L’Occident comprend-il l’Orient ?

L’Occident comprend-il l’Orient? La réponse courte est: non, pas encore.

Depuis plus de deux siècles, l’Occident a produit une phalange (réduite mais fort engagée) d’indianistes, de sanskritistes et de spécialistes du Véda. Leurs traductions, leurs commentaires, leurs recensions et leurs savantes thèses, sont généralement de bonne facture, et font montre d’une érudition de haut niveau. Les départements spécialisés des universités occidentales ont su promouvoir, bon an mal an, d’excellentes contributions à la connaissance de l’énorme masse de documents et de textes, védiques et post-védiques, appartenant à une tradition dont l’origine remonte il y a plus de quatre mille ans.

On est vite frappé cependant par l’éclatante diversité des points de vue exprimés par ces spécialistes sur le sens profond et la nature même du Véda. On est surpris par les différences remarquables des interprétations fournies, et au bout du compte, malgré une onctueuse harmonie de façade, par leur incompatibilité foncière, et leur irréconciliable cacophonie.

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Pour donner une rapide idée du spectre des opinions, je voudrais citer brièvement certains des meilleurs spécialistes de l’Inde védique.

Il faudrait bien sûr, si l’on voulait être complet, faire un travail de recension systématique de l’ensemble de la recherche en indologie depuis le début du 19ème siècle, pour en déterminer les biais structurels, les failles interprétatives, les cécités et les surdités culturelles…

Faute de temps, je me contenterai de seulement effleurer la question en évoquant quelques travaux significatifs de spécialistes bien connus : Émile Burnouf, Sylvain Lévi, Henri Hubert, Marcel Mauss, Louis Renou, Frits Staal, Charles Malamoud, Raimon Panikkar.

On y trouvera pêle-mêle les idées suivantes, – étonnamment éclectiques et contradictoires…

La Parole védique (Vāk) équivaut au Logos grec et au Verbe johannique.

-La « Bible aryenne » est « grossière » et issue de peuples « demi-sauvages ».

-Le sacrifice du Dieu n’est qu’un « fait social »

-Le Véda s’est perdu en Inde de bonne heure.

-Les rites (notamment védiques ) n’ont aucun sens.

-Le sacrifice représente l’union du Mâle et de la Femelle.

-Le sacrifice est le Nombril de l’Univers.

Émile Burnoufi : le Vāk est le Logos

Actif dans la 2ème moitié du 19ème siècle, Émile Burnouf affirmait que les Aryâs védiques avaient une conscience très claire de la valeur de leur culte, et de leur rôle à cet égard. « Les poètes védiques déclarent qu’ils ont eux-mêmes créé les dieux :‘Les ancêtres ont façonné les formes des dieux, comme l’ouvrier façonne le fer’ (Vāmadéva II,108), et que sans l’Hymne, les divinités du ciel et de la terre ne seraient pas. »ii

L’Hymne védique « accroît la puissance des dieux, élargit leur domaine et les fait régner. »iii

Or l’Hymne, c’est aussi, par excellence, la Parole (Vāk).

Dans le Ṛg-Veda, un hymne célèbreiv porte d’ailleurs ce nom de « Parole ».

En voici des extraits, traduits par Burnouf :

« Je suis sage; je suis la première de celles qu’honore le Sacrifice.

Celui que j’aime, je le fais terrible, pieux, sage, éclairé.

J’enfante le Père. Ma demeure est sur sa tête même, au milieu des ondes (…)

J’existe dans tous les mondes et je m’étends jusqu’au ciel.

Telle que le vent, je respire dans tous les mondes. Ma grandeur s’élève au-dessus de cette terre, au-dessus du ciel même. »

Emile Burnouf commente et conclut:

« Ce n’est pas encore la théorie du Logos, mais cet hymne et ceux qui lui ressemblent peuvent être considérés comme le point de départ de la théorie du Logos. »v

Du Vāk au Logos ! Du Véda au Verbe de l’Évangile de Jean !

Saut plurimillénaire, interculturel, méta-philosophique, trans-religieux !

Rappelons que le Vāk est apparu au moins mille ans avant le Logos platonicien et au moins mille cinq cents ans avant que Jean l’évangéliste utilise le Logos comme métaphore du Verbe divin.

Burnouf force-t-il le trait au-delà de toute mesure?

N’est-ce pas là de sa part un anachronisme, ou pis, un biais fondamental, de nature idéologique, rapprochant indûment des traditions religieuses sans aucun rapport entre elles?

Ou bien, n’est-ce pas plutôt de sa part une intuition géniale ?

Qui le dira ?

Voyons ce qu’en pensent d’autres indianistes…

Sylvain Lévivi : la « Bible aryenne » est « grossière »

Curieuse figure que celle de Sylvain Lévi, célèbre indologue, élève de l’indianiste Abel Bergaigne. D’un côté il semble allègrement mépriser les Brāhmaṇas, qui furent pourtant l’objet de ses études, longues, savantes et approfondies. De l’autre, il leur reconnaît du bout des lèvres une certaine valeur, toute relative.

Qu’on en juge :

« La morale n’a pas trouvé de place dans ce système [des Brāhmaṇas] : le sacrifice qui règle les rapports de l’homme avec les divinités est une opération mécanique qui agit par son énergie intime ; caché au sein de la nature, il ne s’en dégage que sous l’action magique du prêtre. Les dieux inquiets et malveillants se voient obligés de capituler, vaincus et soumis par la force même qui leur a donné la grandeur. En dépit d’eux le sacrifiant s’élève jusqu’au monde céleste et s’y assure pour l’avenir une place définitive : l’homme se fait surhumain. »vii

Nous pourrions ici nous demander pourquoi d’éminents spécialistes comme Sylvain Lévi passent tant de temps, dépensent autant d’énergie, pour un sujet qu’ils dénigrent, au fond d’eux-mêmes?

L’analyse de Sylvain Lévi surprend en effet par la vigueur de l’attaque, le vitriol de certaines épithètes (« religion grossière », « peuple de demi-sauvages »), mêlées, il est vrai, de quelques vues plus positives :

« Le sacrifice est une opération magique ; l’initiation qui régénère est une reproduction fidèle de la conception, de la gestation et de l’enfantement ; la foi n’est que la confiance dans la vertu des rites ; le passage au ciel est une ascension par étages ; le bien est l’exactitude rituelle. Une religion aussi grossière suppose un peuple de demi-sauvages ; mais les sorciers, les magiciens ou les chamanes de ces tribus ont su analyser leur système, en démonter les pièces, en fixer les lois ; ils sont les véritables pères de la philosophie hindoue. »viii

Le mépris pour les « demi-sauvages » se double d’une sorte de dédain plus ciblé pour ce que Lévi appelle, avec quelque ironie, la « Bible aryenne » de la religion védique (rappel : le texte de Lévi date de 1898)  :

«Les  défenseurs de la Bible aryenne, qui ont l’heureux privilège de goûter la fraîcheur et la naïveté des hymnes, sont libres d’imaginer une longue et profonde décadence du sentiment religieux entre les poètes et les docteurs de la religion védique ; d’autres se refuseront à admettre une évolution aussi surprenante des croyances et des doctrines, qui fait succéder un stage de grossière barbarie à une période de délicatesse exquise. En fait il est difficile de concevoir rien de plus brutal et de plus matériel que la théologie des Brāhmaṇas ; les notions que l’usage a lentement affinée et qu’il a revêtues d’un aspect moral, surprennent par leur réalisme sauvage. »ix

Sylvain Lévi condescend cependant à donner une appréciation plus positive, lorsqu’il s’avise de souligner que les prêtres védiques semblent aussi reconnaître l’existence d’une divinité « unique » :

« Les spéculations sur le sacrifice n’ont pas seulement amené le génie hindou à reconnaître comme un dogme fondamental l’existence d’un être unique ; elles l’ont initié peut-être à l’idée des transmigrations.»x

Curieux mot que celui de transmigration, nettement anachronique dans un contexte védique… Tout se passe comme si le Véda (qui n’emploie jamais ce mot très bouddhiste de transmigration…) avait aux yeux de Lévi pour seul véritable intérêt, faute de valeur intrinsèque, le fait de porter en lui les germes épars d’un Bouddhisme qui restait encore à advenir, plus d’un millénaire plus tard…

« Les Brāhmaṇas ignorent la multiplicité des existences successives de l’homme ; l’idée d’une mort répétée n’y paraît que pour former contraste avec la vie infinie des habitants du ciel. Mais l’éternité du Sacrifice se répartit en périodes infiniment nombreuses ; qui l’offre le tue et chaque mort le ressuscite. Le Mâle suprême, l’Homme par excellence (Puruṣa) meurt et renaît sans cesse (…) La destinée du Mâle devait aboutir aisément à passer pour le type idéal de l’existence humaine. Le sacrifice a fait l’homme a son image. Le « voyant » qui découvre par la seule force de son intelligence, sans l’aide des dieux et souvent contre leur gré, le rite ou la formule qui assure le succès, est le précurseur immédiat des Buddhas et des Jinas qui découvrent, par une intuition directe et par une illumination spontanée, la voie du salut. »xi

Le Véda, on le voit, ne serait guère qu’une voie vers le Bouddha, selon Lévi.

Henri Hubert et Marcel Maussxii : Le sacrifice divin n’est qu’un « fait social »

Dans leur célèbre Essai sur la nature et la fonction du sacrifice (1899), Henri Hubert et Marcel Mauss ont entrepris l’ambitieuse et périlleuse entreprise de comparer diverses formes de sacrifices, telles que révélées par des études historiques, religieuses, anthropologiques, sociologiques, touchant l’humanité entière.

Persuadés d’être parvenus à formuler une « explication générale », ils pensent pouvoir affirmer « l’unité du système sacrificiel » à travers toutes les cultures et toutes les époques.

« C’est qu’au fond, sous la diversité des formes qu’il revêt, [le sacrifice] est toujours fait d’un même procédé qui peut être employé pour les buts les plus différents. Ce procédé consiste à établir une communication entre le monde sacré et le monde profane par l’intermédiaire d’une victime, c’est-à-dire d’une chose détruite au cours de la cérémonie. »xiii

L’unité du « système sacrificiel » se révèle principalement comme un « fait social », par l’intermédiaire de « la sacralisation de la victime », laquelle devient une « chose sociale »: « Les notions religieuses, parce qu’elles sont crues, sont ; elles existent objectivement, comme faits sociaux. Les choses sacrées, par rapport auxquelles fonctionne le sacrifice sont des choses sociales, Et cela suffit pour expliquer le sacrifice. »xiv

L’étude d’Hubert et Mauss s’appuie en particulier sur l’analyse comparée des sacrifices védiques et des sacrifices chez les anciens Hébreux.

Ces auteurs s’efforcent de déterminer un principe commun, unifiant des types de sacrifice extrêmement divers. « Au cours de l’évolution religieuse, la notion du sacrifice a rejoint les notions qui concernent l’immortalité de l’âme. Nous n’avons rien à ajouter sur ce point aux théories de Rohde, de MM. Jevons et Nutt sur les mystères grecs, dont il faut rapprocher les faits cités par M. S. Lévi, empruntés aux doctrines des Brahmanasxv et ceux que Bergaigne et Darmesteter avaient déjà dégagés des textes védiquesxviet avestiquesxvii. Mentionnons aussi la relation qui unit la communion chrétienne au salut éternelxviii. (…) Le trait caractéristique des sacrifices objectifs est que l’effet principal du rite porte, par définition, sur un objet autre que le sacrifiant. En effet, le sacrifice ne revient pas à son point de départ ; les choses qu’il a pour but de modifier sont en dehors du sacrifiant. L’effet produit sur ce dernier est donc secondaire. C’est la phase centrale, la sacrification, qui tend à prendre le plus de place. Il s’agit avant tout de créer de l’esprit. »xix

Ce principe d’unité prend toute sa résonance avec le sacrifice du dieu.

