Décélération


« Décélération » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Il est tentant d’annoncer l’inévitabilité d’un prochain cataclysme civilisationnel, et même de militer, parfois par la violence, pour « accélérer » son imminence. C’est en fait la principale ligne politique et idéologique des « accélérationnistes » et des promoteurs du Dark Enlightenment (« les Lumières sombres »), représentée par des néo-réactionnaires et des idéologues d’extrême droite comme Curtis Yarvin et Nick Land. Il est également tentant, dans le même ordre d’idées, de prôner la fin de la démocratie. Celle-ci, selon les uns, aurait déjà montré son intrinsèque impuissance, et selon les autres, sa corruption constitutive. Par ailleurs, il est vrai que la démocratie, quel que soit son degré d’avancement ou de déclin, a besoin pour fonctionner d’une « classe » de politiciens. Or, demander à des politiciens, quels que soient leurs orientations idéologiques, de limiter volontairement leurs propres pouvoirs, est vain, et même contradictoire, donc voué à l’échec. D’ailleurs, est-il bien utile de viser à une diminution des pouvoirs des décideurs (lorsque ceux-ci se révèlent être honnêtes et compétents) ? Les problèmes qui menacent l’avenir de l’humanité et de la planète sont si graves qu’il faudrait sans doute aller au contraire vers un renforcement considérable de l’autorité politique, même au dépens d’une certaine idée de la « démocratie ». Il apparaît désormais que l’idée démocratique est de plus en plus fragilisée dans le monde, si l’on en juge par la montée quasi générale des politiciens extrémistes de droite, des néo-fascistes et des dictateurs « illibéraux » dans le monde. La démocratie était censée représenter un mécanisme politique destiné à limiter le pouvoir des gouvernements, et à permettre au « peuple » de s’exprimer librement sur les « choix » principaux impliquant sa destinée collective. Si les intentions des révolutionnaires qui fondèrent l’idéal démocratique, il y a un quart de millénaire, étaient bonnes, on voit aujourd’hui que la réalité est bien différente. La démocratie s’est transformée en une culture de l’hypocrisie, une habitude du mensonge ou de la langue de bois (ce qui revient au même), une pratique endémique de la corruption, et un pillage de toutes les formes de « bien commun » au profit de quelques-uns. Les hommes (et les femmes) politiques ont bien compris que pour être élu(e)s, il fallait surtout ne pas parler de la réalité, il est vrai indescriptible et insoutenable, ni des défis à relever, mais qu’il fallait plutôt vendre des promesses et des illusions, en répandant, sans trop craindre la contradiction, des mensonges flagrants, des données controuvées et des idées fausses. Ils (et elles) ont compris que l’ »argent public » (virtuel), ou plutôt la « dette publique » (quant à elle, bien réelle) pouvait leur permettre de se faire élire ou réélire, sous le prétexte de résultats fallacieux, tout en leur donnant un moyen quasi-invisible d’augmenter, années après années, le degré de pillage et de corruption de la « chose publique ». Ils (et elles) ont aussi compris qu’il pouvait être extrêmement avantageux de prendre a priori les gens pour des oies, ou pour le dire de façon plus policée, de considérer que les électeurs ne sont pas, en moyenne, ni très malins, ni très informés. L’ampleur de la prédation de la « chose publique » (la res publica) par la caste politique (toutes formations confondues) dépasse en effet ce que les électeurs sont capables de suivre, d’analyser, de comprendre, puis de sanctionner par leur vote. Paradoxalement, malgré la multiplication des moyens d’information (largement dépassés en nombre par les nouveaux moyens de désinformation), il est devenu facile de détruire en profondeur l’avenir commun par l’explosion structurellement entretenue des dettes nationales, par l’annihilation des capacités locales de production, et par l’organisation sciemment conçue du retard techno-industriel dans la plupart des pays du monde, au profit de quelques enclaves dûment contrôlées, faisant office de goulets structurels d’étranglement. L’évolution récente de la démocratie dans le monde présente un double visage: d’une part, un côté avenant, et même riant, avec une bouche fleurie, mielleuse, et des discours engageants; et d’autre part, un côté indubitablement tragique, qui ne cesse de donner au peuple, censé la chérir et la défendre, toujours plus d’arguments et toujours plus d’armes, pour l’abîmer, l’abolir et l’anéantir.

Aux théoriciens de l' »accélération », il faut opposer avec vigueur et conviction, une philosophie de la décélération. La planète n’a plus les ressources d’un « développement » sans fin ni but, caractérisé par un gaspillage monumental, inutile et dérisoire. Il faut au plus vite décélérer, et même accélérer la décélération, dans tous les aspects de la vie des peuples: décélération de la consommation, de la production, de la circulation, de la désinformation, de la décérébration, de la massification. Il faut tout décélérer pour mieux se mettre à réfléchir seulement à l’essentiel. Qu’est-ce que l’essentiel? Excellente question. Précisément, c’est l’essence de l’homme que d’être en capacité de réfléchir à sa propre essence.


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