Par simple permutation, l’arche évoque alors une immense oblation. On sait que toute cette affaire noachique a bien tourné. Mais l’arche aurait pu faire naufrage. C’eût été une catastrophe, le sacrifice ultime : tous les œufs de vie dans le même panier de bois.

On peut aussi couper la lettre terminale et faible du mot, le ה, ou Hé. Alors on obtient טָב, tav, « bon », comme dans טָבְאֵל « Dieu est bon ».

Riche assortiment de sens, convergents ou contraires, par la magie des permutations. Langue propice aux sous-entendus, ou même aux malentendus, suivant l’attention, l’acuité disponibles.

En latin, c’est le mot arca qui est censé traduire tevah, et qui a donné en français « arche ». Arca signifie premièrement « coffre, armoire». D’où l’adjectif arcanus, « caché, secret », et le nom arcanum, « secret », que l’on retrouve avec le français « arcane ».

Arca signifie aussi « cercueil, prison, cellule, citerne, réservoir ». Mais jamais « arche ».

Arca renvoie au verbe arceo, « contenir, enfermer, retenir ». Mais aussi : « tenir éloigné, détourner, écarter ». Ce double sens peut bien s’appliquer à l’arche de Noé.

Coerceo signifie « contenir, réprimer ». Exerceo : « dompter, exercer ». L’adjectif arctus, « enfermé, serré » fait partie de la même famille ainsi que le verbe arto, « resserrer, presser, réduire ».

« Le monde enferme (coercet) et enserre tout de son étreinte (complexus) » a dit Cicéron.i Complexus c’est l’étreinte, l’embrassement, l’enlacement. Ce mot rend aussi bien la lutte que l’amour, le combat corps à corps et l’étreinte charnelle.

Pour qui s’intéresse aux arcanes du monde, il est utile de commencer par les mots qui les portent, qui les cachent et les transportent.

Ces mots sont aussi comme une arche, une arche de sens, flottante et précaire, à travers le déluge des non-sens, ou encore parfois, une prison ou une tombe.

Pour traduire tevah, les traducteurs de la Septante ont choisi de prendre un mot grec emprunté lui-même à l’égyptien. Ils ont traduit tevah par le mot κιϐωτός, « caisse, boite ». Ce mot renvoie à κιϐώριον : « fleur de nénuphar », mais aussi « coupe », et même « tombe ». Le mot « ciboire » vient de là.

Le mot choisi par la Septante pour incarner à la fois l’arche de Noé, le berceau de Moïse et l’Arche d’alliance, vient d’une très ancienne métaphore botanique et religieuse, la fleur de lotus (le « nénuphar égyptien »).

Les graines du lotus sacré détiennent le record de longévité (dormance). Une équipe de chercheurs a réussi à faire germer une graine datant d’environ 1 300 ans provenant du lit asséché d’un ancien lac, en Chine.

Certains mots aussi germent longtemps après leur dormance.

Dans l’Égypte ancienne (3500 ans av. J.C), le lotus était un symbole de la création du monde et une allégorie de la renaissance après la mort. La fleur de lotus était digne d’être offerte au Dieu qui avait vaincu la mort, Osiris.

En Inde, et également en Chine, le lotus est considéré digne d’offrande aux dieux.

Le lotus pousse dans la boue, qui le nourrit. Il ne flotte pas sur l’eau comme le nénuphar, il émerge nettement hors de l’eau. C’est pourquoi il est une allégorie de la résurrection.

Je vois une tevah nourrie de la boue du monde, lotus flottant au-dessus du déluge.

i « Mundus omnia complexu suo coercet et continet » (Nat. 2, 48).

Laissons de côté la joie et la peine


 

La religion joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Toutes les religions, toutes les croyances, jouent leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme. Toutes les religions ont quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se disent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font bien partie du monde, s’arrogeant la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Le Messie reviendra-t-il ? Qui le verra?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui l’entendra ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million de millénaires, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte, l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Trump?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Décapiter. Assassiner froidement, en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, aussi. Questions capitales pour la construction future de la paix mondiale, la paix pour éviter la prochaine guerre mondiale.

Les religions du passé éclairent les errances du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher au-delà de leurs divergences leur convergence (implicite).

La mémoire est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps d’avoir de la mémoire?

Les religions mettent en lumière, avec des mots, des imprécations et des bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective longue et planétaire, à observer les événements du jour, à les comprendre, à en prévoir les conséquences, et à surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le Tigre et l’Euphrate, l’Oxus, et l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend le mieux compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées?

Le Pakistan moderne ? L’Afghanistan ?

Comment oublier que l’Iran et l’Irak (comme l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, attestant des liens indo-européens anciens de la Perse, d’Elam et de l’Europe?

Les Aryas, bien avant d’avoir même reçu leur nom « aryen », ont fondé deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Qui osera dévoiler aujourd’hui, tel Diagoras, les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope à la fois.

La « religion » est surtout un phénomène anthropologique. L’apologétique n’apporte rien à ce débat, et l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Une anthropologie mondiale de la « religion », pourrait dégager, possiblement, quelques constantes de l’esprit.

Ces constantes existent. Ainsi, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Il y a aussi l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice. On la trouve sous diverses formes, à des époques reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Quel souffle parcourt donc les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, les hymnes du g Véda ou les Gāthās du Zend Avesta ?  Quel souffle, aujourd’hui encore, en un temps si différent des origines ?

Ce souffle, il est possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, pénétré de violence et de mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ?

En lisant les Upaniad, songeons aussi aux « maîtres du monde », aux « gnomes » asservis aux banques, aux « nains » gouvernant les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, la veulerie, et plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre. L’indicible. L’inouï.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Parfois, de nulle part, naissent de nouvelles formes, miroitant au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra, ces formes inouïes ?

Celui qui saura « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et « laisser de côté la joie et la peine .»ii

i KU. 2.5

ii KU. 2.12

Feu, Cris et Cannabis


 

La religion du Véda vient des profondeurs.

Contrairement à la religion de l’Ancien Empire égyptien avec ses monuments et ses tombes, la religion du Véda n’a laissé aucune trace matérielle. Seule sa liturgie garde sa mémoire, conservée oralement pendant des millénaires.

La cérémonie védique est une liturgie du chant, de l’hymne et du cri. Il y a aussi le Feu et le Sôma.

Le chant, le cri et l’hymne sont voix, voies. Le Feu et le Sôma donnent chaleur, lumière, souffle.

Le Ṛg Veda en parle ainsi:

« Par le Chant, Il crée le Cri, à ses côtés ;

par le Cri, l’Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »i

Qui est cet « Il », qui « crée le Cri »?

L’un de ses noms est Agni. Agni est le Feu, qui allume, éclaire, enflamme, consume le Sôma. Le Feu s’embrase, crépite, gronde, et « crie » à sa manière, au milieu du cercle des sacrificateurs, qui chantent, crient et psalmodient.

Le Feu « chante » en s’embrasant, il « crie » en crépitant, il « parle » en grondant, – avec le Sôma. Le Feu s’en nourrit, il en tire puissance, lumière et force.

Le Sôma accomplit sa nature grâce au Feu.

Qu’est-ce que ce Sôma ? Il est composé d’eau, d’une sorte d’huile (issue du beurre clarifié) et d’un jus fermenté, enivrant – et doté de propriétés psychotropes.

Il pouvait être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l’Asclepias acida ou de l’Ephedra.

Cette union de substances est hautement symbolique.

L’eau vient du ciel ; l’huile vient du lait des vaches, qui sont nourries d’herbes poussant grâce à l’eau et au soleil ; le Cannabis sativa vient aussi de la terre et du soleil, et contient un principe actif qui crée des « soleils » et du « feu » dans les esprits.

Le Sôma, liquide, peut couler sur l’autel. Par sa graisse et son huile, il peut s’enflammer. Par ses principes actifs, il peut atteindre l’esprit des hommes.

La cérémonie est un microcosme. Elle n’est pas confinée à la scène du sacrifice. Les éléments nécessaires viennent des confins de l’univers. Et ses prolongements possibles, après la consommation du sacrifice, vont au-delà des mondes.

Trois cycles de transformations sont à l’œuvre, trois temps sont en jeu.

Un cycle long, cosmique, part du soleil et du ciel, et résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma.

Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le « prêtre allumeur » au moyen de deux baguettes (l’une en bois d’acacias, l’autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l’autre offre une fente pour la recevoir, le yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». On élabore l’huile à partir du lait et du beurre clarifié. On écrase des feuilles de Cannabis dans le mortier à l’aide du pilon de pierre. Et il faut le temps de maturation, de fermentation.

Un troisième cycle, plus court encore, comprend le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs, avec ses effets psychiques.

 

Trois cycles de métamorphoses, entremêlés.

Trois feux « crient » : le feu du soleil à l’origine, le feu du sacrifice ici et maintenant, et le feu de l’esprit, avec ses projections futures.

Tout, dans le sacrifice, est symbole et métaphore, vise l’unité, et la contemplation de l’Un.

La nature, la parole et l’esprit s’unissent à l’Un.

i « Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! » Ṛg Veda I, 164, 24

La fin du judaïsme


 

« Je suis la fin du judaïsme »i. Jacques Derrida a écrit cette phrase dans ses Carnets de 1981.

Le contexte ? Partant d’une question de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », Derrida l’adapte à sa manière: « Qu’est-ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

« Quel Dieu j’aime ? » demande Derrida, quinze siècles après Augustin.

Réponse : il aime un Dieu « unique », – unique comme la naissance, unique comme la mort, unique comme la circoncision (car elle n’a lieu qu’une seule fois).

Qu’est-ce que Derrida aime par-dessus tout? Réponse : le judaïsme.

Qui aime-t-il par-dessus tout? Sa mère, qui agonise, et qui ne le reconnaît plus.

Sa mère représente « la fin d’un judaïsme », ajoute Derrida. Quant à lui, il est la « fin du judaïsme », de ce judaïsme que sa mère incarnait, auquel sa mère donnait son visage, et qu’il ne transmettra pas.

Le visage maternel a désormais disparu, quoique ineffaçable.

« C’est fini ».

Son propre visage, défiguré par une paralysie faciale d’origine virale, l’affecte, et lui ouvre un avenir imprévisible.

Derrida affirme qu’il est la fin de ce judaïsme, celui de sa mère. Mais pourquoi généralise-t-il en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Qu’est-ce qui lui permet cette assertion, cette prophétie? Son nom d’Élie ?

Après la fin de ce judaïsme, Jacques Derrida veut en fonder un autre. Il dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui »ii.

Il veut fonder une autre religion, et même, par le truchement de sa philosophie, « refonder toutes les religions »iii.

Projet colossal, stupéfiant. Les questions viennent aux lèvres. Y a-t-il une analogie quelconque entre la nouvelle religion de Derrida et le christianisme ?

Le christianisme n’avait-il pas déjà été une sorte de première sortie du judaïsme, et peut-être même n’était-il pas un projet de « refondation » de la religion ?