« Les types de sacrifice du dieu que nous venons de passer en revue se trouvent réalisés in concreto et réunis ensemble à propos d’un seul et même rite hindou : le sacrifice du soma. On y peut voir tout d’abord ce qu’est dans le rituel un véritable sacrifice du dieu. Nous ne pouvons exposer ici comment Soma dieu se confond avec la plante soma, comment il y est réellement présent, ni décrire les cérémonies au milieu desquelles on l’amène et on le reçoit sur le lieu du sacrifice. On le porte sur un pavois, on l’adore, puis on le presse et on le tue.»xx

Le « sacrifice du dieu », quelle que soit son éventuelle portée métaphysique, dont il n’est ici absolument pas question, n’est jamais au fond qu’un « fait social »…

Louis Renouxxi : Le Véda s’est perdu en Inde de bonne heure.

Louis Renou souligne dans ses Études védiques ce qu’il considère comme un « paradoxe frappant » à propos du Véda.

« D’une part, on le révère, on reconnaît en lui un principe omniscient, infaillible, éternel – quelque chose comme Dieu à forme de « Savoir », Dieu fait Livre (Bible), Logos indien – on s’y réfère comme à la source même du dharma, à l’autorité dont relèvent l’ensemble des disciplines brahmaniques. Et d’autre part, les traditions, disons philologiques, relatives au Véda, la substance même des textes qui le composent, tout cela s’est de bonne heure affaibli, sinon altéré ou perdu. »xxii

En fait, Renou montre que les ennemis les plus aiguisés du Véda ont très tôt proliféré en Inde même. Il énumère par exemple les « attitudes anti-védiques » des Jaïna, des Ājīvika et des Bouddhistes, les « tendances semi-védiques » des Viṣṇuïtes et des Śivaïtes, ou encore les positions « a-védiques » des Śākta et des Tāntrika. Renou rappelle que Rāmakrisna a enseigné : « La vérité n’est pas dans les Véda ; il faut agir selon les Tantra, non selon les Véda ; ceux-ci sont impurs du fait même qu’on les prononce etc… »xxiii et que Tukārām a dit: « Du rabâchage des syllabes du Véda naît l’orgueil »xxiv.

C’est avec l’apparition des Tantra que la période védique a vu sa fin s’amorcer, explique Renou. Elle s’est accélérée avec une réaction générale de la société indienne contre l’ancienne culture védique, et avec le développement de la religiosité populaire brimée jusqu’alors par les cultes védiques, ainsi qu’avec l’apparition du Viṣṇuïsme et du Śivaïsme et le développement des pratiques anti-ritualistes et ascétiques.

La fin du Véda semble s’expliquer par des causes profondes. Il était depuis des temps immémoriaux confié à la mémoire orale de Brahmanes, apparemment plus experts à en mémoriser le plus fidèlement possible la prononciation et le rythme de cantillation qu’à en connaître le sens ou à en perfectionner les interprétations.

D’où ce jugement définitif, en forme de condamnation : « Les représentations védiques ont cessé de bonne heure d’être un ferment de la religiosité indienne, elle ne s’y est plus reconnue là-même où elle leur demeurait fidèle. »xxv

Dès lors, le monde védique n’est plus qu’un « objet lointain, livré aux aléas d’une adoration privée de sa substance textuelle. »

Et Renou de conclure, avec un brin de fatalisme :

« C’est d’ailleurs là un sort assez fréquent pour les grands textes sacrés fondateurs des religions. »xxvi

Frits Staalxxvii : Les rites (védiques) n’ont aucun sens

Frits Staal a une théorie simple et ravageuse : le rite n’a aucun sens. Il est « meaningless ».

Ce qui importe dans le rituel, c’est ce que l’on fait, – non pas ce que l’on pense, ce que l’on croit ou ce que l’on dit. Le rituel n’a pas de sens intrinsèque, de but ni de finalité. Il est son propre but. « Dans l’activité rituelle, les règles comptent, mais pas le résultat. Dans une activité ordinaire, c’est le contraire. »xxviii

Staal donne l’exemple du rituel juif de « la vache rousse »xxix, qui surprenait Salomon lui-même, et qui était considéré comme l’exemple classique d’un commandement divin pour lequel aucune explication rationnelle ne pouvait être donnée.

Les animaux d’ailleurs ont aussi des « rituels », comme celui de l’« aspersion », et pourtant ils ne disposent pas du langage, explique Staal.

Les rites sont cependant chargés d’un langage propre, mais c’est un langage qui ne véhicule pas de sens à proprement parler, c’est seulement une « structure » permettant de mémoriser et d’enchaîner les actions rituelles.

L’existence des rituels remonte à la nuit des temps, bien avant la création de langages structurés, de la syntaxe et de la grammaire. De là l’idée que l’existence même de la syntaxe pourrait venir du rite.

L’absence de sens du rite voit son corollaire dans l’absence de sens (ou la contingence radicale) de la syntaxe.

Frits Staal applique cette intuition générale aux rites du Véda. Il note l’extrême ritualisation du Yajurveda et du Samaveda. Dans les chants du Samaveda, on trouve une grande variété de sons apparemment sans aucun sens, des séries de O prolongés, se terminant parfois par des M, qui évoquent la mantra OM.

Staal ouvre alors une autre piste pour la réflexion. Il remarque que l’effet de certaines puissances psychoactives, comme celles qui sont associées à la consommation rituelle du soma, est en quelque sorte analogue aux effets du chant, de la récitation et de la psalmodie, qui impliquent un contrôle rigoureux du souffle. Ce type d’effet que l’on peut à bon droit qualifier de psychosomatique s’étend même à la méditation silencieuse, telle que recommandée par les Upaniad et le Bouddhisme.

Ainsi les pratiques d’inspiration et d’expiration contrôlées dans les exercices fortement ritualisés de respiration, peuvent aider à expliquer comment l’ingestion d’une substance psychoactive peut aussi devenir un rituel.

Dans un article précédent j’évoquais le fait que de nombreux animaux se plaisent à consommer des plantes psychoactives. De même, on peut noter que l’on trouve dans de nombreuses espèces animales des sortes de pratiques ritualisées.

Il y aurait donc un lien possible à souligner entre ces pratiques animales, qui n’ont apparemment aucun « sens », et les pratiques humaines fortement ritualisées comme celles que l’on observe dans les grands rites sacrificiels du Véda.

D’où cette hypothèse, que je tenterai d’explorer dans un prochain article sur la « métaphysique du singe » : l’ingestion de certaines plantes, l’observation obsessionnelle des rites et l’enfoncement dans des croyances religieuses possèdent un point commun, celui de pouvoir engendrer des effets psychoactifs.

Or les animaux sont aussi capables de ressentir certains effets analogues.

Il y a là une piste pour une réflexion plus fondamentale sur la structure même de l’univers, son intime harmonie et sa capacité de produire des résonances, notamment avec le monde vivant. L’existence de ces résonances est particulièrement saillante dans le monde animal.

Sans doute également, ce sont ces résonances qui sont à l’origine du phénomène (certes pas réservé à l’Homme) de la « conscience ».

Des rites apparemment « sans sens » ont au moins cet immense avantage qu’ils sont capables d’engendre plus de « conscience »…

Détournant ironiquement la célèbre formule rabelaisienne, je voudrais exprimer le fond de ma pensée ainsi :

« Sens sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Et j’ajouterai immédiatement :

« Une conscience sans sens est, – elle est purement et simplement. »

Laissant là ce sujet pour le moment, j’ajoute encore que cette voie de recherche ouvre des perspectives inimaginables, par l’amplitude et l’universalité de ses implications, en divers niveaux, du minéral à l’animal, du cosmique à l’anthropique…

Charles Malamoudxxx : Le sacrifice est l’union du Mâle et de la Femelle.

Par un contraste marqué et même radical avec les positions déjà exposées de Sylvain Lévi, Charles Malamoud place, quant à lui, le Véda au pinacle. Le Véda n’est plus un paganisme « grossièrement barbare » ou « demi-sauvage », c’est à ses yeux un « monothéisme », non seulement « authentique », mais le monothéisme « le plus authentique » qui soit, bien au-dessus du judaïsme ou du christianisme !…

« Le Véda n’est pas un polythéisme, ni même un ‘hénothéisme’, comme le pensait Max Müller. C’est le plus authentique des monothéismes. Et il est infiniment plus ancien que les monothéismes enseignés par les religions du Livre. »xxxi

Ce compliment d’ensemble une fois fait, Charles Malamoud s’attaque à son tour au nœud du problème, la question du sacrifice védique, de son sens et de sa nature.

D’un côté, « le rite est routine, et répétition, et il est peut-être une prison pour l’esprit »xxxii. De l’autre, « le rite est à lui-même sa propre transcendance »xxxiii. Cela revient à dire que c’est le rite seul qui importe en réalité, malgré les apparences, et non la croyance ou la mythologie qu’il est censé incarner…

« Les rites deviennent des dieux, le dieu mythologique est menacé d’effacement et ne subsiste que s’il parvient à être recréé par le rite. Les rites peuvent se passer des dieux, les dieux ne sont rien sans les rites. »xxxiv

Cette position correspond en effet à la thèse fondamentale (et fondatrice) du Véda, selon laquelle le Sacrifice est le Dieu suprême lui-même (Prajāpati), et réciproquement, le Dieu est le Sacrifice.

Mais Charles Malamoud ne s’intéresse pas en priorité aux profondes implications métaphysiques de cette double identification de Prajāpati au Sacrifice.

La question qui l’intéresse, plus prosaïquement, est d’une tout autre nature : «Quel est le sexe du Sacrifice ?»xxxv demande-t-il…

Et la réponse vient, parfaitement claire :

« Le sacrifice védique, quand il est assimilé à un corps, est indubitablement et superlativement un mâle. »xxxvi

En témoigne le fait, selon Malamoud, que les séquences des « offrandes d’accompagnement », qui sont en quelque sorte des « appendices » de l’offrande principale, appelées anuyajā, sont comparées à des pénis (śiśna). Les textes glosent même sur le fait que le Sacrifice a trois pénis, alors que l’homme n’en a qu’un.xxxvii

Du corps « mâle » du sacrifice, le partenaire « féminin » est la Parole.

Malamoud cite à ce propos un passage significatif des Brāhmaṇas.

« Le Sacrifice fut pris de désir pour la Parole. Il pensa : ‘Ah ! Comme je voudrais faire l’amour avec elle !’ Et il s’unit à elle. Indra se dit alors : ‘Sûrement un être prodigieux naîtra de cette union entre le Sacrifice et la Parole, et cet être sera plus fort que moi !’ Indra se transforma en embryon et se glissa dans l’étreinte du Sacrifice et de la Parole (…) Il saisit la matrice de la Parole, la serra étroitement, l’arracha et la plaça sur la tête du Sacrifice. »xxxviii

Malamoud qualifie cette scène fort étrange « d’inceste anticipé » de la part d’Indra, désireux apparemment de faire du Sacrifice et de la Parole ses parents de substitution…

Pour nous autres « occidentaux, nous paraissons confrontés ici à une véritable « scène primitive », à la façon de Freud… Il ne manque plus que le meurtre…

Or, justement le meurtre n’est pas loin.

Écraser les tiges de soma avec des pierres est explicitement considéré dans les textes védiques comme un « meurtre », insiste Malamoud.

« Mettre à mort » des tiges de soma peut semble une métaphore poussée.

C’est pourtant la métaphore védique par excellence, celle du « sacrifice du Dieu », en l’occurrence le sacrifice du Dieu Soma. Le Soma divinisé est vu comme une victime qu’on immole, que l’on met à mort par écrasement à coup de pierres, ce qui implique une « fragmentation » de son « corps », et l’écoulement de sa substance, ensuite recueillie pour constituer la base essentielle de l’oblation…

Cette idée du « meurtre » sacrificiel ne se limite pas au soma. Elle s’applique aussi au sacrifice lui-même, pris dans son ensemble.

