Un Dieu néant, indifférent ou très bas.

Dans un essai publié en 1973, Jacques Lacarrière s’en est pris violemment au christianisme, celui des premiers siècles, et celui de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »i

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit pour Lacarrière de faire l’éloge appuyé du gnosticisme, par contraste. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens », explique-t-il.

En prenant fait et cause pour les gnostiques, il se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et adopte avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »ii

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire aurait été idéal pour générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, qui est dès l’origine entièrement voué au mal.

Tous les signes sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, symboles du mal et du malheur dans la Bible juive, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde », et ils en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques, énumérées par Épiphane, sont fort diverses. Il y a les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Lacarrière est fasciné par les gnostiques, mais il avoue aussi avoir beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec leurs musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), leurs danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, selon Lacarrière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en clamant la nécessité d’un « nouveau gnosticisme ». Le gnostique d’aujourd’hui doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent de près d’un demi-siècle, mais elles sont certainement datées. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu de sa signification. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, dans l’ancienne Palmyre, sur les rives du Bosphore et sur celles du golfe de Syrte, et dans tant d’autres lieux, on a fait couler le sang.

Des fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à la racine occupent désormais la une des médias.

Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes résolus, méprisant la vie, celle des autres comme la leur ?

La radicalité des gnostiques jadis, la guerre qu’ils avaient entreprise contre les païens, les juifs et les chrétiens du début de notre ère, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du monde occidental, le monde des démocraties et de leurs alliés.

L’histoire est à l’affût, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne désormais autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Et Dieu dans tout ça?

«La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. » écrit Marguerite Yourcenar dans l’Œuvre au noir.

Le sang coule, dans l’indifférence de Dieu.

Mais quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu Unique? Le Dieu du djihad ? Le Dieu « universel », « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes?

Le cœur bat, la sève et le sang coulent. Dieu se tait. Pourquoi ?

Il se peut que cette indifférence vienne de ce qu’il n’existe pas.

Il se peut aussi que Dieu étant immuable, son indifférence en découle, comme le propose Yourcenar.

Il y a une troisième possibilité. Sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Il est possible qu’il parle très bas, qu’il murmure, comme un zéphyr peu sûr. Pour percevoir et entendre, il faut être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

Alors un Dieu néant, indifférent ou très bas ?

i Jacques Lacarrière, Les gnostiques. 1973

iiIbid.

Le rire du Christ sur la croix

Le rire du Christ sur la croix

Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient le Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde », disaient-ils.

Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C’était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c’était Simon. C’était un autre qui recevait la couronne d’épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. »i

Cette explication reprend la thèse de l’hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n’aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Le fait que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n’était pas absolument nouveau. Il y a ce verset des Psaumes de David : « Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, YHVH les tourne en dérision » (Ps. 2,4) : Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». Abraham a donné ce nom même à Isaac. Pour les chrétiens, Isaac est une préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l’intention de l’égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d’Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque l’histoire de la conception miraculeuse d’Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu’Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6).

Philon commente: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c’est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Le Christ cloué en croix rit, – sous les quolibets et la dérision de la soldatesque.

Sara affirme à la naissance d’Isaac, « Il rit », que c’est le Seigneur qui a engendré le rire en elle.

Le Christ mourant et riant, Sara concevant le « rire » par l’opération divine.

La proximité de l’humanité avec la divinité se laisse pressentir dans dans la nudité, la mort, la conception.

C’est là l’un des problèmes fondamentaux que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam. Comment concilier la transcendance divine avec la réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac dans le sein d’une vieille femme ?

Le simple fait de poser la question, en nous appuyant sur la lettre des Écritures, n’est-elle pas déjà une « caricature » ?

Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l’humiliationii, la dérision, n’est-il pas en soi susceptible d’être caricaturé de mille manières?

L’interdiction de la représentation du prophète Mohammed témoigne du même problème. Comment concilier l’humanité du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble sans rapport avec la simplicité de la réponse : l’interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons un peu de recul. Toute question critique, distanciée, et parfois même un peu ironique, n’est-elle pas une forme de caricature – pour ceux qui ne posent pas de question, et ne s’en posent pas, non plus?

En matière de religion, il est aisé de tomber dans la caricature.

i Bibl. Copte de Nag Hammadi, Trad. L. Painchaud.

ii Le mot « humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l’homme.

