Les racines religieuses de la crise mondiale


Quels sont les liens entre la « religion » et l’état actuel du monde ? La « religion » joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Quand on dit la « religion », on veut évoquer ici, sans distinction, toutes les religions, toutes les croyances. Elles jouent, chacune, leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme, mais elles ont toutes quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se mettent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font partie du monde, et s’arrogent la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander (virtuellement bien sûr) leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira – malgré les clameurs de fin particulière, annoncée ici et là.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Tel Messie reviendra-t-il ? Qui le dira ?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui le dira ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Jusqu’où aller ?…Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte? Ou l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions implicites ou proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Sarkozy?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, dira-t-on, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Se noyer. Ou encore : Décapiter. Assassiner froidement, des gens sans défense en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, dirai-je. Capitales pour la construction future de la paix mondiale, celle qui permettra d’éviter la guerre civile mondiale qui se prépare.

Les religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher moins leurs divergences (nombreuses) que leur convergence (implicite).

La mémoire longue est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps, aujourd’hui, d’avoir la mémoire longue ?

Les religions mettent clairement en lumière, avec leurs mots, leurs imprécations et leurs bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent, chacune pour sa part et toutes ensemble, la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective plurimillénaire et mondiale, en observant les événements du jour, pour les comprendre mieux, en prévoir les conséquences, et surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs grandes religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique relativement limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone sensible et privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le bassin du Tigre et de l’Euphrate, la vallée de l’Oxus, et le bassin de l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées? Le Pakistan moderne ?

L’Afghanistan ?

Un peu plus vers l’ouest, comment oublier que l’Iran et l’Irak (et l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, révélant les liens indo-européens les plus anciens, entre la Perse, Elam et l’Europe du Nord ?

Les Aryas, bien avant d’avoir eu leur nom « aryen » sali par les Nazis, ont fondé au moins deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Tel un nouveau Diagoras, qui dévoilera aujourd’hui les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope tout à la fois.

Il faut la voir comme un phénomène fondamentalement anthropologique. L’apologétique, non seulement n’apporte rien au débat, mais l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Par une anthropologie mondiale de la « religion », il s’agit de dégager, si c’est possible, quelques grandes constantes de l’esprit.

Ces constantes existent.

Par exemple, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Les constantes de l’esprit, à l’évidence, il y en a d’autres encore.

Par exemple, l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice, n’est certes pas réservée aux monothéismes avérés. On la trouve sous diverses formes, à des époques fort reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, le g Véda ou le Zend Avesta : quel souffle les parcoure-t-il, aujourd’hui encore, dans un temps qui est si loin de leur origine ?

Ce souffle, il est encore possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, immense, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, plongé dans la violence et le mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ? Ban Ki-moon ? Bokova ?

En lisant les Upaniad, comment ne pas songer aussi aux « maîtres du monde », ces « gnomes » asservis aux banques, ces « nains » mentaux, qui prétendent gouverner les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Mais parfois, de nulle part, naissent inouïes de nouvelles formes, miroitant loin au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra vivre, ces formes inouïes ?

Celui qui saura assez tôt « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et qui saura sans délais « laisser de côté la joie et la peine .»

i KU. 2.5

Trois métaphores védiques: le Feu, la Parole et l’Un


 

La religion du Véda vient des profondeurs, ses racines remontent à la nuit des Temps.

Contrairement à la religion de l’Ancien Empire égyptien avec ses monuments et ses tombes, la religion du Véda n’a laissé absolument aucune trace matérielle, si ce n’est la mémoire de sa liturgie, conservée oralement pendant des millénaires.

La cérémonie védique est une liturgie du chant, de l’hymne, et du cri, en présence du Feu et du Sôma.

Le chant, le cri et l’hymne sont trois voix, trois voies vers la Parole. Le Feu et le Sôma sont chaleur, lumière, souffle. Ils sont aussi voies vers la Parole.

Le g Veda en parle ainsi:

« Par le Chant, Il crée le Cri, à ses côtés ;

par le Cri, l’Hymne ;

et par les trois invocations, la Parole. »i

Qui est cet « Il », qui « crée le Cri »?

Il, c’est le Dieu. L’un de ses noms est Agni. Agni est le Feu, qui allume, éclaire, enflamme, consume le Sôma. Le Feu qui s’embrase, crépite, gronde, et « crie » à sa manière, au milieu du cercle des sacrificateurs, qui eux aussi chantent, crient et psalmodient.

Le Feu « chante » en s’embrasant, il « crie » en crépitant, il « parle » en grondant, – avec et par le Sôma. Le Feu s’en nourrit, il en tire sa puissance, sa lumière et sa force.

Le Sôma révèle et accomplit sa véritable nature grâce au Feu.

Quel est ce Sôma ? Techniquement, il est composé d’eau, d’une sorte d’huile (issue du beurre clarifié) et d’un jus fermenté, enivrant – et doté de propriétés psychotropes (il pouvait être produit à partir du Cannabis sativa, du Sarcostema viminalis, de l’Asclepias acida ou de l’Ephedra).

Cette union de substances est hautement symbolique.

L’eau vient du ciel ; l’huile vient du lait des vaches, qui sont nourries d’herbes poussant grâce à l’eau et au soleil ; le Cannabis sativa vient aussi de la terre et du soleil, et contient un principe actif qui crée des « soleils » et du « feu » dans les esprits.

Le Sôma, liquide, peut couler sur l’autel. Par sa graisse et son huile, il peut s’enflammer. Par ses principes actifs, il peut atteindre l’esprit des hommes.

La cérémonie est un microcosme. Elle n’est pas confinée à la scène du sacrifice. Les éléments nécessaires viennent des confins de l’univers. Et ses prolongements possibles, après la consommation du sacrifice, vont au-delà des mondes.

Trois cycles de transformations sont à l’œuvre, trois temps sont en jeu.

Un cycle long, cosmique, part du soleil et du ciel, et résulte en eau, en huile et en liqueur, formant le Sôma.

Le cycle court commence avec le feu nouveau, dont la première étincelle est produite par le « prêtre allumeur » au moyen de deux baguettes (l’une en bois d’acacias, l’autre en bois de figuier). Une baguette (appelée arsani) est en forme de flèche, et l’autre offre une fente pour la recevoir, le yoni. Le cycle court implique aussi la fabrication du Sôma « frais ». On élabore l’huile à partir du lait et du beurre clarifié. On écrase des feuilles de Cannabis dans le mortier à l’aide du pilon de pierre. Et il faut le temps de maturation, de fermentation.

Un troisième cycle, plus court encore, comprend le chant, le cri et la prière, ainsi que la consommation du Sôma par les sacrificateurs, avec ses effets psychiques.

 

Trois cycles de métamorphoses, entremêlés.

Trois feux « crient » : le feu du soleil à l’origine, le feu du sacrifice ici et maintenant, et le feu de l’esprit, avec ses projections futures.

Tout, dans le sacrifice, est symbole et métaphore, compréhension de l’unité, contemplation de l’Un.

La nature, la parole et l’esprit s’unissent pour s’unifier à l’Un divin.

 

i « Gayatrena prati mimîte arkan ; arkea sâma ; traiṡṭubhena vakam! » g Veda I, 164, 24

« Je suis la fin du judaïsme »


 

Jacques Derrida a écrit dans ses Carnets de 1981 cette phrase: « Je suis la fin du judaïsme »i.

Il part d’une citation de saint Augustin : « Quid ergo amo, cum Deum meum amo ? », qu’il adapte de cette façon: « Qu’est-ce que j’aime, qui j’aime, que j’aime par-dessus tout ? […] Je suis la fin du judaïsme.»

« Quel Dieu j’aime ? » se demande Derrida, quinze siècles après saint Augustin. Il aime un Dieu « unique », comme la naissance est unique, comme la mort est unique, comme la circoncision est unique (car elle n’a lieu qu’une seule fois).

Qu’est-ce que Derrida aime par-dessus tout? Le judaïsme.

Qui aime-t-il par-dessus tout? Sa mère, qui agonise, t qui ne le reconnaît plus.

Sa mère représente la fin d’un judaïsme dit Derrida. Et il est lui-même la « fin du judaïsme », de ce judaïsme que sa mère incarnait, auquel sa mère donnait son visage, et qu’il ne transmettra pas.

Le visage maternel a désormais disparu, quoique ineffaçable.

« C’est fini ».

Son propre visage, défiguré par une paralysie faciale d’origine virale, l’affecte, et lui ouvre un avenir imprévisible.

Derrida affirme qu’il est la fin de ce judaïsme, celui de sa mère, mais pourquoi généralise-t-il ainsi (aussi imprudemment?) en disant : « Je suis la fin du judaïsme ».

Qu’est-ce qui lui permet de dire cela cette prophétie? Son nom d’Élie ?

Après la fin de ce judaïsme disparu, Jacques Derrida veut en fonder un autre. Il dit qu’il va commencer un nouveau judaïsme, un « judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui »ii.

Il veut fonder une autre religion, et même, par sa philosophie, refonder toutes les religionsiii.

Y a-t-il une analogie quelqconque entre la nouvelle religion de Derrida et le christianisme ?

Le christianisme n’avait-il pas déjà été une première sortie du judaïsme, un projet de « refondation » de la religion ?

Non. Derrida assure : « Le christianisme a abandonné la lettre et la circoncision ».

On pourrait arguer à ce sujet. La lettre est toujours lue, à chaque office. La Bible abonde. La lettre reste là, littéralement. Quant à la circoncision, elle n’a pas été complètement abandonnée, non plus. Il s’agit, il est vrai, moins de celle du prépuce (« orla », עָרְלָה ), que de celle du cœur, de celle des yeux et des oreilles, qu’il s’agit d’ouvrir.

La question devient : Que reste-t-il à ouvrir ? Et pour quoi faire?

Derrida se dit fidèle à la lettre et à la circoncision. Quelle sera son innovation ? Comment veut-il s’y prendre pour fonder une autre religion, qui serait un « autre judaïsme » après la « fin du judaïsme »  ?

Consultons son programme. Il faut « refonder les religions en s’en jouant, réinventer la circoncision, re-circoncire ce qui se dé-circoncit, déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un »iv.

Ces formules appellent quelques commentaires.

 

« Refonder les religions en s’en jouant ».

La métaphore du « jeu » est fort curieuse, surprenante même, dans ce contexte chargé. « Se jouer » de la religion, de nos jours, est un jeu dangereux. Un jeu avec le feu.

D’ailleurs, là où il n’y a rien qu’un jeu, comment juger de l’enjeu ?On ne peut rien fonder sur le jeu. Quand une pierre de fondation « joue », quand elle a déjà « du jeu », le temple tremble, la religion vacille.