Le sacrifice est vu comme un « corps », soumis à la fragmentation, à la dilacération, au démembrement…

« Les textes védiques disent qu’on tue le sacrifice lui-même dès lors qu’on le déploie. C’est-à-dire quand on passe du projet sacrificiel, qui en tant que projet forme un tout, à sa mise en acte, on le fragmente en séquences temporelles distinctes, et on le tue. Les cailloux dont on fait l’éloge dans cet hymne Ṛg-Veda X 94 sont les instruments de ce meurtre. »xxxix

Si la Parole fait couple avec le Sacrifice, elle peut aussi faire couple avec le Silence, comme l’explique Malamoud: « il y a affinité entre le silence et le sperme : l’émission de sperme (netasaḥ siktiḥ) se fait silencieusement. »xl

On tire de ce constat une leçon pour la manière d’accomplir le rite, – avec un mélange de paroles, de murmures et de silences :

« Telle puisée de soma doit être effectuée avec récitation inaudible de la formule afférente, parce qu’elle symbolise le sperme qui se répand dans une matrice »xli.

La métaphore est explicite : il s’agit de « verser le Souffle-sperme dans la Parole-matrice ». Malamoud précise : « Pratiquement, féconder la Parole par le Souffle-Sperme-Silence, cela veut dire diviser un même rite en deux phases successives : l’une comportant récitation de textes à voix haute, l’autre récitation inaudible. »xlii

Tout ceci est généralisable. La métaphore de la distinction masculin/féminin s’applique aux dieux eux-mêmes.

« Agni lui-même est féminin, il est proprement une matrice quand, lors du sacrifice, on verse dans le feu oblatoire, ce sperme auquel est assimilé la liqueur du soma. »xliii

Permanence et universalité de la métaphore de la copulation, dans le Véda… selon Malamoud.

Raimon Panikkarxliv : Le sacrifice est le nombril de l’univers

Panikkar dit qu’un seul mot exprime la quintessence de la révélation védique : yajña, le sacrifice.

Le sacrifice est l’acte primordial, l’Acte qui fait être les êtres, et qui est donc responsable de leur devenir, sans qu’il y ait besoin d’invoquer l’hypothèse d’un Être précédent dont ils proviendraient. Au commencement, « était » le Sacrifice. Le commencement, donc, n’était ni l’Être, ni le Non-Être, ni le Plein ni le Vide.

Non seulement le Sacrifice donne son Être au monde, mais il en assure la subsistance. Le Sacrifice est ce qui maintient l’univers dans son être, ce qui donne vie et espoir à la vie. « Le sacrifice est le dynamisme interne de l’Univers. »xlv

De cette idée en découle une autre, plus fondamentale encore : c’est que le Dieu créateur dépend en réalité de sa propre Création.

« L’être suprême n’est pas Dieu par lui-même, mais par les créatures. En réalité il n’est jamais seul. Il est relation et appartient à la réalité ».xlvi

« Les Dieux n’existent pas de façon autonome ; ils existent dans, avec, au-dessus et aussi par les hommes. Leur sacrifice suprême est l’homme, l’homme primordial. (…) L’homme est le sacrificateur mais aussi le sacrifié ; les Dieux dans leur rôle d’agents premiers du sacrifice, offrent leur oblation avec l’homme. L’homme n’est pas seulement le prêtre cosmique ; il est aussi la victime cosmique. »xlvii

Le Véda décrit la Création comme résultant du Sacrifice du Dieu (devayajña), et de l’auto-immolation du Créateur. C’est seulement parce que Prajāpati se sacrifie totalement lui-même qu’il peut donner à la Création son propre Soi.

Ce faisant, le Sacrifice divin devient le paradigme central (ou le « nombril ») de l’univers :

« Cette enceinte sacrée est le commencement de la terre ; ce sacrifice est le centre du monde. Ce soma est la semence du coursier fécond. Ce prêtre est le premier patron de la parole. »xlviii

Le commentateur écrit à ce sujet :

« Tout ce qui existe, quel qu’il soit, est fait pour participer au sacrifice. »xlix

« En vérité, à la fois les Dieux, les hommes et les Pères boivent ensemble, et ceci est leur banquet. Jadis, ils buvaient ouvertement, mais maintenant ils boivent cachés. »

Conclusion (provisoire).

La compétence des savants indianistes et sanskritistes ici cités n’est pas en cause.

L’étalage de leurs divergences, loin de les diminuer, augmente surtout à mes yeux la haute idée que je me fais de leurs capacités d’analyse et d’interprétation.

Mais sans doute, n’aura pas échappé non plus au lecteur la sorte de sourde ironie que j’ai tenté d’instiller à travers le choix des citations accumulées.

Il m’a paru que, décidément, l’Occident avait encore beaucoup de chemin à faire pour commencer à « comprendre » l’Orient (ici védique), – et réciproquement.

Le seul fait de s’en rendre compte pourrait nous faire collectivement progresser, à la vitesse de la lumière…

Mon intérêt profond pour le Véda est difficile à expliquer en quelques mots. Mais il a quelque chose à voir avec le phénomène de résonance.

Il se trouve que parfois, dans la lecture de quelques textes védiques (par exemple les hymnes du 10ème Mandala du Ṛg Veda, ou certaines Upaniṣad), mon âme entre en résonance avec des penseurs ayant vécu il y a plusieurs milliers d’années.

Ce seul indice devrait suffire.

iEmile Burnouf. Essai sur le Véda. Ed. Dezobry, Tandou et Cie, Paris, 1863.

iiEmile Burnouf. Essai sur le Véda. Ed. Dezobry, Tandou et Cie, Paris, 1863. p.113

iiiEmile Burnouf. Essai sur le Véda. Ed. Dezobry, Tandou et Cie, Paris, 1863. p.112

ivRV iV,415

vEmile Burnouf. Essai sur le Véda. Ed. Dezobry, Tandou et Cie, Paris, 1863. p.115

viSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898.

viiSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898.p. 9

viiiSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898.p. 10

ixSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898.p. 9

xSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898. p.10-11

xiSylvain Lévi. La doctrine du sacrifice dans les Brāhmanas. Ed. Ernest Leroux.1898. p.11

xii Henri Hubert et Marcel Mauss. Mélanges d’histoire des religions. De quelques résultats de la sociologie religieuse; Le sacrifice; L’origine des pouvoirs magiques; La représentation du temps. Collection : Travaux de l’Année sociologique. Paris : Librairie Félix Alcan, 1929, 2e édition, 236 pages.

xiiiHenri Hubert et Marcel Mauss. Essai sur la nature et la fonction du sacrifice. Article paru dans la revue Année sociologique, tome II, 1899, p.76

xivHenri Hubert et Marcel Mauss. Essai sur la nature et la fonction du sacrifice. Article paru dans la revue Année sociologique, tome II, 1899, p.78

xvDoctr., pp. 93-95. Nous nous rattachons absolument au rapprochement proposé par M. L., entre la théorie brahmanique de l’échappement à la mort par le sacrifice et la théorie bouddhiste de la moksà, de la délivrance. Cf. Oldenberg, Le Bouddha, p. 40

xviVoir Bergaigne, Rel. Véd., sur l’amrtam « essence immortelle » que confère le scma (I, p. 254 suiv., etc.). Mais là, comme dans le livre de M. Hillebr. Ved. Myth., I, p. 289 et sqq. passim, les interprétations de mythologie pure ont un peu envahi les explications des textes. V. Kuhn, Herabkunft des Feuers und des Göttertranks. Cf. Roscher, Nektar und Ambrosia.

xvii Voir Darmesteter, Haurvetât et Amretât, p. 16, p. 41.

xviiiTant dans le dogme (ex. Irénée Ad Haer. IV, 4, 8, 5) que dans les rites les plus connus; ainsi la consécration l’hostie se fait par une formule où est mentionné l’effet du sacrifice sur le salut, V. Magani l’Antica Liturgia Romana II, p. 268, etc. – On pourrait encore rapprocher de ces faits l’Aggada Talmudique suivant laquelle les tribus disparues au désert et qui n’ont pas sacrifié n’auront pas part à la vie éternelle (Gem. à Sanhedrin, X, 4, 5 et 6 in. Talm. J.), ni les gens d’une ville devenue interdite pour s’être livrée à l’idolâtrie, ni Cora l’impie. Ce passage talmudique s’appuie sur le verset Ps. L, 5 : « Assemblez-moi mes justes qui ont conclu avec moi alliance par le sacrifice. »

xix Henri Hubert et Marcel Mauss. Essai sur la nature et la fonction du sacrifice. Article paru dans la revue Année sociologique, tome II, 1899, p.55-56.

xx Henri Hubert et Marcel Mauss. Essai sur la nature et la fonction du sacrifice. Article paru dans la revue Année sociologique, tome II, 1899, p.72-73

xxiLouis Renou. Le destin du Véda dans l’Inde. Études védiques et paninéennes. Tome 6. Ed. de Boccard. Paris. 1960

xxiiLouis Renou. Le destin du Véda dans l’Inde. Études védiques et paninéennes. Tome 6. Ed. de Boccard. Paris. 1960, p.1

xxiiiL’enseignement de Ramakrisna. p. 467, cité in Louis Renou. Le destin du Véda dans l’Inde. Études védiques et paninéennes. Tome 6. Ed. de Boccard. Paris. 1960, p4.

xxivTrad. des Psaumes du pèlerin par G.-A. Deleury p.17

xxvLouis Renou. Le destin du Véda dans l’Inde. Études védiques et paninéennes. Tome 6. Ed. de Boccard. Paris. 1960, p.77

xxviIbid.

xxviiFrits Staal. Rituals and Mantras. Rules without meaning. Motilar Banasidarss Publishers. Delhi,1996

xxviiiFrits Staal. Rituals and Mantras. Rules without meaning. Motilar Banasidarss Publishers. Delhi,1996, p.8

xxixNb. 19, 1-22

xxxCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005.

xxxiCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.109

xxxiiCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.45

xxxiiiCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.45

xxxivCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.58

xxxvCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.62

xxxviCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.64

xxxvii SB XI,1,6,31

xxxviiiSB III,2,1,25-28, cité in Charles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.55

xxxixCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.146

xlCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.74

xliCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.74

xliiCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.74

xliiiCharles Malamoud. La danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde ancienne. Seuil. 2005. p.78

xlivRaimon Panikkar. I Veda. Mantra mañjari. Ed. Bur Rizzali, 2001

xlvRaimon Panikkar. I Veda. Mantra mañjari. Ed. Bur Rizzali, 2001, p. 472

xlviRaimon Panikkar. I Veda. Mantra mañjari. Ed. Bur Rizzali, 2001, p. 472

xlviiRaimon Panikkar. I Veda. Mantra mañjari. Ed. Bur Rizzali, 2001, p. 480

xlviiiRV I,164,35

xlixSB III,6,2,26

De « l’accélération de la noosphère » à la « vraie paix »

Colloque International Teilhard de Chardin. Reims, 13-15 octobre 2017

Intervention de Philippe Quéaui

Devant la montée des menaces, Teilhard écrivait en 1936 : « Ce qui se passe aujourd’hui de si critique en Occident ne saurait être qu’un effet de progrès. Malgré toutes évidences contraires, nous pouvons et nous devons le croire : nous avançons. » Et il ajoutait : « Si nous avançons, dans quelle direction allons-nous ? »ii Quelles sont les conditions de l’Avenir ? « J’en vois trois », dit-il :

– « En avant de nous, s’ouvre un horizon libre, que nous [pouvons] considérer comme illimité. »

– Le Futur doit « n’exclure aucun des éléments positifs actuellement inclus dans l’Univers. Totalité, après irréversibilité et inaltérabilité : voilà le second caractère sans lequel l’Avenir ne serait pas capable de contenir l’espérance humaine. »

– « Le processus irréversible qui nous rassemble en quelque vaste unité organique ne doit pas compromettre, mais exalter, notre personnalité. Telle est la troisième et dernière des conditions. »

« Futurisme, Universalisme et Personnalisme, telles sont les trois caractéristiques du progrès qui nous entraîne. »iii

L’humanité a encore « pour plusieurs millions d’années à vivre et à se développer »iv. L’espèce humaine est encore embryonnaire. En avant de l’Humain s’étend une nappe profonde, obscure, d’« Ultra-Humain », un paroxysme de la Noosphère, conséquence des « effets d’accélération » et de sa Totalisationv.

