
Lorsqu’on est confrontés à certains discours, assez rares il est vrai, ou bien à quelque situation exceptionnelle, on rencontre des forces, on est immergé dans des champs qui mobilisent entièrement l’esprit, Ϫ. Dans d’autres cas, c’est plutôt la conscience, Ξ, qui se trouve sollicitée et mise en mouvement1. Quand Ϫ est attiré, séduit, par quelque forte pensée, pendant un temps il ne s’occupe plus de rien d’autre que de celle-ci, il travaille, il besogne, il « carbure » comme on dit communément. Et si quelque autre pensée tente alors de se présenter à lui, Ϫ l’écarte avec impatience et agacement. Dans de tels moments, la conscience Ξ, qui n’est pas moins présente, peut s’émouvoir. Elle évalue la situation, et elle peut juger nécessaire d’encourager Ϫ à se concentrer, à repousser la distraction, ou au contraire elle peut l’alerter sur l’importance de la nouvelle sollicitation. En revanche, quand Ξ est totalement immergée en elle-même, dans l’océan des sens et des essences, une pensée faisant irruption n’interrompt en rien les flux de l’immensité, mais ajoute seulement une vague nouvelle à la masse sombre des eaux agitées dans la profondeur. Par contraste avec Ϫ qui tend à se focaliser, Ξ ne se concentre ni se rassasie, tout lui est bon; plus elle s’augmente de flux neufs, plus elle grandit et s’élève. Il y a donc une notable différence entre Ϫ et Ξ dans leur attitude par rapport aux expériences et aux pensées. Dans un sens, Ϫ et Ξ sont complémentaires, mais il arrive que ces deux entités soient opposées l’une à l’autre, et se livrent à quelque confrontation. Quand Ξ prend conscience de la présence de Ϫ en elle, et de son activité spécifique, elle peut le prendre en bonne part, et décider de se laisser ravir au-dessus d’elle-même par la puissance de Ϫ, comme si elle était d’emblée « enthousiasmée » (au sens étymologique du terme) par l’énergie et la plénitude propres à Ϫ. D’un côté, Ϫ semble lui être extérieur, puisqu’il paraît venir d’ailleurs et qu’il la transporte plus haut que ce que la nature de Ξ semble a priori permettre. D’un autre côté, Ξ reconnaît que Ϫ est intrinsèquement présent, qu’il l’habite de façon immanente, et qu’il lui permet d’entrer dans une compréhension plus profonde de sa propre nature, mais aussi de la nature du monde, de ses réalités et de ses virtualités. Ϫ l’éclaire de lumières nouvelles, en la mettant sur la voie d’inédites compréhensions. Ξ réalise qu’elle acquiert une certaine connaissance d’elle-même lorsqu’elle prend conscience de l’action de Ϫ en elle, et sur elle. Or Ξ aime à se connaître, et elle aime d’autant plus chercher à se connaître qu’elle commence à se connaître mieux ; et plus elle aime, plus elle s’aime, et plus elle désire se connaître encore davantage. Un cycle puissant et vertueux est amorcé. Toute augmentation de sa connaissance, même partielle, transforme Ξ d’une façon absolue. Absolue, car ce que Ξ comprend d’elle-même change sa nature à ses yeux, et dans ses fondements. La transformation peut longtemps n’être qu’incrémentale, jusqu’au moment où un saut absolu se produit. Alors Ξ prend conscience (c’est, on le sait,le rôle principal de Ξ que de « prendre conscience ») qu’elle doit s’appliquer tout entière à se transformer, toujours plus, et plus absolument. Sur le très long terme, et même sur l’infiniment long terme, on pourrait avancer que la loi du monde, c’est la recherche de l’unité. Mais, c’est là un idéal lointain. Pour le moment, Ϫ et Ξ ne sont pas encore un, ils sont deux, et même plusieurs. Ni Ϫ ni Ξ ne représentent la totalité de l’humain, il n’en représentent jamais qu’une partie. Il faut donc que l’humain continue de