La prophétie, – un vieil art neuf

 

Les religions des profondeurs chthoniennes, dont les grottes ornées de fines figures, de révélations pariétales, sont une invitation à pénétrer l’ombre et le secret, sont des religions cachées au jour, tournées vers le creux, le trou, s’enfouissant dans la nuit d’un noir absolu, tout au fond de la terre-mère.

Par contraste, les plus anciennes religions ‘historiques’, comme celle de l’Égypte pré-dynastique ou celle des Hymnes védiques, sont des religions de la Lumière. La nuit même y est étoilée. Et la parole y est un soleil.

C’est sous le signe de cette ancienne lumière que Jules Michelet introduit son livre, Bible de l’humanité, à fins de ‘comparaison’ des grandes religions du passé.

Dans ce livre ramassé, voulu visionnaire, il exalte la qualité de la ‘lumière’ dans le sentiment religieux, tel qu’il se déploie depuis des millénaires dans l’humanité prise dans son ensemble.

« Mon livre naît en plein soleil chez nos parents, les fils de la lumière, les Aryas, Indiens, Perses et Grecs, dont les Romains, Celtes, Germains, ont été les branches inférieures. »i

Le « plein soleil » s’oppose moins aux brouillards et aux sombres nuées qu’aux grottes et aux cavernes. Nos lointains ancêtres, ces fils des « Bibles de lumière »ii, en étaient sortis éblouis, et ils chantaient désormais une Lumière, qui ne laissait que peu de part à l’ombre paléolithique, une Lumière à l’évidence plus originaire que le Verbe, mais non sans rapport, non sans lien prémonitoire avec lui.

Avant le Véda du verbe, de la prière, de l’hymne et du chant, régna longtemps sans doute, depuis des âges reculés, un Véda du jour, un Véda du lumineux numineux.

Ce Véda ‘paléolithique’, ce Véda de la mer et du lait, ce Véda contemplait la lumière dans tous ses états, baignant l’univers, pénétrant les âmes, illuminant les consciences, révélant à la vue l’indicible.

Le Verbe ne se fit ‘voix’, ‘chair’, probablement, que bien que plus tard, avec ses exclamations, ses proférations et ses nuances, ses lois et ses grammaires, ses tables et ses commentaires.

Une anthropologie de la lumière, si elle était possible, serait aussi précieuse qu’une anthropologie de la voix, qui lui serait orthogonale. Un jour peut-être, elles aideront l’une et l’autre à disperser les opacités qui recouvrent et assourdissent les religions de l’ombre et les religions du souffle, et qui les séparent indûment des religions de la lumière et des religions de la parole.

La lumière, qui ne la voit, – évidente, aveuglante, dispensatrice, universelle, récurrente ?

Et qui ne voit qu’on ne voit jamais en elle que ce que l’on croit pouvoir en dire, – que ce que l’on croit depuis toujours en savoir, pour l’avoir déjà entendu ?

Jules Michelet, esprit corseté dans un siècle colonialiste et impérialiste, voulut sortir des idées du temps, de l’asphyxie de l’époque. Il voulut fuir les clichés écrasants :

« Tout est étroit dans l’Occident. La Grèce est petite : j’étouffe. La Judée est sèche : je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le profond Orient. »iii

Michelet halète ! Il aspire à la lumière, remède à l’asthme de l’âme.

Cent cinquante ans après Michelet, son cri calme, essoufflé, ne s’entend guère dans le concert des étouffements, et sur le fond des suffocations modernes.

Cent cinquante ans après Michelet, on ahane plus encore, on peine, on palpite. Le souffle est toujours plus court.

Loin, trop loin, désormais, les vents, les inspirations, les tempêtes, les brises de l’esprit prophétique.

Les rétines, à la lumière, se sont faites aveugles.

Où se cache-t-elle, l’aube antique? L’aurore de l’avenir, où se tapit-elle donc ?

Contrairement aux légendes, l’Occident d’aujourd’hui est plus ‘étroit’ encore que l’Occident d’hier.

