
Si mon visage ne rayonne, deviendrai-je jamais étoile? L’éternité vit par le temps, et réciproquement. Volant de mes propres ailes, je ne vais jamais assez haut. Si je persiste assez dans ma folie, j’y découvrirai peut-être une sagesse, ou réciproquement. Une goutte de pluie, une étincelle sur la fleur, le hurlement du loup, la fureur de la mer, l’atrocité de la guerre, un sourire qui s’éteint, sont autant d’instants de cette Éternité, que ma pensée rend visible, et mon esprit invisible. Ce qui m’est aujourd’hui démontré n’était hier encore qu’imagination. Tout reste donc à imaginer. La citerne contient, la fontaine déborde, la mare stagne, et une seule pensée peut remplir les mondes. Tout ce qui peut être cru n’est même pas une image de la vérité. Si les paroles tiraient les charrues, les prières sèmeraient les sillons. Je ne sais jamais ce qui est suffisant, sauf quand le suffisant ne me suffit plus. J’écoute les reproches des sots, ce sont de splendides compliments. Mes yeux entrevoient, ma bouche esquisse, mon nez dessine, mes oreilles effacent et recommencent, ma peau signe, quelle artiste! L’oranger pousse en rond, il ne demande jamais au cèdre la direction du ciel. Si la folie n’était pas si insensée, peut-être aurais-je pu devenir plus sage. Je me réjouis de mon âme si elle s’empreint d’une joie tranquille. Le vol de l’aigle, la moindre fleur, exigent des millions d’années. Le meilleur des vins attend longtemps son âge, l’eau la meilleure est la plus fraîche. Le cerveau vise au sublime ; le cœur cherche l’intime, et l’âme désire la minne. L’air est pour l’oiseau, la mer est pour le poisson, ce que l’infini est pour elle. Son exubérance est une parcelle de beauté. Sa paix est un éclat de génie. Si les « portes de la perception » (comme dit William Blake) étaient grandes ouvertes, tout apparaîtrait en effet infini. Mais combien restent enclos dans leur caverne, et s’acharnent à calfeutrer les quelques étroites fentes qui donnent un peu de lumière?
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