Saut vital


« Saut » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La conscience Ξ prend conscience qu’il lui faut s’éloigner, et s’élever au-dessus d’elle-même. Il lui faut se détacher de son essence, prendre ses distances. C’est cela, sa véritable essence, s’élever au-dessus de toute essence, de toute image, de toute ressemblance. Ces mots [image, ressemblance] dénotent des essences relatives, alors que Ξ vise l’absolu. Rien de moins. Les métaphores ne la saisissent donc pas, elle. Son fil, le fil de son âme, ne se forge pas sur le feu, avec des étincelles. Ni braise, ni lave, ne signent son incandescence. La conscience n’a pour se dire ni mots ni images. Elle ne veut pas devenir leur cendre, le souvenir friable et gris de feux vifs, anciens. Elle n’y cherche ni son essence ni sa ressemblance. Elle refuse les reflets des différences et des multiplicités. Elle laisse le passé passer. Elle ne sait aucune lumière arrêtée. Elle veut aller au-delà des lignes et des origines, par delà les ressemblances et les distinctions, elle vise plus haut, au-delà du grand Midi, loin des ombres et des nuits. Elle veut dépasser les points de vues, les angles morts et les faux infinis, ces lieux tissés d’unicités latentes. Il ne faut pas s’en étonner : la percée de la conscience vers le Jour est, d’évidence, immémoriale. Le Rituel des morts de l’Égypte ancienne l’a longtemps murmurée, comme l’ont chantée dans une autre langue les hymnes védiques, et aussi les prières du Bardo Thödol. Maintenant Ξ continue d’avancer, de dépasser les seuils, les plans, les cieux. Il lui faut en passer par là. Rien ni personne ne va nulle part sans passer par là. Aussi Ξ ne demeure-t-elle pas ici ou là, il lui faut aller toujours par delà l’au-delà même. La conscience de cette nécessaire percée, lente ou subite, cette élévation suressentielle, représente une sorte de mort de Ξ à elle-même, par laquelle elle doit passer afin de s’atteindre. Ξ s’atteint dans ce dépassement, et alors personne n’est plus pour elle. Tout semble s’être éteint. Extinction générale des feux… Ξ demande : Pourquoi m’ont-ils abandonnée ? L’archétype éternel du créateur, du sauveur, du sacrifié, désormais ne vaut plus. Elle se sent cendre froide, sang figé. Ξ était une consciente vivante, chaude, brûlante, et la voilà cendre et poussière. Passage inimaginable, nécessaire. Obligation absolue de la Nuit, de l’absolu obscur, pour sortir au nouveau Jour, vers l’absolue lumière. Ξ désire être en cette unité, avec l’unité, elle se dépouille de tout ce qu’elle a été, de tous les liens. Elle laisse sur le seuil le Psychopompe. Alors, dans sa cendre morte, Ξ trouve à nouveau la vie. Sa fine cendre, poudre broyée, avec un peu d’eau vive, fermente. Ξ en esprit bouillonne. Dans son néant, elle s’ouvre des voies. Mais il faut oser le seul saltus. Son non-être emplit le monde. Le lieu de sa présence ne se trouve nulle part. Ce mot même de présence est le signe de son absence. Ξ, pulvérisée en poussière, disséminée en cendre, ne trouvera pas sa présence, mais seulement son absence. Elle cessera de se la présenter à elle-même, créée – ou incréée. Ξ n’est plus maintenant ni créée ni incréée. Ξ n’est plus rien, elle n’est plus que vide; ses espoirs aussi sont vides. Il lui faut se préparer à cette autre mort, la mort vide. Devenue vide, Ξ doit mourir à la nature génératrice. Elle a été créée, engendrée. Elle a été cela, et cela ne suffit plus. Ξ veut entrer dans l’essence du vide, aller dans l’intime de la super-essence, elle veut s’unir à elle, dans les profondeurs et les lieux secrets, là où rien ne tient ni ne se tient, là où tout s’abstient, tout se retient même d’être soi. Là, elle suspend son rêve, elle retient en elle-même le souffle qui est son monde même. Il est généralement reconnu, par les maîtres en la matière, qu’existe une lumière où personne ne peut pénétrer. Mais cela n’est pas fait pour impressionner Ξ : elle est déjà morte en esprit à l’idée de son essence créée, elle a transformé son esprit en poussière fine, en cendre friable. Arrivée dans la lumière, elle n’arrive pourtant pas à la saisir. Elle entrevoit les royaumes et les âges, mais l’essence se dérobe. Ξ commence à comprendre que sa quête est sans fin. Aucune créature ne peut la dépasser, et certainement pas une poignée de conscience cendrée, froide, grise, dispersée, désunie. Alors, Ξ sait qu’il lui faut se voir sous un jour autre; elle s’éveille autrement. Elle se respire d’un souffle neuf et vif. Elle s’inspire de sa vie, et de la vie. Elle déplie sa forme. Son aile emplit des mondes. Elle s’élève plus haut que l’aurore, plus haut que les cieux, elle ne se soucie plus des Dieux! C’est à ce moment qu’elle commence à mourir d’une autre mort encore, la plus haute qu’elle ait jamais vécue, la mort de tout désir, de toute intelligence, de tout amour, de toute sagesse, de toute existence, de toute essence. Mort totale, absolue. Ξ s’enfouit au plus profond de la mort, dans le plus obscur, là où personne jamais n’est allé, là où le néant est un, zéro, seul, unique, là où rien n’est pour personne d’autre que pour soi. Maintenant Ξ, qui a dépassé tous les passages, qui a franchi toutes les portes, qui a vécu ces morts, gît seule en ce fond, comme un petit tas de néant fermentant. Ξ est perdue, annihilée, anéantie, et dans son néant, sa vie fermente. Sa vie est ce qu’elle cherche depuis si longtemps. Ξ est sortie d’elle-même, elle s’est libérée de toutes les images. Dans la nuit la plus dense, dégagée de son essence et de son existence, elle vient devant sa vie même, elle voit qu’elle est une, elle s’épanche, elle se partage. Elle la voit, elle la vit, dans son éternité. Maintenant, Ξ sait tout cela, et tout cela n’est encore qu’un commencement. Tout ne fait jamais que commencer. Non pas recommencer, mais seulement commencer. La conscience est une, seule, dans ce commencement neuf, elle est seulement elle-même, elle fermente, elle est en puissance tout ce qu’elle n’est pas encore, et aussi peut-être en puissance de tout ce qu’elle ne sera jamais. Elle tire cela du fond, du grand fond. Ξ, les autres consciences, les autres âmes, elles sont toutes de cette essence. La sur-essence, la divine essence, le Soi des consciences, est le Soi de Ξ, et de même, Ξ devient son autre Soi, et son autre Moi. Ceci n’est pas un rêve, une spéculation, c’est la conséquence logique, la révélation future, d’une ancienne tradition1.

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1Rapportée par Moïse (Dt 32,39) et Isaïe (Is 43,10 ; Is 43,25 ; Is 51,12 ; Is 52,6)

Perdre pour gagner


« Enigme » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La conscience sait qu’elle est « vivante », elle sait qu’elle est « consciente », et elle sait qu’elle pourra encore vivre du « nouveau ». Ces trois sortes de savoir s’entremêlent. La conscience vit l’instant présent, tout en ayant plus ou moins conscience de ce qu’elle a déjà vécu, et en ayant conscience qu’elle vivra, à l’avenir, de nouveaux états de conscience, dont elle ne peut pas vraiment dire de quoi ils seront faits, sinon qu’ils lui apporteront du neuf. Le présent de la conscience, c’est-à-dire sa présence à elle-même, son passé, qu’elle se représente plus ou moins, et son futur, qu’elle peut ou ne pas vaguement pressentir, se trouvent de facto intriqués. Si elle en a le loisir et le désir, toute conscience vivante peut se pénétrer de ces trois sortes de savoirs. Mais elle ne peut pas s’en contenter. Il lui faudra les dépasser. Aussi longtemps que la conscience reste seulement ainsi consciente ‒ d’être vivante, d’être consciente et d’être capable de se renouveler, elle reste en dessous de ses vraies potentialités. Elle n’a pas encore compris qu’il lui fallait aussi se détacher d’elle-même, se vider de toutes ses représentations, pour se dépasser absolument. Pourquoi faudrait-il qu’elle se vide d’elle-même ? La véritable essence de la conscience est de se dépasser sans cesse, pour aller toujours au-delà d’elle-même. Pour voyager loin, pour s’élever dans les hauteurs, il faut s’alléger, renoncer à tout ce qui rend lourd, pesant. Mais souvent, la conscience, dans sa vie terrestre, se limite, se restreint, se gonfle, se vide, s’égare. Elle n’a pas encore pris conscience de son véritable but, qui est la conquête d’une supra-conscience. Elle ne sait pas assez que la conscience de sa propre conscience se limite à un savoir illusoire, biaisé, étroit, trompeur. En se créant des images passagères, des instants fugaces, la conscience oublie qu’en elle un trésor incréé reste inexploité. Elle se trompe sur ses réelles facultés, ses puissances en devenir, elle se contente de songes vains, de pauvres chimères, alors même que des royaumes délaissés l’attendent au fond d’elle-même. La conscience qui veut progresser dans les montées doit se mettre à distance de ce à quoi elle est arrivée. Elle doit s’éloigner des savoirs accumulés depuis sa naissance en ce monde, si elle veut imaginer d’autres mondes. Elle doit être consciente qu’il lui faut renoncer à ce qu’elle a été, et qu’il lui faut « mourir » à ce qu’elle, pour devenir ce qu’elle sera. Cette « mort » est nécessaire, à tous les moments de sa « vie ». Si l’on trouve le mot mort exagéré ou dramatique, on peut employer des euphémismes : éloignement, détachement, distance, séparation. Il faut que la conscience sache s’éloigner ou se détacher d’elle-même, se séparer de ce qu’elle a été et de ce qu’elle est, pour prendre ses distances, et se donner une chance de s’élever au-dessus d’elle-même, ou de plonger en son propre abîme. Mais cela n’est-il pas impossible, ou même intrinsèquement contradictoire ? Comment une conscience qui perd conscience de tout ce qu’elle est et de ce qu’elle a été, peut-elle devenir autre? Pour être autre, ne faut-il pas savoir d’où l’on vient? Mourir, à proprement parler, revient à être dépouillé de tout avoir, et de tout être. Une conscience qui prétend mourir vraiment à elle-même doit se défaire de tout ce qu’elle sait, de tout ce qu’elle veut et de tout ce qu’elle est. Elle doit se défaire d’absolument tout ! Mais alors comment peut-elle devenir quelque chose si elle n’est plus rien? Une image pourra en donner une idée. La conscience ressemble en son fond au feu, qui flamboie, et à la lumière qui luit. Quand une flamme meurt à elle-même, au sein du brasier, elle se régénère aussitôt. Par la chaleur de sa mort éphémère, elle participe à la flambée qui la consume, et elle se fond et se confond avec les flammes nouvelles qui l’enveloppent et la subsument. Si la conscience se compare à un brasier, elle se perd dans cet incendie, cette fusion, elle perd tout ce qui lui reste, sa mémoire, son monde, et la Divinité même, pour se livrer tout entière à l’incendie. En effet, il faut que tout soit perdu pour elle. Son existence devient un « libre rien », comme dit Maître Eckhart. « C’est d’ailleurs l’unique dessein de Dieu que l’âme perde son Dieu1. » Aussi longtemps que la conscience se donne un Dieu, et qu’elle croit savoir quelque chose de ce Dieu qu’elle se donne, elle reste inconsciente de sa vraie nature. Elle ignore encore que sa nature demeure essentiellement séparée de quelque divinité que ce soit. Elle reste incapable de comprendre qu’elle est fort loin de saisir l’essence universelle du divin. Sans doute, peut-elle croire l’apercevoir, la ressentir? Les religions, certes, sont pleines de ressources, destinées à donner des formes d’illusion, des sortes d’assurances. Mais elles sont nombreuses, et se supportent difficilement les unes les autres, montrant par là leur intrinsèque vanité, leurs limitations congénitales. Une voie beaucoup plus radicale est nécessaire, pour ceux qui veulent dépasser tout ce qui est, par nature, dépassable. Et qu’est-ce qui n’est pas dépassable, dans ce monde, ou dans l’esprit? La conscience doit mourir à sa cécité, elle doit périr à son aveuglement. Elle doit se résoudre à anéantir tout ce qu’elle croyait savoir quant à son être et à son essence, et quant à l’être et à l’essence du divin. Pourquoi cet anéantissement est-il nécessaire ? La conscience n’est jamais aussi consciente de sa puissance latente que lorsqu’elle retrouve son état primordial, originaire, celui de tabula rasa. La ‘table rase’ est la condition première des futurs festins. Il faut se débarrasser des reliefs des anciennes dévorations, jeter les flacons vides des vieilles ivresses, les vaisselles sales, nettoyer les graisses, pour que accueillir les prémices des banquets neufs. C’est la grande noblesse de la conscience, c’est sa grande puissance que de pouvoir se débarrasser d’elle-même par elle-même, pour un retour au vide. Elle doit tout abandonner en se vidant entièrement de tout ce qu’elle a été et de tout ce qu’elle a cru savoir. C’est là une condition nécessaire, mais non encore suffisante. Il faut maintenant que la conscience dresse la table et prépare les saveurs. Depuis des temps anciens, la création divine a été interprétée comme une manière pour le divin de se connaître, de se révéler autrement à lui-même. La divinité prend conscience de l’essence de sa création seulement en la créant, et non « avant » de la créer. Il n’y a pas d’ « avant » avant le temps. Lorsqu’elle crée « à son image et à sa ressemblance », la divinité prend conscience de ce dont ces images sont à l’image, de ce à quoi ces ressemblances ressemblent. Elle n’était donc pas, jusqu’alors, sous ce rapport, omnisciente. Elle n’avait pas encore une pleine conscience de ce que sa création impliquait. Si elle l’avait eue, cette pleine conscience, en quoi la création se serait-elle imposée à elle, dans sa réalité propre, indépendante? Du point de vue divin, le fait même de créer ajoute quelque chose de nouveau, contribue de façon nouvelle à la gloire de la divinité, sinon elle pourrait tout autant s’en passer. Quel est ce « quelque chose de nouveau » ? La naissance dans le temps d’une multitude de puissances.

