
Un homme bon, un bon soleil, un ciel bon, une bonne terre: pourquoi partagent-ils ce même adjectif, « bon »? On ne sait pas vraiment ce qu’ils ont en commun, tous ces êtres « bons ». Ce que l’on ne sait pas, on l’appellera Ξ, dans cet article, par convention. Ξ est cette lettre de l’alphabet grec qui se prononce xi. Ξ désigne donc ici ce qu’a d’inconnu le « bon » en soi, l’idée du « bon » en général, et surtout ce que l’on ne sait pas quant à l’essence du bon ou du bien. Le fait de dénoter cette essence par le symbole Ξ ne nous apprend rien sur elle, sinon que nous reconnaissons en l’employant que nous n’en savons à peu près rien. Bien d’autres essences, dont nous ne savons pas grand chose non plus, pourraient aussi être notées Ξ. Plus généralement, on décide de dénoter ici par la lettre Ξ tout ce qui se trouve au-delà de notre compréhension. Nous saurions alors, avec une sorte de certitude a priori, que toute chose dénotée Ξ ne serait rien que nous puissions jamais comprendre, rien dont nous pourrions un jour connaître les arcanes. Ici, Ξ sert de symbole sûr quant aux limites absolues des savoirs, Ξ est un symbole pur des ignorances irrémédiables. Ξ dénote l’essence de tout ce qui est absolument inconnaissable, quoique cet inconnaissable puisse parfois garder un lien avec quelques intuitions originaires, sensibles, ou intelligibles. Ξ symbolise le bon en soi, le bon qui peut se trouver en puissance en toutes choses, mais aussi le bon qui se situe tout à fait en dehors ou au-dessus de toutes choses. Tous les êtres ont du bon ; mais ce bon n’est pas le bon en soi, ce bon-là n’est pas l’essence du bon. Ξ symbolise toutes les essences inconnaissables. On peut ne pas connaître une essence, cela n’empêche pas d’en aimer l’idée. Par exemple, on peut penser qu’il est vrai que l’amour est bon. On peut aimer dans une chose le bon et le bien qui sont en elle; mais on n’aime pas en elle le « bon en soi ». Le bon et le bien que l’on aime dans tel être ou dans telle chose ne sont pas de pures essences. Ce bon et ce bien ne sont pas non plus l’amour en soi, ils ne participent pas de la même essence que cet amour qu’on leur porte. Or, ce sont toutes ces essences inconnaissables, celles du bon, du bien ou celle de l’amour, que Ξ dénote, puisque nous sommes convenus que toutes les essences sont subsumées sous Ξ. Il dénote l’amour en soi, mais celui-ci existe-t-il réellement? L’essence de l’amour existe-t-elle, ou bien n’y a-t-il que des amours singuliers, particuliers, spécifiques? Si l’essence de l’amour n’existe pas, alors l’amour en soi ne se trouve nulle part, il n’y aura jamais que des amours singuliers, uniques, individués. Si l’essence de l’amour n’existe pas, peut-on en inférer que personne n’aime jamais vraiment, c’est-à-dire essentiellement, ni n’est jamais vraiment aimé ? En revanche, si l’amour en soi existe, où se trouve cette essence de l’amour, en quel lieu se tient-elle? Cette essence est-elle seulement en soi, c’est-à-dire en Ξ, c’est-à-dire dans un lieu symbolique ? Ou bien peut-on la trouver aussi dans la terre, dans le soleil, dans le ciel ? Si c’était le cas, ce serait étonnant. Quel rapport entre ces choses et l’amour en soi? La terre, le soleil, le ciel, on peut les aimer, mais ils ne nous aiment pas comme on les aime. Ils sont, certes, ils sont même bons, mais ils n’aiment pas, et ils sont encore moins l’amour en soi. Quant à l’homme (ou la femme), il ou elle peut aimer, et on peut l’aimer. Même s’il ou elle aime, l’homme (ou la femme) qui aime n’incarne pas non plus l’amour en soi, l’essence même de l’amour, cette essence dont on a déjà dit qu’elle était en Ξ, puisqu’on ne la connaît pas. Car l’homme ou la femme sont des êtres vivants; ce ne sont pas des concepts, et ils n’ont rien à voir avec Ξ. Même en rassemblant