Mais l’Orient n’est pas plus ‘profond’ pour autant. Qu’a-t-il de neuf à révéler après les millénaires ?

Soyons réaliste. L’horizon s’est absenté à l’Ouest. Aucun luminaire ne se lève à l’Est.

Lorsque l’on élève le regard, on devine seulement la minceur aiguë de l’atmosphère, et l’on pressent déjà la chaleur à venir des soleils de lave.

On a oublié depuis le moyen âge la profondeur démodée des gouffres.

Le ciel et la terre : tout est devenu étroit, étriqué.

La planète s’étrangle.

L’Occident ? L’Orient ? Idées mortes. Slogans faux, vides.

Le présent pèse de tout son poids. Point d’envol, pas d’air. No future.

La respiration immense des peuples se fait sifflante.

Leurs voix sont mourantes, et rauques…

Partout, le sable, le sec, le roc, la poussière.

Le désert gagne. Et tout alentour, la mer monte, assurée.

Dans les plaines jadis fertiles, les marigots s’étendent et s’encombrent de lourds crocodiles, pendant que le fretin frétille, exsangue, oublieux.

iJules Michelet. Bible de l’humanité. Ed. Chamerot, Paris. 1864. Préface, p. IV

iiIbid. p.VI

iiiIbid. p.2

La connaissance par les gouffres — plusieurs millénaires avant Abraham

Les régions d’Asie centrale connues sous le nom de Bactriane et de Margiane (Turkménistan, Ouzbékistan et Afghanistan actuels), et plus précisément le delta du Murghab et le bassin de l’Amou-Daria (entre mer Caspienne et mer d’Aral) forment un site fort vaste appelé BMAC (Bactria-Margiana Archeological Complex). Les archéologues soviétiques y ont trouvé, entre les années 1950 et la fin des années 1960, les traces d’une riche civilisation, datant du 3ème millénaire avant J.-C..

Cette civilisation a été aussi baptisée « civilisation de l’Oxus » par des archéologues français (H.P. Francfort). L’Oxus est l’ancien nom du fleuve Amou (l’Amou-Daria), appelé Ὦξος (Oxos) par les Grecs, dérivé de son nom originel en sanskrit: वक्षु (Vakṣu), issu de la racine verbale vak, « grandir, être fort, s’affermir ».

Les éternels migrants qui s’établirent en Bactriane du 3ème millénaire jusqu’au début du 2ème millénaire (2200 -1700) venaient des steppes de Russie et d‘Europe du Nord. Ils s’appelaient les « Aryas« , du mot sanskrit आर्य (arya), « noble, généreux », nom dont les Indo-Iraniens se désignaient eux-mêmes. Puis les Aryas quittèrent la Bactriane et l’Oxus, et firent scission pour s’établir respectivement dans le bassin de l’Indus et sur les hauts plateaux de l’Iran (Balouchistan).

Nombre de traits culturels de la civilisation de l’Oxus se retrouvent dans les civilisations de l’Élam, de la Mésopotamie, de l’Indus et de l’Iran ancien. Sur le plan linguistique, l’avestique (le zend) et le sanskrit sont proches. Les noms des dieux de l’Avesta et du Véda sont aussi très proches. Par exemple, le Dieu « solaire«  se dit Mitra en sanskrit et Mithra en avestique.

L‘archéologue gréco-russe Viktor Sarianidi a étudié les sites de Togolok et de Gonur Tepe, et il y a dégagé les restes de temples ou d’aires sacrées, et des enceintes fortifiées. Il y a découvert des « foyers » d’une architecture élaborée, avec d‘importantes quantités de cendres. Il affirme également y avoir trouvé des restes de plantes hallucinogènes (Cannabis et Ephedra). V. Sarianidi interprète ces éléments comme les indices d’un culte religieux pré-avestique ou para-zoroastrien, avec consommation de Haoma.

Il est tentant de trouver là matière à élaborer des comparaisons avec les rites religieux, védiques ou avestiques, que des Indo-Iraniens pratiquaient à la même époque, mais plus au sud, dans le bassin de l’Indus ou sur les hauts-plateaux du Balouchistan.