 

« Réinventer la circoncision ».

En quoi cette idée est-elle neuve par rapport à ce que disait déjà le judéo-chrétien Paul sur la circoncision, non celle du prépuce, mais celle du cœur ?

Qu’est-ce que l’on peut inventer de plus à circoncire après le sexe, l’âme, le cœur, les yeux, les oreille ? Les fruits des arbres ? Les atomes ? Les étoiles ? L’ADN ? L’eschatologie ? Ou le judaïsme lui-même ?

 

« Re-circoncire ce qui se dé-circoncit ».

Derrida affirme que la circoncision est un acte unique, un événement fondateurv. Comment des prépuces de chair se dé-circonciraient-ils ? Ou la dé-circoncision ne serait-elle qu’une métaphore, s’appliquant non à la chair mais à l’esprit ? Ne se ramène-t-on pas à la proposition de Paul de Tarse?

 

« Déjouer la réappropriation des langages par un Dieu-Un ». Encore la métaphore du jeu. Il ne s’agit plus de jouer cependant, mais de « déjouer Dieu ». La confusion de Babel avait indiqué une piste. Le Dieu « Un » s’était montré alors hostile à l’idée d’une langue « une » parmi les hommes.

Pourquoi Dieu – qui a jadis permis la confusion des langues – se serait-il « réapproprié » les langages, les unifiant ce faisant?

Qu’est-ce Derrida veut déjouer en Dieu? Les mots, les langues, les paroles ?

Oui. Il en joue, il les déjoue et les met en joue. C’est un poète du mot qui ouvre, et qui provoque.

« Je suis le dernier des Juifs. »vi

Voici le commentaire de Pierre Delain sur le site Derridex : « Cette phrase, « Je suis le dernier des Juifs », Jacques Derrida la signe, et en même temps il la raille (UTD p101). Il faut la mettre entre guillemets. C’est la phrase ironique de celui qui s’écoute parler, un stéréotype, une déclaration outrancière. En la citant et en la recitant, il met en scène la raillerie, il rit et il pleure aussi. Sous un certain angle où l’écriture est mise en abyme, on peut la prendre au sérieux. »

Le philosophe Derrida veut avoir le dernier mot. C’est sa dernière carte dans le grand jeu. La dernière estocade. « Le religieux est un sport de combat (Surtout pas de journalistes!) »vii.

Il est aussi le dernier des eschatologistes.viii

Jamais fermer, toujours ouvrir, même à la fin.

« Je suis le dernier » signifie donc: « Je celui celui qui ouvre. »

iii Cf. Circonfession, p.206

vLe livre de Jacques Derrida sur le poète Paul Celan « Schibboleth », issu d’une conférence prononcée en octobre 1984 à l’International Paul Celan Symposium de l’Université de Washington, Seattle, commence par ces mots : « Une seule fois, la circoncision n’a lieu qu’une seule fois ». http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0411221109.html

vihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190802.html « Cette formulation de Jacques Derrida, « Je suis le dernier des Juifs » [avec une majuscule], est reprise des carnets de 1976, non publiés mais cités dans Circonfession (1990). En septembre 1991, elle est rappelée dans une interview donnée à Elisabeth Weber, et enfin reprise le 3 décembre 2000 à l’occasion du colloque Judéités, qui s’est tenu au Centre communautaire de Paris. Elle est donc constamment réaffirmée sur plusieurs décennies. (…) dernier des Juifs, c’est aussi celui qui habite ce qui reste du judaïsme. Le dernier des eschatologistes maintient l’avenir ouvert. S’il annonce la fin du judaïsme, c’est pour en fonder un autre, qui ne serait plus le même. Tout se passe « comme si » le moins pouvait le plus (il insiste sur le « comme si ») : moins tu te montreras juif, plus tu le seras (c’est la formule du marrane). Le dernier des juifs peut être le pire des juifs, mais aussi celui qui garantit la série. Exclu-inclu, dehors-dedans, il n’appartient pas de fait à la culture juive, il est au bord de la série et la débordant. »

viiihttp://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506190808.html « Il n’est pas seulement le dernier des eschatologistes, il est aussi le plus avancé (p91) : « ils n’ont m’ont jamais pardonné d’être l’eschatologiste le plus avancé, la dernière avant-garde qui compte ». Le plus avancé, c’est celui qui maintient l’avenir ouvert, sans horizon. »

Une catastrophe « intraduisible » se prépare


 

Il y a des mots presque complètement intraduisibles d’une langue à l’autre. Ils exigent, pour donner une idée de leur sens, la médiation de plusieurs métaphores, et des accumulations d’approximations. Ces mots ne peuvent pas voyager facilement. Faut-il pour autant les laisser mariner dans leur jus ?

Prenons l’exemple du mot sanskrit tajjalān dans ce texte de la Chāndogya-upaniad.

« Brahman est en vérité tout ceci. Celui qui est apaisé doit le vénérer comme tajjalān. »i

Les savants sanskritistes estiment que le mot tajjalān peut être décomposé en quatre syllabes : tad + ja + la + anii. Chaque syllabe incarne un sens symbolique, relatif à un attribut de  Brahman.

Le monde est tajja : « cela – engendré de lui ». Tajja est formé par l’assimilation de tad « cela » et de ja qui se rattache à la racine JAN « naître, produire ».

Mais le monde est aussi talla : « cela – attaché et dissous en lui » [tad + la = talla], où la a pour racine LĪ (liyate/layate) « attacher, dissoudre ». Talla et tajja sont deux processus contraires, de « naissance » et de « dissolution ».

Enfin le monde est tadana : « cela – qui respire et vit en lui » [tad + an + a], où an a pour racine AN « respirer, vivre ».

Le mot tajjalān décrit donc de manière concentrée le monde comme ayant trois états (engendrement, dissolution, vie/respiration) qui sont aussi identifiés à l’essence même du  brahman.

Par l’ambivalence de la racine LĪ, le mot évoque aussi l’attachement du monde au Brahman, excluant toute idée de séparation.

Un mot, quatre idées. S’il fallait donner une sorte d’équivalent de tajjalān en français, on pourrait peut-être proposer une suite d’adjectifs, comme : ça-né-dissous-lié-vit

 

Généralisons. Si certains mots essentiels d’une civilisation particulière n’ont pas d’équivalents plausibles dans une autre culture, on pourrait en conclure que le monde des idées, des religions et des cultures est fondamentalement parcellisé, découpé en provinces plus ou moins autistes, gardant par devers elles leurs idiosyncrasies, leurs jardins secrets, leurs grammaires intimes, leurs dieux et leurs codes.

C’est en tout cas une hypothèse possible. Et il y aurait là un argument pour souligner la difficulté d’une conception unifiée de l’humanité.

Poser l’hypothèse de la balkanisation des idées et des cultures ne veut pas dire que l’on doive exclure une autre hypothèse, l’idée que l’homme peut être défini par une essence unique.

Par exemple, l’idée aristotélicienne que « l’homme est un animal rationnel » pourrait être tout à fait compatible avec la réalité d’un monde balkanisé. Idée et réalité seraient seulement juxtaposées, circulant dans deux orbites de sens n’ayant pas vocation à se rencontrer, et pouvant s’ignorer royalement, longtemps encore.

L’idée d’une « essence » de l’homme ne veut pas dire non plus que l’humanité ne recèle pas, dans ses épaisseurs, dans ses profondeurs, dans son passé ou dans son avenir, d’immenses et impénétrables zones d’ombre, qu’aucune « essence » ne peut définir.

Il est bien possible que les Idées de Platon, la raison d’Aristote puissent coexister avec un monde privé de sens et de cohésion interne, même si en théorie ces idées ainsi exprimées sont contradictoires.

Il est possible en effet, que traduites autrement, dans une langue qui peut-être n’existe pas encore, ou qui n’existera jamais, ces idées seraient alors non plus contradictoires, mais compatibles, et même dialectiquement nécessaires.

A ce stade, on peut déjà avancer que l’hypothèse d’une humanité moins une que clivée, moins transparente qu’obscure, moins communicante qu’hostile est tout-à-fait compatible avec l’hypothèse exactement inverse, tant tout est déjà mobile, divers, évolutif dans ce monde à la fois un et multiple.

 

On connaît l’existence de groupes tribaux ou religieux, qui se définissent par l’exclusion. Ils décrètent le principe de leur séparation métaphysique d’avec le reste de l’humanité.

Ces groupes, ces tribus, tirent un sentiment de singularité absolue à partir d’un « principe », à eux seuls révélés, dans leur propre langue, ou bien à la suite d’une « décision », à eux seuls communiquée, d’un « Dieu » qui ne serait que « leur » Dieu.

Or l’idée de l’exclusion religieuse – ou idéologique – de pans entiers de l’humanité n’est ni nouvelle, ni réservée à telles ou telles cultures. Elle est même assez banale.

L’idée d’exclusion, de séparation, d’ostracisme, semble (assez paradoxalement) autant constitutive de l’essence humaine que l’idée inverse, celle d’union, de communauté, de société (mondiale).

Il y a des tribus « premières » qui se donnent seulement à elles-mêmes le nom d’ « hommes », dans leur langue, impliquant que tous ceux qui ne sont pas de leur tribu, tout le reste des hommes, ne sont pas vraiment humains.

 

Ce que le génie de ces langues d’exclusion a su faire, symboliquement, le génie génétique appelé à modifier le génome humain pourra le faire, réellement, et à grande échelle.

Le rêve d’une « trans-humanité », capable de se modifier génétiquement et neurologiquement, et d’accéder ainsi à une mutation complètement impensée de la race humaine, n’est déjà plus une utopie lointaine.

Ce rêve tangible est là pour rappeler la brûlante actualité d’un projet d’exode réservé à un sous-ensemble privilégié de l’humanité hors des contingences humaines en général.

Cet exode semble, pour le moment, n’être que d’ordre économique, fiscal ou politique, mais il pourrait bientôt devenir génétique, neuronal, anatomique et un jour peut-être biologique.

Le mythe hollywoodien d’un exode planétaire, d’une fuite de quelques mutants hors d’une Terre polluée, irradiée et profondément scarifiée par une guerre civile mondiale, est dans tous les esprits.

La balkanisation générale et les bantoustans imposés par toutes sortes d’apartheids, en seront la première étape.

En une telle occurrence, les débats savants sur des mots « presque intraduisibles » seraient alors bien dérisoires, bien inutiles.

Ceux qui alors prononceront correctement le shibboleth du jour pourront monter dans la navette interstellaire ou prendre part à l’aventure méta-génétique de la trans-humanité.