Comme en un miroir, en énigme, la conscience divine reflète une partie « actuelle » d’elle-même dans sa création, pendant que restent « en puissance » les infinies possibilités de création auxquelles elle ne donne pas d’être. Quant à telle ou telle conscience créée, après un peu de temps, et mûre réflexion, elle peut prendre conscience de sa chance d’avoir été admise à l’être, à l’existence, à la vie, à la conscience, contre toute attente, contre toute probabilité. Pourquoi a-t-elle bénéficié de ces dons ? La réponse est sans doute inconnaissable. Ce qui importe surtout, pour la conscience créée, c’est de prendre conscience que l’être, la vie, la conscience ne font que commencer. Les étapes ultérieures sont infiniment nombreuses. Il lui faut en prendre conscience, puis les franchir en conscience, et continuer de les dépasser toujours.

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1Cf. Maître Eckhart. Sermons. Traités. Trad. Paul Petit. Tel-Gallimard, Paris, p.307

Il est temps de changer de vie


« Changement » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’ancienne civilisation « moderne » est en voie de disparition, là, sous nos yeux effarés. Elle avait provoqué, dès le début du 19e siècle, un exode rural massif et prolongé. Depuis deux siècles, l’urbanisation et l’industrialisation n’ont cessé de transformer la texture même des sociétés. Aujourd’hui, tout s’accélère, et prend une dimension planétaire. Dans de vastes zones, le clivage s’aggrave entre les actifs, pourvus d’emplois – dont le nombre et la qualité déclinent, et la foule croissante des chômeurs, des inactifs et des inemployables (avec ou sans l’IA), ayant perdu pratiquement tout espoir de retrouver jamais du travail, dans des sociétés à l’économie post-industrielle, post-moderne et post-sens. Ce chômage structurel précarise massivement des multitudes d’individus isolés, écartés ou mis au rebut par le marché, fondamentalement dévalués par les changements successifs des paradigmes économiques et techniques. Le « politique », avec ses courtes vues, ses impuissances structurelles, et sa veulerie constitutive, ne peut et surtout ne veut lutter contre le profond dysfonctionnement du système économique et social. La crise mondiale, systémique et polymorphique, à la fois économique, écologique, politique, sociétale et morale, ne fait seulement que commencer. Chacun le devine, tout le monde en ressent les premiers effets. Dévastatrice, elle va être poussée aux extrêmes. On a cru que le 20e siècle a été celui des horreurs insurpassables, des génocides et des charniers insoutenables. Attendons de voir la fin du 21e. De nouvelles formes de féodalités et de barbaries apparaissent partout, même aux marges des villes les plus riches et les plus développées. La néo-féodalisation et la néo-barbarie se mondialisent, sous la férule de maffias impitoyables, de tyrannies implantées, aux méthodes multiplicatrices : une cruauté sans limite, un mépris absolu de l’humain, et l’accaparement progressif, systématique et systémique de toutes les formes de pouvoir, économique, financier, politique, juridique, institutionnel et médiatique. Des multitudes de solitudes, ces âmes mortes, sans foi, sans lois, sans partis, errent à la recherche d’une survie faiblement espérée. Des foules immenses d’individus stochastiques et anéantis ne font plus « société ». La vie, jadis dite « sociale », est réservée pour quelque temps encore à ceux qui tiennent le haut du pavé et à une néo-bourgeoisie, aveugle mais pas muette. Les mouvements révolutionnaires du 20esiècle trouveront-ils des héritiers parmi les déshérités du 21e siècle ? Tout est possible, mais rien n’est moins sûr. Tout peut arriver, et toujours en réalité, l’impensable arrive. Il suffit d’attendre. Pendant ce temps, l’après-modernité, dépourvue de sens, continue sa course folle. Le capital total continue de se concentrer. Les individus sont de plus en plus seuls. Toutes les formes sociales se dissolvent. Les liens traditionnels s’évanouissent. Les savoirs, les normes, les croyances défaillent. Le désenchantement s’imbrique à la grammaire, et à la texture même des esprits. Les corps, sous prétexte de « sécurité », se soumettent volontairement à des formes de contrôle social de plus en plus totalitaires, violentes, déshumanisantes, et qui, demain, seront généralisées, du berceau à la tombe. Dans des sociétés acculturées, sans mémoire, sans repères, sans projet, sans avenir, une dictature insidieuse, sûre d’elle-même, transculturelle, transnationale, prospère. Les institutions du passé continuent de vivoter sur leur lancée, tentant de préserver, malgré toutes les contradictions, leur façade apparente. Elles signalent par leur vestiges en décomposition, la fin d’une ère en passe de disparaître à jamais. L’horizon des sociétés se rétrécit sans cesse, au propre comme au figuré. Narguant les frontières, un système global d’insécurité se met en place, sur fond de pauvreté systémique, de fanatisme haineux, de guerres entretenues. Les jeunesses du monde sont privées de sens. Leurs perspectives ne cessent de se restreindre. On forme des générations entières, inemployables, impertinentes, abandonnées. Les enseignements proposés sont anachroniques, sans mémoire, sans avenir, sans prise sur des réalités insaisissables. Ce sont des outils puissants de sélection par le vide, d’exclusion par l’usure, de réification par l’absurde. On entretient les jeunes foules dans une sorte de néo-analphabétisme, où rien n’est vraiment su, rien n’est compris, et rien ne sert à rien. La post-modernité ne porte rien en elle, sinon le signe mille fois répété de sa décrépitude, de son déclin. L’époque tâtonne. Aveugle et sans bras, elle sautille sur ses moignons. Tout est mélangé, tout abaisse, rien ne s’élève. Se perdent pour toujours de hautes formes de culture, des pensées irremplaçables, des modes inouïs d’existence. La culture et la nature s’engouffrent dans leur entropie, la logique et la raison se brouillent. Le fossé ontologique se radicalise et s’approfondit entre quelques milliardaires et toutes les pauvretés. Se confirmera peut-être le principe de la survie ultime de quelques-uns de ces « élus », en échange de la vie d’innombrables figures écrasées. Au bout de tous les voyages de l’humanité presque toute entière, la nuit et l’enfer attendent. Dire tout cela, ce n’est pas être pessimiste, mais réaliste. C’est pourquoi j’affirme aussi qu’il est presque encore temps de changer de vie, et de changer la vie, là, maintenant.