Il n’existe aucune trace écrite de la civilisation de l’Oxus. En revanche, les textes du g Véda ou de l’Avesta, qui sont la plus ancienne version écrite de traditions orales transmises auparavant pendant des siècles voire des millénaires, décrivent de façon détaillée les cérémonies védiques et avestiques, dans lesquelles le sacrifice du Sôma (pour la religion védique) et de l’Haoma (pour l’avestique) joue un rôle essentiel.

De ces textes se dégage une impression assez différente de celle qui ressort des traces trouvées à Togolok ou à Gonur Tepe, quant à la mise en scène de la célébration du divin. Le g Véda exprime par ses hymnes sacrés la réalité d’un culte plus proche de la nature et il exalte la contemplation des forces du cosmos comme possibles métaphores du divin. Il ne semble avoir aucun besoin de complexes architecturaux élaborés, tels ceux laissés par la « civilisation de l’Oxus ».

En revanche, ce qui semble lier ces divers cultes, que l’on peut qualifier d’ « Indo-Iraniens », c’est l’usage religieux d‘un jus fermenté et hallucinogène, qui a reçu les noms de Sôma dans l’aire védique et de Haoma, dans l’aire avestique. Les mots Sôma et Haoma sont en fait identiques, du point de vue linguistique, car l‘avestique met un h aspiré là où le sanskrit met un s.

Le Sôma et le Haoma sont le cœur, et l’âme même, des sacrifices védique et avestique. Physiquement, ce sont des composés d’eau, de beurre clarifié, de jus fermenté et de décoctions de plantes hallucinogènes. La signification symbolique du Sôma et de l’Haoma est profonde. Ces liquides ont vocation à être transformés par le feu lors du sacrifice, afin de s’élever vers le ciel et monter vers le divin. L’eau, le lait, le beurre clarifié sont à la fois le produit effectif et la traduction symbolique des cycles cosmiques. Le suc des plantes hallucinogènes contribue à la divination, liant intimement la chimie de la nature et celle du cerveau. Tout le cycle cosmique est ainsi compris et intégré.

Une prière avestique dit : « A Mithra, aux riches pâturages, je veux sacrifier par le Haoma. »i

Mithra, divin « Soleil », règne sur les « pâturages » que sont les étendues du Ciel. Dans les « pâturages » célestes, les nuages sont les « vaches du Soleil ». Ils fournissent le lait du Ciel, l’eau qui fait croître les plantes et qui abreuve toute vie sur terre. L’eau, le lait, le Sôma, liquides, tirent leur origine commune des vaches solaires, célestes.

Les cultes du Sôma et de l’Haoma s’inspirent de ce cycle. Les composantes du liquide sacré (eau, beurre clarifié, sucs végétaux) sont soigneusement mélangées dans un vase sacré, le samoudra. Mais le contenu du vase ne prend tout son sens que par la parole divine, l’hymne sacré.

« Mortier, vase, Haoma, ainsi que les paroles sorties de la bouche d’Ahura-Mazda, voilà mes meilleures armes. »ii

Sôma et Haoma sont destinés au Feu de l’autel. Le Feu donne une vie propre à tout ce qu’il brûle. Il révèle la nature des choses, les éclaire de l’intérieur par sa lumière, son incandescence.

« Écoutez l’âme de la terre ; contemplez les rayons du Feu, avec dévotion. »iii

Le Feu vient originairement de la terre, et son rôle est de faire le lien avec le Ciel.

« La terre a remporté la victoire, parce qu’elle a allumé la flamme qui repousse le mal. »iv

Il n’y a rien de naturaliste dans ces images. Ces religions anciennes n’étaient pas naïvement « idolâtres », comme les adeptes de leurs tardives remplaçantes « monothéistes » ont voulu le faire croire. D’essence mystique, elles étaient pénétrées d’une spiritualité cosmique, et profondément imprégnées d’un sens universel du Divin, associé à des notions abstraites comme celle de « Vérité », d’ « Esprit », de « Sagesse », de « Vivant », concepts étrangement semblables à ceux qui seront utilisés en relation avec le Divin, un ou deux millénaires plus tard, par des monothéismes comme le judaïsme ou le christianisme.