Accélération illimitée. Noosphère totalisée. « Vraie paix » transfigurant la personne.

→ L’« accélération » : C’est une loi exponentielle. L’accélération modifie la nature même du changement. Elle porte en elle la brisure des continuités. Avec des effets de basculement, des points critiques. Hier : Crise économique des années 30. Chômage de masse. Faillite de la démocratie. Impuissance du politique. Aujourd’hui : Radicalité des bouleversements technologiques, convergence accélérée et disruptive des Nano-Bio-Info-technologies, impact global et transversal de l’Intelligence Artificielle (IA). Chômage de masse, mondialisé. Faillite des démocraties ? Impuissance du politique ?

→ La « noosphère » : étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes. L’internet des objets, les réalités virtuelle, mixte, augmentée, l’IA, les nano-bio-technologies pourraient bien ajouter à l’étoffe de la noosphère des quasi-êtres intermédiaires, des éclats de conscience artificielle.

L’apparition dans la noosphère des « Ultra-humains », « Transhumains », « Super-humains », implique-t-elle une convergence spirituelle? Une seule religion capable d’accompagner cette convergence ? Ou une coalition des religions « convergentes » ?

→ La « vraie paix » : c’est une paix « armée », une paix « en guerre » pour l’avenir. La vraie paix est en chacun de nous et mobilise toute l’énergie, toute la passion.

Accélération

Nous avons un avenir illimité vers l’avant, et tout s’accélère.

La puissance disruptive des nano-bio-infotechnologies et de l’IA affectent l’équilibre mondial des forces dans les domaines militaire, médiatique et de économique.

Avec les applications militaires de l’IA, les grands États disposent de nouvelles capacités de nuisances globales. Le fait nouveau est que la diffusion de ces outils permet à des États faibles ou faillis ou à des groupes terroristes de se procurer des armes de portée globale (sur le modèle des drones de longue portée) ainsi que des armes de cyberguerre du type ‘Advanced Persistent Threat’ – contre lesquelles il est difficile de se protéger. A l’inverse, l’impact de l’IA sur la guerre pourrait aussi avoir un effet pacificateur, sur le modèle de l’équilibre de la terreur.

Dans le domaine de l’information, l’IA va permettre d’augmenter la collecte des données et leur analyse, mais aussi la création de toutes sortes d’informations, y compris forgées de toutes pièces. Il y a aura de plus en plus de sources d’informations permettant des recoupements riches, heuristiques, féconds, mais aussi de plus en plus d’occasions « d’empoisonner » les sources d’information existantes, de les détourner, d’en créer de nouvelles par les médias sociaux et de les utiliser à des fins de mensonge patents ou de propagande insidieuse.

Les fausses nouvelles créées à l’aide de techniques basées sur l’IA vont éroder les critères de fiabilité et de confiance du public, trompant même la vigilance des spécialistes, affaiblissant le tissu social, politique, économique, médiatique,…

Dans le domaine économique, l’IA va accélérer la suppression des emplois moyennement qualifiés.

Des accélérations « transformatrices » ont déjà eu lieu dans le passé avec la révolution industrielle, le nucléaire, l’aéronautique, le cyberespace ou les biotechnologies. Mais l’IA va accélérer les processus disruptifs dans l’ensemble des secteurs d’activité, du fait de sa nature même.

Pour prendre une autre métaphore, qui aurait peut-être trouvé grâce aux yeux de Teilhard, on peut parler d’une « explosion cambrienne » des applications de l’IA.

L’IA va redistribuer les cartes des pouvoirs politiques et économiques. Elle va augmenter le pouvoir des États les plus forts, mais aussi le pouvoir de nuisance de leurs opposants. Se trouveront renforcés les risques structurels d’instabilités.

Mais pour Teilhard, la montée en puissance d’un tel risque structurel, « critique », n’est pas nécessairement « catastrophique ». Bien au contraire…

« Que ne faut-il pas entendre ou lire, en ce moment, sur la décrépitude des civilisations, ou même sur la prochaine fin du Monde !…Un premier motif qui doit nous faire diagnostiquer que la crise actuelle n’est pas un malaise mortel me parait être la forme ou structure nouvelle prise par l’Humanité durant la courte période du siècle dernier. Il y a seulement trois ou quatre générations, le monde se partageait encore en blocs ethniques isolés, dont les potentiels étaient si complètement différents, qu’une destruction mutuelle des uns par les autres pouvait paraître à chaque instant une éventualité redoutable. Aujourd’hui, par-dessus les diversités résiduelles des cultures anciennes, se trouve tendu le réseau d’une psychologie commune. En l’espace de quelques années, la civilisation dite moderne s’est brusquement étalée comme un voile sur la surface entière de la Terre habitée. Dans tous les pays du monde les hommes savent aujourd’hui essentiellement les mêmes choses, et pensent essentiellement suivant les mêmes directions. N’y a-t-il pas, dans cette égalisation des humains sur un plan supérieur, une garantie définitive de stabilité ?

En somme, en se généralisant à la totalité des peuples, la civilisation me paraît avoir franchi un point critique dont elle émerge invulnérable aux attaques où ont pu succomber l’Égypte, Rome et Athènes : tel un grand paquebot qui franchit avec sécurité des mers où sombraient les galères… Ce qui est simplement national peut disparaître ; ce qui est humain ne saurait défaillir. »vi

L’Égypte, Rome, Athènes ont succombé. Que pourrait-il arriver à Washington, Moscou, Pékin ?

Teilhard se dissocie sans hésiter des « prophètes de la faillite humaine ». Ils sont intellectuellement myopes. Ils ne voient pas « la sûreté implacable du mouvement d’ensemble. »

La politique en témoigne, malgré les apparences. Les trois caractères du progrès (Futurisme, Universalisme, Personnalisme) se retrouvent à divers degrés dans les principaux mouvements politiques de l’avant-guerre, – mais incomplets, imparfaits.

« Démocratie, Communisme, Fascisme. : dans chacune des trois masses en présence se reconnaissent distinctement, mais à l’état d’ébauches incomplètes, les trois aspirations mêmes qui nous sont apparues comme les caractéristiques de la foi en l’Avenir. Passion du Futur, passion de l’Universel, passion du Personnel, – toutes les trois mal ou insuffisamment comprises – »

– « La Démocratie, en donnant au peuple la direction du progrès, parait satisfaire l’idée de totalité. Elle n’en présente qu’une contrefaçon. Pour avoir confondu Individualisme et Personnalisme, Foule et Totalité, – par émiettement et nivellement de la masse humaine, – la Démocratie risquait de compromettre les espérances, nées avec elle, d’un Avenir humain. Voilà pourquoi elle a vu se séparer d’elle, à gauche, le Communisme, et se dresser contre elle, à droite, tous les Fascismes. »

– « Dans le Communisme, la foi en un organisme humain universel s’est trouvé, du moins aux origines, magnifiquement exaltée. On ne saurait trop le dire. Ce qui crée, pour une élite, la tentation du néo-marxisme russe, c’est bien moins son évangile humanitaire que sa vision d’une civilisation totalitaire, fortement reliée aux puissances cosmiques de la Matière (…) [Mais] le Communisme en arrive à supprimer virtuellement la Personne, et à faire de l’Homme un termite. »

Enfin, il a cette analyse du fascisme, aux résonances périlleuses.

– « Le fascisme ne manque certes pas d’ardeur. À quel foyer prend-il son feu ? Très clairement à la même triple foi qui anime les courants auxquels il s’oppose avec le plus d’acharnement. Le fascisme est ouvert au Futur. Son ambition est d’englober de vastes ensembles sous son Empire. Et, dans la solide organisation dont il rêve, une place est faite plus soigneusement que partout ailleurs à la conservation et à l’utilisation de l’élite (C’est-à-dire du Personnel et de l’Esprit). Sur le domaine qu’il veut couvrir, ses constructions satisfont donc, plus qu’aucunes autres peut-être, aux conditions que nous avons reconnues comme fondamentales à la cité de l’avenir. Le seul, mais le grand, malheur est que ce domaine qu’il considère est dérisoirement restreint. Le Fascisme, jusqu’ici, paraît vouloir ignorer la transformation humaine critique et les liaisons matérielles irrésistibles qui ont fait accéder d’ores et déjà la civilisation au stade de l’Internationalisme. Il s’obstine à penser et à réaliser le monde moderne qui vit en lui sur des dimensions « néolithiques ».vii

Rien n’arrête l’élan prophétique de Teilhard – en cette année 1936: « En premier lieu, les forces qui s’affrontent autour de nous ne sont pas des puissances destructrices : elles contiennent chacune des composantes positives. En deuxième lieu, par ces composantes mêmes, elles ne s’éloignent pas l’une de l’autre, mais elles convergent secrètement vers une conception commune de l’avenir. En troisième lieu, – et ceci est l’explication de leur nature implacable, – en chacune d’elles c’est le Monde lui-même qui se défend et veut venir à la lumière.

Fragments qui se cherchent et non fragments qui se séparent, Monde qui travaille à se joindre, et non Monde qui se désagrège. Crise de naissance et non symptômes de mort. Affinités essentielles, et non haine définitive…

Voilà ce qui se passe sous nos yeux ; et voilà ce qu’il suffit d’avoir distingué sous les courants et dans la tempête pour apercevoir la manœuvre qui doit nous sauver. »viii

Erreur magistrale d’analyse, cruellement datée ? Cécité fatale avant la venue des années terribles?

Non ! Teilhard est le prophète inspiré d’une « passion supérieure », d’une « synthèse nouvelle alliant le sens démocratique des droits de la Personne ; la vision communiste des puissances de la Matière ; et l’idéal fasciste des élites organisées. (…) Nous sommes pris dans de l’irrespirable. De l’air. Non pas des fronts fascistes, ni un front populaire, – mais un Front Humain. Je le répète. Pour constituer ce front, à la fois de solidarité et de mouvement, les éléments sont partout autour de nous, – disséminés dans les masses en apparence hostiles qui se combattent. Ils n’attendent qu’un choc pour s’orienter et se réunir. Tout au fond, il n’y a que deux groupes d’Hommes dans l’Humanité : ceux qui risquent leur âme sur un Futur plus grand qu’eux-mêmes, et ceux qui, par inertie, égoïsme ou découragement, ne veulent pas avancer. Ceux qui croient en l’Avenir et ceux qui n’y croient pas. (…) Et ainsi, pour la première fois peut-être, « bons » et « mauvais » pourraient se reconnaître et se compter. Entre les deux camps ainsi formés sur la foi, ou la non-foi en un avenir spirituel de l’Univers, ce serait peut-être alors une guerre, – la seule guerre essentielle qui se cherchât sous toutes les autres guerres ; la lutte finale, ouverte, entre l’inertie et le progrès ; le conflit entre ce qui monte et ce qui descend. Du moins ni la beauté ni l’issue d’un pareil combat ne seraient-elle douteuses ; et du moins, aussi, ceux qui le livreraient n’auraient pas à craindre (enfin !) de tirer sur des frères. »ix

Serait-ce cela la « vraie paix » ? Une « guerre essentielle », une « lutte finale » entre ce qui monte et ce qui descend ?

Cette guerre entre « bons » et « mauvais » est aussi le combat du christianisme, et « les directrices de la religion du Christ sont exactement les mêmes que celles où nous avons vu s’exprimer l’essence de l’effort humain : Ciel, Catholicité, Cité des âmes, c’est-à-dire Futurisme, Universalisme, Personnalisme. »

Teilhard attend de cette guerre, qu’il pressent en 1936, un effet de seuil. « Il ne saurait y avoir, si l’on y réfléchit, de véritable Avenir que dans l’hypothèse (et l’espérance) de quelque seuil critique qui ferait passer le Monde, sous l’effet même de son développement psychique, à un état différent de celui que nous lui connaissons. »

Huit décennies plus tard, aujourd’hui, qui pressent les nouveaux seuils critiques, dans l’économie, la politique, la société, la religion ?

Seuils critiques

Une étudex réalisée à la demande de l’Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA) des États-Unis soutient que l’Intelligence artificielle (IA) se révèle être une technologie puissamment transformatrice, avec un potentiel d’accélération du pas de l’innovation et de la croissance de la productivité, dans un large spectre d’industries. L’IA va accélérer le rythme même de l’invention et de l’innovation.