Tous les autres seront condamnés à rester dans l’enfer terrestre.

En attendant cette perspective, plus proche qu’on peut le croire, il faut affirmer que les mots comptent, qu’ils sont des sémaphores.

Il vaut la peine de revenir vers les mots « intraduisibles », parce qu’ils sont des symptômes, des indices verbaux de la séparation mondiale, de la progressive dislocation culturelle, religieuse et civilisationnelle, à laquelle on sera un jour confrontés, si les tendances inverses ne sont pas encouragées.

i CU 3.14.1

iiCf. Les Upaniad.Trad. A. Degrâces. 2014, p.128

Celui qui devêt la Thora couche avec la fille du Roi


Mystère des métaphores, puissance des mots. Certaines images font mouche. Œil d’aigle. Cœur de cible. D’autres, mots mous.

D’où vient la force des images vivantes? Qu’est-ce qui vibre et résonne aux mots uniquement assemblés?

Dans un petit livre du 16ème siècle, Le palmier de Déborai, un passage sobre, étincelant, concis, propose une image crue du dévoilement des plus hauts mystères.

« La Torah, réalité subtile et matérielle, s’est habillée de narrations matérielles. Ses narrations recèlent une grande sagesse et qui les étudie a bon salaire. Cependant celui qui la dévêt de sa matérialité couche avec la fille du Roi et la pénètre selon son chemin (kédarka). Elle est mariée à lui. Il sait la défaire de ses robes, l’une après l’autre, vêtement sous vêtement, jusqu’à ce qu’il la pénètre dans son intimité. Heureux qui est entré et n’a pas dévié. »ii

Que nous enseigne l’image de cette pénétration puissante, droite ? Trois choses, me semble-t-il.

D’abord, le matériel n’est rien qu’un voile, voilant d’autres voiles.

Deuxièmement, quand on dévêt la Loi de son sens obvie, elle se révèle toujours plus profonde, toujours plus désirable. Comme une fille de Roi qui, lentement, consent à se laisser déshabiller.

Troisièmement, nue, la Loi reste encore « noire » (kédar), comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salmaiii. Il faut entrer dans cette obscurité, dans cette intimité. Et là, il ne faut plus perdre la voie droite.

La règle d’or, de diamant, est qu’une (bonne) métaphore est un monde, à elle seule. Elle donne toujours plus de sens, plus de suc, au fur et à mesure qu’on la presse.

Et quand on a tout exprimé, il reste encore quelque chose à désirer savoir. Il ne suffit pas d’oser dire, comme à Safed, au 16ème siècle, que connaître la Loi c’est comme « connaître » la fille du Roi. Il faut laisser entendre, pudiquement, qu’il reste encore beaucoup à comprendre quand on l’a « connue ».

Il reste à comprendre comment le membre intelligent connaît l’intime obscur, comment il garde la voie droite, comment il procrée, donne chair et vie à la Loi même. Il reste aussi à en assumer les conséquences, face à la Loi, face au Roi.

 

L’écriture permet, par la métaphore, de multiplier les sens, de parler en même temps à plusieurs voix. Parmi les métaphores, ce sont celles qui touchent au corps qui touchent le mieux l’âme, parce que tout y lié.

La métaphore sexuelle de la pénétration mystique scandalise-t-elle ? En voici de plus mesurées.

Ramaq disait que Dieu est un « roi injurié », ajoutant que c’était là le sens du cri de Michée : « Qui est un Dieu comme toi ?».

Il disait encore : « Ce qui contient le tout c’est la mesure de l’humilité ».

Mesurons-nous donc.

De la bouche : n’émettre que du bien.

Du visage : il doit rayonner.

Du nez : la colère n’y doit point monter.

Des yeux : ils ne regarderont rien d’abject.

Des oreilles : tendues sans cesse pour entendre le bien.

Du front : pur, sans dureté.

De la pensée : elle doit être comme une couronne secrète.

i R. M. Cordovero (1522-1570)

ii Chiour Qoma, 82a

iii Ct. 1,5

Le vent et la poussière


 

Il y a des intuitions qui pénètrent l’homme, élisent résidence, prennent sa substance, et le vivifient.

Quelques unes transcendent les âges, les terres, les cultures, les langues, les religions.

Ainsi, le souffle. Ce mot rassemble l’air et le vent, la respiration et l’haleine de vie, mais aussi l’idée de l’âme et de l’esprit.

Ces trois aires de sens, réunies par un mot qui, seul, les rapproche, créent un espace d’échos.

Elles lient d’un seul nœud la nature, l’homme et le divin.

A titre d’exemple, voici deux extraits des Védas et de la Bible, séparés par plus de mille ans d’âge et plusieurs milliers de kilomètres, l’antériorité et l’orientalité revenant aux Védas.

Les Védas :

« Hommage au Souffle ! Sous sa veille est cet univers.

Il est le maître de toutes choses.

Tout a en lui ses fondations.

Hommage, ô Souffle, à ta clameur,

hommage à ton tonnerre !

Hommage, ô Souffle, à ton éclair,

hommage à toi, Souffle, quand tu pleus ! (…)

Hommage à toi, Souffle, quand tu respires,

hommage à toi quand tu inspires,

hommage à toi quand tu t’éloignes,

hommage à toi quand tu t’approches !

Le Souffle recouvre les êtres,

comme le père son fils aimé.

Le Souffle est maître de toutes choses

de ce qui respire et ne respire pas.(…)

L’homme inspire, expire,

étant dans la matrice.

Dès que tu l’animes, ô Souffle,

il reprend naissance. »i

 

Le vent, la pluie, le tonnerre, l’éclair ne sont que des signes, ils dénotent le Maître de l’univers. Signes aussi, l’esprit et l’âme de l’homme, et l’amour du Souffle pour la créature.

 

Maintenant, un extrait de la Genèse.

« Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu (וְרוּחַ אֱלֹהִים ruah elohim) tournoyait sur les eaux. »ii

« Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine (נִשְׁמַת neshmah) de vie, et l’homme devint une âme vivante ( נֶפֶשׁ חַיָּה nephesh hayah). »iii

 

Le texte hébreu emploie trois mots pour signifier le « vent » (ruah) de Dieu, l’« haleine » (neshmah) de vie, et l’« âme » (nephesh) vivante.

Si l’on ouvre les dictionnaires savants, on constate que les sens de ces trois mots circulent fluidement entre eux.

Ruah : « Souffle, haleine, respiration ; vent, air ; âme, esprit ».

Neshmah : « Souffle, haleine, respiration ; souffle de vie, âme, esprit. »

Nephesh : « Souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie ; âme, cœur, désir ; personne ».

Il serait intéressant de relever toutes les occurrences de ces trois mots dans les textes pour qualifier précisément leur spectre sémantique. Ce sera pour une autre fois.

Il m’importe seulement de souligner ici l’union de leurs acceptions. Ces trois mots hébreux se rejoignent, se conjoignent en une symphonie de sens.

Philon d’Alexandrie écrit dans son commentaire de la Genèse : « L’expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c’est Dieu ; ce qui reçoit c’est l’intelligence ; ce qui est soufflé c’est l’âme. Qu’est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. »iv

D’ordinaire le vent disperse la poussière. Ici, le vent rassemble la poussière, la conjoint, lui donne le souffle et la fait vivre.

 

Les Védas, la Bible : le même souffle. Quelle image !

 

i AV. 40.4.1-2;8;10;14

ii Gen. 1,2

iii Gen. 2,7

iv Legum Allegoriae, 2, 37

Le Secret Surréaliste de la Sagesse


 

Son nom l’indique, le surréalisme désire transcender un petit peu le réel, mais pas trop, c’est-à-dire s’établir, modestement, juste un poil « au-dessus » de la réalité commune.

Breton avait pensé un moment au mot « supernaturalisme », mais l’adjectif « supernaturel » était trop proche de « surnaturel», et ça n’allait pas du tout. On n’allait quand même pas frayer avec les arrière-mondes et les sur-natures.

Dans sa surélévation passagère au-dessus de la réalité, le poète surréaliste cherche à occuper d’inattendus points de vue, à produire des révélations, à recueillir des images non tombés d’en-haut, montant spontanément d’en-bas (le surréalisme est un matérialisme).

Arcane 17 d’André Breton donne quelques indications sur la manière surréaliste de pénétrer le « grand secret »:

« Ce fut là pour moi, la clé même de cette révélation dont j’ai parlé et que je ne pouvais devoir qu’à toi seule, au seuil de ce dernier hiver. Dans la rue glacée, je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l’écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l’image même du secret, d’un des grands secrets de la nature au moment où il se livre, et dans tes yeux de fin d’orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel. »

Nous ne pouvons croire un instant à l’anecdote, au souvenir banal, à l’émotion autobiographique. Cela ne serait pas digne d’un pape (fût-il surréel).

« L’image même du secret », c’est l’évidence, ne peut pas être une femme aimée, une Jacqueline Lamba, si peu secrète, si nue dans sa danse nautique, ou une Élisa Claro, si nue dans son mystère.

« L’image même du secret » est une figure de la révélation, celle d’un « des grands secrets de la nature au moment où il se livre ».

Quel est ce « grand secret » ? Quelle est cette image « moulée sur un frisson » ?

Dans une lettre datée du 8 mars 1944, Breton confie : « Je songe à écrire un livre autour de l’arcane 17 (l’Étoile, la Jeunesse éternelle, Isis, le mythe de la résurrection, etc.) en prenant pour modèle une dame que j’aime et qui, hélas, en ce moment est à Santiago. »

 

Le « grand secret » est donc celui de l’arcane 17, la métaphore de l’Étoile, la vision (surréelle) de la résurrection, l’intuition d’Isis, un rêve d’aube et d’arc-en-ciel.

Ni femme du souvenir, ni spectre de l’avenir, ni « marraine de Dieu », ni « ambassadrice du salpêtre » ou « de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée », qui est cette Étoile?

Qui est cette Isis ?

Isis est ici, comme déjà dans l’Égypte ancienne, une métaphore (surréelle ou surnaturelle ?) de la Sagesse, même si Breton, poète automatique, marxiste et freudien, était sans doute volontairement dépassé par son procédé d’écriture.

Qu’on en juge.

Seuls les yeux de la « révélation » sont à découvert. Tout le reste est enveloppé, caché – comme la Sagesse, tout entière « vision ».

L’écharpe est serrée de la main sur la bouche, – telle la Sagesse, à la parole rare.

Son regard est entre l’orage et l’aurore. La Sagesse demeure entre le passé et l’avenir.