« Au milieu de ceux qui honorent ta flamme, je me tiendrai dans la voie de la Vérité. »v dit l’officiant lors du sacrifice.

Le Feu est attisé par le Vent (qui se dit Vâyou en avestique comme en sanskrit). Vâyou n’est pas un simple souffle, une brise, c’est l’Esprit saint, le trésor de la sagesse.

« Vâyou élève la lumière pure, et la dirige contre les fauteurs des ténèbres. »vi

Eau, Feu, Vent ne sont pas des « idoles », ce sont des médiations, des moyens d’aller vers le Dieu unique, le Dieu « Vivant » que l’Avesta appelle Ahura Mazda.

« Dans la lumière pure du Ciel, existe Ahura Mazdavii

Le nom d’Ahura (le « Vivant », qui dénomme le Seigneur suprême) est identique au sanskrit Asura (on a déjà vu l’équivalence h/s). Asura a pour racine asu, la vie.

L’avestique mazda signifie « sage ».

« C’est toi, Ahura Mazda (« le Vivant Sage »), que j’ai reconnu pour principe primordial, pour père de l’Esprit bon, source de la vérité, auteur de l’existence, vivant éternellement dans tes œuvres. »viii

Clairement, le « Vivant » est infiniment au-dessus de toutes ses créatures.

« Tous les corps lumineux, les étoiles et le Soleil, messager du jour, se meuvent en ton honneur, ô Sage vivant et vrai. »ix

Il faut souligner ici l’alliance des trois mots, « sage », « vivant » et « vrai », pour définir le Dieu suprême.

Le prêtre védique ou avestique s’adressait ainsi à Dieu, il y a plus de quatre mille ans : « A toi, ô Vivant et Véridique, nous consacrons cette vive flamme, pure et puissante, soutien du monde. »x

Il n’est pas interdit de penser que l’usage de ces attributs (« sage », « vivant » et « vrai ») définissant l’essence du Dieu suprême est la plus ancienne trace avérée d’une théologie des origines, qu’on peut à bon droit, me semble-t-il qualifier de « monothéisme primordial », bien avant l’heure des monothéismes « officiels ».

Il importe de rappeler, spécialement à notre époque d’ignorance et d’intolérance, que les théologies védique et avestique de la Vie, de la Sagesse, de la Vérité, précèdent d’au moins un millénaire la tradition du monothéisme abrahamique, laquelle remonte tout au plus à 1200 ans av. J.-C. .

Le sens religieux de l’humanité est bien plus ancien, bien plus originaire que ce que les plus anciennes traditions monothéistes ont voulu nous faire croire, en s’appropriant l’essentiel de l’élection et de la parole divines, et en oubliant leurs anciennes racines.

Il me paraît extrêmement important de considérer l’aventure « religieuse » de l’humanité dans son entièreté, et cela en remontant autant qu’il est possible aux yeux de l’esprit de le faire, jusqu’à l’aube de sa naissance. Il est important de comprendre cette aventure qui se prolonge depuis des centaines de milliers d’années, comme la recherche et l’approfondissement d’une puissante intuition du divin, — sans doute renforcée grâce à l’usage réglé de ce que le poète Henri Michaux appelait, dans un autre contexte, la « connaissance par les gouffres ».

iKhorda. Louanges de Mithra.

iiVend. Farg. 19 cité in Émile Burnouf. Le Vase sacré. 1896

iiiYaçna 30.2

ivYaçna 32.14

vYaçna 43.9

viYaçna 53.6

viiVisp 31.8

viiiYaçna 31.8

ixYaçna 50.30

xYaçna 34.4

Le marigot, les crocodiles et le fretin

 

Jules Michelet a écrit en 1864 un livre court, étrange, visionnaire.

Son titre ? « Bible de l’humanité ».

Son sujet ? L’avenir des religions, considérées dans leur ensemble.

Son angle ? La comparaison, sous ce rapport, entre Orient et Occident.