Non et non. Derrida est catégorique : « Le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

Cela vaut-il la peine d’entamer une disputation ? Dans les offices chrétiens, la lettre est lue. La Bible fait référence. La lettre est bien là, littéralement. Quant à la circoncision, elle n’a pas été vraiment abandonnée, non plus. Bien entendu, il ne s’agit pas de celle du prépuce (« orla », עָרְלָה ), mais plutôt de celle du cœur, de celle des yeux et des oreilles.

Derrida se dit fidèle à la lettre et à la circoncision. Mais puisqu’il veut fonder une autre religion, qui serait un « autre judaïsme » après la « fin du judaïsme », comment va-t-il s’y prendre pour innover ?

Consultons son programme. Il faut « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un »iv.

Ces formules appellent quelques commentaires.

 

« Refonder les religions en s’en jouant ».

La métaphore du « jeu » est curieuse, surprenante même, dans ce contexte chargé. « Se jouer » de la religion est un jeu dangereux. De nos jours, un jeu avec le feu.

D’ailleurs, là où il n’y a rien qu’un jeu, comment juger de l’enjeu ? Que peut-on fonder par jeu ? Quand une pierre de fondation « joue », quand elle a déjà « du jeu », le temple tremble, la religion vacille.

 

« Réinventer la circoncision ».

En quoi cette idée est-elle neuve par rapport à ce que disait déjà le judéo-chrétien Paul sur la circoncision, non du prépuce, mais du cœur ?

Qu’est-ce que l’on peut inventer de plus à circoncire après le sexe, l’âme, le cœur, les yeux, les oreille ? Les fruits des arbres ? Les atomes ? Les étoiles ? L’ADN ? L’eschatologie ? Ou le judaïsme lui-même ?

 

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ».

Derrida affirme que la circoncision est un acte unique, un événement fondateurv. Comment des prépuces de chair se dé-circonciraient-ils ? Ou la dé-circoncision ne serait-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Ne se ramène-t-on pas à la proposition de Paul de Tarse?

 

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Il ne s’agit plus de jouer cependant, mais de « déjouer Dieu ». La confusion de Babel avait indiqué une piste. Le Dieu « Un » s’était montré alors hostile à l’idée d’une langue « une » parmi les hommes.

Pourquoi Dieu – qui a jadis permis la confusion des langues – se serait-il « réapproprié » les langages, les unifiant ce faisant?

Qu’est-ce que Derrida veut déjouer en Dieu? Les mots, les langues, les paroles ? Il en joue, il les déjoue et les met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque.

« Je suis le dernier des Juifs. »vi

Voici le commentaire de Pierre Delain sur le site Derridex : « Cette phrase, « Je suis le dernier des Juifs », Jacques Derrida la signe, et en même temps il la raille (UTD p101). Il faut la mettre entre guillemets. C’est la phrase ironique de celui qui s’écoute parler, un stéréotype, une déclaration outrancière. En la citant et en la recitant, il met en scène la raillerie, il rit et il pleure aussi. Sous un certain angle où l’écriture est mise en abyme, on peut la prendre au sérieux. »

Le philosophe Derrida veut avoir le dernier mot. C’est sa dernière carte dans le grand jeu. La dernière estocade. « Le religieux est un sport de combat (Surtout pas de journalistes!) »vii.

Il est le dernier penseur, le penseur de l’eschatologie.viii

« Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert. » Toujours ouvrir, même à la fin dernière…

« Je suis le dernier » signifie : « Je celui celui qui ouvre, encore, toujours. »

 

iii Cf. Circonfession, p.206

vLe livre de Jacques Derrida sur le poète Paul Celan « Schibboleth », issu d’une conférence prononcée en octobre 1984 à l’International Paul Celan Symposium de l’Université de Washington, Seattle, commence par ces mots : « Une seule fois, la circoncision n’a lieu qu’une seule fois ». http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0411221109.html

vihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190802.html « Cette formulation de Jacques Derrida, « Je suis le dernier des Juifs » [avec une majuscule], est reprise des carnets de 1976, non publiés mais cités dans Circonfession (1990). En septembre 1991, elle est rappelée dans une interview donnée à Elisabeth Weber, et enfin reprise le 3 décembre 2000 à l’occasion du colloque Judéités, qui s’est tenu au Centre communautaire de Paris. Elle est donc constamment réaffirmée sur plusieurs décennies. (…) dernier des Juifs, c’est aussi celui qui habite ce qui reste du judaïsme. Le dernier des eschatologistes maintient l’avenir ouvert. S’il annonce la fin du judaïsme, c’est pour en fonder un autre, qui ne serait plus le même. Tout se passe « comme si » le moins pouvait le plus (il insiste sur le « comme si ») : moins tu te montreras juif, plus tu le seras (c’est la formule du marrane). Le dernier des juifs peut être le pire des juifs, mais aussi celui qui garantit la série. Exclu-inclu, dehors-dedans, il n’appartient pas de fait à la culture juive, il est au bord de la série et la débordant. »

viiihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190808.html « Il n’est pas seulement le dernier des eschatologistes, il est aussi le plus avancé (p91) : « ils n’ont m’ont jamais pardonné d’être l’eschatologiste le plus avancé, la dernière avant-garde qui compte ». Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert, sans horizon. »

La nudité de la Loi


 

Œil d’aigle. Cœur de cible. Pénétrer l’intimité. Certaines images font mouche. D’autres, mots mous, tombent ou égarent. Puissance des métaphores fortes, flaccidité des mots émollients.

D’où vient la vigueur des images vivantes? Qu’est-ce qui vibre et résonne par des mots uniquement assemblés?

Dans un petit livre du 16ème siècle, Le palmier de Déborai, un passage sobre, étincelant, concis, propose une image crue du dévoilement de hauts mystères.

« La Torah, réalité subtile et matérielle, s’est habillée de narrations matérielles. Ses narrations recèlent une grande sagesse et qui les étudie a bon salaire. Cependant celui qui la dévêt de sa matérialité couche avec la fille du Roi et la pénètre selon son chemin (kédarka). Elle est mariée à lui. Il sait la défaire de ses robes, l’une après l’autre, vêtement sous vêtement, jusqu’à ce qu’il la pénètre dans son intimité. Heureux qui est entré et n’a pas dévié. »ii

Que nous enseigne l’image de cette pénétration droite ? Trois choses, me semble-t-il.

D’abord, le matériel n’est rien qu’un voile, voilant d’autres voiles.

Deuxièmement, quand on dévêt la Loi de son sens obvie, elle se révèle toujours plus profonde, toujours plus désirable. Comme une fille de Roi qui, lentement, consent à se laisser déshabiller.

Troisièmement, nue, la Loi reste encore « noire » (kédar), comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salmaiii. Il faut entrer dans cette obscurité, dans cette intimité. Et là, il ne faut plus perdre la voie droite.

La règle d’or, de diamant, est qu’une (bonne) métaphore est un monde, à elle seule. Elle donne toujours plus de sens, plus de suc, au fur et à mesure qu’on la presse.

Et quand on a tout exprimé, il reste encore quelque chose à désirer savoir. Il ne suffit pas d’oser dire, comme à Safed, au 16ème siècle, que connaître la Loi c’est comme « connaître » la fille du Roi. Il faut laisser entendre, pudiquement, qu’il reste encore beaucoup à comprendre quand on l’a « connue ».

Il reste par exemple à comprendre comment le membre intelligent connaît l’intime obscur, comment il garde la voie droite, comment il procrée, donne chair et vie à la Loi même. Il reste aussi à en assumer les conséquences, face à la Loi, face au Roi.

 

L’écriture permet de multiplier les sens, de parler à plusieurs voix, à diverses intelligences. Parmi les métaphores, celles qui touchent au corps visent le mieux l’âme, parce que tout y est lié.

La métaphore de la « pénétration » mystique scandalise-t-elle ? Choisissons-en de plus mesurées.

Ramaq disait que Dieu est un « roi injurié », ajoutant que c’était là le sens du cri de Michée : « Qui est un Dieu comme toi ?».

Il disait encore : « Ce qui contient le tout c’est la mesure de l’humilité ».

Mesurons les mots à cette aune.

De la bouche : n’émettre que du bien.

Du visage : il doit rayonner.

Du nez : la colère n’y doit point monter.

Des yeux : ils ne regarderont rien d’abject.

Des oreilles : tendues sans cesse pour entendre le bien.

Du front : pur, sans dureté.

De la pensée : elle doit être comme une couronne secrète.

i R. M. Cordovero (1522-1570)

ii Chiour Qoma, 82a

iii Ct. 1,5

Le souffle des Védas, et le vent de la Bible


Il y a des intuitions qui pénètrent l’homme, élisent en lui résidence, dévorent sa substance, et le vivifient.

Quelques unes transcendent les âges, les terres, les cultures, les langues, les religions.

Ainsi, le souffle. Ce mot rassemble l’air et le vent, la respiration et l’haleine de vie, mais aussi l’idée de l’âme et de l’esprit.

Ces trois aires de sens, météorologique, biologique, spirituelle, réunies en un mot, créent un espace d’échos.

Elles lient d’un nœud la nature, l’homme et le divin.

Les Védas et la Bible, séparés par plus de mille ans d’âge et plusieurs milliers de kilomètres, – l’antériorité et l’orientalité revenant aux Védas, sont nouées de ce nœud, aussi.

Les Védas disent :

« Hommage au Souffle ! Sous sa veille est cet univers.

Il est le maître de toutes choses.

Tout a en lui ses fondations.

Hommage, ô Souffle, à ta clameur,

hommage à ton tonnerre !

Hommage, ô Souffle, à ton éclair,

hommage à toi, Souffle, quand tu pleus ! (…)

Hommage à toi, Souffle, quand tu respires,

hommage à toi quand tu inspires,

hommage à toi quand tu t’éloignes,

hommage à toi quand tu t’approches !

Le Souffle recouvre les êtres,

comme le père son fils aimé.

Le Souffle est maître de toutes choses

de ce qui respire et ne respire pas.(…)

L’homme inspire, expire,

étant dans la matrice.

Dès que tu l’animes, ô Souffle,

il reprend naissance. »i

 

Le vent, la pluie, le tonnerre, l’éclair ne sont que des signes, ils dénotent le Maître de l’univers. Signes aussi, l’esprit et l’âme de l’homme, et l’amour du Souffle pour la créature.

 

La Genèse annonce :

« Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu (וְרוּחַ אֱלֹהִים ruah elohim) tournoyait sur les eaux. »ii

« Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine (נִשְׁמַת neshmah) de vie, et l’homme devint une âme vivante ( נֶפֶשׁ חַיָּה nephesh hayah). »iii

Le texte hébreu emploie trois mots différents pour signifier le « vent » (ruah) de Dieu, l’« haleine » (neshmah) de vie, et l’« âme » (nephesh) vivante.

Si l’on ouvre les dictionnaires savants, on constate que les sens de ces mots circulent fluidement entre eux.

Ruah : « Souffle, haleine, respiration ; vent, air ; âme, esprit ».

Neshmah : « Souffle, haleine, respiration ; souffle de vie, âme, esprit. »

Nephesh : « Souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie ; âme, cœur, désir ; personne ».