Humilité et Infinité


« Humilité » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Lorsqu’on est confrontés à certains discours, assez rares il est vrai, ou bien à quelque situation exceptionnelle, on rencontre des forces, on est immergé dans des champs qui mobilisent entièrement l’esprit, Ϫ. Dans d’autres cas, c’est plutôt la conscience, Ξ, qui se trouve sollicitée et mise en mouvement1. Quand Ϫ est attiré, séduit, par quelque forte pensée, pendant un temps il ne s’occupe plus de rien d’autre que de celle-ci, il travaille, il besogne, il « carbure » comme on dit communément. Et si quelque autre pensée tente alors de se présenter à lui, Ϫ l’écarte avec impatience et agacement. Dans de tels moments, la conscience Ξ, qui n’est pas moins présente, peut s’émouvoir. Elle évalue la situation, et elle peut juger nécessaire d’encourager Ϫ à se concentrer, à repousser la distraction, ou au contraire elle peut l’alerter sur l’importance de la nouvelle sollicitation. En revanche, quand Ξ est totalement immergée en elle-même, dans l’océan des sens et des essences, une pensée faisant irruption n’interrompt en rien les flux de l’immensité, mais ajoute seulement une vague nouvelle à la masse sombre des eaux agitées dans la profondeur. Par contraste avec Ϫ qui tend à se focaliser, Ξ ne se concentre ni se rassasie, tout lui est bon; plus elle s’augmente de flux neufs, plus elle grandit et s’élève. Il y a donc une notable différence entre Ϫ et Ξ dans leur attitude par rapport aux expériences et aux pensées. Dans un sens, Ϫ et Ξ sont complémentaires, mais il arrive que ces deux entités soient opposées l’une à l’autre, et se livrent à quelque confrontation. Quand Ξ prend conscience de la présence de Ϫ en elle, et de son activité spécifique, elle peut le prendre en bonne part, et décider de se laisser ravir au-dessus d’elle-même par la puissance de Ϫ, comme si elle était d’emblée « enthousiasmée » (au sens étymologique du terme) par l’énergie et la plénitude propres à Ϫ. D’un côté, Ϫ semble lui être extérieur, puisqu’il paraît venir d’ailleurs et qu’il la transporte plus haut que ce que la nature de Ξ semble a priori permettre. D’un autre côté, Ξ reconnaît que Ϫ est intrinsèquement présent, qu’il l’habite de façon immanente, et qu’il lui permet d’entrer dans une compréhension plus profonde de sa propre nature, mais aussi de la nature du monde, de ses réalités et de ses virtualités. Ϫ l’éclaire de lumières nouvelles, en la mettant sur la voie d’inédites compréhensions. Ξ réalise qu’elle acquiert une certaine connaissance d’elle-même lorsqu’elle prend conscience de l’action de Ϫ en elle, et sur elle. Or Ξ aime à se connaître, et elle aime d’autant plus chercher à se connaître qu’elle commence à se connaître mieux ; et plus elle aime, plus elle s’aime, et plus elle désire se connaître encore davantage. Un cycle puissant et vertueux est amorcé. Toute augmentation de sa connaissance, même partielle, transforme Ξ d’une façon absolue. Absolue, car ce que Ξ comprend d’elle-même change sa nature à ses yeux, et dans ses fondements. La transformation peut longtemps n’être qu’incrémentale, jusqu’au moment où un saut absolu se produit. Alors Ξ prend conscience (c’est, on le sait,le rôle principal de Ξ que de « prendre conscience ») qu’elle doit s’appliquer tout entière à se transformer, toujours plus, et plus absolument. Sur le très long terme, et même sur l’infiniment long terme, on pourrait avancer que la loi du monde, c’est la recherche de l’unité. Mais, c’est là un idéal lointain. Pour le moment, Ϫ et Ξ ne sont pas encore un, ils sont deux, et même plusieurs. Ni Ϫ ni Ξ ne représentent la totalité de l’humain, il n’en représentent jamais qu’une partie. Il faut donc que l’humain continue de penser, c’est-à-dire penser, penser, penser ‒ penser à ce qu’il est et à ce qu’il pourrait être ‒ sinon rien de vraiment nouveau ne lui arrivera, rien ne viendra rendre possible, par exemple, quelque improbable et inchoative intrication entre Ϫ et Ξ. On pourrait croire que la pensée absolue, c’est-à-dire la pensée de l’absolu, demande l’implication du cœur tout entier. Mais c’est le contraire qui est vrai. La progressive révélation de Ϫ qui se fait jour en Ξ n’implique absolument pas le saisissement ou l’abasourdissement de celle-ci. Il faut que Ξ se détache d’elle-même, elle doit s’effacer d’autant plus qu’elle a davantage conscience qu’il lui faut laisser plus de place à Ϫ. Or la demande latente de Ϫ est potentiellement infinie. On en déduit que fort vaine est la tentative de concevoir l’infinité de Ϫ, sans assumer l’originaire humilité de Ξ. Après l’espoir, l’humilité est le première des nécessités de la conscience humaine. Homo, humus. Les racines ne trompent pas: elles sont par nature dans l’obscur. Il faut tenter d’en discerner l’origine et les fondements, pour en deviner les perspectives et les pulsions. Il faut descendre dans l’abîme de l’humus, dans le tréfonds de l’humain, pour apercevoir ses possibles cimes, et ses arêtes les plus aiguës. Plus on va profondèment dans la voie de l’humilité, mieux on est à même de jeter son regard vers l’arrière, et de se tourner vers le haut, vers la haute sublimité. Seule la plus solaire des sublimités est assez élevée pour supporter le regard de l’humain qui se sait enfoui au fond de l’abîme. Intelligence, œuvres extérieures, dons, miracles, tout cela n’est rien sans l’humilité de la pensée et du cœur. Le tronc, la ramure, le feuillage, ne tiennent, ne vivent et ne croissent que par la racine, laquelle vit dans l’humus même. L’humus est la base, le fondement à partir duquel s’élève toute création, et toute perfection. Parce qu’il est tout en bas, parce qu’il est la base la plus basse, nulle grande posture ne peut saisir son essence. Seul Ϫ, quand il vole au plus haut, est capable de concevoir que la plus haute attitude de Ξ n’est pas dans l’altitude, mais dans le plan le plus « humble ». Sans cette humilité, toute vertu, toute pensée, toute intelligence, toute sagesse, reste un néant aux pieds d’argile, un rien fait d’humus. Si Ξ peut en prendre conscience, son humilité devient paradoxalement pour elle une lumière éclatante. Elle ouvre les yeux de Ξ sur le néant humain et sur l’infinité de Ϫ. Par elle, Ξ approfondit sa profondeur ; elle l’incite à creuser plus de néant encore dans son abîme. Elle augmente son désir d’éternelle Sagesse, cette sagesse qui a longtemps caché l’humble gloire sous des monceaux d’humus. En quelques occasions, Ϫ montre la béance, et suggère à Ξ de s’abîmer dans cet abîme, de plonger dans ce gouffre, de se dilacérer dans ce néant: c’est là une voie vers les hauteurs des immensités. Ξ sait maintenant qu’elle doit chercher la source de son silence dans cet infini abîme, là où l’immense Ϫ se tient face au néant, dans une lumière rasante, naissante, en présence de Ξ, sise dans la plénitude humblement émergente de son ombre.

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1La lettre majuscule copte Ϫ (djandja) servira dans cet article à symboliser l’esprit, et la lettre majuscule grecque Ξ (xi) symbolisera la conscience. La raison en est que ces deux mots, esprit et conscience, recouvrent des réalités qu’aucun langage n’est capable de représenter, et qu’il vaut mieux, par conséquent, dénoter par des inconnues, comme c’est l’usage en mathématiques, notée ici: Ϫ et Ξ.

Vie intérieure


« Vie intérieure » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Elle est souvent assimilée à une suite de pensées, d’idées, de sentiments, d’opinions, de molles ou dures intentions, de regrets divers, de rêveries vagues ou énervées; elle est comme constituée d’un continuel discours entre le soi et le soi, se construisant par couches successives, se superposant à elle-même. Dans son errance incertaine, la pensée de la « vie intérieure » s’appuie sur quelques signes, un sourire, un rayon de soleil, la courbe d’un nuage, un hasard heureux, le mouvement d’un organe interne, des bribes de souvenirs. En elle, les idées s’associent, les souvenirs se dissocient, les accidents se succèdent. Mais la pensée, à vrai dire, n’avance point, elle zigzague, elle se dissout, elle s’évapore. Elle ne sait où elle va, et elle n’en a cure. Elle tourne en rond, elle fait feu de tout bois, beaucoup de fumée, peu de lumière, et de la chaleur moins encore. Elle s’augmente parfois, de temps en temps, sans savoir pourquoi, mais s’arrête vite, épuisée par son impuissance à se développer par ses propres forces.

Je rêve d’une autre vie, moins intérieure que verticale, une vie qui sourdrait intérieurement certes, mais refuserait les pensées par amalgames, les glissements fortuits, et qui négligerait comme des riens les métonymies à la dérive, les métaphores infidèles, irrédentistes. Cette vie se signalerait plutôt par un goût pour l’enfouissement, pour certaines anciennes catacombes, des grottes et des mithraeums, pour la recherche journalière de la nuit, pour des obscurités enceintes de plusieurs devenirs. C’est une vie qui chercherait à s’orienter vers quelque pensée véritable, quelque pensée vraiment voulue, une pensée qui ne serait pas la pensée d’un objet, mais la pensée d’un sujet, et même une pensée-sujet, une pensée qui en se pensant se découvrirait libre, une pensée qui dans les vents se barrerait, comme un voilier se barre vers un cap, et dont le mât, l’écoute et la voile ne devineraient rien encore, sinon la force, l’intention. Cette vraie vie-là vivrait de sa foi en elle-même. Elle posséderait une confiance en l’avenir, alors que rien ne garantirait que quoi que ce soit sortirait de son attente inchoative. Il y aurait de l’optimisme et du courage, dans son acceptation lente. De quel avenir s’agirait-il? Celui de la société future, de l’extinction de l’anthropocène, celui de l’avenir de l’espèce, de l’impossibilité du règne de la raison, celui de la justice quotidiennement et universellement bafouée? Les objets de pensée ne manquent pas pour un sujet qui veut penser. Mais tous les objets de pensée, aussi justifiés soient-ils, sont encore trop virtuels, trop imaginaires. Il leur manque le principal, la capacité à tisser de nouveaux fils dans le tissu de la réalité, à graver des signes qui puissent s’entrelacer à des millions d’anciens signes, depuis longtemps silencieux. Ce qui leur manque surtout, c’est l’appui d’une volonté assurée d’elle-même, une volonté qui ne se découvre et ne se démontre que par la force de son existence. Il faut que la volonté croie en elle, pour se mettre à vivre de sa propre vie, sans courber l’échine devant les aléas du monde. Sans la décision irréductible de la volonté de commencer à se frayer son propre chemin, en elle et dans le monde, rien jamais ne vit vraiment longtemps, ni la pensée, ni le rêve, ni l’acte, ni l’idée. La volonté est une puissance qui ne dépend que d’elle-même pour être pleinement. Toutes les lois, tous les obstacles, toutes les avanies, tous les ennemis, tout cela n’est rien, si la volonté pleinement vit. En revanche, il y a aussi des volontés mort-nées, qui ne croient pas en elles-mêmes, qui se désolent d’emblée d’être comme un soupir dans le vent. « Connais-toi » et « pars pour toi » sont deux vieilles idées qui accompagnent la volonté naissante. Mais comment s’éveillerait-elle à la vie, si elle n’est même pas en gestation, et, a fortiori, si elle n’a même pas été encore conçue? La foi de la volonté en la volonté ne peut venir de nulle part, sinon d’elle-même, pour se faire volonté de vouloir. Vouloir quoi? Elle ne le sait pas encore, elle pressent seulement qu’elle le saura assurément un jour, le moment venu. Elle sait qu’il serait vain de chercher en soi la volonté de se trouver soi-même, si elle n’avait pas déjà en elle l’intuition de l’objet sa recherche, et s’il n’y avait pas au fond d’elle-même la foi en la puissance de cette intuition. L’âme, même tout entière, n’est pas pour la volonté un continent suffisamment vaste, un espace ouvert à la découverte, une géographie future à dessiner. La volonté doit aller bien au-delà de l’âme; elle est toute à construire, toute à bâtir, à penser, à consolider, à agrandir. Elle n’est pas encore ce qu’elle doit être; mais pour être un jour, il lui faut aujourd’hui vouloir devenir quelque chose. Être ce vouloir être, c’est ce vouloir même, seulement ce vouloir, qui donne à l’être son essence, et son existence.

