
La conscience Ξ prend conscience qu’il lui faut s’éloigner, et s’élever au-dessus d’elle-même. Il lui faut se détacher de son essence, prendre ses distances. C’est cela, sa véritable essence, s’élever au-dessus de toute essence, de toute image, de toute ressemblance. Ces mots [image, ressemblance] dénotent des essences relatives, alors que Ξ vise l’absolu. Rien de moins. Les métaphores ne la saisissent donc pas, elle. Son fil, le fil de son âme, ne se forge pas sur le feu, avec des étincelles. Ni braise, ni lave, ne signent son incandescence. La conscience n’a pour se dire ni mots ni images. Elle ne veut pas devenir leur cendre, le souvenir friable et gris de feux vifs, anciens. Elle n’y cherche ni son essence ni sa ressemblance. Elle refuse les reflets des différences et des multiplicités. Elle laisse le passé passer. Elle ne sait aucune lumière arrêtée. Elle veut aller au-delà des lignes et des origines, par delà les ressemblances et les distinctions, elle vise plus haut, au-delà du grand Midi, loin des ombres et des nuits. Elle veut dépasser les points de vues, les angles morts et les faux infinis, ces lieux tissés d’unicités latentes. Il ne faut pas s’en étonner : la percée de la conscience vers le Jour est, d’évidence, immémoriale. Le Rituel des morts de l’Égypte ancienne l’a longtemps murmurée, comme l’ont chantée dans une autre langue les hymnes védiques, et aussi les prières du Bardo Thödol. Maintenant Ξ continue d’avancer, de dépasser les seuils, les plans, les cieux. Il lui faut en passer par là. Rien ni personne ne va nulle part sans passer par là. Aussi Ξ ne demeure-t-elle pas ici ou là, il lui faut aller toujours par delà l’au-delà même. La conscience de cette nécessaire percée, lente ou subite, cette élévation suressentielle, représente une sorte de mort de Ξ à elle-même, par laquelle elle doit passer afin de s’atteindre. Ξ s’atteint dans ce dépassement, et alors personne n’est plus là pour elle. Tout semble s’être éteint. Extinction générale des feux… Ξ demande : Pourquoi m’ont-ils abandonnée ? L’archétype éternel du créateur, du sauveur, du sacrifié, désormais ne vaut plus. Elle se sent cendre froide, sang figé. Ξ était une consciente vivante, chaude, brûlante, et la voilà cendre et poussière. Passage inimaginable, nécessaire. Obligation absolue de la Nuit, de l’absolu obscur, pour sortir au nouveau Jour, vers l’absolue lumière. Ξ désire être en cette unité, avec l’unité, elle se dépouille de tout ce qu’elle a été, de tous les liens. Elle laisse sur le seuil le Psychopompe. Alors, dans sa cendre morte, Ξ trouve à nouveau la vie. Sa fine cendre, poudre broyée, avec un peu d’eau vive, fermente. Ξ en esprit bouillonne. Dans son néant, elle s’ouvre des voies. Mais il faut oser le seul saltus. Son non-être emplit le monde. Le lieu de sa présence ne se trouve nulle part. Ce mot même de présence est le signe de son absence. Ξ, pulvérisée en poussière, disséminée en cendre, ne trouvera pas sa présence, mais seulement son absence. Elle cessera de se la présenter à elle-même, créée – ou incréée. Ξ n’est plus maintenant ni créée ni incréée. Ξ n’est plus rien, elle n’est plus que vide; ses espoirs aussi sont vides. Il lui faut se préparer à cette autre mort, la mort vide. Devenue vide, Ξ doit mourir à la nature génératrice. Elle a été créée, engendrée. Elle a été cela, et cela ne suffit plus. Ξ veut entrer dans l’essence du vide, aller dans l’intime de la super-essence, elle veut s’unir à elle, dans les profondeurs et les lieux secrets, là où rien ne tient ni ne se tient, là où tout s’abstient, tout se retient même d’être soi. Là, elle suspend son rêve, elle retient en elle-même le souffle qui est son monde même. Il est généralement reconnu, par les maîtres en la matière, qu’existe une lumière où personne ne peut pénétrer. Mais cela n’est pas fait pour impressionner Ξ : elle est déjà morte en esprit à l’idée de son essence créée, elle a transformé son esprit en poussière fine, en cendre friable. Arrivée dans la lumière, elle n’arrive pourtant pas à la saisir. Elle entrevoit les royaumes et les âges, mais l’essence se dérobe. Ξ commence à comprendre que sa quête est sans fin. Aucune créature ne peut la dépasser, et certainement pas une poignée de conscience cendrée, froide, grise, dispersée, désunie. Alors, Ξ sait qu’il lui faut se voir sous un jour autre; elle s’éveille autrement. Elle se respire d’un souffle neuf et vif. Elle s’inspire de sa vie, et de la vie. Elle déplie sa forme. Son aile emplit des mondes. Elle s’élève plus haut que l’aurore, plus haut que les cieux, elle ne se soucie plus des Dieux! C’est à ce moment qu’elle commence à mourir d’une autre mort encore, la plus haute qu’elle ait jamais vécue, la mort de tout désir, de toute intelligence, de tout amour, de toute sagesse, de toute existence, de toute essence. Mort totale, absolue. Ξ s’enfouit au plus profond de la mort, dans le plus obscur, là où personne jamais n’est allé, là où le néant est un, zéro, seul, unique, là où rien n’est pour personne d’autre que pour soi. Maintenant Ξ, qui a dépassé tous les passages, qui a franchi toutes les portes, qui a vécu ces morts, gît seule en ce fond, comme un petit tas de néant fermentant. Ξ est perdue, annihilée, anéantie, et dans son néant, sa vie fermente. Sa vie est ce qu’elle cherche depuis si longtemps. Ξ est sortie d’elle-même, elle s’est libérée de toutes les images. Dans la nuit la plus dense, dégagée de son essence et de son existence, elle vient devant sa vie même, elle voit qu’elle est une, elle s’épanche, elle se partage. Elle la voit, elle la vit, dans son éternité. Maintenant, Ξ sait tout cela, et tout cela n’est encore qu’un commencement. Tout ne fait jamais que commencer. Non pas recommencer, mais seulement commencer. La conscience est une, seule, dans ce commencement neuf, elle est seulement elle-même, elle fermente, elle est en puissance tout ce qu’elle n’est pas encore, et aussi peut-être de tout ce qu’elle ne sera jamais. Elle tire cela du fond, du grand fond. Ξ, les autres consciences, les autres âmes, sont aussi de cette essence. La sur-essence, la divine essence, le Soi des consciences, est le Soi de Ξ, et de même, Ξ devient son autre Soi, et son autre Moi. Ceci n’est pas un rêve, une spéculation, c’est la conséquence logique, la révélation future, d’une ancienne tradition1.
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1Rapportée par Moïse (Dt 32,39) et Isaïe (Is 43,10 ; Is 43,25 ; Is 51,12 ; Is 52,6)
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