La rue « glacée » est un monde sans chaleur, glissant, sans fondement ; seule la Sagesse y annonce la fin de l’orage, un signe salvateur (le très pâle arc-en-ciel).

Trois quarts de siècle auparavant, Verlaine avait déjà usé de l’adjectif « glacé ».

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles. »

Deux formes passées, aux yeux morts. Deux spectres indistincts – irréels.

La « rue glacée », la révélation « moulée sur un frisson » – quant à elles, surréelles.

Quand la fin du « dernier hiver » ?

Quand le miracle (surréaliste) de la chaleur et de la lumière que les « yeux pâles » prodiguent ?

Le poète a reconnu le signe du mystère, il remonte (sur-réellement) à la source.

« Ce signe mystérieux, que je n’ai connu qu’à toi, préside à une sorte d’interrogation palpitante qui donne en même temps sa réponse et me porte à la source même de la vie spirituelle. (…) Cette clé rayonne d’une telle lumière qu’on se prend à adorer le feu même dans lequel elle a été forgée. »

Breton, surréaliste et matérialiste, porté à « la source même de la vie spirituelle » ! Breton, plongé dans la lumière de l’esprit ! Breton, adorateur du feu ! Breton, Zoroastre de la rive gauche ! Breton, déclamant le Zend, dans un bistrot du Vieux-Port !

Pourquoi pas ? L’esprit des lieux, quoi de plus surréel ?L’église de Saint Germain des Prés a été construite sur le site d’un ancien temple d’Isis, tout comme à Marseille, la cathédrale de la Major.

 

Toujours le poète doit finir – avec des mots qui concluent.

« La vertu entre toutes singulière qui se dégage de ton être et que, sans hésitation, je me suis trouvé me désigner par ces mots : « La jeunesse éternelle », avant d’avoir reconnu leur portée. »

Breton a parlé trop vite. Il le reconnaît a posteriori. La « jeunesse éternelle », la « vertu entre toutes singulière » n’est encore qu’une métaphore, imparfaite et surréelle.

Emporté par l’automatique élan, Breton en reconnaît la portée. La « jeunesse éternelle », cette Isis, crie : Breton, prophète automatique de la Sagesse.

 

La descente de la transcendance dans l’immanence


 

Le verbe ירד, yarada, est l’un de ces mots paradoxaux, surprenants, mystérieux, de la littérature des Hekhalot (« les Palais »), laquelle traite des ascensions et des descentes célestes. Il a pour premier sens « descendre », et plusieurs sens dérivés : « tomber, déchoir, périr, être ruiné », ou encore « abattre, humilier, précipiter ». Il s’emploie principalement pour décrire les différentes « descentes », « chutes », « déchéances » ou « humiliations » relevant de la condition humaine. Le paradoxe apparaît lorsque le même verbe sert aussi à décrire les théophanies, qui sont donc en quelque sorte assimilées, par contiguïté, à leur exact opposé : la chute.

Voici une petite collection d’usages du mot, afin d’en faire miroiter le spectre. « Abram descendit en Égypte »i. « Elle descendit à la fontaine » (Gen. 24,16). « Moïse descendit de la montagne » (Ex. 19,14 ou Ex. 34,29). « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin » (Cant. 6,2). « Il descendra comme la pluie sur l’herbe coupée » (Ps. 72,6).

Ce verbe s’emploie aussi métaphoriquement : « Tous fondent en larmes » (Is. 15,5). « Le jour baissait » (Jug. 19,11). « Ceux qui naviguent sur mer » (Ps. 107,23).

Il s’applique à la mort : « Comme ceux qui descendent dans la tombe » (Prov. 1,12). « Qu’ils descendent tout vivants dans le schéol » (Ps. 55,16).

Il peut prendre l’acception de « déchoir » : « Toi, tu décherras toujours plus bas » (Deut. 28,43).

Enfin il y a l’application de ce verbe aux théophanies, à diverses formes d’apparitions divines.

« Le Seigneur descendra à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï » (Ex. 19,11). « La montagne de Sinaï était toute fumante parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme » (Ex. 18,18). « La colonne de nuée descendait, s’arrêtait à l’entrée de la Tente, et Dieu s’entretenait avec Moïse. » (Ex. 33,9). « Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour » (Gen. 11,5). « Je descendrai et te parlerai, et je retirerai une partie de l’esprit qui est sur toi pour la faire reposer sur eux » (Nb. 1,17). « Il incline les cieux et descend ; sous ses pieds, une brume épaisse » (2 S. 22,10). « Ah ! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre ! » (Is. 63,19). « Tu descendis et les montagnes chancelèrent » (Is. 64,2). « L’Éternel Tsébaoth descendra pour guerroyer sur la montagne de Sion et ses hauteurs. » (Is. 31,4)

 

Dans tous les cas où Dieu descend dans le monde, il garde, notons-le, bien une certaine hauteur, ou une certaine distance. Il descend juste assez bas pour être « à la vue du peuple », mais pas plus bas. Il descend sur la montagne, mais « au sein d’une flamme ». Il descend vers la Tente, mais reste « dans une nuée ». Il descend des cieux, mais « une brume épaisse » reste sous ses pieds. Il descend vers Moïse, mais seulement à la distance nécessaire pour lui parler. Il descend sur la montagne de Sion, mais reste sur les « hauteurs ».

Qu’est-ce que cela montre ?

D’abord, un verbe comprenant les idées de descente, de chute, de déchéance, de ruine, d’humiliation, peut, on le voit, être appliqué (métaphoriquement) à Dieu. Chacune des théophanies peut s’interpréter, du point de vue, non de l’homme, mais de Dieu, comme une sorte de « descente » et peut-être de « chute ». C’est en soi une idée très forte.

Ensuite, comme on l’a noté, les descentes décrites dans les textes cités gardent toujours une certaine distance, une réserve. Dieu descend, mais seulement jusqu’à un certain point.

Enfin, l’idée de la descente de Dieu n’est jamais associée à l’idée de sa remontée. Il y a bien sûr le cas du rêve de Jacob. Mais alors ce sont « les messagers divins » qui «  montaient et descendaient le long de l’échelle » (Gen. 28,12). Quant à lui, « l’Éternel apparaissait au sommet » (Gen. 28,13), fort loin donc.

Qu’en conclure ?

Dieu peut « descendre », les textes le disent. Mais les mêmes textes ne disent jamais qu’Il « remonte », après être descendu.

C’est là un bon argument pour associer à sa transcendance intrinsèque une immanence paradoxale.

 

i Gen 12,10

Plus on s’abstrait, plus on avance


 

« Le trait le plus caractéristique du mystère est le fait qu’il est annoncé partout »i. Annoncé, mais pas révélé. Présenté, mais non dévoilé. Signalé, mais peu visible.

« Ce qui est caché est ce qui est révélé »ii. Il faut comprendre que « ce qui est caché » pointe non sur l’invisible mais vers l’ineffable. Ce qui en est révélé est ineffable. Entre le mythe et la mystique, il y a autant de différences qu’entre l’invisible et l’indicible.

Des caches enfouies, des grottes profondes, des caveaux obscurs, des Hadès éloignés, voilà les lieux du mythe. Ces endroits secrets, l’ésotérisme en promettent la vision à l’initié, le moment venu.

Le mysticisme dépasse le mythe en ceci : il ne prétend rien révéler du « mystère », qui reste fondamentalement indicible, inexprimable, incommunicable. Ce qu’il enseigne est, non ce qui ne peut se dire, mais ce qui en témoigne, ce qui par des signes en tient lieu.

« Le dieu dont l’oracle est à Delphes ne révèle pas, ne cache pas, il fait signe. »iii (Héraclite)

Il faut s’habituer à penser comme des crabes, dériver vers la mer, en courant de côté, en allant de biais. Pensée par allusions, par paradoxes. « Dieu existe, mais non par l’existence. Il vit, mais non par la vie. Il sait, mais non par la science »iv (Leibniz).

Les mots, les syntaxes, les grammaires, fourmillent de fausses pistes. Le chercheur doit chercher d’autres étoiles, pour se guider dans le maquis du monde.

La logique même et ses lois trompent. Il vaut mieux suivre Leibniz : « Plus on parvient à s’abstraire de démontrer Dieu, plus on avance dans sa connaissance. »v

 

i S. Jean Chrysostome

ii Ignace d’Antioche, Ad. Eph. 19,1

iii Héraclite, Frag. 93.

iv Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés. §C57

vIbid. §C59

Nil, Oxus, Indus: l’arc du monde


Chef d’œuvre et symbole d’une religion tournée vers l’éternité, la pyramide de Khéops date de 2560 avant J.-C. Plus encore qu’un signe durable pour les siècles futurs, elle figure visiblement l’un des aboutissements d’une civilisation bien plus ancienne encore.

La première dynastie égyptienne remonte au trente-deuxième siècle avant J.-C. Et, avant elle, il y avait la « dynastie zéro », dont la capitale était Hiérakonpolis. On y a trouvé des momies, des masques, des statues en pierre et des restes d’une architecture funéraire datés de 3500 ans avant J.-C.

Tout ceci atteste de la très grande antiquité de l’expression culturelle du fait religieux, et de la permanence de son rapport avec la mort.

C’est là une constante anthropologique profonde. L’idée de la mort est inséparable de l’idée du divin.

Le Livre des morts, qui tire sa substance du Grand rituel funéraire royal de l’Ancien empire, donne une idée des croyances qui occupaient les esprits, il y a cinquante cinq siècles. La puissance du style, la noblesse du ton, l’assurance de la foi frappent encore le lecteur du 21ème siècle.

Dans ces textes parmi les plus anciens de la mémoire humainei, on entend des voix d’une paisible éternité, des échos vibrant du sentiment d’une unité profonde. Le Divin et l’Humain semblent entretenir des rapports familiers, étrangement proches. Cent symboles, aux reflets secrets, mille images, aux facettes éclatantes, délient et stimulent les imaginations modernes.

J’en cite ici un extrait incisif, qui donne la parole au Dieu Un, à l’Éternel, deux mille ans avant la Bible juive.

« Je suis hier, je suis l’aube d’aujourd’hui et je suis demain, le toujours. Je suis une autre fois le chef des naissances, la nature mystérieuse. Je suis le Créateur des dieux qui procurent leurs aliments aux habitants de la Douat, ceux qui habitent à l’Occident du ciel. Je suis le gouvernail oriental, possesseur de deux visages.

Je suis venu aujourd’hui pour aller à la demeure divine d’Isis la divine. Grâce à l’âme d’Horus j’ai vu les mystères secrets, et la naissance d’Horus dans les retraites cachées.