« Mon livre naît en plein soleil chez les fils de la lumière, les Aryas, Indiens, Perses et Grecs. » affirme Michelet. Adieu brouillards, au revoir sombres nuées. La lumière, la lumière.

Il s’agit de revenir à l’aube du monde, qui est peut-être le mieux célébrée dans les Védas. Il s’agit d’évoquer une « Bible de lumière », non une Bible de verbe.

Avec tous les risques de mal-entendre ce que l’on croit voir, naturellement.

Il s’agit surtout, pour Michelet, corseté dans un siècle colonialiste et impérialiste, de sortir autant que possible de la prison conceptuelle d’idées étouffantes, il s’agit de fuir de trop convenus clichés.

« Tout est étroit dans l’Occident. La Grèce est petite : j’étouffe. La Judée est sèche : je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le profond Orient. »

Michelet halète !

C’est un homme qui a pourtant du souffle. L’on peut comprendre que son ode à la lumière vient d’une sorte d’asthme de l’âme.

Cent cinquante ans après Michelet, son cri naïf émeut. Son halètement signale un possible souffle court, qui vaut pour toute notre époque, je pense, aggravé d’un facteur ou deux.

Cent cinquante ans après Michelet, on voudrait dire à notre tour: « Moi aussi je halète. Moi aussi j’étouffe. »

On voudrait ouvrir la poitrine aux souffles. S’emplir les rétines de lumière. Mais où sont les vents du large ? Où est l’aube ?

L’Occident est aujourd’hui, bien plus que hier, en crise. Mais l’Orient n’est sans doute guère mieux loti. On est à peu près persuadé de l’absence d’horizon à l’ouest d’Éden. Mais on ne croit pas non plus à la profondeur supposée de la haute Asie. On est seulement sûr de la minceur de la croûte terrestre, sous laquelle gronde un soleil de lave.

Tout est étroit dans ce monde. La planète est trop petite : j’étouffe. L’Occident ? L’Orient ? L’Eurasie ? Des idées démodées. Des slogans simples et faux.

Les penseurs du présent me pèsent : je suffoque. La respiration des peuples paraît sifflante, rauque, corsetée… Tout est sec, tout est crevassé, tout est en poussière.

L’eau manque, l’air est rare.

Rien n’est profond dans les marigots des médias encombrés, où se mordent aimablement les crocodiles, pendant que le fretin frétille.

Le Dieu d’Israël avait une épouse, dixit un archéologue israélien

 

« C’est difficile à admettre, mais il est clair, aujourd’hui, pour les chercheurs, que le peuple d’Israël n’a pas séjourné en Égypte, qu’il n’a pas erré dans le désert, qu’il n’a pas conquis la Terre dans une campagne militaire, qu’il ne l’a pas partagée entre les douze tribus d’Israël. Plus difficile à digérer est le fait, désormais clair, que le royaume unifié de David et de Salomon, décrit par la Bible comme une puissance régionale, ne fut tout au plus qu’un petit royaume tribal. En outre, c’est dans un certain malaise que vivra quiconque saura que l’Éternel, Dieu d’Israël, avait une épouse, et que la religion israélite ancienne n’adopta le monothéisme qu’à la fin de la période monarchique, et pas sur le mont Sinaï. »

Ces lignes provocantes, non dénuées d’une sorte de jubilation transgressive, ont été publiées le 29 octobre 1999 par l’archéologue israélien Zeev Herzog, professeur à l’université de Tel Aviv dans le journal Haaretz.i

L’archéologie est une discipline qui appelle beaucoup de rigueur, tant dans le traitement des découvertes sur le terrain que dans l’interprétation qui en faite.

Il est intéressant d’analyser la manière dont cet archéologue hiérarchise ses conclusions. Ce qui lui paraît « le plus difficile à digérer », parmi les révélations qu’il se trouve en droit de faire, c’est que le royaume de David et de Salomon n’était pas une « puissance régionale » à cette époque, mais seulement « un petit royaume tribal ».