Il importe de souligner l’union intime de leurs acceptions. Ces trois mots hébreux se rejoignent, se conjoignent en une symphonie.

Philon d’Alexandrie écrit dans son commentaire de la Genèse : « L’expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est l’âme. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. »iv

D’ordinaire le vent souffle et disperse la poussière. Ici, le vent la rassemble, lui donne souffle et la fait vivre.

Les Védas et la Bible partagent le même souffle, le même vent.

i AV. 40.4.1-2;8;10;14

ii Gen. 1,2

iii Gen. 2,7

iv Legum Allegoriae, 2, 37

Breton, prophète automatique de la Sagesse


 

Son nom l’indique, le surréalisme désire transcender un petit peu le réel, mais pas trop, c’est-à-dire s’établir, modestement, juste un poil « au-dessus » de la réalité commune.

Breton avait pensé un moment au mot « supernaturalisme », mais l’adjectif « supernaturel » était trop proche de « surnaturel», et ça n’allait pas du tout. On n’allait quand même pas frayer avec les arrière-mondes et les sur-natures.

Dans sa surélévation passagère au-dessus de la réalité, le poète surréaliste cherche à occuper d’inattendus points de vue, à produire des révélations, à recueillir des images non tombés d’en-haut, montant spontanément d’en-bas (le surréalisme est un matérialisme).

Arcane 17 d’André Breton donne quelques indications sur la manière surréaliste de pénétrer le « grand secret »:

« Ce fut là pour moi, la clé même de cette révélation dont j’ai parlé et que je ne pouvais devoir qu’à toi seule, au seuil de ce dernier hiver. Dans la rue glacée, je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l’écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l’image même du secret, d’un des grands secrets de la nature au moment où il se livre, et dans tes yeux de fin d’orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel. »

Nous ne pouvons croire un instant à l’anecdote, au souvenir banal, à l’émotion autobiographique. Cela ne serait pas digne d’un pape (fût-il surréel).

« L’image même du secret », c’est l’évidence, ne peut pas être la figure d’une femme aimée, – une Jacqueline Lamba, si peu secrète, si nue dans sa danse nautique, ou une Élisa Claro, si nue dans son mystère.

« L’image même du secret » est une figure de la révélation, celle d’un « des grands secrets de la nature au moment où il se livre ».

Quel est ce « grand secret » ? Quelle est cette image « moulée sur un frisson » ?

Dans une lettre datée du 8 mars 1944, Breton confie : « Je songe à écrire un livre autour de l’arcane 17 (l’Étoile, la Jeunesse éternelle, Isis, le mythe de la résurrection, etc.) en prenant pour modèle une dame que j’aime et qui, hélas, en ce moment est à Santiago. »

 

Le « grand secret » est donc celui de l’arcane 17, la métaphore de l’Étoile, la vision (surréelle) de la résurrection, l’intuition d’Isis, un rêve d’aube et d’arc-en-ciel.

Ni femme du souvenir, ni spectre de l’avenir, ni « marraine de Dieu », ni « ambassadrice du salpêtre » ou « de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée », qui est cette Étoile?

Qui est cette Isis ?

Isis est ici, comme déjà dans l’Égypte ancienne, une métaphore (surréelle ou surnaturelle ?) de la Sagesse, même si Breton, poète automatique, marxiste et freudien, était sans doute volontairement dépassé par son procédé d’écriture.

Qu’on en juge.

Seuls les yeux de la « révélation » sont à découvert. Tout le reste est enveloppé, caché – comme la Sagesse, tout entière « vision ».

L’écharpe est serrée de la main sur la bouche, – telle la Sagesse, à la parole rare.

Son regard est entre l’orage et l’aurore. La Sagesse demeure entre le passé et l’avenir.

La rue « glacée » est un monde sans chaleur, glissant, sans fondement ; seule la Sagesse y annonce la fin de l’orage, un signe salvateur (le très pâle arc-en-ciel).

Trois quarts de siècle auparavant, Verlaine avait déjà usé de l’adjectif « glacé ».

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles. »

Deux formes passées, aux yeux morts. Deux spectres indistincts – irréels.

La « rue glacée », la révélation « moulée sur un frisson » – quant à elles, surréelles.

A quand, la fin du « dernier hiver » ?

A quand, le miracle de la chaleur et de la lumière que les « yeux pâles » prodiguent ?

Le poète a reconnu le signe du mystère, il remonte à la source.

« Ce signe mystérieux, que je n’ai connu qu’à toi, préside à une sorte d’interrogation palpitante qui donne en même temps sa réponse et me porte à la source même de la vie spirituelle. (…) Cette clé rayonne d’une telle lumière qu’on se prend à adorer le feu même dans lequel elle a été forgée. »

Breton, surréaliste et matérialiste, porté à « la source même de la vie spirituelle » ! Breton, plongé dans la lumière de l’esprit ! Breton, adorateur du feu ! Breton, Zoroastre de la rive gauche ! Breton, déclamant le Zend, dans un bistrot du Vieux-Port !

Pourquoi pas ? L’esprit des lieux, quoi de plus surréel ?L’église de Saint Germain des Prés a été construite sur le site d’un ancien temple d’Isis, tout comme à Marseille, la cathédrale de la Major.

 

Toujours le poète doit conclure – avec des mots précis.

« La vertu entre toutes singulière qui se dégage de ton être et que, sans hésitation, je me suis trouvé me désigner par ces mots : « La jeunesse éternelle », avant d’avoir reconnu leur portée. »

Breton a parlé trop vite. Il le concède a posteriori. La « jeunesse éternelle », la « vertu entre toutes singulière » est encore une métaphore, imparfaite et surréelle.

Emporté par l’automatique élan, Breton en reconnaît la portée. La « jeunesse éternelle », cette Isis, crie : Breton est un prophète automatique de la Sagesse.

La descente dans l’immanence


 

Le verbe ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Il a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine.

Le paradoxe apparaît lorsque le même verbe sert aussi à décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Une succincte collection d’usages de ce mot en fera miroiter le spectre.

« Abram descendit en Égypte »i. « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée » (Ps. 72,6).

Ce verbe s’emploie aussi métaphoriquement : « Tous fondent en larmes » (Is. 15,5). « Le jour baissait » (Jug. 19,11). « Ceux qui naviguent sur mer » (Ps. 107,23).

Il s’applique à la mort : « Comme ceux qui descendent dans la tombe » (Prov. 1,12). « Qu’ils descendent tout vivants dans le schéol » (Ps. 55,16).

Il peut prendre l’acception de « déchoir » : « Toi, tu décherras toujours plus bas » (Deut. 28,43).

Enfin il y a l’application de ce verbe aux théophanies, aux formes d’apparitions divines.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï » (Ex. 19,11). « La montagne de Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme » (Ex. 18,18). « La colonne de nuée descendait, s’arrêtait à l’entrée de la Tente, et Dieu s’entretenait avec Moïse. » (Ex. 33,9). « Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour » (Gen. 11,5). « Je descendrai et te parlerai, et je retirerai une partie de l’esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux » (Nb. 1,17). « Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse » (2 S. 22,10). « Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is. 63,19). « Tu descendis et les montagnes chancelèrent » (Is. 64,2). « L’Éternel Tsébaoth descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is. 31,4)

Dans tous les cas où Dieu descend dans le monde, il garde, notons-le, une certaine hauteur, ou une certaine distance. Il descend juste assez bas pour être « à la vue du peuple », mais pas plus bas. Il descend sur la montagne, mais « au sein d’une flamme ». Il descend vers la Tente, mais reste « dans une nuée ». Il descend des cieux, mais « une brume épaisse » reste sous ses pieds. Il descend vers Moïse, mais seulement à la distance nécessaire pour lui parler. Il descend sur la montagne de Sion, mais reste sur les « hauteurs ».

Qu’est-ce que cela montre ?

D’abord, un verbe comprenant les idées de descente, de chute, de déchéance, de ruine, d’humiliation, peut, on le voit, être appliqué (métaphoriquement) à Dieu. Chacune des théophanies peut s’interpréter, du point de vue, non de l’homme, mais de Dieu, comme une sorte de « descente » et peut-être de « chute ». C’est une idée forte.

Ensuite, comme on l’a noté, les descentes décrites dans les textes cités gardent toujours une certaine distance, une réserve. Dieu descend, mais seulement jusqu’à un certain point.

Enfin, l’idée de la descente de Dieu n’est jamais associée à l’idée de sa remontée. Il y a bien sûr le cas du rêve de Jacob. Mais alors ce sont « les messagers divins » qui «  montaient et descendaient le long de l’échelle » (Gen. 28,12). Quant à lui, « l’Éternel apparaissait au sommet » (Gen. 28,13), fort loin donc.

Qu’en conclure ?

Dieu peut « descendre », disent les textes. Les mêmes textes ne disent jamais qu’Il « remonte », après être descendu.

C’est là un argument, me semble-t-il, pour associer à la transcendance une immanence persistante, paradoxale.

i Gen 12,10

Du Nil et de l’Indus, quelle est la source ?



La première dynastie égyptienne remonte au trente-deuxième siècle avant J.-C. Avant elle, il y avait la « dynastie zéro », dont la capitale était Hiérakonpolis. On y a trouvé des momies, des masques, des statues en pierre et des restes d’une architecture funéraire datés de 3500 ans avant J.-C.

Le Livre des morts, qui tire sa substance du Grand rituel funéraire royal de l’Ancien empire, donne une idée des croyances qui occupaient alors les esprits, il y a cinquante cinq siècles.

Ces textes, parmi les plus anciens de la mémoire humainei, frappent par la puissance du style, la noblesse du ton, l’assurance de la foi. On entend des voix colorées d’une paisible éternité. Le Divin et l’Humain entretiennent des rapports familiers, proches. Cent symboles, aux reflets secrets, mille images, aux facettes éclatantes, délient et stimulent les imaginations modernes.

Deux mille ans avant la Bible juive, le Livre des morts donne la parole à l’Éternel, au Dieu Un.

« Je suis hier, je suis l’aube d’aujourd’hui et je suis demain, le toujours. Je suis une autre fois le chef des naissances, la nature mystérieuse. Je suis le Créateur des dieux qui procurent leurs aliments aux habitants de la Douat, ceux qui habitent à l’Occident du ciel. Je suis le gouvernail oriental, possesseur de deux visages.

Je suis venu aujourd’hui pour aller à la demeure divine d’Isis la divine. Grâce à l’âme d’Horus j’ai vu les mystères secrets, et la naissance d’Horus dans les retraites cachées.

Je suis l’Éternel. Je suis l’âme de Rê sortie du Noun, l’âme qui a créé Hou.

Je suis l’Aîné des dieux primordiaux, mon âme est l’âme des dieux, l’éternité, et mon corps est la pérennité. »ii

L’Égypte des origines n’était pas isolée. La vallée du Nil avait son génie propre. Mais les idées et les songes ont irrigué d’autres plaines, balayé des montagnes, de la Bactriane au bassin du Gange.