La conscience-fungus


« Fungus » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

L’esprit humain, fini et divisé, ne pourra jamais comprendre un Dieu, essentiellement un et infini. Un Dieu infini dispose d’une liberté et d’une volonté sans limites. Cette liberté est si absolue qu’il faut renoncer à toute idée d’une « fin » qui limiterait cette volonté littéralement « infinie ». Il n’y a donc pas en Dieu de cause finale, il n’est jamais pour lui-même, comme pour le monde, qu’une cause initiale, une cause première. Celle-ci étant posée, tout est possible. Tous les effets qui s’en déduisent résultent de sa liberté, et celle-ci étant infinie, les effets qu’elle autorise sont eux aussi potentiellement infinis. Mais que vise la liberté, quel est son but? Elle ne vise a priori aucun but en particulier, lequel limiterait sa puissance; elle ne vise donc que sa pleine et continuelle libre expression. Certains philosophes, et aussi des théologiens, affirment que le but (de la liberté divine) est le « Bien ». Mais le « Bien », pris comme tel, n’est qu’un mot. Il représente une notion théorique, dont on peut penser a priori qu’elle est elle-même en genèse. En effet, supposons, en quelque sorte par l’absurde, que le plus grand Bien soit un jour obtenu dans ce monde. Alors, de deux choses l’une : soit le monde s’arrêterait, ayant atteint son but, soit il continuerait d’être ce qu’il est. Dans le premier cas, on ne pourrait plus dire d’un monde à l’arrêt qu’il serait « bon » ou « bien », étant privé d’être et de vie. Dans le deuxième cas, si le monde ayant atteint le Bien continuait d’être, il ne pourrait pas rester « le même », ce qui serait aussi une sorte d’arrête, d’immobilité; il devrait pas conséquent continuer de se mouvoir, pour devenir encore meilleur, pour ne pas déchoir, et pour se dépasser toujours plus, sans jamais revenir à un état moindre que celui, déjà atteint, de « plus grand Bien ». Le « plus grand Bien » ne peut donc qu’être lui-même en devenir ‒ c’est-à-dire que le plus grand Bien doit toujours devenir encore meilleur.

Une autre façon d’énoncer le même problème, et d’exposer le paradoxe du « plus grand Bien », consiste à partir de l’idée que les idées ne sont pas vraies en elles-mêmes. L’idée du « plus grand Bien » n’est pas nécessaire en elle-même. Il est peut-être nécessaire qu’elle soit énoncée comme telle, mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit voulue en tant que telle 1. Les idées ne sont pas « vraies », dans le sens qu’un Dieu aurait décidé qu’elles le seraient. Dieu aurait pu concevoir un monde tout autre, où d’autres idées régneraient. Par exemple, un monde où la somme des angles du triangle ne serait pas égale à deux droits. Les mathématiciens ont conçu des mondes fictifs où de telles idées ont droit de cité. On peut dire qu’ils ont créé ces vérités de manière adéquate aux mondes fictifs qu’ils ont imaginés. De même, les vérités de ce monde pourraient être interprétées comme des créations momentanées d’un Dieu qui les aurait créées librement, mais qui resterait par ailleurs entièrement libre vis-à-vis d’elles après les avoir créées. Il n’est pas prisonnier de leur nécessité. Cette nécessité pourrait n’avoir qu’un temps. Il leur a certes conféré leur existence, et leur essence, mais il pourrait en principe décider à tout moment d’en terminer avec l’une et l’autre. Il reste toujours libre d’abolir d’anciennes vérités et d’en créer de nouvelles. Cette liberté s’applique aussi à l’essence et à l’existence des créatures. Lorsque Dieu donne l’être à ses créatures, il leur donne à la fois leur existence et leur essence. Mais, en théorie, il pourrait annuler ce don pour les renvoyer au néant. Toute créature est tirée du néant par sa volonté, et ne subsiste que par la permanence de sa volonté. C’est pourquoi toute créature suffisamment consciente de son état doit se considérer « comme un milieu entre Dieu et le néant2« . Venant du néant, la créature est « exposée à une infinité de manquements ». Descartes reconnaît que sa propre nature est « extrêmement faible et limitée ». Ses imperfections viennent de sa faculté déficiente de connaître. En revanche, il croit au libre arbitre. Il affirme que sa volonté n’est « renfermée dans aucunes bornes ». La liberté de son « franc arbitre » est si grande que c’est elle qui lui fait connaître qu’ « il porte l’image et la ressemblance de Dieu ». C’est le point capital : l’assimilation de la liberté humaine à la liberté divine. Dieu, en créant les hommes libres, n’a pas voulu les rendre omniscients ni tout-puissants, mais il a voulu leur donner en partage une liberté aussi entière que la sienne3. Dieu est le principe et la fin de ses créatures. Il est le principe de leur liberté. La liberté de Dieu prend sa racine en son unité et sa simplicité. Et la liberté de l’homme prend sa racine en lui. Dans son essence, la volonté humaine n’est pas inférieure à la volonté divine, puisque celle-là tire son essence de celle-ci. Je suis libre, comme Dieu l’est, d’affirmer, de nier, de choisir un but ou de m’en détourner. Évidemment, ma capacité de comprendre ou d’agir n’est en aucune façon comparable à celle de Dieu. Mais ma liberté est de même essence que la sienne. Par son origine divine, la liberté humaine participe à l’infini. Dieu a donné à l’homme sa liberté à cette fin : l’accès à l’infini. Être libre, c’est se mettre au service de fins infinies, de fins littéralement sans fin.

Considérons maintenant la vie d’un être humain : il est conçu, porté dans le sein de sa mère, naît, vit et meurt. Il semble que cette vie soit donc bornée, et parfaitement finie, et non « infinie » : elle a un début et une fin. Dans une représentation spatio-temporelle, on pourrait se représenter cette vie comme un long « tube » quadridimensionnel (trois pour l’espace et une pour le temps), dont chaque section incarnerait un instant unique, suivi et précédé de tous les autres instants dont la somme constitue la vie de tel ou tel être singulier, qu’il soit humain ou non humain. À la mort, tout se termine, dit-on. Mais selon certaines croyances, il peut y avoir une série de nouvelles réincarnations, comme l’affirme le bouddhisme, ou l’espoir d’une résurrection à la fin des Temps, comme l’assure le christianisme. Dans les deux cas, cela implique que le temps continue son œuvre linéaire. Le vivant vit, meurt, puis continue sous une autre forme, de vivre dans un temps nouveau, qui se situerait dans le prolongement en quelque sorte « horizontal » du temps que nous représentons souvent comme une ligne fléchée. Mais on peut envisager d’autres hypothèses. Par exemple il y a la métaphore, plus verticale, ou, si l’on préfère, plus fongique, figurée par le mycélium, associé au fungus Ophiocordyceps. Ce fungus parasite les Fourmis charpentières, prend le contrôle de leur corps, en l’envahissant de son mycélium et de ses hyphes, les immobilise, puis ressort par leur tête, pour disperser ses spores et contaminer d’autres fourmis. On pourrait s’en servir de métaphore de la vie humaine. Le long « tube » quadridimensionnel qui représente l’intégralité d’une vie humaine pourrait être comparable à une sorte de fourmi, laquelle serait parasitée par un fungus: la conscience, l’esprit ou l’âme. La conscience-fungus prend peu à peu le contrôle du corps humain, en dirige les mouvements, mais en laissant le cerveau relativement indépendant, et libre de fonctionner de son côté pour assurer les fonctions vitales. Lorsque la mort survient, l’âme ou l’esprit-fungus est en mesure de sortir du corps, de même que les stipes de l’Ophiocordyceps sortent de la tête du Formicidé, pour entamer un nouveau cycle. D’un côté, ce serait là une reprise de la thèse bouddhiste de la réincarnation. Mais j’aimerais ajouter une nuance significative. Les fungi et les hyphes « spirituels » qui animent le corps humain ne sont pas aussi invasifs et aussi mortels que ceux de l’Ophiocordyceps. Bien au contraire, ils sont vivifiants. Ils prolifèrent à chaque instant de la vie, ils émergent du corps en permanence, comme autant d’extensions impalpables, invisibles, s’élançant vers des mondes spirituels, dont nous n’avons aucune conscience. Lorsque la mort survient, cela signifie certes que le « tube quadridimensionnel » prend fin. Mais tous les hyphes qui sont déjà sortis du « tube » pendant la vie du corps continuent quant à eux de pousser, ils continuent de croître, se nourrissant de tous ces mondes spirituels. Toute vie, qu’elle soit brève ou longue, est effectivement limitée, horizontalement, en un sens. Mais elle ne l’est pas selon les autres dimensions, et notamment la verticale. Dans cette représentation, notre vie spatio-temporelle est une sorte de terreau vital, intemporel, duquel la vie continue de surgir, de croître et de proliférer, sous les espèces d’un mycélium spirituel et de ses hyphes, lesquels partent, tout long de la vie, à la découverte d’autres mondes. Après la mort, la vie continue, à partir de notre vie même, telle que représentée (de façon simplifiée) par le « tube quadridimensionnel ». Ce « tube » existe dans l’espace-temps, et il continuera d’exister à jamais. Personne, pas même Dieu, ne peut faire qu’il n’ait jamais été. Si Dieu l’anéantissait, cela reviendrait à arracher de sa propre substance tout ce dont Il a encouragé la croissance infinie en Lui-même. Hypothèse peu crédible et au fond absurde. Ce « tube » existentiel et immortel est, à l’échelle de l’infinité des Temps, comme un grain de moutarde ou une graine de sénevé. Modeste par sa taille initiale (car la durée d’une vie humaine, brève ou longue, est toujours peu de chose), il peut cependant continuer de faire croître à l’infini ses hyphes méta-temporelles, et se mêler intimement à la grande Forêt de l’univers, étreignant par là, d’une singulière manière, une infinie Totalité toujours en mouvement.

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1Selon Descartes, « que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n’est pas à dire qu’il les ait nécessairement voulues. » Lettre à Mesland, 2 mai 1644. Autrement dit, l’idée du plus grand bien recouvre peut-être une vérité nécessaire, mais il n’est pas nécessaire que cette idée soit nécessairement voulue: d’autres idées, plus supérieures encore, peuvent encore se révéler.

2Descartes. Quatrième Méditation métaphysique.

