Ecce Nemo


« Taies célestes » ©Philippe Quéau (Art Κέω). 2026

La dernière phrase de l’Ecce Homo de Nietzsche : « M’a-t-on compris? ‒ Dionysos contre le Crucifiéi… » On dirait un titre de film, du genre King Kong contre Godzilla. Les points de suspension après « crucifié » ont leur importance, ils semblent annoncer une série à venir, en franchise.

En réalité, ni Dionysos, et ni Yehoshoua Ha-Mashiah, ni tous les autres héros de tous les temps, Puruṣa, Osiris, Héraklès, etc., ne se combattent les uns les autres. Ils constituent autant de ponts entre le profond passé et des futurs infiniment inaccomplis. Ils forment une alliance éternelle entre mythos et logos. Le Dieu, quel qu’Il soit, n’est certes pas cet Homo-là. Et s’il fallait lui donner un nom latin, je pense que Nemo lui conviendrait davantage qu’Homo. A condition qu’on ne le confonde pas avec cet autre Nemo, celui de l’Odyssée. Ce Dieu est littéralement « personne » ‒ c’est-à-dire ni cet un ni cet autre, ni Ulysse, ni Nietzsche, ni quiconque. Le sous-titre d’Ecce Homo: « Comment on devient ce que l’on est », est volontairement paradoxal, mais en réalité très banal.Je propose, dans un esprit assumé de polémique, de le remplacer par : Ecce Nemo. Comment on se perd en cherchant qui l’on ne sera jamais.

La philosophie consiste pour ma part à vivre, non dans les glaces et dans les brumes, mais dans la lumière du soleil, devant des horizons plus marins et libres que montagneux et fermés; elle consiste à rechercher tout ce qui dans l’existence montre et partage généreusement son éternelle essence. Je cherche aussi tout ce qui dans quelque question que ce soit se met volontiers, à son tour, en question.

N. croyait pouvoir exsuder « d’une infinie plénitude de lumière et de profondeur heureuse une goutte après l’autreii« . Je crois réellement, pour l’avoir vu, qu’on ne ramène rien, pas la moindre goutte, de l’infinie hauteur et des profondeurs, mais, et c’est bien plus, on revient avec en soi l’éclat entier de l’océan seul et son murmure immense et sourd.

N., dans le chapitre intitulé « Pourquoi je suis un destin » affirme : « Dire la vérité et bien décocher ses flèches, telle est la vertu perseiii. » La raison d’un tel jugement, si peu en ligne avec les haines actuelles de certains de nos contemporains contre les héritiers de la « Perse », quelle était-elle? ‒ La figure de Zarathoustraiv, bien sûr : l’homme qui a vu le premier dans la lutte du bien et du mal le véritable moteur du cours des choses, l’homme qui a suscité « cette funeste erreur qu’est la moralev« . N. attaque avec force le type d’homme qui passe pour le plus élevé: « les gens de bien, les bien-veillants, les bien-faisantsvi« . Il récuse en conséquence, et en bloc, « la morale de décadence* vii, ou, plus concrètement, la morale chrétienne.viii« 

Nietzsche, réellement un visionnaire? Il n’a vu que les taies de son siècle et celles du suivant. Lesquelles se sont allongées jusqu’à l’heure d’aujourd’hui. Il est temps de les circoncire. La « décadence » ne tombe pas du ciel sur la terre, c’est le ciel que la terre a laissé tomber.

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iNietzsche. Ecce homo. « Pourquoi je suis un destin », §9

iiIbid. « Avant-propos », §4

iiiIbid. « Pourquoi je suis un destin » § 3

ivLe sous-titre de Ainsi parlait Zarathoustra est « Un livre pour tout le monde et personne ». Dans Ecce Homo, Nietzsche explique que la conception fondamentale de l’œuvre [Ainsi parlait Zarathoustra ] est l‘idée de retour éternel, « la forme la plus haute d’acquiescement qui puisse être atteinte ».

vNietzsche. Ecce homo. « Pourquoi je suis un destin », §3

viIbid.,§ 4

viiEn français dans le texte de Nietzsche.

viiiIbid.,§ 4