Sans le savoir peut-être, la religion de l’Égypte ancienne, le Zend Avesta et les Védas, dessinent un arc, s’étendant du Nil au Tigre, de l’Oxus à l’Indus. Cet arc est une arche. Croyances et cultures, voix bariolées, jointes à travers la géographie et l’histoire.

Au Livre des morts, tourné vers l’  »occident », répond l’invocation lumineuse,  »orientale », de Zoroastre :

« J’offre, j’accomplis ce sacrifice en l’honneur d’Ahura-Mazda, le créateur, brillant, majestueux, très-grand, très-bon, très-beau, très-ferme ;

Intelligence suprême, de forme parfaite, le plus élevé en pureté ;

Esprit très-sage, qui répand la joie au loin. »

Avec le recul des temps longs et l’avantage des paysages étalés, le poète, penché sur la carte, suit le diagramme indécis des migrations. Dans des résonances imprécises, il scrute des restes de mémoire ; il entend l’esprit des peuples, – dans les vents des fleuves, des déserts et des montagnes.

i L’archéologie nous apprend que ce n’est qu’au 21ème siècle avant J.-C., soit quinze siècles après l’acmé de Hiérakonpolis, et cinq siècles après l’érection de la pyramide de Khéops qu’émergea dans l’histoire la ville d’Ur en Chaldée. On peut supposer que lorsque cette capitale d’un empire régional commença son déclin, vers le début du 2ème millénaire avant l’ère chrétienne, ou connut sa ruine, deux ou trois siècles plus tard, alors seulement, un certain Abraham en émigra vers le Sud, vers le Néguev.

iiLe Livre des morts des Anciens Égyptiens (Rituel pour Sortir au Jour).

Ouragan et zéphyr


 

« Mais chez les humbles se trouve la sagesse »i.

Le mot « humble » vient d’un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s’humilier. Une traduction plus littérale est possible:

« Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse».

Les humbles se cachent. La sagesse aussi.

L’idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques.

« Je te parle, ô Nacitekas, Agni céleste, qui connais l’obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, [cette sagesse] est déposée dans un lieu secret.»ii

Le secret est d’abord un lieu.

La sagesse aussi.

Ce lieu fait partie de la révélation. Pénétrer le secret, c’est pénétrer ce lieu divin, et plonger dans l’abîme. En y entrant, on perd tout équilibre, tout lien, on quitte tout pour aller au-delà de l’humain.

« Quand il a médité, en s’appliquant, sur l’union avec l’âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s’est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. »iii

Il n’est pas donné à tous d’imiter le sage. Le Saint des Saints est un lieu vide, réservé.

La révélation révèle que rien n’éclaire le mystère. Elle l’approfondit sans mesure, toujours davantage.

Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se présentent parfois comme des dévoilements. Mais ces dévoilements sont autant de voiles nouveaux, autant de questions, jetant des perspectives inconcevables, effleurées.

Toute révélation est réellement dangereuse. Elle menace l’ordre, l’état des choses, les habitudes ; la vie. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir partagé leur vision? La mort est la compagne de leur vérité.

R. Isaac d’Acre commente : « Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c’est la mort qu’il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu’elle avait hâte de contempler ».

L’union avec le Divin présente un défi, la dissolution. Elle est comparable à une goutte d’eau dans la mer . « Comme de l’eau pure versée dans de l’eau pure devient pareille à elle, l’âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. »iv

On trouve la même image dans la Kabbale juive: « L’âme s’attachera à l’Intellect divin et il s’attachera à elle (…) Et elle et l’Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l’on verse une cruche d’eau dans une source jaillissante. C’est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu » » (R. Isaac d’Acre).

Une goutte d’eau dans la source. Un feu dans le feu. La sagesse est bien cachée. Pourquoi fuit-elle la gloire ?

Un passage de Paul peut mettre sur la piste. « Il faut se glorifier ? Cela ne vaut rien pourtant. (…) Pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. »

Un « ange de Satan » est chargé de souffleter Paul pour qu’il ne s’enorgueillisse pas. Si Paul demande à Dieu d’éloigner de lui cet ange satanique, Dieu répond : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Paul conclut : « C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».v

La faiblesse, la détresse, la persécution, – une « force » ?

Comme cela est difficile à concevoir, pour ceux qui veulent survivre !

La force et la puissance voilent et assourdissent tout.

Mais dans la tempête bruyante, dans l’ouragan dévastateur, les humbles ont une faible chance d’entendre le zéphyr, qui leur succèdera, dans un murmure.

i Prov.11,2

ii Katha Upanisad 1,14

iii Katha Upanisad 2,12.

iv Katha Upanisad 4,15

v2 Cor. 12,1-10

Le lien entre l’Inde, Israël et l’Occident


 

Le philosophe doit se mettre en route, à l’exemple de Pythagore.

« Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »i

Aucun peuple, aucune culture, aucune religion n’a le monopole du savoir. Les dogmes et les idées reçues frappent par leur étroitesse, leur absence de souffle. Sous l’apparence de leurs multiplicités, il faut chercher une unité plus profonde, originaire. En cette quête, l’ennui s’envole.

Dans les Védas, Agni est « Dieu du feu ». Ce n’est que l’un de ses noms, le feu n’est qu’une image. Agni est le Divin sous d’autres aspects, que ses noms désignent: « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l’adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati… tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l’adorable Mitra, le destructeur. »

Agni est cette multiplicité innombrable, et il est Agni, Dieu unique. Agni incarne la multiplicité infinie et la profonde unité du Divin.

La religion des Védas semble un polythéisme, par l’accumulation myriadique des noms de Dieu. C’est aussi un monothéisme dans son intuition essentielle.

Les Védas chantent, psalmodient, invoquent et crient le Divin, – sous toutes ses formes. Ce Divin est toujours Parole, – dans toutes ses formes. « Par le Chant et à côté de lui, il produit le Cri; par le Cri, l’Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole. »ii

Agni est le Feu divin, qui illumine, il est aussi la libation du Soma, qui crépite. Il est l’un, et l’autre, et leur union. Par le sacrifice, Feu et Soma s’unissent. Le Feu et le Soma concourent à leur union, cette union dont Agni est le nom divin.

Toujours les mêmes questions traversent l’Humanité.

« Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » demande le Ṛg Veda. iii

Plus tard, et plus à l’Ouest, Yahvé demande à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ?(…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ?»iv

Il y a là une familiarité instinctive, une fraternité de ton, une ressemblance intuitive, entre mille ans d’écart.

Les anciens Hébreux, consacrés à l’intuition de l’Un, recherchaient et célébraient aussi ses noms divers. N’y a-t-il pas là analogie avec les multiples noms et les attributs védiques de la Divinité, dont l’essence est unique ?

Lorsque Dieu « crie » trois fois son nom à l’adresse de Moïse « YHVH, YHVH, EL » (יְהוָה יְהוָה, אֵל)v, voilà un Dieu unique qui prononce une triple Parole. Trois cris pour dire trois noms. Que dit le premier YHVH ? Que signifie le second YHVH ? Qu’exprime le troisième nom, EL ?

Le christianisme répondra mille années après Moïse par d’autres métaphores (le Père, le Fils, l’Esprit).

Mille années avant Moïse, des versets du Ṛg Veda évoquaient déjà les trois noms divins d’un Dieu unique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l’un se sème dans le Saṃvatsara ; l’un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d’un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. »vi

Les trois « Chevelus » sont le Dieu unique, Agni, dont la chevelure est de flammevii.

Le premier « Chevelu » se sème dans le Soma, en tant que germe primordial, non-né. Le second « Chevelu » considère le Tout grâce au Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième « Chevelu » est l’être obscur d’Agni (l’Agni « aja », – « non-né »), obscurité que le Dieu « traverse », lorsqu’il passe de l’obscur au brillant, de la nuit à la lumière.

Pour l’œil et l’oreille du poète, c’est triplicité n’est pas une coïncidence, un hasard. Les millénaires passent, les idées demeurent. Agni déploie à trois reprises le feu de sa « chevelure » buissonneuse et brillante, pour signifier sa puissance créatrice, sa sagesse et sa révélation. Du buisson ardent, Yahvé crie ses trois noms à Moïse pour être sûr d’être entendu. Plus tard, Dieu « Père » engendre le « Fils » par « l’Esprit ».

La figure du Dieu « un » qui se montre « trois », paraît être une constante anthropologique. La même métaphore, étrange, contradictoire, relie l’Inde aryenne et védique, l’Israël sémite et juif, et l’Occident gréco-latin et chrétien.

i Eusèbe de Césarée. Préparation évangélique, 4,15

ii Ṛg Veda I, 164,24.

iii Ṛg Veda I, 164,4.

ivJob, 38, 4-19

v Ex. 34,6

vi Ṛg Veda I, 164,44.

vii Notons ici incidemment que l’un des attributs d’Apollon, Xantokomès (Ξανθόκομης), en fait aussi un Dieu « à la chevelure rouge-feu »

La Kabbale et les Védas sont sœurs


Les Dieux ont reçu beaucoup de noms au cours de l’histoire, dans toutes les langues de la terre. Le Dieu unique des monothéismes, lui-même, est loin de n’avoir qu’un seul nom pour figurer son unicité. Il en a dix, cent ou même bien plus encore, suivant les variations des monothéismes, à ce sujet.

Dans l’Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), basée sur les fameuses sephiroth, on trouve énumérés les dix noms du Dieu unique, tels qu’ils sont transmis par la Kabbale juive.

Le premier nom est EHIEH : « Je suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance.

Le second est IAH, que l’on trouve dans des expressions composées, par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement.

Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement.

Le quatrième est EL, associé à Hesed, c’est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, ainsi qu’à Gedolah, la grandeur.

Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe Geburah, force, punition, jugement.

Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s’entend comme l’honneur et la perfection de la beauté du monde.

Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l’accomplissement final des œuvres.

Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction.

Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde.

Le dixième nom est ADONAÏ, qui s’accompagne de Hatarah et de Malcut, qui veut dire « couronne inférieure ».

Cette liste, apparemment hétéroclite, de dix noms principaux appelle des commentaires, dont je voudrais rapporter les plus saillants.

L’ordre dans lequel sont placés ces noms a son importance. Ils sont disposés en une figure (le « candélabre ») qui a vaguement la forme d’un corps.

Le premier et le dixième noms (le commencement et la fin) sont sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Enfin, le dernier nom est un nom générique, qui se rapporte à Dieu dans tous ses états.

EHIEH, אֶהְיֶה « Je suis » (Ex. 3,14). C’est l’essence même de Dieu, l’essence de Celui qui fut, est et sera. C’est la souveraine puissance.

IAH, יה. Ce nom est composé d’un Yod et d’un Hé, les deux lettres qui symbolisent respectivement le masculin et le féminin. Ce sont aussi les deux lettres placées au commencement et à la fin du « très haut et inexplicable nom » : יהוה, le Tétragramme. On l’associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence. Il représente l’une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme (censé être imprononçable).

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Il est au singulier, et renvoie en quelque sorte à sa forme plurielle : ELOHIM.

ELOHIM, pluriel de EL, est le nom de la terreur, de la peur et aussi de la force et de la résistance.

JEHOVAH, qui présente une autre lecture du Tétragramme (une autre vocalisation), est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un nom similaire, signifiant Dieux des armées.