Comment ?

– Par l’automatisation des expériences scientifiques. Les chercheurs développent des systèmes qui peuvent concevoir et tester de façon autonome des hypothèses scientifiques sur le génome, conduire des expériences biologiques, et formuler des conclusions permettant de concevoir la prochaine génération de nouvelles hypothèses scientifiques.

– Par la capacité de synthétiser les résultats de recherche dans des milliers d’articles scientifiques. Un système IA développé par le Barrow Neurological Institute et IBM utilise des algorithmes de traitement du langage pour analyser des milliers d’articles liés aux maladies neuro-dégénératives et a été capable d’identifier correctement cinq gènes impliqués dans ces maladies, et qui n’avaient été jamais encore été identifiés.

– Par la génération automatique et l’optimisation des schémas et des prototypes industriels, comme des moteurs de voitures, à l’aide d’algorithmes d’apprentissage automatique.

L’IA devient un super-accélérateur d’innovation. Quelles en seront les conséquences ?

En 2016, un rapport de la Maison Blanche (The 2016 White House Report on Artificial Intelligence, Automation and the Economy) a indiqué que les techniques d’automatisation et de robotisation allaient menacer des millions d’emplois aux États-Unis, et que ces destructions d’emplois ne seraient pas compensées par de nouvelles créations.

L’automatisation a toujours été source de destructions d’emplois. Après l’invention du tracteur agricole, par exemple, le nombre d’emplois dans le secteur agricole a connu un fort déclin. En 1920, aux États-Unis, 30 % de la population (soit 32 millions) travaillaient aux champs, contre 1 % de la population d’aujourd’hui, soit 3,2 millions.

Mais ce qui est différent, c’est la vitesse actuelle de la disruption économique.

L’ancien Secrétaire du Trésor Larry Summers a déclaré en juin 2017 : « Si la tendance actuelle continue, un tiers des hommes âgés entre 25 et 54 ans seront au chômage avant 2050, et cette tendance ne montre aucun signe de décélération. Et ces prévisions ne prennent même pas en compte l’impact des véhicules autonomes, et la disparition des emplois de chauffeurs de camion, de conducteurs de taxis ou de livreurs à domicile, qui se prépare.»xi

Notons au passage qu’un taux de chômage de 30 % est plus élevé que celui qui prévalait lors du pic de la Grande Dépression, tant aux États-Unis qu’en Allemagne.

On imagine assez bien les conséquences d’un tel scénario.

La prochaine vague d’automatisation pourrait bien laisser des millions de travailleurs de par le monde dans la même situation que les chevaux, au moment de l’arrivée de l’agriculture mécanisée et de la révolution des transports : incapables de rester compétitifs face aux machines, et incapables d’acquérir des capacités de production nouvelles, économiquement utiles.

Les anciens travailleurs agricoles ont pu se recycler dans l’industrie. Les chevaux, pas.

Si l’IA réduit significativement et durablement la demande pour un travail humain faiblement qualifié les impacts économiques et sociaux seront dévastateurs.

Dans un tel scénario, des pays technologiquement avancés pourraient connaître la « malédiction » que connaissent aujourd’hui les pays de rentes, pétrolière ou minière, où les propriétaires des ressources naturelles sont extrêmement concentrés, et les industries d’extraction demandent de forts capitaux financiers, mais peu de ressources humaines. En conséquence, l’inégalité est forte et la gouvernance faible, corrompue. Un très petit nombre de gens fait main basse sur la majeure partie des profits. Il n’y a presque pas de redistribution. Le reste de la population est soumis à des pressions économiques et politiques considérables.

Teilhard a pour sa part réfléchi à la question du chômage – au moment de la Grande Dépression et après elle. Il en voyait paradoxalement les aspects positifs, découlant du caractère fondamentalement « inoccupé » de l’Humanité . Le chômage n’est pas pour lui le symptôme d’une crise économique, mais surtout d’une crise spirituelle.

« Chômage. Ce mot qui définit, saisie dans son aspect le plus superficiel et le plus tangible, la crise que traverse en ce moment le monde, exprime en même temps la cause profonde du mal dont nous nous inquiétons. Inoccupée, l’Humanité a commencé à l’être (ou du moins à pouvoir l’être) dès le premier instant où son esprit nouveau-né s’est détaché de la perception et de l’action immédiate pour vagabonder dans le domaine des choses lointaines ou possibles. Inoccupée, elle n’a pas senti profondément qu’elle l’était (en fait, et surtout en droit) aussi longtemps qu’une portion dominante d’elle-même est restée assujettie à un travail qui absorbait la majeure partie de sa capacité d’effort.

La crise actuelle est beaucoup plus que la passe difficile rencontrée accidentellement par un type particulier de civilisation. Sous des apparences contingentes et locales, elle exprime l’aboutissement inévitable de la rupture d’équilibre amenée dans la vie animale par l’apparition de la Pensée. Les hommes ne savent pas aujourd’hui à quoi employer la force de leurs bras. Ils ne savent surtout pas vers quel But universel et final ils doivent diriger l’élan de leurs âmes. On l’a déjà dit, mais sans aller assez profond dans la signification des mots : la crise actuelle est une crise spirituelle. L’énergie matérielle ne circule plus assez parce qu’elle ne trouve pas un esprit assez fort pour organiser et entraîner sa masse ; et l’esprit n’est pas assez fort parce qu’il se dissipe continuellement en agitation désordonnée. »xii

On le sait par expérience. Les « puissances inoccupées » ne vont pas le rester longtemps. Vers quoi vont-elles se mobiliser ?

« Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant. Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffe­ment de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées. L’Homme moderne ne sait plus que faire du temps et des puissances qu’il a déchaînés entre ses mains. Nous gémissons de cet excès de richesses. Nous crions au « chômage ». Et pour un peu nous essaierions de refouler cette sur‑abondance dans la Matière dont elle est sortie, sans remarquer ce que ce geste contre nature aurait d’impos­sible et de monstrueux. (…) C’est en vain que nous cherchons, pour n’avoir pas à chan­ger nos habitudes, à régler les conflits internationaux par des ajustements de frontières, — ou à traiter comme des « loi­sirs » à distraire, les activités disponibles de l’Humanité. Au train où vont les choses, nous nous écraserons bientôt les uns sur les autres, et quelque chose explosera, si nous nous obsti­nons à vouloir absorber dans le soin donné à nos vieilles masures des forces matérielles et spirituelles taillées désor­mais à la mesure d’un Monde. »xiii

Le « jaillissement des puissances inoccupées » fait exploser la genèse de l’Esprit, la Noosphère.

Noosphère

Étoffe, nappe, réseau, consciences coalescentes d’« Ultra-humains », de « Transhumains », de « Super-humains ».

La noosphère annonce et favorise une convergence mondiale des esprits, des politiques, des cultures…

Implique-t-elle une mondialisation des religions ?

Est-ce possible ? Souhaitable ?

La noosphère : serait-ce le rêve d’une nouvelle Babel, non verticale, mais horizontale, convergeant en un réseau mondial d’intelligences humaines et artificielles se coalisant pour monter jusqu’au méta-humain?

Cette utopie se confronte quotidiennement à l’existence virulente de groupes tribaux ou religieux, qui se définissent par l’auto-exclusion. Ils décrètent le principe de leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité, dont ils affirment la « déchéance » et la « chute ».

Ces groupes, ces tribus, tirent un sentiment de singularité absolue à partir d’une « décision », d’une « révélation », faite par un Dieu qui ne reconnaîtrait que les siens.

La pulsion de séparation, d’ostracisme, semble (paradoxalement) autant constitutive de l’essence humaine que l’idée inverse, celle d’union, de communauté, de société (mondiale).

Il y a des tribus « premières » qui se donnent seulement à elles-mêmes le nom d’ « hommes », dans leur langue, impliquant que tous ceux qui ne sont pas de leur tribu, tout le reste des hommes, ne sont pas vraiment humains.

Ce que ces langues d’exclusion traduit symboliquement, le génie génétique et la reprogrammation du génome humain pourront bientôt le faire, réellement, pour quelques richissimes privilégiés, ou même à grande échelle, pour servir l’intérêt de quelques États.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation encore impensée de la race humaine, se fait réalité.

Ce rêve tangible est là pour rappeler la brûlante actualité de l’aspiration d’un sous-ensemble privilégié de l’humanité à une forme d’exode, hors des contingences humaines en général.

Cet exode semble, pour le moment, n’être que d’ordre économique, fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et biologique.

Hollywood nous a déjà présenté maintes fois la perspective d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par une guerre civile mondiale.

La balkanisation générale et les bantoustans imposés par toutes sortes d’apartheids génétiques et biologiques, en seront la première étape.

Quel shibboleth faudra-t-il murmurer pour monter dans la navette interstellaire ou prendre part à l’aventure méta-génétique de la trans-humanité ?

Les progrès de l’IA et de la bio-génétique sont des symptômes, des indices de la séparation mondiale, de la progressive dislocation culturelle, religieuse et civilisationnelle, à laquelle l’humanité sera un jour confrontée.

Mais dans la nouvelle Babel, l’IA et les bio-technologies peuvent aussi jouer le rôle de technologies de la « traduction », de tout, en tout et partout, de technologies de la convergence générale, à travers des équivalents universels, comme la monnaie, le code génétique, ou les algorithmes.

Alors qui l’emportera ? Les tendances à l’exclusion, l’exode, la balkanisation en bantoustans et « gated communities » ou bien la construction réussie d’une Babel mondiale, la convergence progressive de l’humanité soudée par les menaces planétaires, partageant des langues artificielles, communiant en quelques métaphores dominantes, dans des « grands récits », de nouveaux « mythes », des « fins » communes ?

La mutation de Sapiens vers Trans-Sapiens, la conquête d’une nouvelle essence de l’homme et sa séparation d’avec son ancienne « nature », sont désormais théoriquement possibles par la convergence de la « technique » et de la « nature », la fusion des réalités « mixtes » et « augmentées » avec la réalité « réelle ».

L’IA résume et incarne le lieu planétaire de cette convergence idéologique, politique et économique. Rien ne semble impossible à ses acteurs les plus en vue.

Anthony Levandowski, par ailleurs au centre d’une bataille juridique entre Uber et Google pour la propriété intellectuelle de logiciels de voitures autonomes, vient d’établir une fondation religieuse, « Way of the Future », dont le but affiché est de « développer et promouvoir la réalisation d’une déité (« Godhead ») basée sur l’intelligence artificielle, et de contribuer à l’amélioration de la société, par la compréhension et l’adoration de cette déité.  »

Il ne faut pas, je pense, se laisser distraire par le côté loufoque de l’affaire, mais prendre cela comme un autre symptôme encore du mouvement de fond pressenti par Teilhard.

Christopher Benek, pasteur et fondateur de la « Christian Transhumanist Association » affirme : « L’Église est incapable de se faire entendre des gens de la Silicon Valley. » Or l’IA pourrait être parfaitement compatible avec le christianisme et ses objectifs, ajoute-t-il. Il suffirait de s’assurer que les valeurs chrétiennes soient convenablement programmées dans les algorithmes de décision.

Les idées les plus bizarres se répandent comme une traînée de poudre. Des futuristes comme Ray Kurzweil, pensent que nous serons capables de télécharger nos cerveaux sur des machines, ce qui mènerait à une sorte d’immortalité numérique. Elon Musk pense en revanche que ces projets représentent une menace existentielle pour l’humanité. “L’intelligence artificielle est une invitation lancée au démon », a-t-il déclaré.

 

Le Pape François s’y met aussi. « Si, par exemple, une expédition de Martiens arrivait, et que l’un d’entre eux disait, ‘Je veux être baptisé !’ Qu’est-ce qui arriverait ? Quand le Seigneur nous montre le chemin, qui sommes-nous pour dire : ‘Non, Seigneur, ce n’est pas prudent !’ »xiv

Si le christianisme concerne toutes les formes de vie intelligente, et même les extra-terrestres, quid des machines hyper-intelligentes et autonomes ? Peut-on les laisser réinventer à leur façon une morale, ou faudrait-il penser à les évangéliser, dès leur conception même ?