La cocotte-minute mondiale

La modernité, on l’a déjà noté dans ce blog, est profondément gnostique. Le monde est mauvais et injuste, pensent les philosophes modernes à l’unisson en la matière. Weil, Arendt, Voegelin, Jonas reprennent à leur façon l’antienne indémodable de la gnose, qui ponctue depuis longtemps les siècles et dont l’origine remonte jusqu’à Zoroastre, et même bien plus avant, aux luttes avestiques des Dieux selon les lois du combat éternel du Bien et du Mal.

Que les modernes soient en fait aussi peu « modernes » dans les fondements de leur pensée, ne semblent guère les gêner. Ils sont trop occupés à ouvrir avec des forces nouvelles ce chemin très ancien.

Pour Bruce Bégout, le nihilisme gnostique des modernes signifie « extinction de la vie, maladie de la puissance, lassitude et renoncement » mais aussi « refus morveux de la transcendance, des valeurs immémoriales de l’unum, verum, bonum. » i

Le nihilisme moderne se base sur « la conviction profonde que le néant est une force, non plus un état ».ii La force gnostique est employée au service d’une « dévalorisation sensible et symbolique du monde ». Il s’agit de mettre le monde à terre, et de s’en échapper par tous les moyens. « La rationalité moderne loin de mettre fin à l’attitude de méfiance vis-à-vis du monde sensible et terrestre, l’a accentuée en colonisant ce monde censé être mis pour la première fois en valeur par des processus qui lui sont étrangers : la rationalité technicienne, l’idée de profit, et d’accumulation infinie. Il n’est donc pas étonnant que le sentiment d’être étranger au monde s’accentue dans une culture de la mondialisation sans monde, dans la culture marchande et technique basée sur une flux perpétuel des récits, images et informations (…) Le gnosticisme acosmique et nihiliste n’est plus une doctrine ou un état d’esprit, c’est devenu une réalité objective. Il y a plus de gnosticisme dans un composant électronique que dans les manuscrits de Nag-Hammadi. »iii

C’est dire !

Si la modernité est gnostique, on peut en déduire qu’elle est aussi complètement déchristianisée, puisque, historiquement, le christianisme s’est bâti sur une lutte séculaire, jamais complètement gagnée, contre les idées gnostiques.

Mais il semble que la modernité ait décidé de donner la victoire aux gnostiques, et de renvoyer les idées chrétiennes aux rayons encombrés des bibliothèques.

Le christianisme a pu sentir les menaces du Mal, les théoriser même (comme un « manque », une absence du Bien) mais il n’a jamais pensé que le monde serait entièrement dominé par la présence du Mal. Il y a cette idée fondamentale, biblique, que le monde est d’abord beau et bon, comme en témoigne ce qu’on en dit dans la Genèse.

Qu’il y ait un certain nombre de problèmes de fonctionnement dans le monde tel qu’il est, personne ne songe à le nier. Mais la question-clé reste: est-ce que le Mal est au cœur même du monde, est-ce qu’il en est l’essence, le moteur intime, ou bien n’est-il que l’ombre de nos manques, la trace de nos cécités, la conséquence de notre endormissement ?

Si l’on opte pour cette seconde position, prenant ainsi le contre-pied des modernes, des gnostiques et des nihilistes, l’on peut se dire avec confiance que tout peut changer, à tout moment, ici et maintenant. Toujours, tout est encore à faire, le monde est pour longtemps dans l’enfance. Il reste à l’humanité des siècles de siècles, des millions d’années pour parfaire sa compréhension d’elle-même, pour jouer au mieux sa partition cosmique.

Au regard de la paléontologie, l’humanité, considérée comme un phylum, a encore des âges et des ères devant elle pour trouver son épanouissement. Ses errements actuels, ses difficultés politiques, économiques, sociales, apparemment insurmontables, quelle est la probabilité de leur durée de vie ? Des décennies, quelques siècles ? Plus encore?

Poussière d’âge, à l’échelle géologique, à l’échelle cosmique.

Raisonnons par millénaires, pour avoir la vue large. L’âge de pierre, l’âge de bronze, l’âge de l’écriture ont marqué le rythme initial, qui aujourd’hui s’accélère. Qui ne voit que l’âge futur de la planète Terre exigera des paradigmes encore inouïs ? Ni l’atome, ni l’énergie sombre, ni les trous noirs, ni la biologie génétique ne suffiront à occuper l’âme des peuples, les habitants compressés d’une terre rapetissée à l’échelle des nanosecondes.

Les futurs paradigmes n’auront rien à voir avec les théories et les –ismes, peut-on supputer.

Il faudra trouver autre chose, de l’ordre de l’évidence, du signe soudain, de la claire intuition, de la vision partagée, de la communauté des enthousiasmes, de l’union des énergies. Sacré défi.