Pourquoi est-ce plus difficile à « digérer » que, par exemple, la révélation que le récit de l’Exode n’a aucun fondement historique et archéologique? La puissance politique du moment serait-elle plus importante que la puissance symbolique du mythe et de l’épopée guidée par Moïse ?

Ou bien, cela implique-t-il que le « Grand Récit » qu’Israël se donne à lui-même peut varier suivant les époques et les circonstances ?

Maintenant qu’Israël dispose d’au moins deux cents têtes nucléaires, un bond qualitatif et quantitatif énorme a été accompli en matière de puissance régionale, depuis le temps de David et Salomon. En revanche, pour ce qui est du « Grand Récit », il reste à voir si les progrès réalisés depuis cette lointaine époque ont été comparables.

Quant à l’adoption fort tardive du monothéisme par le peuple d’Israël, vers le 8ème siècle avant J.-C., soit la période correspondant à la fin du Royaume d’Israël, il vaut la peine de remarquer que, plus d’un millénaire auparavant, les Âryas du bassin de l’Indus adoraient déjà un Dieu unique, suprême, Maître et Seigneur des tous les univers, et se révélant sous de multiples formes, ainsi que le Véda en témoigne. Dans l’Iran ancien, le Zend Avesta, religion qui découle en partie du Véda, professait la même croyance en un Dieu bon, unique, dans la deuxième moitié du 2ème millénaire avant J.-C.

A propos de « l’épouse de Dieu », il faut souligner que dans l’ancienne religion d’Israël, cette « épouse » pouvait être assimilée à la Sagesse (Hokhmah). Dans une autre configurations interprétative, cette « épouse » était Israël même.

Signalons également que dans le Véda ou le Zend Avesta, des métaphores comme « l’épouse de la Divinité » étaient largement usitées depuis des âges reculés.

Sur le plan conceptuel donc, on peut légitimement arguer de l’existence antérieure d’une forme de monothéisme védique ou zoroastrienne bien avant qu’Abraham ait quitté Ur en Chaldée.

Mais il faut aussi constater que la foi d’Israël en un Dieu unique est toujours vivante aujourd’hui, après trois millénaires.

Le Véda ou le Zend Avesta ont eu apparemment moins de succès, sur le long terme.

Mais ces religions ont laissé une immense mémoire, qui aujourd’hui encore irrigue l’esprit de continents entiers, avec le bouddhisme et l’hindouisme.

On prouve la vie par la vie, dans la vie comme dans les idées.

Et la mémoire de ce qui fut la vie a aussi sa vie propre, dont on peut tout attendre.

iCité par Jean-Christophe Attias in Les Juifs et la Bible, Paris 2014, p. 236

Les racines religieuses de la crise mondiale

Quels sont les liens entre la « religion » et l’état actuel du monde ? La « religion » joue-t-elle un rôle dans la crise politique et morale de la post-modernité?

Quand on dit la « religion », on veut évoquer ici, sans distinction, toutes les religions, toutes les croyances. Elles jouent, chacune, leur partie dans ce monde. Elles sont toutes différentes, la juive, la chrétienne, l’islamique, la zende, la chaldéenne, l’égyptienne, et la védique même, – mère de l’hindouisme et du bouddhisme, mais elles ont toutes quelque chose d’essentiel en commun : leur responsabilité dans le malheur du monde.

Qu’elles se mettent hors du monde, ou dans le monde, elles sont responsables de ce qu’elles disent ou laissent dire, de ce qu’elles font ou laissent faire en leur nom.

Elles font partie du monde, et s’arrogent la plus éminente place, celle de juge, de maître et de sage.

Comment ne les tiendrait-on pas liées aux actes et aux discours de leurs fidèles ?

Comment ne pas les juger tant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles taisent ?

Comment ne pas faire monter leurs grands témoins sur la scène publique, et demander (virtuellement bien sûr) leur avis sur l’état du monde, comme on le ferait un soir d’élection, ou un jour de catastrophe ?

On ne sait pas où la chaîne des prophètes a commencé, ni quand elle finira – malgré les clameurs de fin particulière, annoncée ici et là.