La plupart des théologiens n’ont aucune considération pour ce genre de questions. Et pourtant, il serait bien possible que l’IA par la nature des questions qu’elle pose à long terme, représente une sérieuse menace pour la théologie chrétienne, dans sa forme actuelle.

Si l’IA peut piloter des avions, faire des diagnostics médicaux, peindre des chefs-d’œuvre à la façon de Rembrandtxv, composer des symphonies dans le style de Beethovenxvi, elle pourrait sans doute inventer des homélies ou entendre des confessions ?

Poussant aux extrêmes, le développement de l’IA pourrait même annoncer la fin de l’espère humaine a déclaré Stephen Hawking à la BBC en 2014xvii. Si l’IA commence à se développer d’elle-même, et de manière accélérée, les humains, limités par la lenteur et les contraintes de l’évolution biologique, ne seront plus compétitifs et finiront par être dominés.

Si le monde est quadrillé de bout en bout par des machines IA, elles sauront mettre de l’ordre dans nombre de comportements déviants ou criminogènes, elles sauront à la fois prévenir et guérir les maux des sociétés et même provoquer une radicale transition démographique, compte tenu de l’imminente inutilité productive de 99 % de l’humanité…

Les révolutions scientifiques et techniques ont souvent eu par le passé un impact religieux. On pense à Giordano Bruno ou Galilée.

Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens, et Homo Deus) fait remarquer que les divinités agricoles étaient différentes des esprits des chasseurs-cueilleurs, et que les ouvriers et les paysans imaginaient des paradis différents. Il en conclut que les technologies du 21ème siècle vont probablement engendrer des mouvements religieux sans précédent, qui n’auront rien à voir avec les croyances médiévales.

Si les religions ne peuvent digérer et informer les révolutions de l’époque, elles deviennent obsolètes, par leur incapacité à répondre aux nouvelles questions et aux problèmes tels qu’ils se posent aujourd’hui, et aux choix de sociétés, engageant l’avenir de l’humanité. Il ne s’agit pas seulement de bioéthique ou d’éthique des nanotechnologies. C’est toute la conception de l’homme et du divin qui se trouve remise en question.

La désaffection vis-à-vis des religions classiques, et l’efflorescence de nouveaux mouvements « religieux » prétendant apporter des réponses à des questions que personne n’avait prévues, ne font que commencer. Ce ne serait pas la première fois dans l’histoire du monde qu’un bouleversement complet des conceptions politiques, philosophiques et religieuses s’opérerait.

La création de robots intelligents, autonomes, dotés de valeurs morales pour guider leurs actions, aura sans doute des conséquences disruptives, et cela à une échelle mondiale et même cosmique. Les explorateurs de l’espace seront bien plutôt des robots que des humains et pourront être programmés pour des errances millénaires, des exodes aux frontières des mondes connus…

Si l’on peut imaginer de l’IA basée sur des valeurs chrétiennes, pourquoi pas aussi des robots aux valeurs juives, islamiques, néo-évangéliques ou bouddhistes ?

Faudra-t-il composer des équipages de robots-explorateurs du cosmos qui soient multi-confessionnels ? Ou bien laissera-t-on aux robots eux-mêmes le soin de juger par IA les « valeurs » les mieux adaptées à un voyage de mille ans au fond de la galaxie ?

Des transhumanistes comme Zoltan Istvan, pensent que le mouvement de convergence de la religion et la science est déjà entamé et qu’il culminera dans l’apparition de la « singularité » au sein de l’humanité. Cette « singularité » est l’équivalent d’un « Messie » trans-humaniste.

Pour Istvan, un Dieu incarné dans l’IA aurait l’avantage d’offrir une certaine dose de raison, dont beaucoup de religions manquent.

Dans un futur moins éloigné qu’on pourrait croire, l’IA sera sans conteste capable de démontrer sa supériorité dans nombre de questions d’éthique, de philosophie, de théologie.

Le véritable défi sera alors pour l’Homme de s’inventer un rôle nouveau, s’il en est capable.

Mondialisation et religion(s)

Nous ne nous sommes pas éloignés de Teilhard, par ces considérations. Seul le contexte a quelque peu changé. Mais les idées restent structurellement analogues.

Teilhard propose un « super-christianisme »  visant le point Oméga. Une « religion du progrès universel » . Un « christianisme » révolutionné, mondialisé – qui serait donc quelque peu éloigné de son acception actuelle?

Si la religion mondiale doit être ce futur « super-christianisme », quid du judaïsme ? De l’islam ? Du bouddhisme ? Tout cela absorbé par un super-Christ ? Par miracle, toutes les résistances envolées ?

Y aurait-il d’autres alternatives ? Il peut être intéressant de confronter la vision de Teilhard sur la mondialisation et la religion du futur, avec la pensée de Raimon Panikkar sur ces sujets.

Les idées de convergence, de noosphère, de compression psychique, de coalescence des consciences, impliquent naturellement la formation d’une nouvelle conscience religieuse, caractérisée par la prise en compte, et la synthèse, des divers et multiples rapports des hommes au Divin, au sacré, au mystère. Mais cette nouvelle conscience, Teilhard l’affirme, c’est le christianisme, qui seul, peut sauver le monde.

« En cette phase dangereuse, qui menace l’existence des « âmes », c’est, j’imagine, le Christianisme qui peut et qui va intervenir pour remettre les aspirations humaines dans la seule ligne conforme aux lois structurelles de l’être et de la vie. On pouvait penser, hier encore, que rien n’était aussi démodé, aussi anthropomorphique, que le Dieu personnel chrétien. Or voici que, par ce côté en apparence le plus vieilli, et cependant le plus essentiel de son Credo, l’Évangile chrétien se découvre la plus moderne des religions. »xviii

Pour Teilhard, « le Christianisme peut être appelé à sauver encore une fois, demain, le Monde ». Mais, demande-t-il : «  – D’où vient alors l’espèce de discrédit où, à raison même de ce dogme, il paraît tombé au regard des zélateurs d’une plus grande Humanité ? Pourquoi la suspicion ? et pourquoi la haine ? »

Il y a des éléments d’explication. Le christianisme a fait de graves erreurs. Il s’est « attardé », « assoupi » dans un « moralisme » juridique.

« Le Christianisme est universaliste. Mais ne s’est-il pas attardé dans une cosmologie médiévale, au lieu de faire face résolument aux immensités temporelle et spatiale auxquelles les faits lui demandent d’étendre ses vues de l’Incarnation ? – Le Christianisme est suprêmement futuriste. Mais la transcendance même des perspectives qu’il entretient ne l’a-t-elle pas conduit à se laisser regarder comme extra-terrestre (et donc passif et assoupissant), au lieu que par la logique même de son dogme il devrait être supra-terrestre (et donc générateur d’un maximum d’effort humain) ? Le Christianisme, enfin, est spécifiquement personnaliste. Mais, là encore, est-ce que la dominance accordée aux valeurs de l’âme ne l’a pas incliné à se présenter surtout comme un juridicisme et une morale, au lieu de nous manifester les splendeurs organiques et cosmiques enfermées dans son Christ Universel ? »

Le passif est lourd mais l’avenir radieux. « Le christianisme dans le monde » est la seule solution. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner ce que propose la concurrence.

« Sont à éliminer d’abord, en bloc, les divers agnosticismes, formels ou implicites, qui ont tenté de fonder la Morale sur un pur empirisme social, ou encore sur un pur esthétisme individuel, – toute foi en quelque consommation à venir du Monde étant positivement exclue. (…)

Ni le Confucianisme, qui assurait un bon roulement sur place de la société, – ni la sagesse d’un Marc-Aurèle, qui embellissait les parterres de l’Humanité, – ni le culte tant prôné aujourd’hui encore de la jouissance et de la perfection intérieure fermées, ne répondent plus, en quoi que ce soit, à notre idéal de constructeurs et de conquérants.

C’est à l’attaque d’un Ciel qu’il faut nous convier à partir. Autrement, nous désarmons.Du groupe islamique, examiné à son tour, rien ne subsiste ; tout se dissout, – et peut-être plus complètement encore. L’Islam a sauvé en lui-même l’idée de l’existence et de la grandeur de Dieu (germe dont tout, il est vrai, peut renaître un jour). Mais, en même temps, il a réalisé le prodige de rendre ce Dieu aussi inefficace et aussi stérile qu’un Néant pour tout ce qui intéresse la connaissance et l’amélioration du Monde. Après avoir beaucoup détruit, et localement créé une beauté éphémère, l’Islam se présente aujourd’hui comme un principe de fixation et de stagnation. À cette impuissance de fait, une amélioration serait parfaitement concevable, et celle-ci, équivalente au fond à une convergence au Christianisme, semble être déjà en cours chez un groupe d’esprits élevés et modernisés. En attendant cette renaissance, l’Allah du Coran est un Dieu pour Bédouins. Il ne pourrait attirer vers lui les efforts d’aucun vrai civilisé. »xix

Teilhard évoque enfin « la grandeur incomparable des religions de l’Orient » qui est « d’avoir vibré autant qu’aucune autre à la passion de l’Unité. (…) Mais, pour atteindre à cette Unité, les sages hindous ont pensé qu’il fallait aux Hommes renier la Terre, ses passions, ses anxiétés, son effort. Le Multiple, au sein duquel nous luttons, ils l’ont déclaré issu d’un mauvais songe. ‘Dissipez cette Maya, étouffez tout bruit’, ont-ils enseigné, ‘et alors vous vous éveillerez dans la Vacuité essentielle, où il n’y a ni son, ni figure, ni amour.’ – Doctrine de passivité, de détente, de retrait des choses, en droit. Doctrine morte ou inopérante, en fait. Juste l’inverse de ce qu’attend, pour pouvoir s’épanouir, la vraie mystique humaine, née en Occident. »xx

Tout le monde en prend pour son grade. Sauf le christianisme.

« Seul, en fait, le Christianisme reste aujourd’hui debout, capable de se mesurer avec le Monde intellectuel et moral né en Occident depuis la Renaissance. Il ne semble pas qu’aucun homme, profondément touché par la culture et les évidences modernes, puisse être sincèrement Confucianiste, Bouddhiste ou Musulman (à moins de mener une vie intérieure double, ou de modifier profondément à son usage les termes de sa Religion). Un tel homme peut au contraire se dire et se croire encore absolument chrétien. À quoi tient cette différence ? »

Teilhard donne cette explication: « Seule entre toutes les formes existantes de croyances, le Christianisme, en dépit de certaines apparences, que ses amis comme ses ennemis semblent prendre plaisir à accentuer, est une religion de progrès universel. »

A titre de contrepoint, et pour évoquer d’autres avenues de recherche, je voudrais citer brièvement les positions d’un autre prêtre catholique, né une génération après Teilhard, en 1918, d’un père indien et hindou et d’une mère catalane et chrétienne, Raimon Panikkar.

Souvent comparé à Teilhard pour ses positions théologiques avancées, Panikkar, sur le point crucial de la « religion de l’avenir », se démarque de notre jésuite. S’il se revendique prêtre – consacré « selon l’ordre de Melchisedech », il se dit aussi bouddhiste, shivaïste et védiste.

Panikkar soutient que l’humanité est entrée dans une « seconde période axiale ». La première « période axiale », Achsenzeit, l’« âge pivot », a été définie, on s’en rappelle, par Karl Jaspers comme étant la période culminant entre le 8ème et le 5ème siècle av. J.-C., pendant laquelle ont vécu en Israël le prophète Élie, le premier et le deuxième Isaïe, en Inde Bouddha et les auteurs des Upanishad, en Chine Confucius, Lao Tseu et Tchouang Tseu, en Iran Zarathoustra, en Grèce Homère, Héraclite, Parménide, Platon…

Les spiritualités ont commencé à se baser sur un « Logos », même si Bouddha se distingue en affirmant qu’on ne peut diviniser quelque « Logos » que ce soit, prônant le « Silence ».

