
Le mot « philistin » est antique, et son usage dans la langue française avéré. Il faut d’emblée souligner que ce mot a été à l’origine du mot « palestinien », de même que « philistine » a donné « Palestine ». Comme l’écrit l’historien Adolphe Lods, « La confédération philistine […] devait donner son nom à la Palestine et devait jouer un rôle si considérable dans l’histoire d’Israël i« . Des historiens juifs affirment que l' »on peut dater du règne de David la fin effective de l’empire philistin ii« . Dans le contexte actuel, ces références rendent donc d’autant plus nécessaire un examen des acceptions de ce mot, en particulier des plus péjoratives d’entre elles, les plus « anti-philistines », en quelque sorte, dont on notera qu’elles appartiennent depuis des lustres à la mémoire de la langue. Mais d’abord un peu d’histoire. Ce mot désigne un « peuple, sans doute originaire de Crète, venu s’établir sur le littoral cananéen lors des grandes migrations des Peuples de la mer, et qui fut aux 12e et 11e siècles avant l’ère chrétienne l’ennemi par excellence d’Israël avant d’en devenir tributaire sous le règne de David.iii » Voici quelques références littéraires, datant des deux derniers siècles, qui le replacent dans le contexte biblique: « Les Philistins étaient les seuls incirconcis que connurent les anciens Israélitesiv« . Le philosophe Pierre Leroux fait allusion à une bataille contre les Philistins, pendant laquelle Dieu serait intervenu en faveur des Hébreux, ainsi que le rapporte le Livre de Josué v: « Quand (…) [les Hébreux] avaient combattu les Philistins, Dieu n’avait-il pas arrêté le soleil vi? » Maurice Barrès, faisant référence au Livre des Juges vii , propose une interprétation romanesque de la trahison dont fut victime Samson, et dont la Philistine Dalila fut la maîtresse d’œuvre : « Le roi des rois demeura trois jours gisant au fond de sa tente. D’heure en heure, il recevait un courrier avec les vœux de sa royale maîtresse. Il songeait: − C’est dans cet état que Dalila livra Samson aux Philistinsviii« . Se basant sur le Livre de Samuelix, Gide écrit: « Dans trois jours les Philistins te livreront bataille et l’élite d’Israël succomberax« . Le mot Philistin s’emploie aussi comme adjectif: « Samson épouse une Philistinexi« . Lamartine, pendant son « voyage en Orient », se ressouvient de Goliath, le « géant philistin » tué par David : « Nous trouvâmes, au revers de la montagne, une petite source et l’ombre de quelques oliviers: nous y fîmes halte. Le site était sublime: nous dominions la noire et profonde vallée de Térébinthe, où David, avec sa fronde, tua le géant philistinxii« .
Après ces rappels bibliques, il est temps d’en venir aux acceptions franchement péjoratives que le mot philistin a acquis dans la langue française. Il y a pris le sens de « celui qui, inculte ou borné, est fermé aux choses de l’art, de la littérature, de l’esprit ». Voici quelques citations caractéristiques:
Les Goncourt emploie le mot pour exécuter d’un mot assassin les amateurs non-parisiens d’opéra: « Il est deux heures, et je pense qu’on joue Henriette Maréchal à Berlin, et je songe à la tête que font les philistins de l’endroit aux parisianismes du bal de l’Opéra »xiii.
Le poète associe le mot philistin aux « rentiers », aux « faiseurs de lard » et autres « épiciers »:
« Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
rentiers, faiseurs de lard, philistins, épiciersxiv? »
L’historien de l’art, Élie Faure, rappelle que Monet et Cézanne furent successivement condamnés par les « philistins » de leur époque: « On l’englobait dans la même réprobation, bien qu’il fût déjà en avance, et que le philistin de 1875, qui condamnait Claude Monet au nom de Delacroix ou de Courbet, ne pût prévoir que le philistin de 1900 condamnerait Paul Cézanne au nom de Claude Monet.xv » Et le poète Verlaine lui-même emploie l’adjectif pour condamner son époque tout entière: « [Ce travail], je ne le regretterai point, s’il a pu détruire à l’égard d’un poète, admirable à tant d’égards, quelques préjugés qui seraient incompréhensibles dans une autre époque que cette époque-ci, la philistine et la routinière par excellence.xvi«
Plus en arrière dans le temps, le mot Philister (« Philistin ») prit parmi les étudiants allemands en théologie, à la fin du 17e siècle, le sens de «bourgeois, petit bourgeois, ennemi des étudiants» et, au 18e siècle, celui de «personne à l’esprit borné». Pour le coup, les « philistins » étaient habillés pour l’hiver.
Pour conclure ce court panorama, il faut mentionner le mot dérivé « philistinisme », qui se rapporte aux « caractère, attitude, conceptions du philistin ». Par exemple: « Cette école ignore que l’hypothèse est le flambeau de la science, et que l’admiration est le commencement de la pénétration. Son niveau est celui de Wagner, le famulus de Faust; c’est le philistinisme scientifique, le contraire du génie« (Amiel, Journal, 1866, p.230). « Le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! » (Rolland, Âme ench., t.2, 1925, p.225). « La magnifique sincérité qui lui permet d’étaler son pur et parfait philistinisme avec autant d’ardeur qu’en met un snob à cacher le sien« (Thibaudet, Réflex. litt., 1936, p.98).
Il est terrible le sort de ce peuple qui se voit ainsi si mal traité, depuis tant de siècles, y compris dans les tournures les plus condescendantes, les plus péjoratives, et même carrément insultantes des langues française et allemande. Certes, on pourrait alléguer que les chrétiens ne sont guère mieux lotis, puisque le mot « chrétien » a, quant à lui, donné le mot « crétin », par l’intermédiaire du français provençal xvii. Puisque l’heure est aux repentances et aux réparations historiques, je pense qu’il faut reconsidérer le laxisme avec lequel aujourd’hui encore, on associe le mot philistin à des connotations aussi négatives. Ne rien faire serait avaliser de façon inadmissible une tradition linguistique structurellement anti-philistine, et par extension anti-Palestine. On ne peut reconnaître le droit de la langue française à arborer impunément un anti-stinisme aussi primaire. Non à l’anti-philistinisme! Non à l’anti-stinisme!
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iAdolphe Lods. Israël. Des origines au VIIIe siècle avant notre ère, 1949, p.61
iiA. et R. Neher. Histoire biblique du peuple d’Israël, 1962, p. 308
iiiToutes les définitions et citations proviennent de l’article « Philistin » du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).
ivA. Lods. Israël. Des origines au VIIIe siècle avant notre ère, 1949, p.226.
vJosué 10, 12-13
viP. Leroux. De l’Humanité, de son principe, et de son avenir. 1840, p.733
viiJuges, ch.13-16
viiiBarrès. Cahiers, t.14, 1922, p.58
ix1 Sam. 28,19
xGide. Saül, 1903, p.340
xiA. et R. Neher. Histoire biblique du peuple d’Israël, 1962, p.242
xiiLamartine. Voyage en Orient, t.1, 1835, p.40
xiiiGoncourt. Journal, 1889, p.1073
xivJean Richepin. La Chanson des gueux. 1876, p. 42
xvÉlie Faure. Histoire de l’art, 1921, p.210
xviVerlaine. Œuvres posthumes, t.2, Baudel., 1865, p.29
xviiLe CNRTL indique à l’article « crétin » que ce mot est « issu du latin christianus (chrétien*) avec traitement -ianu > in caractéristique du français-provençal. »
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