EL SHADDAÏ qui signifie « Tout Puissant » s’interprète par la Kabbale comme étant le « nourrissement » et les « mamelles du monde ». Mais c’en est aussi assez logiquement le « fondement », ou la « base ». Certains ajoutent que ce nom de puissance, est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule et incarne toutes ses propriétés.

Ces dix noms ponctuent et dessinent le  »candélabre » mosaïque. A l’observer attentivement m’est venue l’idée d’une possible comparaison avec le « serpent » de la kundalini védique.

Autrement dit, la mise en parallèle des  »noms » avec les shakra védiques et tantriques semble stimulante.

Commençons par les trois shakra inférieurs. On peut les associer aux trois noms divins que la Kabbale, quant à elle, associe à ce qu’elle appelle le monde inférieur.

EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde selon la Kabbale, peut être évidemment associé au premier shakra, le Muladhara (qui signifie littéralement : « support du fondement » en sanskrit). Dans la culture des Védas, ce shakra est associé à l’anus, à la terre, à l’odorat et à l’éveil incitateur. En tant qu’il est à l’endroit du « lieu séminal », le nom EL SHADDAÏ peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie dans les Védas aux parties génitales, à l’eau, au goût et à la jouissance.

Les noms d’ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH peuvent assez facilement être associés au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui paraît bien s’appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu’il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, appelé Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l’air, au toucher et au son subtil.

Les noms d’ELOHIM et de EL, en tant qu’ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l’ouïe, à l’éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l’ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l’esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l’union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est le nom le plus général, avons-nous dit. Aussi il ne convient pas de l’impliquer dans ces sortes de comparaisons.

Je voudrais retenir de cette correspondance entre le « serpent kundalinique » et le « candélabre mosaïque » l’idée que sont sculptées, dans la profondeur de nos corps comme dans les abysses de nos esprit, des formes archétypales, permanentes.

Ces archétypes, le « serpent » ou le « candélabre », figurent un « arbre » ou une « échelle » de hiérarchies, et symbolisent une montée vers l’union divine, à partir d’une « base », la plus matérielle qui soit, le « fondement ».

J’en conclus que la Kabbale et les Védas sont sœurs, et renvoient à une même intuition : la montée de l’homme vers le divin.

 

Kabbale et collision quantique


L’allégorie et l’anagogie sont de puissants moyens d’avancer la spéculation créative, heuristique. Du choc de silex choisis, on génère des étincelles nouvelles.

L’électrodynamique quantique (QED) offre des analogies troublantes avec quelques concepts de la Kabbale, développés à la Renaissance.

Les idées de la QED et les concepts de la Kabbale, séparés par plus de quatre siècles, expliquent de façon étrangement analogue la dynamique de la lumière « photonique » et le mouvement de la lumière « divine ».

Lorsqu’on observe les trajectoires de particules ou de photons, on peut détecter l’apparition de particules virtuelles, éphémères. Avant de disparaître, ces particules suivent des trajectoires en forme de boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts.

Lorsqu’on cherche à théoriser le comportement de ces particules selon les données de l’observation (c’est-à-dire à calculer leur « diagramme de Feynman »), on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, ou bien totalement incompatibles avec les schémas d’explication connus.

On trouve dans certains cas que l’énergie de ces particules « intermédiaires » est beaucoup trop grande, ou bien que ces particules ont des longueurs d’onde beaucoup trop courtes et de trop hautes fréquences, ou encore que les diverses émissions et absorptions des particules participant à la boucle se font dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Ces phénomènes sont inexplicables à l’aide des connaissances actuelles.

La « divergence » des calculs est un problème sérieux, parce qu’elle remet en cause le cadre théorique utilisé, selon Dirac et Feynman.

Il y a plusieurs sortes de boucles. Un photon de lumière peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s’annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C’est ce qu’on appelle la polarisation du vide. Ou alors, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C’est la self-interaction de l’électron. Ou encore, un électron émet plusieurs photons, dont l’un d’eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C’est ce qu’on appelle la renormalisation de vertex.

Ces trois types de boucles (self-interaction, polarisation du vide, renormalisation) peuvent, me semble-t-il, servir de métaphores aux divers modes d’interaction de la lumière divine avec elle-même, – telle que décrite par la Kabbale juive.

Dans son ouvrage sur le Zohar et la Kabbale, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il est employé par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu.

Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri.

Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C’est la lumière première, celle de l’origine.

Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c’est-à-dire lumière de compassion (miseratio).

Il y a enfin la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor).

Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision » (הכאה ).

La lumière originaire, première, se meut de toute éternité, par elle-même et en elle-même. La lumière première s’engendre elle-même, ne cessant d’interagir avec elle-même, fusionnant ce qu’elle est avec ce qu’elle a été et avec ce qu’elle sera, et se projetant en-avant de sa propre aura.

La figure quantique de la self-interaction est assez similaire.

La lumière première laisse continûment en arrière des « vestiges » de son passage. Cette lumière-vestige est aussi appelée « lumière de « compassion » et même « lumière d’amour », parce qu’elle se lie fidèlement à ce qu’elle a été, à ce passé qui n’a pas cessé d’être, mais qui est seulement un peu en retard, un peu en arrière. Continûment, la lumière première se projette aussi vers ce qu’elle illumine, vers ce qu’elle éclaire, c’est-à-dire vers son éternité future. Pour faire advenir ce futur, la lumière première doit « ouvrir une brèche » dans la nuit absolue, dans le néant total qui demeure devant elle. Pour ouvrir cette brèche, il faut que la lumière première ait une sorte de dureté, de tranchant. Elle doit briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l’être. L’image électrodynamique de la polarisation du vide correspond bien à cette brèche dans le néant.

De l’interaction des trois sortes de lumières divines, des gerbes d’étincelles jaillissent de tous côtés. Les étincelles peuvent revenir après quelque temps au sein de la lumière originaire, ou continuer d’« interagir » en dehors de la lumière première, avant de générer une lumière seconde, qui en dérive. Le phénomène quantique de la « renormalisation » pourrait servir de métaphore.

La « renormalisation » est l’image électrodynamique de la création de la lumière divine seconde.

Mais la lumière divine seconde est elle-même une métaphore de la création du Logos.

La collision quantique mène loin.

Que de telles analogies puissent être possibles, invite à penser qu’il y a des schèmes indéracinables, profondément sculptés dans le cerveau des hommes, et reliant par delà les âges et les siècles les objets de leur pensée.

L’extase de Thérèse


Grothendieck a bouleversé la notion d’espace mathématique, comme Einstein l’a fait en physique. Il a inventé une géométrie nouvelle, dans laquelle « le monde arithmétique et le monde de la grandeur continue n’en forment plus qu’un seul ».i

Pour conjoindre le discontinu et le continu, le nombre et la grandeur, les faire s’unir intimement, Grothendieck a conçu la métaphore de leurs « épousailles ». Ce mariage de papier devait être suivi de la consommation en bonne et due forme, afin d’assurer la génération de nouveaux êtres (mathématiques).

« Pour les ‘épousailles’ attendues, ‘du nombre et de la grandeur’, c’était comme un lit décidément étriqué, où l’un seulement des futurs conjoints (à savoir, l’épousée) pouvait à la rigueur trouver à se nicher tant bien que mal, mais jamais des deux à la fois ! Le ‘principe nouveau’ qui restait à trouver, pour consommer les épousailles promises par des fées propices, ce n’était autre aussi que ce « lit » spacieux qui manquait aux futurs époux, sans que personne jusque là s’en soit seulement aperçu. Ce « lit à deux places » est apparu (comme par un coup de baguette magique. . . ) avec l’idée du topos.»ii

Grothendieck, le plus grand penseur de l’espace mathématique que le 20ème siècle ait produit, a expliqué une avancée révolutionnaire à l’aide d’une métaphore matrimoniale, et de tout ce qui s’ensuit.

A vrai dire, la métaphore du « mariage » a été utilisée de tout temps pour traduire des idées difficiles, dans des contextes philosophiques.

Il y a 2000 ans, le philosophe juif Philon d’Alexandrie utilisa cette même métaphore pour présenter le « mystère de la génération divine ». Pour traduire en grec l’idée de « génération divine », Philon emploie le mot τελετή (télétê).

Ce mystère est composé de trois éléments. Il y les deux « causes » initiales de la génération ainsi que leur produit final.

Les deux causes sont Dieu et la Sagesse (qui est « l’épouse de Dieu », – restant « vierge »iii).

La Sagesse est la Virginité elle-même. Philon s’appuie sur l’autorité du prophète Isaïe, qui affirme que Dieu s’unit à la Virginité en soiiv.

Philon précise ailleurs: « Dieu et la Sagesse sont le père et la mère du monde ».v

Dans la tradition chrétienne, on trouve des métaphores similaires, dérivées des idées juives, mais transposées dans « l’union » du Christ et de l’Église.

Un cabaliste chrétien du 16ème siècle, Guillaume Postel, utilise la métaphore de l’amour du mâle et de la femelle pour décrire cette union:

« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l’authorité de l’Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l’a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »vi

Thérèse d’Avila, contemporaine de Guillaume Postel, parle par expérience de « l’union parfaite avec Dieu, appelée mariage spirituel » :

« Dieu et l’âme ne font plus qu’un, comme le cristal et le rayon de soleil qui le pénètre, comme le charbon et le feu, comme la lumière des étoiles et celle du soleil (…) Pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union, l’âme se contente de dire ces paroles (et je ne vois pas qu’elle pût mieux dire pour en exprimer quelque chose) :

« De mon Bien-Aimé j’ai bu ».

Car de même que le vin que l’on boit se répand et pénètre dans tous les membres et dans toutes les veines du corps, de même cette communication de Dieu se répand dans toute l’âme (…) L’Épouse en parle en ces termes au livre des Cantiques : ‘Mon âme s’est liquéfiée dès que l’Époux a parlé.’ »vii

Thérèse d’Avila parle de l’Épouse « brûlant du désir d’arriver enfin au baiser de l’union avec l’Époux »,  en citant le Cantique des Cantiques : « Là vous m’enseignerez ».