3« Et en effet dès que Dieu voulait me donner la volonté, il ne pouvait me la donner moindre que celle que je découvre en lui, (…) puisque sa nature est telle qu’on ne lui saurait rien ôter sans la détruire. Ma volonté considérée formellement et précisément en elle-même est donc infinie comme celle de Dieu et c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte son image et sa ressemblance » Descartes. Principes philosophiques.

Ver à soi


« Papillon » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

La conscience humaine se compare à un ver vivant dans le corps, qui ne cesse de muer, de croître et de transmuer. Ce ver dévore, et se dévore aussi, il excrète ou s’exècre, il tisse et détisse sans cesse son soi et se défait de son non-soi. A l’image de ce ver, la conscience file sans fin le fin fil du soi, elle se donne peu à peu la semblance d’un cocon, dont elle s’habille et se recouvre, avant de s’en débarrasser pour se continuer autrement. Après plusieurs mues, elle s’extrait de sa chrysalide, et, devenue imago, elle se met à papillonner. Seulement après s’être envolée, elle cherchera à se reproduire. Pour quelle engendrer quelle engeance? Si la conscience est un ver, serait-elle donc une sorte d’ascaride, de lombric, de ténia? Soyons plus précis dans la métaphore. La conscience ressemble plutôt à la larve du Bombyx du mûrier (Bombyx mori), plus connue sous l’appellation de ver à soie. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette figure, il faut la déployer, la déplier, l’expliquer, voir d’où elle part et où elle mène. Tout au long de sa courte vie, la chenille du Bombyx dévore des feuilles de mûrier et excrète une bave abondante qui se durcit à l’air. Celle-ci prend la forme d’un fil unique de soie brute, pouvant dépasser un kilomètre de long. La chenille s’en sert pour tisser son cocon, à l’intérieur duquel elle subira quatre mues, puis se transformera en chrysalide1, avant sa métamorphose en papillon. Quand le ver à soie sort de son œuf natal, sa longueur n’est que de deux millimètres environ et il ne pèse qu’un demi milligramme. Il commence aussitôt à dévorer, à excréter, à tisser. A chacune de ses mues, il double sa taille et quadruple son poids. Au stade de la chrysalide, il peut atteindre une longueur de 8 cm (soit quarante fois sa taille initiale), et un poids de10 g (soit vingt mille fois son poids initial). Avant d’éclore, le ver reste longtemps à l’état de « semence » sous la forme de « petits grains », disposés sur les feuilles d’un mûrier. Aux premières chaleurs de l’été, ils éclosent, ils commencent leur vie, ils s’alimentent, ils grandissent, ils tissent les cocons dont ils s’enveloppent. Puis vient le moment de la dernière mue de la larve. « Au lieu du ver gros et hideux, il sort de chacun des cocons un petit papillon blanc, d’une beauté charmante2« , dit sobrement Thérèse d’Avila. C’est là, commente-t-elle aussi, une image de ce qui arrive à l’âme3. Comme un ver, dès que l’âme naît, elle commence à se développer, elle file sa soie, c’est-à-dire son soi, elle fabrique le cocon (c’est-à-dire son monde intérieur) dans lequel elle doit grandir et muer plusieurs fois. Puis elle doit « mourir », c’est-à-dire qu’elle doit une fois encore éclore, pour prendre une forme entièrement nouvelle. Thérèse dit qu’alors l’âme renée voit Dieu, et s’abîme en lui, dans sa grandeur, tout comme le ver enclos dans l’étroitesse soyeuse du cocon s’abîme en elle4. Avec la carmélite d’Avila, la logique de la métaphore nous emporte, bien loin de la sériciculture ou de la lépidoptérologie; elle nous ouvre des horizons plus eschatologiques qu’entomologiques. Surgissent des questions de fond et d’horizons. Que devient le « soi » quand il sort de sa « soie », quand il s’échappe de son cocon de soie serrée? Ce point n’est guère développé, même parmi les mystiques de haut vol. On verra de « grandes choses », assure la sainte espagnole. Mais la seule chose qui compte vraiment pour elle est de continuer d’aller de l’avant5. Après une éclosion, quatre mues, la formation de la chrysalide, puis la transformation de la larve en imago, bien d’autres choses doivent donc encore arriver. Il est venu à l’âme des « ailes ». Pour quoi faire? Dans quel esprit doit-elle prendre son vol? L’âme-papillon se montrera-t-elle inquiète ou remplie de joie? Pour commencer elle « papillonne », ce qui qui indique qu’elle semble tout d’abord ne savoir où aller ni sur quoi se poser. Devenue libre de voler dans la lumière, on imagine qu’elle s’est affranchie de son obscurité larvaire, et qu’elle méprise maintenant son ancienne vie de ver, cette vie d’autrefois, lorsque, simple larve, elle tissait fil à fil sa prison de soie. Des ailes lui sont venues. Elle ne sait pas encore s’en servir, ni vers quoi voler. Jusqu’où aller? Quel sort l’attend? Petit papillon voletant, elle n’imagine pas non plus l’étendue d’un monde qui la dépasse infiniment, le réduisant aux gaies couleurs vives de sa petite prairie. D’autres questions pourraient se poser, dont elle ignore l’existence même. Doit-elle craindre le filet de quelque entomologiste? Comment soupçonnerait-elle seulement son existence et ses intentions collectrices? Elle n’en a aucune idée. Elle ne conçoit pas sa possible capture, ni non plus la possibilité que la pointe d’une aiguille délicatement la perce. Après avoir été perpendiculairement piquée dans le thorax avec une épingle entomologique, sera-t-elle rangée, dûment épinglée, dans la rainure de quelque divin étaloir? Le Dieu des âmes épinglées serait-il entomologiste? J’en doute. La crucifixion est singulière. Il nous faut changer de métaphore. Heureusement elles ne manquent pas, pour qui bat des ailes du langage.

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1La chrysalide est la nymphe des lépidoptères ‒ un stade de développement intermédiaire entre la larve (la chenille) et l’imago (le stade adulte, ou papillon)

2Thérèse d’Avila. Le Château intérieur. Traduit de l’espagnol par Marcel Bouix. Ed. Payot et Rivages, Paris, 1998, p.164

3« Ce qui arrive à ce ver est l’image de ce qui arrive à l’âme ». Ibid. p.165

4« Meure ensuite, meure notre ver à soie, comme l’autre, quand il a terminé l’ouvrage pour lequel il a été créé. Alors nous verrons Dieu, et nous nous trouverons aussi abîmées dans sa grandeur, que ce ver l’est dans sa coque […] Il meurt entièrement au monde , et se convertit en un beau papillon blanc.» Ibid. p.167

5« Cette âme ne se connaît plus elle-même. Entre ce qu’elle était et ce qu’elle est, il y a autant de différences qu’entre un vilain ver et un papillon blanc […] L’âme que Dieu a daigné élever à cet état verra de grandes choses, si elle s’efforce d’aller plus avant. » Ibid. p.168

Inanition


« Inanition » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Ce qui manque le plus pour la comprendre, c’est l’intelligence. Elle est claire, parfois, d’apparence, d’une clarté qui donne à penser qu’on peut la saisir. Mais le plus souvent, elle se cache, elle se soustrait, elle s’invisibilise, et alors il est tentant de réfuter son existence une fois pour toutes. Ce serait une tragique erreur de jugement, et qui relèverait d’une extrême myopie. Il est vrai que, dans tous ses modes de présence, elle est presque tout le temps impénétrable. Nul être certainement n’a mieux conçu son soi seulement pour soi; ainsi assurément, par essence solitaire, et si unique en cette solitude, elle se tient silencieuse. Tous les mots du monde ne l’effleurent pas. Toutes les idées l’ignorent. Elle se révèle plus seule encore, si cela était possible, lorsqu’elle parle. Ses mots les plus simples portent fort loin, mais ils n’avertissent pas de leur profondeur. Les abysses de leur sens sont voilés. D’ailleurs elle ne respecte pas toujours la grammaire. Ce n’est pas qu’elle n’en ait pas une notion très exacte, une divine maîtrise. Mais je crois que cela l’indiffère; toutes les grammaires lui sont comme autant de grains de sable sur la plage des mondes. Elle n’a pas créé de langages, elle n’a pas imaginé des philosophies; elle n’a pas fait de religions non plus. Elle n’a jamais changé de passion ni de désir. Sa seule passion est sa passion, son seul désir est son désir. Pour comprendre ce qu’elle dit, ou ce qu’elle sent, il faudrait entrer dans le dedans de ce qu’elle pense, de ce qu’elle sent, et même dans le dedans de sa nature. Ce n’est pas absolument impossible, mais cela est difficile et rare. Loin de jouer avec les mots, loin de vouloir en changer les acceptions, elle entend chacun d’eux comme s’il résonnait de tous les sens à la fois, dans le passé et dans l’avenir, et dans toutes les circonstances. Les rhéteurs et les sophistes pourraient en prendre de la graine. Cela m’incite à penser que les vraies méditations se passent de mots. Il faut se souvenir de l’origine, ce temps d’avant les mots, dont tout est issu. Ce temps dont l’obscur était la seule lumière, dont l’impensé (ou l’impensable) était l’unique l’illumination, le lent miracle. La pensée ressemble à une sorte de lumière. Mais qui croit encore aux miracles? Ceux qui pensent le plus intimement, dans l’obscur, peuvent trouver au plus profond d’eux-mêmes quelque lueur, quelque nitescence, mais rarement l’illumination même. En général, l’ombre et la lumière s’entrelacent ou s’entre-déchirent partout, sans cesser d’être entières, indivises, insécables. Pour les penser, il faut commencer par s’approcher de ces lieux d’intrication, en considérer la topologie, puis s’en détacher, pour les considérer avec quelque distance. L’émotion originaire ne s’oublie jamais, elle se tisse sans cesse, comme le fil du ver, la bave du Bombyx, en une soie de pensées simples. Un homme peut penser ainsi la soie de son soi. Il ne renie en rien sa jeunesse. Il tisse le cocon de sa chrysalide. D’autres ont perdu le fil. Lui, son regard noir et fixe, médite sur les mondes inaperçus. Il n’encourage pas la familiarité. Il pense pouvoir encore tout changer en ses mues futures, rien ne lui convenant vraiment dans son monde émergeant. Son esprit apprend à voler, dans l’immobile. Sa raison écarte l’ancienne division, la cartésienne, entre la pensée et l’étendue. Si toute âme est esprit, qu’en est-il des choses? D’un côté la hauteur ou la profondeur, toujours des verticales, et de l’autre le plat, l’étalement, des horizontales. L’esprit est spirale, et spiration. D’un côté, l’obscur, la nuit, la pensée, la vie, l’envol, et de l’autre, la fin des mystères, l’agonie des désirs, la flaccidité des forces, l’exinanition1.

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1Selon le dictionnaire: exinanition = anéantissement, épuisement extrême.