A la nouvelle ère axiale, Panikkar associe la nécessité d’un nouveau Mythos, un « Mythos-monde » (« World-mythos »)xxi .

« Nous avons besoin d’un nouveau mythos, d’un horizon plus profond duquel puissent émerger les mythologoumenon, le Récit pour notre temps. (…) Même si le temps n’est pas tout-à-fait mûr pour un nouveau mythe, nous avons perdu notre innocence avec les anciens mythes, et nous n’y croyons plus. Le progrès, la science, la technologie, l’histoire, la démocratie, et d’autres histoires semblables que la plupart de nos prédécesseurs croyaient, et auxquelles beaucoup de nos contemporains croient encore, ne sont plus tenues pour crédibles par une multitude de gens.»xxii

« Nous ne connaissons pas encore le Nouveau Récit, mais ses acteurs, ses dramatis personae – kosmos, anthropos, theos – sont déjà connus. En supprimer l’un des trois serait tomber dans un réductionnisme, et les éléments de la réalité sont si imbriqués que n’importe lequel de ces personnages est inhérent aux deux autres. »xxiii

Le nouveau Récit se fonde sur une nouvelle « Kosmologie » (avec un K) et un mythe « cosmothéandrique ». Le Kosmos, l’Homme et Dieu, voilà la « Trinité radicale ».

« L’Homme n’est ni un serviteur de Dieu, ni le roi de la création, quelque signifiantes que soient ces expressions dans leurs contextes respectifs. L’Homme peut être les deux, mais seulement à condition que l’humanum retrouve sa place propre dans la réalité, et le rôle unique qu’il doit y jouer. Il y a quelque chose d’unique dans l’Homme, qui est irréductible à Dieu ou à la matière. »xxiv

Si l’Homme est unique, l’univers aussi. « L’univers a un Destin – la dramaturgie théogénique, selon l’expression de Henry Corbin. »xxv. « Je crois que la matière est vivante, quoique d’une autre sorte de vie que celle des plantes et des animaux. Par conséquent, la manière dont on traite la matière et les intentions que l’on a vis-à-vis du monde matériel ont de l’importance. »xxvi

« Le sujet du « Nouveau Récit » n’est ni le cosmos ni l’Homme, mais le Kosmos habité par Dieu et par l’Homme, ce dernier étant compris non comme un produit de la Terre, ni comme un émigrant venu du Ciel, mais comme un membre constitutif de cette réalité. »xxvii

Le monde, l’humanité et Dieu sont incompatibles si on les considère comme des entités séparées, indépendantes. Ils sont « imbriqués ». Un monde sans êtres humains n’aurait pas de sens. Un Dieu sans créatures ne serait plus un Dieu. Une humanité sans monde ne pourrait subsister, et sans Dieu, elle cesserait d’être humaine. Dieu est sublimé, mais cette sublimation doit se condenser quelque part, dans l’esprit humain et dans le monde.

Panikkar cite Abhinavaguptaxxviii et le principe tantrique, trinitaire, du trika, selon lequel « tout est inhérent à tout » (sarvaṁṁ hi sarvātmakam iti). Tout est à la fois Śiva, Śakti et Nara (Dieu, Puissance, Homme). Chaque élément de la triade, sans perdre sa nature, procède des trois formes, singulière, duelle, plurielle.

« La trinité cosmothéandrique n’est pas une idéologie, mais un mythe. Elle ne peut donc prétendre informer une seule foi, une seule religion, un ensemble homogène de croyances, une culture mondiale unifiée, ou quoi que ce soit de ce genre. (…) Par sa nature même, un mythe est polysémique, et donc non incompatible avec le pluralisme. Pour résumer, un nouveau mythos émerge. Les signes sont partout. J’ai donné beaucoup de noms pour des fragments de cette aube : vision cosmothéandrique, sacré séculier (ou laïcité sacrée), kosmologie, ontonomie, trinité radicale, interindépendance, relativité radicale, etc. Je pourrais aussi utiliser un terme consacré advaita, qui est l’équivalent de la Trinité radicale. Tout est relié à Tout, mais sans l’identité moniste ou la séparation dualiste.»xxix

Le Nouveau Récit change aussi le regard sur le Non-Vivant.

Dans ses « Twelve Principles for Understanding the Universe »xxx, Thomas Berry, prêtre catholique, et (ancien) président de l’American Teilhard Association, parle ainsi de l’univers dans « sa réalité psychique autant que physique », et souligne « l’inter-communion de toutes les composantes vivantes et non-vivantes de la communauté de la terre. »xxxi Berry, qui se dit « géologue » – comme Teilhard– plutôt que théologien, semble allègrement se passer des théismes, des religions et des spiritualités.

Disciple de Teilhard de Chardin, Berry ne cherche pas à réconcilier la religion et la science moderne. Ce qu’approuve Panikkar, pour qui « le grand absent dans le mythos scientifique c’est l’Homme. Des Dieux y abondent sous la forme des trous noirs, des galaxies, des infinis grands et petits, des limites, des seuils, etc. Les diables sont légions ; la science biomoléculaire fournit une virologie aussi impressionnante que la démonologie médiévale (…) Seul l’Homme n’entre pas dans le tableau. »

Le nouveau Mythe voit l’Humain, la Matière et le Divin comme une unité trinitaire.

La Vraie Paix

L’accélération de la Noosphère, la mondialisation de la religion, le Nouveau Mythe, ne sont encore que des moyens, des conditions. Il reste à parler des fins, et surtout de celle qui a trait au sujet de ce colloque, la « Vraie Paix »

De quelle paix s’agit-il ?

La paix, selon Teilhard, c’est « le reploiement vital de l’humanité sur elle-même », une convergence et une concentration croissantes, un « grand effort organisé ».

Cela suppose d’éliminer « tous les espoirs de tranquillité bourgeoise, tous les rêves de félicité « millénariste », [dans] une société bien sage où chacun vivrait à l’aise et sans peine dans des cadres définitivement fixés, un monde tranquillement au repos »xxxii.

Les mêmes forces qui poussaient jadis à la guerre poussent maintenant à la paix.

Ces forces viennent de la « prodigieuse affinité, encore dormante, qui attire entre elles les « molécules pensantes » du monde », et de « l’élan même qui jusqu’ici se dispersait en luttes sanguinaires. »

« En somme, la vraie paix, la seule paix biologiquement possible, n’est pas la cessation ni le contraire de la guerre, elle est bien plutôt une forme naturellement sublimée de celle-ci. »xxxiii

La vraie paix ne sera possible que si l’on vainc le démon de l’immobilisme, que si l’on surmonte l’éternel conflit entre une moitié du monde qui bouge et une autre qui ne veut pas avancer.

« La foi en la paix : elle n’est possible, elle n’est justifiable, ne l’oublions pas, que sur une terre où domine la foi en l’avenir, la foi en l’homme. Sous ce rapport, tant que nous ne serons pas tous à une même, à une assez haute température, inutile d’essayer de nous rapprocher et de nous fondre. Nous n’y arriverons pas. »xxxiv

Il faut atteindre à cette haute température de fusion, loin des tranquilles tiédeurs.

Les Allemands en 1939 combattait pour un idéal, même si cet idéal était intrinsèquement vicié. Au contraire, déplorait Teilhard, « la France s’était engagée sans conviction et sans esprit d’idéal : juste pour avoir le droit d’être « tranquille ». Or, s’il est une vérité qui se dégage, c’est que les pacifistes ont fait une énorme erreur en définissant la paix comme l’opposé de la guerre. La vraie paix, la seule paix biologiquement désirable et possible, est dans la direction, mais au-delà de la guerre : c’est l’esprit de conquête transporté sur un objet supra-humain. Lutter, mais tous ensemble et pour un objet qui unisse les efforts au lieu de les diviser. »xxxv

« Lutter tous ensemble », pour quel objet ? Pour quelle croyance commune ?

« Pour la presque totalité des religions anciennes, le renou­vellement des vues cosmiques caractérisant l’ «  esprit moder­ne » a été une crise dont, si elles ne sont pas encore mortes, on peut prévoir qu’elles ne se relèveront pas. Étroitement liées à des mythes intenables, ou engagées dans une mystique de pessimisme et de passivité, il leur est impossible de s’ajuster aux immensités précises, ni aux exigences construc­tives, de l’Espace‑Temps. (…) Or, à l’heure présente, sur la surface entière de la Noosphère, le Christianisme représente l’Unique courant de Pensée assez audacieux et assez progressif pour embrasser pratiquement et efficacement le Monde dans un geste com­plet, et indéfiniment perfectible. »xxxvi

Le Christianisme est pour Teilhard la seule vraie religion de l’Humanité, la seule religion de cette « espèce zoologique », « capable de réaliser ce à quoi avait échoué toute autre espèce avant elle : non pas simplement être cosmopolite, — mais couvrir, sans se rompre, la Terre d’une seule membrane organisée. »

«Le jeu externe des forces cosmiques, combiné avec la nature éminem­ment coalescible de nos âmes pensantes, travaille dans le sens d’une concentration énergique des consciences. »xxxvii

« Et maintenant, comme un germe de dimensions planétaires, la nappe pensante qui, sur toute son étendue, développe et entrecroise ses fibres, (…) dans le sens d’une gigantesque opéra­tion psycho‑biologique, — comme une sorte de méga‑synthèse, — le « super‑arrangement » auquel tous les éléments pensants de la Terre se trouvent aujourd’hui individuellement et collectivement soumis. »

« L’Issue du Monde, les portes de l’Avenir, l’entrée dans le Super‑humain, elles ne s’ouvrent en avant ni à quelques privilégiés, ni à un seul peuple élu entre tous les peuples ! Elles ne céderont qu’à une poussée de tous ensemble, dans une direction où tous ensemble peuvent se rejoindre et s’achever dans une rénovation spirituelle de la Terre, — rénovation dont il s’agit maintenant de préciser les allures, et de méditer le degré physique de réalité ».xxxviii

Un domaine nouveau d’expansion psychique : voilà ce qui est devant nous, si seulement nous levions les yeux, l’édification unanime d’un Esprit de la Terre.

Optimisme inébranlable. Confiance absolue dans l’avenir.

« L’Homme est irremplaçable. Donc, si invraisemblable soit la perspective, c’est qu’il doit aboutir, non pas nécessairement, sans doute, mais infailliblement. (…) D’une part, en effet, comparée aux nappes zoologiques qui la précèdent, et dont la vie moyenne est au moins de l’ordre de 80 millions d’années, l’Humanité est si jeune qu’on peut la dire tout juste née. (…) Entre la Terre finale et notre Terre moderne s’étend donc vraisemblablement une durée immense, marquée, non point par un ralentisse­ment, mais par une accélération, et le définitif épanouisse­ment, suivant la flèche humaine, des forces de l’Évolution. »xxxix

Teilhard remarque « qu’il se peut que, dans ses capacités et sa pénétration individuelles notre cerveau ait atteint ses limites organiques. » Mais le mouvement ne s’arrêtera pas pour autant, l’Évolution est désormais occupée ailleurs, dans un domaine plus riche et plus complexe, à construire, avec tous les esprits mis ensemble, l’Esprit. —

« Nous n’avons encore aucune idée de la grandeur possible des effets « noosphéri­ques ». La résonance de vibrations humaines par millions ! Toute une nappe de conscience pressant sur l’Avenir en même temps ! Le produit collectif et additif d’un million d’années de Pensée !… Avons‑nous jamais essayé d’imaginer ce que ces grandeurs représentent? Dans cette ligne, le plus inattendu est peut‑être ce qu’il y a le plus à attendre. »xl

« Vaincues par la Science, nous n’aurons plus à redouter, sous leurs formes aiguës, ni la maladie ni la faim. Et, vaincues par le sens de la Terre et le Sens humain, la Haine et les Luttes intestines auront disparu aux rayons toujours plus chauds d’Oméga. Quelque unanimité régnant sur la masse entière de la Noosphère. La convergence finale s’opérant dans la paix. Une pareille issue, bien sûr, serait la plus harmonieu­sement conforme à la théorie.