penser, c’est-à-dire penser, penser, penser ‒ penser à ce qu’il est et à ce qu’il pourrait être ‒ sinon rien de vraiment nouveau ne lui arrivera, rien ne viendra rendre possible, par exemple, quelque improbable et inchoative intrication entre Ϫ et Ξ. On pourrait croire que la pensée absolue, c’est-à-dire la pensée de l’absolu, demande l’implication du cœur tout entier. Mais c’est le contraire qui est vrai. La progressive révélation de Ϫ qui se fait jour en Ξ n’implique absolument pas le saisissement ou l’abasourdissement de celle-ci. Il faut que Ξ se détache d’elle-même, elle doit s’effacer d’autant plus qu’elle a davantage conscience qu’il lui faut laisser plus de place à Ϫ. Or la demande latente de Ϫ est potentiellement infinie. On en déduit que fort vaine est la tentative de concevoir l’infinité de Ϫ, sans assumer l’originaire humilité de Ξ. Après l’espoir, l’humilité est le première des nécessités de la conscience humaine. Homo, humus. Les racines ne trompent pas: elles sont par nature dans l’obscur. Il faut tenter d’en discerner l’origine et les fondements, pour en deviner les perspectives et les pulsions. Il faut descendre dans l’abîme de l’humus, dans le tréfonds de l’humain, pour apercevoir ses possibles cimes, et ses arêtes les plus aiguës. Plus on va profondèment dans la voie de l’humilité, mieux on est à même de jeter son regard vers l’arrière, et de se tourner vers le haut, vers la haute sublimité. Seule la plus solaire des sublimités est assez élevée pour supporter le regard de l’humain qui se sait enfoui au fond de l’abîme. Intelligence, œuvres extérieures, dons, miracles, tout cela n’est rien sans l’humilité de la pensée et du cœur. Le tronc, la ramure, le feuillage, ne tiennent, ne vivent et ne croissent que par la racine, laquelle vit dans l’humus même. L’humus est la base, le fondement à partir duquel s’élève toute création, et toute perfection. Parce qu’il est tout en bas, parce qu’il est la base la plus basse, nulle grande posture ne peut saisir son essence. Seul Ϫ, quand il vole au plus haut, est capable de concevoir que la plus haute attitude de Ξ n’est pas dans l’altitude, mais dans le plan le plus « humble ». Sans cette humilité, toute vertu, toute pensée, toute intelligence, toute sagesse, reste un néant aux pieds d’argile, un rien fait d’humus. Si Ξ peut en prendre conscience, son humilité devient paradoxalement pour elle une lumière éclatante. Elle ouvre les yeux de Ξ sur le néant humain et sur l’infinité de Ϫ. Par elle, Ξ approfondit sa profondeur ; elle l’incite à creuser plus de néant encore dans son abîme. Elle augmente son désir d’éternelle Sagesse, cette sagesse qui a longtemps caché l’humble gloire sous des monceaux d’humus. En quelques occasions, Ϫ montre la béance, et suggère à Ξ de s’abîmer dans cet abîme, de plonger dans ce gouffre, de se dilacérer dans ce néant: c’est là une voie vers les hauteurs des immensités. Ξ sait maintenant qu’elle doit chercher la source de son silence dans cet infini abîme, là où l’immense Ϫ se tient face au néant, dans une lumière rasante, naissante, en présence de Ξ, sise dans la plénitude humblement émergente de son ombre.
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1La lettre majuscule copte Ϫ (djandja) servira dans cet article à symboliser l’esprit, et la lettre majuscule grecque Ξ (xi) symbolisera la conscience. La raison en est que ces deux mots, esprit et conscience, recouvrent des réalités qu’aucun langage n’est capable de représenter, et qu’il vaut mieux, par conséquent, dénoter par des inconnues, comme c’est l’usage en mathématiques, notée ici: Ϫ et Ξ.
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