Le sceau de la parole est-il scellé pour l’éternité ? Qui le dira ?

Tel Messie reviendra-t-il ? Qui le dira ?

L’eschatologie aura-t-elle une fin ? Qui le dira ?

Si dix mille ans ne suffisent à abaisser l’orgueil des présomptueux, donnons-nous cent siècles ou un million, juste pour voir ce qui restera de la poussière de paroles jadis tables, jadis pierres, jadis lois.

On peut énumérer des listes de noms, pour consteller les mémoires. Jusqu’où remonter ? Jusqu’où aller ?…Agni, Osiris, Melchisedech, Zoroastre, Moïse, Hermès, Bouddha, Pythagore, Isaïe, Jésus, Mohammed… Ils ont tous en partage, leurs différences, leurs aspirations, leurs souffles, leurs fins.

La « religion » de ces prophètes, qu’a-t-elle à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine, Israël, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les États-Unis, l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran, la Syrie, l’Égypte? Ou l’Inde, la Grèce, la Chine, la France, l’Allemagne ?

La « religion » de ces prophètes, quels sont ses rapports avec les religions implicites ou proclamées d’Ariel Sharon, des George Bush (le H. et le W.), de Saddam Hussein, de Bachar El Assad, de Poutine, d’Obama, de Sarkozy?

L’Histoire nous enseignera-t-elle la différence entre la « religion » des Khârijites, des Zaydites, des Imâmites, des Chi’ites ismaéliens et celle des sunnites majoritaires en Islam?

Quelle était vraiment l’origine de la « religion » des Nizâriens, et celle des Assassiyoun de Hassan ibn al-Sabbah ?

Quelle est la « religion » des Talibans, et celle des massacreurs d’enfants au Pakistan?

Questions sans objet, dira-t-on, inutiles et vaines. Il y a mieux à faire. Se battre. Bombarder des villes et des civils. Exclure. Émigrer. Se noyer. Ou encore : Décapiter. Assassiner froidement, des gens sans défense en criant « Allahu akbar ! ».

Questions essentielles, dirai-je. Capitales pour la construction future de la paix mondiale, celle qui permettra d’éviter la guerre civile mondiale qui se prépare.

Les religions du passé éclairent les religions du présent et celles de l’avenir d’une lumière spéciale, d’une aura prémonitoire.

Il faut suivre leur lente épigenèse avec attention, et chercher moins leurs divergences (nombreuses) que leur convergence (implicite).

La mémoire longue est nécessaire à la compréhension du présent, tant le temps prend son temps. Mais qui a encore le temps, aujourd’hui, d’avoir la mémoire longue ?

Les religions mettent clairement en lumière, avec leurs mots, leurs imprécations et leurs bénédictions ciblées, une bonne part du malheur du monde.

Elles révèlent, chacune pour sa part et toutes ensemble, la fragilité, la faiblesse, l’instabilité, l’irréductible fracture de l’Homme.

Elles incitent à prendre une perspective plurimillénaire et mondiale, en observant les événements du jour, pour les comprendre mieux, en prévoir les conséquences, et surmonter la douleur, l’angoisse, la lassitude et le désir de vengeance, la pulsion de haine.

Depuis plus de cinquante cinq siècles, plusieurs grandes religions sont nées et se sont déployées, dans une zone géographique relativement limitée, cela vaut la peine de le noter.

Cette zone sensible et privilégiée, ce nœud de croyances et de passions, s’étend de la vallée du Nil au bassin du Gange, en passant par le bassin du Tigre et de l’Euphrate, la vallée de l’Oxus, et le bassin de l’Indus.

Six noms, si anciens ! La géographie change plus lentement que le cœur des mortels…

Entre l’Indus et l’Oxus, quel pays rend compte aujourd’hui des millénaires passés, des gloires effacées? Le Pakistan moderne ?

L’Afghanistan ?

Un peu plus vers l’ouest, comment oublier que l’Iran et l’Irak (et l’Irlande) tirent leurs noms des anciens Aryas, révélant les liens indo-européens les plus anciens, entre la Perse, Elam et l’Europe du Nord ?