Je suis l’Éternel. Je suis l’âme de Rê sortie du Noun, l’âme qui a créé Hou.

Je suis l’Aîné des dieux primordiaux, mon âme est l’âme des dieux, l’éternité, et mon corps est la pérennité. »ii

 

L’Égypte des origines, si ancienne soit-elle, n’est pas restée splendidement isolée dans son génie propre. Pour comprendre comment les idées et les songes ont pu irriguer les plaines, balayer les montagnes, de la vallée du Nil aux bassins de l’Indus et du Gange, en passant par la Mésopotamie et la Bactriane, il faudrait évoquer par exemple le zoroastrisme du 2ème millénaire avant J.-C., dont l’influence n’a pas été petite, et – allant plus loin encore vers l’Orient –, il faudrait ne pas oublier les Védas, la plus ancienne des religions du monde dont on a gardé la mémoire orale, écrite et cultuelle.

La religion de l’Égypte ancienne, le Zend Avesta et les Védas, témoignent ensemble de l’existence multi-millénaire d’un arc spirituel, s’étendant du Nil à l’Oxus, et de l’Oxus à l’Indus. Cet arc double est comme une arche de croyances et de cultures, striées de voix bariolées, se rejoignant à travers la géographie et l’histoire, sur l’intuition de l’essentiel.

Au Livre des morts, tourné vers l’  »occident » de la mort, répond la résonance lointaine, l’invocation lumineuse,  »orientale », de Zoroastre :

« J’offre, j’accomplis ce sacrifice en l’honneur d’Ahura-Mazda, le créateur, brillant, majestueux, très-grand, très-bon, très-beau, très-ferme ;

Intelligence suprême, de forme parfaite, le plus élevé en pureté ;

Esprit très-sage, qui répand la joie au loin. »

 

Avec le recul des temps longs, et l’avantage des paysages étalés, le poète-philosophe, penché sur la carte des pensées et des migrations, scrute avec attention ce qui reste de la mémoire de ces peuples, nés de bassins fluviaux, ou de déserts et de montagnes, – et infusés, inspirés, depuis des milliers et des milliers d’années, par les Vents.

i L’archéologie nous apprend que ce n’est qu’au 21ème siècle avant J.-C., soit quinze siècles après l’acmé de Hiérakonpolis, et cinq siècles après l’érection de la pyramide de Khéops qu’émergea dans l’histoire la ville d’Ur en Chaldée. On peut supposer que lorsque cette capitale d’un empire régional commença son déclin, vers le début du 2ème millénaire avant l’ère chrétienne, ou connut sa ruine, deux ou trois siècles plus tard, alors seulement, un certain Abraham en émigra vers le Sud, vers le Néguev.

iiLe Livre des morts des Anciens Égyptiens (Rituel pour Sortir au Jour).

Deux questions sur les portes de la mort


 

Deux questions à propos du trépas.

Sénèque à Lucilius : « Alors les secrets de la nature se dévoileront devant toi ; ces ténèbres se diviseront et la lumière éblouissante jaillira de tous côtés. Imagine quel éclat grandiose il y aura quand tant d’astres uniront leur lumière. Nulle ombre ne ternira cette sérénité (…) Comment la lumière divine se présentera-t-elle à toi quand tu la verras en son lieu ? »

Pir O Murshid Inayat Khan : « Pourquoi es-tu toi-même le voile sur la réponse que tu désires ? »

Les treize prophéties faites à Moïse


Je trouve dans les Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés un certain nombre de pistes stimulantes.

Par exemple, à propos des noms divins, Leibnizi se réfère à deux « Tétragrammes », l’un de douze lettres et l’autre de quarante deux. Il ne donne pas de détails à ce sujet, restant fort elliptique. Ceci est dommage, car on aimerait voir comment le célèbre Tétragramme de quatre lettres (pour le dire pléonastiquement), peut se dilater ainsi.

Dans un autre ordre d’idées, Leibniz indiqueii que Moïse a reçu la révélation de treize prophéties de Dieu. Cette « révélation » mérite d’être citée intégralement, afin de retrouver ces treize prophéties (que Leibniz n’explicite pas).

« Yahvé passa devant lui et cria :  »Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché, mais ne laisse rien impuni, et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération ! ». »iii

Tâchons ici d’énumérer, autant que possible, les treize prophéties, incarnées dans ces deux versets. Chacune d’entre elles semble associée à un mot-clé, qui pèse par son poids ou sa place.

Je cite entre parenthèses ce mot, du texte hébreu.

La première est: « YHVH (יהוה)».

La seconde : « YHVH (יהוה)».

La troisième : « Dieu » (אל).

La quatrième : « Clément » (רחום).

La cinquième : « Miséricordieux » (חנון).

La sixième : « Lent à la colère (אפים) ».

La septième : « Plein (ou riche, רב) » – et plus précisément « en bonté (חסד) et en vérité (אמת) ».

La huitième : « Il conserve sa bonté (ou sa faveur, חסד) à des milliers ».

La neuvième : « Il tolère (ou supporte) la faute (ou le crime, עון) ». La dixième : « Et la transgression (ou la rébellion, פשע) ».

La onzième : « Et le péché (חטאה) ».

La douzième « Mais il ne laisse rien impuni (לא ינקה) ».

La treizième : « Et il châtie les fautes (עון) des pères sur les enfants et sur les petits enfants ».

Il y a plusieurs observations à faire, d’un point de vue critique et heuristique.

D’abord je compte comme deux prophéties séparées et distinctes, les deux énonciations que Yahvé fait du nom YHVH, et comme une troisième le nom EL.

Je compte ensuite pour une prophétie chaque attribut (clément, miséricordieux, lent, plein).

Il y a le cas spécial de « plein de bonté et de vérité », que je compte pour une prophétie. Pourquoi ne pas en compter deux ? D’abord, parce que l’adjectif « plein » n’est cité qu’une fois, et d’autre part, ajouterais-je, parce que Dieu veut faire comprendre que « bonté » et « vérité » sont indissociables, et doivent être comptées comme « une ».

Pour le verbe « il conserve », je compte une prophétie, puisque Dieu ne conserve que sa bonté.

Pour le verbe « il tolère », je compte trois prophéties, puisque Dieu tolère la faute, la rébellion et le péché.

Enfin, je compte deux prophéties qui se réfèrent à la punition et au châtiment.

Ensuite, notons ceci :

Dieu crie deux fois son nom YHVH, mais une fois son nom EL.

Il crie quatre de ses attributs, puis il crie quatre verbes. Le premier, conserver, s’applique à une seule chose, la bonté, mais au bénéfice des milliers. Le second, tolérer, s’applique à trois choses négatives. Le troisième, laisser, s’emploie de façon négative, donc absolue, totale. Le quatrième, châtier, s’applique sur quatre générations.

Il vaut sûrement la peine de noter que trois mots sont cités deux fois : « YHVH », « bonté », et « faute », et qu’un mot est cité trois fois, dans le dernier verset : « les fils ».

Je m’interroge par ailleurs sur certaines étrangetés.

Dieu « tolère la faute» mais « il ne laisse rien impuni », ce qui semble contradictoire.

De plus, « il châtie les fautes des pères sur les fils et les fils des fils », ce qui semble injuste.

Voyons ce dernier point de plus près, en nous reportant au dictionnaire. Le verbe que « châtier » traduit, est dans l’original hébreu : פקד. Ce mot a en réalité une très riche palette de sens. En voici quelques-uns: « chercher, visiter, examiner, se souvenir, punir, venger, manquer d’une chose, priver, confier une chose aux soins d’un autre ».

On peut certes traduire ce verbe en indiquant que Dieu veut « punir » et « châtier » les enfants et les petits enfants des fautes de leurs pères. Mais on pourrait aussi opter pour une traduction et une interprétation plus large, plus généreuse : « Il cherche, Il examine, Il visite, Il se souvient, Il manque de quelque chose, Il confie le soin des générations aux soins d’un autre. »

Pour conclure cette quête heuristique et lexicale », une question : qui est cet « autre », auquel Dieu confie le soin des générations à venir?

i Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés § C62

ii Ibid. § C54

iiiEx. 34,6-7

Gloire et humiliation


« Mais chez les humbles se trouve la sagesse »i. Dans ce proverbe de la Bible hébraïque, le mot « humble » est traduit d’un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s’humilier. Une autre traduction donne d’ailleurs: « Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse ». L’idée est sans doute que les humbles, les modestes, se cachent pour fuir l’insolence, éviter le mépris.

La sagesse, non plus, n’aime pas l’insolence et le mépris, et préfère sans doute rester elle-même cachée plutôt qu’être vue en leur compagnie.

Mais est-il suffisant d’être humble ou de se cacher pour trouver la sagesse ? Pourquoi cette prime donnée à ceux qui se cachent et à ceux qui s’humilient, quant à leur capacité à accueillir la sagesse ?

Pour faire un pas vers la compréhension, disons un mot du secret, et de la cache.

L’idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques. « Je te parle, ô Nacitekas, Agni céleste, qui connais l’obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, [cette sagesse] est déposée dans un lieu secret.»ii

Le secret n’est pas une simple modalité de la vérité ou de la connaissance, semble-t-il. Le secret est un lieu, qui fait partie de la substance même de la révélation. Pénétrer le secret, c’est pénétrer quelque peu dans l’abîme du divin, dans sa texture même. En entrant dans le secret, on entre dans un domaine qui va bien au-delà de l’humain.

« Quand il a médité, en s’appliquant, sur l’union avec l’âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s’est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. »iii

Il n’est pas donné à tous d’imiter le sage. La métaphore du Saint des Saints, ce lieu réservé au seul Grand Prêtre d’Israël, témoigne des barrières inhérentes au mystère.

Ce que toute révélation révèle au fond, c’est que ce qui est révélé n’épuise jamais le mystère, mais l’approfondit sans mesure, et toujours davantage.

Toute révélation, en matière divine, est fondamentalement paradoxale. Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se veulent certes dévoilement. Elles viennent s’inscrire là où précédemment il y avait le désert, ou le malheur, ou le silence. Mais ces dévoilements sont aussi tout autant des voiles nouveaux, jetés sur des perspectives d’autant plus inconcevables, qu’elles ont été légèrement effleurées.

Toute vraie révélation est réellement dangereuse. Elle menace l’ordre, les habitudes. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir partagé leur part de révélation? La mort est la compagne la plus proche de la vérité révélée.

« Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c’est la mort qu’il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu’elle avait hâte de contempler », commente R. Isaac d’Acre.