Dieu est le dé


« Le dé » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Heisenberg pensait que Schrödinger avait échoué sur l’essentiel. Aux yeux du physicien allemand, la célèbre équation de son collègue viennois n’était qu’une tentative d’un autre temps, un dernier effort de l’ancien monde, qui ne correspondait plus à l’esprit de la nouvelle physique. Il était vain de chercher à employer les méthodes et les concepts de la physique classique pour expliquer des phénomènes « quantiques », qui s’en démarquaient absolument. C’était le concept même de réalité qui était désormais en question. Qu’était un électron, en réalité ? Quelle en était la substance, quelle en était l’essence? Était-ce un corpuscule minuscule se déplaçant en tous sens, ou bien était-ce un « paquet d’ondes » faites de « probabilités »? Ou les deux à la fois? Un électron pouvait sembler être confiné en une certaine région de l’espace pendant un certain intervalle de temps, tout en s’étalant également comme une onde (de probabilités), dans l’infinité du temps et dans l’entièreté de l’espace. Comment était-ce explicable? Les meilleurs esprits s’écharpaient, entre les approches déterministes (à la Einstein, à la de Broglie, à la Schrödinger) et indéterministes (à la Bohr, à la Heisenberg, à la Dirac). La seule chose qui était sûre, c’est que les questions ne manquaient pas et les désaccords non plus.

Un siècle après le fameux 5e Congrès Solvay, qui s’est tenu pendant la dernière semaine d’octobre 1927, dans le parc Léopold de Bruxelles1, je suis tenté de sortir du champ de la seule physique, pour rêver à d’autres interprétations, littéralement métaphysiques. Je pense par exemple que la très poétique notion de « densité de présence » est chargée d’un fort poids métaphysique, et même d’une dimension quasi-chamanique. Éloignons-nous un instant des simples particules élémentaires, et considérons un esprit, ou une conscience, que l’on désignera par le symbole Ϫ. Il est impossible de « voir » ou d' »observer » l’essence de Ϫ, d’une part parce qu’elle est immatérielle, même si, par sa seule existence, elle peut avoir des effets réels, et d’autre part parce que Ϫ n’est pas localisable. Ϫ peut se poser partout, en un instant, entrer en toutes choses, tout en ne se fixant jamais nulle part en particulier. Si l’on perçoit l’un de ses visages, l’une de ses représentations, ou l’un de ses moments, on se rend alors aveugle à ses autres visages, ses autres figures, ses autres vies, que l’on aurait pu saisir, eût-on été suffisamment attentif à leur (densité de) probabilité, à leur intrinsèque virtualité, à leur éventuelle émergence. Voir vraiment l’un des visages de Ϫ, n’est-ce pas d’ailleurs se rendre momentanément aveugle à tous les autres visages du monde, à tous les esprits de l’univers, n’est-ce pas se rendre sourd à leurs noms, et au fond, nécessairement oublieux à leur égard? Schrödinger, et de façon comparable, Einstein, se croyaient capables de se mettre (en théorie) à la place d’un Dieu rationnel, et de prévoir par la magie d’équations physico-mathématiques les infinis prolongements de telle particule, la gamme de ses états, la variété de ses trajectoires, jusqu’à la fin des temps. Mais n’y avait-il pas là un côté tragi-comique, quand on considérait l’inimaginable arrogance qu’impliquait le fait de donner à une équation une sorte de rang divin, ou à l’inverse, de considérer que si « Dieu ne joue pas aux dés », il se laisse en revanche enchaîner dans des rets logico-mathématiques?… Si une équation comme celle de Schrödinger était possible, et si elle avait en effet un sens réel, ontologique, que signifierait alors la notion même de « réalité »? Les mathématiques étaient-elles d’essence réelle, et étaient-elles même de nature divine? Le cosmos tout entier, depuis l’origine jusqu’à la fin, pourrait-il se résumer à un certain nombre de séries de Taylor, et de transformées de Fourier? Si l’on en doutait, et au Congrès Solvay, bien d’autres futurs nobélisables en doutaient, il était temps de changer de paradigme. On ne pouvait plus faire l’impasse sur la remise en cause philosophique des approches physico-mathématiques de la « réalité ». Est-ce que la « réalité » est tout ce qui est? Ou bien seulement ce que l’on peut en dire? Est-ce que la réalité est ce que l’on peut croire qu’est vrai ce que l’on peut en dire, après qu’on l’a observée, et que l’on en a tiré une théorie? Ou bien fallait-il adopter une attitude plus radicale encore? Fallait-il se résoudre à penser que, désormais, on ne pouvait plus considérer que le monde est rempli seulement de choses « réelles » et de phénomènes « observables ». Ce monde-là était le monde de l’ancien monde. Désormais, il n’y avait plus que des possibilités de réalités et des possibilités d’observables. Les conséquences étaient renversantes. Cela voulait dire que le monde n’existe jamais déjà; à tout moment il n’existe pas encore, il est toujours essentiellement à l’état de possible. Toutes sortes de possibilités restent à tout moment ouvertes, toutes sortes de bifurcations peuvent se produire, et aucune théorie ne peut rendre compte de l’intrinsèque essence du « possible ». Le passage d’un état « possible » vers un état effectivement « réel » n’est lui-même possible que si l’on décide à tel moment particulier d’en faire l’observation, et de prendre les moyens de faire une « mesure » objective du passage d’un état à un autre. Et c’était cette mesure même qui donnait sa « réalité » à ce nouvel état de la réalité, et non l’inverse. La conséquence philosophique était qu’il n’y avait aucune réalité quantique qui existât de manière ontologiquement indépendante. Toute réalité quantique était nécessairement liée à d’autres réalités, et notamment à la réalité de la liberté de l’observateur. Si un observateur décide de faire une mesure sur un objet quantique, celui-ci se met de facto à exister, alors qu’auparavant il était dans les limbes. « Quand nous parlons de la science de notre époque, expliquait Heisenberg, nous parlons de notre relation avec la nature, non comme observateurs objectifs et séparés, mais comme acteurs du jeu entre l’homme et le monde. » Mais Einstein ne voulait rien entendre quant à l’existence de ce « jeu » là; il dit à Bohr: « Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ». Que fait Dieu alors? Est-il le grand et total horloger, le maître absolu des hasards sans fin et des innombrables intrications? Mais alors la liberté de la conscience humaine n’est qu’une illusion. Tout est déjà écrit. Je me plais à penser qu’il faut se préparer à voir les choses autrement. Peut-être que le Dieu est déjà dans le dé? Peut-être est-il dans l’idée même du « jeu », que ce soit le jeu de dé, ou quelque jeu d’échecs ou de go à l’échelle cosmique? Ou peut-être que le Dieu n’est pas le jeu même, mais l’enjeu? Les mots du langage sont si limités. Et la raison humaine est si pantelante. Les enjeux sont si colossaux. Les enjeux sont infinis, même. J’imagine que dans ce jeu-là je pourrais miser sur un seul mot, ou sur un seul coup, ou sur un seul visage, et qu’alors je ferais sauter la banque cosmique, et la mettrais métaphysiquement hors-jeu.

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1Ce congrès s’est tenu en présence de sommités comme Paul Dirac, Max Planck, Niels Bohr, Marie Curie, Albert Einstein, Hendrik Lorentz, Wolfgang Pauli, Louis de Broglie, Werner Heisenberg, Erwin Schrödinger, Max Born, etc. Cf. Bernard Diu. Le congrès Solvay de 1927 : petite chronique d’un grand événement

Silence


« Silence » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

« Au milieu du silence, il me fut adressé une parole secrète » ‒ que voilà une Écriture chargée de mystère! Je me tournais donc vers moi-même, vers mon âme même, et je lui dis: Souviens-toi donc, si tu le peux, de tes puissances ; puis, oublie-les toutes, ainsi que les images dont tu t’es remplie tout au long de la vie. Plus tu les oublies, plus tu te rends capable d’entendre ce secret. Après avoir éteint tous tes sens, il te faudra d’ailleurs prendre ton vol au-dessus de toi-même, au-dessus de la raison et de l’intelligence, bien au-dessus des formes et des essences. Comment pénétrer autrement les plus sombres des ténèbres et commencer d’approcher l’inconnu, et son bel et profond infini? Là, c’est sûr, tu seras complètement dépouillée de toute image et de toute idée. Me demanderas-tu alors comment faire pour voir et comprendre sans image et sans idée? Te faudra-t-il descendre longtemps, aveugle et sourde, dans le fond de ta propre essence? As-tu seulement le souvenir de ce silence dont tu fus éclose? La nature de la parole est de manifester ce qui est caché, et d’éclairer l’intelligence en lui révélant ce qu’elle ne sait pas encore. Elle parle de ce qui est, elle dit ce qu’elle doit dire, mais elle ne dit jamais ce qu’elle est elle-même, en vérité, ni d’où elle vient. Elle descend secrètement et mystérieusement dans l’esprit, sans jamais révéler son essence ni sa provenance. Elle est à la fois manifeste (puisqu’elle dit quelque chose) et cachée (puisqu’elle ne dit pas ce qu’elle est, ou qui elle est). Dans cette ignorance, nous devons toujours attendre et désirer apprendre. Il faut chercher jusqu’à ce que nous découvrions son origine, et ne pas nous arrêter de la chercher encore, même après l’avoir censément trouvée. Je me rappelle en cette occasion d’un homme, qui fut ravi un jour non au troisième quant à lui, mais au septième ciel. Après qu’il eut été admis à la contemplation des choses divines, il revint à soi, mais il oublia (presque) tout ce qu’il avait vu, sans oublier cependant le fait même qu’il les avait vues. Tout s’était passé si avant dans le fond de son être, que sa raison n’avait pu jusqu’alors pénétrer aussi profondément. Il avait perdu presque tout souvenir non de ce rapt, mais de ses prolongements, de ses implications et de ses intrications. Il tentait d’en chercher sans désemparer les traces en lui-même, si tant est qu’elles existassent encore. Ces choses ne se trouvent qu’au dedans, tout à fait au dedans, et sont si profondément enfouies qu’il faut être un véritable spéléologue des creux, des cavernes, des abîmes et des gouffres. Bonne chance et bonne chasse aux essences! En réalité, personne n’est jamais allé dans le fond de la nature humaine, personne n’a encore compris ni exprimé sa véritable noblesse, ni deviné son avenir. Le silence peut-être sait qui elle est. Mais qui donc m’apprendra le vrai silence et la sagesse qui en sourd1? Mon âme devra-t-elle pour ce faire habiter le silence2? Ou bien devrais-je la tenir contre moi, comme un petit enfant3? En attendant, je la tiens, en silence4.