Une métaphore me vient à l’esprit, celle des hyphes. Ces radicelles peuvent atteindre la taille de forêts entières. Silencieuses, épaisses de quelques microns, ces cheveux souterrains réconcilient les champignons et les arbres, en les faisant communier de la même sève.

La métaphore des hyphes peut s’appliquer aux idées et aux hommes. Les champignons sont apparemment petits, modestement sis au pied des arbres, mais ils sont par leurs hyphes l’internet de la forêt, le liant indispensable, communiquant information et nourriture, jusqu’à l’orgueilleuse canopée.

Quels seraient les hyphes de l’humanité ? Les idées. Non les idées mêmes, les idées prises une à une, qui sont parfois meurtrières, s’opposant frontalement alors les unes aux autres. Mais les idées d’idées, les idées du second degré (des « méta-idées ») capables de propulser les idées du premier degré au-dessus de la sphère agonistique. Les méta-idées ne sont pas des idées qui écrasent leurs concurrentes, mais qui les mettent en parallèle, les dialectisent, les enrichissent, les transcendent.

L’humanité est bien capable d’engendrer des méta-idées géniales, le jour venu, surtout quand la pression de la cocotte-minute planétaire deviendra intolérable.

iBruce Bégout. Les récidives de la gnose. Esprit Mars-Avril 2014

iiIbid.

iiiIbid.

Le sang des hommes coule et Dieu se tait. Pourquoi ?

Dans un essai écrit il y a environ quarante ans, Jacques Lacarrière s’en est pris violemment au christianisme des premiers siècles, et de notre temps. « Les Chrétiens, avec leur mythologie compensatrice et castratrice, ont totalement éludé les problèmes quotidiens de leur temps et perpétué jusqu’à notre époque l’acceptation de toutes les injustices sociales et la soumission aux pouvoirs établis. »i

Ce jugement sans nuances ne rend pas exactement compte de l’histoire du christianisme, mais l’intention est ailleurs. Il s’agit, par contraste, de faire l’éloge appuyé du gnosticisme. « Les gnostiques, eux, n’ont cessé de prôner l’insoumission à l’égard de tous les pouvoirs, chrétiens ou païens », explique Lacarrière.

En prenant fait et cause pour les gnostiques, il se pose lui-même comme un « gnostique réincarné, deux mille ans après », et adopte avec emphase leur thèse fondamentale : « Toutes les institutions, toutes les lois, religions, églises, pouvoirs ne sont que des plaisanteries, des pièges et la perpétuation d’une duperie millénaire. Résumons-nous : nous sommes des exploités à l’échelle cosmique, les prolétaires du bourreau-démiurge, des esclaves exilés dans un monde soumis viscéralement à la violence. »ii

Pour les gnostiques, le monde est une « prison », un « cloaque », un « bourbier », un « désert ». De même, le corps humain est un « tombeau », un « vampire ».

Le monde où nous vivons n’a pas été créé par le vrai Dieu. Il est l’œuvre du Démiurge, un dieu « simulateur ». Les gnostiques refusent ce monde mauvais, et ce faux Dieu — qu’ils nomment Jéhovah, et s’en mettent en marge, radicalement.

Où et quand naquit la gnose ? Selon Lacarrière, c’est à Alexandrie, au 2ème siècle. C’était un « creuset, foyer, mortier, haut fourneau, alambic où se mêlent, se distillent, s’infusent et se transfusent tous les ciels, tous les dieux, tous les songes (…) On y découvre toutes les races, tous les continents (l’Afrique, l’Asie, l’Europe), tous les siècles (ceux de l’antique Égypte qui y conserve ses sanctuaires, ceux d’Athènes et de Rome, ceux de Judée, de Palestine et de Babylonie). »

En théorie, un tel lieu de rencontre et de mémoire aurait été idéal pour générer une civilisation englobante et globalisante. Mais les gnostiques n’ont que faire de ces utopies. Ils nient la réalité même de ce bas monde, qui est dès l’origine entièrement voué au mal.

Tous les signes sont inversés. Le Serpent, Caïn, Seth, symboles du mal et du malheur dans la Bible juive, sont pour les gnostiques « les premiers Révoltés de l’histoire du monde », et ils en font « les fondateurs de leurs sectes et les auteurs de leurs livres secrets ».

Les sectes gnostiques, énumérées par Épiphane, sont fort diverses. Il y a les Nicolaïtes, les Phibionites, les Stratiotiques, les Euchites, les Lévitiques, les Borborites, les Coddiens, les Zachéens, les Barbélites, etc. Ces termes avaient une signification immédiatement comprise des populations parlant grec. Les Stratiotiques, cela signifiait « les Soldats », les Phibionites sont « les Humbles », les Euchites sont « les Priants », les Zachéens sont « les Initiés ».