L’union avec le Divin présente un défi majeur, celui de la dissolution dans l’infini. L’union mystique est comparable à une goutte d’eau dans la mer . « Comme de l’eau pure versée dans de l’eau pure devient pareille à elle, l’âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. »iv

On trouve la même image dans la Kabbale juive, doublée d’une métaphore sur le feu: «  L’âme s’attachera à l’Intellect divin et il s’attachera à elle (…) Et elle et l’Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l’on verse une cruche d’eau dans une source jaillissante (…) C’est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu ». » (R. Isaac d’Acre).

Une goutte d’eau pure. Une cruche à la source. Pourquoi la sagesse aime-t-elle les humbles, et non les orgueilleux? Pourquoi fuit-elle ceux qui se glorifient ?

Il y a ce curieux passage de Paul qui peut nous mettre sur une piste. « Il faut se glorifier ? Cela ne vaut rien pourtant. (…) Pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. » Paul a en tout temps une « écharde dans la chair » : un « ange de Satan » est chargé de le souffleter pour qu’il ne s’enorgueillisse jamais. Il a demandé à Dieu d’éloigner de lui cet ange satanique. Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Et Paul de conclure : « C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ».v

Que la faiblesse, la détresse, la persécution, soient une « force », est aujourd’hui, comme hier, difficilement concevable par des esprits formatés pour la survie.

La faiblesse acceptée, assumée, fait pourtant image. Dans le monde, la force et la puissance voilent tout le reste. Mais les humbles ont une chance, dans leur faiblesse, d’entendre non la tempête bruyante ou l’ouragan dévastateur, mais le tendre zéphyr, qui leur succède, dans un murmure.

i Prov.11,2

ii Katha Upanisad 1,14

iii Katha Upanisad 2,12.

iv Katha Upanisad 4,15

v2 Cor. 12,1-10

Une constante anthropologique: le Dieu Un qui est Trois


Je suis d’avis que le philosophe doit se mettre en route, et non rester dans sa chambre. Les méditations de Descartes dans son « poêle » m’inspirent moins que la quête de Pythagore.

« Pythagore s’en fut à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse, s’instruisant auprès des mages et des prêtres ; on rapporte qu’il s’entendit aussi avec les Brahmanes. »i

Aucun peuple, aucune culture, aucune religion n’a le monopole du divin. Les dogmes des uns et des autres m’ennuient souvent par leur étroitesse, leur absence de vrai souffle. Mais sous l’apparence baroque de leurs multiplicités, je pressens aussi l’unité profonde, originaire. Et alors l’ennui s’envole. Naît la quête.

Dans les Védas, Agni est « Dieu du feu », mais ce n’est que l’un de ses noms, ce feu n’est qu’une image. Agni est aussi le Divin sous d’autres aspects, que tous ses noms désignent: « Agni, tu es Indra, le dispensateur du bien ; tu es l’adorable Viṣṇu, loué par beaucoup ; tu es Brahmānaspati… tu es toute sagesse. Agni tu es le royal Varuṇa, observateur des vœux sacrés, tu es l’adorable Mitra, le destructeur. »

Agni est cette multiplicité innombrable, mais il est aussi Agni, Dieu unique. Agni incarne la multiplicité infinie dans la profonde unité du Divin.

La religion des Védas semble un polythéisme, par l’accumulation innombrable des noms de Dieu. Mais c’est aussi un monothéisme dans son intuition essentielle.

Les Védas chantent, psalmodient, invoquent et crient le Divin, – sous toutes ses formes. Et ce Divin est toujours Parole, – dans toutes ses formes. « Par le Chant et à côté de lui, il produit le Cri; par le Cri, l’Hymne ; au moyen de la triple invocation, la Parole. »ii

Agni est le Feu divin, qui illumine, il est aussi la libation du Soma, qui crépite. Il est à la fois l’un, et l’autre, et leur union. Par le sacrifice, Feu et Soma s’unissent. Le Feu et le Soma concourent à leur union indissoluble, cette union dont Agni est le nom divin.

Il faut le dire sans cesse : toujours les mêmes questions traversent l’Humanité.

« Où est le souffle, le sang, la respiration de la terre ? Qui est allé le demander à qui le sait ? » demande depuis longtemps le Ṛg Veda. iii

Un peu plus tard, et plus à l’Ouest, Yahvé demande aussi à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ?(…) Raconte, si tu sais tout cela. De quel côté habite la lumière, et les ténèbres où résident-elles ?»iv

Je suis frappé d’une familiarité instinctive, d’une fraternité de ton, d’une sorte de ressemblance non pas formelle mais intuitive, entre des questions, posées avec mille ans d’écart.

Les anciens Hébreux, d’abord consacrés à l’intuition de l’Un, recherchaient et célébraient aussi ses noms divers. N’y a-t-il pas là analogie avec les multiples noms et attributs védiques de la Divinité, dont l’essence est pourtant unique ?

Lorsque Dieu « crie » trois fois son nom à l’adresse de Moïse « YHVH, YHVH, EL » (יְהוָה יְהוָה, אֵל)v, voilà un Dieu unique qui prononce une triple Parole. Trois cris de Dieu pour dire trois de ses noms. Que dit le premier YHVH ? Que signifie le second YHVH ? Qu’exprime le troisième nom, EL ?

Le christianisme répondra mille années après Moïse par d’autres métaphores (le Père, le Fils, l’Esprit).

Et mille années avant Moïse, des versets du Ṛg Veda évoquent ensemble trois noms divins d’un Dieu unique: « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l’un se sème dans le Saṃvatsara ; l’un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d’un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. »vi

Les trois « Chevelus » sont l’unique Dieu, Agni, dont la chevelure est de flammevii.

Le premier « Chevelu » se sème lui-même dans le Soma, à l’état de germe, primordial, non-né. Le second « Chevelu » considère le Tout, c’est-à-dire l’univers, à l’aide du Soma, qui contient les puissances et les forces. Le troisième « Chevelu » est la forme obscure d’Agni (l’Agni « aja », c’est-à-dire « non-né »), obscurité que le Dieu « traverse », lorsqu’il passe de l’obscur au brillant, de la nuit à la lumière.

Pour l’œil et l’oreille du poète, ce n’est pas une coïncidence, un hasard. Les millénaires se succèdent, les idées demeurent. Agni déploie à trois reprises le feu de sa « chevelure » buissonneuse et brillante, pour signifier sa puissance créatrice, sa sagesse et sa révélation. Du buisson ardent, Yahvé crie ses trois noms à Moïse pour être bien sûr d’être entendu. Plus tard encore, Dieu « Père » engendre le « Fils » par « l’Esprit ».

Cette figure d’un Dieu « un » qui se montre « trois », est une constante anthropologique, qui relie par la même métaphore, étrange et contradictoire, l’Inde aryenne et védique, l’Israël sémite et juif, et l’Occident gréco-latin et chrétien.

i Eusèbe de Césarée. Préparation évangélique, 4,15

ii Ṛg Veda I, 164,24.

iii Ṛg Veda I, 164,4.

ivJob, 38, 4-19

v Ex. 34,6

vi Ṛg Veda I, 164,44.

vii Notons ici incidemment que l’un des attributs d’Apollon, Xantokomès (Ξανθόκομης), en fait aussi un Dieu « à la chevelure rouge-feu »

Les noms de Dieu et les shakras



Les Dieux ont reçu beaucoup de noms au cours de l’histoire, dans toutes les langues de la terre. Le Dieu unique des monothéismes, lui-même, est loin de n’avoir qu’un seul nom pour figurer son unicité. Il en a dix, cent ou même bien plus encore, suivant les différents monothéismes, suivant leurs variations au sujet de ce qu’est censé représenter le nom de Dieu.

Dans l’Interprétation du candélabre de Moïse de Guillaume Postel (Venise, 1548), basée sur les fameuses sephiroth, on trouve énumérés les dix noms du Dieu unique, tels qu’ils sont transmis par la Kabbale juive.

Le premier nom est EHIEH : « Je suis ». Il est associé à Cheter, la couronne, la supériorité, la multitude et la puissance.

Le second est IAH, que l’on trouve dans des expressions composées, par exemple HALLELU-IAH. Sa propriété est Hokhmah, la sagesse, la sapience, la distinction, le jugement.

Le troisième est JEHOVIH, associé à Binah, intelligence, science, entendement.

Le quatrième est EL, associé à Hesed, c’est-à-dire la miséricorde ou la souveraine bonté, ainsi qu’à Gedolah, la grandeur.

Le cinquième est ELOHIM, qui renvoie vers Pachad, la crainte, la terreur et le jugement. On lui associe Geburah, force, punition, jugement.

Le sixième nom est JEHOVAH, dont la propriété est Tiphaeret, ce qui s’entend comme l’honneur et la perfection de la beauté du monde.

Le septième nom est JEHOVAH TSABAOTH, associé à Netzah, la victoire parfaite et finale, ce qui signifie l’accomplissement final des œuvres.

Le huitième nom est ELOHIM TSABAOTH, dont la propriété est Hod, louange et direction.

Le neuvième nom est EL SHADDAÏ, à qui répond la propriété de Iesod qui signifie le fondement et la base de toutes les perfections du monde.

Le dixième nom est ADONAÏ, qui s’accompagne de Hatarah et de Malcut, qui veut dire couronne inférieure.

Cette liste apparemment hétéroclite de dix noms principaux appelle des commentaires, dont je rapporte ici les plus saillants.

L’ordre dans lequel sont placés ces noms a son importance. Ils sont disposés de plus en une figure (le « candélabre ») qui a aussi vaguement la forme d’un « corps ».

Le premier et le dixième noms (le commencement et la fin) sont sous le signe de la couronne, ce qui convient bien à un règne.

Les trois premiers noms se rapportent à Dieu dans le monde supérieur. Les trois suivants à Dieu dans le monde intermédiaire. Les trois suivants à Dieu dans le monde inférieur. Enfin, le dernier nom est un nom générique, qui se rapporte à Dieu dans tous ses états.

EHIEH, אֶהְיֶה « Je suis » (Ex. 3,14). C’est l’essence même de Dieu, l’essence de Celui qui fut, est et sera. C’est la souveraine puissance.

IAH, יה. Ce nom est composé d’un Yod et d’un Hé, les deux lettres qui symbolisent respectivement le masculin et le féminin. Ce sont aussi les deux lettres placées au commencement et à la fin du « très haut et inexplicable nom » : יהוה, le Tétragramme. On l’associe à la Sagesse.

JEHOVIH est le nom de Dieu, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence. Il représente l’une des manières de distribuer les voyelles sur le Tétragramme (censé être imprononçable).

EL est le nom de la puissance, de la bonté et de la miséricorde. Il est au singulier, et renvoie en quelque sorte à sa forme plurielle : ELOHIM.