Les Aryas, bien avant d’avoir eu leur nom « aryen » sali par les Nazis, ont fondé au moins deux religions majeures, le Véda en Inde, et le Zend Avesta en Iran.

Colossales forces ! Immarcescibles mémoires !

Antoine Fabre d’Olivet rapporte que Diagoras de Melos (5ème siècle av. J.-C.), surnommé « l’athée », personnage moqueur et irrévérencieux, discréditait les Mystères en les divulguant, en les expliquant. Il allait jusqu’à les singer en public. Il récitait le Logos orphique, dévoilait sans vergogne les Mystères d’Éleusis et ceux des Cabires.

Tel un nouveau Diagoras, qui dévoilera aujourd’hui les mystères du monde aux foules médusées?

La « religion » est un prisme, une loupe, une lunette, un télescope et un microscope tout à la fois.

Il faut la voir comme un phénomène fondamentalement anthropologique. L’apologétique, non seulement n’apporte rien au débat, mais l’enflamme sans profit pour le cœur ou l’esprit.

Par une anthropologie mondiale de la « religion », il s’agit de dégager, si c’est possible, quelques grandes constantes de l’esprit.

Ces constantes existent.

Par exemple, le sentiment latent, impalpable ou fugace du « mystère ».

Ce « mystère » ne se définit pas. Il échappe à toute catégorisation. Mais de façon implicite, indirecte, en multipliant les approches, en variant les angles, en accumulant les références, en évoquant la mémoire des peuples, leurs sacralités, peut-être parvient-on parfois à en apercevoir l’ombre de la trace, l’effluve atténuée.

Les constantes de l’esprit, à l’évidence, il y en a d’autres encore.

Par exemple, l’idée d’une divinité unique, principale, créatrice, n’est certes pas réservée aux monothéismes avérés. On la trouve sous diverses formes, à des époques fort reculées, bien avant le temps d’Abraham, avant le Zend, avant même le Véda.

Constante encore, est la question de l’origine et de la mort, la question de la connaissance de ce que l’on ne peut connaître.

Les pages du Livre des morts, les manuscrits de Nag Hammadi, le g Véda ou le Zend Avesta : quel souffle les parcoure-t-il, aujourd’hui encore, dans un temps qui est si loin de leur origine ?

Ce souffle, il est encore possible de le percevoir, d’en respirer l’odeur.

Un monde d’idées et de croyances, immense, distant, stupéfiant, sert de fondation au monde d’aujourd’hui, plongé dans la violence et le mensonge, peuplé de « saints » et d’assassins, de sages et de prophètes, de fous et d’escrocs, de cris de mort et de « vents divins » (kami-kaze).

Qui pense la destinée du monde ? Ban Ki-moon ? Bokova ?

En lisant les Upaniad, comment ne pas songer aussi aux « maîtres du monde », ces « gnomes » asservis aux banques, ces « nains » mentaux, qui prétendent gouverner les peuples, juchés sur les épaules des siècles?

« Ceux qui s’agitent dans l’ignorance se considèrent comme sages. Ils circulent follement en courant çà et là comme des aveugles, conduits par un aveugle. »i

C’est un fait que l’on observe souvent, au plus haut niveau, l’hypocrisie, le mensonge, la bassesse, la lâcheté, plus rarement la sagesse, le courage, la vérité.

Mais c’est aussi un fait que tout peut arriver, toujours. Tout est possible, par principe. Le pire. Le meilleur. Le médiocre.

Le monde est saturé d’idées venant de tous les âges. Mais parfois, de nulle part, naissent inouïes de nouvelles formes, miroitant loin au-dessus des décombres et des catacombes, des vestiges et des hypogées, des cryptes et des trésors cachés.

Qui les verra vivre, ces formes inouïes ?

Celui qui saura assez tôt « méditer sur ce qui est difficile à percevoir, pénétrer le secret qui est déposé dans la cachette, qui réside dans le gouffre antique » et qui saura sans délais « laisser de côté la joie et la peine .»

i KU. 2.5