Lacarrière est fasciné par les gnostiques, mais il avoue cependant avoir beaucoup de difficultés à percer leurs « secrets », à retrouver « leurs chemins voilés », à comprendre « leurs révélations hermétiques ».

Il y a notamment la question des cérémonies à caractère extatique, avec leurs musiques frénétiques, utilisant le mode phrygien (flûtes et tambourins), leurs danses orgiaques, la consommation de breuvages provoquant des phénomènes de transes et de possession collective, et « d’horribles bacchanales où hommes et femmes se mélangeaient », comme le rapporte Théodoret de Cyr.

Les gnostiques, explique Lacarière, avaient compris que le monde était « un monde d’injustices, de violences, de massacres, d’esclavages, de misères, de famines, d’horreurs ». Il fallait refuser ce monde, contrairement à ce que prône le christianisme. « Il faut toute l’impudente hypocrisie de la morale chrétienne pour faire croire aux masses spoliées, exploitées, affamées que leurs épreuves étaient enrichissantes et leur ouvraient les portes d’un autre monde. »

Lacarrière conclut en faisant appel à la nécessité, aujourd’hui, d’un « nouveau gnosticisme ». Le gnostique d’aujourd’hui doit être un « homme tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu’il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu’il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes. »

Ces phrases martiales et martelées datent du débute des années 1970. Aujourd’hui, le débat plusieurs fois millénaire entre le christianisme et le gnosticisme paraît avoir perdu un peu de sa signification profonde. L’actualité semble plus intéressée par le rapport entre religion et fondamentalisme, et par la question du terrorisme. Des fous fanatiques prêts à donner leur vie pour détruire un ordre du monde qu’ils jugent vicié jusqu’à sa racine occupent désormais la une des médias.

Au Bardo, où vit encore la mémoire de l’antique Carthage, dans l’ancienne Palmyre, sur les rives du Bosphore et sur celles du golfe de Syrte, et dans tant d’autres lieux, on a fait couler il y a peu le sang.

Les États démocratiques peuvent-ils se défendre contre des hommes ou des femmes absolument résolus, méprisant la vie, celle des autres comme la leur ?

La guerre entre la démocratie et le terrorisme peut empirer, s’embraser.

Ce que les gnostiques représentaient jadis d’absolument radical, la guerre qu’ils avaient entreprise contre les païens, les juifs et les chrétiens du début de notre ère, les djihadistes l’incarnent aujourd’hui vis-à-vis du « monde », le monde occidental, le monde des démocraties et de leurs alliés.

L’histoire est toujours à l’affût, et nul ne sait comment les choses vont tourner. Que l’extrême droite prenne désormais autant d’ampleur dans des pays qui la vomissaient, hier encore, est un signe peut-être annonciateur de catastrophes à venir.

Et si Dieu y était indifférent ?

Marguerite Yourcenar écrit dans l’Œuvre au noir : «La souffrance et conséquemment la joie et par là même le bien et ce que nous nommons le mal, la justice et ce qui est pour nous l’injustice et enfin, sous une forme ou une autre, l’entendement qui sert à distinguer ces contraires, n’existent que dans le seul monde du sang et peut-être de la sève… Tout le reste, je veux dire le règne minéral et celui des esprits s’il existe, est peut-être insentient et tranquille, par-delà nos joies et nos peines ou en deçà d’elles. Nos tribulations ne sont possiblement qu’une exception infime dans la fabrique universelle et ceci pourrait expliquer l’indifférence de cette substance immuable que dévotement nous appelons Dieu. »

Le sang coule, dans l’indifférence de Dieu.

Quel Dieu ? Le Dieu du Livre ? Le Dieu Unique? Le Dieu du djihad ? Le Dieu « universel », « catholique », ou le Dieu des « élus », qu’ils soient calvinistes, gnostiques ou fondamentalistes?

Le cœur bat, le sang coule. Dieu se tait. Pourquoi ?

Il se peut que cette indifférence vienne de ce qu’il n’existe pas.

Il se peut aussi que Dieu étant immuable, son indifférence en découle, comme le propose Yourcenar.

Il y a une troisième possibilité. Sa mutité n’est peut-être qu’apparente. Pour percevoir et entendre, il faudrait être poète ou voyant, initié ou mystagogue, shaman ou ishrâqiyun.

i Jacques Lacarrière, Les gnostiques

iiIbid.