toutes les forces de son esprit, un homme ne sait pas contempler sa propre essence, et moins encore celle de l’amour, il ne sait pas s’en pénétrer, ou s’y absorber. Il ne peut comparer l’amour singulier, spécifique, qu’il éprouve, avec l’amour qui est en Ξ ‒ qui est l’amour en soi, tout comme il est le bon en soi, et d’autres essences. Et d’ailleurs, l’homme lui-même existe-t-il en soi ? Il existe individuellement, singulièrement, spécifiquement, personnellement; cependant, comme sa vie est éphémère, il n’incarne pas l’existence en soi. Il ne fonde en soi ni son existence, ni même son néant. De même, Ξ ne se fonde ni ne s’engendre à partir de quelque existence que ce soit, ni bien sûr à partir du néant. Ξ n’a que faire de l’essence du néant, car le néant n’a pas d’essence. Et Ξ n’incarne en soi aucune existence réelle : seule l’essence des existences vit en lui, à l’instar de toutes les autres sortes d’essences. Ξ vit dans un monde d’essences. Or, l’homme est attaché à son existence. L’existence est son être. Mais son essence, qu’est-elle? Est-elle séparée de son existence, ou lui est-elle unie en quelque manière?
Imaginons qu’une conscience (qu’elle soit humaine ou non humaine) se mette à contempler la possible unité de l’être, de l’existence et de l’existence, et qu’elle cherche à pénétrer l’essence de cette unité. Si cette conscience est un peu philosophe, et qu’elle reconnaît qu’elle ne peut connaître cette unité essentielle, elle l’appellera du nom qui lui convient le mieux, Ξ. Car, selon notre convention, ce qui est inconnaissable est appelé Ξ. Elle verra aussi que cette unité de l’être, de l’essence et de l’existence, si elle mérite son nom, doit contenir la fin ultime de tous les êtres, de toutes les choses et de toutes les formes. Cette unité transforme toute multiplicité en elle-même, c’est-à-dire dans l’essence de l’unité, et dans l’unité de son essence. De même, Ξ simplifie toutes les multiplicités dans l’unité de son essence, mais seulement si Ξ a une essence et si cette essence existe. Réciproquement, si l’essence de Ξ existe, elle est aussi la condition de son unité, de son essentielle simplicité et de sa fin. Selon cette ligne de pensée, on voit aussi que des essences aussi diverses que celles de la connaissance, de la sagesse, de l’amour, de la passion, de la justice, de la miséricorde, de la paix, etc. ne sont qu’unes « à la fin », et de même, toutes les autres essences de Ξ ne sont qu’unes, « à la fin ». Lorsque la conscience humaine « entre » dans toutes ces essences, la sagesse, l’amour, la justice etc., elle emporte avec elle sa propre et incompréhensible multiplicité, et elle la conjoint avec leurs propres multiplicités. En se conjoignant avec ces multiplicités essentielles, la conscience doit pouvoir les dépasser, si elle veut réussir à voir en Ξ la trace ou l’indice d’une unique et simple essence, l’essence du lieu de toute essence. Elle contemple cet ineffable lieu de l’unité, ce lieu « un » qui se cache en toutes essences et en tous lieux. En vérité, c’est le lieu le mieux caché qui soit, parmi tous les lieux du monde. Toi, ce lieu, tu es caché! Attah misttatter!i Ce lieu caché est aussi le plus proche. Aucune chose, aucun être, n’est plus proche de soi que de ce lieu. La conscience aussi se cache plus en ce lieu qu’en elle-même. En soi, elle s’y cache, elle le pénètre, elle s’y transcende, elle y dépasse son existence et son essence, elle est étrangère à toutes les autres essences, les formes, les idées, les intelligences. Elle y contemple le lieu unique des multiples essences, Ξ. Tout en Ξ est sans cesse essence, sans cesse silence ‒ désert, ténèbre, abîme ‒ à la fin inexprimable.
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iIs 45,15
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