
Le célèbre fragment 123 d’Héraclite, φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ, phusis kruptesthaï phileï, est habituellement traduit: « La nature aime à se cacher ». On donne à φύσις, phusis le sens de « nature » et à kruptesthaï celui de « se cacher ». Le mot phusis vient du verbe phuô, « pousser, faire croître; naître, croître ». Les dictionnaires ne donnent pas d’autres sens. Mais Heidegger estime qu’il faut lui donner une « interprétation plus originaire » dans laquelle « le ‘croître’ se révèle comme un s’épanouir »i. Pour la justifier, il rapproche la racine φυ- de la racine φα-. Cette dernière est associée au verbe phaïnô « faire briller, faire paraître; révéler » et, au moyen-passif, à phaïnesthaï « apparaître ». D’où l’idée heideggerienne de relier étymologiquement la croissance de la nature et l’apparition dans la lumière. « La φύσις serait ainsi ce qui entre dans la lumière en s’épanouissant, φύειν, briller, luire, paraître, et par suite apparaître »ii. A mon avis, c’est là un peu forcer l’analogie: le radical φυ-, lequel vient de la racine indo-européenne *bhū, « pousser, croître, se développer », alors que le radical φα- de phaïnô vient d’une autre racine indo-européenne *bhe, « éclairer, briller » mais aussi « expliquer, parler »iii. On voit qu’il s’agit de champs sémantiques différents. Il me semble que l’essence du *bhū se trouve dans la « nature », alors que l’essence du *bhe se trouve en dehors de la nature, en surplomb, profitant d’ailleurs de cette position extérieure pour « mettre en lumière » la nature de la « nature », pour l' »expliquer » ou pour en « parler ». De toute façon, ce n’est pas parce que ces deux racines partagent la même syllabe initiale bh qu’il faut agglutiner et confondre leur sens profond, originaire. De même, ce n’est pas parce que φυ- et φα- partage le même φ initial que cela justifie leur rapprochement. Ou alors, il serait loisible de les mettre aussi en rapport avec la racine φιλ- qui possède aussi un φ initial, et tout serait dans tout: « naître », « apparaître », briller », « parler » et « aimer » seraient à mettre sur le même plan étymologique, ce qui n’a pas beaucoup de sens.
Revenons au fragment. Le verbe kruptô signifie « voiler, envelopper », mais aussi, par dérivation, « ensevelir », « enfouir ». Si l’on se prend à rêver aux possibles implications des symétries et des antisymétries en lesquelles Héraclite souvent se complaît, il serait envisageable d’interpréter l’opposition entre l’idée de naissance et de croissance attachée au mot phusis et l’idée de cachette ou voilement évoquée par kruptesthai, comme impliquant (de façon subreptice et voilée) une opposition abstraite, formelle, entre les idées d’apparition et de disparition. Si l’on suit cette piste, le sens du fragment pourrait se comprendre ainsi: « ce qui fait apparaître aime aussi à faire disparaître ».
La question qui germe aussitôt dans l’esprit, et qui croît en lui, sans pouvoir encore briller d’une claire lumière est la suivante: qui est ce « ce » qui « fait apparaître », qui « fait disparaître », et qui « aime » aussi (à faire apparaître ou disparaître)? Qui est ce « ce » restant caché, et qui n’apparaît pas sinon comme le sujet de toute apparition et de toute disparition.
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iMartin Heidegger. Introduction à la métaphysique. Trad. G. Kahn, 1967, p. 81
iiIbid.
iiiCf. Pierre Chantraine. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. 1968, p. 1172
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