Le Cantique des Cantiques a des résonances incestueuses:

« Ah que ne m’es-tu un frère, allaité au sein de ma mère ! Te rencontrant dehors, je pourrais t’embrasser, sans que les gens me méprisent. Je te conduirais, je t’introduirais dans la maison de ma mère, tu m’enseignerais ! Je te ferais boire un vin parfumé, ma liqueur de grenades. »viii

Ce passage piquant a été étrangement interprété par S. François de Sales :

« Et voilà les goûts qui arriveront, voilà les extases, voilà les sommeils des puissances ; de façon que l’épouse sacrée demande des oreillers pour dormir. »ix

 

i « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10.

iiRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiiPhilon d’Alexandrie. De Cherubim

ivPhilon ne cite pas la source précise chez Isaïe, comme à son habitude. Mais j’ai trouvé dans Isaïe des versets qui peuvent, peut-être, justifier l’analogie, et qui en tout cas l’enrichissent de nouvelles nuances: « Une voix qui vient du sanctuaire, la voix de Yahvé (…) Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? (…) Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître ? Dit Yahvé. Si c’est moi qui fais naître, fermerais-je le sein ? Dit ton Dieu. » Is. 66, 6-9

v De Ebrietate, 30

vi Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

viiThérèse d’Avila (1515-1582). Le cantique spirituel.

viiiCt 8,1-2

ixFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706

 

i « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10.

iiRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiiPhilon d’Alexandrie. De Cherubim

ivPhilon ne cite pas la source précise chez Isaïe, comme à son habitude. Mais j’ai trouvé dans Isaïe des versets qui peuvent, peut-être, justifier l’analogie, et qui en tout cas l’enrichissent de nouvelles nuances: « Une voix qui vient du sanctuaire, la voix de Yahvé (…) Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? (…) Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître ? Dit Yahvé. Si c’est moi qui fais naître, fermerais-je le sein ? Dit ton Dieu. » Is. 66, 6-9

v De Ebrietate, 30

vi Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

viiThérèse d’Avila (1515-1582). Le cantique spirituel.

viiiCt 8,1-2

ixFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706

Les testicules de la Kabbale


Le mot « testicule », כליות (khiliot), apparaît dans la Kabbale dénudée, de Joannis Davidis Zunnerii. Ses équivalents latins sont renes et testiculis. Le mot renes, « reins », a en effet le sens de « testicules », dans certains contextes. Zunneri cite dans ce contexte le livre de Job: « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam ?». « Qui a mis la sagesse dans les reins (les testicules)? »ii

Chose curieuse, le mot כליות (khiliot) ne figure pas en réalité dans ce verset. On y trouve à sa place le mot טּחוֺת (tuhôt) qui a une signification assez proche, quoique différente : « Fond de l’être, ce qui est couvert, ce qui est caché, lombes, reins ».

Il y a de nombreuses occurrences de khiliot et de tuhôt dans la Bible, et dans presque tous les cas ces deux mots ont une signification proche.

Par exemple: « Mes khiliot seront transportés d’aise »iii, « Tu es près de leur bouche et loin de leurs khiliot »iv, « Sondant les khiliot et les cœurs »v.

Quant à tuhôt on le trouve par exemple dans : « Mais tu aimes la vérité au fond de l’être (tuhôt), dans le secret tu enseignes la sagesse. »vi

Revenons à Zunneri. Il explique le mot khiliot ainsi : «Sunt Nezah et Hod », (les khiliot sont Nezah et Hod).

Le sens de Nezah est : « jaillir, éclabousser », et celui de Hod : « ce qui est obscur »vii.

Les khiliot sont donc « quelque chose d’obscur », qui « jaillit et éclabousse ».

Zennuri continue: « Ubi indicatur quod הי i.e Binah et Chochmah influxum derivet in renes. »

« Où il est indiqué que הי , c’est-à-dire l’Intelligence (Binah) et la Sagesse (Hokhmah), font dériver leur influx dans les reins (les testicules). »

On a déjà vu que le Yod י était un symbole du masculin et que le Hé ה était un symbole du féminin.

Il y a là une allusion au fait que l’union intime de l’Intelligence et de la Sagesse se réalise dans les khiliot. Le sens de « testicules » prend alors toute sa saveur, sa sève.

Il est maintenant possible de comprendre Thérèse d’Avila, quand elle déclare ‘De mon Bien-Aimé j’ai bu‘ , « pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union ».

Ce qu’elle boit, c‘est l’intelligence et la sagesse, ainsi que leur union même.

i Joannis Davidis Zunneri. Kabbala Denudata. Liber Sohar restitutus, Francfort,1684

ii Job 38,36

iii Ps. 23,16

iv Jer 12,2

v Jer 11,20

vi Ps. 51,8

vii Dictionary English-Hebrew Gensenius-Robinson, New York 1877

La question du voile


 

Il y a de fortes raisons de mettre un voile, dans certaines circonstances. On lit par exemple: « Alors Moïse se voilà la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu. »i

Ou encore : « Quand Moïse eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage. »ii

Dans ces deux cas, le voile se justifie, pour des motifs fort différents.

Mais il y a des occasions où, clairement, il faut enlever le voile. Par exemple : « Lorsque Moïse entrait devant Yahvé pour parler avec lui, il ôtait le voile jusqu’à sa sortie. »iii

Comment expliquer que Moïse se voile parfois, et que parfois il se dévoile, quand il est en présence de Dieu ?

Moïse, me semble-t-il, fait une différence essentielle entre le fait de regarder et celui de prendre la parole.

Pour faire court, cette différence est la suivante : le regard tue, la parole fait vivre.

Il est certain qu’il y a un danger mortel à « voir » la face de Dieu. « L’homme ne peut me voir et vivre. »iv

Pour pallier ce risque, Moïse ne regarde que le « dos » de Dieu, ou bien la « nuée » dans laquelle Il se cache.

Au contraire, la parole est l’instrument même de la prophétie. Non seulement elle ne tue pas, mais elle fait vivre.

Dotée d’une majuscule, la Parole est Sagesse, Verbe, Logos. Elle est placée à la droite de Dieu. Elle nomme le Nom. Elle énonce la Loi.

A l’extrême, elle est « cri ».

On lit : « Yahvé passa devant lui et cria : ‘Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié !’ »v

Pourquoi Dieu crie-t-il trois fois son nom à Moïse ?

Pourquoi crie-t-il deux fois de suite son nom YHVH, et crie-t-il une troisième fois son nom EL, avec les deux attributs « miséricordieux » et « clément »?

Ces trois cris ne s’adressent pas à Moïse seulement.

Il doivent être entendus, longtemps après, par tous ceux qui n’étaient pas là, – toute l’humanité à venir.

Pour qu’ils soient entendus après Moïse, il fallait peut-être qu’ils soient criés, mais surtout qu’ils soient écrits.

C’est pourquoi Yahvé dit: « Mets par écrit ces paroles »vi.

Des paroles, des cris, de l’écrit.

Si Moïse avait mis un voile, il n’aurait pas « vu », et il aurait surtout assez mal « entendu », peut-on conjecturer.

Moïse n’avait pas la parole facile.vii Avec un voile sur le visage, il aurait été plus gêné encore pour parler de façon audible.

Le voile aurait été une barrière à l’échange. Il ne s’imposait donc pas, il était même fortement déconseillé.

D’autant que l’environnement de l’entrevue était fort bruyant. « Moïse parlait et Dieu lui répondait dans le tonnerre. »viii

Auparavant, Moïse avait mis un voile sur son visage par peur de mourir devant la Face, ou bien lorsqu’il avait voulu cacher aux Israélites son visage qui « rayonnait ».

Le voile était nécessaire dans ces circonstances, comme une défense (contre la mort) ou comme une pudeur (contre la jalousie du peuple).

Mais quand il s’est agi de parler, d’entendre, d’écrire, alors Moïse a enlevé le voile.

Il vaut sans doute mieux suivre son exemple, à l’école, puisqu’il s’agit de parler, d’entendre et d’écrire…

i Ex. 3,6

ii Ex. 34,33

iii Ex. 34, 34

iv Ex. 33,20

v Ex. 34,6

vi Ex. 34,27

vii Ex. 6,30

viii Ex.19,19

L’esprit de prophétie, le jugement des nations et la Jérusalem nouvelle


Il y a le mystère de la fuite des îles, de la disparition des montagnes et de la chute de grêlons de quatre-vingt livresi.

Il y a le mystère du nom inscrit sur le front de la femme, assise sur une bête écarlate : « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre. »

Il y a le mystère de la femme, de la Bête qui la porte, et des sept collines sur laquelle elle est assise.

Il y a le mystère de la Bête qui est le huitième roi et aussi l’un des sept.ii

Il y a le mystère de la ruine de Babylone en une heure seulementiii.

Il y a le mystère de l’esprit de prophétie.

Il y a le mystère du cavalier, dont le nom est « Fidèle » et « Vrai », dont un nom est inscrit sur lui, qu’il est seul à connaître, dont un nom est le Verbe de Dieu, et dont deux noms sont inscrits sur son manteau et sur sa cuisse : « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ».iv

Il y a le mystère de Satan jeté dans l’Abîme pour mille ans, puis relâché pour un peu de temps. Il y a le mystère de la première résurrection qui dure aussi mille années.

Il y a le mystère du jugement des nations, pendant lequel « on ouvrit des livres, puis un autre livre, celui de la vie ».

Il y a le mystère de la « seconde mort », lorsque la Mort et l’Hadès furent jetés dans l’étang de feu.v

Il y a la vision d’un ciel nouveau, d’une terre nouvelle, et d’une Jérusalem nouvelle, « car l’ancien monde s’en est allé ».

Cette nouvelle Jérusalem forme un cube d’or pur, transparent comme du cristal, qui a douze mille stades de côté (soit un cube de quatre mille kilomètres d’arête).viDes arbres de Vie y fructifient une fois par mois, leurs feuilles peuvent guérir les païens. L’homme assoiffé, homme de désir, y reçoit l’eau de la vievii.

Recommandation finale : « Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre, car le Temps est proche. »

i Ap. 16,20-21

ii Ap. 17, 5-11

iii Ap. 18, 17

iv Ap. 19, 10-16

v Ap. 20, 3-14

vi Ap. 21, 1-16

vii Ap. 22, 2-17

Le petit livre avalé et le rassemblement des rois du monde entier à Harmagedôn


 

Il y a le mystère de l’ange de l’Abîme, et qui a le nom hébreu d’Abaddôn, le « destructeur », et celui des quatre anges enchaînés sur l’Euphrate.

Il y a le mystère des deux cent millions de chevaux à tête de lion, qui crachent feu, fumée et soufre, et dont les queues ont des têtes de serpenti.

Il y a le mystère de l’Ange puissant, au visage comme le soleil et aux jambes comme des colonnes de feu, et qui tient un petit livre ouvert. Il y a le secret des paroles des sept tonnerres, que l’on ne doit pas écrire, et celui du jour où sera consommé le mystère de Dieu.

Il y a le mystère du petit livre avalé, qui a la douceur du miel mais qui remplit les entrailles d’amertumeii.

Il y a le mystère de la baguette de roseau qui sert à mesurer le temple de Dieu ainsi que ses adorateursiii.

Il y a le signe de la Femme, qui a la lune sous ses pieds, douze étoiles autour de la tête, qui est enceinte et qui crie en accouchant.

Il y a le signe du dragon énorme et rouge feu, à sept têtes et dix cornes, dont la queue balaie les étoiles, et qui veut dévorer l’enfant de la Femme.

Il y a le mystère du séjour de la Femme au désert, pendant « un temps et des temps et la moitié d’un temps »iv.

Il y a le mystère de la Bête, qui blasphème contre Dieu, vainc les saints, et a pouvoir sur tous les habitants de la terre.

Il y a le prodige de la deuxième Bête, venue pour animer l’image de la première Bête, et qui met à mort tous ceux qui n’adorent pas cette image. Elle marque tous les hommes au front du chiffre 666v.