ELOHIM, pluriel de EL, est le nom de la terreur, de la peur et aussi de la force et de la résistance.

JEHOVAH, qui présente une autre lecture du Tétragramme (une autre vocalisation), est la vertu du monde tout entier.

JEHOVAH TSABAOTH est le Seigneur des armées, des multitudes et de la victoire finale.

ELOHIM TSABAOTH est un nom similaire, signifiant Dieux des armées.

EL SHADDAÏ qui signifie « Tout Puissant » s’interprète par la Kabbale comme étant le « nourrissement » et les « mamelles du monde ». Mais c’en est aussi assez logiquement le « fondement », ou la « base ». Certains ajoutent que ce nom de puissance, est « au droit du lieu séminal dedans le grand homme divin ».

ADONAÏ est le nom commun de Dieu. Il récapitule et incarne toutes ses propriétés.

Ces dix noms ponctuent et dessinent le  »candélabre » mosaïque. A l’observer attentivement m’est venue l’idée d’une possible comparaison avec le « serpent » kundalinique.

Autrement dit, je propose de tenter la mise en parallèle (à des fins purement heuristiques) de ces  »noms » avec les shakra védiques et tantriques.

Commençons par les trois shakra inférieurs. On peut les associer aux trois noms divins que la Kabbale, quant à elle, associe à ce qu’elle appelle le monde inférieur.

EL SHADDAÏ, qui est au « fondement » du monde selon la Kabbale, peut être évidemment associé au premier shakra, le Muladhara (qui signifie littéralement : « support du fondement » en sanskrit). Dans la culture des Védas, ce shakra est associé à l’anus, à la terre, à l’odorat et à l’éveil incitateur. En tant qu’il est à l’endroit du « lieu séminal », le nom EL SHADDAÏ peut aussi être associé au second shakra, le Svadhisthana (« siège du soi »), qui renvoie dans les Védas aux parties génitales, à l’eau, au goût et à la jouissance.

Les noms d’ELOHIM TSABAOTH et de JEHOVAH TSABAOTH peuvent assez facilement être associés au troisième shakra, le Manipura (« Abondant en joyaux »), qui renvoie au plexus solaire, à la vue, au feu et à la force vitale, ce qui paraît bien s’appliquer au qualificatif de Seigneur ou de Dieu des « armées ».

Le nom JEHOVAH en tant qu’il se rapporte à la vertu du monde, peut être associé au quatrième shakra, appelé Anahata (« Ineffable »), qui est lié au cœur, à l’air, au toucher et au son subtil.

Les noms d’ELOHIM et de EL, en tant qu’ils ont un rapport avec la puissance, la bonté et la miséricorde peuvent être associés au cinquième shakra, Visuddha (« Très pur »), qui est lié au larynx, à l’ouïe, à l’éther et au Verbe sacré.

Le nom de JEHOVIH, en tant qu’il se rapporte à l’Intelligence, peut être associé au sixième shakra, l’ajna (« ordre »), qui se rapporte au front, au mental, à l’esprit et à la vérité.

Le nom de IAH, qui se rapporte à la Sagesse, peut être associé au septième shakra, Sahasrara (« Cercle aux mille rayons »), qui est associé à l’occiput, à la « vision » et au yoga, à l’union ultime.

On laissera le nom EHIEH à part, non touché par ces jeux métaphoriques, et cela pour des raisons évidentes.

Quant au nom ADONAÏ, il est le nom le plus général, avons-nous dit. Aussi il ne convient pas de l’impliquer dans ces sortes de comparaisons.

On peut naturellement discuter de la pertinence de chacune de ces associations, et pinailler autant qu’on voudra sur les mots et les adjectifs. Je concède volontiers tous les ajustements que l’on voudra suggérer.

Là n’est pas l’essentiel. Je voudrais seulement retenir de cet effort de mise en correspondance entre le « serpent kundalinique » et le « candélabre mosaïque » l’idée que sont sculptées, dans la profondeur de nos corps comme dans les abysses de nos esprit, des formes archétypales, permanentes.

Ces archétypes, respectivement le « serpent » ou le « candélabre », figurent en l’occurrence un « arbre » ou une « échelle » de hiérarchies, et symbolisent une montée vers le haut, vers l’union divine, à partir d’une « base », la plus matérielle qui soit, le « fondement ».

J’en conclus que la Kabbale et les Védas sont (paradigmatiquement) sœurs, et renvoient (anthropologiquement) à des intuitions analogues, quant à la montée de l’homme vers le divin.

Kabbale et électrodynamique quantique


 

Face aux grands mystères, l’allégorie et l’anagogie sont de puissants moyens d’avancer la spéculation créative, heuristique. Du choc de silex choisis, on espère générer de étincelles de compréhension nouvelle.

Par exemple, ayant lu une description des avancées de l’électrodynamique quantique (QED), j’ai été frappé de certaines analogies structurelles, et même de troublantes similarités avec des concepts développés dans des textes de la Renaissance traitant de la Kabbale.

Ces idées et ces concepts, séparés par plus de quatre siècles, n’ont vraiment rien en commun si ce n’est qu’ils expliquent de façon étrangement analogue la dynamique des photons de la lumière « réelle » et le mouvement de la lumière « divine ».

Cela est suffisamment étrange pour être relevé. Je pense qu’il y a là matière à réfléchir sur certaines constantes de l’esprit humain, à travers l’exemple de deux types de recherches extrêmement pointues, dans deux domaines parfaitement éloignés l’un de l’autre.

 

Lorsqu’on observe les trajectoires de particules réelles, ou de photons de lumière, on peut détecter l’apparition de particules « virtuelles », ou « intermédiaires », qui ont une vie éphémère. Avant de disparaître, ces particules « virtuelles » suivent des trajectoires en forme de boucles fermées, pendant des intervalles d’espace-temps extrêmement courts.

Lorsqu’on calcule le diagramme de Feynman de ces boucles (c’est-à-dire lorsqu’on cherche à théoriser le comportement de ces particules selon les données de l’observation), on obtient parfois des résultats « divergents », c’est-à-dire infinis, ou bien totalement incompatibles avec les schémas d’explication connus.

On trouve dans certains cas que l’énergie des « particules intermédiaires » est beaucoup trop grande, ou bien que ces particules ont des longueurs d’onde beaucoup trop courtes et de trop hautes fréquences, ou encore que les diverses émissions et absorptions des particules participant à la boucle se font dans un espace-temps trop court pour être intégrable.

Bref, ces phénomènes sont inexplicables à l’aide des connaissances actuelles.

Cette « divergence » des calculs est un problème sérieux, parce qu’elle remet en cause le cadre théorique utilisé (selon des voix aussi autorisées que celles de Dirac ou de Feynman).

Mais ce n’est pas ce problème dont je veux traiter ici. Je voudrais me concentrer sur les métaphores utilisées par les physiciens pour décrire le comportement des particules et des photons de lumière.

On observe plusieurs sortes de boucles. Par exemple, un photon de lumière peut créer un ensemble de particules virtuelles qui s’annihilent ensuite et forment un nouveau photon. C’est ce qu’on appelle la polarisation du vide. Ou encore, un électron émet des particules virtuelles puis les réabsorbe. C’est la self-interaction de l’électron. Ou encore, un électron émet plusieurs photons, dont l’un d’eux interagit avec un autre électron, puis le premier électron réabsorbe les premiers photons émis. C’est ce qu’on appelle la renormalisation de vertex.

Je propose, à des fins heuristiques, de considérer ces trois types de boucles comme des métaphores ou des allégories de l’interaction de la lumière (divine) avec elle-même, telle que décrite par la Kabbale juive.

Dans un ouvrage déjà cité sur le Zohar et la Kabbale, Joannis Davidis Zunneri définit le mot הכאה comme signifiant « percussion », « collision ». Il s’emploie par les kabbalistes dans le contexte de la génération des lumières émanées de Dieu.

Il y a trois sortes de lumières, explique Zunneri.

Une première lumière, directe (Lux directa), appelée Akudim. C’est la lumière première, celle de l’origine.

Il y a une lumière-vestige (Lux vestigii), appelée Rahamim, c’est-à-dire lumière de compassion (miseratio).

Il y a enfin la lumière appelée Achurajim, qui est une lumière de dureté, de sévérité (rigor).

Zunneri indique que lorsque la lumière de compassion et la lumière de sévérité se rencontrent, alors elles entrent en « collision » (הכאה ).

En appliquant dans ce nouveau contexte les métaphores de l’électrodynamique quantique (la « polarisation du vide », la « self-interaction » et la « renormalisation de vertex »), on peut décrire qualitativement les diverse sortes de « collisions » de la lumière divine avec elle-même.

La Kabbale part de la lumière originaire, première, directe, se mouvant de toute éternité, par elle-même et en elle-même. Cette lumière première s’engendre elle-même, et ne cesse d’interagir avec elle-même, fusionnant ce qu’elle est avec ce qu’elle a été et avec ce qu’elle sera, et se projetant en-avant de sa propre aura. La figure de « la self-interaction » rend bien compte de cela.

La lumière première laisse continûment en arrière des « vestiges » de son passage. Cette lumière-vestige est aussi appelée « lumière de « compassion » et même « lumière d’amour », parce qu’elle se lie fidèlement à ce qu’elle a été, à ce passé de lumière qui n’a pas cessé d’être, mais qui est seulement un peu en retard, un peu en arrière. Continûment, la lumière première se projette aussi vers ce qu’elle illumine, vers ce qu’elle éclaire, c’est-à-dire vers son éternité future. Pour faire advenir ce futur, la lumière première doit « ouvrir une brèche » dans la nuit absolue, dans le néant total qui demeure devant elle. Pour que cette brèche soit « ouverte », il faut que la lumière première ait une sorte de dureté, de tranchant. Elle doit briser la compacité rebelle du néant, pour le faire advenir à l’être. Traduit dans une image électrodynamique, cela correspond à la « polarisation du vide ».

De l’interaction des trois lumières conçues par la Kabbale, lumières riches, abondantes, des gerbes d’étincelles jaillissent de tous côtés. Les étincelles peuvent revenir après quelque temps au sein de la lumière originaire, ou continuer d’ « interagir » en dehors de la lumière première, pour générer une seconde lumière, qui en dérive. Appelons cela le phénomène de la « renormalisation ».

La « renormalisation » est la métaphore électrodynamique de la création du Logos.

J’en conclus qu’il y a des schèmes profondément sculptés dans le cerveau des hommes, schèmes indéracinables, qui relient par delà les âges et les siècles tous les objets de leur pensée.