Dieu, le rire et la caricature

 

Dans son livre Le rire du Christ (2006), Guy Stroumsa rappelle que les gnostiques des premiers siècles de notre ère se représentaient un Christ en train de « rire » sur la croix. De quoi riait-il? « De la bêtise du monde ».

Dans l’Évangile de Judas, texte apocryphe composé au 2ème siècle, Jésus rit aussi.

Un autre texte gnostique, trouvé en 1978 dans les manuscrits de Nag Hammadi, le 2ème Traité du Grand Seth, donne cette explication: « C’était un autre, celui qui portait la croix sur son épaule, c’était Simon. C’était un autre qui recevait la couronne d’épines. Quant à moi je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire, et je me moquai de leur ignorance. »i

Cette explication reprend la thèse de l’hérésie appelée docétisme. Selon cette thèse, Jésus n’aurait pas vraiment souffert sur la croix. Sa nature étant divine et spirituelle, son corps physique était détaché de lui, simple apparence, simple vêtement. Il serait resté « impassible » (impassibilis), cloué sur la croix.

Que Dieu puisse rire des hommes, des rois, des peuples et des nations n’était pas en soi une idée nouvelle. On trouve cette idée dans les Psaumes de David. « Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, YHVH les tourne en dérision ». (Ps. 2,4)

Yochev ba-chammayim yitzhaq.

Yitzhaq. « Il rit ». C’est aussi le nom donné à Isaac par Abraham. Or Isaac est pour les chrétiens une préfiguration du Christ. Isaac, emmené par son père Abraham qui avait l’intention de l’égorger, porte lui-même le bois nécessaire au sacrifice, tout comme le Christ porte le bois de sa croix.

Philon d’Alexandrie, philosophe juif et néo-platonicien né en 25 av. J.-C., évoque lui aussi l’histoire de la conception miraculeuse d’Isaac, pour en tirer, comme à son habitude, une leçon anagogique. Sa thèse est qu’Isaac serait né miraculeusement de Dieu lui-même et de Sara, alors une très vieille femme. Sara dit en effet: « Le Seigneur a fait pour moi le rire » (Gen. 21,6).

Philon commente ainsi: « Ouvrez les oreilles, ô mystes, et accueillez les très saintes initiations : le « rire » est la joie, et le mot « il a fait » équivaut à « il engendra » en sorte que ces paroles veulent dire ceci : le Seigneur engendra Isaac ; car c’est lui le Père de la nature parfaite, qui dans les âmes sème et engendre le bonheur. » Legum Allegoriae III, 219

Un Christ cloué en train de rire.

Une Sara qui affirme à la naissance d’Isaac que c’est le Seigneur qui l’a engendré.

Dans les deux cas, l’image du « rire ».

D’un côté, ce « rire » peut être un objet de méditation, et même de vénération pour les croyants. De l’autre, pour les incroyants, il est aisé de rire de ce rire, de le caricaturer.

Un Christ mourant et riant, une Sara concevant par l’opération divine, prêtent à rire du fait même de la proximité de leur humanité avec la divinité (dans la nudité, la mort, la conception). Allons jusqu’au bout de cette idée. Imaginons ce que Charlie pourrait tirer de tels épisodes.

Nous touchons là à l’un des problèmes fondamentaux que rencontrent des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam. Comment concilier la transcendance avec la réalité historique, matérielle, immanente ?

Si Dieu est absolument transcendant, comment peut-il engendrer Isaac d’une vieille femme ?

Le simple fait de poser la question de cette manière n’est-elle pas déjà la « caricaturer » ?

Le fait que Jésus soit un Dieu nu, mort en croix, dans l’humiliationii absolue, n’est-il pas en soi susceptible d’être caricaturé de mille manières?

L’interdiction de la représentation du prophète Mahomet (qu’il conviendrait d’appeler d’ailleurs d’appeler Mohammed, selon la vocalisation retenue par la tradition dans le Coran) témoigne du même problème. Comment concilier l’humanité du prophète et sa mission divine ? La difficulté de la question semble à la mesure de la simplification de la réponse : l’interdiction pure et simple de toute représentation.

Prenons un peu plus de recul. Toute question un peu critique, un peu distanciée, un peu ironique, n’est-elle pas déjà aussi, par cela même une forme de caricature ?

Depuis quelque temps, dans le contexte du « terrorisme », je constate qu’en matière de « religion », les caricatures de pensée ont proliféré.

Il est temps de revenir à la finesse.

i Bibl. Copte de Nag Hammadi, Trad. L. Painchaud.

ii Le mot « humiliation » vient de humilis, humble, qui vient de humus, la terre, racine qui a donné aussi homo, l’homme.