Il y a l’apparition des cent quarante quatre mille personnes qui sont les seules capables d’apprendre le « cantique nouveau », et qui portent sur le front le nom de l’Agneau et celui du Pèrevi.

Il y a l’apparition d’un Fils d’homme et d’un Ange, chacun tenant une faucille aiguisée, et ils font couler le sang sur la terre, jusqu’au niveau du mors des chevauxvii.

Il y a le signe des sept Anges portant sept fléaux, auxquels l’un des quatre Vivants remet sept coupes d’or remplies de la colère du Dieuviii.

Il y a le mystère du rassemblement des rois du monde entier au lieu-dit Harmagedônix.

i Ap. 9, 2-19

ii Ap. 10, 1-10

iii Ap. 11,1

iv Ap. 12, 1-14

v Ap. 13,8-18

vi Ap. 14,1-3

vii Ap. 14,20

viii Ap. 15, 7

ix Ap. 16,16

Quatre vivants, constellés d’yeux par devant et par derrière, tout autour et en dedans


 

L’Apocalypse de Jean regorge d’énigmes. Une aubaine pour le poète, une mine pour le chercheur.

Il y a le mystère de la main droite du Vivant qui tient sept étoiles, et celui des sept candélabres d’or au milieu desquels il marchei. Il y a le mystère de l’arbre de vieii, de la seconde mortiii, de la manne cachée et du caillou blanc portant un nom nouveauiv, le mystère de l’Étoile du matinv, et de la venue du voleurvi.

Il y a les trois mystères du nom de Dieu, du nom de la nouvelle Jérusalem et du « nouveau nom » du Messievii. Il y a celui de l’attente du coup sur la porteviii.

Il y a la vision du trône dans le ciel, et de « quelqu’un » qui y siègeix.

Au milieu de ce trône et autour de lui, il y a le mystère des quatre Vivants. L’un est comme un lion, un autre comme un jeune taureau, un autre a comme un visage d’homme et le dernier est comme un aigle en plein volx. Il y a le mystère de leurs yeux dont ils sont « constellés par-devant et par-derrière » et aussi « tout autour et en dedans »xi.

Il y a le mystère du livre roulé, scellé de sept sceauxxii, que seul le Lion de la tribu de Juda pourra ouvrir. Il y a le mystère de l’Agneau égorgé, portant sept cornes et sept yeuxxiii. Il y a le mystère des hommes de toute race, langue, peuple et nation, qui sont transformés en Royauté de Prêtres régnant sur le terrexiv.

Il y a les mystères du cheval blanc et de l’arc, du cheval rouge feu et de l’épée, du cheval noir et de la balance, du cheval vert et de l’Hadèsxv.

Il y a le mystère de ceux qui furent égorgés et qui doivent patienter encore un peu, en attendant ceux qui doivent être mis à mort comme euxxvi.

Il y a le mystère du soleil noir, de la lune de sang et des étoiles comme des figues avortéesxvii, et celui du ciel qui disparaît comme un livre que l’on roulexviii, au grand Jour de la colère.

Il y a le mystère de la foule immense de gens vêtus d’une robe « blanchie dans le sang de l’Agneau »xix.

Il y a le mystère du septième sceau, et le mystère du silence d’une demi-heure dans le cielxx.

Il y a le mystère de la pelle d’or emplie de feu. Il y a le mystère des arbres et des herbes consumés, de la mer changée en sang, des fleuves changés en absinthe, du jour et de la nuit qui perdent leur clartéxxi.

Il y a le mystère du puits de l’Abîme dont monte une fumée. Il y a le mystère des sauterelles qui ont des queues de scorpions, des couronnes d’or, des faces humaines, des chevelures de femme et des dents de lionxxii.

i Ap. 1,20

ii Ap. 2,7

iii Ap. 2,11

iv Ap. 2,17

v Ap. 2,28

vi Ap. 3,3

vii Ap. 3,12

viii Ap. 3,20

ixAp. 4,2

x Ap. 4,6-7

xi Ap. 4, 6-8

xii Ap. 5,1

xiii Ap. 5,6

xiv Ap. 5,10

xv Ap. 6,1-7

xvi Ap. 6,11

xvii Ap. 6,12-13

xviii Ap. 6,14

xix Ap. 7,9-14

xx Ap. 8,1

xxi Ap. 8,5-12

xxii Ap. 9,2-8

La vérité est barbue, et la lumière aveugle.


L’un des meilleurs spécialistes français de la Kabbale s’appelle Secret. Les noms propres portent parfois en eux des destins ramassés. François Secret a écrit Le Zohar chez les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (1958), livre dans lequel apparaissent des noms aussi romantiques que Bartholomeus Valverdius, Knorr de Rosenroth, Blaise de Vigenère, Alfonso de Zamora, Guy Le Fèvre de la Boderie, ou encore Gilles de Viterbe, l’incontournable Guillaume Postel, et bien sûr Johannis Reuchlin et Pic de la Mirandole. Ces noms paraissent comme des étoiles filantes dans la nuit. On aimerait suivre leurs trajectoires, gravées dans l’encre des longs soirs.

Mais Secret, si savant, ne révèle aucun secret, on peut le regretter.

Il incite à continuer de chercher, aux sources, ou chez les apparemment initiés.

L’un des livres les plus connus de la Kabbale s’intitule, sans fausse modestie, Siphra di Tsenniutha (le Livre du Mystère). Il commence ainsi :

« Le Livre du Mystère est le Livre qui décrit l’équilibre de la balance. Car avant qu’il y ait équilibre, la Face ne regardait pas la Face. »

Style compact. D’emblée, on entre dans le sujet. Balance. Face. Regard.

Quoi de plus élevé que la Face? Quoi de plus profond que son Regard?

Le verset 9 du Siphra di Tsenniutha suggère l’existence d’une échelle des profondeurs (l’inconnu, l’occulte, l’occulte dans l’occulte): « La tête qui n’est pas connue (…) est l’occulte dans l’occulte ».

Le verset 12 précise des détails épars, importants: « Ses cheveux sont comme de la laine pure flottant dans l’équilibre balancé ». Le chapitre 2 du Livre du Mystère évoque une « barbe de vérité ». La « tête qui n’est pas connue » arbore, nous l’apprenons ainsi, « cheveux » et « barbe ».

Selon un commentaire, la « barbe de vérité » est « l’ornement de tout ». À partir des oreilles, où elle commence, « elle forme autour du visage un vêtement ».

La vérité vêt le visage.

Il y a ce passage de l’Apocalypse : « Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente. »i

Ces images matérialistes, barbe, cheveux, laine, flamme, sont communes à l’Apocalypse chrétienne et à la Kabbale juive. Elles ont été jugées pertinentes par nos Anciens pour la représentation de la « Face » de Dieu. Pourquoi ?

Les millénaires ont tranché. Une image concrète, même irréelle ou trompeuse, vaut mieux qu’une abstraction vide. Comme trope, elle suggère des pistes, encourage la critique, stimule la recherche.

La Kabbale projette l’idée subreptice que toute la symbolique dont elle est truffée n’est pas seulement symbolique. Le symbole, dans ce contexte, est la chose même. Chaque mot, chaque lettre du Texte, est une sorte d’incarnation, littéralement littérale. Les métaphores et les images portent aussi la charge de l’incarnation.

C’est l’un des paradoxes les plus constants de la science inconstante de l’interprétation. Le plus concret est le meilleur symbole de l’abstrait.

L’alchimie verbale de la Kabbale transmute les mots, les métamorphose en une surface aiguë, à l’aura buissonneuse, brûlante, les pulvérise et les disperse dans toutes les directions, scintillant d’opalescences.

Ajoutons ceci. La Loi est censée être transparente, puisqu’elle est faite pour être comprise et accomplie. Mais elle est pleine d’ombres, d’obscurités. Comment expliquer ce paradoxe ?

La Kabbale explique la Loi dans ses parties éclairées. Mais ce qui reste obscur, c’est la totalité de son sens, noyé d’ombre, sa finalité ultime, incompréhensible, inscrutable. L’obscurité de la Loi est systémique. La Kabbale, verbeuse, confuse, apporte moins de réponses qu’elle ne forge d’infinies questions. Elle montre que la Loi est irréductible, insoumise à la raison, au regard, à l’entendement.

La totalité de la Loi, son sens, sa fin, ne peuvent pas être saisis par des esprits partiaux, étroits. A travers les siècles, paraissent toujours à nouveau l’ombre, le caché, l’occulte.

« Ô vous qui avez l’entendement sain,

voyez la doctrine qui se cache,

sous le voile des vers étranges. »ii

Le chant IX de l’Enfer décrit le 6ème cercle, où sont confinés les hérésiarques et les disciples des sectes, qui n’ont pas su comprendre ni voir le déploiement du Tout.

Le chercheur marche dans la nuit. Surpris par un éclair, le regard découvre l’ampleur du paysage, une infinité de détails obscurs. Tout aussitôt, ce spectacle grandiose et précis disparaît dans l’ombre. L’éclair qui révèle prive l’œil aveuglé de sa force.

« Ainsi la lumière vive m’enveloppa,

me laissant entouré d’un tel voile de son éclat,

que plus rien ne m’apparaissait. »iii

i Ap. 1,14

ii Dante, Enfer, IX, 61-63

iii Dante, Paradis, XXX

« Israël, vous êtes joyeux, mais mes serviteurs ont de la peine. »


Tout concourt à tromper, berner, induire en erreur, le chercheur qui s’aventure sur les terrains glissants du mystère, – sans guide, compas ni cap. Les chausse-trapes se multiplient sous les pas, dans les mots. Mille occasions de s’égarer se présentent. La matière est trop riche, trop vaste, trop flexible, trop subtile. Elle est couverte de trop nombreux voiles, protégée d’épaisses murailles, enfouie au tréfonds de cénotaphes oubliés, volatilisée dans un azur limpide, perdue dans le murmure inaudible du zéphyr.

Il faut un œil singulièrement perçant, une oreille fine, un tact doux, pour seulement effleurer l’ombre fugace d’un indice.

Le chercheur de mystère fait penser à ce personnage du g Veda: « Sot, sans connaissance, j’interroge avec la pensée quelles sont les traces cachées des dieux. »i

Le chercheur contemple par la pensée les séraphins d’Isaïe, avec leurs trois paires d’ailes, dont deux pour se voiler la face et les pieds, et la troisième pour voler, et il ne peut se contenter de ce qu’il voit, puisqu’elles lui cachent ce qu’il ne saurait voir.

Il tente de comprendre le sens de mots grecs qui ne sont que des enveloppes extérieures, sans contenu: mystère (μυστήριον), symbole (σύμϐολον), énigme (αἲνιγμα), signe (σημεῖον), ombre (σκία), forme (τύπος) ou ressemblance (εἰκών).