Les testicules de Dieu


La Kabbale Denudata. Liber Sohar restitutus, de Joannis Davidis Zunneri (Francfort, 1684), est un livre savant, qui propose un glossaire de termes techniques permettant de mieux se repérer dans les arcanes de la Kabbale.

L’un de ces mots a retenu mon attention : כליות (khiliot) que Zunneri traduit en latin par renes (testiculis). Le mot renes, « reins », a aussi le sens de « testicules », suivant les contextes. Zunneri cite d’ailleurs en appui de sa définition ce verset du livre de Job: « Quis posuis in renibus (testiculis) sapientiam ?». « Qui a mis la sagesse dans les reins (les testicules)? »i

Vérification faite, Zunneri s’est légèrement trompé. Le mot כליות (khiliot) ne figure pas dans ce verset. On y trouve à sa place le mot טּחוֺת (tuhôt) qui a une signification assez proche, quoique différente : « Fond de l’être, ce qui est couvert, ce qui est caché, lombes, reins ».

Il y a de nombreuses occurrences de khiliot et de tuhôt dans la Bible, et dans presque tous les cas ces deux mots ont une signification proche.

Par exemple, le mot khiliot se trouve dans les contextes suivants: « Mes khiliot seront transportés d’aise »ii, « Tu es près de leur bouche et loin de leurs khiliot »iii, « Sondant les khiliot et les cœurs »iv.

Quant à tuhôt on le trouve par exemple dans : « Mais tu aimes la vérité au fond de l’être (tuhôt), dans le secret tu enseignes la sagesse. »v

Revenons à Zunneri. Il continue son explication du mot khiliot ainsi : «Sunt Nezah et Hod », (les khiliot sont Nezah et Hod). Le dictionnaire Gésénius-Robinson donne les sens de ces deux mots: Nezah : « jaillir, éclabousser », et Hod : « ce qui est obscur ».

Les khiliot, pour Zunneri, sont « quelque chose d’obscur » qui « jaillit et éclabousse ».

Zennuri continue ainsi l’analyse du mot: « Ubi indicatur quod הי i.e Binah et Chochmah influxum derivet in renes. » Soit : « Où il est indiqué que הי , c’est-à-dire l’Intelligence (Binah) et la Sagesse (Hokhmah), font dériver leur influx dans les reins (les testeicules). »

Nous avons déjà noté, un peu plus haut, que le Yod י était un symbole du masculin et que le Hé ה un symbole du féminin.

Il y a évidemment là une allusion à l’union intime de l’Intelligence et de la Sagesse dans les khiliot. Le sens de « testicules » prend alors toute sa saveur, sa sève.

Il est maintenant possible de comprendre un peu mieux Thérèse d’Avila, quand elle déclare ‘De mon Bien-Aimé j’ai bu‘ , « pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union ».

Ce qu’on comprend nettement, il est vrai, c’est qu’on ne peut rien y comprendre, tant qu’on a pas bu aux khiliot de Dieu même.

i Job 38,36

ii Ps. 23,16

iii Jer 12,2

iv Jer 11,20

v Ps. 51,8

De l’usage des métaphores érotiques dans les mathématiques et en religion


Comme Albert Einstein dans le domaine de la physique, Alexandre Grothendieck a bouleversé la notion d’espace, en mathématique. Il a inventé une géométrie nouvelle, dans laquelle « le monde arithmétique » et « le monde de la grandeur continue », jadis séparés, « n’en forment plus qu’un seul ».i

Pour faire se rencontrer le discontinu et le continu, le nombre et la grandeur, et les faire s’unir intimement, Grothendieck a conçu la métaphore de leurs « épousailles ». Il ne s’agissait pas seulement de les marier sur le papier, mais d’assurer la consommation du mariage en bonne et due forme, et la génération de nouveaux êtres (mathématiques), non sans quelques difficultés, d’ailleurs.

« Pour les ‘épousailles’ attendues, ‘du nombre et de la grandeur’, c’était comme un lit décidément étriqué, où l’un seulement des futurs conjoints (à savoir, l’épousée) pouvait à la rigueur trouver à se nicher tant bien que mal, mais jamais des deux à la fois ! Le ‘principe nouveau’ qui restait à trouver, pour consommer les épousailles promises par des fées propices, ce n’était autre aussi que ce « lit » spacieux qui manquait aux futurs époux, sans que personne jusque là s’en soit seulement aperçu. Ce « lit à deux places » est apparu (comme par un coup de baguette magique. . . ) avec l’idée du topos.»ii

Le plus grand penseur de l’espace que le 20ème siècle ait produit, a fait une avancée conceptuelle révolutionnaire, mais pour l’expliquer aux non spécialistes, il ne trouve en somme rien de mieux qu’une métaphore matrimoniale, avec tout ce qui s’ensuit.

En cela, rien de franchement exceptionnel. La métaphore du « mariage » ou des « épousailles » a été abondamment utilisée de tout temps, particulièrement pour traduire des idées difficiles, dans des contextes philosophiques et religieux de haut vol.

Il y a 2000 ans, le philosophe juif Philon d’Alexandrie utilisa cette métaphore pour présenter ce qu’il appelle le « mystère de la génération divine » (Philon emploie le mot grec : τελετή).

Ce mystère est composé de trois éléments. Il y les deux « causes » de la génération ainsi que leur produit. Les deux causes sont Dieu et la Sagesse, qui est « l’épouse de Dieu », tout en restant « vierge »iii. La Sagesse est la Virginité elle-même. Philon s’appuie à cet égard sur le prophète Isaïe, selon qui Dieu s’unit à la Virginité en soiiv.

Philon précise ailleurs: « Dieu et la Sagesse sont le père et la mère du monde ».v

Dans la tradition chrétienne, ultérieure, on trouve des métaphores semblables, certainement dérivées des idées juives, mais transposées, par exemple dans « l’union » du Christ et de l’Église.

Un cabaliste chrétien du 16ème siècle, Guillaume Postel, qui s’est efforcé dans toute son œuvre de faire la jonction entre la tradition juive de la Kabbale et les enseignement chrétiens, reprend lui aussi la métaphore de l’amour du mâle et de la femelle pour l’appliquer aux liens entre l’Église et Dieu:

« Car comme il y a amour du masle à la femelle, par laquelle elle est liée, aussi y a-t-il amour et lien de la femelle au masle par lequel il est lyé. Cecy est le mistère du très merveilleux secret de l’authorité de l’Eglise sur Dieu et sur le Ciel, comme de Dieu et du Ciel sur icelle par lequel Jésus l’a voulu dire : Ce que vous lierez sur la terre sera lyé au Ciel. »vi

Thérèse d’Avila, exactement contemporaine de Guillaume Postel, parle aussi (et par expérience) de « l’union parfaite avec Dieu, appelée mariage spirituel », qu’elle décrit ainsi :

« Dieu et l’âme ne font plus qu’un, comme le cristal et le rayon de soleil qui le pénètre, comme le charbon et le feu, comme la lumière des étoiles et celle du soleil (…) Pour donner une idée de ce qu’elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l’union, l’âme se contente de dire ces paroles (et je ne vois pas qu’elle pût mieux dire pour en exprimer quelque chose) :

De mon Bien-Aimé j’ai bu.

Car de même que le vin que l’on boit se répand et pénètre dans tous les membres et dans toutes les veines du corps, de même cette communication de Dieu se répand dans toute l’âme (…) L’Épouse en parle en ces termes au livre des Cantiques : ‘Mon âme s’est liquéfiée dès que l’Époux a parlé.’ »vii

L’analogie du mariage et de la liaison amoureuse frappe par sa permanence, sa fréquence, chez les mystiques et les théologiens les mieux informés. Jusqu’où peut aller cette métaphore, jusqu’où peut-on la décliner ?

Grothendieck a dû inventer un nouveau « lit à deux places » pour permettre au nombre et à la grandeur d’accomplir leurs « épousailles ».

Quelle image Philon, philosophe juif, avait-il en tête lorsqu’il conçut, après Isaïe, l’union de Dieu et de la Sagesse? Et quel était le fruit de cette union ?

Que voulait signifier Thérèse d’Avila, en parlant de l’Épouse « brûlant du désir d’arriver enfin au baiser de l’union avec l’Époux »,  tout en citant le Cantique des Cantiques : « Là vous m’enseignerez ».

Ce passage du Cantique évoqué par Thérèse d’Avila est d’ailleurs fort curieux, paradoxal et presque incestueux dans ses résonances:

« Ah que ne m’es-tu un frère, allaité au sein de ma mère ! Te rencontrant dehors, je pourrais t’embrasser, sans que les gens me méprisent. Je te conduirais, je t’introduirais dans la maison de ma mère, tu m’enseignerais ! Je te ferais boire un vin parfumé, ma liqueur de grenades. »viii

Ce passage, qui peut sembler particulièrement piquant pour des esprits insuffisamment informés, a été interprété ainsi par S. François de Sales :

« Et voilà les goûts qui arriveront, voilà les extases, voilà les sommeils des puissances ; de façon que l’épouse sacrée demande des oreillers pour dormir. »ix

Les petits malins auraient tort de ricaner. Ils n’ont juste rien compris au film.

i « On peut considérer que la géométrie nouvelle est avant toute autre chose, une synthèse entre ces deux mondes, jusque là mitoyens et étroitement solidaires, mais pourtant séparés : le monde « arithmétique », dans lequel vivent les (soi-disants) « espaces » sans principe de continuité, et le monde de la grandeur continue, où vivent les « espaces » au sens propre du terme, accessibles aux moyens de l’analyste et (pour cette raison même) acceptés par lui comme dignes de gîter dans la cité mathématique. Dans la vision nouvelle, ces deux mondes jadis séparés, n’en forment plus qu’un seul. » Récoltes et Semailles, §2.10.

iiRécoltes et Semailles, §2.13 Les topos — ou le lit à deux places

iiiPhilon d’Alexandrie. De Cherubim

ivPhilon ne cite pas la source précise chez Isaïe, comme à son habitude. Mais j’ai trouvé dans Isaïe des versets qui peuvent, peut-être, justifier l’analogie, et qui en tout cas l’enrichissent de nouvelles nuances: « Une voix qui vient du sanctuaire, la voix de Yahvé (…) Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? (…) Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître ? Dit Yahvé. Si c’est moi qui fais naître, fermerais-je le sein ? Dit ton Dieu. » Is. 66, 6-9

v De Ebrietate, 30

vi Guillaume Postel (1510-1581). Interprétation du Candélabre de Moïse (Venise 1548).

viiThérèse d’Avila (1515-1582). Le cantique spirituel.

viiiCt 8,1-2

ixFrançois de Sales. Œuvres complètes. p. 706