Solitudes inaccomplies


« Solitudes » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Dans les moments décisifs de la vie, on se trouve seul. Ce que l’on est, ce que l’on sent, ce que l’on désire, ce que l’on craint, n’est pas visible et encore moins compréhensible par les autres. On reste en compagnie de sa seule conscience. On tente un dialogue entre elle et soi, hésitant, interrompu, puis continué, de loin en loin, par à-coups. Regrets, déceptions, irritations, fulgurances, idées troubles, espoirs vains, décisions équivoques, paradoxes dantesques, tout ce qui habite la conscience est incommunicable, intransmissible. Et son essence même est un secret. Le plus précieux ne se montre pas au jour, ne se donne pas à voir. L’intime intimide. Il n’arrive qu’en partie à la conscience, fugacement, et seulement si elle s’avise d’y faire un peu attention. Avec le temps, la vie devient graduellement plus éloignée, distante, reculée, au fur et à mesure que l’avenir agite ses ombres. Continuellement, notre esprit subit des influences et des pressions des autres (esprits), mais il ne leur en demeure pas moins impénétrable, inintelligible, inattingible. Inconscients de ses racines, de ses silences, de ses cieux, s’il nous quitte, nous errons sans lui, dans les confins des réalités, dans les limbes des énigmes. Mais avec lui, l’expérience s’amasse, les jours passent, les décennies s’entassent. Vient alors l’âge de cultiver quelques renoncements, la diminution des prétentions, la limitation des perspectives. On contingente ses espérances, on en considère l’inanité, on mesure l’épuisement des forces, on en subit les astreintes. La cage se fait plus petite. On voulait apprendre les langues, visiter des pays, pénétrer des secrets mathématiques, tester des phénomènes physiques, admirer des chefs d’œuvre, atteindre certains sommets, conquérir l’amour… Réussites, découvertes, explorations, révélations, bonheurs, emballements, exaltations, enthousiasmes, le meilleur de la vie semblait à notre portée. Maintenant, le soir commence à tomber, la nuit sera profonde. Il faut raccourcir la jactance, faire bref, modeste, humble. Il convient de déceler les bornes, les fosses, les faiblesses, les ignorances, les failles. Le néant s’insinue en nous par touches légères. Pourtant, on palpite toujours d’une vie sourde, l’étincelle est encore là, au fond du feu, au bord des lèvres, dans la commissure des cortex. On ne se résigne pas à la résignation. Nous avons pris conscience de l’abîme; mais quant à lui, l’abîme de la conscience n’a encore rien de conscient, son inconscient n’a pas de visage. Nous voyons vers le bas comme des surfaces pliées, des figures sans concavité, des follicules exfoliés, sans centre, sans tangente. Toutes ces superficies sont atones, aphones. Les ténèbres de la substance restent abyssales à nos intelligences limitées, localisées, étriquées. En moi ce fond sans fond s’aggrave, s’ouvre et s’offre. C’est un gouffre, un aven, sans bord, sans lumière, une ténèbre intouchée, un abîme inextricable, un vertige virtuel, un soupir éteint, une vapeur d’avenir. Mais j’ai l’idée de ce moi continué, infini, tenté, étendu en avant. Ce disant, je n’ai toujours pas formulé ma théorie des profondeurs. J’ai le sentiment absurde, mais inentamable, que mon être s’entretient avec lui-même, sans pouvoir jamais devenir l’objet ultime de sa conscience, de sa raison, de son imagination. Je réalise parfois qu’aucune obscurité ne menace encore l’être, mon être. Je pense que l’être est l’être, et qu’il ne peut être déjà non-être, car le non-être n’est pas, n’est-ce pas? Et peut-être ne le sera-t-il jamais? Qui sait? Mon être sait déjà que s’ouvrent des chemins de nuit, que se décèlent des pentes d’aube. Il espère dès le noir de matutinales ablutions, des pointes vives dans la fraîcheur de l’aube. L’être peut s’appeler destin, forme, mort, nuage, substance ou lumière. Il est aussi la condition de la vie. Il la porte en lui. Et il engendre l’esprit, il lui donne sa naissance, et son essence. Dans la nuit la plus obscure, l’effroi résiste. Mais l’être veut être. Il ne connaît ni l’essence de l’obscur, ni celle de la lumière. Il ignore l’orgueil des aurores, le courage des commencements. Il ne saisit rien de l’accomplissement des puissances. Il est inaccompli, et c’est là sa gloire.


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