
Je n’ai plus assez de mots. La nuit est pourtant silencieuse. Un rayon de lune tombe dans le jardin. Une lassitude tranquille se fait jour en moi; j’entends passer leurs souffles légers. Je ne sais quoi de lourd opacifie l’immensité sidérée, de cette lourdeur poisseuse de stèles sur lesquelles glissent les ombres, et s’attardent les graisses. La plaie des césures m’avale, je m’y descelle, je m’y disloque, et je m’en libère. Il me semble être un roc seul, au bord du temps, observant l’ancien mystère. J’en émerge toujours jeune et sans visage. Je ne sens plus ni désir, ni désarroi, ni balance, ni élan; je me sens loin du passé, détaché, l’œil flou, l’esprit clair, l’âme vague ; je flotte au gré de son écume et de ses éclaboussures, je deviens comme si je n’avais jamais été, ce qui ne se peut pas. Il me semble que ma conscience fait des bonds vers l’avant; elle cultive ses relations avec la perpétuité; elle contemple en elle ses trous noirs, elle y expulse ses quasars, elle en domine les saisons, elle accumule les myriades des jours, elle y aperçoit sa substance même, elle y devine l’une ou l’autre de ses formes, elle touche son vide, elle féconde ses virtualités, elle se dégage de son existence, elle se saisit dans son affrontement. En ces instants nocturnes, le corps s’oublie, l’esprit s’unifie. Le cœur se passe de passion, et de toutes ses souffrances. L’âme n’est plus qu’une idée, qu’une unique volonté, elle cherche l’être, comme la pluie l’océan. Je suis enfin sorti d’elle, j’ai laissé son indéterminé, je noue des chemins, je remonte vers l’arrière, j’atteins l’utérus, je redeviens l’embryon. Mais non!, je ne veux pas de cet état sphéroïdal, indivis, unitaire, déjà vu. Je sais bien que la vie toujours germe. Ce retour au sang, à la semence, à la naissance, est, paraît-il, connu des chamanes, des brahmanes, des sibylles. Il incite à la contemplation, non à la stupeur. Il est compact, consistant, pressant. Sans douleur ni joie. Il ne pense pas, il est clos, fini. Tout cela relève encore du passé. J’ai depuis acquis la conscience des latences au fond, de l’infinie puissance de l’esprit. J’ai deviné la liberté absolue des âges. Des desseins m’imaginent, des courbes se tendent, des temps se colorent, des espaces bégaient, bredouillent, et se métamorphosent. Je ne suis plus qu’un point, dévêtu de tout volume et de toute meurtrissure, je suis abrégé des artifices.
Ce moment d’absolu, qu’on l’appelle xi, ou Ξ, si l’on veut, m’a rendu à jamais éloigné du relatif; il m’a lassé des individualités, des singularités. Non que je les nie! Bien au contraire! Mais quand elles me montrent leurs étroitesses, leurs exiguïtés, je désire davantage le large, l’ample. J’ai trop longtemps vécu accompagné de complaisance envers mes erreurs. Je ne pouvais prendre réellement au sérieux telle ou telle manière de voir, ou d’agir, ou d’être. Je voyais bien qu’elles n’étaient que des instants épars, entassés dans la série, sans perspectives. C’est à Kant que je dois ce doute fondamental, ou plutôt cette certitude fatale, cette impossibilité de croire fermement à ce qui n’est seulement qu’à peu près vrai, presque assez bon, et peut-être utile. Le besoin de totalité m’a mis en présence de la question des parties, et du rôle de l’infinitésimal. Il m’a fallu en sortir aussi, tant ces concepts sont limités.
Maintenant, je me sens plus fluide, plus virtuel, plus léger, tout en étant moins absent. J’assiste avec quelque distance, pour ainsi dire, aux risées inopinées et aux rafales tempétueuses, qui accompagnent la traversée de la vie. J’ai conscience des tangages, des mutations exigées de l’existence, de leur coût, de leur goût. Je sens disparaître des morceaux de ma mémoire, et se renouveler les tissus de ma chair, les neurones de mon cerveau, les gouttes de mon sang, les soleils de mes rêves. Ma conscience se centre et se concentre sur cette idéale hyperbole, ce linceul invisible où l’on pressent que sera enseveli le passage du temps. Je sens venir en moi la force de le déchirer, puis de me jeter à nouveau dans l’eau amère de l’immuable et amène éternité.
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