Origène a montré avec le plus de clarté possible, sans se décourager, comment le mystère se dérobe sans cesse, et comment, sans discontinuer, il se laisse entr’apercevoir. Il affirmait avec un sentiment d’évidence : « Nous sentons que tout est rempli de mystères. »ii et aussi : « Tout ce qui arrive, arrive en mystères. »iii

En matière de mystères, une ironie supérieure hante certains textes de la Kabbale, comme celui-ci : « Vous, Israël, êtes joyeux, mais mes serviteurs ont de la peine. Car c’est un mystère venu des mystères qui quitte mon trésor. Toutes vos écoles prospèrent comme des veaux engraissés (Jérémie 46,21), non par la peine, non par le labeur, mais par le nom de ce sceau et par la mention de la couronne terrifiante. »iv

Le chercheur picore des grains de savoir chus il y a des millénaires: « Ce qui est manifesté et qui est secret, ce qui se meut ici dans le cœur secret de notre être est la puissante fondation en quoi est établi tout ce qui se meut et respire et voit. »v

Il médite les détails de l’expérience d’Ézéchiel, il s’interroge sur les différence entre l’éclat, le feu, la lueur : « Et je vis comme l’éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de lui, tout autour, depuis ce qui paraissait être ses reins, et au-dessous je vis quelque chose comme du feu, et une lueur tout autour. »vi

Le chercheur mesure l’inanité de l’entreprise, le caractère dérisoire de ses forces. Il est conscient que l’idée du mystère pourrait n’être qu’une illusion, une chimère, un prétexte à collectionner en pure perte des symboles épars, une propension à déchirer des voiles diaphanes, à plonger dans un abîme verbal, à désirer voir, au lieu de vivre, à surestimer les signes.

Origène avait prévenu : le vrai savoir c’est l’amour. Dans sa douce folie, le chercheur cherche le vrai amour dans le vrai mystère.

i Ŗg Veda I,164,1

ii Origène, Lev. Hom. 3,8

iii Origène, Gen. Hom. 9,1.

iv Cf. Section Sar Ha-Torah (« Prince de la Torah ») tiré du Hekhalot Rabbati (« Grands Palais »)

v Mundaka 2,2,1

vi Ez 1, 4-28

YHVH a dit à Adonaï: « Siège à ma droite »


 

L’homme ne parle pas. C’est sa parole qui « parle ». L’homme n’en est pas le maître, il en est seulement l’instrument.

« Par qui est proférée la parole que l’on dit ? L’œil et l’oreille, quel Dieu les attelle ? Car il est l’oreille de l’oreille, le mental du mental, la parole de la parole et aussi le souffle du souffle, l’œil de l’œil. » – (Kena-Upanişad, 1, 1-2)

Lors du sacrifice védique, ce n’est pas le prêtre qui parle, malgré l’apparence, c’est le Dieu.

Le Dieu est l’esprit dans l’esprit, le souffle dans le souffle.

Dieu seul est vraiment « parole parlante ». Brahman seul habite les mots. Seul il demeure dans tous les cris, les chants, les psalmodies, tout au long du sacrifice.

L’idée du Dieu « Parole » n’est pas propre aux Védas. On la trouve dans d’autres traditions.

La Bible, apparue bien après les Védas, présente aussi un Dieu qui crée et fait exister par sa seule Parole.

Les Védas et la Bible ont une vision commune. Dieu est Parole, et de cette Parole émane une Parole créatrice. De cette Parole créatrice naît (entre autres) l’Homme, – créature parlante.

La tradition hébraïque proclame l’unicité absolue de Dieu. Mais elle reconnaît aussi une cause seconde : une Parole qui se détache de Dieu, qui vient de sa Bouche, et qui agit dans le monde par sa puissance propre.

En appui, le prophète Moïse et le psalmiste David i.

Moïse parle explicitement d’un Seigneur qui se dédouble, – ou de deux « Seigneurs » qui sont tous deux « YHVH », le premier envoyant le second châtier les hommes : « L’Éternel fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu; d’auprès de l’Éternel, du haut des cieux. » (Gen. 19,24)

Le texte hébreu est le suivant :

כד וַיהוָה, הִמְטִיר עַלסְדֹם וְעַלעֲמֹרָהגָּפְרִית וָאֵשׁמֵאֵת יְהוָה, מִןהַשָּׁמָיִם

On note la répétition du tétragramme YHVH comme agent initial de l’action ( וַיהוָה ), et comme partenaire actif (מֵאֵת יְהוָה ). On remarque aussi l’usage de l’expression מֵאֵת יְהוָה, « d’auprès de YHVH » qui indique une sorte de détachement, de mise en mouvement.

Littéralement : YHVH fait pleuvoir le feu et le souffre, et YHVH vient lui-même « d’auprès » de YHVH, qui est au « plus haut des cieux ».

On retrouve ce dédoublement divin ailleurs. Le roi David psalmodie :

« Le Seigneur (YHVH) a dit à mon Seigneur (Adonaï): Siège à ma droite » Ps. 110 (109) – 1

Comment comprendre que le Seigneur (Adonaï) siège à la droite du Seigneur (YHVH)?

YHVH n’est-il pas aussi Adonaï ? Que représente la figure du Seigneur (Adonaï) « assis à la droite » du Seigneur (YHVH) ? Quel est ce Seigneur (Adonaï), qui par ailleurs abat les rois, fait justice des nations, et qui est « prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisedech » ?

David dit encore:

« Par la parole de YHVH les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée. » Ps 33(32)-6

Que veut dire David en évoquant la bouche de Dieu, son souffle et sa parole ? Bouche, Parole et Souffle sont-ils « unis » dans l’unicité divine, ou bien sont-ils « distincts » ? Ou sont-ils à la fois unis et distincts ?

Quelle action spécifique Parole et Souffle ont-ils respectivement sur le monde, quels sens singulier ont-ils pour l’homme ?

David offre une première réponse. Il présente la Parole comme un « envoyé », guérissant ceux qui ont besoin de YHVH :

« Il a envoyé sa Parole, et il les a guéris. » Ps 106(107)-20.

La Parole guérit. Mais que fait le Souffle ?

C’est indubitable. La Parole divine, telle que présentée dans les Védas, possède une étonnante analogie structurelle avec la Parole divine dans la Bible.

Deux grandes traditions spirituelles, différentes à beaucoup d’autres égards, fort éloignées géographiquement et dans le temps, se rejoignent pour affirmer que Dieu parle, que sa Parole est divine, et qu’elle guérit et sauve les hommes.

 

iJe me suis appuyé sur Eusèbe de Césarée pour le choix des citations.

Il faut conjoindre le judaïsme et l’islam pour sauver le monde


En se proclamant « Messie » en 1648, Sabbataï Tsevi créait un mouvement à la fois révolutionnaire et apocalyptique. Il obtint un succès certain, et sa vocation messianique fut reconnue comme telle par les Juifs d’Alep et de Smyrne, sa ville natale, ainsi que par de nombreuses communautés juives en Europe orientale, en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

Mais, après un début aussi fracassant que prometteur, pourquoi Tsevi a-t-il ensuite apostasié le judaïsme pour se convertir à l’islam en 1666 ?

Gershom Scholem rapporte dans l’étude qu’il lui consacre que Tsevi cherchait en réalité, dans l’apostasie, le « mystère de la Divinité ».

En tout état de cause, on ne peut pas ne pas admirer son courage et son esprit de transgression. Tsevi se convertit spectaculairement à l’islam, alors qu’il était vu comme Messie par une importante partie des communautés juives de la Diaspora. Pourquoi ? Cela s’explique par une idée profonde, difficile, mais non sans portée, – aujourd’hui encore.

Tsevi pensait que son apostasie, en tant que Messie, ferait progresser la tiqoun (la « réparation » ou la « reconstruction »), œuvrant par là-même à la restauration du monde.

Pari insensé, pétri de bonnes intentions.

La tiqoun exigeait des gestes larges, radicaux, révolutionnaires.

Moïse avait apporté une Loi de Vérité (Tora Emet) et le Coran une Loi de bonté (Tora Hessed), disait-il. Il fallait réconcilier ces deux lois, pour sauver le monde, ainsi que le dit le Psalmiste: « La bonté et la vérité se rencontrent » (Ps. 85, 11).

Il ne fallait pas opposer les lois, les traditions, mais les unir, les conjoindre. A preuve, des kabbalistes avançaient que le « mystère divin » s’incarne symboliquement dans la sixième Sefira, Tiferet, qui correspond à la troisième lettre (ו Vav) du Tétragramme, laquelle marque la conjonction, dans la grammaire hébraïque (ו signifie « et »).

Tsevi, fort versé dans la Kabbale, ne s’en satisfaisait pas, cependant. Il pensait que le mystère divin se situait bien au-dessus des Sefirot, au-delà même du principe premier, au-delà de l’idée de Cause première, au-delà de l’Ein-sof inaccessible, et finalement bien au-delà de l’idée même de mystère.

L’ultime demeure dans la plus sainte simplicité.

C’est pourquoi, après avoir longtemps été influencé par elle, Sabbataï Tsevi finit par rejeter la Kabbale de Louria. Il disait que « Isaac Louria avait construit un char admirable mais n’avait pas précisé qui le conduisait ».

Le char admirable était la métaphore alors admise pour désigner les Sefirot de Louria. Cette expression renvoyait aussi à la fameuse vision d’Ézéchieli.

La question de Tsevi reste, aujourd’hui encore, pertinente. Qui conduit le char des Sefirot ?

Pour faire bon poids, ajoutons deux questions.

Qui conduit le char d’Ézéchiel ?

Où vont donc ces chars?

 

iEzéchiel, I, 1-13

« 1 Et il arriva, la trentième année, au quatrième mois, le cinquième jour du mois, comme j’étais parmi les captifs, près du fleuve Kébar, que les cieux s’ouvrirent et que je vis des visions de Dieu.
2 Au cinquième jour du mois, c’était la cinquième année de la captivité du roi Jéhojachin,
3 la parole de l’Éternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, sacrificateur, au pays des Chaldéens, près du fleuve Kébar, et là, la main de l’Éternel fut sur lui.
4 Je vis, et voici, un vent de tempête venait du septentrion, une grosse nuée et une masse de feu : elle resplendissait à l’entour, et au milieu d’elle on voyait comme du métal qui est au milieu du feu.
5 Et au milieu, quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants ; et voici quel était leur aspect : ils avaient une ressemblance humaine.
6 Chacun avait quatre faces et chacun quatre ailes.
7 Leurs pieds étaient droits, et la plante avait la forme du pied d’un veau, et ils étincelaient comme de l’airain poli.
8 Et ils avaient des mains d’homme sous leurs ailes, des quatre côtés, et tous quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
9 Leurs ailes étaient jointes l’une à l’autre, et en marchant ils ne se tournaient point ; chacun allait devant soi.
10 Et leur face ressemblait à une face d’homme ; et tous quatre avaient une face de lion à droite, et tous quatre une face de taureau à gauche, et tous quatre une face d’aigle.
11 Et leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; chacun avait deux ailes qui joignaient celles de l’autre et deux ailes qui couvraient son corps.
12 Et chacun allait devant soi ; là où l’Esprit les faisait aller, ils y allaient ; ils ne se tournaient pas en allant.
13 Et l’aspect de ces êtres vivants ressemblait à des charbons ardents ; ils paraissaient embrasés comme des torches ; le feu circulait entre ces êtres ; ce feu resplendissait, et il en sortait des éclairs. »