La Lâcheté de l’Occident


« Pillage » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

A Malraux, cet arrogant et impuni pilleur d’Angkor, ce prophète mortifère d’un Occident déjà agonisant, je vais moi-même arracher quelques lambeaux de texte, les découper à coups de marteaux (un des outils de prédilection des pirates et des forbans) et les refondre. Relisant ses nobles phrases creuses, ampoulées, pleines du mot « mort »i, s’étalant avec la morgue de visages rigides, de rictus défunts, dont d’autres morgues conservent le secret, dans des tiroirs frigorifiés, je décidai d’en tirer un nouveau son, un nouveau sens:

« Pour reconstruire le divin, et après l’avoir déconstruit, je le fais vivre de mon esprit. Celui-ci s’oppose à tout ce qui dans l’homme s’est tourné vers l’anéantissement. Mais je n’en ai aucune image. Si le néant est ce qu’il est, il est aussi sans image. S’il n’est pas ce qu’il semble être, il n’en a pas non plus. Ce qui est certain, c’est que je n’ai aucune passion spéciale pour lui. Il est trop autre. Parmi tous les idéaux possibles, d’ailleurs, je n’en vois guère pouvant me passionner, puisqu’ils ont tous vocation à l’anéantissement de leurs prétentions. Cela ne veut pas dire que je ne crois pas à la vérité. Je crois savoir non ce qu’elle est, mais ce vers quoi elle tend, bien que je ne puisse pas m’en assurer véritablement, du moins en cette vie. L’ombre qui recouvre les dieux des hommes est si épaisse que je peux les côtoyer sans crainte ni défiance aucune. Je peux aussi m’approcher de moi-même, avec ou sans eux, sans peur, sachant l’étendue des possibles, et quelques ruses pour m’en accommoder. Je ne veux à aucun prix m’écarter d’eux, ne connaissant pas les limites de l’avenir. Les nations, les idées, les vérités, offrent peu de prises à mon intelligence. Leur évanescence me paraît d’emblée acquise, quoique non innée. Je n’ai pas d’ironie pour elles, je connais leur relative nécessité, et parfois leur utilité. S’il me fallait vraiment les comprendre, ce serait en quelque sorte les accepter, et donner libre cours à leurs folies, leurs atrocités, leurs aberrations, certes ponctuées de rares grâces et de quelques merveilles passagères. Cependant, je ne méconnais pas la force de leurs sacrifices, et peut-être leur avantage, du point de vue du destin des vastes mondes.

Il n’y a pas de foi si haute qui ne soit aussi limitée par quelque symbole, que ce soit l’étoile, la croix ou le croissant, ou d’autre encore. Des fois variées dominent de vastes portions de la terre, où subsiste la vie, et dorment des morts. Les religions du passé auront peut-être un avenir, mais les religions de l’avenir pourraient aussi bien s’en passer, visant des réalités plus générales, des vérités infiniment plus hautes. Le passé n’aura pas d’avenir, fois de prophète. Et l’avenir n’a pas encore de passé. Le monde, et par-delà, le très grand univers, sont tout à la fois d’immenses cimetières, et des bassins de jouvence profonde, des océans de puissances inaccomplies. Mes horizons ne sont pas nus, ils sont vêtus d’ombre, et je vis d’espoir; ma solitude est ma compagne, je fais chaque jour des enfants avec elle. Mes mondes enfantés ne mourront pas. C’est là une loi de la physique, mais aussi une assurance métaphysique. Tout près, dans le vieux port, des chants nouveaux s’élèvent, et me guident. Ce sont des chants de victoires intimes, de bordées marines, de combats intérieurs. En les oyant, j’ai déjà oublié l’image de mon âme. Elle était trop labile, si malhabile. Je l’aimais cependant d’un amour fraternel. Ô mon âme, ô ma sœur. Je t’aime comme la trace et l’épouse d’un amour très ancien. Comme l’incise sous la cicatrice close, comme un soleil derrière le ciel refermé, je sens battre la vie, la vie qui ne mourra jamais. Je ne souffre ni de son intermittence, ni de son imminence. Elle m’a tout donné, même la mort. Cette dernière sera-t-elle moins généreuse? Que lui refuserais-je? Je sais que je l’aimerais encore dans des temps infinis, proches et lointains, et pour toujours. En m’inclinant très bas devant sa beauté, j’apporterai aux lèvres de sa sagesse, en humble offrande, des serments de combattant, dans ce monde sans paix. Ô Sagesse silencieuse, prudence secrète, connaissance réservée, ce sont là mes pauvres armes, pour te défendre, toi, cendre tiède, feu sincère, étincelle admirable, brasier ardent. »

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iPour en donner quelque idée, j’ai mis en gras le mot « mort » dans un texte de Malraux qui conclut l’un de ses premiers ouvrages, et qui semble y fleurir d’abondance, comme les coquelicots ou les pissenlits, dans les champs après la pluie : « Pour détruire Dieu, et après l’avoir détruit, l’esprit européen a anéanti tout ce qui pouvait s’opposer à l’homme : parvenu au terme de ses efforts, comme Rancé devant le corps de sa maîtresse il ne trouve que la mort. Avec son image enfin atteinte il découvre qu’il ne peut plus se passionner pour elle. Et jamais il ne fit d’aussi inquiétante découverte. Il n’est pas d’idéal auquel nous puissions nous sacrifier, car de tous nous connaissons les mensonges, nous qui ne savons point ce qu’est la vérité. L’ombre terrestre qui s’allonge derrière les dieux de marbre suffit à nous écarter d’eux. De quelle étreinte l’homme s’est lié à lui- même! Patrie, justice, grandeur, vérité, laquelle de ses statues ne porte de telles traces de mains humaines qu’elle ne soulève en nous la même ironie triste que les vieux visages, autrefois aimés? Comprendre ne permet point toutes les démences. Et, cependant, quels sacrifices, quels héroïsmes injustifiés dorment en nous. Certes, il est une foi plus haute: celle que proposent toutes les croix des villages, et ces mêmes croix qui dominent nos morts. Elle est amour, et l’apaisement est en elle. Je ne l’accepterai jamais ; je ne m’abaisserai pas à lui demander l’apaisement auquel ma faiblesse m’appelle. Europe, grand cimetière où ne dorment que des conquérants morts et dont la tristesse devient plus profonde en se parant de leurs noms illustres, tu ne laisses autour de moi qu’un horizon nu et le miroir qu’apporte le désespoir, vieux maître de la solitude. Peut-être mourra-t-il, lui aussi, de sa propre vie. Au loin, dans le port, une sirène hurle comme un chien sans guide. Voix des lâchetés vaincues… Je contemple mon image. Je ne l’oublierai plus. Image mouvante de moi-même, je suis pour toi sans amour. Comme une large blessure mal fermée, tu es ma gloire morte et ma souffrance vivante. Je t’ai tout donné : et, pourtant, je sais que je ne t’aimerai jamais. Sans m’incliner, je t’apporterai chaque jour la paix en offrande. Lucidité avide, je brûle encore devant toi, flamme solitaire et droite, dans cette lourde nuit ou le vent jaune crie, comme dans toutes ces nuits étrangères où le vent du large répétait autour de moi l’orgueilleuse clameur de la mer stérile… » André Malraux. La Tentation de l’Occident. Paris, 1926. p. 203-205


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