
Quand la conscience vraiment veille, me vient une connaissance, et cette connaissance est une naissance. Si vous ne pouvez la recevoir, ayez au moins le désir de l’apercevoir ; si vous ne pouvez pas non plus avoir ce désir, désirez au moins en avoir le désir ! Je m’inspire ici de David, qui disait: « Elle est brisée, mon âme, de désir. »1 Le désir de quoi? Le désir de se détacher. Le détachement n’est pas le contraire du désir, c’est son attente, et sa condition. Le détachement vole bien au-dessus de l’humilité. L’humilité va vers le bas, elle tend à la destruction du moi, à l’éteindre devant les choses et les créatures. Elles existent donc encore pour lui, puisque le moi s’y rapporte et s’y compare. Le détachement, lui, fait l’apprentissage du néant. Il en cultive l’essence, qui est de n’en avoir point. Il apprend à vivre en cette absolue absence, et à la faire vivre, elle aussi. Le détachement ne veut pas ceci ou cela, il veut seulement que l’on soit un avec l’absolue absence. Être ceci ou cela, on ne le veut pas, on ne le veut plus. Celui qui veut être, il veut être quelque chose, ou quelqu’un. Mais si l’on se détache, on veut n’être rien, on veut être vide, pour se préparer à tout. Dans ce détachement, dans ce vide, l’esprit se tient impassible devant tout ce qui arrive, il est comme un roc aigu caressé par une brise légère. Être vide de tout, cela veut dire être plein de tous les possibles. L’âme ainsi vidée va vers son fond, qui est son état non le plus bas, mais le plus haut et le plus sombre. Étant vide, elle n’a rien en elle avec quoi elle puisse reconnaître ce fond. Au moins reconnaît-elle qu’elle ne se connaît pas. Elle ne sait pas qui elle est, elle ne sait pas ce qui l’attend. Se verrait-elle en pleine lumière qu’elle ne se reconnaîtrait pas non plus. C’est en ce fond, ce fond si profond, que la conscience s’engendre, que l’esprit sourd, comme sourd une source oubliée. Pour que la conscience coule, libre, il lui faut se vider, comme un désert est vide de toute eau apparente. Quand l’âme est devenue vide, le moi lui-même lui paraît étrangement étrangère. L’âme se sépare donc du moi, ainsi que de toutes choses. Elle se sépare du temps et des mondes. Il lui reste son désir, non le désir de quelque chose, ou de quelqu’un, mais l’amour ‒ tout court. Elle veut absolument y entrer. Elle laisse sa mémoire à des temps plus anciens, elle cède sa volonté pour ce désir, elle abandonne tous ses savoirs pour mieux voir ce désir vivre en elle. Elle veut se fondre, se perdre, en ce sans-fond. Elle n’est plus qu’un point anéanti en ce fond infini. Ce point, elle s’y accroche, comme en varappe, lorsqu’on se tient par la pointe d’un pied sur une vire, et que l’on scrute la paroi, vers les sommets, vers la brume. C’est alors peut-être que l’on comprend l’essence de la montagne. On saisit sa vie sous le granit. L’âme discerne qu’il lui faut sortir de soi, pour devenir montagne, ou bien son abîme. Elle ne veut plus rester en elle-même, ni même en son fond. Il y a maintenant l’évidence de ces mondes qui s’ouvrent infiniment. Elle a conscience de leurs ouvertures subreptices, ou miroitantes. Plus elle en a conscience, plus son désir d’aller vers l’avant ou vers le fond s’accroît. Elle s’oublie, pour se perdre en dedans. L’essence de l’abîme a séduit l’esprit, elle l’a élevé et rendu semblable à elle, en sorte qu’il n’apparaît plus là qu’un seul abîme, une seule essence. L’esprit a perdu son contenu, mais non son essence. L’être de l’abîme l’a absorbé, en sorte qu’il ne reste plus rien de vivant en lui que la petite étincelle, « la fine pointe » de la conscience. Toutes choses, et la divinité elle-même, sont devenues un rien, pour ce rien qu’est l’âme. C’est un fait que l’esprit ne trouve jamais son fond dans son essence.2 A quoi sert l’essence ? Sa vocation n’est pas d’être exprimable, mais de persévérer immuablement en elle-même, et même, si nécessaire, en dehors d’elle-même, en dehors de l’être. L’essence devient lentement manifeste à elle-même, elle se sépare d’avec la mémoire, l’intelligence, la volonté, toutes ces manifestations, non essentielles, de l’être. L’impuissance de l’être à incarner sa propre essence est en même temps sa plus haute puissance. Sa puissance au sens propre: elle lui ouvre tous les possibles, qui se manifestent à lui.
Il y a trois choses qu’il faut comprendre. Il y a la source éternelle de l’être, et des êtres; il y a le flux de leurs formes, de leurs idées, de leurs essences; et il y a l’amour qu’elles inspirent, ou dont elles s’inspirent. Cette source, ces flux, ces aspirations et inspirations, forment comme un fleuve immense qui s’écoule en lui-même. Se connaît-il ce fleuve? Il peut ressentir sa nature, et la connaître ainsi d’une certaine façon; quant à se connaître vraiment lui-même, non, il ne le peut pas, il n’a pas de fin. Quand l’âme plonge au fond de son abîme, ou quand elle se tourne vers ce ciel abyssal, elle laisse tout derrière elle ‒ mémoires, images, formes, idées. Elle se fait plus semblable à ce néant initial, qui est essentiellement sans forme, sans image, sans idée. Elle entre dans la secrète nature de l’abîme, elle y pénètre en tant que rien allant vers le rien, le rien de la nature des choses ; elle va là où personne ne peut aller à moins de s’être dépouillé de toute matière, de toute forme, de toute idée ‒ et de l’esprit même. Il lui faut aller au-delà de toute connaissance, au-delà de tout ce que l’entendement peut saisir. En étant débarrassée de toutes ces choses, ayant retiré tous leurs voiles, elle prend conscience de la puissance du mystère. A propos de cette haute connaissance qu’a l’âme de ce secret, Job a jadis dit ceci : « J’ai eu une révélation furtive, mon oreille en a perçu le murmure, au moment où les rêves confus agitent l’esprit, quand la torpeur envahit les humains, un frisson d’épouvante me saisit et remplit tous mes os d’effroi. »3 Mais je n’ai pas peur. Mes os se tiennent tranquilles. Je frissonne, oui, mais de désir. Mes rêves obscurs ont laissé place à des visions éclatantes. Les murmures des âges anciens s’assourdissent en symphonies lentes. La lumière s’éveille vive, et l’éternité s’assemble en moi, par instants.
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1Ps 119,20
2Cf. Maître Eckhart. Sermons-Traités. « Des deux chemins ». Traduction de l’allemand par Paul Petit. Gallimard. 1942, p.98
3Job 4, 12-14

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