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1Job 13, 5 « Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne! »

2Ps 94, 17 « Si l’Éternel ne me venait en aide, bientôt mon âme habiterait le silence. »

3Ps 131, 2 « Non, je tiens mon âme en paix et silence; comme un petit enfant contre sa mère, comme un petit enfant, telle est mon âme en moi. »

4Dan 8, 26 « Elle est vraie, la vision des soirs et des matins qui a été dite, mais, toi, garde silence sur la vision, car il doit s’écouler bien des jours. »

Désert


« Désert » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Les déserts sont des lieux délicieux, des paradis abandonnés. S’ils paraissent secs un jour, un autre jour viendra, et alors les eaux couleront dans les sables, les torrents dans la solitude. Il faut dès maintenant sortir de la ville et aller dans le désert, pas nécessairement Thar ou Gobi, Danakil, Hoggar, Ennedi ou Namib… Il en est d’autres, plus spacieux encore, plus emplis de leur vide. Jamais nous n’en manquerons. Dans celui que j’élus, loin de ce temps, je vis des yeux de l’esprit d’abord le soleil, et le peu d’ombre alentour. Ce spectacle fut pour moi une source. Il étancha ma soif de creux. Dans une Écriture, il est dit : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent 1? » Dans une autre, il est intimé: « Partez, pour voir ». La question reste la même. Il faut partir, mais pour voir quoi? L’admirable, l’essence, la nescience? La naissance, le silence, le sens? Comment cesser un seul instant d’attendre ce que l’on n’a encore jamais vu, et ce que l’on pourrait oublier de voir? Une étendue, même immense et sèche, rend notre nature ouverte aux images, qui l’envahissent, la dépassent, l’éveillent. Elle se l’est unie, elle s’est revêtue de ses mirages, elle a manifesté sa beauté. Elle nous montre qu’elle nous aime bien plus que nous ne nous aimons ; je serais bien vain si je ne l’aimais pas à mon tour plus que mes songes; elle ne nous demande rien d’autre que de l’aimer. Je décidai, à l’insu de tous les possibles, de sortir loin de moi-même, pour entrer dans sa bienheureuse solitude. Je sus désirer la connaître, je voulais la contempler dans le saint de mon sein. Le désert, ce lieu de la parole, des pâtures et des âges.

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1Mt 11,7

L’éternité s’assemble lentement, par instants


« L’instant » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Quand la conscience vraiment veille, me vient une connaissance, et cette connaissance est une naissance. Si vous ne pouvez la recevoir, ayez au moins le désir de l’apercevoir ; si vous ne pouvez pas non plus avoir ce désir, désirez au moins en avoir le désir ! Je m’inspire ici de David, qui disait: « Elle est brisée, mon âme, de désir. »1 Le désir de quoi? Le désir de se détacher. Le détachement n’est pas le contraire du désir, c’est son attente, et sa condition. Le détachement vole bien au-dessus de l’humilité. L’humilité va vers le bas, elle tend à la destruction du moi, à l’éteindre devant les choses et les créatures. Elles existent donc encore pour lui, puisque le moi s’y rapporte et s’y compare. Le détachement, lui, fait l’apprentissage du néant. Il en cultive l’essence, qui est de n’en avoir point. Il apprend à vivre en cette absolue absence, et à la faire vivre, elle aussi. Le détachement ne veut pas ceci ou cela, il veut seulement que l’on soit un avec l’absolue absence. Être ceci ou cela, on ne le veut pas, on ne le veut plus. Celui qui veut être, il veut être quelque chose, ou quelqu’un. Mais si l’on se détache, on veut n’être rien, on veut être vide, pour se préparer à tout. Dans ce détachement, dans ce vide, l’esprit se tient impassible devant tout ce qui arrive, il est comme un roc aigu caressé par une brise légère. Être vide de tout, cela veut dire être plein de tous les possibles. L’âme ainsi vidée va vers son fond, qui est son état non le plus bas, mais le plus haut et le plus sombre. Étant vide, elle n’a rien en elle avec quoi elle puisse reconnaître ce fond. Au moins reconnaît-elle qu’elle ne se connaît pas. Elle ne sait pas qui elle est, elle ne sait pas ce qui l’attend. Se verrait-elle en pleine lumière qu’elle ne se reconnaîtrait pas non plus. C’est en ce fond, ce fond si profond, que la conscience s’engendre, que l’esprit sourd, comme sourd une source oubliée. Pour que la conscience coule, libre, il lui faut se vider, comme un désert est vide de toute eau apparente. Quand l’âme est devenue vide, le moi lui-même lui paraît étrangement étrangère. L’âme se sépare donc du moi, ainsi que de toutes choses. Elle se sépare du temps et des mondes. Il lui reste son désir, non le désir de quelque chose, ou de quelqu’un, mais l’amour ‒ tout court. Elle veut absolument y entrer. Elle laisse sa mémoire à des temps plus anciens, elle cède sa volonté pour ce désir, elle abandonne tous ses savoirs pour mieux voir ce désir vivre en elle. Elle veut se fondre, se perdre, en ce sans-fond. Elle n’est plus qu’un point anéanti en ce fond infini. Ce point, elle s’y accroche, comme en varappe, lorsqu’on se tient par la pointe d’un pied sur une vire, et que l’on scrute la paroi, vers les sommets, vers la brume. C’est alors peut-être que l’on comprend l’essence de la montagne. On saisit sa vie sous le granit. L’âme discerne qu’il lui faut sortir de soi, pour devenir montagne, ou bien son abîme. Elle ne veut plus rester en elle-même, ni même en son fond. Il y a maintenant l’évidence de ces mondes qui s’ouvrent infiniment. Elle a conscience de leurs ouvertures subreptices, ou miroitantes. Plus elle en a conscience, plus son désir d’aller vers l’avant ou vers le fond s’accroît. Elle s’oublie, pour se perdre en dedans. L’essence de l’abîme a séduit l’esprit, elle l’a élevé et rendu semblable à elle, en sorte qu’il n’apparaît plus là qu’un seul abîme, une seule essence. L’esprit a perdu son contenu, mais non son essence. L’être de l’abîme l’a absorbé, en sorte qu’il ne reste plus rien de vivant en lui que la petite étincelle, « la fine pointe » de la conscience. Toutes choses, et la divinité elle-même, sont devenues un rien, pour ce rien qu’est l’âme. C’est un fait que l’esprit ne trouve jamais son fond dans son essence.2 A quoi sert l’essence ? Sa vocation n’est pas d’être exprimable, mais de persévérer immuablement en elle-même, et même, si nécessaire, en dehors d’elle-même, en dehors de l’être. L’essence devient lentement manifeste à elle-même, elle se sépare d’avec la mémoire, l’intelligence, la volonté, toutes ces manifestations, non essentielles, de l’être. L’impuissance de l’être à incarner sa propre essence est en même temps sa plus haute puissance. Sa puissance au sens propre: elle lui ouvre tous les possibles, qui se manifestent à lui.

Il y a trois choses qu’il faut comprendre. Il y a la source éternelle de l’être, et des êtres; il y a le flux de leurs formes, de leurs idées, de leurs essences; et il y a l’amour qu’elles inspirent, ou dont elles s’inspirent. Cette source, ces flux, ces aspirations et inspirations, forment comme un fleuve immense qui s’écoule en lui-même. Se connaît-il ce fleuve? Il peut ressentir sa nature, et la connaître ainsi d’une certaine façon; quant à se connaître vraiment lui-même, non, il ne le peut pas, il n’a pas de fin. Quand l’âme plonge au fond de son abîme, ou quand elle se tourne vers ce ciel abyssal, elle laisse tout derrière elle ‒ mémoires, images, formes, idées. Elle se fait plus semblable à ce néant initial, qui est essentiellement sans forme, sans image, sans idée. Elle entre dans la secrète nature de l’abîme, elle y pénètre en tant que rien allant vers le rien, le rien de la nature des choses ; elle va là où personne ne peut aller à moins de s’être dépouillé de toute matière, de toute forme, de toute idée ‒ et de l’esprit même. Il lui faut aller au-delà de toute connaissance, au-delà de tout ce que l’entendement peut saisir. En étant débarrassée de toutes ces choses, ayant retiré tous leurs voiles, elle prend conscience de la puissance du mystère. A propos de cette haute connaissance qu’a l’âme de ce secret, Job a jadis dit ceci : « J’ai eu une révélation furtive, mon oreille en a perçu le murmure, au moment où les rêves confus agitent l’esprit, quand la torpeur envahit les humains, un frisson d’épouvante me saisit et remplit tous mes os d’effroi. »3 Mais je n’ai pas peur. Mes os se tiennent tranquilles. Je frissonne, oui, mais de désir. Mes rêves obscurs ont laissé place à des visions éclatantes. Les murmures des âges anciens s’assourdissent en symphonies lentes. La lumière s’éveille vive, et l’éternité s’assemble en moi, par instants.

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1Ps 119,20

2Cf. Maître Eckhart. Sermons-Traités. « Des deux chemins ». Traduction de l’allemand par Paul Petit. Gallimard. 1942, p.98

3Job 4, 12-14

Non l’extase, mais ce qui extasie


« Non l’extase » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Son seul et unique but était de « trouver la Réalité elle-même, pour y participer à jamais » i. Hallâj se sépara sans cesse de l’éphémère et de tout ce qui dure, du sensible et de l’intelligible, de tout ce qui est concevable et de l’inconcevable. Il fallait atteindre la Réalité, pour connaître la Vérité (al-Haqq). Mais qu’est-ce que la Vérité? Question ancienne, toujours répétée, jamais élucidée. Pour y répondre, il faudrait pouvoir dépasser la « science des cœurs », laisser derrière soi « les mouvements de l’âme », et aller bien au-delà ii. L’Esprit, le véritable Esprit, les transcende en effet, et de loin ! L’âme est myope, et même aveugle, alors qu’il s’agit de voir. Le cœur est sourd, alors qu’il faut entendre. L’intelligence reste dans l’ombre, quand l’enjeu est de comprendre autrement. C’est un long chemin, en vérité, que la vérité. Il faut partir, il faut tout quitter, puis il faut monter. Dans cette montée, la lumière elle-même nous aveugle. Il faut avancer dans cette cécité. Les étoiles égarent, dans la nuit sans guide.