Mais il se peut aussi que, suivant une loi à laquelle rien dans le Passé n’a encore échappé, le Mal, croissant en même temps que le Bien, atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous forme spécifiquement nouvelle. »xli

Le paroxysme du Mal

Même Teilhard, éternellement optimiste, conçoit la possibilité de la résurgence du Mal, paroxystique.

La noosphère ne suffit pas. Il faut une véritable méta-noïa dit Panikkar, sous peine de guerre totale.

« Ce passage d’une culture de la guerre (…) en une culture de la paix exige un « grand remède », une mutation de civilisation, la seule qui puisse mener à bonne fin un changement dans l’auto-compréhension même de l’homme. »xlii

La mutation de civilisation, la méta-noïa, sont-elles compatibles avec l’accélération et la totalisation de la Noosphère, la « lutte finale » de ce qui monte contre ce qui descend?

Non. La vision de Panikkar est plus pessimiste que celle de Teilhard.

« Nous savons par expérience qu’aujourd’hui et hier, la lutte pour la paix est contre-productive. La lutte pour la paix crée généralement une autre guerre.»xliii

La paix n’est pas seulement politique, elle est une réalité cosmique et anthropologiquexliv.

Le Cosmos et l’Homme doivent jouer leurs rôles, complémentaires à celui du Divin.

« Existaient le monde des dieux, le monde des hommes et le monde des choses ; les mondes divin, humain, terrestre (…) La religion, la, politique et la technique étaient les trois grands arts de la vie. L’homme moderne a créé un « quart-monde » : le monde factice où le divin est banni, l’humain domestiqué et le matériel dompté. (…) Dans un tel monde, la paix aussi, semble-t-il, ne peut qu’être, elle aussi, artificielle. »xlv

Dans un monde dominé par l’Intelligence artificielle, la paix sera artificielle.

Car tout est en relation avec tout. L’ami avec l’ennemi. La balle et la blessure. La bombe et le cosmos. L’intelligence et l’artifice.

La paix ne peut être qu’un fruit de l’Esprit, dit Panikkar dans ses « Neuf sûtra sur la paix ».

« La victoire obtenue en tant que résultat de la défaite violente de l’ennemi ne conduit jamais à la paix. ‘Celui qui vainc engendre la haine’xlvi. La paix n’est pas le contraire de la guerre. Supprimer la guerre n’apporte pas automatiquement la paix. Les vaincus ne peuvent jouir de la paix des vainqueurs. »

En conséquence, « le désarmement militaire a besoin du désarmement culturel. Le temps est venu d’une mutation anthropologique. Par mutation anthropologique, nous entendons la mutation de cet être, l’homme, dont la conscience de soi appartient à sa propre nature. (…)

Aucune culture, religion ou tradition ne peut résoudre isolément les problèmes du monde.

Aucune religion n’est aujourd’hui auto-suffisante ni ne peut fournir de réponses universelles. (…)

Il n’existe pas de concept unique de la paix. Il suffit de connaître les résonances et les connotations des différents termes (pax, eirênê, Frieden, śanti, mir, wa, salam, shalom,…). La paix est polysémique : elle a de nombreux sens. Elle est aussi pluraliste : elle a de nombreuses interprétations incompatibles au niveau doctrinal.

La paix n’est pas un simple concept. La paix est le mythe dominant de notre époque. (…) La paix semble être le mythe unificateur de notre temps. Et on fait aussi des guerres en son nom !

La religion est un chemin vers la paix. Nous assistons aujourd’hui à la transformation de la notion même de « religion », un fait que nous pourrions exprimer en disant que les religions sont les différentes voies par lesquelles on peut approcher et atteindre cette paix qui est en train de devenir, probablement, l’un des rares symboles véritablement universels.

La voie vers la paix n’est pas une voie facile ; c’est une voie révolutionnaire, perturbatrice, provocatrice et qui exige la suppression de l’injustice, de l’égoïsme, de la cupidité.»xlvii

Résumons ces thèses :

La paix est une affaire éminemment religieuse.

La voie qui mène à la paix passe par l’interculturalité – et la religion.

La post-modernité exige une métanoïa.

Il faut abandonner la culture « moderne » d’origine occidentale, et ses valeurs acquises et non négociables, comme le progrès, la technologie, la science, la démocratie, le marché mondial.

Il faut un changement radical du mythe prédominant de l’humanité, actuellement propagé par « cette partie de l’humanité bruyante, influente, riche, qui dirige les destins de la politique ».

Avec la métanoïa, Panikkar marque sa distance avec « l’évolutionnisme » de Teilhard. Panikkar critique l’idée d’un rejet à la fin des temps du salut christique, symbolisé par le point Oméga.

Il y a bien trop de souffrances ici et maintenant sur lesquelles on ne peut faire l’impasse en attendant Godot ou Oméga.

« Le désarmement culturel exige l’abandon de l’évolutionnisme comme forme de pensée. (…) Selon l’évolution universelle, chaque pas d’une forme d’existence vers une autre se fait aux dépens de millions d’êtres qui disparaissent pour que, de leur magma, surgisse la matière inorganique, organique, vivante, sensible, intelligente… jusqu’au surhomme et au divin.

S’il y a dans l’être humain une étincelle divine, l’homme ne peut être le simple maillon d’une chaîne qui devra un jour produire le surhomme ou parvenir au « point Oméga ».

Si l’homme a en lui une dignité personnelle, et non comme un simple moyen pour une fin plus « sublime », la vie humaine doit avoir un sens possible et plénier pour la personne qui la vit. Le dilemme est ultime : ou la paix ou la la guerre. (…) Il faut monter jusqu’au sommet de la pyramide ou se résigner à être chair à canon, travailleur exploité, massa damnata, pour que la construction se poursuive. »xlviii

Si l’on abandonne la culture moderne, quelles sont les alternatives ?

Il n’y a pas une alternative, au singulier! Tout culture d’ordre global nous amène à une dictature.

Il n’y a pas une culture globale ; elle ne serait pas culture.

Il n’y a pas non plus de perspective globale. C’est une contradiction dans les termes. Pas même les anges, pas même Dieu, dit le Talmud, n’ont une perspective globale.

Il n’y a pas et ne peut y avoir de religion universelle. C’est un phénomène très significatif,

même du point de vue de la théologie chrétienne que l’évolution du mot « catholique ». C’est seulement au 16ème siècle que « catholique » a été interprété comme signifiant ‘universel’ au sens géographique. Saint Augustin traduit catholique, du grec kath’olon, par secundum totum : parfait, complet, et non au sens d’universalité géographique.

Une religion universelle ne serait pas religion, à moins d’avoir réduit toute l’espèce humaine à un seul type de pensée, à une forme unique, à un système symbolique unitaire, à une culture uniforme, à une cosmologie univoque.

Il n’y a pas un ordre idéal, politique, économique, humain. Il faut dénoncer l’idée d’ordre idéal.

La culture moderne n’est ni universelle, ni universalisable. Elle porte en elle-même les germes de sa propre destruction. C’est le dynamisme même de sa croissance insatiable qui la fera périr.

La soif humaine d’infini s’y incarne dans un désir d’universalité matérielle. Or on est arrivé aux limites de la terre et de l’homme, et on ne peut plus s’arrêter. Le limité ne peut soutenir un désir infini.

Alors, quelles alternatives ? Il n’y a pas de paradigme unique.

Chacun de nous doit se « con-centrer » et se relier aux autres centres du monde. Nous sommes tous au centre du monde, et la vie vaut la peine d’être vécue parce que chacun est dans une certaine mesure Tout, Dieu, Fils de Dieu, Unique, Brahman, né du Grand Esprit, microcosme, aimé des Dieux, une personne nécessaire, utile pour la construction de la cité…

Chacun est un centre d’intelligence et d’action.

Les idées des uns et des autres peuvent être incompatibles sans pour autant impliquer que certaines soient absolument fausses et d’autres complètement vraies. Il faut apprendre à vivre avec elles.

Conclusion

Une synthèse des idées de Teilhard et de Pannikar est-elle possible?

Est-ce que la massa damnata joue un rôle cosmique de « magma », de « chair à canon », utile pour la montée des élus et l’avènement du point Oméga ? Ou bien est-ce que le « Tout » englobe déjà tout en tous ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire et de penser, aujourd’hui et ici-même, pour participer à l’avènement, plus modeste, mais non moins essentiel, d’un point Omicron?

« Je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant. » (Ap. 1,8)

Mais quid du Phi, du Khi, du Psi ? Du Thêta, du Iota, du Lambda ? Du Mu, Nu, Xi ? Avant de rêver à l’Oméga divin, dans quelques millions d’années, ne pouvons-nous pas faire advenir un peu plus tôt un Omicron humain?

Faut-il d’ailleurs voir l’Oméga comme un point final dans l’alphabet des Temps? N’aurions-nous pas plutôt besoin de voir les Temps comme des courbes, des plans ou des variétés de l’espace-temps ? Ou comme des « rythmes » qui se laissent entendre dans la symphonie du présent?

Depuis Leibniz, une courbe infinie, aussi complexe soit-elle, peut être tout entière définie en et par n’importe lequel de ses points, grâce à toutes ses dérivées au énième degré.

Comparaison n’est pas raison. Mais l’Oméga est peut-être déjà en puissance ici et maintenant, en tous points de l’univers, en tout homme, en toute pierre, en toute étoile, en tout quark.

Dans cette vue, la massa damnata, n’en déplaise au pessimisme de certaines interprétations exclusives du salut, fait aussi déjà partie de la massa Oméga

iMetaxu.org.

iiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. (11 novembre 1936). In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965).

iiiIbid.

ivRéflexions sur le progrès (1941), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959),tome 5, p.95

vDu Pré-Humain à l’Ultra-Humain (1950), In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.383

viPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité (1936), in op.cit. p.172

viiIbid. p.181-182

viiiIbid. p.184

ixIbid. p.186

xGreg Allen et Taniel Chan. Artificial Intelligence and National Security. Belfer Center for Science and International Affairs. Harvard Kennedy School. Cambridge (MA). Juillet 2017

xiMatthews, Christopher. “Summers: Automation is the middle class’ worst enemy.” Axios. June 05, 2017. https://www.axios.com/automation-is-already-the-middle-class-worst-enemy-2413151019.html

xiiPierre Teilhard de Chardin. Le christianisme dans le monde. In Science et Christ. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 9, Seuil (1965). p. 134.

xiiiPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.280-281

xviiiPierre Teilhard de Chardin. Sauvons l’humanité. 1936, p. 190

xixIbid. p. 138

xxIbid. p. 139

xxiRaimon Panikkar. The Rythm of Being. The Unbroken Trinity. The Gifford Lectures. Orbis Books. New York. 2010, p.368

xxiiIbid. p. 374

xxiiiIbid. p. 375

xxivIbid. p. 383

xxvIbid. p. 376

xxviIbid. p. 397

xxviiIbid. p. 401

xxviiiAbhinavagupta, Parātrīśikā, 72-73

xxixIbid. p. 404

xxxThomas Berry and Brian Swimme, The Universe Story : From the Primordial Flaring Forth to the Ecozoic Era. San Francisco, Harper, 1992

xxxiThomas Berry, The New Story, Chambersburg, Anima Books, 1978, p. 107-8

xxxiiPierre Teilhard de Chardin. La foi en la paix (1947). In L’avenir de l’homme. Collection : Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin. Tome 5, Seuil (1959), p.195

xxxiiiIbid. p. 196

xxxivIbid. p. 196

xxxvGeorges-B. Barbour, Teilhard de Chardin sur le terrain, Seuil, 1965, p.127-128

xxxviPierre Teilhard de Chardin. Le phénomène humain (1947). Seuil, 1956., p.330-331

xxxviiIbid. p.267

xxxviiiIbid. p.271

xxxixIbid. p.307-308

xlIbid. p.318

xliIbid. p.321

xliiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.17

xliiiIbid. p.31

xlivRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.24

xlvIbid. p.35

xlviDhammapada, XV, 5

xlviiRaimon Panikkar. Paix et désarmement culturel. Actes Sud, 2008, p.52 sq.

xlviiiIbid. p.165