Hallâj savait avec une certitude absolue que seul l’Esprit divin peut « réaliser » le désir d’union avec Dieu. Toutes les prières que la pratique religieuse recommande, les protestations d’adoration ou de renoncement, aussi sincères soient-elles, sont inopérantes. Il n’y a que l’Esprit qui peut accorder à l’homme ce don de soi, ce sacrifice efficace, qui est l’unique voie réellement divine. Mais où chercher Dieu ? Comment Le connaître ? Comment le rejoindre et s’unir à Lui ? Il faut d’abord passer outre toute volonté propre. Le moi doit reconnaître l’existence de la transcendance absolue, et l’incapacité humaine à seulement la nommer, ou à la reconnaître. Il faut « plonger et noyer son intelligence » iii, et laisser la transcendance seule, à notre place, « vouloir au fond de notre cœur » iv, et se tenir en ce lieu, là où « Elle ne peut se fixer à demeure »v que « si Elle ne le transforme »vi. Ce lieu, le cœur (qalb), est l’essence de l’homme. Le qalb recèle en lui un vide intérieur, un creux central (jawf), lequel est le lieu de la conscience. L’homme est ce creux, et plus précisément le « secret » (sirr), sis en ce creux. Seul Dieu connaît ce secret. « Il connaît ce qui est caché en vous »vii . « Il connaît les secrets, même les plus cachés »viii. En ce creux secret du cœur, flotte obscurément, confusément, un amas d’illusions, de pensées et de désirs. Cet amas en agitation constante porte le nom nafs ‒ l’âme.ix L’âme est donc une sorte d’embryon sans consistance propre ; elle a besoin en permanence de l’intervention des puissances divines, et de la conscience humaine, pour vivre et croître. Dieu réitère à tout moment l’impulsion créatrice qui mit initialement le cœur en branle. L’Esprit a insufflé un premier souffle de vie dans le cœur, le véritable centre de l’homme, le lieu intérieur de sa personne immortelle. Le souffle divin donne la vie, et l’aptitude à la foi. La foi unifie l’âme (nafs), l’illumine et la constitue comme conscience. Elle témoigne de sa vocation primordiale. Celle-ci a été révélée au jour de l’Alliance (mîthâq), quand « le Dieu » (littéralement: Al-Lah) a demandé aux fils d’Adam de témoigner de leur propre âmex, de prendre conscience de cette âme même, en reconnaissant « le Dieu » comme leur « Seigneur » (Rabbi). C’est à ce moment que fut proclamée la liberté et l’autonomie de la raison humaine, et que fut reconnue sa capacité à se penser elle-même, par elle-même ‒ en pensant Dieuxi. Dès lors, le cœur « porte le poids » de la foi (al-amâna). Il est le lieu même où l’homme doit comparaître devant Dieu. L’homme doit viser uniquement à s’unir à Lui ‒ par son cœur (qalb), par son esprit (rûh), par sa raison (‘aql). Il est déjà uni, provisoirement, à son corps charnel, en tombant dans l’esclavage de la matière (raqq al-kawm). Mais s’il en reste esclave, il encourt le mépris divin. La création de la matière et des créatures a représenté une « humiliation » (volontaire) de la pensée divine : il faut la reconnaître, la relever et l’honorer. Car cette humiliation est métaphysiquement insupportable, elle ne peut pas durer éternellement. Dieu continuera de « mépriser » la matière, du moins tant que l’esprit ne la transfigurera pas. « Le secret de la création, c’est que Dieu est humble »xii. Il est humble parce qu’il s’est humilié en créant l’homme, et cela pour viser une plus grande gloire ‒ la transfiguration de cette matière, de cet humus, en un Esprit de sainteté. L’homme, initialement esclave de la matière, a aussi reçu la liberté de l’esprit, et il a vocation à s’affranchir de l’esclavage, par la contemplation. « L’ultime enveloppe du cœur, au-dedans de la nafs, appétit concupiscible, c’est le sirr, personnalité latente, conscience implicite, subconscient profond, cellule secrète murée à toute créature, ‘vierge inviolée’. Tant que Dieu n’a pas visité le mystère (sirr), que ni ange, ni homme ne devine, la personnalité latente de l’homme reste informe : c’est la sarîra [mot formé à partir de la même racine SRR que celle de sirr], sorte de ‘pronom personnel’ incertain, de ‘je’ provisoire : annî, annîya ; huwî, huwîya : une heccéité, une illéité. »xiii L’homme doit enfin renoncer à cette ultime enveloppe, à ce sirr, qui est le secret de sa conscience ; il doit renoncer à sa personne, à son ‘je’, à son propre ‘pronom personnel’, et à sa ‘conscience’ (ḍamîr)xiv, pour atteindre Dieu qui est le Sirr al-sirr, le Ḍamîr al-ḍamîr. C’est alors que Dieu féconde l’âme, et y fait pénétrer le véritable ḍamîr, le vrai pronom de la personnalité ultimexv, celle qui possède véritablement « le droit de dire Je [Annî]. »xvi « Or la réalité est réalité, et la nature créée. Rejette donc loin de toi la nature créée, pour que toi, tu deviennes Lui, et Lui, toi, dans la réalité ! Car, si notre ‘je’ est un sujet exprimant, l’Objet exprimé [Dieu] est aussi un sujet exprimant. Or si le sujet, ce faisant, peut exprimer son Objet selon la réalité, a fortiori l’Objet l’exprimera selon la réalité !»xvii Dieu est le créateur (khâliq) initial et permanent de l’individu et de tous les événements qui caractérisent sa vie, l’auteur de toutes ses actions. Il les a créées d’avance, comme un tout, et les distribue jour après jour à chaque homme comme des « provisions de voyage » (arzâq), comme autant de ressources qui lui permettent d’agir pendant sa vie. Avec l’ensemble des arzâq, qu’on pourrait traduire par le mot « providence », Dieu est Celui qui fait vivre et mourir (en arabe: muhyî, mumîi). Mais ces ressources providentielles sont momentanées, éphémères, contingentes. Elles n’entrent dans le cœur de l’homme que de façon gratuite, arbitraire, imméritée. C’est bien le cœur qui est le principe de la science et de la conscience, non les arzâq. Il revient à l’homme de se saisir lui-même, en son cœur (qalb, ou taqlîb), pour construire son unité mentale, pour tisser son âme, pour former sa conscience, son véritable ‘Je’ (ḍamîr). Il lui revient de persévérer sans cesse dans son effort de mémoire (dhikr), d’intelligence et de volonté. La grâce (latîfa), quand elle saisit l’homme et qu’elle le sanctifie, ‘fait venir à l’idée la Vérité’ (khâtir al-Haqq) ; celle-ci s’impose à la pensée, et devant elle aucun doute ne s’élève plus dans la conscience du sage. Les sûfis disent que l’inspiration divine transfigure (tasarruf) le cœur en profondeur, et dirige ensuite son évolution ultérieure. Le but final de la vie mystique n’est donc pas la possession spéciale de tel ou tel état, mais « une disposition générale du cœur à rester malléable, constamment, à travers la succession de ces états ».xviii Hallâj ne repousse pas la réalité des « états » mystiques, mais il refuse de s’y complaire, et de s’en satisfaire. Ces « états » ne sont que des étapes transitoires. Ce qui lui importe réellement ce sont les « touches divines » (tawâli‘, bawâdî) dont ces états ne sont que les indices. Il les appelle aussi dawâ‘î, les « appels » [de Dieu], ou encore shawâhid, les « témoignages » incessants qui incitent le cœur à passer outre, et « à aspirer à Dieu par des aspirations [arwâh et anfûs – mots formés sur la même racine que ruh et nafs], en se dépouillant de ces états eux-mêmes, en se dénudant de plus en plus, pour joindre Dieu qui est là et qui l’appelle. »xi Il faut se détacher de tout ce que l’on fait, pour s’attacher à Celui pour qui on fait ce que l’on fait. Ce détachement doit s’appliquer aussi à l’extase (en arabe, « wajd » : ce substantif est le nom d’action du verbe wajada, « trouver », et possède de nombreuses acceptions: « Richesse, opulence; joie, allégresse; amour ardent; extase »). Hallâj « se refuse à goûter une secrète délectation de l’âme, un rêve solitaire, un loisir d’aimer Dieu hors de la vie réelle. Il estime que le ravissement, istilâm, est une purification et non une destruction de la mémoire ; que l’illumination, tajallî, est une transfiguration, et non un stupéfiement aveuglant de l’intelligence ».xx L’extase elle-même ne lui est rien d’essentiel, au fond. Ce qui importe c’est « Celui qui, dans l’extase, extasie »xxi.

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iLouis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.12

ii« Dieu est au-delà des âmes (nafs), car l’Esprit (ru) les transcende de toute sa primauté ! L’âme n’implique pas l’Esprit. Ô vous, que votre âme aveugle, si vous regardiez ! Ô vous, que votre vision aveugle, si vous saviez ! Ô vous, que votre science aveugle, si vous compreniez ! Ô vous, que votre sagesse aveugle, si vous arriviez ! Ô vous, que votre arrivée même aveugle, si vous L’y trouviez ! Vous vous aveuglez pour toujours sur Celui qui subsiste à jamais. » Hallâj. Shath. f° 131, cité par Louis Massignon. La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.12, note 4.

iiiHallâj. Tawâsîn V, 10. Traduction par Louis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.318

ivHallâj. Tawâsîn III, 11. Ibid. p.310

vHallâj. Tawâsîn XI, 15. Ibid. p.342

viHallâj. Tawâsîn XI, 23-24. Ibid. p.343-344

vii« Ya‘lamu sirra-kum« . Qur’an 6,3

viii « Ya‘lamu sirra wa ’akhfâ« . Qur’an 20,7

ixLouis Massignon. In La Passion de Husayn aibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.19

x« Ashada’himalâ ’anfusi-him« . Qur’an 7,172

xiLouis Massignon. Ibid., p.116-117

xiiLouis Massignon. Ibid., p.25, note 5.

xiiiLouis Massignon. Ibid., p.26

xivLe mot ضَمير, amîr, désigne en arabe à la fois le ‘pronom personnel’ et la ‘conscience’.

xvHallâj théorise ainsi le « vrai pronom sujet » dans son Tawâsîn, IX,2 : « Le vrai pronom sujet, de la proposition (attestant que Dieu est un), se meut et circule à travers la multiplicité (créée) des sujets. Il n’est inclus, ni dans le sujet, ni dans l’objet, ni dans les affixes de cette proposition ; son suffixe pronominal appartient en propre à son Objet ; son h possessif, c’est son « Ah ! » à Lui (à Dieu) ! Et non pas à cet autre h, lequel ne nous rend pas croyants monothéistes. » [Le h se réfère ici au suffixe qui, en arabe, est la marque du pronom possessif]. Traduction par Louis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.334

xviIbid.

xvii« Dieu lui dit [à Moïse] : ‘Tu guideras vers la preuve, non vers l’Objet de la preuve. Pour moi, Je suis la preuve de toute preuve’ : Dieu m’a fait passer par ce qu’est la réalité. Grâce à un contrat, un pacte et une alliance. Ce que j’ai constaté, c’est mon subconscient, mais non plus ma personnalité. Cela, c’était toujours mon subconscient, mais celle-ci, c’est la réalité. Dieu a énoncé avec moi, venant de mon cœur, ma science. Il m’a rapproché de Lui après que j’étais resté loin de Lui. Il m’a rendu son intime, et Il m’a choisi. » Hallâj. L’Éloge du Prophète, ou la métaphore suprême (Hâ-Mîm al-qidam) III, 8-12. Traduction de Louis Massignon. In La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Tome III. Tel-Gallimard, 1975, p.310-311

xviiiIbid., p.32

xixIbid., p.32-33

xxIbid., p.33

xxi« Man fî’l wajdi Mawjûd » Ibid. p.33